CHAPITRE DEUXIEME
Dans le courant de Thiver 4873, un ecclésiastique, déjà avancé en âge, de belle taille, aux traits fins et délicats , désirant visiter la bibliothèque du Prytanée militaire , s'avançait gracieusement vers M. Sémery auquel elle est confiée et lui disait : € Monsieur, c'est un compatriote qui vous tend la f main, un français, et môme.... un déchois; mais entendons-nous, un f français du Canada ; un fléchois d'il y a 200 ans ! Je suis l'évêque des « TroiS'Riviëres , dans le Bas-Canada; ma famille, qui portait le nom de € Richer, est partie d'ici même , au xvii"» siècle , avec les colons envoyés à € la Nouvelle-France. Dans la traversée , on donna à mes ancêtres le nom € de leur ville natale, de sorte que je m'appelle La Flèche. En revenant de « Rome, j'ai voulu me détourner pour visiter le pays qui a été le berceau € de ma famille, et, si j'ai un regret, c'est de ne pouvoir donner vraiment f qu'un coup d'œil en passant à la ville de La Flèche. »
Tel est l'incident qui nous sert de prologue et coïncide parfaitement avec le récit que nous avons à faire de l'influence que notre ville a eue sur la colonisation du Canada , cette terre restée si française : « Si nos bras sont € à l'Angleterre , disait tout dernièrement encore M"»« la comtesse de Beau- € jeu , nos cœurs sont toujours à la France. »
Jean et Sébastien Cabot, père et fils ^navigateurs vénitiens , s'étaient établis à Bristol sous le règne de Henri VU , roi d'Angleterre. Ils assurèrent à ce prince qu'il était possible d'aller aux Indes-Orientales par le nord-ouest de l'Amérique; ils furent chargés, en 4497, d'une expédition dans ce but; mais les glaces y mirent obstacle. Ils découvrirent néanmoins le Labrador (Terre-Neuve) et quelques autres contrées. Une lettre adressée par eux à Henri YII indique que les terres aperçues à l'entrée du grand golfe étaient déjà appelées bacalos ou bacaleos , d'un mot basque signifiant morue ; poisson que les naturels ou sauvages nomment apégé. Donc, avant 4504 , époque fixée par Niflet , Magin et autres écrivains, les navigateurs basques,
bretons ou normuncls mettaient hardiment droit devant eux la proue de leurs bâtiments et allaient à la cOte dite du Grand-Banc, vers le cap Breton, entre le iO* et le 50* degré de latitude; ils en rapportaient chaque année des morues et quelques pelleteries échangées avec les sauvages, (t) (9)
Notons ici que Christophe Colomb ne prit terre en Amérique que le S octobre 449Î, et, de ces différentes dates, tirons les conclusions qui pourront le plus satisfaire notre amour- propre de français.
Les prises de possession de l'Espagne faisaient alors grand bruit , et François I", ce roi chevalier qui aimait à plaisanter, quand il ne donnait pas de grands coups d'épée, se prit à dire un jour qu'il n'avait pas connaissance du testament d'Adam qui le dépossédait de sa part d'héritage an profit de ses cousins d'Espagne ou autres.
D'après les ordres de François I*r, Jean Verrazani partit en 1520 ponr découvrir des terres neuves — qui ne fussent occupées par aucun pritux chrétien. — Il adressa h ce prince une relation dans laquelle il assure que les sauvages qu'il avait rencontrés dans les parages e:iplorés par loi an nord de l'Amérique, paraissaient susceptibles d'être formés aux pratiques de ia religion catholique et aux usages des pays civilisés.
Jacques Cartier, navigateur consommé de Saint-Malo, se &t proposer au roi pour aller sur les traces de Verrazani. Son offre fut acceptée et l'amiral de France de Brion-Chabot lui remit le commandement de deux navires parfaitement équipés.
Jacques Cartier entra dans le gratid golfe et rencontra le fleuve qni s'y jette; k l'un et à l'autre il donna le nom de Saint- Laurent, qu'ils portent encore en souvenir du jour de son arrivée dans ces parages. — Appendice n" I.
D'après le résultat de ce voyage, le roi résolut de fonder une colonie française dans ces parages, où, en I6i0, il envoya de nouveau Jacques Cartier en le faisant accompagner par François de la Roque, sieur de Roberval , qui reçut des lettres de lieutenant de roi avec tous les pouvoirs nécessaires. Ils commencèrent par fortifier le cap Breton placé dans l'ile Royale à l'entrée du golfe.
C'était une bonne mesure, mais les mauvaises affaires de France les firent bientôt rappeler.
Néanmoins, le mouvement était donné; sous tes règnes suivants, plusieurs lieutenants généraux furent nommés ; descompagnies marchandes se formèrent et arrivèrent à quelques résultats commercianx.
Mais , malgré les efforts de ces lieutenants généraux et surtout de Cham-
(1} Mémoira et tettrtt fEtlal, ptr raeisire Ribier 1666.
(S| Jean et SébaiLeo Cabol, mnnii de lettres palenles de Heori Vil, «raient aperça ane terre a laquelle ils doDDâreni le nom de Prima Visla (première vne}, l'ajraDl reocontrée U première et qui faisait partie de l'Ile de Terre-ffeure. — Biiioire <tet Voyagei, r. 19, page 36.
plain , elles ne purent atteindre le but cherché par les rois de France , la eolonisaiion et la civilisation. La soif de Tor et la recherche de grands bénéfices étaient d'inyincibles obstacles.
Le duc de Montmorency, nommé vice-roi après le prince de Condé , prit Champlain poar lieutenant et , sous les ordres de ce dernier, une compagnie reçut la concession générale du territoire avec pouvoir de concéder elle-même^ mais sous la direction expresse de coloniser le pays et de chercher par tous les moyens possibles à civiliser les sauvages.
Aucune des conditions ne fut remplie ; malgré les énergiques réclamations de Champlain , on ne s'occupa même pas de l'entretien et de la nourriture des missionnaires, qui devaient, souvent au prix de leur vie, seconder puissamment les efforts obligatoires de la compagnie. Mais celle-ci , étant presqu'exclasivement composée de calvinistes , devait s'opposer naturellement à toute conversion venant du fait d'Ordres religieux catholiques.
En attendant mieux, Champlain commença à fortifier Québec pour se défendre contre les attaques incessantes des sauvages dont les Iroquois étaient les plus féroces.
Au duc de Montmorency succéda bientôt le duc de Ventadour. Le brave Champlain conserva le poste qu'il occupait avec tant de distinction et avec une responsabilité d'autant plus grande que les vice-rois ne quittaient jamais la France et n'agissaient que par leurs lieutenants.
Les Anglais finirent par s'emparer de Québec que Champlain ne leur rendit que lorsqu'il fut convaincu de l'inutilité de la défense.
L'une des conditions du traité de paix qu'imposa plus tard le cardinal de Richelieu, en 4634, fut la restitution de Québec. — Appendice n^ IL
Richelieu était devenu chef, grand-maître et surintendant général de la navigation et du commerce de France. Nous voyons immédiatement les grandes compagnies commerciales se reformer de toutes parts. Remarquons que la noblesse est autorisée dés lors à en faire partie sans déroger. « Voir € même , dit le roi , que ceux qui s'y rendraient considérables par leurs « soins, labeur et industrie, cela leur servirait pour accroissement de no- € blesse.... » Expressions certainement bien remarquables en ce sens que si on considère qu'on ne peut transmettre légitimement que ce qu'on possède soi-même , cet accroissement de noblesse par fait de commerce vient dire que le commerce , la vie et la richesse des nations , est noble dans son essence. Richelieu se rappelait-il qu'aux Etats de 4614, où il avait posé les premières bases de sa réputation et de sa fortune, la noblesse avait demandé l'autorisation de faire le commerce pour réparer ses pertes causées par les guerres ou peut-être, dit un peu malicieusement le capitaine Lanoue, par bien des prodigalités, et que le tiers-état s'y refusa énergiquement , voulant que chacun gardât son privilège. Lequel était le meilleur, le plus profitable? — Appendice n» ///.
Le Canada, tombé un instant entre les mains des Anglais, fut donc rendu à la France. Ghamplain , le plus solide soutien de cette colonie à peine naissante, et rendu à ses fonctions par le cardinal de Richelieu, continua à fortifier Québec et tous les points du pays propres à la défense. Il pensait quelquefois aux avantages d'un établissement dans Tile de Montréal , encore inhabitée , entourée par vingt peuplades sauvages , et , du reste , admirablement située à 200 lieues de Tembouchure du fleuve Saint-Laurent. Mais il ne se sentait pas encore assez puissant pour diviser ses forces.
D'un autre côté , la compagnie marchande prit le nom de Compagnie de la Nouvelle-France ; elle se composait de cent associés présidés par un intendant à la nomination du roi.
Cette compagnie fit comme les précédentes et ne remplit aucune de ses promesses, et Champlain, qui était parvenu à gagner la confiance des Hurons , les implacables ennemis des Iroquois , mourut bientôt à la peine , véritable héros, maintenant oublié. — Appendice n^ IV.
