‹ Histoire de la faïence de DelftChapitre 3 sur 23 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

Fig. 14. — Gourde décorée en camaïeu bleu, appartenant à M. Slaes , ù Bruxelles.

ELFT, on peut le dire hautement, a été le foyer de production céramique le plus considérable de l’Europe. Non-seulement la fabrication de ses faïences a atteint des proportions inusitées , exceptionnelles , et dont on chercherait vainement autre part l’équivalent; mais encore la durée de cette fabrication, la persistance de cette belle industrie à se maintenir dans les murs de

d’autres nations sans marine et sans relations extérieures. Aussi ne faut-il point nous étonner quand Bleyswijck^ le respectueux historien de Delft (i)j nous raconte, avec une complaisance bien naturelle, que « la porcelaine de Delft {Delfsche porceleyn, c’est le nom qu’il lui donne) était recherchée en tout pays, en Brabant, en Flandre, en France, en Espagne et aussi en Angleterre; et que même on en envoyait parfois vers les Indes orientales » .

Mais ce serait commettre une injustice flagrante que d’attribuer uniquement au développement commercial des Provinces- Unies la faveur qui accueillait dans l’Europe entière les produits des céramistes delftois. Ceux-ci avaient porté leur fabrication à un tel point de perfection, ils avaient mis tant d’art et tant d’ingéniosité dans le choix de leurs modèles, dans la confection de leurs services, dans la décoration de leurs pièces, qu’il n’y a point lieu d’être surpris de leurs succès.

On a beaucoup discouru, dans ces derniers temps, sur la valeur artistique des faïences de Delft. Pendant longtemps cette valeur fut méconnue, et ce n’est qu’accidentellement et presque à contre-cœur que les maîtres de la curiosité, qui faisaient loi au commencement de ce siècle, les du Sommerard et les Sauvageot, lui ont attribué quelque mérite. Il a fallu des pièces exceptionnelles, un violon par exemple, pour attirer leurs regards; et encore l’accès de leurs belles collections n’était pas toujours accordé à ces petits chefs-d’œuvre. La pauvreté relative du Musée de Cluny, et, dans la collection Sauvageot, l’absence complète des céramiques hollandaises, montrent assez les sentiments de ceux qui les ont formés.

(i) Beschryvinge der stadt Delft , belreffende des Selfs situatie Oorsproug en Ouderdom , etc. Delft, 16G7.

Les Origines.

Aujourd’hui encore ^ quelques esprits chagrins ne sont point tout à fait revenus de ce préjugé^ et ne veulent voir dans ces pièces délicates et charmantes que des tessons plus ou moins informes. Par contre ^ d’autres esprits^ peut-être trop

Fig. i5. — Grande potiche polychrome. (Dessin cachemire.)

(Collection de J. F. London.)

enthousiastes^ croient y découvrir les merveilles de l’industrie humaine. Ils proclament la céramique hollandaise la p^remière qui soit au monde; etj si on les laissait faire ^ il en est plus d’un qui placerait un beau plat de Delft avant un bon tableau. Hàtons-nous de le dire^ à nos yeuXj les œuvres

des plateelbackers de Delft ne méritent « ni cet excès d’honneur .ni cette indignité ». Certains de leurs grands ouvrages^ leurs belles potiches cachemire ^ par exemple j peuvent être rangées parmi les chefs-d’œuvre de la céramique. Mais la beauté d’un pot et celle d’un tableau sont deux beautés d’un ordre différent et qui n’ont rien à démêler ensemble. J’ajouterai même que celle du tableau sera toujours supérieure à celle du pot J parce que ce dernier a une utilité déterminée^ et que c’est un des caractères essentiels de l’art de s’élever à mesure qu’il perd de son utilité immédiate. Les utilitaires auront beau faire et beau dire^ il en sera probablement encore très-longtemps ainsi; et c’est à cause de cela qu’en dépit de Platon ^ les poètes sont demeurés au premier rang dans la république des lettres.

Donc J un bon tableau et une belle céramique ne peuvent se comparer; et j’avouerai^ en vertu de ce même principe, que les faïences de Delft ne me semblent pas devoir être^ toujours et quand même^ placées au premier rang des céramiques européennes J et surtout au-dessus de ces superbes faïences italiennes^ productions magnifiques ^ vases merveilleuXj plats admirables^ dont la forme est rarement trèspratique, dont la décoration n’est pas toujours en harmonie avec la destination probable, mais qui, justement parce que l’utilité a été subordonnée à la beauté, constituent de véritables œuvres d’art, des monuments d’architecture ou des tableaux, dont le caractère décoratif n’a jamais été dépassé.

Toutefois, si, du domaine de l’esthétique pure, nous passons dans celui des beaux-arts appliqués à l’industrie, c’est-à-dire à nos besoins, l’appréciation change avec le point de vue. Là, les artistes de Delft sont les maîtres. Ils peuvent, par-

Les Origines.

tiellementj dans telle ou telle branche de leur art^ compter à Rouen J à Nevers, à Lille^ à Strasbourg ou à Moustiers des rivaux heureux et des confrères habiles; mais nulle part on ne saurait réunir une pareille variété de formes^ de couleurs et d’émaux J ni des genres si di^'ers de décoration.

