CHAPITRE TROISIEME
Avant le xvii"« siècle, La Flèche, nous l'avoDS dit, possédait déjà dans ses murs plusieurs prieurés ou maisons religieuses , les prieurés de Saint- Thomas, principale paroisse de la ville, de Saint-*Jacques et de Saint- André , les monastères des Franciscaines et des Cordeliers , qui furent remplacés , en 4 604 , par les Récollets.
En 4603, nous rencontrons la fondation du collège des Jésuites , de la maison de Fontevrault; en 4620 , les Carmes quittent la vieille rue portant leur nom et viennent s'établir dans le vieux chAteau des Carmes avec l'aulorisation de Louis XIII; en 4622, arrivent les Filles de Notre-Dame; en 4632, les Visitandines ; en 4636, les Capucins; en 4640, M. JérOme Le Royer de la Dauversière fonde l'ordre des religieuses de Saint-Joseph , et i nne date que nous ne trouvons fixée par aucune charte ni note , il s'établit iLa Flèche une maison de réclusion appelée la Madeleine.
En 4663, M. Gallard, prêtre habitué de Saint-Thomas, fonde une petite éeoie devant servir d'asile à des prêtres, qui, sous l'autorité de l'évéque et Indépendance du curé, devaient instruire gratuitement les enfants du premier âge. Cet établissement fut appelé le Petit collège.
Nous avons déjà parlé in-extenso des premiers établissements ; il nous reste à entrer dans le détail de chacun de ceux qui suivirent.
LE PETIT COLLÈGE ( Propriété de li Fabrique de SiiDt-Thomts.)
Jean Gallard , né au petit bourg de l'Hôtellerie-de-Flée , au mois de s#pr tembre 4649, avait quitté de bonne heure l'Anjou pour aller au séminaire de Saint-Nicolas-du-Cliardonnet que le pieux Adrien Bourdoise y avait établi.
En 4655, il en sortit à la mort de ce supérieur et se fixa à La Flèche où
rattirërenl deux vertueux ecclésiastiques avec lesquels il avait passé plusieurs années sur les bancs du collège. Il y fut, du reste, très-bien accuei 11 par le curé de Saint-Thomas , M* Michel Hamelin , aussi distingué par soi esprit que par son sële , par M* Geslin , curé de Bazouges , et par JosepI Le Royer, qui obtint cette même cure en 4669 et était le Als de Jérôme Là Royer de la Dauversiëre , fondateur de la congrégation des hospitalières ai Saint-Joseph et mort le 6 novembre 4659.
Jean Gallard commença à exercer ses talents pédagogiques par la fondation d'une école à Bazouges, dont les succès très-marqués attirèrent l'attention; par suite, ses deux anciens condisciples, les abbés Filoleau ei Urbain de la Planche, l'engagèrent à se produire sur un théâtre plus important et à établir à La Flèche même une petite société d'écoliers appelée au sacerdoce.
Tous les trois devinrent donc fondateurs de cette société, où ils admireni un certain nombre d'écoliers choisis avec le plus grand soin par eux parmi ceux, si nombreux, qui suivaient les cours du collège des Jésuites. Ils achetèrent ensemble une maison avec le produit des aumônes qui leur furenl faites pour fonder cette petite école paroissiale , qui existe toujours an même lieu et que nous appelons à cette heure YEcoU des Frères.
L'acte fut passé devant Jacques Le Royer, notaire royal, tabellion héréditaire à La Flèche, le 48 septembre 4663. Jean Gallard et ses associés léguaient à la Fabrique de Saint-Thomas , du consentement de l'évéque , da curé , du maire et des échevins , une rente de 265 livres et la propriété d'une maison seigneuriale , aux conditions que ladite Fabrique ferait servir cette même maison au logement de plusieurs prêtres ou clercs pour y vivre ensemble , sous l'autorité de l'évéque , et sous la dépendance du curé de Saint-Thomas, et y diriger l'instruction des jeunes enfants jusqu'à ce qu'ils fussent assez instruits pour suivre chez les Jésuites la classe de sixième.
Cette acte , déposé aux archives du Mans (série D, liasse 36 , dossier 4) honorablement homologuée par l'autorité épiscopale, est signée, pour ce qui concerne la Fabrique , par M« Michel Hamelin , prêtre , conseiller du roi , aumônier de la défunte reine , curé de Saint-Thomas , en présence de Laurent Le Gouffre et Louis Gandon , praticiens.
