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CHAPITRE QUATRIÈME

LA RÉTOLUnON Â LÀ FLÈCHE.

Pins nous arançons dans notre œuvre, plus elle devient difficile, plus elle se rapproche de tout ce qui touche le plus intimement notre ville , plus les documents nous deviennent précieux.

Bien souvent les plus nécessaires nous manquent, et occasionnent des lacunes qu'à force d'inductions il faut remplir. Tous les registres municipaux , la plus grande partie des archives curieuses de l'hôpital ont été brûlés par les Vendéens à leur passage à La Flèche, en décembre 1793.

Aussi , il nous est impossible de préciser d'une manière certaine les dates auxquelles MM. de la Rue, Pihery de Lorme et Panneau prirent ou quittèrent les fonctions de maire de La Flèche. Dans ces temps si effroyablement troublés, chaque jour, pour, ainsi dire, pourrait avoir son histoire; Thiers et les autres écrivains nous ont décrit surtout la Révolution à Paris, ainsi que les lugubres et souvent grandioses débats de la Convention; mais, sous le même aspect, les provinces sont peu connues ; là, la Révolution avait son caractère particulier. Les narrations locales peuvent seules en donner une idée.

Auxquels donc des trois administrateurs que nous venons de nommer faut-il laisser la responsabilité de ces actes violents et d'autant plus déplorables qu'ils étaient couverts par la Loi? Pour répondre à cette grave question nous avons cherché avec persistance, avec le soin le plus minutieux tout ce qui pouvait nous éclairer à ce sujet. On a bien voulu nous communiquer les notes du docteur Boucher sur cette terrible époque; nous les avons suivies souvent mot à mot, mais pour le point qui nous préoccupe, les contradictions sont telles qu'elles nous aident, pour ainsi dire, à rectifier.

Dans l'analyse des archives de l'hôpital que nous avons été chargé de faire en 4876, nous trouvons que M. de la Rue Ducan signait encore le registre des délibérations du conseil administratif de cet établissement en quaUté de maire le 13 mai et le 5 juillet 1794. Il se trouva bientôt rem-

placé en la même qualité du 5 juillet au 6 novembre de la même année, par M. Pihery de Lorme , qui signe comme maire ce registre à cette dernière date.

Dans nos notes recueillies aux archives du Mans sur les actes administratifs des membres du district, nous trouvons : « Par arrêté du district, Pihery, « maire, est suspendu de ses fonctions. » — 3 ventôse (84 février 4794).

En 479S, la ville émit, à l'instar des assignats, des bons de confiance, espèce de papier monnaie urbaine. Nous possédons le calque de Tun de ces bons; ils portent la signature de M. Pihery, signature qu'on retrouve sur d'autres pièces. (4)

Donc, d'après ce qui précède, nous serions en droit d'afiOlrmer que M. de la Rue Ducan a quitté la mairie dans le courant de l'année 4794 , qu'il a été remplacé dans le second semestre par M. Pihery de Lorme, lequel n'a été révoqué que le 3 ventêse (24 février 4794).

Or, que dit M, le docteur Boucher?

Nous savons que la Convention décréta le maximum le 4 S floréal an I (4 mai 4793), et nous avons dit tous les troubles que cette décision causa dans nos contrées. Pour ce qui regarde La Flèche, M. le docteur Boucher raconte entre autres : c Ce terme moyen ne fut pas goûté du maire Pan- « neau, et du procureur de la commune BeaufiU, francs jacobins et terro- « ristes. » Nous prouvons que Beaufils fut alors procureur de la commune; mais Panneau ne pouvait pas être maire , ce nous semble.

Garnier de Saintes vint pour la première fois à La Flèche le 4 5 frimaire an II (5 décembre 4793). Sa première visite fut pour le Club. Suivant le docteur Boucher, il aurait remplacé le maire « en exercice alors , M. de la « Rue du Can, par le sieur Panneau, cordonnier. » La confusion se fait donc encore plus grande.

Pour conclure, nous dirons donc (sauf erreur sur certains points) : — M. de la Rue du Can, maire de La Flèche jusqu'en juillet 4794; M. Pihery de Lorme, jusqu'au 3 ventôse an II (S4 février 4794); et le sieur Panneau, cordonnier, de cette date au 23 frimaire an III (40 décembre 4794) qu'il fat remplacé par M. Rigault-Beauvais. Ajoutons ici que la première signature du sieur Panneau que nous connaissions en sa qualité de maire, est du 43 ventôse (23 mars 4794).

Pour la mémoire de ces administrateurs , il aurait été important de mieux fixer les doutes, s'il peut y en avoir encore. A chacun d'eux la responsabilité de leurs actes devant Dieu et les hommes I

(Ij Travaux de charité, février 1793. — 1471 livres réclamées au directoire du district pour travaux de charité. — La délibération est signée : Pihery, main; Dubois-Tostée ; Bodin-Dumoiioeao ; Panneau; Beaufils, procureur de la commune; Lemonnier, ■ecrétain.

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Noas allons parler un peu plus du club d'après des dates précises , du Chtb, cette assemblée populaire sans mandat légal et sous l'influence de laquelle il fallait que tout pliât dans notre ville.

Noas ayons déjà dit que le curé Milscent entraîna M. de la Rue Ducan à former un club , comme on l'avait fait dans d'autres villes ; cette institution révolationnaire reçut bientôt toutes ses inspirations du club des Jacobins de Paris. Le maire et le curé avaient donc recruté et réuni une douzaine d'boDEimes dans l'église des capucins. Bientôt, soit par principes soit par crainte ou curiosité, beaucoup de Flèchois s'y laissèrent conduire, et, proportionnellement, ce club eut autant d'importance que ceux du Mans et d'Angers. L'esprit révolutionnaire s'y développa promptement par les soins surtout de trois représentants de la Nation , Mathieu , Coupé et Lehardy, envoyés en mission dans la Sarthe pour rétablir l'ordre et le règne de la Loi. Si , sous ce rapport , ils furent sévèrement blâmés de leur faiblesse par la Convention , ils soutinrent cependant dans les clubs avec habileté les nouvelles idées , ils les devançaient même , au grand étonnement de leurs auditeurs flëchois , qui , en sortant de l'assemblée criaient : Vive la Nation 1 et entendaient ces trois hommes leur répondre par le cri de Vive la République! Le roi vivait encore et avait accepté la Constitution.