Cette supériorité J indiscutable^ évidente pour tous ceux qui, de nos jours, s’occupent de curiosité et d’art, était du reste reconnue et proclamée dès le dix-septième siècle par les premiers d’entre nos artistes potiers. Lorsqu’un de ceux-ci demandait un privilège pour monter une manufacture, il était bien rare, en effet, que, dans l’exposé des motifs précédant sa requête, il oubliât de mentionner les fabriques hollandaises, et d’assigner pour type à sa future production les céramiques exécutées par ses confrères de Delft.

En voulez - vous quelques exemples ? — Louis Poterat réclame l’assentiment du grand Roi pour fonder cette fameuse fabrique rouennaise qui créera un style si pur et si beau; et il parle de faire « des faïences violettes, peintes de blanc et de bleu, et d’autres couleurs, à la forme de celles de Hollande ». Louis Saladin veut obtenir à Saint-Omer un privilège pareil ; il expose qu’il a trouvé « le secret de fabriquer de la fayance aussi belle et aussi bonne que celle de Hollande ». Dorez et le sieur Wamps à Lille fabriquèrent, le premier, des services; le second, des carreaux, « à la façon d’Hollande ». Claude Révérend, qui, si nous en croyons M. Riocreux, eut un moment l’espoir de fournir Louis XI’V et son ministre Colbert (i), demandait à contre-

(i) Voiries beaux plats (fig. 1 6 et pl. IV) appartenant à la manufacture de Sèvres, et qui, selon M. Riocreux, seraient des échantillons présentes par Révérend, en vue de fournir la maison du Roi.

faire la faïence hollandaise et à introduire en France des marchandises fabriquées en Hollande, Partout il n’est question que de « fayance de Hollande ou porcelaine contrefaite et cette mention continuelle en dit plus long que tous les commentaires dont on pourrait l’accompagner.

Cette supériorité bien constatée^ admise par touSj Delft la dut J nous l’avons dit^ à l’étonnante variété de ses formeSj à cet esprit pratique qui est comme un des apanages de la Hollande J à une armée de peintres habiles ^ formés à une école féconde et dont l’ingéniosité décorative ne se trouva jamais en défaut] ajoutons qu’elle dut encore à ce fait d’avoir précédé la plupart des autres pays dans la voie artistique où elle s’était engagée.

Ici J tout naturellement^ se place une question. — A quelle époque faut-il faire remonter les origines de la faïence de Delft? Selon nouSj c’est aux dernières années du seizième siècle qu’il faut placer les premiers essais^ et aux premières années du dix- septième qu’il faut attribuer les premiers produits commercialement fabriqués.

Cette date^ toutefoiSj n’est affirmée par aucune pièce officielle. Nous n’avons pu découvrir aucun privilège ^ aucune charte, aucun octroi venant nous dénoncer l’année^ le mois^ le jour où la fabrication a commencé,, par la bonne raison que cette pièce qui nous manque n’a jamais existé. Mais l’époque certaine de ces commencements résulte d’une foule de documents que nous avons pu retrouver^ grouper^ et de l’analyse desquels on peut conclure avec une certitude que nous jugeons absolue; car de toutes les pièces qui nous ont passé sous les yeux^ il ne s’en est trouvé que deux qui semblent contredire cette date.

fK COyTZVVlCUBT*-'

Les Origines.

Ces deux documents sont deux pièces de faïence ^ deux documents céramiques par conséquent^ genre de preuves dont nous ne prétendons en rien diminuer la valeur ni l’importance; car il est clair que si l’on pouvait rencontrer une ou plusieurs œuvres

Fig. i6. — Grand plat décoré en camaïeu bleu aux armes de Colbert. (Musée de Sèvres. )

portant un nom et une date bien authentiques ^ tous les doutes disparaîtraient, et le problème serait résolu. C’est ce qu’a parfaitement compris un auteur C[ui a beaucoup écrit sur la matière, M. Demmin, et c’est à lui que nous sommes redevable de ces

deux documents céramiques. Malheureusement, soit manque

de réflexion, soit toute autre cause ^ M. Demmin leur a attribué une valeur historique qu’ils sont bien loin d’avoir.

Le premier est un petit cheval^ — celui dont on trouvera l’image à la page 36 (fig. 17). Rien dans sa forme ni dans son harnachement n’indique le quinzième siècle. Il appartient tout entier au dix -huitième ^ à l’époque rococo. Mais il est marqué

et ces lettres qu’on a prises pour une signature ^ ces chiffres qu’on a pris pour une date, ont fait croire qu’il était vieux de près de quatre cents ans.

11 suffisait pourtant de la moindre connaissance de ce que fut le quinzième siècle en Hollande , pour empêcher une pareille méprise. En ce temps-là, personne ne l’ignore, les caractères romains et les chiffres arabes étaient sinon inconnus, du moins absolument inusités dans les Pays- Bas. Qui donc aurait pu enseigner au brave céramiste qui a confectionné cette œuvre vulgaire à écrire de la sorte? Où donc aurait -il appris, à former des lettres pareilles? Ce n’est pas en regardant les enseignes ; même un siècle plus tard, elles étaient encore rédigées en lettres gothiques; ce n’est pas en feuilletant les livres : le premier ouvrage imprimé dans les Pays-Bas en caractères romains, VÆneœ Sylvii Res familiares, ne date que de 1483, et encore Jean de Westphalie et son imprimerie de Louvain furent en avance d’un siècle et demi sur les officines de Delft (i).

