PREMIÈRE CAMPAGNE DES FLÉCHOIS
Après le clergé, et presqu'en même temps, la Révolution derait attaquer la noblesse et tous ceux qui , possesseurs de biens , acquis soit par héritage soit par leur travail personnel , étaient les ennemis-nés d'innovations qui , sans rien créer de meilleur, entraînaient la vieille France dans Tabime au lieu de la rajeunir par des réformes devenues évidemment nécessaires et urgentes pour donner satisfaction à de nobles aspirations.
En semant le trouble dans les masses, en soulevant et mettant en ébulition les couches sociales les plus inférieures , toujours avides de butin et ne reculant devant aucun moyen pour acquérir sans peine ni travail , les révolutionnaires usèrent de deux puissants moyens pour armer le peuple , le premier la terreur, le second la disette. Des émissaires envoyés sur toutes les routes et dans toutes les directions répandirent le bruit que 300,000 brigands étaient sortis de Paris pour piller. On donna avis à toutes les municipalités de se mettre en état de défense. Le peuple fut donc armé sauf à lui faire employer ses armes dans le but poursuivi.
Les communications de département à département et même de ville à ville étaient peu faciles alors ; on ne pouvait pas de suite contrôler les nouvelles reçues.
M. Ducan , maire de La Flèche, reçut d'un postillon de la poste ordinaire l'avis que les brigands étaient entrés au Mans et qu'une forte division marchait déjà sur La Flèche. Ce magistrat, qui, par ses antécédents, son âge et son caractère , avait beaucoup d'ascendant sur les Fléchois , courut de rue en rue, recommandant de fermer les portes, les fenêtres et les magasins. La terreur fut donc universelle. Mais des voyageurs arrivant du Mans déclarèrent qu'il n'y avait aucune inquiétude à concevoir, et que cette ville n'avait vu aucun brigand. Néanmoins l'efTet fut produit et pendant huit ou dix jours, les villes et les campagnes restèrent sous le coup de cette panique.
Si ces craintes n'étaient pas fondées en ce moment, elles pouTaient Téir© un peu plus tard. La conclusion fut que tout habitant devait être mis^ en mesure de se défendre. Tous furent donc armés. Et ces mômes armes furent presquMmmédiatement tournées contre les seigneurs et les ennemis de la Révolution.
Les calomnies qui se sont reproduites au \\v^ siècle, toujours dans les mêmes termes et les mêmes intentions, furent alors répandues dans le peuple que la misère menaçait. Cette misère ne provenait pas, disait-on, de tout ce qui nécessairement la fait naître, l'agitation morale, les troubles de la rue, l'absence de tout travail, la débauche, TetTroi général, qui fait que tout se resserre , que tout ce qui se produit devient stérile ; non , ce n'étaient pas ces causes bien connues et renaissantes, toujours & peu près sous les mêmes formes à chaque révolution — il fallait s'en prendre aux seigneurs qui amassaient des blés dans leurs châteaux, afin d'affamer le peuple, qui brûlaient les moissons au moment où elles jaunissaient.
Il en sera toujours ainsi ; et, en 1870-71 , au moment même où nos frères, nos fils et nos neveux défendaient bravement, pied à pied, le sol de la France et tombaient sur le champ bataille à quelques cents mètres de l'ennemi, n'étions-nous pas accusés de cacher dans nos caves et des armes et de l'argent pour les livrer à de féroces envahisseurs!
Les paysans des communes voisines de La Flèche, quoique vivant sur les champs mêmes où jaunissaient ces moissons , partagèrent ces erreurs et menacèrent les seigneurs.
Un attroupement considérable formé par les habitants de Saint-Germaindu-Val, de Clermont et autres lieux environnants, arriva un certain soir, armé de fusils, de tranche-marcs et de faulx devant la municipalité de La Flèche au moment où MM. Moreau , capitaine , et le docteur Boucher, adjudant-major de la milice bourgeoise , se promenaient sur la place avec le maire en s'entretenant de l'état actuel des choses.
Ces hommes abusés déclarèrent très-insolemment à ce magistrat qu'ils étaient informés que le comte de Praslin était caché dans son château et que pendant la nuit il faisait amener des grains dont il remplissait ses appartements ; ils ajoutèrent qu'ils voulaient avoir sa tête pour le punir, et ses grains pour se nourrir.
Le maire ne put les dissuader ; leur furie s'accroissant de minute en minute , MM. Moreau et Boucher parvinrent à le dégager et à le faire entrer à la mairie , puis revenant vers les paysans , ils leur proposèrent de les conduire eux-mêmes au château et d'autoriser plusieurs d'entre eux à le visiter dans toutes ses parties , pendant que les autres attendraient dans la cour le résultat de leur perquisition. Quelques jours après , mêmes scènes. Mais , furieux de ne rien trouver, ces hommes parurent vouloir se porter à des violences. Il fallut alors faire intervenir un peloton des dragons d'Or-