Les semences répandues par ces trois orateurs portèrent bientôt leurs fruits, fécondées encore par l'arrivée du représentant Richard , qui s'était fait accompagner par un de ses collègues, Lefèvre de Nantes. Comme l'église des capucins était devenue trop étroite pour contenir les nombreux membres du club, l'assemblée avait été transférée dans la chapelle du collège.

Lefèvre monta dans la chaire et prononça un long discours dans lequel il dépeignit Louis XVI comme le plus méchant des hommes et démontra que tous devaient unir leurs efforts pour se soustraire à son autorité. Richard garda le silence et ne s'adressa à l'assemblée que pour requérir les offrandes de chacun à la Patrie. Les uns le firent en argent , les autres en vêtements pour l'armée. Chacun donna, du reste, suivant sa fortune et surtout d'après les principes plus ou moins avancés qui le guidaient.

Quelques gens sages et sensés allaient aussi au club , mais dans la pensée de connaître les desseins des exaltés et de se conduire en conséquence. Ils eurent bientôt le chagrin de voir briser les statues et brûler les tableaux qui ornaient le lieu saint. La statue de la liberté était placée devant le grand autel, la chaire dépouillée de la figure des quatre évangélistes et accompagnée de droite et de gauche par les bustes de Marat et de Le Pelletier. Le cœur du grand Henri et celui de la reine n'avaient pas encore frappé les yeux de ces énerguménes , mais cela ne pouvait tarder.

Pendant les premiers temps de la Révolution, le pouvoir du district s'étendait sur toutes les parties administratives ; il n'était soumis qu'à l'in-

fluence du club. II avait droit de mettre en réquisition (c'est-à-dire de se rendre maître pour le temps et l'usage qu'il jugeait conrenable) tous les effets des citoyens et même leurs personnes sur un simple mandat

Cette terrible tyrannie était exercée par cinq hommes dénués d'honnêteté, de justice, d'humanité et de religion. Le président était un petit homme grassouillet, qui ne fixait jamais personne en face, exerçant depuis quelques temps à La Flèche la profession d'avocat, après avoir été chassé de Mamers pour friponnerie dans son état. Il était venu dans notre ville, sans souliers ni chemise , avec une grande et belle personne qui avait été sa servante. Cet homme, qui se nommait Pané, avait de l'esprit naturel; sa vie se passait au cabaret ; quelques heures seulement étaient employées au service de la République. Les quatre autres membres étaient — Bizière, notaire de campagne , taré sous tous les rapports. Il se maria en secondes avec

une femme qui, plus tard , le convertit complètement. — notaire de

Malicorne, pas meilleur que le président, mais inférieur pour l'esprit, en

ayant plus cependant que les trois autres. — , commis aux aides da

Lude, sans aucune valeur. — Lenoir, boulanger, fortune dérangée, ancien soldat, et comme tel effronté, audacieux avec une certaine droiture. Ces cinq individus étaient de francs Jacobins, qui, avec justice, ont mérité le nom de Vandales. Ils s'emparaient de tout ce qu'il y avait de précieux dans les châteaux et les monastères de la ville et des environs ; ils entassèrent dans des magasins les livres, les tableaux, les statues, objets qui furent bientôt dilapidés, brisés, gâtés par la poussière, la pluie, les rats, etc. Ils en vendirentquelques-unsau plus bas prix, des tableaux de valeur furent ainsi cédés à des femmes des faubourgs, qui les lessivèrent pour en faire du linge à leur usage. Ils s'empressèrent de vendre les biens dont la Nation s'était emparée pour faire éclater leur zèle ; comme il leur était alloué quelques sous par livre du prix et que le besoin les pressait, ils mirent une grande diligence dans la vente des biens nationaux , même ceux de riiêpital. Et cela au vu et au su du peuple, dont on vendait à bas prix la propriété exclusive , quoiqu'on s'efforçât chaque jour de lui apprendre qu'il était Souverain. M. Le Proust Duperré, de La Flèche, mais établi à Château-du-Loir, s'opposa à la vente de l'hôpital de cette ville. Apprenant qu'un individu cherchait à acheter une ferme qui en dépendait, il lui fit dire qu'il recevrait 100 coups de bâton, s'il osait mettre une seule enchère. Mais à La Flèche, personne ne dit mot, la municipalité n'osa pas réclamer, et les lits furent même vendus publiquement. (4)

Comment notre beau collège échappa-t-il à ce vandalisme?

Ces administrateurs furent d'avis de ne pas le vendre ; autrement il eut

(1) Voir le chapitre traitant de Thôpitai. — Les lacunes pointillées tiennent la plaee des noms ilUsibles dans la note qui nous a été fournie.

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êlé morcelé , divisé, en partie abattu, et par conséquent notre ville eut été privée du plus beau fleuron de sa couronne. Heureusement ils préférèrent Thabiter et en prirent les plus beaux appartements. Ils y siégeaient en bonnet rouge, les cheveux gras, la barbe longue et sale, la poitrine ouverte, la pipe à la bouche et exhalant une forte odeur d*eau-de-vie. Ils firent du reste des magasins. La galerie de tableaux (maintenant bibliothèque) fut destinée à un atelier de 100 à 150 ouvriers cordonniers placés sous la direction de Panneau et d'Alory, et employés à confectionner des souliers et des bottes pour la troupe. Les tableaux que nous avons décrits dans notre 2"« période (page \\1) finirent par être jetés au feu ainsi qu'un beau portrait en pied d'Henri IV, qui ornait le salon du principal du collège. Le buste en marbre blanc du roi fut renversé et brisé comme celui de Sully, tous les deux placés à la porte du grand escalier de la salie des Actes. Dans les deux premières années, les biens nationaux furent à peu près portés à leur valeur; mais le dessein du gouvernement étant de dépouiller les émigrés, on vit des citoyens acheter pour 35 louis d'or 40 à 50,000 livres de papier, et payer avec ce même papier des métairies du produit de i à 3,000 livres. Pour faire les bons marchés, il fallait abdiquer tout principe et se tenir surtout soigneusement en garde des chouans.