Mais pour réussir, il fallait d'autres moyens , un autre point d'appui.
Nous l'avons dit ; depuis longtemps Champlain avait reconnu Montréal et parcouru ses côtes.
Par sa situation , cette ile semblait être destinée à devenir un centre de communication pour toutes les contrées voisines. Depuis l'embouchure du fleuve Saint-Laurent jusqu'à Montréal, on compte prés de SOO lieues: toute cette étendue d'eau est navigable même aux grands navires , qui peuvent remonter le fleuve jusqu'à cette ile malgré la rapidité du courant. Le lit du fleuve est très-profond , surtout sous la ville qu'on a bâtie , et les plus gros vaisseaux marchands peuvent être amarrés si près du rivage qu'on les touche avec la main. Cette ile a 20 lieues de circuit; elle est baignée d'un côté par le fleuve Saint-Laurent, de l'autre par la rivière des prairies; se joignant ensemble , ils forment comme deux lacs aux deux extrémités ; et toutes ces eaux, marchant de compagnie, prennent alors jusqu'à la mer le nom de fleuve de Saint-Laurent. Enfin , par le moyen des rivières qui, au nord et au midi, se jettent dans le fleuve ou dans la rivière des prairies, toutes les nations sauvages habitant les bords des Grands-Lacs, Ontario, Huron , Michigan , Erié et tout le long du grand fleuve , devaient facilement aborder à Montréal.
Le point d'appui dont nous venons de parler se rencontra à La Flèdie. Les détails qui précèdent étaient nécessaires pour que nous soyons bien compris.
A peu de distance de la mairie, dans la rue de VAte, presqu'en face du point où débouche la rue Vernevelle , est située une maison qu'habitait M"* veuve Rivière, et appartenant à cette heure à M. Grollier. C'était, au xvii»* siècle , la demeure de M.Jérôme Le Royer de la Dauversière, né à La Flèche le 2 mai 1597, et qui exerçait la charge de receveur des Finances;
son frère aîné, Le Royer de Boistaillé, était juge au présidial érigé par Henri lY au mois de septembre 4 595.
Jérôme était encore enfant, quand sur la proposition de Fouquetdela Varenne , Henri IV donna le Château-Neuf (maintenant Prytanée militaire) aux Jésuites, malgré la vive opposition de Sully et du Parlement, et y fonda le célèbre collège connu dans tout l'univers. Il en fut un des premiers élèTes et y précéda de bien peu de temps Descartes et le maréchal Bndes de Guébriant.
La noble et ancienne famille Le Royer, dont descendent directement MM. Le Royer de la Motte du Can , après s'être distinguée aux croisades dans la personne de plusieurs de ses membres, avait ensuite servi les ducs de Rretagne jusqu'à la révolution survenue dans cette province par la mort de Charles de Blois, tué en 4364 à la bataille d'Âuray. Alors une branche de la famille Le Royer passa de la Bretagne, dont elle était originaire, dans TAnjou , non loin de Château-Gontier.
Elle s'attacha au service des ducs de Vendôme de la maison de Bourbon, et, enfin parla faveur de Charles de Bourbon, père d'Antoine, roi de Navarre , elle se fixa à La Flèche , dont ces princes étaient seigneurs du chef de Françoise d'Alençon , et y occupa des emplois importants.
M. Jérôme Le Royer de la Dauversière , receveur des tailles, avait épousé M"» Jeanne de Baugé ; il ne possédait qu'une fortune médiocre , insuffisante pour pourvoir convenablement les six enfants issus de ce mariage. Son eitériear était simple et modeste, sa parole un peu embrouillée; des œuvres de piété remplissaient toutes les heures dont il pouvait disposer ; rien en lui n'indiquait l'aventurier, le créateur plus ou moins intelligent de grandes entreprises, et surtout ce qu'on appelle maintenant le faiseur. C'est ainsi que le dépeignent les souvenirs écrits du cloître et les traditions de la famille.
Nous allons parler de faits qui nous paraissent moins surnaturels encore que leurs résultats palpables. Chacun peut les apprécier à sa manière et solvant ses tendances. Mais nous déclarons ici y croire fermement.
Après avoir fait ses dévotions le jour de la Purification de 4630, suivant son Ois, ou de 1631, suivant les religieuses de Saint-Joseph , Jérôme de la Dauversière reçut ou crut recevoir de Dieu l'invitation « d'instituer un € nouvel Ordre d'Hospitalières qui honorassent saint Joseph comme guide € de Jésus pauvre, fondateur de la pauvreté évangélique, d'établir dans € Vile de Montréal en Canada un Hôtel-Dieu qui fut desservi par les filles 4 de cet institut pour le soulagement et l'instruction des malades tant c français que sau/oages.
Tel était ie programme divinement posé à M. Le Royer de la Dauversière, programme sur lequel nous appelons particulièrement le souvenir et l'attion de nos lecteurs et surtout de nos concitoyens de La Flèche.
Quelle que fut la profonde piété de M. de la Dauversière , il ne pat s'entendre intimer un pareil ordre qu'avec une indicible effroi. Lui , laïque , marié» père de six enfants , peu favorisé des dons de la fortune» sans relations avec le monde des entreprises et des grandes affaires, fonder un Ordre religieux sans pouvoir en prendre la direction , puis établir une colonie de Français dans une ile inculte du nouveau monde , concédée d'ailleurs à M. de Lauson par la compagnie de la Nouvelle-France dont ce seigneur était l'intendant pour le roi.
Il considérait une pareille entreprise comme au-dessus de ses forces, et, dans son inquiétude , il s'empressa d'en référer à son directeur habituel , un père Récollet du couvent de cet Ordre , qui occupait alors une partie de la place du marché et des terrains où s'élèvent maintenant la sous-préfec* ture et les autres maisons de la rue Neuve et de la rue de l'Abreuvoir. Pas plus que son pénitent ce religieux ne comprit comment pourrait s'exécuter ce qui , d'après ses affirmations , lui avait été positivement et directement commandé.
Toutes les relations diverses , manuscrites ou imprimées même à Montréal , qui traitent de l'hôpital et des actes de l'habitant de La Flèche , disent que, vis-à-vis de ces hésitations, les ordres divins devinrent de plus en plus formels et pressants , et que les Jésuites dirigeant le collège, particulièrement le père Chauveau, célèbre à cette époque, furent vivement surpris de lui entendre dépeindre cette ile, encore presque inconnue , comme s'il y avait séjourné et indiquer même la configuration des côtes.
On savait d'ailleurs que les Pères Jésuites et les Pères Récollets, missionnaires dans ces contrées , n'avaient encore donné aucune description de Montréal , où , à leurs risques et périls , venaient s'égarer de temps à autre quelques chasseurs. La première description ne date que de 4637.
De plus en plus pressé et inquiet , M. de la Dauversière obtint enfin de son directeur la permission de s'entendre à ce sujet avec ses amis. Mais tous parurent considérer ce projet comme purement chimérique et en tout état de cause , les Jésuites pensèrent qu'il devait se borner à appeler à La Flèche les hospitalières de Saint-Augustin de Dieppe ou de Vannes, quand il aurait trouvé le moyen de bâtir un hôpital.
Le conseil était prudent; c'était d'ailleurs un commencement d'exécution.
Depuis le xii"^« siècle, il n'existait à La Flèche, comme nous l'avons dit, qu'un petit hôpital , tombant en ruines et appelé l'Aumônerie de Sainte- Marguerite. (4) Il était situé sur l'emplacement actuel de la prison , auprès
(1) Il est fait mention de rAnmônerie de La Flèche dans une charte de 1145.... • Les t moines du prieuré de Saint-Thomas de La Flèche.... étant gênés par Texignité de leur « terrain, s'adressèrent aux confrères de Saint-GUles pour leur demander le terrain qu'ils « possédaient depnis leur maison jusqu'à rÀumdnerie
de l'église de Saint-Thomas , puisque la Mère Morin , religieuse hospitalière de ce temps, dit que « quelques-uns de ses murs furent si bien réparés € qu'on ne les distingua plus d'avec ceux du nouvel hôpital , » transformé à celte heure en tribunal civil , prison , caserne , gendarmerie et écoles.
Cet établissement n'avait alors ni ressources pour faire subsister les hospitalières qu'on devait demander, ni même de bâtiment particulier pour les recevoir.
II ne jouissait que d'une rente de cinquante écus et était desservi, en 4630, par trois pauvres servantes : Catherine Lebouc, Julienne Alory et Catherine Coherges, qui, chaque jour, allaient de porte en porte quêter la nourriture des malades , préludant ainsi aux actes si méritoires des petites sœurs des pauvres. Nous devions nommer ces trois obscures héroïnes de la charité. MM. de la Dauversiëre étaient les administrateurs et probablement aussi les soutiens habituels de ce misérable hôpital.