(i) La Beschryvinge der stadt Delft, déjà citée et imprimée ù Delft en 1GG7, est encore pour la moitié composée avec des caractères gothiques.

Les Origines.

Ce n’est pas sur les monnaies ^ car ce n’est qu’aux environs de i53o qu’on commença à Dordrecht^ en Hollande,, à battre les premières pièces portant des légendes en lettres romaines. Je donne ces explicationSj non pas à cause de ce petit cheval qui ne peut prêter à contestation^ mais pour d’autres ouvrages qui pourraient surgir avec des caractères de « modernité » moins accentués. Nous savons^ du reste^ ce que ces trois lettres signifient. I H F veulent dire : In het Fortiiyn, A la Fortune. C’était l’enseigne d’une manufacture qui fut fondée en i6gij et de peur qu’on ne l’ignorât ^ le propriétaire de cette fabrique a eu soin de nous donner lui -même la traduction de son monogramme. Nous relevons^ en effeq sous un petit chandelier de forme Louis XV ^ à décor polychrome^ et qui fait partie de la collection Evenepoel à Bruxelles^ l'inscription suivante ^ qui nous paraît répondre à toutes les objections J tant elle est claire et laisse peu de prise aux fantaisies de l’interprétation ;

Quant au chiffre, qui n’est qu’un numéro d’ordre, on voit à quels dangers on s’exposerait en le prenant pour une date. Ce serait maintenant au douzième siècle qu’il faudrait faire remonter les origines de la fabrication delftoise, alors qu'un petit plat ovale du Musée de Sèvres, portant la même marque avec le chiffre i83, assignerait à celle-ci une existence pour ainsi dire préhistorique.

L’autre document céramique présenté par M. Demmin est une assiette avec des armoiries. Il en existait^ au dire de l’auteur J des exemplaires dans sa collection^ dans celles de MM. Édouard Pascal^ Mathieu Meusnier^ Guérard^ ainsi qu’aux Musées de Sèvres et de Cluny. C’est elle que nous reproduisons à la figure i8. Ainsi que le lecteur peut en juger par notre dessin,, la guirlande qui occupe le marli est des

Fig. 17. — Petit cheval, décor polychrome. (Collection de M. Édouard Pascal, à Paris.)

plus gracieuses,, les armoiries centrales sont bien jetées; j’ajouterai que la pâte est belle j la couleur fine et l’émail brillant. Si j’avais à attribuer cette pièce à un céramiste^ je la donnerais à Justus de Berg, et je fixerais sa date probable de fabrication entre 1740 et 1759. M. Demmin, lui, pense qu’elle appartient au seizième siècle, et il tire sa présomption des armoiries qui ornent l’assiette. « Les sept cartes nobiliaires de cette ville (de Delft), nous dit-il (i).

(i) Voir le Guide de l'amateur de faïences et de porcelaines, Paris, Renouard, 1874.

Les Origines.

indiquent que la famille Jacob Jacobzoon fut autorisée, en 1482, à porter une étoile entourée de trois oiseaux, et la famille de Cornelis Dercksz van Heemskerck van Beest, en iSqS, le lion. Cette dernière famille s’est éteinte en i558, de sorte qu’il faut placer la fabrication du service armorié dont ces assiettes faisaient partie, entre i5q8 et i558. »

Tout cela, au premier abord, paraît assez logique, et semble

Fig. 18. — Assiette décorée en camaïeu bleu et prétendue du seizième siècle.

(Musée de Cluny. )

fort ingénieux. Malheureusement, l’assertion est d’un bout à l’autre tissue de grosses erreurs qui ne supportent pas l’examen. Nous laisserons de coté la famille Jacobzoon et ses oiseaux. Ni l’une ni les autres ne sont en cause. Je regrette toutefois, pour ma part, que le langage héraldique de M. Demmin ne soit pas plus correct. Tous les oiseaux non plus que tous les lions n’ont point, en effet, dans la langue du blason une signification identique. Ainsi, dans les Nanien ende Wapenen der Ed. Agtbaare Heeren Veertigh-