La maison des anciennes religieuses de Saint-François (depuis manufacture de gants) fut achetée par Pinto. On vit cet homme occuper le palais du duc d'Alençon et coucher dans un superbe lit de soie qu'il avait acheté à la vente du château de Courcelles. Les ouvriers avaient souvent à cette époque de très-beaux meubles achetés à bas prix dans les maisons des émigrés.

La maison des Carmes fut achetée, mais de seconde main, par le sieur Bertron , de Fougère. Protégé par M"« de Brancas , il avait pu élever un magasin et finit par devenir un gros commerçant en gagnant en même temps l'estime du public par son exactitude et son honnêteté. Son frère avait été doté par cette dame d'un bénéfice.

M. Aumont ayant émigré, le château de Bazouges fut mis en vente, sa femme se présenta pour l'acheter. Son enchère fut bientôt couverte et à plusieurs fois par M. Rocher-Desperrés auquel cette propriété fut adjugée. Il n'y eut au premier moment qu'un toile général contre cet acquéreur, qui possédait une terre dans la même commune et qui avait toujours passé pour aristocrate. Mais le scandale tomba bien vite , quand on apprit que M. Rocher-Desperrés avait remis de suite son acquisition entre les mains de M"* Aumont, dont, avec son expérience des affaires, il avait voulu sauver le bien.

Bien des années après, l'arrière-petite-fille de M. Rocher-Desperrés, mort président du tribunal de première instance de La Flèche, a épousé le petit-fils de M. Aumont de Bazouges.

50 LA FLÈCHB DEPUIS 4789.

Le bonnet rouge fut premièrement placé sur le haut d'un mai planté av Carrefour près du Palais dont il dépassait la hauteur. Les Vendéens l'ayant abattu , le club décida que le district ferait mettre ce signe à l'arbre de la croix de la tour du collège. Toutes les femmes ou filles de La Flèche, sous peine d'être insultées, durent attacher un signe correspondant à leur coiffure ou sur leur poitrine. Les pauvres même ne purent plus mendier sans avoir sur leurs vêtements des morceaux d'étoffe rouge mis en croix.

Nous allons parler des arrestations et désarmements, et par conséquent du comité portant le titre de Révolutionnaire, tirant ses aspirations du club lui-même. On sait qu'un comité de ce genre , ayant partout les mêmes attributions et les exagérant outre mesure, sans frein et sans humanité, suivant les lieux et les circonstances, les haines, le désir de vengeance, fut établi dans tous les districts sous le prétexte de veiller au salut public Il était spécialement chargé de découvrir tous les suspects , et l'était , sans autre forme de procès , toute personne noble ou riche où ayant des parents émigrés, tout individu resté atta^ché à son ancienne religion. Le district avait une grande influence dans toutes les opérations et les jacobins se faisaient un grand mérite de dénoncer les honnêtes gens avec ou sans raison. Un jacobin se plaignait un jour à un frère et ami d'avoir été oublié dans la nomination aux places lucratives : « C'est bien ta faute , tu ne dénonces c personne, que risques- tu? C'est au dénoncé à se justifier? » Dans Rome déchue , le métier de délateur était accepté et profitable.

Le respectable Blin de Langlotiëre , âgé de 76 ans , perclus de rhumatismes, ancien capitaine de grenadiers au régiment d'Orléans et retiré avec la croix de Saint-Louis et le titre de lieutenant-colonel, fut désarmé, heureux d'en être quitte à ce prix ; car son gendre, M. Nau, était à l'armée de Condé. Environ 400 personnes , tant de la ville de La Flèche que de la campagne environnante furent décrétées d'arrestation. M. et M"« de la Bouillerie, le mari paralytique et la femme septuagénaire, et leur bellefille , né de Bascardon , furent incarcérés ; le mari de celle-ci, le cadet de la Bouillerie, ex-oSicier au régiment de Maillebois, était émigré, et toute sa famille était restée catholique. Quelques temps après , un membre du conseil municipal vint annoncer à M°**de la Bouillerie qu'il lui apportait sa grâce pour elle seule et ne lui laissa que le temps d'aller dire à son beaupère et à sa belle-mère qu'elle allait faire tout ce qui serait possible pour obtenir leur élargissement. Comme leurs compagnons d'infortune , ils étaient détenus à la Visitation, maintenant hôpital de La Flèche. Etant seule à La Flèche et ayant au moment de son arrestation envoyé son fils Alphonse, encore en bas âge et depuis trésorier de la Liste civile de Charles X, à Biré chez sa tante, elle dit au conseiller municipal qu'elle allait l'y rejoindre; celui-ci tint à l'accompagner, et, pendant le trajet assez long, chercha à lui persuader de profiter de sa jeunesse et de sa liberté pour abandonner défi-

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nitiTement son mari émigré, qu'elle ne reverrait plus, et se livrer au plaisir en se mêlant à toutes les fêtes révolutionnaires. Tels étaient ces hommes; il D'est pas besoin d'ajouter ici de quelle manière furent reçues ces perfides insinuations. Quelques jours après, U'^ de la Bouillerie se rendit à la municipalité pour obtenir l'élargissement de son beau-père et de sa bellemère, vieux, infirmes et incapables d'agir de manière à faire ombrage à l'autorité : « Retire-toi d'ici , s'écria le maire , tu souilles le territoire de la € République. » Tutoyée par eux, M"^ de la Bouillerie leur répondait toujoars en employant le vous; ils se laissaient faire.