M. J. de la Dauversière commença la chapelle (maintenant tribunal civil et sur plusieurs points très reconnaissable encore) au moyen des dons des habitants, et le conseil de ville , pour seconder ses efforts, résolut, par sa délibération du 28 juin 1634, de faire rebâtir l'hôpital, qui fut agrandi de moitié. On ne pensait pas que M. Jérôme pût devenir fondateur, et cependant trois filles distinguées , préparant ainsi l'avenir, vinrent se mettre sous sa direction et s'adjoindre aux trois pauvres servantes déjà citées. La première fut M°< de la Fère, appartenant à une noble famille du Poitou et demeurant chez sa tante, M"« de la Grollière, au Grand-Ruigné , près de Sainte-Colombe, (4) la seconde, l'une des amies de M"« de la Fère, était M^^* Foureau, vivant près de La Flèche et fille d'un échevin de Baugé; la troisième, M"« de l'Épicier (ou de Ribère suivant Héliot), demoiselle d'honneur de la princesse de Coudé. Celle-ci, gravement malade, avait résolu, par le conseil du P. Bernard , dit le pauvre prêtre, de se vouer à Dieu, si elle revenait à la santé. Après sa guérison , elle vint s'enfermer à l'abbaye royale de la Fontaine-Saint-Martin, près de Foulletourte , et à 4 lieues environ de La Flèche. Mais trouvant cette maison trop en relations avec le monde, elle la quitta bientôt pour suivre l'exemple de M"^' de la Fère et de sa compagne,
M. de la Dauversière leur proposa de se retirer dans une chambre de l'hôpital , afin de pouvoir exercer leur zèle par manière d'essai , et de se préparer ainsi à répondre aux exigences d'un avenir dont il ne se permet^ tait p lys de douter.
En demandant les hospitalières de Dieppe , il ne faisait qu'obéir aux
(1) Commane de Sainte-Colombe maintenant annexée h ceUe de La Flèche. Le Grand- Ruigné est habité par M. le baron de Clefs.
Dans le titre de 1087 par lequel Jean de La Flèche fait une donation aux moines de Saintlabin. Barbare cite comme témoin Girard de Clef. II commet one erreur. Il faut lire Girard de Cleers. — Ces deux famiUes sont parfaitement distinctes Tune de l'autre.
ordres de ses directeurs , laissant à Dieu la conduite de cette affaire. An moment donc où , d'après les conventions définitivement arrêtées, ces religieuses allaient arriver à La Flèche, leur supérieure fut obligée de les diriger sur Québec où Ton venait de fonder un hôpital; et remarquons ici que cet hôpital de Québec resta toujours distinct et séparé de celui de Montréal, malgré tous les efforts tentés par l'autorité ecclésiastique pour les réunir comme observance dans un même Institut. Cette circonstance fit cesser toute hésitation relative au projet de M. de la Dauversiére, qui dressa alors ses constitutions ; elles furent approuvées plus tard par la ville , le 23 aoât \ 6421 , et confirmées par Tévêque d'Angers au mois d'octobre de Tannée suivante.
Contre toute espérance, M. de la Dauversière avait réussi dans la première partie de sa mission. M*'* de la Fère et ses compagnes furent définitivement installées par lui , en 4636, au titre de religieuses hospitalières s'obligeant par vœtix simples, la première devenant supérieure et les trois servantes ci-dessus nommées sœurs converses.
Mais le pieux instituteur ne perdait pas de vue la seconde partie de l'œuvre commandée, dont la première n'était, pour ainsi dire, que la préface de la seconde.
Il continuait à entrer avec tous ceux de qui il prenait conseil dans de tels détails sur l'île de Montréal, sur sa conformation, sa position exceptionnelle comme boulevard de tout le Bas-Canada, sur la qualité du terrain, sur sa largeur inégale que tous jugèrent enfin qu'il ne fallait plus l'arrêter.
Disons encore que les Jésuites et les Récollets étaient ceux qui le dirigeaient principalement dans cette grave et singulière affaire , et que tous ayant un certain nombre de leurs Pères dans la Nouvelle-France, auraient dû mieux encore que M. de la Dauversière , et surtout plutôt que lui , être instruits de ces particularités.
Ils l'engagèrent donc à se rendre à Paris pour en conférer avec le chancelier Pierre Séguier et consulter en même temps les hommes remarquables par leur piété et leurs lumières que cette capitale possédait alors, tels que Saint- Vincent-de-Paul, M. Olier, M. le Ragois de Bretonvilliers , M. le baron de Renty et autres personnages distingués placés en tête de l'immense mouvement religieux qui se produisait depuis une quarantaine d'années, et dont aussi le P. Eudes, l'apôtre de la Normandie, se montrait l'un des plus ardents et des plus énergiques défenseurs.
Mais c'était un grand parti à prendre pour un modeste citadin , peu foit aux usages des grands , et que ne suffisaient pas pour enhardir son titre et son épée de gentilhomme. Il fallait parler avec cette assurance qui persuade, faire partager sa conviction ; et nous savons qu'il était l'homme le moins propre à y parvenir, en raison surtout de sa difficulté d'élocution. Du gain de son procès aux moyens d'exécution il y avait encore bien loin; mille causes
enfin pour faire éconduire celui qu'à première vue on pouvait bien prendre I pour uo utopiste ou un rêveur.
Il part néanmoins accompagné de M. le baron de Fancamp, qui, édifié par son éminenle vertu, était venu, depuis quelques temps, demeurer chez loi; arrivé à Meudon, où se trouvait alors le garde des sceaux, et, pénétrant dans la grande galerie du vieux château , il voit arriver à lui de I Tautre extrémité un prêtre modestement vêtu. Celui-ci, sans l'avoir jamais vu, se jette dans ses bras et lui annonce qu'il connaît le but de son voyage, ayant reçu depuis longtemps du Ciel des ordres identiques. (<) C'était i M. Olier, l'illustre fondateur des Sulpiciens, qui venait à Meudon pour prier I prier M^'Séguier de faire agréer au roi son refus de la coadjutorerie de Tévêché deChâlons-sur-Marne. Il félicita avec chaleur M. de la Dauversière de lamis- I sien dont il était chargé, et lui mettant dans la main un rouleau de pièces ! d'or : « Prenez , lui dit-il , je veux être de la partie. » Ces deux hommes demeurèrent ensuite plusieurs heures sous les grands arbres du parc à s'entretenir de leurs projets. L'achat de l'île de Montréal fut alors résolu. H. Olier s'engagea à réunir immédiatement les fonds nécessaires , et M. le baron de Fancamp promit de suppléer aux dépenses imprévues.
M. Olier commença par former une association de personnes zélées et opulentes , association connue depuis sous le nom de Société de Notre-Dame de Montréal , et que le Souverain Pontife daigna encourager. M. Olier la dirigea constamment par ses conseils tant qu'il vécut, et M. de la Dauversière en exécuta presque toutes les résolutions en qualité de procureur, titre que sa modestie lui fit prendre.
Dès son premier pas, et, en dehors de toute prévision , M. Jérôme Le Royer de la Dauversière avait donc gagné sa cause. — Digitus est Dei.
On obtint gratuitement (et c'était de bon augure) la concession de l'île de Montréal et des terres environnantes de M. de Lauzon , qui n'avait rempli i aucune des conditions que son contrat lui imposait. En conséquence , la compagnie voulut intervenir et l'acte de la nouvelle concession dressé par ielle et en son nom, au profit de la société de Notre-Dame de Montréal, |fot signé en 4640.
Comme premiers préparatifs , MM. Olier et de la Dauversière firent passer à Québec vingt tonneaux de vivres et d'autres objets nécessaires à la eolonisation de la concession des profits de laquelle chaque associé s' engageait à ne rien retirer pour lui-même.
Tel était, au reste, le programme tracé par M. de la Dauversière et ses
(Il Nous trouvons ce fait rapporté identiquement dans tons les livres traitant de la cololisatioD de la Nouvelle- France, de la vie de M. Olier ou de celle de M, de Caylus. 11 est attesté, en outre, par M. de Bretonvilliers . successeur de M. Olier à la cure Saint-Sulpice, et qoi donna 40,000 livres , somme très-considérable à cette époque , pour l'agrandissement de 1 hdpital de La Flèche, point de départ de la colonisation de Montréal.