Raaden der stad Delft (i)^ qui forment assez problablement ce que M. Demmin intitule « les sept cartes nobiliaires de cette ville nous trouvons un grand nombre de familles qui ont un lion sur leur écu : les Alkemade^ par exemple^ les DoelmaUj les VallensiSj les Van Noorden. Ce qui caractérisait et ce qui caractérise encore le blason des Heemskerck^ c’est qu’il porte « d’azur au lion rampant d'argent, armé et lampassé de gueules ». Or^ ce sont là des particularités qu’il est absolument impossible de représenter sur une assiette décorée en camaïeu,, c’est-à-dire dans un seul ton. Mais admettons que ce soit bien le blason des Heemskerck van Beest qui se trouve sur l’assiette en question, — Quelle conclusion en tirer? — Aucune. Il eût suffi à M. Demmin de consulter le moindre précis historique relatant les fastes des Provinces -Unies J pour apprendre que le plus illustre des Heemskerckj l’amiral Jacques, le compagnon de Barendszoon, dans le premier hivernage à la Nouvelle-Zemble, était mort à la tête de son escadre devant Gibraltar, le 26 avril 1607. Moins que cela, il lui eût suffi de contempler jusqu’à la fin les N amen ende Wapenen, qui ne furent pas publiés, comme il le suppose, au seizième siècle, mais bien à la fin du dix-huitième, pour voir que la famille Heemskerck van Beest exerçait encore des fonctions publiques à Delft en 1741. Enfin il lui eût suffi de feuilleter les livrets de nos derniers Salons pour y trouver le nom d’un des descendants actuels de cette illustre famille, inscrit parmi les plus dignes représentants de la peinture néerlandaise.

(i) Noms et armes des noblement honorables seigneurs, les quarante conseillers de la ville de Delft.

Les Origines.

Ces deux documents^ nous l’avons dic sont les seuls qui semblent J avec quelque apparence d’autorité assigner à la fabrication des faïences de Delft des commencements antérieurs au dix-septième siècle. Nous n’avons pas besoin d’insister sur le degré de confiance qu’ils méritent. Nous ne nous y arrêterons pas davantage^ et nous allons passer tout de suite à l’examen des documents écrits^ qui touSj par une remarquable concordance ^ se réunissent pour fixer les origines probables de la céramique delftoise aux environs de 1606. Mais J pour échapper à tout reproche de légèreté^ adressé à nos devanciers,, et pour être certain de ne négliger aucune source sérieuse^ il va falloir procéder avec une méthode sévère^ scientifique^ si j’ose dire ainsi. Nous en demandons pardon au lecteur^ mais les précautions et les soins sont ici d’autant plus nécessaires que les Archives de Delft sont loin de présenter l’ordre ^ l’homogénéité ^ et surtout la cohésion qu’on serait en droit de souhaiter. Bon nombre des pièces sur lesquelles nous allons raisonner ^ sont dispersées dans des dépôts fort éloignés. Il existe en outre^ dans leur ensemble^ de regrettables lacunes causées par divers accidents. Il est donc indispensable de procéder avec la plus grande circonspection.

Cette dispersion des Archives de Delft et ces lacunes déplorables sont en partie le résultat du double sinistre que nous avons raconté dans notre précédent chapitre. Mais elles ne doivent pas cependant être mises entièrement sur le compte du fléau. Le manque de surveillance ^ la négligence ^ l’indifférence la plus absolue ont^ pendant de longues années ^ facilité les dilapidations les plus cruelles. Et ce n’est que dans ces derniers temps qu'on a enfin apporté l’ordre et la

vigilance indispensables pour la conservation de ce précieux dépôt.

Deux exemples J pris dans le nombre ^ feront comprendre à quelles rudes épreuves ont été soumises les Archives de Delft. En i8iOj une femme de ménage, qui était chargée de certains nettoyages dans le Stadhuis, fut convaincue d’avoir dérobé une partie des privilèges de la ville. Cette malheureuse profitait de ce qu’elle avait accès dans le local des Archives pour cacher sous ses jupons des liasses entières de parchemins et de documents^ quelle vendait ensuite comme papiers de rebut. Un jour^ un conseiller municipal ^ passant devant la boutique d’un charcutier j aperçut des jambons enveloppés dans des parchemins superbes. Il voulut voir quels étaient ces parchemins. Il les examina avec attention^ et aux premiers mots reconnut qu’il avait sous les yeux quelques-unes des chartes octroyées à sa ville natale par Charles-Quint. C’est ainsi que la fraude fut découverte. La misérable nettoyeuse fut fouettée sur la grande place et condamnée à la prison. On était en droit de penser que cette punition exemplaire porterait ses fruits. Hélas! il n’en fut rien.

Le 4 février i833, M. H. Van der Borst, dernier doyen de la Gilde de Saint-Luc , demanda à consigner entre les mains du « Magistrat » une somme de mille quatre-vingtquatre florins et à déposer à l’hôtel de ville une grande caisse renfermant les papiers et les modèles provenant de sa corporation. Celle-cij faute de membres ^ avait cessé d’exister^ et le Adèle doyen voulait se dessaisir de son précieux héritage en faveur de la ville que sa Gilde avait illustrée. Le

texte de sa demande est formel : « De kist met papieren

en modcllen en deielre te deponeren ten Raadhui^e deper

Les Origines. 41

stad {i).y> Le 23 avrils par délibération du conseil, il fut fait droit à sa demande, et un reçu motivé indique que le dépôt eut lieu et que l’argent fut versé.

Fig. ig. — Décor d’un saladier polychrome, motif chinois. (Musée de Rouen.)

