‹ Histoire de La Flèche et de ses seigneursChapitre 173 sur 251 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

U CHOUANNERIE JOSQD^A LA PAGIFIGATION (1799).

Nous avons déjà parlé des Chouans. Nous allons dire quels furent leurs actes dans la Sarthe depuis 1793, jusqu'au moment de la pacification, pour ne pas scinder notre récit en suivant mot à mot les notes manuscrites qui nous ont été confiées.

Les Chouans ne marchaient d'abord que la nuit ; trop faibles dans le principe et ne pouvant que par surprise attaquer les Bleus avec avantage , ils allaient trouver les jeunes gens au milieu de leur sommeil et , soit de force, soit de bonne volonté, les entraînaient dans leur bande. Dans les mêmes moments , ils entraient chez les colons pour manger ; jamais on ne les refusait par crainte ou par sympathie. Ils marchaient par pelotons de huit à dix hommes, préchant dans les campagnes l'insurrection contre le système oppresseur de la République. La loi de la réquisition grossit leurs rangs de beaucoup de jeunes gens , qui préféraient la guerre près de leurs clochers que dans des pays et contre des ennemis inconnus.

Quand ils furent plus nombreux , ils n'hésitèrent pas à attaquer les Bleus en plein jour. Ceux-ci étaient disséminés dans les villages pour exterminer tout ce qui restait de Vendéens n'ayant pu repasser la Loire en même temps que Stoflet. Ces mêmes restes vinrent s'unir aux Chouans, comme Tranquille et autres.

Les Bleus succombaient d'autant plus souvent que les habitants des campagnes aidaient les Chouans de tout leur pouvoir, soit comme espions, soit comme émissaires ; ils avaient fini par prendre en haine et les administrateurs de la République, qui abusaient de leur pouvoir, et les soldats qui, chaque jour et à tour de rôle venaient les piller.

Un nommé Coquereau , né dans les environs de Craon, mais habitant Château-Neuf-sur-Sarthe , parut bientôt dans le district de La Flèche. C'était un petit homme, intrépide et extrêmement actif. Il portait à sa boutonnière une petite Vierge et s'annonçait comme le soldat de Dieu et du Roi. Quelques jeunes gens qui avaient fait de bonnes études se joignirent

à lui , et l'un d'eux , né au Lude , devint l'orateur et l'écrivain de la troupe.

La Convention nationale, qui avait une guerre presque universelle à soutenir et qui jugea bien vite de la gravité de cette insurrection née de la grande guerre Vendéenne, envoya, en 1794, aux municipalités l'ordre de faire aux Chouans des propositions de paix. Après le 9 thermidor et la mort de Robespierre , M. Rigault-Beauvais avait succédé au sieur Panneau dans les fonctions de maire de La Flèche. Pour remplir les vues du gouvernement, il invita Coquereau et ses compagnons à se trouver au bois de la Garenne , entre La Flèche et Malicorne , pour recevoir de lui une communication importante. Ils vinrent à l'heure dite au nombre de trois ou quatre cents hommes.

Le nouveau maire de La Flèche était un homme d'esprit, très-conciliant et très-propre à réussir dans sa négociation , si cela avait été possible. Il jugea mal cependant des convictions de ces hommes , et quand le jeune chouan du Lude prit la parole , il le reconnut de suite pour un écolier sortant du collège de La Flèche, et lui dit que le gouvernement ne les regardait tous que comme des enfants égarés auxquels il offrait le pardon. Le chouan lui fit une verte réponse et ses compagnons , indignés , semblèrent entourer M. Rigault-Beauvais, qui, craignant quelques violences, se retira doucement et revint annoncer à la municipalité l'insuccès de sa démarche.

Par ce détail, on peut juger combien, vers le milieu de cette année, l'insurrection avait gagné en nombre et en terrain.