Pour l'Hôtel de Ville , ont approuvé et signé : M« Guy Odiau , sieur de la Pilletière , maire ; M« François Gaignard , ancien élu ; Charles Le Noir, sienr des Ormeaux, conseiller; Adrien Cousdray, marchand; Ambroise Cador, échevin, sieur du Perray, bourgeois; Jean Gallard, prêtre; H. Foureau, procureur, et Pelisson , notaire ; sur l'expédition , J. Le Royer, notaire royal.
Pour la justice, il est dit dans l'acte :
« Le contrat cy-dessus a esté leu et publié en l'audiance de la sénéchaus-
€ sée et siège présidial de La Flèche tenant, ce requérant maistre Guy € Odiau, advocat, procureur des partyes y dénommées, insinué et registre < au registre des insinuations dudit siège de l'ordonnance de Nous, Hie- « rosme Le Royer; conseillier du roy, lieutenant gênerai dudit lieu, dont « a esté décerné acte le sixième mars mil six cent soiJtante cinq.
« Signé : Le Royer, Branchu. »
Et sar l'expédition :
« J. Le Royer , notaire royal. »
M* Jacques Jouye , sieur de la Reténuère , conseiller du roi , élu en l'élection de La Flèche , procureur de l'église paroissiale de Saint-Thomas , agrée et approuTe tous les actes d'autre part.
Enfin suit l'approbation de Mgr Arnauld , èvéque d'Angers , du 8 avril
Tel est en substance le titre primordial que la longueur de son texte ne nous permet pas de reproduire , titre qui assure à la Fabrique la propriété de la maison et des terrains dits du Petit collège.
Restée sans emploi pendant les premières années de la Révolution, cette, maison fut, par simple voie de fait, transformée eu presbytère au rétablissement du cuite, en 4804 ; puis, l'ancien presbytère ayant été rendu à sa destination en 4848, ladite maison rentra dans la possession de la Fabrique de Saint-Thomas par arrêté de M. le préfet de la Sarthe, du 22 juillet 4849, atec injonction de se conformer aux conditions de l'acte de donation de Jean Gallard , du 48 septembre 4663.
Après de nombreuses démarches longtemps infructueuses , M. le curé de La Roche obtint qu'il fut établi dans cette maison une école de Frères , et , par ordonnance royale du 5 octobre 4825, la Fabrique fut autorisée à en concéder la jouissance à la ville de La Flèche, sous la condition qu*une école de ¥rhre$ y serait immédiatement établie.
Revenons aux débuts de l'institution de Jean Gallard.
Dix années s'écoulèrent durant lesquelles elle produisit un bien réel et très-appréciable. Le fondateur recevait dans sa maison nn grand nombre de pauvres clercs qui suivaient les cours du collège des Jésuites. « La pos- « tèrité , dit Dom Piolin , n'aurait pu que bénir son nom , si l'esprit d'erreur t ne s'y fut introduit et n'y avait jeté de trop profondes racines. »
Parmi les coopérateurs qui s'offrirent à Jean Gallard , se trouvèrent deux clercs manceaux, nommés René et Claude Foreau, frères, nés à Saint- Calais. € Gens d'esprit, dit Joseph Grandet, habiles, pénétrants, entre- < prenants et pleins de feu. »
Ils n'étaient encore initiés qu'aux premiers ordres sacrés. Ils plurent à Jean Gallard, qui finit par se les associer et se laisser entièrement dominer par eux.
Deux évéques, Etienne-François Caulet, qui occupa le siège de Pamiers,
de 4645 & 4680, et Nicolas Pavillon , qui s'assit sar celui d*Alet, de 4637 à 4677, avaient mérité leur réputation par de grandes qualités et des œuvres dignes de la plus haute estime. Ils n'en furent que plus dangereux , quand ils se laissèrent gagner par les doctrines de Jansénius.
Déjà séduits par ces mêmes doctrines , René et Claude Foreau partirent pour les Pyrénées , et , sous la direction habile et passionnée des deux prélats , ne gardèrent plus de mesure et en devinrent les plus ardents propagateurs. Revenus auprès de l'abbé Gallard , il le rangèrent bientôt sous leur bannière malgré tous les efforts qu'il tenta pour se soustraire à leur domination. Hais ils étaient plus forts que lui en science , en raisonnements « en esprit, en paroles et en œuvres. Et d'ailleurs, leur zèle pour l'éducation et l'instruction des pauvres élèves qu'ils allaient chercher jusqu'en Normandie était tel que les élèves de Jean Gallard l'emportaient sur tous leurs condisciples du collège des Jésuites.