En 1859, lorsque M. J. Soutendam, le secrétaire actuel de la ville de Delft, fut nommé archiviste, il eut la curiosité d’inventorier le précieux dépôt, mais, à sa grande surprise, il trouva la caisse vide. Son contenu avait pris le même chemin que les privilèges en 1810. Qu’étaient devenus

(i) « ... La caisse avec les papiers et les modèles (chefs-d’œuvre) et à déposer ceux-ci à l’hôtel de ville. » La copie de la délibération et le reçu se trouvent aux Archives, dans un Recueil légué à la ville par un parent de M. H. Van der Borst.

ces belles œuvres et ces papiers précieux? Nul ne put le savoir alors^ nul ne l’a su depuis ^ bien qu’on ait pu en récupérer quelques fragments. On comprend qu’ après de pareilles aventures les Archives de Delft doivent présenter de douloureuses lacunes et manquer de cohésion.

Quatre villes en Europe renferment des débris de ces Archives^ ou tout au moins possèdent des documents intéressant l’histoire de Delft ; une en France ^ Lille; une en Belgique ^ Bruxelles; deux en Hollande^ Delft et la Haye^ et dans cette dernière il existe deux établissements^ les Archives et la Bibliothèque royale j qui contiennent des pièces de la plus haute importance.

Nous allons passer en revue ces divers dépôts.

A LillEj les Archives générales du département du Nord renferment des Etats journaliers de la maison des ducs de Bourgogne et les Registres des chartes de V audience. Dans les États journaliers aussi bien que dans les Registres , on rencontre souvent le nom de Delft ^ mais jamais il n’y est fait mention de faïenciers ou de faïenceries, c’est-à-dire de Plateelbackers, de Plateelschilders ou de Plateelbackerijen.

A Bruxelles, la Bibliothèque de Bourgogne possède trois manuscrits relatifs à la ville de Delft. Le plus ancien, remontant au quinzième siècle, porte le n” 62 5 9 et le titre Oudlieden van Delfland. Le second, écrit au seizième siècle, et catalogué sous le n” iqôSo, est intitulé Privilegien voor de Stad Delft van’l jaer i35g. Enfin, le troisième (MS. 7608) date de i536, et a pour titre général Privilegien van dieu van Delft. Ainsi que l’indiquent leurs titres, ces divers recueils sont tous trois relatifs aux privilèges de la ville de Delft. Le dernier est le plus complet. Il renferme toute la série des privi-

Les Origines.

légcs brûlés en i536, et gracieusement restitués par Charles- Quint. Dans aucun de ces recueils il n’est fait mention ^ ni directement J ni indirectement^ de la fabrication de la faïence.

A LA Haye J aux Archives royales ^ le premier document ^ par ordre de date, qui pourrait nous offrir quelque éclaircissement est l’Inventaire général des richesses de Hollande, dressé en iSiq par ordre de Charles-Quint (i). Toutes les villes figurent dans ce recueil avec un état détaillé de leurs ressources financières et des industries qui concouraient à leur richesse. Delft paye son tribut comme les autres. Ses brasseries, ses fabriques de drap et son commerce de beurre sont précieusement consignés. Il n’est en aucune façon question de l’industrie qui nous occupe.

Après l’inventaire de Charles-Quint viennent les Listes du dixième et du centième denier levés sur les maisons et autres biens situés à l’intérieur de Delft aussi bien qu’ci l’extérieur de la ville (2). On se souvient que les Espagnols à bout de ressources eurent recours à cet emprunt forcé pour pouvoir continuer la guerre. Ici, il n’y a pas d’erreur ni d’omission possible. Ces listes d’impôt ont été dressées avec une rapacité exceptionnelle. Les inscriptions curent lieu quartier par quartier, rue par rue, maison par maison; et dans chaque maison, chaque habitant fut enregistré avec scs nom, prénoms, profession et l’estimation de ce qu’il possédait. Deux fois, à quatre années d’intervalle.

(1) Infonnacîe iip den Siaet faciliter t eude Gelegentheydt van de Steden aide dorpen van Hollant , etc., MDXIV, MS récemment publié par A. W. SytholT. Leiden, 1866.

(2) Den thienden penninck van de hiiyscn ende anders binnen de slede van Delfft mitsgaders de biiyten steden, i 555.

grâce à ce travail de vautour^ j’ai pu, en dépouillant une pile énorme de cahiers manuscrits , faire et refaire cette instructive promenade^ mais je n’ai pas rencontré le moindre plateelbacker.

Deux autres recueils spéciaux à Delft se trouvent encore aux Archives ; l’un est la Table générale des arrêtés municipaux (i); l’autre J le Registre de tous les titres, papiers, livres, etc. (2); mais comme les originaux eux- mêmes se trouvent à Delft ^ nous remettrons leur examen à plus tard. Enfin, nous ne pouvons quitter les Archives royales sans donner un coup d’œil au Registre des actes, pensions, octrois, etc., émanant des États généraux (3), et au Répertoire des placards , octrois et ordonnances de la Cour de Hollande (4). Dans ces deux recueils, c’est toujours le même silence significatif relativement à l’industrie des plateelbackers. Une seule mention inscrite dans le Registre des actes et pensions (anno 1614-1616, fol, 32 r“ et suiv.), et portant la date du 4 avril 1614, touche indirectement à nos recherches : c’est l’octroi d’un privilège accordé à Claes Wytmans, pour faire de la porcelaine semblable à celle des Indes. Mais ce n’est point le moment de nous occuper de cet octroi, sur lequel nous aurons, du reste, occasion de revenir. Wytmans, en effet, n’était pas de Delft; la porcelaine n’est pas de la faïence, et cette date de 1614 ne peut

(1) Generale tafel van aile de staJs Keurboecken , etc.