Les affaires les plus marquantes qui eurent lieu dans nos environs furent d'abord une attaque dans la Garenne dirigée contre des Bleus qui avaient été détachés de Malicorne pour venir chercher des vivres à La Flèche. Plusieurs furent tués et les autres mis en complète déroute. Une autre attaque eut lieu aux environs de Mézeray de la part des soldats républicains contre un assez grand nombre de Chouans qui y étaient rassemblés. Dès les premiers coups de fusil , les Chouans se réunirent dans la cour de la maison d'un particulier ; ayant barricadé les portes , ils se défendirent avec coorage. Les Bleus , craignant de perdre trop de monde , prirent le parti de poursuivre ceux qui n'avaient pas pu se réfugier dans cette cour et en tuèrent quelques-uns. Pendant ce temps , les autres décampèrent.

La commune de Mézeray était signalée comme un foyer d'aristocratie; jusqu'à la Révolution , elle avait été dirigée par l'excellent prêtre qui, ait rétablissement du culte, devint curé de Saint-Thomas de La Flèche, M. l'abbé de la Roche, de sainte et vénérable mémoire. Le jour de la seconde fête de la Pentecôte , trois patriotes passant par ce bourg mirent pied-à-terre près d'une petite chapelle où une bonne religieuse et deux demoiselles disaient leurs vêpres. Ils s'empressèrent de les chasser, mais

run, plas ivre que les autres, mit Tune d'elles en croupe et se renversa bientôt avec son cheval dans un fossé , laissant sa proie grièvement blessée. Le brait s'en répand , le tocsin sonne dans deux ou trois paroisses , et un grand nombre d'hommes armés apparaissent ; la majorité était composée de mauvais drôles, qui assaillent les habitants de Mézeray et mettent à sac l'étude de M« Sesboué, notaire. Les patriotes déchois, prévenus, arrivèrent, mais le lendemain seulement, pour remettre l'ordre, et, ne pouvant plus faire de mal aux habitants, démolirent la chapelle et rapportèrent à La Flèche les morceaux des cloches qu'ils avaient brisées. Ce n'était pas le moyen d'éteindre un foyer, qui resta toujours brûlant à petit feu malgré la suspension d'armes signée, pendant le voyage de Puisaye en Angleterre, par Cormatin, fils de Desoteux, chirurgien-major du régiment du roi, et le général Humbert , le 3 janvier \ 795. Ce fut après cet armistice , qui s'étendit à tous les pays insurgés , que Coquereau , surnommé à juste titre Vlntrépide, parut à La Flèche avec plusieurs des siens, portant la cocarde et le panache blanc. En ce moment, on évaluait le nombre des Chouans dans l'Ouest à 30,000.

Nous passons maintenant à la seconde époque de cette guerre qui fit de La Flèche une ville presque constamment assiégée et menacée d'être prise.

La fureur des deux partis se réveilla comme un grand incendie dont les restes ont été mal éteints, soit par la faute des chefs, soit par celle des subalternes. D'un côté comme dans l'autre les esprits s'exaspérèrent de nouveau dans l'Anjou , la Bretagne , la Normandie et le Maine ; cette nou- Telle phase fut plus désolante que la première. Les premières hostilités de nos côtés commencèrent dans les environs de Segré , Pouancé et Sablé. Les Chouans reprirent toutes leurs habitudes ; pour faire lever tous les jeunes paysans, ils parcouraient les campagnes pendant la nuit; un grand nombre de déserteurs, fantassins ou cavaliers, passèrent de leur côté; tous les vendéens qui étaient demeurés dans le pays et plusieurs qui , quoique rentrés dans leur pays dévasté, étaient restés ennemis jurés de la République et ne respiraient que la vengeance, s'y réunirent; des émigrés quittèrent l'armée de Condé ou revinrent d'Angleterre pour les commander. La guerre s'organisa donc. Pitt et son gouvernement favorisèrent ces entreprises.

Il fallut donc que la Convention envoyât dans ces malheureuses contrées an grand nombre de corps de troupes, et procédât de suite & l'installation des hôpitaux et des magasins. Le collège de La Flèche reçut 300 lits pour I les blessés et les fiévreux , et fut confié à des hommes avides et débauchés qui détournèrent à leur profit une partie des sommes destinées aux soldats et consommèrent beaucoup de provisions dans de continuelles orgies. Jaloux les uns des autres , ils dévoilaient juridiquement et publiquement

leurs turpitudes. La voix de la Religion ne pouvait arriver jusqu'aux blessés, qui mouraient sans secours et sans consolations.