associés, programme datant de plus de deux siècles et contrastaDt singulièrement avec ceux qui proclament que tout est réglé , quand on a fait le vide dans une contrée : « Le dessein des associés de Montréal est de tra- « vailler pieusement à procurer la gloire de Dieu et le salut des sauvages. « Pour atteindre ce but, ils ont résolu d'envoyer Tan prochain à Montréal « quarante hommes bien conduits et équipés de toutes les choses néces- « saires pour une habitation lointaine. Ils ont arrêté de fournir aussi deux « chaloupes ou pinasses pour voiturer de Québec à Montréal les vivres et « les équipages des colons. Ces quarante hommes, étant arrivés dans File, « se logeront et se fortifieront avant tout contre les sauvages; puis, ils « s'occuperont pendant quatre ou cinq ans à défricher la terre et à la mettre « en état d'être cultivée. Pour avancer cet ouvrage , les associés de Montréal « augmenteront d'année en année, et selon leur pouvoir, le nombre des « ouvriers et des bœufs à proportion de ce qu'il y aura de terres défrichées « et un nombre suffisant de bestiaux pour en peupler l'ile et engraisser les « terres. Les cinq années étant expirées , ils feront construire une maison , « sans interrompre le défrichement des terres, et la meubleront de toutes «c les choses nécessaires pour la commodité de ceux d'entre eux qui vou- « dronl en personne aller servir Dieu et les sauvages dans ce pays. Ils « feront ensuite bâtir un séminaire pour y instruire les enfants mâles des « sauvages. On tâchera de conserver habituellement dans ce séminaire dix « à douze ecclésiastiques , dont trois ou quatre sauront les langues du pays,
« afin de les enseigner aux missionnaires qui viendront de France
« Il faudra encore un séminaire de religieuses pour instruire les filles sau- « vages , et un hôpital pour y soigner tous ceux des leurs , quand ils seront
« malades Toutes ces choses étant en bon état, on ne pensera qu'à
« bâtir des maisons tant pour loger quelques familles françaises , notam- « ment les ouvriers nécessaires au pays , que pour donner le même avao* « tage aux jeunes gens mariés qui auraient été élevés au séminaire et les « autres sauvages convertis qui voudraient s'y arrêter.... »
Comme on vient de le voir, les fondateurs de la colonie de Montréal se proposaient d'établir trois communautés dans la future ville de Villemarie, chef-lieu actuel de l'ile; « la première, d'ecclésiastiques séculiers; la « seconde y de sœurs vouées à l'instruction de la jeunesse; la troisième, « d'hospitalières pour les malades. » Dès le début, ce n'était pas possible; mais tout fut fait en son temps.
Cependant, il fallait trouver un homme d'expérience et de tête pour diriger la colonie. M. de Chomedey, sieur de Maisoneuve, riche et exercé dès sa jeunesse au métier des armes , décidé depuis longtemps à se vouer an salut des peuplades sauvages, se présenta de lui-même à M. de la Dauverslère pour remplir cette dangereuse mission. Dieu avait préparé la rencontre de ces deux hommes au moment où elle était bien nécessaire. M. de
Maisooeuve rassembla une recrue de colons réunissant les qualités désirées et bien connus, du reste, de M. de la Dauversière, la plupart étant nés à La Flèche ou dans les environs. Il s'embarqua avec eux sur deux navires et arriva au mois de juillet 4644 à Québec; un peu plus tard, il était à Montréal avec tout son personnel et son matériel. Il était accompagné par M*>* Manse , née à Langres , et appartenant à une très-honorable famille ; sans prendre l'habit religieux, elle devait se charger de soigner les malades et de veiller à tous les objets matériels nécessaires à l'existence et au bienêtre des colons.
Elle posait ainsi la première pierre de l'hôpital de Villemarie. (4)
Noas ne pouvons pas entrer dans le récit qui nous entraînerait trop loin de tous les faits saisissants qui accompagnèrent ces premiers débuts ; privations , fatigues , attaques perpétuelles des sauvages , supplices et tortures affreuses subies par leurs prisonniers. Mais nous devons répéter encore que beaucoup d'habitants de La Flèche ou des environs , Saint-Germain , Verron , Sainte-Colombe, etc., y furent acteurs et souvent victimes.
M. de Haisoneuve suffit à tout, et, vers 4653, c'est-à-dire douze ans après son arrivée , Montréal , sous sa main vigoureuse , commença à prendre la forme d'une colonie. Ce gouverneur y assura des avantages à ceux qui venaient s'y fixer et la société leur promit d'importantes gratifications.
Pendant ce temps là , l'hôpital de La Flèche prospérait. Fondé en vue de la colonisation future de Montréal, il avait été, seulement à ce titre, doté d'une somme de 40,000 livres par M. de Bretonvilliers , successeur de M. Olier à Saint-Sulpice. Le 2 février 4648, le Parlement de Paris lui avait donné une existence légale; la même année, M. de la Dauversiëre envoyait plusieurs de ses filles spirituelles à Moulins et à Laval. En 4650, une quatrième fondation s'effectuait à Baugé par l'initiative de M"" Marthe de la Bausse et ensuite par l'active coopération de M"« de Melun, princesse d'Epinoy . (ï) Un peu plus tard , un nouvel essaim vint se poser à Beaufort.
(I) Le portrait de cette sainte fiUe se voit dans le grand parloir de Thôpital actuel de La nèche.
Vie de if"* Mante et Histoire de VHôtel-Dieu de Villemarie, tle Montréal, Canada. 1857.
HiUoire de Montréal par DoUier de Cassen.
Histoire du Canada par M. de Belmont.
(3) M"«de Melon, princesse d*£pinoy, était fille de Guillaume de Melon, souverain de Ternes, vicomte de Gand, chevalier de la Toison d*0r, etc.... Elle prit à Baugé le nom de soear de la Haye et avait séjourné quelques temps à Thôpital de La Flèche avant d'aller, vers 1650, unir ses efforts U ceux de ^V^• de la Bausse.
A l'époque de la Fronde , les troupes royales marchaient sur Angers en plusieurs colonnes ; l'ane d'eUes, forte de 1500 hommes et s*y rendant par Baugé, fut au moment d*en extermîoer les habitants pour se venger du meurtre d'un soldat. Elle répandait déjà la terreur dans le« rues de cette ville, lorsqu'une simple religieuse se présenta devant le chef de cette troope. Les habitants de Baugé et même ses compagnes ignoraient le rang élevé de la sœur de la Haye. Mais Dieu ne permit pas que le voile mystérieux , dans lequel elle s'était jusqne-U enveloppée, restAt plus longtemps abaissé sur cette femme qui avait renoncé k toutes
Les services rendus encore à cette heure par ces saintes maisons sont trop connus et appréciés dans nos contrées de l'Anjou et du Maine, pour que nous ayons à nous étendre sur ce sujet bien séduisant toutefois pour un écrivain catholique.
Tout était donc accompli pour l'hôpital de La Flèche et l'œuvre de M. de la Dauversière paraissait à l'abri des coups de la fortune.
En 4659, le moment était enfin Tenu d'envoyer de France des prêtres et des hospitalières à Villemarie , chef-lieu de la colonie. M. Olier désigna quatre prêtres de sa congrégation de Saint-Sulpice et la société de Notre- Dame de Montréal passa un compromis avec l'hôpital de La Flèche pour l'envoi de quelques-unes de ses religieuses. Quant à la communauté d'institutrices, elle s'était formée d'elle-même à Montréal.
Une jeune fille de Champagne, nommée Bourgeoys, et dont la mémoire est restée célèbre dans l'Ile et dans le monde religieux , se consacra à soigner les petites filles de Villemarie et y donna naissance, dès les débuts de la colonie, à l'institut de Notre-Dame. On le voit donc , les trois établissements , décidés et ordonnés en principe , se trouvèrent fondés et en exercice dix-neuf ans après, en 4659.
Dès qu'on eut appris à La Flèche et dans les autres maisons de l'institut de Saint-Joseph la résolution prise par la société de Notre-Dame de Montréal d'envoyer trois religieuses à l'Hôtel-Dieu de Villemarie , plusieurs se
les grandeurs de ce monde. Elle Inre donc à ce chef le secret de sa naissance et le supplie d'épargner la ville. La vue de cette princesse couverte de bure, ses larmes, sa parole inspirée lui font tomber les armes des mains. Il fait sonner le rappel , arrête le pillage , rassemble ses troupes, ne mettant qu'une seule condition au pardon qu'il accorde : c'est que ses soldats défileront devant M^i* de Melun en lui rendant les honneurs militaires. Le soir même, à la porte de l'hôpital et au grand étonnement de la foule rassemblée, les soldats se mettant en marche, présentèrent les armes à Thumble servante des pauvres, les officiers saluèrent de Tëpée et il fallut que la sœur de la Haye se résignât à un hommage si exceptionnel. Toute la viUe voulut venir la remercier; mais eUe supplia qu'on lui épargnât désormais de pareilles épreuves. Son secret fut au moins soupçonné et rien ne fut plus touchant que le respect et les regards silencieux dont elle fut désormais entourée sans que son humilité pût s'en alarmer.
Après avoir fondé T hôpital de Beaufort et Tavoir mis en plein exercice, et après bien des peines et des misères, elle rentra dans celui de Baugé en 1673. Au mois de septembre 1676 eUe perdit sa fidèle compagne Marthe de la Baussc, et alla la rejoindre en 1679, le 13 du mois d'août. Le brait de sa mort éclata sur la ville de Baugé comme une calamité publique; chacun se sentait frappé dans ce qu'il admirait le plus On inscrivit ces mots sur sa tombe : n Àt fuum genus revelare tandem coacta est, urbis diruptUmem ab imminente milite ut redimertî « et indicàsse sat fuit; sed res nulla constare cariiu potuit Ànnœ humUi. »
En 1793 , le commissaire du district de Baugé fit enlever le cercueil de plomb qui renfermait ces vénérables restes en présence de deux religieuses. Ses ossements furent descendus dans le caveau où sont encore ensevelies les religieuses. Une pierre portant son nom, la date de sa naissance et de sa mort , marque aujourd'hui la place où elle repose.