(2) Register van aile de stads Charters, papieren, boeken , foo te Delft als te Delfshaven beriistende.

(3) Register van den acten , pensioenen , octrqyen , etc.

(4) Reperloriitm van de placcaten octroyen ende ordonnantien van den Hove van Holland, etc. Beginnende, anno i5 13, ende eiindende anno 1642 incluj'S.

Les Origines.

rien nous apprendre sur les origines des plateelbackeryen qui existaient déjà.

L’autre dépôt de la Haye^ la Bibliothèque royale, nous offre cinq manuscrits relatifs à Delft. Sur ce nombre, deux regardent spécialement la généalogie des quarante conseillers de la ville, et n’offrent par conséquent aucun inté-

Fig. 20. — Corbeille décorée en camaïeu bleu foncé. (Collection Evenepocl, à Bruxelles.)

rêt pour nous. Le troisième, catalogué sous le n" 366 et portant le titre de Pripilegie-Boeck van Delft met een Register van aile de privilegien, est une vaste compilation de plus de mille pages imfolio qui va de f année 1246 à l’année iSpy (26 novembre), et qui est également muette sur l’objet de nos recherches.

Quant aux deux derniers manuscrits, ils sont d’une ex-

trême importance; ils constituent en effet les registres de maîtrise de la Gilde de Saint-Luc (de meestersboecken). Il nous faudra plus tard les dépouiller avec un soin extrême ^ car ce sont eux qui nous apprendront les noms de tous les maîtres plateelbackers jusqu’en lyiS. Mais ces registres ont tout naturellement suivi la constitution de la Gilde de Saint- Luc; or J nous verrons tout à l’heure que celle-ci ne fut instituée qu’en i6ii; doiic^ pour le moment^ ils ne peuvent rien nous dire sur les origines des plateelbackerijen.

Enfîn^ nous voici à Delft. Pénétrons dans les Archives et examinons ce qui en reste. Tout d’abord ^ nous n’avons point à nous préoccuper des documents antérieurs au grand incendie de i536. Tout ce qui précède cette époque a été recueilli avec soin par M. J. Soutendam, alors qu’il était encore archiviste de la ville, et il nous suffit de jeter un coup d’œil sur les deux excellents livres qu’il a publiés {i), pour voir qu’il n’est question dans tous ces documents ni de faïences ni de faïenciers.

Postérieurement au sinistre^ nous avons ; i“ les Kciirboeken, qui renferment les arrêtés du « Magistrat depuis i536 jusqu’en 1795^ et forment dix énormes volumes in-folio; 2” les Mcmoriaalboekeu , qui^ pendant la même période enregistrent les contrats et résolutions sanctionnés par le « Magistrat mais n’ayant pas un caractère officiel; ces mémoriaux forment également dix registres in-folio ; 3" le Recueil Delft, composant deux volumes avec l’énoncé des princi-

(0 Keuren en ordonnantien der stad Delft, van den aanvang des XVI° ecinv tôt het jaar i536 , Delft, 1S70, et Mededeelingen uit het Ar chie f der stad Delft, 1SO2.

Les Origines.

pales résolutions du « Magistrat » ; 4” et enfin les Resolutieboeken van de veertigen en vroetschappen qui

relatent les faits de politique générale et les rapports des quarante conseillers de Delft avec les députés de la ville aux États de Hollande.

Tout d’abord il nous faut écarter les vingt ou trente volumes des Resoliitieboeken. Ils ne contiennent rien pour nous. Le Recueil Delft ne mentionne pas les Plateelbackers, mais il nous fournit, à la date du i5-i9 septembre iSqÔj une pièce d’une importance exceptionnelle : c’est la liste de toutes les professions dont l’exercice était toléré dans les murs de Delft; et les faïenciers n’y sont pas mentionnés.

Les Menioriaalboeken ne nous disent rien des Plateelbackers avant 1704; et le premier document qu’on rencontre dans les Keurboeken où leur nom se trouve mentionné est l’acte constitutif de la Gilde de Saint-Luc^ la Gildebrief, comme on l’appelaitj et cet acte porte la date du 29 mai 1611.

Ainsi donCj tous les documents officiels que nous avons pu trouver jusqu’à présent concordent merveilleusement entre eux. Tous ceux qui sont antérieurs au dix- septième siècle gardent sur le compte des faïenceries un silence complet J absolu^ et par cela même très-significatif. L’un d’eux^ l’ordonnance de septembre 1596^ va même jusqu’à leur refuser le droit d’exister.

C’est donc entre i5g6 et 1611^ époque à laquelle se fonde la Gilde de Saint-Luc qu’on peut à coup sûr faire remonter l'origine des faïenceries de Delft. Mais si nous consultons le Àleestersboek de la Gilde de Saint- Luc ^ commencé en i6i3, nous y trouvons inscrits avant cette année

huit maîtres faïenciers : i® Herman Pietersz; 2® Pauwels Bouseth; 3® Cornelis Rochusz van der Hoek; 4® Egbert Huygens; 5® Michiel Noutsz; 6® Thomas Jansz; 7® Abraham DavitsZj et 8“ Symon Thonisz. Ne semble-t-il pas extraordinaire que ces huit maîtres aient germé d’un coup? Il en est certainement un ou deux qui ont dû être les tout premiers et qui ont formé les autres. Voyons donc un peu si nous ne pourrions découvrir quels sont ces initiateurs.