Les premiers chefs de Chouans furent tous ou presque tous des paysans. A la seconde époque , ils eurent des chefs de canton et de division , mais qui se firent difficilement obéir. Ces chefs adoptèrent des noms de guerre, — Cœur-de-Roi, — Moustache, — Fleur-d'Epine, — Branche-d'Or. , etc.

Ils tinrent tout l'Océan séparé de la France pendant des années entières : « Nous faisons contre ces hommes , disaient les Bleus , une guerre fantas- « tique ; ce sont les arbres qui nous tirent des coups de fusil au passage. € Avons-nous le dessus, nous ne trouvons plus que des paysans qui € labourent, des femmes qui filent, des enfants qui nous ôtent leurs bon- € nets ; mais sommes-nous forcés de céder, chaque fossé produit nn com- € battant , chaque touffe de genêt se change en ennemi. »

Dès son origine , la Chouannerie (encore sans nom) avait pris la République corps à corps sur la pierre de l'autel profane de la Constitution , et, si elle n'offrit pas dès lors l'ensemble et l'essor merveilleux de la Vendée, c'est qu'elle ménageait ses fureurs pour une lutte beaucoup plus longue et beaucoup plus opiniâtre. La tactique des combattants fut aussi distincte que le caractère des hommes. Jamais, si ce n'est à Quiberon, et plus tard, en 1799, les Chouans ne se rassemblèrent en corps d'armée comme les Vendéens. — Pitre-Chevalier. Bretagne et Vendée.

Quoique devenus plus forts, les Chouans ne changèrent donc pas leur premier système; ils s'appliquèrent à enlever les postes, à attaquer les patrouilles , à arrêter les détachements chargés d'escorter les convois d'approvisionnements et surtout à se répandre de plus en plus sur le territoire. Avec plus d'accord entre les chefs, on ne sait jusqu'où ils auraient pu parvenir.

Les Chouans et les Bleus inondèrent bientôt tout le pays, qui se vit exposé aux vexations des deux partis ; bien souvent les patriotes se sont amèrement plaint des Bleus , de même que les aristocrates ont eu de justes sujets de plaintes contre les Chouans. Les premiers sont accusés d'avoir arrêté et flétri une jeune femme d'une très-bonne famille du pays que nous ne nommons pas en raison de celte triste circonstance, les seconds principalement d'avoir pillé toutes les fois que le besoin s'en faisait sentir. En ville, on était à l'abri de pareilles horreurs, mais on commençait à y éprouver toutes les souffrances de la famine , et on fut réduit à manger du pain de fèves, et encore cette denrée arriva toute avariée, malgré tous les soins pris par Chauvellier l'alné. On était heureux de pouvoir, à prix d'argent, se procurer du pain de munition. Quelques personnes prévoyantes avaient fait provision d'une certaine quantité de farine de blé , qu'il fallut cacher dans différents endroits au cas où le peuple viendrait à piller; pour faire durer plus longtemps ce moyen de subsistance, quelques-uns mêlé-

rent d la farine de la purée de pommes de terre. II fallut faire construire chez soi , en grand secret , de petits fours , de peur qu'au dehors on ne s'aperçût de la nature du pain dont on usait.

La famine devint si grande qu'on distribuait du blé au peuple à la municipalité môme, et cela avec une grande économie , il en était ainsi de toutes les autres denrées. Chaque ménage ne pouvait obtenir qu'un quart de livre de beurre ; le savon ne se donnait que pour la barbe des hommes et l'on se serrait de terres grasses bolaires pour nettoyer le linge. Si la disette existait généralement dans toute la France , on doit juger de ce qu'elle était dans les départements de l'Ouest, encombrés par les troupes républicaines et les années des Mécontents (dénomination que les Chouans ont adopté pendant quelque temps). De plus, disons aussi que les deux passages des Vendéens à La Flèche, eu décembre 1793 , à peu de jours de distance, avaient laissé celle ville pour longtemps sans aucunes provisions. Le peuple, cependant, ne murmurait pas de se nourrir d'un pain aussi médiocre. Etait-ce parce qa'OQ l'appelait le pain de l'Egalité? Les auberges en manquaient totalement ; malheur au voyageur qui n'en apportait pas dans sa valise. Savardan fat député au représentant Dubois-Dubais pour exciter sa sollicitude au sujet du peuple de La Flèche, et il le suivit à Alençon , où on lui servit un très-bon diner, mais sans pain. Son voyage n'eut aucun résultat.