René et Claude Foreau cherchaient, leurs classes finies, & les placer comme précepteurs dans de bonnes et riches maisons du pays ou comme maîtres d'école et régents dans de petits collèges. On conçoit ce que devait produire cet amour immense que ces maîtres leur avaient insinué pour les nouveautés qu'ils qualifiaient de doctrine de Saint-Augustin.
Dans le Maine et l'Anjou , presque tous les instituteurs de la jeunesse étaient formés et choisis, malgré les réclamations des catholiques, par les disciples de Jean Gallard de René et Claude Foreau.
Mais leur ambition était de prendre pied dans la capitale de la province, à Angers même.
En 4674, Antoine Arnauld, le célèbre docteur, était venu voir son frère, révèque d'Angers , sur l'esprit duquel il avait une extrême influence.
Il s'était arrêté h La Flèche , avait visité le collège et certainement la maison de Jean Gallard ; car il suivait avec une sollicitude paternelle les progrès des petites écoles d'Anjou et du Maine. S'était-il concerté avec les maitres de celle de La Flèche pour chercher à établir, par le moyen de leurs élèves , des intelligences dans la forteresse de l'Orthodoxie, si voisine et si bien gardée par les Pères Jésuites?
Quoi qu'il en soit , Antoine Arnauld pressa l'évêque d'Angers d'appeler dans sa ville épiscopale Jean Gallard avec deux ou trois de ses disciples pour y établir une école. Celui-ci reçut , dans les premiers jours d'Août 4673, l'ordre de Mgr Arnauld de venir à Angers; il s'y installa, rue Chaperonnière, quartier de l'Université, dans deux maisons contiguës.
Le gouvernement avait les yeux ouverts sur tout ce qui regardait la question religieuse à Angers où se maintenait si vive la lutte entre les tenants de l'ancienne philosophie et les disciples de Descartes, entre les Orthodoxes et les Jansénistes. Jean Gallard et ses disciples , en arrivant dans cette ville et y établissant leurs petites écoles , avaient à prendre les plus grandes
précautions pour s'y faire, pour ainsi dire, oublier. Nous avons dit qu'en 467f , le docteur Antoine Arnauld avait passé par La Flèche en se rendant i Angers, et qu'aussitôt arrivé dans cette dernière ville, il s'était inquiété avec la plus grande activité des progrès de ces petites écoles et de la doctrine dont elles se trouvaient infectées.
Mais il fit commettre une faute grave aux disciples de Gallard qu'il n'avait pas perdus de vue, en les poussant à s'établir en communauté.
Pour eux , toute parole dans la bouche de ce célèbre docteur qu'ils regardaient comme le successeur de Saint-Cyran, devenait un oracle. Le gouvernement, averti, ordonna qu'il fut exigé de tous les élèves de François Rebons, l'un des docteurs les plus catholiques et qui faisait la leçon à près de deux cents étudiants, qu'ils signassent le formulaire de 4661 et de 4665. Cent soixante-deux souscrivirent sans difficulté, à l'exception de seize, dont treize avaient été élevés ou demeuraient encore dans la communauté de Jean Gallard, sous la conduite de Jean Angevin, supérieur de l'établissement d'Angers. Les magistrats se transportèrent dans les classes et s'assurèrent du nom et de la demeure de tous ceux qui avaient refusé de signer.
En 4676, Louis XIV signa la lettre de cachet suivante, qui fut adressée à M. de Beaumont d'Autichamp , son lieutenant dans la ville et château d'Angers :•
« Monsieur d'Autichamp, € J'ai été informé que depuis peu il se forme en ma ville d'Angers une communauté d'ecclésiastiques en la maison du sieur Gallard, sans avoir eu ma permission ; et comme cela est contraire à ma déclaration du mois de décembre 1666, contenant les formalitez nécessaires pour l'établissement des communautez et maisons religieuses , je vous fais cette lettre pour vous dire qu'incontinent après l'avoir reçue , vous ayez à faire séparer lesdits ecclésiastiques de la maison dudit Gallard et empescher de dores en avant , soit dans ladite maison , soit en telle autre qu**ils ne puissent s'establir ni vivre en corps de communauté ; ce dont vous donnerez avis au sieur marquis de Chasteauneuf, secrétaire d'estat, pour m'en rendre compte. Cependant je prieray Dieu qu'il vous aie , Monsieur d'Autichamp, en sa sainte garde.