Dans son rapport à Louis XIV, M. Colbert de Croissy dit au sujet de Baugé : « Un hôpital tt qui a 200 livres de fonds d'une aumônerie et qui , au surplus , subsiste par les servires « de W^ d'Ëspinoy, qui y sert en habit et qualUé de servante, n
présentèrent pour aller remplir cette lointaine et périlleuse mission. Mais M. de la Daurersiëre, dans son fort intérieur, ayait déjà fait son choix et désigna pour le départ les Mères de Bressoles, Maillet et Macé : « C'étaient, € dit la M. Morin, trois filles d'une vertu signalée, comme l'exigeait une € pareille entreprise, étant d'ailleurs destinées tontes trois à être les fonde-
< ments de cet édifice , où la Divine Majesté doit être servie et honorée par c an grand nombre de filles, qui, à leur imitation, offriront leur santé et € leur vie pour être sacrifiées an service des pauvres malades de cette
< Ue.... »
La mère Judith Moreau de Brésoles, d'une illustre famille, qui tenait à Blois un rang considérable, était l'objet de la prédilection de ses parents. Ils s'opposèrent d'une manière absolue au désir qu'elle leur exprima de se vouer à la vie religieuse. Jugeant qu'elle ne parviendrait pas à les faire revenir de leur décision , elle sortit secrètement de la maison paternelle accompagnée d'un vieux serviteur, arriva sans encombre à La Flèche et se présenta anx religieuses de Saint-Joseph. Ce ne fut que plus tard que sa famille sut ce qu'elle était devenue. La crainte de nouvelles obsessions contre sa vocation bien formelle, lui fit concevoir le désir de s'éloigner de France et de se consacrer au salut des sauvages. — Histoire de l'Hôtel- Dieu de Villemarie.
Bien des obstacles surgirent au moment du départ de ces religieuses ; ils furent plus ou moins facilement écartés , mais le plus inattendu vint de la crédulité du peuple de La Flèche , auquel on avait persuadé que M. de la Dauversière envoyait ces vertueuses filles au Canada pour les vendre à prix d'ai^ent. On en vini à lui dire mille paroles injurieuses et à le regarder comme un ennemi public.
Tout ce bruit ne pouvait ébranler sa résolution.
A peine relevé d'une maladie mortelle , il résolut de partir avec les trois sœurs désignées pour les conduire lui-même à La Rochelle, port choisi pour l'embarquement.
c La nouvelle de ce projet s'étant répandue , dit l'historien de M^^ Manse, € chacun en murmurait tout haut dans la ville de La Flèche et se mit à dire € que M. de la Dauversière avait fait amener de force des filles dans le € couvent avec le dessein de les enlever cette nuit même pour les envoyer
< au Canada.... »
« Tous ces discours et autres semblables échauffèrent tellement les
< esprits, déjà si prévenus, qu'il se forma à l'instant une émeute populaire « de toute la ville pour empêcher leur départ. Les rues voisines de l'hôtel- « Dieu furent bientôt remplies de monde (4) et chacun se mit à faire le
1; Ces raes sont colles que nous appelons rues du loir, de VAbreuvoir et de Sainte Tkoma$.
3U LA FLiCHE ET SES SEIGNEURS.
« guet de son côté. Plusieurs s'imaginèrent ouïr les plaintes des sœurs , et € assuraient qu'ils les entendaient crier miséricorde. Enfin , il y en eut qui « passèrent toute cette nuit à les attendre dans l'intention de les délirrer, « quand elles viendraient à sortir. Le retour du jour ne dissipa pas les folles « alarmes des habitants et Témeute recommença comme la veille ; en sorte c qu'à dix heures du matin , moment où les sœurs quittèrent THôtel-Dieu « et montèrent à cheval , il y eut tant de mouvement et d'opposition de la « part du peuple pour les aiTéter, que M. de Saint-André et d'autres cava- « tiers qui devaient les accompagner dans leur voyage , furent contraints « de mettre l'épée à la main pour écarter la foule.... » (4)
Malgré l'état déplorable de sa santé , M. de la Dauversière suivit ses religieuses jusqu'au port où il les fit embarquer et, sur le vaisseau môme qui allait mettre à la voile , il put encore leur donner sa bénédiction et ses der*niers conseils.
Ainsi le programme divinement posé à M. Jérôme Le Royer de la Dauversière dans l'une des églises de La Flèche, en 4630 ou 1634, a été rempli en 4659 par son initiative et ses constants efforts, rempli intégralement y mot à mot pour ainsi dire.
A lui donc, après Dieu, à l'enfant de La Flèche sont dues la civilisation et la colonisation du Canada.... et cependant son nom est oublié. (2)
Peu de mois après il expirait ; sa tâche était accomplie.
En effet , après avoir fait ses adieux à ses religieuses et vu disparaître à l'horison le bâtiment qui les emportait vers la Nouvelle-France, il remonta à cheval pour revenir à La Flèche. En passant à Saumur, il put encore s'agenouiller devant l'image de Notre-Dame des Ardilliers , si vénérée par les populations Angevines. Mais là il fut repris de toutes ses maladies et bientôt en proie aux plus intolérables douleurs. Il remonta néanmoins à cheval pour achever son sacrifice à La Flèche même , où , peu de jours après , le 6 novembre 4659, il rendit le dernier soupir à l'âge de 64 ans.
Il ne put que semer, mais , nous le répétons , il n'en fut pas moins le promoteur de la colonisation de cette contrée maintenant si riche et si florissante , qui , après la mort du brave marquis de Montcalm et le traité de 4763 , fut livrée aux mains des Anglais.
Un religieux Récollet, le P. Etienne, qui avait eu des relations avec M.
(1) Vie de M»» Manse, Histoire de l'HôUl-Dieii de ViUmane, Canada. — Histoire as Montréal par DoUier de Casson , de 1658 à 1659. — Histoire du Canada par M. de Belmont.
(2) Dieu qui n'onbUe jamais permet souvent qa*on soit oublié des hommes et même par ceux qui vivent auprès des instituts fondés pour leur soulagement. Ainsi Héliot (Hi^oin des Ordres religieux et militaires ^ page 428. 1792. Religieuses hospitalières de Saisu-Joseph) attribue uniquement cette fondation à M"** de la Père et de Ribère et ne fait pas la moindre mention de M. de la Dauversière ni des motifs qui l'ont conduit dans une voie si spéciale.
Jérôme de la Dauversière, ayant été prié de faire connaître ce qu'il savait d*édifiant touchant ce digne chrétien , répondit : « Je ne puis tous dire c autre chose du défunt , sinon que Tesprit de Dieu résidait et opérait en « lui , qu'il a appris à unir le mariage avec la continence, le monde avec la € religion , les honneurs avec l'humilité , les offices et les charges les plus < périlleuses au salut avec l'innocence de la vie , et enfin les richesses avec f la pauvreté, qui, comme vous me le dites et comme je le crois ^ l'a mis f en possession du royaume de Dieu. »
M. de la Dauversière eut deux fils , Ignace et Joseph , qui embrassèrent Tétat ecclésiastique. Ignace , le plus âgé entra, en 4651, au séminaire de Saint-Solpice et eut le précieux avantage d'y avoir M. Olier pour supérieur. Formé par un tel maître, il se remplit de l'esprit sacerdotal, qu'il conserva avec soin. Etant revenu en Anjou, il fut nommé curé de Bazouges , poste qu'il n'occupa que peu de temps , car il mourut en \ 660 , après avoir résigné son bénéfice à son frère Joseph. Celui-ci n'était pas encore ecclésiastique à cette époque et il vivait en homme du monde. La résignation qu'Ignace fit en sa faveur lui parut sans doute l'expression de la volonté divine à son égard. Changé subitement, il reçut les Ordres sacrés, et comprenant la gravité des devoirs de pasteur, il voulut se rendre capable de bien s'en acquitter.
Dieu ne pouvait manquer de bénir des intentions si pures. M. Le Royer devint un excellent prêtre et gouverna très-bien sa paroisse. Il y établit l'adoration du Saint-Sacrement, forma dans son presbytère une petite communauté de quatre ou cinq prêtres, et obtint une grande considération par la sagesse de sa conduite. Les directeurs du séminaire eurent en lui un ami dévoué qui leur fut très-utile. Il mourut en 1689, emportant dans sa tombe l'affection de ses paroissiens , qui éprouvèrent un vif regret de sa perle. — Histoire de l'Eglise d'Anjou. Abbé Tresvaux.
Puisse cet épisode curieux de l'histoire de La Flèche remettre M. Le Royer de la Dauversière, ce vaillant chrétien, en pleine lumière et prouver que la statue du créateur d'une des principales villes du Canada, que nous mettons en tète des autres , quoiqu'elle n'en soit pas la capitale , figurerait convenablement auprès de celle de Nelson, qui semble personnifier la menace au milieu d'une population restée toujours française par le cœur et prête à se rattacher à la mère-patrie, si jamais les circonstances le lui permettent.
Dieu voulut bien donner des preuves manifestes de sa protection à l'hôpital de Saint-Joseph de La Flèche, maison mère de toutes les autres.