Les autres détenus furent : M. de la Brue et son fils âgé de 4 ans. — M"** veuve Gallois , née de Sarcé et sa fille ; deux de ses fils étaient émigrés ; son premier mari était officier de marine et chevalier de Saint-Louis , M. Gallois , son second , était médecin à La Flèche. — Le 6ouz de Vaux , aveugle, ancien président du tribunal de justice, sa femme, son fils cidevant chartreux, sa fille ainée, et leur amie et pensionnaire M^^ Guiot la Vinoisiére ; on n'avait alors à leur reprocher que le catholicisme. — La veuve Courtin , mère de M. Courtin-Duplessis , son cadet , officier dans le régiment d'Enjg^hien et émigré. — MM. Pihery de Lorme, suspects à cause de leurs 60,000 livres de rente, le premier ancien maire de La Flèche depuis les commencements de la Révolution , tous deux ayant donné certaines garanties qui auraient pu leur servir de sauvegarde contre les poursuites du comité; leur troisième frère avait suivi à peu près la même ligne , il n'en fut pas plus épargné; son fils, émigré , se maria en Angleterre et y mourut. Ces trois frères furent au moment d'être envoyés à la guillotine, c'est-à-dire à Angers. Ce parti fut arrêté dans une orgie parmi les membres du club. On ne sait comment ils y échappèrent; peut-être ce fut en payant largement leur mnçon à ces infâmes dénonciateurs. — D'Espaignes de Venevelles, marquis, chevalier de Saint-Louis, septuagénaire, homme d'esprit, mais royaliste imprudent par ses discours. Son fils, ancien page de la reine, émigra avec sa femme et son enfant mort depuis au Mans officier général. Le marquis d'Espaigne fut particulièrement dénoncé pour avoir fait passer de l'argent à son fils. Le président du comité révolutionnaire lui ayant demandé si cette accusation était fondée : « Certainement, € répondit-il , et de plus je connaissais la loi ; mais il y en a une anté- < rienre, que je connais aussi ; c'est celle de la nature qui ordonne au père € de soutenir son fils. » Cette réponse ne lui évita pas l'arrestation , car il parlait à des hommes sans cœur et sans entrailles. — M. de Lonlay, cousingermain de M. de la Motte de Mervé , émigré avec ses fils , noble et trop ouvertement royaliste, ainsi que sa femme, sœur de M. Le Bret. — M"« Aumont de Bazouges se compromit par quelques indiscrétions, qui, en d'autres temps, seraient passées sans éveiller aucunement l'attention ; d'ailleurs son mari était émigré; elle fut incarcérée avec ses trois filles. —

M. Giroust de Marcilly, tenant à la noblesse par sa mère et sa femme ; noas parlerons plus bas de leur terrible sort. — Peffaul de la Tour, hautement catholique, dénoncé par Tex-curé Milscent comme ayant pris la ccN^arde blanche, lorsque le jour de la Saint-Jean quelques royalistes étaient Tenus à La Flèche ; mais Picouleau, Tun de ses juges, en ayant fait autant, empêcha qu'il ne fut inquiété. — Aimé, chirurgien à Bazouges, royaliste à toute outrance. — M"« Deslandes, fille de 48 ans, catholique et royaliste. — Mersane, chirurgien de mérite à Mansigné. — Sénéchal, libraire, dénoncé par son gendre Pidoucière, ne put se soustraire aux poursuites du comité révolutionnaire, pour avoir vendu un bon catéchisme, que par une absence de cinq ou six ans qui a beaucoup dérangé ses affaires commerciales. Chaque jour, pendant deux mois, on voyait passer des familles entières au milieu des baïonnettes. Des pelotons de troupes répandues dans les campagnes poursuivaient les catholiques. Pas une plainte ne s*éleva contre ces actes de violence de la part de ceux qui les enduraient. La Visitation, comme nous l'avons dit, servait de maison d'arrêt. On y restait gai jusqu'au moment où paraissait un membre du comité révolutionnaire. Ceux qui, dans leur infortune, montraient le plus de calme étaient les sieurs Caignaa, Roulier, Dorveaux, Leguet, Moreau, Dornoi, Roujou, Âubert, Deniau, Chauvelier, fermier.

Ce terrible comité se composait d'un nommé Rivajou, maître de danse et étranger au pays; de Leroy, coutelier, qui changea son nom en celui de la Montagne ; de Picouleau , autre coutelier, plus imbécile que méchant; sa boutique était un petit club ; de Douasne, homme de bonne famille, imba des principes philosophiques du temps; Liberge, qui eut été de la plus grande nullité s'il n'avait pas embrassé le jacobinisme ; de Germont, fabricant d'étamine, rempli d'orgueil et d'ambition , qui avait abdiqué tous les sentiments honnêtes ; il est mort dans la fange , imbécile et paralysé.

Plus heureuse que la ville de Sablé , qui fut le théâtre de tant d'exécutions, celle de La Flèche ne vit se dresser qu'une seule fois l'affreuse guillotine, que Esnue Lavallée promena ou fit promener dans toute la Mayenne : ce fut pour l'exécution d'un malheureux menuisier de la campagne, qui contrefit très-maladroitement des assignats de 5 francs.

Les personnes de La Flèche , ou y tenant soit par leurs familles soit par leurs positions, qui furent guillotinés à Nantes ou à Angers furent MM. Langelerie, Mondot et les deux frères Legau, prêtres.

M. Joseph Berthelot Duplessis de la Durandière tenait à La Flèche par les liens les plus étroits; il était ex-conseiller au présidial d'Angers et ancien président du district de cette ville. Il était accusé de complicité avec les brigands à cause de son fils , âgé de 22 ans , absent depuis deux années, présumé émigré et qui se trouvait au Mans avec les Vendéens, ainsi que le constate Françoise Després , compagne de sa fuite dans la déroute. Cette

femme a dit aussi : « M. de la Durandière fut exécuté pour avoir laissé, en ff son absence, occuper sa maison par nos troupes. »

Le 2 nivôse an U (32 décembre 1793), le comité révolutionnaire de La Flèche dénonçait entre autres au district Berthelot Duplessis de la Duran* Itère et ses filles , qui avaient suivi l'armée des brigands. Détenu dans les prisons d'Angers , il fut recommandé à la commission militaire le 3 ventôse (24 février 1794), par cette lettre d'un dénonciateur B. A., qui craignait qfu'il ne restât oublié au milieu du grand nombre de prisonniers : « Je suis f ici d'hier soir et déjà je me suis aperçu que vous et la sainte guillotine ff vous faites votre devoir.... Vous avez dans vos prisons le nommé Berthe- I lot de la Durandière, ci-devant juge au présidial d'Angers et qui a suivi c les Brigands. » Le 4 ventôse (22 février), le prévenu comparut devant la commission, comme chef de Brigands > ancien conseiller du tyran Gapet, connu à La Flèche pour un contre-révolutionnaire , les ayant suivi à l'attalue d'Angers. Trois jours après, condamné à mort, il fut exécuté le 7 ventôse sur la place du Ralliement.