La pénurie des remèdes commença à se faire sentir et à inquiéter vivement les médecins et chirurgiens ; ils remarquèrent cependant que les maladies furent moins fréquentes pendant ces temps si troublés.

Beaucoup de patriotes s'étaient, par leurs actes oppressifs et leurs violences , gravement compromis aux yeux des Chouans dans leurs communes. Craignant leurs vengeances (car ils ne laissaient rien d'impuni), ces patriotes se réfugiaient à La Flèche et activaient ainsi la consommation déjà trop forte des vivres qu'on avait pu se procurer. Nous avons parlé de ce paysan des environs de Clermont, qui fit massacrer par des hussards deux panvres religieuses. Deux ans après, des chouans arrivèrent au même lieu et frappèrent à la porte. Le paysan leur ouvrit et s'empressa de leur offrir à boire et à manger : « Nous ne voulons rien de toi , lui fut-il répondu , « tu as fait périr deux religieuses qui suivaient l'armée Vendéenne ; tu vas « expier ton crime sur le même terrain de ton jardin où tu les as enter- € rées. » Malgré les supplications de toute la famille , le malheureux est entraîné dans son jardin et impitoyablement fusillé.

D'autres Vendéens, en fuyant par la route de Clermont à Luché, étaient parvenus jusqu'à ce dernier bourg , où ils furent massacrés par quelques habitants qui subirent le même sort que le paysan de Clermont, ainsi qu'un médecin nommé Aimé, qui, fusillé, ne mourut pas de suite de ses bles^ sures. Il était aussi patriote que son frère, médecin aussi à Bazouges, était chaud royaliste.

Dans la commune de Clefs , une femme ayant chez elle plusieurs yendéens qui se chauffaient, sortit pour roir si elle n'aperce?ait pas quelques hussards de Westermann; quelques-uns paraissent, elle leur fait signe d'approcher et dénonce ses hôtes. Les hussards avançant dans la cour, et voyant un homme sortir d'une chambre, le renversent d'un coup de carabine : c'était le maître de la maison. Avertis par la détonation , les rendéens trouvent moyen de se sauver par une autre porte.

Au reste, les déclamations républicaines avaient tellement tourné certaines têtes , que des gens estimés et honnêtes croyaient faire une bonne action en agissant ainsi. Chaque individu quittant sa commune se présentait devant la municipalité de La Flèche, disait qu'il fuyait les Chouans et recevait, avec le titre de réfugié, le droit de résider dans cette ville avec les siens.

Les Chouans travaillaient constamment à affamer les villes, et rodaient dans tous les chemins pour empêcher les colons d'apporter des provisions ; ils coupaient quelquefois les grandes routes par un large fossé , comme ils le firent sur le chemin de Clermont, prés de l'arche de la Moinerie; ils en firent autant à la petite arche qui est à quelque distance de Crosmières, et pour plus de sûreté ils brisaient toutes les charrettes.

La situation des campagnes n'était pas moins fâcheuse , non-seulement à cause du pillage, sans lequel les Chouans ne pouvaient exister, et du manque de bras pour les différents travaux de la terre , mais aussi à cause des combats qui s'y livraient constamment. Les voyageurs , même ceux qui étaient les plus inoffensifs , risquaient de s'y trouver enveloppés. Un pauvre fléchois étant sorti de la ville pour couper de la bruyère dont il se servait pour son commerce de balais, fut tué, ayant été pris pour un chouan. Un fermier du Bailleul , commandé par réquisition pour transporter les effets d'un bataillon et se rendant à la ville à la pointe du jour par Crosmières, fut tué au bas de la butte par le factionnaire, au qui mx^e duquel il ne répondit pas immédiatement. D'un autre côté , M"'* de Beauchamp , dont le mari et le fils étaient émigrés , se vit assaillie un jour aux Gringuenières par des chouans, qui, après avoir pillé le château, tinrent pendant quelques minutes leurs sabres levés sur sa tête.