« Ecrit à Saint-Germain-en-Laye , le 9™ jour de décembre 1676.
« Signé : Louis. »
Et plus bas :
« PUELIPPEAUX. »
M. d'Autichamp signifia aussitôt ces lettres à Jean Angevin , supérieur de la maison rue Cliaperonnière , et lui donna l'ordre de renvoyer sur-lechamp ses collègues et leurs disciples. Celui-ci demanda à en référer à
M. GuUard à La Flèche ; « C'est donc votre supérieur, lui dit M. d'Auti- « champ, en attendant il faut obéir au roi. »
Ces ecclésiastiques voulurent se défendre; mais, avec son sens droit, Louis XIY, qui examina lui-même cette affaire, ne tarda pas à reconnailre que, sous des dehors presqu'insignifiants, se cachait un complot des plus graves. Ce prince aperçut dans ces tentatives un danger pour l'Ëglise, et, dans les communautés de Jean Gallard , un nouveau rejeton de l'arbre dn jansénisme. Il donna k ce sujet les ordres les plus précis à d'Autichamp e1 même à La Varenne, son lieutenant pour la province d'Anjou, voulant qoe les prétendues communautés de Jean Gallard fussent « abattues rex pied « rez terre » et qu'il fut défendu à Jean Angevin de retenir dans sa maison aucun pensionnaire ni écolier. Le roi prescrivait à La Varenne de détruire en même temps les communautés fondées par Gallard à La Flèche; au Lude, sous la direction de Cosme Lambert; à Château-Gontier, sous celle de Dardinet; à Beaufort-en-Vallée , et autres lieux.
Ce fut le 5 janvier 1677, veille de l'Epiphanie, que Jean Gallard reçut l'ordre de dissoudre ses communautés, soit à La Flèche, Angers et ailleurs.
Au 1"' décembre 1679, une lettre de cachet le relégua à Brives-la-Gaillarde. En arrivant, il s'enquit d'une maison bourgeoise et chercha à subvenir à ses besoins en prenant quelques élèves. Le juge-magistrat de Brives le prit ensuite dans sa maison et lui confia ses enfants.
« Eloigné de son évoque et de ceux qui avaient abusé de son ignorance « et de sa simplicité , dit le R. P. Le Lasseur, le bonhomme Gallard ne « pensait plus, on peut le croire, aux doctrines de Port-Royal, lorsqu'il « tomba malade le 8 décembre 1688. Quatre jours après, le dimanche 1â, il « mourait muni de tous les Sacrements de l'Eglise. »
Après Jean Gallard , les conditions de la donation qu'il avait faite à la Fabrique de Saint-Thomas continuèrent à être observées , et le petit collège, jusqu'au moment de la Révolution, prépara les jeunes enfants à entrer en sixième, soit chez les Jésuites, jusqu'en 1762, soit aux deux institutions qui suivirent et précédèrent l'installation des Doctrinaires, soit au collège dirigé par ces mômes religieux.
Nous tenons d'un vieillard mort plus que nonagénaire^ et dont les études étaient terminées avant la première révolution , que les enfants de toute condition recevaient dans notre ville l'éducation la plus complète, et qu'il n'était pas rare de voir les fils de simples ouvriers suivre les classes les plus élevées sous la direction soit des Jésuites soit de leurs successeurs. — M. Panneau, ancien notaire.
Avant de suivre presque pas à pas l'analyse faite par Dom Piolin des travaux de Grandet et du R. P. Le Lasseur sur les petites écoles jansénistes du Maine et de l'Anjou, nous avions d'abord cité comme mémoire , ignoranl
que le petit collège devait être poursuivi en raison de sa doctrine, le renseignement inscrit par Tabbé Tresvaux dans son histoire de Téglise et du diocèse d'Angers. — • Une communauté, sans existence légale, composée de Jansénistes, s'étant ramifléeà Angers, s'établit à La Flèche. Le lieutenant de la province reçut Tordre de la disperser.
Partout ce qui précède , nous voyons que celte société s'établit à La Flèche , gagna Angers et s'y perdit en s'y plaçant en pleine lumière.