Liberge était depuis quinze ans l'intime ami de cet ancien magistrat de La Flèche; il n'osa, cependant, ni le défendre ni le réclamer comme un lionnête républicain.

M"« veuve Fontaine-Chantepie fut guillotinée à Paris. Sa mort est une ache pour La Flèche. Elle avait été dénoncée comme mère d'émigré et »)mme ayant engagé deux soldats logés militairement chez elle à déserter [K)ur la bonne cause. Sa mort fut tramée chez Trokai, qui avait acheté la maison des Fontaine-Mervé, à la suite d'un repas où se trouvaient ces deux soldats. Dénoncée au comité révolutionnaire, elle fut envoyée à Paris, où Aie fut bientôt exécutée. Sa jolie terre de Marigné fut, après confiscation, ichetée par Testée. Le principal instigateur de cette dénonciation fut un )erruquier, grenadier dans la garde nationale , ivrogne invétéré , qui suc- «mba bientôt à une fièvre maligne , soigné par Beaufils et administré par «n frère, prêtre assermenté. Le neveu de M"« Fontaine-Chantepie a épousé a fille de M. de la Motte de Mervé.

Ce fut surtout à La Flèche et dans les autres districts limitrophes de iaine-et-Loire que se fit sentir l'action du comité d'Angers , qui ne les rouvait pas à la hauteur des actes révolutionnaires accomplis autre part.

A La Flèche , quelques femmes qui n'avaient été découvertes que postéîeurement à la déroute des Vendéens , dont nous ferons le récit dans les chapitres suivants , avaient été confiées à la garde des. patriotes , entre LUtres Madeleine Durand , qui avait trouvé un asile chez Urbain Leroy, «inturier rue Basse. Le lendemain, la veuve Tessier faisait la déclaration l'un enfant de quatre ans, de Cholet, laissé chez elle, et l'on décidait qu'il serait nourri à l'hôpital.

A la différence des Fléchois, tels que M. de la Durandière ou Vendéens

arrêtés dans la contrée, qui allèrent périr à Angers, M. Louis-Marie-Michel Giroust de Marcilly fut jeté dans les prisons de Nantes avec sa femme, née Eléonore du Coudret. Le premier fut condamné à mort comme chef de brigrands, le 82 pluviôse an II (10 février 4794) ; la seconde le fut le 25 pluviôse. Elle obtint un sursis comme étant enceinte. On connaît hélas! le sort de cette malheureuse veuve et de sa femme de chambre. Nous en trouvons le récit navrant dans l'Annuaire de la Sarthe (Chardon. 4 873, p. 24 8 et 24 9), et si nous le reproduisons ici , ce n'est certainement pas pour jeter un blâme sur leur mémoire. Qui oserait condamner ces infortunées , affaiblies au moral comme au physique par la souffrance et les privations de tout genre ; affolées par la peur, elles succombèrent comme tant d'autres, tristes victimes «d'odieux scélérats!

Les infâmes Fouquet et Lamberlye , dignes suppôts de Carrier, avaient consenti, Dieu sait à quel prix, à les laisser vivre , en faisant passer M"«de Marcilly pour grosse. Mais restées néanmoins enfermées dans ce diarnier des prisons de Nantes qui dévoraient une partie de ceux qu'attendaient soit la guillotine soit les bateaux à soupape , ces deux femmes furent bientôt atteintes mortellement par l'air empesté de l'Entrepôt, et terminèrent leur misérable vie que , dans leur détresse, elles avaient estimée plus cher que leur honneur.

Quelques mois plus tard , les deux féroces bourreaux, c friands de rob^ « de soie » et ne respirant que le crime, étaient condamnés à mort et guillotinés le 27 germinal an II (46 avril 4794), non pas pour leurs fameuses noyades , au sujet desquelles Lambertye était devenu le favori de Carrier, mais pour avoir, disait le jugement , soustrait à la vengeance nationale la femme Giroust de Marcilly, condamnée le 25 pluviôse et qualifiât par les œmités révolutionnaires de La Flèche de seconde Marie-Antoinette, â cause de son acharnement contre les patriotes et de son adhésion aux projets des brigands.

Une lettre du président de la commission du Mans , Bignon , disait dès le 25 ventôse an II (45 mars 4794), au sujet de Fouquet et de Lambertye : « Eh bien ! mon bon ami , ces deux noy eurs sauvaient des contre-révola- € tionnaires, comme la femme Giroust de Marcilly, ci-devant noble, qtKt- « liflée de seconde Marie- Antoinette par la municipalité, dont le mari « avait été condamné à mort par la commission, comme chef de brigands, « avec bien d'autres femmes qu'ils distribuaient à leurs amis. »

Quels temps, hélas! Carrier donnait l'exemple à ses satellites, mais il 06 laissait pas la vie à ses victimes.

La Caron était digne de son amant. Quand des femmes s'abaissaient à Ift solliciter, elle livrait au représentant leur beauté et leur tète : c Ce soot « des aristocrates , lui disait-elle; hâte-toi de t'en servir et de les f.... i « l'eau. »

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Lorsque Carrier avait fait son choix parmi les plas belles victimes , le comité venait aprë$ lai.... puis les Marats, puis toute la crapule sans-culottes. Ceux qui ne flétrissaient pas trafiquaient. Enfin la guillotine recevait sa proie , lorsque personne n'en voulait plus.

La lettre du Mans que nous avons citée vient prouver que les comités révolutionnaires suivaient de loin le sort de leurs victimes et s'empressaient de dénoncer ceux qui, pour un motif quelconque, les faisaient échapper.

Les déplorables suites de la dénonciation de la municipalité et des sociétés populaires de La Flèche retombent de tout leur poids sur ceux qui les premiers les ont provoquées.

Perrin, dans les martyrs du Maine, cite René Bellanger, de La Flèche, conspirateur, condamné à mort à Angers , le 8 pluviôse an II (87 janvier 4794).

Les mémoires du temps se sont beaucoup occupés aussi d'une vendéenne arrêtée à La Flèche et que Senart , le fameux espion du comité de sûreté générale , tâcha en vain de flétrir en l'appelant c la fille Richard » nom porté alors par les'ofliciers les plus en renom dans la guerre de Vendée. Reconnue innocente, elle fut acquittée et épousa l'administrateur Texier. Elle avait été arrêtée aux environs de La Flèche en même temps qu'un nommé Cartier, charpentier, de Crosmières, qui, moins heureux, fut condamné à mort le 7 pluviôse an II (26 janvier 4794) et exécuté.