Les voitures publiques, la diligence, la poste aux lettres ne marchèrent pendant quelque temps qu'escortées par des cavaliers. Les Chouans se présentaient quelquefois en si grand nombre qu'ils mettaient l'escorte en déroute et pillaient les voitures. Il y a Heu de croire qu'ils avaient des intelligences dans les bureaux ; car ils ne se présentaient ordinairement que lorsque les recettes des impôts étaient envoyées au département. Le conducteur ayant répondu un jour qu'il était sans argent : € Remets- « nous, lui dit un chouan, les 150,000 livres dont tu es porteur, ou tu es « mort. *

On fut donc obligé d'interrompre toute communication ; La Flèche se trouva comme isolée de Tunivers. On était sans nouvelles à l'époque où déjà elles étaient bien tardives. Les administrateurs n'eurent plus d'autre moyen pour communiquer avec le gouvernement que de se servir d'hommes intelligents, bons marcheurs, connaissant tous les chemins détournés. L'un de ces commissionnaires fut arrêté un jour par un parti de chouans dont le chef lui enleva toutes ses dépêches , en le renvoyant sain et sauf. Parmi ces papiers se trouva une dénonciation contre une personne distinguée du pays dont les signataires voulaient garder l'incognito et la faire arrêter une troisième fois.

Les enragés patriotes de La Flèche ne se lassaient pas de persécuter les aristocrates; mais, de peur de représailles, ils cherchaient à ne pas être connus. M. Toutain, notaire de Clermont et beau-père de M. Bertrand, ancien maire de La Flèche, reçut la visite d'un membre de l'administration accompagné de troupes à pied et à cheval. On avait été averti que M. de la Motte-Mervé, chef renommé de chouans, devait coucher chez M. Toutain. On arriva trop tard , le lit était vide.

Le comité de salut public était toujours en quête des moyens d'inquiéter, de tourmenter ceux qui ne faisaient pas preuve de ce qu'on appelait alors patriotisme. Il décréta que la troupe recevrait la mission de saisir et d'emprisonner les pères, les mères, frères et sœurs, on a dit même, les oncles et les tantes des chouans qui ne rentreraient pas dans leurs foyers. Aussitôt que cet ordre fut parvenu à ceux qui avaient mission de l'exécuter, les habitants de La Flèche eurent sous les yeux le spectacle le plus déchirant; pendant quelques mois, on emprisonna des veuves, des vieillards, des gens de toute profession. Le maire , lui-même , enleva Androuin , ferblantier, qui avait un fils dans les Chouans, l'enferma dans sa cave et lui déclara que là serait son tombeau. La famille parvint à le soustraire à son ravisseur dont la maison était contiguë à celle de sa victime.

Exaspérés par suite de ces traitements , les Chouans ne gardèrent plus aucune mesure avec les Patriotes, ils usèrent de la plus grande rigueur envers les plus prononcés; et, comme nous l'avons dit, plusieurs ne virent pour eux d'autres moyens de salut que de se réfugier à La Flèche , qu'ils remplirent de leurs déclamations en augmentant la disette. Dix-sept prêtres assermentés vinrent les y joindre. Plusieurs fois, l'un d'eux, curé-jureur de Baracé , ennemi de la noblesse , harangua au club.

Les Chouans ne laissaient pas plus de repos aux acquéreurs des biens des émigrés ; ils se firent payer les fermages et leur envoyaient de temps en temps des ordres pour qu'ils eussent à fournir des vêtements à jour fixe. Souvent ils les enlevaient, quand ils en rencontraient sur leur passage. Ainsi de Guehéry, de Charles, de Maurin, qui étaient à voir les vendangeurs à Saint-Germain. On leur banda les yeux et ils furent conduits

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en lieu sûr. Le lendemaîn, Maurin, ancien doclrinaire , qui était à la tête du collège et n'était là que comme promeneur, fut relâché et chargé de réclamer pour les Chouans une somme qui fut probablement assez considérable , le premier étant riche et ayant acheté beaucoup d'objets appartenant au maréchal de Maillé. Quant à Charles, il était receveur de l'enregistrement et acquéreur de l'abbaye de la Fontaîne-Saint-Martin.