Le procès-verbal qui suit et qui porte toutes les marques de l'authenticité la plus positive en fait foi.
Anne Le Baillif, fille hospitalière de La Flèche, prononça ses vœux de religieuse en même temps que les onze premières sœurs , lorsque M. Jérôme
Le Rojer de la Dauversière eut fondé Tordre de Saint-Joseph. Elle mourut la première, le 7 juin 1644 , et fut l'objet de faits extraordinaires attestés dans le procès-verbal suivant. Nous devons cette communication à M. Denais, historien de l'hôpital de Beaufort.
Procès-verbal. — « Le U">« jour de décembre 4644, environ vers les 40 h. « du soir, sœur Marie de la Ferre, supérieure des filles hospitalières de S^ « Joseph de La Flèche, ne s'étant pas couchée à l'heure ordinaire à cause de « quelqu'incommodité , alla avant que de se mettre au lit aux arcades du dor- « toir pour adorer le Saint-Sacrement , d'où elle vit dans la chapelle une € lumière fort claire qu'elle crut venir de la lampe des salles des malades, « ne faisant pas alors réflexion que la porte des balustres des salles était « fermée et qu'ainsi la lumière n'en pouvait venir : elle s'en revenait à sa € chambre, mais elle entendit une voix plaintive; ce qui la fît descendre € dans les salles pour voir si quelqu'un avait besoin de ses services. Elle « trouva tous les malades fort en paix , tous bien dormant. Avant que de « s'en retourner, elle ouvrit la porte de la chapelle pour adorer le Saint- € Sacrement ; elle aperçut une personne toute couverte de blanc , qui était tt debout près du marche-pied de l'autel ; ce qui l'épouvanta si fort qu'elle € referma promptement la porte et alla toute tremblante éveiller sœur € Catherine Lebouc, domestique, laquelle était alors couchée dans la salle < des femmes ; elles allèrent ensemble rouvrir le balustre et virent la même « chose ; elle marchait posément vers elles. Ce que voyant la sœur Cathe- € rine , ne sachant pas ce qui s'était passé lui demanda : Qui va là? Mais lasu- € périeure épouvantée la fit taire et ferma la porte au plus vite. Les voilà con- « vaincues que c'est un esprit. La sœur Catherine soupçonna que c'était la € sœur Anne Le Baillif , décédée du mois de juin dernier. Elles se mettent « en prières ; à la fin desquelles elles rouvrirent le balustre et ne virent « plus rien. Le lendemain, la supérieure envoya quérir M. de la Dauver- « sière, lequel informé de ce qui s'était passé, alla demander conseil au « Révérend Père Dubreuil , jésuite, de ce qu'elle devait faire en pareil cas; « mais , avant qu'il fut de retour, sur les 5 heures \/i du soir, ladite supé- « heure, allant faire sa visite au jardin pour voir si tout était bien fermé, « étant accompagnée de sœur Julienne Alory, qui ne savait rien de ce € qui s'était passé le jour précédent , l'une et l'autre aperçurent ledit esprit « dans l'allée de la treille dudit jardin , qui marchait posément vers elles ; « ce qui les épouvanta si fort que la supérieure pensa tomber, si la sœur € Julienne ne l'avait pas soutenue, en lui disant : « Ma mère, avançons, € c'est l'âme de ma sœur Anne Le Baillif, allons voir ce qu'elle veut. » « Mais la mère trop peureuse ne le voulut pas et ne songea qu'à s'en « retourner à grand'hâte, regardant sans cesse derrière elle jusqu'à ce « qu'elle ne pût la voir. Etant rentrée au logis, elle trouva M. de la Dau- « versiëre , qui lui rapporta le sentiment du P. Dubreuil et ce qu'elle devait
faire, lorsque cette vision lui apparoitrait ; elle lui raconta ce qu'elle venait de voir dans le jardin. On fit défense aux deux sœurs domestiques, qui en avaient connaissance, d'en parler à qui que ce fut ; le tout demeura donc sous un très-grand secret. Le môme jour, sur les huit heures et demie du soir, ladite supérieure , faisant son examen , entendit un soupir qu'elle remarqua être de ladite sœur Anne Le Baillif ; cequi la fit sortir de suite de sa chambre pour aller avertir sœur Catherine Lebouc de ce qu'elle avait entendu, et revint ensuite se coucher, laissant une lampe allumée dans la ruelle de son lit. Sur les 40 heures du même soir, la sœur Anne Fourreau , dépositaire de la maison , étant couchée , entendit frapper trois coups à la porte de sa chambre; elle se leva promptement, croyant que c'était la supérieure qui avait besoin d'elle ; n'ayant rien trouvé à sa porte , elle eut peur et alla à celle de la supérieure qu'elle trouva fermée. Cela redoubla sa frayeur, et n'osant retourner chez elle , elle prit le parti d'entrer chez la supérieure à qui elle demanda si elle avait frappé à sa porte. Celle-ci ayant répondu non, elle fut tellement saisie de peur qu'elle se jeta au pied du lit de la mère, bien résolue de n'en pas sortir jusqu'au matin, quoiqu'elle n'eut encore aucune connaissance des apparitions; mais à l'instant ledit esprit parut à toutes les deux, couvert de blanc et de la hauteur de ladite sœur Anne Le Baillif, lorsqu'elle vivait. La supérieure fit aussitôt le signe de la croix le mieux qu'elle put pour son état présent de frayeur et lui dit en tremblant : « Si vous êtes de la part de Dieu , parlez. » Alors , l'esprit , sans lui donner le temps d'achever, se courbant un peu en forme de salut, dit de la voix ordinaire de la sœur Anne Le Baillif, fort distinctement : « Je suis venue de la part de Dieu pour vous dire que vous êtes trop indulgente à faire observer exactement les régies ; il s'y commet beaucoup d'imperfections desquelles vous répondrez devant Dieu. Aimez vos règles, aimez vos règles, aimez vos règles. Elles sont de Dieu; elles sont inspirées du Saint-Esprit; faites observer le 4«' chapitre, le O»»®, le 45"»« et celui de l'Union. Votre charité n'est pas parfaite ; elle a plusieurs branches ; elle en a deux nécessaires à votre communauté, l'une aveugle et l'autre qui voit clair. Le silence n'est pas gardé ; vos récréations sont très-imparfaites et celles des vigiles des communions déplaisent fort à Dieu, faute de préparation ; il y a de petits crimes qui n'ont point de fondements ; prenez-y garde ; vous manquez toutes à l'humilité. J'ai beaucoup souffert à la mort pour avoir manqué contre le vœu de pauvreté touchant ce que vous avez trouvé dans mon coffre, (1) et pour un papier qui y était (S) et pour mes vaines
(1) 18 deniers qu'on lai avait donnés pour acheter des aiguiUes , étant à la conture.
(2) C'était un placard d*nne tragédie du collège de La Flèche, qu'elle avait lu sans permission.
« récréations ainsi que pour mon vœu d'obéissance, (1) mancyie de soumis- « sion ; ayez compassion des sœurs domestiques ; c*est le membre le plus « faible. L'on ne se supporte pas assez les unes les autres ; il y en a qui « commettent de grandes fautes ; je ne les nomme pas. Jésus-Christ ne « nomma pas Judas. Vous manquez de dévotion à saint Joseph et à le faire « honorer dans la maison , vu qu'il nous protège si puissamment avec une « troupe de ses favoris. 0 amour de Dieu, 6 amour de Dieu, ô amour de « Dieu , qui vous prépare des couronnes à toutes , si vous êtes fidèles à « garder vos règles. Que tout ceci ne vous inquiète point, demeurez en « paix, et que vos chutes vous relèvent devant Dieu, dites-le à toutes les « sœurs et l'écrivez pour une éternelle mémoire et qu'il ne sorte jamais de « la maison ; que cette apparition ne vous trouble point ; il était nécessaire « que j'apparusse à plusieurs fois, afin qu'on n'en put douter. Adieu, « adieu; vous ne me verrez plus que dans le ciel. » Puis elle disparut,
< laissant la supérieure et la dépositaire en paix , pleines de consolations « intérieures ; en sorte que la mère ne put s'empêcher d'envoyer la sœur « Fourreau quérir la sœur Catherine Lebouc pour lui faire part de la vision, « laquelle fut à l'instant remplie de joie et perdit toute la peur qu'elle avait « auparavant. »
« Nous , Marie de la Ferre , supérieure des filles hospitalières de Saint- « Joseph de l'Hôtei-Dieu de La Flèche , et Anne Fourreau , dépositaire , « Catherine Le Bouc et Julienne Allory, sœurs domestiques desdites relire gieuses de Saint-Joseph , après avoir communiqué tout ce que dessus à « des personnes de grande piété, science et expérience, avons de leur avis 4f dressé le présent procès- verbal , le contenu duquel nous certifions être « entièrement véritable en ce qui touche une chacune de nous. En témoi- € gnage de quoi , Nous , Marie de la Ferre et Anne Fourreau , avons signé,
< et Nous, Catherine Le Bouc et Julienne Allory, d'autant que nous ne « savons pas signer, nous y avons apposé chacune une croix pour approba- « tion de tout ce qui nous regarde après qu'il nous a été lu plusieurs fois. >
€ Fait audit Hôtel-Dieu de Saint-Joseph, le 46«« jour de décembre « 4644. »
La conduite de la communauté de La Flèche était pourtant très-édiflanle. Mais Dieu voulut tenir en haleine toutes ces pieuses filles et placer profondément au fond de leur cœur l'amour de la règle qu'il avait inspirée au fondateur. Le procès-verbal fut dressé h la demande du P. Dubreuil et de M. Jérôme de la Dauversière ; on fit signer solennellement devant toutes tes religieuses réunies les témoins des apparitions qu'ils ne diraient que la vérité.