Pour cuire de la faïence, il faut un four. Jadis^ tous les feux ou foyers étaient imposés. Si nous pouvions consulter les livres de recensement des foyers existant à Delft à cette époque, nous serions vite fixés. Or, par un hasard inespéré, le seul de ces registres qui soit parvenu jusqu’à nous est précisément celui de 1600 (i). Interrogeons-le donc, et passons en revue l’une après l’autre les trois ou quatre mille maisons qui composaient le Delft d’alors.

Eh bien ! sur les vingt mille Delvenaars de ce temps, nous en trouvons seulement deux qui prennent la qualification de plateelbackers : Hendrick Gerritsz, établi sur le quai occidental de VOosteinde, et Herman Pietersz, installé sur le quai oriental du même Oosteinde, dans la partie comprise entre la groote Broerhuissteeg et la Langendyk. Et encore pour Hendrick Gerritsz la mention ne paraît point avoir eu de suite. Elle a été, en effet, rayée, biffée, presque immédiatement après avoir été tracée ; sa maison, du reste, renfermait quatre cheminées, mais point de four. Tandis que celle d’Herman

(i) Register vant’haertsteedegelt bj'nnen de stadt Delft en de jurisdictie van djen, 1600.

Les Origines.

Pietersz possédait trois toyers ordinaires et un four. Ce .dernier était donc bien vraiment fabricant.

Mais continuons nos investigations. Cette maison qu’habitait Herman Pietersz n’était pas la seule qu’il possédât. Il était encore propriétaire de deux autres immeubles situés sur le même quai, l’un habité par un nommé Leenart

Fig. 21. — Assiette polychrome et dore'e à armoiries. (Collection de M. G. Le Breton, à Rouen.)

Blasius, tailleur de son état, et l'autre occupé par un tonnelier appelé Pieter Jansz. C’était donc un capitaliste que cet Herman Pietersz, et nous comprenons maintenant qu’il soit le premier inscrit sur la liste des faïenciers de la Gilde de Saint-Luc. Il devait être non -seulement le plus ancien, mais encore le plus riche d’entre eux.

Il nous resterait, pour finir, à démêler un peu sa bio-

5 O Histoire de la Faïence de Delft.

graphie. Qui était-il? D’où venait -il? Comment avait-il acquis cette aisance^ cette richesse relative? Ici^ c’est aux registres de l’état civil qu’il nous faut avoir recours. Mais malheureusement, à Delft, ils sont loin de donner toutes les satisfactions désirables. Les livres de décès ne nous apprendraient rien. Les livres de baptême ne remontent pas au delà de i6i6. Restent quelques livres de mariage antérieurs au dix -septième siècle. Les Archives de Delft en possèdent quatre : un Troiupboek (i) (n“ 109), qui va de iSyS à lySq; un Hmvelyklegger van de Gereformeerde kerken (n“ 35), qui va de iSSq à iSqô; et deux Trouwboeken (n°‘ io3 et 104), qui vont de i58y à 1592 et de 1592 à 1599.

Chacun de ces registres contient environ quatre à cinq mille actes d’une écriture fine et difficile à lire, tracée avec une encre pâle, dans ces petits caractères semi- espagnols, semigermains, qui composaient la calligraphie hollandaise de ce temps. Or, sur ces dix-huit mille mentions, il n’en est qu’une où le nom du fiancé soit accompagné de la qualification de plateelbacker , celle qui, à la date du i" septembre iSSq, constate l’union de Herman Pietersz, faïencier, veuf, né à Haarlem, et demeurant sur la Venversdyk , avec Anna Cornelisz, jeune fille demeurant dans la Molenstraat.

Ainsi donc, Herman Pietersz était originaire de Haarlem. Il y avait sans doute appris son métier, car M. Van der Willigen, dans son livre sur les artistes de cette ville (2),

(1) On appelle généralement ainsi les livres sur lesquels sont consignés les mariages civils, contractés devant le « Magistrat », tandis que V Hmvelyklegger est le registre du mariage religieux.

(2) Geschiedkundige aanteekeningen over haarlcmsche schilders, etc.

Les Origines.

nous donne le nom de quelques faïenciers qui existaient vers cette époque. Nous savons ^ en outre^ par Ampzing (i), qu’en 1572 un faïencier du nom de Bogaert fut compris parmi les cinquante-sept bourgeois de Haarlem exclus de l’amnistie accordée par le duc d’Albe. C’était un geleijer plateelbackei'j c’est-à-dire un fabricant de faïences grossières. Mais la céramique hollandaise était alors dans son enfance.