Le 8 pluviôse an II (27 janvier 4794), la commission militaire établie à Angers envoya à la mort un ecclésiastique né à La Flèche, nommé Marguerite Rochefort, d'abord vicaire à Gré, puis curé de Saint-Quentin. Ses vertus en avaient fait l'une des gloires du clergé angevin. Francastel imagina pour lui un nouveau mode de supplice. Rougissant d'être surpassé en inventions sataniques par son collègue Carrier, le proconsul de l'Anjou fit coudre dans un même sac notre saint prêtre avec une religieuse et les fit précipiter dans la Maine.

Peu de temps après, du 26 ventôse au 27 germinal an II (du 46 mars au 46 avril 4794) expira, après les plus horribles souffrances courageusement endurées pour la foi, Michel Chapeau, curé de Sainte-Colombe, près de La Flèche. Né à Angers , ce vénérable prêtre fut placé dès son début dans le ministère ecclésiastique au prieuré-cure de Sainte-Colombe, pour remplir les fonctions de vicaire auprès d'un vieillard qui sut apprécier son mérite et lui résigna son bénéfice en 4777. Dans ce poste, Michel Chapeau se montra actif et ferme pour procurer le bien de son troupeau , et surtout des indigents.

Le quatrième dimanche de janvier 4794 , le prieur-curé de Sainte-Colombe consentit à prêter le serment dans cette forme : c Je jure d'être fidèle à la € Nation, à la Loi et au Roi, de maintenir la Constitution du Royaume, € décrétée par l'Assemblée nationale constituante, en tout ce qui ne sera

« pas contraire à ma conscience , me rétractant formellement dans le cas « où l'autorité viendrait à attaquer la religion catholique , apostolique et « romaine, dans le sein de laquelle je veux vivre et mourir. »

Cette restriction devait exciter Tirritation de la municipalité de La Flèche, déjà engagée dans le mouvement révolutionnaire, et qui n'avait trouvé dans le clergé de la ville , à deux ou trois exceptions près , que lâche complaisance pour les innovations schismatiques de TAssemblée. On supporta avec d'autant moins de patience la conduite du digne prieur, qu'elle fut imitée par ses deux vicaires. Bientôt il lui fallut se retirer et vivre dans une retraite presqu*absolue : le prieur de Sainte-Colombe ne pouvait pas paraître sans soulever des tempêtes.

Renfermé à Angers , puis jeté avec plusieurs prêtres de l'Anjou et du Nivernais sur une galiote hollandaise où régnait la disette et la maladie, il expira dans le port de la Sécherie de Nantes , après deux mois d'une agonie non-interrompue. (4)

Nous aurons encore à reparler de ce digne prêtre au sujet de M^'* Jamin, fondatrice de la Providence de La Flèche.

Nous sommes obligé d'anticiper toujours un peu sur les événements pour grouper les faits et ne pas scinder notre récit.

Le 29 brumaire an II (49 novembre 4793), Garnier de Saintes, arrivé de la veille au Mans , avait prononcé au département un long et prétentieux discours contre les égoïstes et les accapareurs, et célébra la Liberté dans une phraséologie vide et creuse qui était le cachet de son éloquence. Le nouveau représentant n'avait pas les mêmes habitudes que Thirion ; ce n'était pas un homme aux allures populacières , se laissant approcher facilement par les membres des clubs , partageant leurs faciles plaisirs , ayant les deliors débraillés d'un Léonard Bourdon ou d'un Legendre. L'ancien avocat de Saintes , homme de près de 40 ans , se donnait des airs de grand seigneur, ou du moins il en avait toute la hauteur et la vaniteuse fierté. Il copiait dans sa démarche les allures de Robespierre et de Saint-Just. Il fut le héros , le pontife de la célèbre fête de la Raison du 30 brumaire, au Mans , et y eflEaça par son éloquence et son prestige son collègue Thirion , qui n'avait rien da grand-prêtre et n'y joua qu'un rôle secondaire. Il se montra impitoyable pour les Vendéens; mais ne proscrivit pas simplement pour proscrire.

Le 45 frimaire an II (5 décembre 4793), il était à La Flèche. Sa première visite fut pour le club. C'était là surtout où ces représentants jugeaient de leur public, au moins de celui auquel ils devaient s'adresser pour l'accomplissement, nous ne dirons pas de leurs devoirs, mais de leurs desseins liberticides. Suivant les notes du docteur Boucher, il aurait remplacé le maire

(1) VoL III , p. 71 , Dom Piolin

LA RiVOLUTIOIf A LA FLÈCHE. 57

€ en exercice alors, M. de la Rue Diican, par le sieur Panneau, cordon- « nier. » Nous avons plus haut discuté sur ce point. Mais, en tout étatde cause y M. de la Rue perdit alors sa place de receveur des impôts, valant de 40 à 42,000 francs, et fut remplacé par son commis, M. Lépron. Quant à l'ex-curé Milscent, il ne put trouver grâce devant Garnier de Saintes, malgré tous les gages qu'il avait donnés à la Révolution et le don qu'il fit au moment même de 200 francs. Les juges du tribunal furent considérés comme trop modérés. Le Métayer, malgré son opinion assez avancée, dut eéder son siège à Beaufils , dont il ne put pas parer les coups. Des maçons, des cordonniers furent nommés; mais, à l'exemple de Thourault, ils refusèrent.

Dans les villages , toutes les fonctions furent données à des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire. Garnier de Saintes laissa au club le soin de continuer cette opération. Quand il fut parti, les séances devinrent de plus en plus orageuses. Et c'est à ce moment et les quelques semaines qui suivirent qu'il faut fixer comme ceux où les dénonciateurs commencèrent et établirent définitivement le régime de la Terreur à La Flèche. Les premiers de la Yille qui s*y étaient fait admettre étaient obligés de se défendre du haut de la tribune devant quiconque leur adressait des questions. Bazin du Mans, accompagné d'un franc coquin nommé Roustel, vint, par ses prédications ardentes , enflammer de plus en plus les tètes. Il fut tué en duel au moment de la Restauration par M. Fortuné de Vauguion , officier dans la Légion de la Sarthe , qu'il avait insulté au spectacle.