Bidault, cultivateur à Yerron, s'était fait ainsi de sept à huit mille livres de rente , fut aussi enlevé et se racheta à haut prix. Il avait acquis l'église et le prieuré, et, craignant d'être attaqué la nuit, il avait attaché à la cloche de cette église une corde qui correspondait à sa chambre pour pouroir sonner au besoin. Un réfugié de Sablé fut aussi arrêté et ne se débarrassa trèsprobablement qu'en payant une forte somme.

Tous ces faits ressortaient évidemment du droit de guerre ; car ils étaient tous belligérants. Mais rien ne peut justifier les Chouans du meurtre du curé de Verrou , qui avait simplement prêté le serment et n'était pas intrus. Il venait par précaution coucher tous les jours à La Flèche ; voyant que les chouans n'avaient pas paru dans la commune depuis quelque temps, il se hasarda à rester une nuit chez lui. Soit qu'il eut été dénoncé aux Chouans, soit qu'ils le guettassent, ils le fusillèrent malgré l'opposition de Valence, leur chef, qui était un enfant de Verrou.

Le maire de Crosmières, homme estimé avant la Révolution et que les nouvelles idées avaient fanatisé au-delà de toute mesure , fut averti plusieurs fois de se tenir sur ses gardes ; il n'en tint pas compte et se cnit à l'abri, parce qu'il avait été remplacé dans ses fonctions; probablement, s^ opinions antérieures avaient fait douter de son civisme inspiré peut-être aussi par la peur. Rencontré par les Chouans dans le chemin de la Bouillerie, il fut arrêté et fusillé après avoir fait amende honorable. C'était un ancien menuisier. Le meunier de Bazouges subit le même sort.

Dans le même bourg , la femme d'un charpentier espionnait les Chouans tout en filant sa quenouille dans les chemins. Un chouan , qui connaissait parfaitement la position de son lit, lui tira un coup de fusil au travers du contrevent; elle eut les deux cuisses traversées et le bonheur d'en guérir.

Godemer, curé d'Oizé, jureur, non-intrus, mais ayant donné dans tous les excès révolutionnaires et des mauvaises passions , se fit nommer commandant de la garde nationale de ce bourg; on le vit danser avec les plus mauvais drôles de la commune autour de l'arbre de la Liberté. Les Chouans l'avaient condamné à mort. Ils arrivèrent à Oizé avant le coucher du soleil, et firent une longue perquisition dans le presbytère sans le trouver. Ils descendaient Tescalier pour repartir, quand l'un d'eux remonta et mit sa main dans le lit du curé, qui se trouva encore tout chaud; ils jugèrent qu'il n'était pas loin. Et, en effet, ils le saisirent bientôt dans un petit

réduit qu'on voit encore au fond du grenier. Quelles ne furent pas les pensées de ce prêtre, qui avait failli aux devoirs les plus sacrés. Les Chouans le traînèrent sur la place et le fusillèrent. On Tenterra dans le ballet de l'église. Bien des années après, M. Ambroise de la Porte, m^ire d'Oizé, ayant fait abattre ce ballet inutile , fit creuser à cette place et retrouva le squelette du curé, qu'on porta dans le cimetière.

M. de l'Hermite, propriétaire du château de Montaupin, ancien officier, était parti de la même commune avec un parti de chouans ; après bien des dangers courus avec ses hommes , il fut tué dans une rencontre avec les Biens à Saint-Denis-d'Orques, en montant la côte du bois du Creux. Il était si aimé à Oizé qu'à sa mort tous les habitants plantèrent des impériales dans leurs jardins ; c'était la fleur de prédilection de leur ancien seigneur. Cette coutume est restée.

Nous avons déjà dit ce qui se passa à Clermont et à Luché. M« Couasnon , notaire de Parce, voyageait pour affaires avec M. Bodin, père; depuis longtemps , il était surveillé par les Chouans en raison de ses propos trèssignificatifs contre eux et les aristocrates. Les Chouans connaissaient trèsbien les sympathies de M. Bodin pour les Royalistes; aussi lui ordonnèrentils de s'écarter, se mettant en mesure de fusiller M* Couasnon. Alors M. Bodin, qui, peu de temps auparavant, avait été mis en arrestation à la Visitation , déclara qu'il partagerait le sort de son ami , auquel sa généreuse fermeté sauva la vie.