Quant à sa fiancée^ elle était probablement la fille d’un potier. Il y avait en effets en ce tempSj à Delftj sur VOosteinde, à l’endroit même où nous retrouvons plus tard Herman Pietersz, toute une famille de pottebackers fort riches ^ du nom de Cornelisz. L’un d’eux ^ Aryen Cornelisz,, sans doute le frère d’Anna J se maria le 27 avril i585j et trente-cinq ans plus tard J sur le « Livre des biens-fonds de 1620 (2) y>, nous le retrouvons possesseur d’une dizaine d’immeubles. Rien d’étonnant donc à ce qu’après la mort de son beau-père Herman Pietersz ait été appelé à participer à l’opulente succession qui devait transformer son beau-frère en marquis de Carabas.

Quoi qu’il en soit^ qu’Herman Pietersz ait dû son aisance à un héritage ou à son propre génie , il semble impossible de lui contester sérieusement le titre de promoteur de l’industrie céramique à Delft. Non -seulement toutes les présomptions sont en sa faveur, mais encore toutes les preuves, tous les documents forment un faisceau compacte, indestructible, et que vient encore resserrer, si je puis dire ainsi, une mention intéressante que nous rencontrons sur le Register vaut’ haertsteedegelt de 1600. Car, en même

(1) Beschryvinge ende lof der stad Haarlem in Holland. Ilaaricm, 1628.

(2) Legger vande Verpondingen opten huysen , etc. 1620.

temps que nous voyons apparaître le premier plateelbacker, nous voyons se manifester une industrie nouvelle,, inconnue jusque-là J celle du marchand de terre à poterie.

A la page 44 de ce Register nous trouvons ^ en effet, le nom de Henryck Johansz^ qualifié de Pottaert vercooper. Or nous apprendrons justement dans la suite que la faïence de Delft devait une partie de ses qualités aux trois sortes de terre dont elle était composée ^ et dont l’une était apportée des environs de Tournay^ en Belgique. Ainsi donc J on avait pu faire,, avant ce temps^ des poteries vulgaires ^ en terre rouge J couvertes avec un vernis plombifère; mais la vraie faïence à biscuit jaune ^ avec engobe coloré et émail stannifère,, c’est-à-dire la faïence de Delft,, n’a vu le jour que lorsque tous les éléments indispensables à sa fabrication ont été réunis.

Pour terminer cette longue étude sur les origines de l’industrie artistique qui nous occupe^ il nous reste encore à jeter un coup d’œil sur les livres publiés avant ce siècle : Descriptions des Pays-Bas, Relations de voyages. Mémoires , etc., etc.

Tous ceux de ces livres qui sont antérieurs à i65o sont absolument muets sur le compte des plateelbacker s. Guicciardini (i) ni ses continuateurs n’en soufflent mot. Blaeu (2), si exact et si méticuleux, imite leur silence. Bleyswijk, qui écrivait en 1667, est le premier à en parler; encore, sur les neuf cents pages que compte sa Beschryvinge , ne leur consacre-t-il qu’une quinzaine de lignes, ce qui semble indiquer le peu d’importance qu’ils avaient à ses yeux. Quant

(1) Description des Pays-Bas. 1625.

(2) Theatrum urbium Belgicce fœderatæ. i65o.

Les Origines. 53

à la date de leur première installation^ il la fait remonter à l’époque où les brasseries commencèrent à décliner et nous savons que jusqu’à la fin du seizième siècle elles furent très-florissantes.

Après lui J le silence se fait de nouveau. Ni Parival (i) ni le Père Boussingault (2) ne parlent des faïenceries delf-

Fig. 22. — Corbeille décorée en camaïeu violet. (Collection P. Jourde, à Paris.)

toises. L’édition des Délices des Pays-Bas publiée en 1678 se tait également; celle de 1726 en dit à peine quelques mots J et il faut arriver à celle de 176g pour trouver un véritable hommage rendu à ce grand art industriel.

Avant cela, en 1742^ l’auteur du Tegemvoordige staat der Vereenigde Nederlanden lui avait assigné comme époque de naissance « le milieu du siècle précédent c’est-à-dire i65o.

(1) Délices des Pays-Bas. 1669.

(2) La Guide universelle des Pays-Bas. 1677.

et c’est également cette date qu’indique Gerrit Puape^ dans le livre qu’il consacre à la faïence de Delft j prenant le moment de sa haute prospérité pour celui de son apparition.

Ces citations nous semblent suffisantes, et nous les bornerons là. On pourrait les continuer, du reste, indéfiniment, sans rencontrer ni contestation ni démenti. Les vieux livres s’accordent avec les vieux documents, et de cette précieuse concordance il doit résulter cette certitude absolue qu’on peut accepter l’année 1600 comme date originelle des premières plateelbackerijen delftoises, et le nom d’Herman Pietersz comme celui du promoteur de cette magnifique production.

Ainsi se trouvent réfutés, pièces en main, ces récits fantaisistes qui, s’inscrivant en faux contre tant d’auteurs vénérables, prétendaient faire remonter la faïence de Delft à des époques légendaires, et, sans preuves comme sans raisons plausibles, refusaient à la Néerlande la création de ce bel art industriel, pour le dire importé par des ouvriers allemands.

Fig. 23. — Petit beurrier polychrome.

(Collection P. Jourde.)

Fig. 24. — Armoiries qui figuraient sur la façade de l’ancien local de la Gilde de Saint-Luc, à Delft.

Page 1