LES FL^CHOIS EN VENDEE
C'était le résultat, au reste, de ranarchie générale.
Il fut donc décidé que des pelotons de troupe seraient envoyés dans toutes les villes du département. Ils commencèrent par Sablé , qui demanda immédiatement à La Flèche un secours qui arriva à temps. Les Manceaux se retirèrent comme furent obligés de le faire ceux qui s'étaient portés sur Château-du-Loir. Ceux qu'on avait chargés de celte mission contre La Flèche étaient des bourgeois paisibles du quartier de la Couture qui avaient été contraints à partir sous peine d'être pillés ; ils étaient commandés par M. Mersan , jeune homme très-sage et très-modéré. Ce chef jugea prudent de parlementer et d'aller seul à La Flèche pour dire au conseil qu'il n'avait qu'à lui présenter un arrêté de la commune du Mans pour la fixation du prix du blé, et qu'il ne ferait aucun mouvement sans être d'ac^cord avec la municipalité elle-même. Il demanda même qu'on lui adjoignit quelqu'un pour retourner avec lui h Foulletourte et que là cet émissaire s'assurerait des bonnes dispositions de sa troupe. Ce terme moyen ne fut pas goûté du maire et du procureur de la commune , franc jacobin et parfait sans-culotte. Mais Bouchet, commandant la garde nationale, sut mieux apprécier ce procédé , et chargea le docteur Boucher d'aller vérifier les assertions de Mersan. Elles se trouvèrent parfaitement fondées, et ces Manceaux étaient bien disposés, comme l'avait affirmé leur chef, soit à retourner au Mans soit à fraterniser avec les Fléchois. Le docteur Boucher et Mersan repartirent de suite, et, à leur grande surprise, rencontrèrent à deux lieues de La Flèche le nommé Bardou , qui s'était fait nommer capitaine d'une compagnie franche composée de SOO hommes et de tout ce qu'il y avait de plus mauvais garnements ; tous , très-heureusement, tués plus tard ainsi que leur chef dans la Vendée. Il leur dit qu'il était suivi par le commandant Bouchet, toute sa troupe, l'artillerie et les Angevins à très-peu de distance, au milieu desquels se trouvèrent bientôt le docteur et Mersan. Le commandant Bouchet n'avait pas été libre d'attendre le résultat de la démarche qu'il avait ordonnée. Le procureur de la commune et les Angevins , trèsexaltés , l'avaient forcé à se mettre en marche. Mersan fut arrêté et conduit dans le chœur des religieuses de Notre-Dame (dite de VAve-Maria) où se trouvaient déjà renfermés par les soins du maire les manceaux qui avaient cru pouvoir venir individuellement à La Flèche.
Quand la troupe fléchoise arriva à Foulletourte , les Manceaux dormaient tranquillement et se réveillèrent très-surpris de se voir prisonniers ; on les désarma, mais les hommes de Bardou eurent soin de les débarrasser en même temps de leurs montres et de leurs bourses, maltraitant et blessant même ceux qui voulurent se soustraire à leurs brutalités.
Emmenés à La Flèche, ils furent entassés avec les premiers arrêtés dans le chœur du couvent de Notre-Dame, où, fatigués, blessés et malades, ils étaient obligés de se tenir debout. Il fallut cependant en transporter une
vingtaine dans les chambres hautes et où deux pères de famille moururent de lassitude. Plusieurs des femmes de ces malheureux vinrent réclamer leurs maris, ou au moins l'autorisation de les voir et de les soigner; elles furent impitoyablement refusées par le procureur de la commune, qui menaça le docteur Boucher de le faire arrêter, s'il se laissait toucher par toutes ces misères. Mauguin, vicaire de la Couture du Mans, depuis marié, membre du département et plus tard assassiné par des ennemis secrets vint à La Flèche plaider la cause de ses concitoyens. La municipalité demeura inflexible. Enfin le gouvernement intervint et ordonna la mise en liberté des détenus, qui partirent la haine dans le cœur.
Pendant deux ans, aucun fléchois n'osa aller au Mans que déguisé. Ponvait-on y oublier promptement que non-seulement plusieurs des manceaux qui avaient fait forcément partie de cette triste expédition étaient morts soit à La Flèche, soit à leur retour dans leurs foyers ?
Ne peut-on pas voir dans cet incident de la vie révolutionnaire de notre ville l'une des premières étincelles qui allumèrent la guerre civile, ou, an moins, la favorisèrent?
Les indignes prôneurs de la liberté afTichèrent dans cette occasion le despotisme le plus éhonté. La moindre circonstance amenait des confliU^ plus ou moins sanglants ; et, on ne le sait que trop, le sang appelle le sang.
On annonça à La Flèche que quelques paysans formaient un rassemblement près de Gouy. La garde nationale s'y porta de suite. Les grenadiers aperçurent quelques hommes sans armes sur la droite de la grande route ; et, malgré l'ordre formel du lieutenant Juchereau, deux gardes leur tirèrent des coups de fusil. Une patrouille passant dans le faubourg Saint-Jacques rencontra deux dragons qui se disputaient; ils s'enfuirent à l'arrivée de cette troupe et un cordonnier qui en faisait partie tua l'un d'eux d'un coup de fusil. Quelques mois après, le major du régiment de dragons vint à La Flèche prendre des informations sur ce meurtre; l'enquête n'eut aucnn résultat, et on le comprend , puisque celui qui en fut chargé, officier public était l'un des gardes qui , à Gouy, avait tiré sur des paysans inoffensifs malgré l'ordre de son chef.
Que ne pouvait-on pas augurer de pareils débuts , marqués au sceau de l'exaltation, de la folie révolutionnaire, de l'indiscipline et de l'inhumanité !