Hais entre les Bleus et les Chouans, la guerre était sans quartier et sans trêve. Un capitaine républicain , en garnison à Sablé , vint jouer sur le théâtre de La Flèche , où les Jacobins obligeaient les jeunes demoiselles de se produire en public pour y représenter des pièces plus ou moins indécentes.

Ce jour-là , on joua Guillaume Tell , et le capitaine s'acquitta de ce rôle de manière à mériter les applaudissements frénétiques du public. Les Chouans avertis de son passage, l'arrêtèrent au retour sur la route de Sablé et le passèrent par les armes.

Les Chouans dominaient donc la campagne, où il n'était plus permis à tout patriote de circuler sans danger; quant aux détachements placés çà et là , bien loin d'attaquer, ils ne pouvaient pas se défendre et succombaient les uns après les autres.

Il fallut donc changer de tactique. Tous les soldats furent réunis dans les Tilles; on leur adjoignit les jeunes gens du pays, qui furent exempts alors de la réquisition , et on forma des colonnes mobiles , qui se portaient immédiatement sur les points menacés.

Moralement ce moyen corrompit les jeunes gens, qui vivaient en commun avec les troupes de ligne , mais ils y apprirent au moins le métier de soldat et les Chouans furent battus dans toutes les rencontres. Après chaque com-

bat, la troupe, mal vêtue par la République, revenait chargée des dépouilles sanglantes de l'ennemi; c'était un terrible spectacle auquel ie$ Jacobins seuls pouvaient assister sans frémir.

Quelques traits de générosité viennent heureusement faire contraste avec tous ces faits. Ainsi Bureau entre dans une ferme avec une petite troupe; il y surprend un bleu : t Retire-toi, mon ami, lui dit Bureau; emporte ton « fusil de crainte d'être blâmé par tes chefs et ne t'écarte pas de la route. » Peu de temps après , Bureau est arrêté par les Bleus; heureusement, au milieu d'eux se trouvait le jeune homme que le chouan avait si généreusement traité. Il lui saute au cou, raconte le fait à ses camarades , qui remettent de suite Bureau en liberté. A Bousse , un bleu tombe frappé d'un coup de feu à la porte de Martin, aristoci*ate très-prononcé. Lui et sa femme l'enlèvent promptement, le soustraient à la vue des Chouans vainqueurs, le soignent et le sauvent. Chauvelier, fermier, partageant l'opinion de Martin et qui avait été incarcéré pour ce motif, obtint par ses instances la vie de quatre hommes.

Les Chouans étaient un jour pressés de très-près par un corps envoyé du Mans. A la hâte , ils se replièrent aux environs de Parce , sur les bords de la Sarthe. A tout prix, il fallait passer la rivière, malgré qu'elle fût à cet endroit large et profonde. De leur côté, aucun bateau; de l'autre côté, se balançait sur l'eau un léger esquif pouvant contenir à peine cinq à six personnes.

Le chef demanda alors un homme de bonne volonté pour traverser la rivière à la nage et ramener ce même esquif. A l'instant, malgré un vent violent et glacial, un jeune homme sort des rangs ; en vue de l'ennemi qui couronnait une hauteur toute voisine, il se précipite dans la Sarthe, et prend la corde de l'esquif entre ses dents; sous une grêle de balles, il regagne sans bléssures le bord .où l'attendaient son chef et ses amis , qui , pendant ce temps, tout en perdant beaucoup des leurs , tenaient en respect les troupes do

Mans.

Il fallut néanmoins abandonner tous les bagages ; et les trois quarts des Chouans purent aborder sur l'autre rive, grâce au dévouement du jeune Filoleau, qui exerça depuis la médecine à Durtal. Sa mémoire est restée trés-honorée dans ce pays, et ce trait de courage n'y a jamais été oublié.