Les fêtes républicaines devenaient de plus en plus fréquentes, à l'instar de Paris. Le club et toutes les autorités se rassemblaient. Les travaux publics et même ceux de l'intérieur des maisons étaient suspendus , les boutiques fermées. On parcourait la ville avec la garde nationale , le drapeau déployé. Un char portait une femme (c'était ordinairement la concubine de Testée) elle représentait la déesse de la Raison. Le char était trainé par des jeunes gens et des jeunes filles. Cette cérémonie remplaçait celles de la Religion. On marchait au son des tambours , des flûtes , des clarinettes vers Tarbre de la Liberté , dont on faisait le tour, puis on retournait au club devant la statue qui la personnifiait, pour que chacun pût s'incliner devant elle. Un spectacle analogue aux idées du temps terminait la fête.

Les jours de décadi n'étaient pas si pompeux; cependant le même cortège sortait et les travaux publics étaient arrêtés. On poursuivait les citoyens qui occupaient chez eux des femmes que ce travail faisait vivre.

Le club étendait son despotisme impie sur le pensionnat du collège, sur ceux des filles Aubert et Deniau. Tout Christ, toute image religieuse^ étaient enlevés et les enfants, matin et soir, ne pouvaient dire leurs prières qu'en secret et isolément.

Chaque décadi , un patriote recevait la mission d'aller prêcher dans une

commune désignée. Il faisait avertir la municipalité , et celle-ci , suivie de tous les frères et amis , se rendait à Téglise ; ce patriote , alors , haranguait l'assemblée dans les termes habituels. Tout se terminait au cabaret par des libations bachiques.

Les plus célèbres fêtes furent celles des jours complémentaires surnommés san$'Culotiide$. On donnait un grand éclat à ces fêtes devant rappeler le souvenir de la mort du roi. Le prêtre Guénieballe exécuta deux figures en carton représentant: Tune, Marie-Antoinette; Vautre, le Fanatisme, sons les traits et le costume d'un moine. On les promena, accompagnées des huées de la populace des faubourgs , dans toutes les mes, puis on les monta à la mairie d'où on les précipita sur le pavé. Le peuple les mit en pièces.

Le club employait tous les moyens de corruption et surtout les menaces pour peser sur les votes des citoyens pour les nominations aux places publiques , votes émis dans les assemblées primaires. Beaufils et trente ou quarante individus suffirent pour dominer toute la ville. Cet homme était sans esprit et ne possédait pas le don de la parole, si nécessaire pour dominer les masses; il parvint cependant, par le moyen de la Terreur, à conduire les Fléchois comme un vil troupeau. De doux et calme qu'il était, leur caractère devint dur et irrité. Les voyageurs craignaient de passer par notre ville. On put entendre au club deux septembriseurs préchant le massacre et préconisant les actes atroces de Carrier et de Francastel. Les filles grosses se montraient dans les rues avec plus de hardiesse que les femmes honnêtes. On applaudissait à la loi qui ordonnait de donner trente francs à, chacune de ces filles après leurs couches, qu'elles étaient autorisées à faire à l'hospice, où l'on voyait deux salles remplies de ces libertines, quelques-unes pour la seconde fois. Tout portait à la volupté; les femmes honnêtes ne furent pas sans reproche par la mode qu'elles adoptèrent à La Flèche, comme dans toute la France, et qui les livrait à la vue de chacun presque demi-nues.

Comme partout ailleurs, l'état de l'Eglise catholique à La Flèche devenait de plus en plus déplorable. Ceux qui lui étaient restés fidèles subissaient journellement les insultes des schismatiques ; les familles se divisèrent, la confusion était partout. La persécution fut bientôt portée à sod comble. Les croix des chemins, des places publiques et des cimetières furent abattues; on y substitua, comme nous l'avons dit, l'affreux bonnet rouge. L'intérieur du sanctuaire fut violé ; les crucifix détachés et mis en morceaux; le grand Christ jeté du haut de l'arcade au-devant du chœur et brisé. Les vases sacrés furent volés et portés à l'Assemblée nationale par Beaufils et Testée , orfèvre ; les cloches envoyées à la fonderie. Celles de Saint-Thomas formaient une sonnerie d'un accord rare; on n'en garda que deux; l'une pour timbre, l'autre pour le tocsin. Les plombs du dôme da

collège furent détachés et volés par trois scélérats. Ce fut M. Rojouqui, pios tard , fit remettre les plombs aux toits du collège en se servant de ceux du réservoir d'eau. L'orgue de la paroisse, les plombs du sommet de la couverture de Saint-Thomas furent également enlevés. Toutes les chapelles construites dans la nef furent renversées. On passa de la chaux sur une fresque très-bien peinte près de la chapelle de la Communion représentant les stations de la Passion. On souffrait en plus de l'extrême difficulté de recevoir les Sacrements. Le baptême surtout était souvent donné par des mains ignorantes et restait incomplet ; les médecins y pourvurent autant que cela leur fut possible. Le viatique ne put plus être porté. Malgré les familles, on s'emparait des corps qu'on faisait entrer à Saint-Thomas et on mettait un drapeau tricolore à la tête du cercueil. Et quel désordre dans les mariages ! On allait simplement se promener devant la statue de la Liberté.

Dix à douze personnes seulement à La Flèche ont invoqué la loi du divorce , seulement dans le petit peuple et les schismatiques qui s'y trouvaient. Il faut excepter le médecin Beaufils, qui prit la femme d'un teinturier, lequel à son tour prit celle d'un perruquier. Deux dames de la haute société demandèrent le divorce dans le but unique de conserver leurs biens, les maris étant en émigration ; mais elles comprirent bientôt qu'elles avaient, sans le vouloir, donné un mauvais exemple, et elles se rétractèrent. La bigamie fut ainsi le résultat de pareils désordres.

Tant de malheurs , suite du schisme et de la dépravation des mœurs, touchaient vivement les catholiques. Quoique le troupeau fut dispersé, ils se réunissaient d'esprit à certains jours ; deux personnes choisissaient ensuite le même en expiation et récitaient, après avoir jeûné , trois psaumes imprimés et distribués à cet effet.