(1) De s'être fait une discipline de la peaa qo'oa lai avait donnée pour couvrir les basques d'un corset, quoiqu'on le lui eut détendu.
Environ un mois après l'apparition de la sœur Le Baillif , toutes les soeurs étant rassemblées pour la lecture de S heures \/i k 3 heures, on entendit nn très-grand bruit sur la table de la chambre de la communauté 00 Ton était , suivant la coutume , occupé à trayaillei* et à l'instant on vit paraître sur ladite table le procès-verbal de l'apparition , n'y ayant été mis certainement par personne , puisqu'il était serré sous clef par la supérieure. Ce coup et la Yue du papier effrayèrent toutes les sœurs présentes. Ne sachant que penser de ce nouveau prodige, la supérieure l'enferma une seconde fois sous clef. Il fut alors transporté sur l'autel , vis-à-vis du Saint- Sacrement. Une sœur qui n'y pouvait croire , l'enferma elle-même avec tontes les précautions possibles ; mais ce procès-verbal fut trouvé sous le chevet d'une autre sœur, qui était fortement tentée d'abandonner la congrégation à cause de ces faits auxquels elle n'avait pas confiance. Le procèsverbal ne pouvait durer en place. La communauté s'assembla alors capitulairement et on décida de le lire tous les mois et de le mettre dans le trésor. Ce qui s'exécuta jusqu'à la fin du xviiF^ siècle. Il n'y eut plus alors d'autres prodiges. (1)
Les religieuses hospitalières de Saint-Joseph ne prononçaient alors que des vœux simples , non faits en face de l'Eglise avec les formalités prescrites par les Canons. Un peu plus tard , beaucoup de discussions s'élevèrent entre elles , les unes ne voulant pas s'engager plus avant , les autres désirant le faire par des vœux solennels qui décidaient de la vie entière et même de l'existence civile. Celles-ci finirent par l'emporter.
Sous l'épiscopat de Mgr Arnauld , la communauté était encore troublée ; car ce prélat se trouva obligé de réclamer l'intervention de M"« de Miramion , dont le nom est bien connu dans le monde chrétien. Cet évéque occupa le siège d'Angers de 4649, époque à laquelle il succéda à Claude de Raeil, jusqu'en 4693, c'est-à-dire pendant 44 ans. Il avait connu autrefois à Paris M^M de Miramion ; mais alors fort âgé , il ne quittait plus son diocèse. Il était frère du docteur Arnauld , le célèbre janséniste , dont il avait retenu quelques idées, et d' Arnauld d'Andilly, le sage et savant courtisan de Louis XIV.
Hgr Arnauld écrivait donc à M">« de Miramion qu'il avait eu souvent à se plaindre des sœurs religieuses de l'hôpital de La Flèche, que leur zèle indiscret et mal réglé jetait constamment dans le trouble et qu'après avoir tenté vainement tous les moyens capables de les apaiser, il allait les abandonner à elles-mêmes , si elle n'avait la charité de venir l'aider à sortir de ces difficultés. Il la suppliait , en conséquence , de vouloir bien faire le voyage de La Flèche pour y voir par elle-même la cause de ce désordre, ne doutant pas , disait-il, que si elle pouvait se rendre à sa prière, son
(1| Archives des hospitalières de Saint-Joseph de Beanfort. xvii"« siècle.
expérience et ses conseils ne ramenassent bientôt la paix au milieu de cette communauté.
En regard de ce qui précède, nous devons ajouter que ce prélat, dont M°^ de Sévigné disait — sa sainteté jointe à sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut comprendre — passait pour pencher vers le jansénisme et que les sœurs hospitalières étaient depuis leurs débuts sous la direction des Pères Jésuites du collège de La Flèche.
W^ de Miramion était malade quand elle reçut la lettre qui la demandait dans notre ville d'une manière si instante. Mais comme l'attention de sa santé ne l'avait jamais arrêtée , lorsque le service de Dieu l'appelait quelque part , elle répondit aussitôt à Mgr Arnauld qu'elle allait se rendre à La Flèche et qu'ensuite elle irait à Angers lui rendre compte de sa mission.
Elle fit ce voyage dans la voiture publique accompagnée de deux sœurs de Sainte-Geneviève. Quand elle arriva à La Flèche, presque toute la population vint au-devant d'elle jusqu'à une demi-lieue de la ville et l'accompagna à l'église où l'on chanta un Te Deum en son honneur.
Dès qu'elle fut libre. M"» de Miramion, confuse de la réception presque royale qu'on venait de lui faire, courut s'enfermer dans la communauté des filles de l'hôpital. Là , après avoir examiné séparément toutes les sœurs , elle persuada à celles qui avaient causé le désordre de se retirer doucement, et établit , avant de partir, l'une des sœurs qu'elle avait amenées comme supérieure , en lui laissant l'autre pour la seconder pendant les commencements.
Elle alla ensuite à Angers rendre compte à l'évéque de ce qu'elle avait fait et le prier d'oublier les sujets de plainte que lui avaient donnés les sœurs.
Elle revint encore quelques jours à La Flèche pour y surveiller l'exécution des règlements qu'elle avait faits et retourna à Paris dans la même voiture , malade et toute seule ; mais cette apparence de pauvreté lui plaisait. A son retour, elle fut fort incommodée par un flux de sang, qui dura quinze mois, sans que la faiblesse où il la réduisit l'empêchât de travailler comme à l'ordinaire à la gloire de Dieu et au soulagement du prochain.
M°» de Miramion (Marie Bonneau , dame de), née à Paris en 4629, mourut en 4696.
Le corps de M. de la Dauversière avait été embaumé et renfermé dans un cercueil de plomb ; il fut inhumé dans un caveau situé au-dessous de la chapelle Saint-Joseph (maintenant tribunal civil), qu*il avait fait bâtir. Son cœur, pareillement embaumé et placé dans une capse de plomb, fat porté dans la chapelle du château de la Motte-Lubin , commune de Grosmières, qui appartient encore à sa famille.
Le corps du vénérable défunt ayant disparu pendant la Révolution , M. et M"»«Le Royer de la Motte et leur fils Gustave, vinrent, le 7 mai 4836,
offrir aux religieuses de Saint-Joseph, le cœur de leur pieux fondateur. Le 20 du même mois , jour anniversaire du deuxième centenaire de Tinstitnt de Saint- Joseph , on transporta ce précieux trésor dans la chapelle de fancien monastère des Yisitandines , qui, depuis le 31 août 4794, sert d'Hôtel-Dien à La Flèche et de monastère aux filles de Saint-Joseph, rancien hôpital ayant reçu, comme nous Tavons dit, plusieurs autres destinations.
MÉMOIRE des hommes et provisions nécessaires pour les vaisseaux
que le Roy veut envoyer au Canada, dressé par
Jacques Cartier (Ribier).
€ Pour faire le voyage que le roy , nostre souverain seigneur, veut estre fait an Canada , il faut estre prest au plus tard à la My-Mars , et avoir le nombre de gens et de navires cy-aprës contenu, sous le bon plaisir dudit seigneur et de Mgr le Connestable de l'accroître ou de le diminuer.
420 mariniers — 40 hommes de guerre — 446 ouvriers — 6 navires au moins formant de 7 à 800 tonneaux — 900 écus par mois pour le noléage — des vivres pour 2 ans — tout l'aménagement nécessaire — munitions de guerre pour mettre dans les forts — la solde et victuaille de 400 hommes pour ramener les navires cette année, lesquels pourront demeurer tant à séjourner là qu'allant et venant, le temps de six mois, dépense : 6,000 livres. »
€ Fait en septembre 4 538. »
Ce mémoire fut présenté au roi pour effectuer le troisième voyage dont le but était de coloniser et de civiliser les contrées que par son ordre Jacques Cartier avait visitées en 4534 et en 4535, et que dès 4508, Jean Denys de Normandie et quelques autres aventuriers , soit de son pays , soit Bretons , aîaient abordées pour y faire du commerce. Le premier voyage de Jacques Cartier eut lieu en 4 534 , ainsi que nous l'indique un article très-curieux intitulé : « Les Compagnons de Jacques Cartier » et que nous empruntons an Collectionnev/r Breton, qui se publiait à Nantes vers 4852 :
« Le premier registre des délibérations de la communauté Malouine remonte à l'année 4534. Sur le registre se trouve ce qui fut délibéré en l'assemblée qui se tint en l'abbaye de Saint-Jean, devant mondit seigneur capitaine du château, le 8 février 4534, présents M. l'Offlcial, M« Guillaume Descbamps, et M<^ Pierre Legobien, alloué de la cour dudit Saint-M&lo.