D'un côté, des filles charitables se répandaient dans les campagnes pour y porter des secours spirituels et corporels. Telles étaient les filles Deniau, M"« Thoré ; M^^^ Dulac et sa domestique les secondaient avec le plus grand zèle. D'un autre côté, les religieuses de la Visitation, dans leur retraite, appelaient auprès d'elles de jeunes enfants pour leur apprendre le catéchisme.

C'est ici où nous devons donner place à une touchante légende dont le souvenir commence à s'effacer complètement ; à peine quelques vieillards courbés par l'âge et leurs rudes travaux pourraient-ils à cette heure nous parler des actes de charité et de dévouement accomplis par une jeune fille, douée par la nature d'une beauté surprenante et par la divine Providence d'un esprit de charité auquel on peut donner la qualité d'héroïque.

La forêt de la Garenne des Sars, située sur les hauteurs de Saint-Germain-du-Val , et traversée par la route de La Flèche à Malicorne , était le refuge habituel d'une petite colonne de chouans , qui avait plus à souffrir

des privations, des intempéries du temps et des maladies qui en sont la suite que des blessures reçues dans les rares escarmouches qu'elle engageait avec les colonnes mobiles ou les troupes régulières envoyées à sa poursuite.

Ces malheureux manquaient de tout le plus souvent , mais un ange de bonté veillait sur eux. Tous les habitants du joli et gracieux vallon du Loir connaissent un vieux manoir appelé Bethète, longtemps habité par la famille Thoré , et situé dans la commune de Saint-Germain , sur le bord d'une petite route conduisant à ce coteau couvert de vignes coupé presque à pic au Mont-à-Foin.

Tous les soirs , une jeune fille , après s'être assurée que tous les membres de sa famille dormaient profondément, sortait à cheval, suivie d'un fidèle valet, et se rendait en toute hâte dans la forêt de la Garenne, emportant avec elle tous les remèdes qui pouvaient être nécessaires aux chouans malades et des provisions de tout genre , renfermés dans deux sacs suspendus de chaque côté de sa selle.

Quand le temps menaçait , les Chouans envoyaient ordinairement qaelques-uns des leurs à sa rencontre, et on doit se figurer avec quels élans d'enthousiasme et de reconnaissance cette jeune fille était reçue au milieu de ces hommes si redoutés des patriotes , dont le joug pesait si lourdement sur la ville voisine. Non-seulement cette jeune fille , âgée de 48 ans à peine, remplissait auprès d'eux le rôle de sœur de charité , mais encore elle les tenait au courant de toutes les nouvelles qu'elle pouvait recueillir dans le pays , dont aucun habitant ne pouvait soupçonner la mission qu'elle remplissait.

Son éducation avait été très-soignée ; elle connaissait les vertus de beaucoup de plantes , et son goût pour l'étude l'avait initiée à plusieurs sciences qu'on n'enseignait pas alors dans les maisons d'éducation de filles. Sa famille, qui jouissait dans le pays d'une grande considération, était venue du Perche, et vivait dans l'aisance, quoique son personnel fat nombreux.

Dans le principe , rien ne vint trahir le secret de ses insomnies et de ses absences. Quoique de formes distinguées et délicates, elle était douée d'une forte constitution; mais, peu à peu, malgré d'incessantes précautions, elle ne put échapper complètement aux tendres sollicitudes de sa famille, inquiète d'apercevoir sur sa figure des traces de fatigue ; mais elle attribua l'altération de sa charmante figure aux études qu'elle prolongeait, disaitelle, bien avant dans la nuit. En attendant qu'on pût en arriver à la vérité, on feignit de se laisser prendre à ce subterfuge.

Un jour vint où cette vérité ne fut que trop connue. M"* Thoré revenait une nuit de la forêt, lorsqu'à un détour d'un sentier presqu'impraticable une forme blanche épouvanta le cheval qu'elle montait. Renversée sur la

terre darcie par une forte gelée , cette jeune fille eut la jambe brisée en plusieurs endroits. Le cheval effrayé s'enfuit au galop vers le vieux manoir où ses hennissements annoncèrent son arrivée à Tun des valets qui , lui aussi , avait dû être mis dans le secret des courses nocturnes de sa maitresse , dont il soignait habituellement la monture.

A cette époque > et nous le savons par expérience , les domestiques de nos maisons faisaient preuve dans chaque occasion d'un admirable dévouement. Cruellement inquiet, il se dirigea du côté de la forêt, située à une assez grande distance de Bethëte, et rencontra bientôt M"« Thoré portée sur les Tîgoareuses épaules de son fidèle domestique. Elle souffrait avec courage , bien moins peut-être de ses douleurs physiques que du chagrin qu'elle allait causer à ses chers parents , qui , avant toute explication , envoyèrent chercher le chirurgien dont les soins ne purent lui éviter d'être condamnée à marcher pendant le reste de sa vie avec le secours de béquilles. Nous devons croire qu'aucun reproche ne lui fut adressé ; elle revenait mutilée du champ de bataille de la charité.

Grand fut l'émoi dans la petite colonne de Chouans , quand on y apprit l'accident dont avait été la victime celle que tous adoraient comme une sainte et qui relevait constamment leur courage par ses conseils et ses secours.

Se sentant désormais inutile pour le monde, M"« Thoré résolut d'entrer dans une communauté , et choisit l'hôpital de La Flèche desservi par les sœurs de Saint-Joseph. Elle n'y mourut qu'en 1825. Cette sainte religieuse, qui aurait pu faire de singulières révélations sur les événements d'une époque si tourmentée, évitait avec soin tout ce qui pouvait y ramener la conversation et se plaisait surtout à discuter sur les sciences propres à soulager les malheureux et les pauvres.

On raconte qu'un jour la foudre tomba auprès d'elle au moment où elle descendait avec ses béquilles un escalier très-élevé. Etourdie, elle tomba sans connaissance et roula jusqu'au bas des marches, où ses compagnes la retrouvèrent préservée de toute contusion ou blessure.

En reprenant ses sens , elle leur déclara qu'elle avait la conscience que des anges l'avaient soutenue dans cette chute, qui devait être mortelle»

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