« Etaient présents : J. Billard , procureur des bourgeois , Eslienne Picot^ etc , et plusieurs autres bourgeois, congrégés et assemblés, comme dic^
vSI( ■ • ■
« A été par ledict Cartier aparu son mandement lui octroyé de Mgr l'amie rai de Bretagne. Iceluy a été lu en date du pénultième jour d'octobre, l'an mil y cent xxxiii , et signé de Philippes de Chabot et scellé.
« A été ordonné, au désir d'iceluy, icy, soit mis la teneur d'iceluy, eti qu*il soit inséré en ce papier tel qu'il a esté baillé, sauf droit d'aultniy :
« Philippes Chabot, chevalier de l'Ordre, comte de Buzancoys et de Charny, baron d'Aspremont, Paigny et de Mirabeau, seigneur de Beaumont et de Fontaine-Franczoise , admirai de France, Bretagne et Guyenne, gouverneur et lieutenant général pour le Roy en Bourgogne , aussi lieutenant général pour Mgr le Dauphin au gouvernement de Normandie , an capitaine et pilotte-maitre Jacques Cartier.
« Salut :
« Nous vous avons commis et depputé , commettons et depputons de voulloir et commandement du Roy pour conduire, mener et employer troys navires équippés et advituallés chacun pour quinze mois au parachèvement de la navigation des terres par vous jà commencé à descouvrir oultre les terres neufves et en iceluy voyage essayer et de faire et accomplir ce qu'il a plu audit seigneur vous commander et ordonner : pour l'équippaige duquel vous achapterez ou fréterez à tel pris raisonnable que adviserez au dire des gens de bien à ce cognaissans , et sellon que verrez et cognoitrez estre bon pour le bien de ladite navigation desdits troys navires, prendrez et louerez le nombre de pillottes, maistres et compaignons marynyers tel qu'il vous semblera estre requis et nécessaire pour l'accomplissement d'icelle navigation. Desquelles choses faire, équipper, dresser et mettre sus vous avons donné et donnons pouvoir, commission et mandement espécial , avec la totale charge et supérintendance d'yceux navyres, voaige et navigation , tant à l'aller qu'à retourner, mandons et commandons à tous lesdits pillottes , maistre et compaignons marynyers et aultres qui seront esdits navyres vous obéir et suivre pour le service du roy, en ce que dessus , comme ils feroient à nous-mesme , sans aucunes contradictions ne refTus et ce sur les peines en tel cas accoutumées à ceulx qui se trouveront désobéissans et faisant le contraire.
« Donné soubz nos seing et scel d'armes , le pénultième jour d'octobre , l'an mil cinq cent trante quatre. Ainsi signé : Philippes Chabot. (Scellé en plat-quart de cire rouge en marge collationné avecq l'original.) »
« Le mercredy, dernier jour de mars après Pasque mil v cent xxxv, à l'abbaye Saint-Jehan , devant Mgr le capitaine : présents M. Jehan Le Juiff, lieutenant de M. le connétable de ladite ville de Saint-Malo , Jehan Billard,
procnreur desdits bourgeojs, J. Crosnier, etc., etc., et plusieurs autres desdits boargeoys assemblez.
€ Sur ce qui a été par ledict procureur démontré touchant une bannye qai fut faicte par Pierre Giraud , sergent , a esté ledict sergent présent lequel a confessé avoir fait ladite bannye. Et ledict Poulet a dict que c'étoit en fertu de la charge lui baillée par ledict Cartier.... Et avec Poulet a paru le roie et le nombre des compaignons que ledict Cartier a prins pour ladicte naTigation et a esté mis entre nos mains pour incérer cy-dessous.... Et puis Il est dict :
Incertions desdits Maîtres, Compaignons, Maryniers, Pilottes
ainsi que s'en suyt :
€ Jacques Cartier, capitaine de la Grande^Hermvae ; Thomas Fourmont, maître de la Nef; Marc Jalobert, capitaine et pilotte du Cour lieu (nom que portait la Petite-Hermine avant le voyage) ; Guillaume Le Marié, maître da Cour lieu ; Guillaume Le Breton-Bastille, capitaine et pilotte du Galion (nom du petit navire prêté par le roi ; il portait 400 tonneaux et s'appelait fEmérillon) ; Dom Guillaume Le Breton et Dom Antoine, chapelains : suivent les noms des soixante matelots ou compagnons.
Volontaires :
€ Claude de Pont-Briant ; Charles de la Pommeraye ; Jehan Poulet et autres gentilshommes. »
Cette formalité de l'inscription des lettres patentes sur les registres de la ville natale du hardi navigateur, et des noms de tous ses compagnons devenait pour eux tous un vrai titre de gloire et consolidait Tautorité du chef.
Jacques Cartier fit un second voyage en 4535 , dans lequel il compléta la découverte du fleuve et du golfe Saint-Laurent.
Xous lisons dans son journal sa préparation pour ce second voyage aux Terres- Neuves et au Canada ;
€ Le dimanche et feste de la Pentecoste , seiziesme jour de may, audit mil cinq cent trente cinq, du commandement du capitaine et du bon vouloir de tous , chacun se confessa et reçûmes tous ensemble notre créateur en l'église cathédrale dudit Saint-Malo ; après lequel avoir reçu, fûmes nous présenter au chœiit* de ladite église devant le Révérend Père en Dieu François Bohier, Monsieur de Saint-Malo, lequel en son estât épiscopal nous donna sa bénédiction.
« Le mercredi suivant, dix-neuviesme de may, le vent vint bon et convenable , et appareillâmes les trois navires. » — Collectionneur Breton
no2, 4852, recueil historique, archéologique et littéraire, pages 64-65. Nantes.
Lettre de Richelieu à M. de Bouthillier.
46 avril 4634. — « Je vous prie aussi de dire à M. de Laujon qu'il ait « soin de faire préparer des vaisseaux pour Québec et Canada , selon la « promesse que ledit sieur de Montaigu a faite au roy de les faire restituer « par le roy son maistre. Pour cet effet , il sera nécessaire que ledit sieur « de Laujon face envoier deux de la compagnie en Angleterre pour sollicite ter les expéditions qui seront requises pour le rétablissement des Fran- « çais ès-lieux cy-dessus , et faire que le roy de la Grande-Bretagne y « envoie un vaisseau qui porte ses ordres exprès à ceux qui y commandent « pour luy, afin qu'en vertu d*iceux ils remettent incontinent nos gens en « la possession des lieux, dont ils ont esté privez. Ledits hommes (de la « compagnie) se mettront sur le vaisseau Anglais pour aller rencontrer les « leurs, qui partiront en mesme temps d'icy.
« Fontainebleau, le 46 apvril 4634.
« Richelieu. »
Le cardinal , ainsi qu'il lui arrive souvent , a mal ortographié le nom de M. de Lauson, qui fut intendant de la compagnie de la Nouvelle-France et y avait reçu des concessions de terres très-importantes. Les ordres donnés par la lettre du 46 avril 4634 ne furent pas immédiatement exécutés, puisque le 40 janvier 4632, le sieur Guillaume de Caen reçut du cardinal le commandement d'un vaisseau de 300 tonneaux, bien armé, et 40,000 livres, auquel il devait joindre une patache de 400 tonneaux pour aller prendre possession du fort et ville de Québec que les Anglais devaient restituer. — Hydrographie, G. Fournier. 4643.
A cette même assemblée (4644), les seigneurs représentèrent qu'il fallait porter un prompt remède à la pauvreté de la noblesse , à son peu d'instruction , qui en était la conséquence , à son oisiveté motivée par sa position qui
loi interdisait les moyens de travail les plus productifs , et , pour ainsi dire, toute occupation autre que celle des armes /bien peu fructueuse et de plus en plus difficile à aborder pour elle.... « La pauvreté de la noblesse, avait dit quelques années avant le capitaine Lanoue-Bras-de-Fer, n'est pas tant procédée des guerres qui ont esté quasi-continuelles, depuis 35 à 40 ans, que des erreurs quelle a cômis en la dispensation de ses biens.... » — Institutions d'idiAcation militaire. C. de Montzey. 4867.
La compagnie marchande prit le nom de compagnie de la Nouvelle- France; elle se composait de 100 associés. Comme ils étaient en trop grand nombre pour prendre une part active aux opérations de la compagnie , le roi avait ordonné, par son édit d'établissement, que, parmi eux, douze auraient le titre de directeurs , et seraient chargés seuls du maniement et de la conduite des affaires , sous la présidence de Tintendant du roi , avec plein pouvoir d'acheter, de vendre et de distribuer des terres. Mais pour que ces douze directeurs ne pusssent pas abuser de leur autorité en s'attribuant à eux-mêmes les terres de la Nouvelle-France, il avait été déclaré qn'aucune concession excédant 20 arpents de terrain ne serait valable qu'autant qu'elle aurait été souscrite par 20 associés en présence de Tiniendant. — Histoire de l'Hôtel-Dieu de Villemarie,