Dans ces singulières guerres , le comique coudoie quelquefois le tragique. On avait signalé dans les environs de Mareil-sur-Loir la présence d*une colonne de Chouans , venue , disait-on , de la forêt de la Garenne. Deux postes de gardes nationaux furent immédiatement.établis dans cette localité, l'un au haut de la côte qui domine le village, l'autre au bas et sur la place même. Les gardes nationaux d'en haut ne voyant rien venir, se passèrent la fantaisie de jouer un mauvais tour à leur camarades d'en bas, et prirent dans une ferme toute voisine une grosse tonne, qu'ils remplirent de

cailloux, puis la lancèrent du haut de la côte dans la direction du poste de la place, en criant : « à vaus les Chouans, » puis, en même temps, ils déchargèrent leurs fusils.

Cette tonne , roulant sur une pente rapide avec un bruit pareil à celui du tonnerre, suffit pour mettre en fuite les braves gardes nationaux, qui tous regagnèrent leurs lits sans avoir eu le temps de se rendre compte de la cause de tout ce tapage, dont le lendemain il fut certainement parlé dans les cabarets du lieu ; et , le verre en main , les uns pardonnèrent ce mauvais tour aux autres.

La troupe républicaine était toujours en mouvement ; elle rencontra entre Clermont et Mareil une voiture dont le chargement lui parut suspect. On la fouilla et on y découvrit deux énormes caisses remplies de poudre. Elles avaient été déposées chez Arouard , aubergiste de Clermont. Le marquis de Rochecotte , dont le nom est resté célèbre dans les annales de la Chouannerie , était venu au-devant de la voiture. Il eut le temps de s'esquiver. Arouard , sa femme , Dugravier et autres furent gravement inquiétés pour cette affaire. M* Rojou et plusieurs de ses confrères parvinrent à les sauver. On saisit aussi une caisse contenant des instruments de chirurgie, qui venaient de Paris.

Les Chouans, étant tous ou à peu près du pays, se ménageaient tous les moyens de connaître les marches de leurs ennemis. Ils en employaient un entre autres, très-ingénieux. Un ouvrier habile, avec deux décimes, en avait confectionné un seul, creux, pouvant contenir un petit papier. Nous en avons un en notre possession ; il a servi bien des fois à cet usage à la femme qui Ta donné à M. Mandroux, notre ancien professeur.

Ce fut alors qu'accablés par les colonnes mobiles , les Chouans renoncèrent à leur guerre de partisans; ils se réunirent en corps plus nombreux, obéirent à un mot d'ordre général et les succès, par suite, furent bien balancés; ils parvinrent même à s'emparer de plusieurs places; Malicorne, Baugé , Le Lude tombèrent plusieurs fois en leur pouvoir, et si La Flèche ne fut pas prise à son tour, elle le dut certainement à M. de la Motte- Mervé , noble officier, qui chercha toujours à éloigner le danger de sa ville natale.

Comme à tous ces faits et incidents de cette guerre civile d'un caractère si particulier et si dramatique , il nous est impossible de donner une date précise et que d'ailleurs les semer çà et là dans d'autres détails locaux , ce serait les dépouiller de tout intérêt, nous poursuivrons notre récit avec le chroniqueur, qui nous guide jusqu'en 1799.

On le voit , le 9 thermidor n'avait pas fait mettre bas les armes aux Chouans. « Pour la Bretagne, l'Anjou et le Poitou, dit Pitre-Chevalier, # sonne l'heure libératrice du 9 thermidor (27 juillet 1794). Les, Jacobins

« triomphèrent encore quelques temps dans le Morbihan , dans les Côtes- « du-Nord , dans le Finistère et dans beaucoup de départements de TOuest « grâce à leur éloignement ; mais toutes les communes enyoyèrent lears « plaintes à la Convention , et les villes du moins parvinrent à se délivrer « de leurs bourreaux terroristes. Malheureusement, il était trop tard pour « se délivrer de môme de la Chouannerie , qui , poussée à bout par les « excès de la Montagne et ranimée par le dernier sang de la Vendée, sa « sœur, versé à si grands flots , se dressait pleine de vigueur et d'audace, 4c au moment où celle-ci expirait sous les colonnes infernales. »

Le Directoire ne fut pas plus habile contre la Chouannerie , qui continua la guerre et y gagna successivement de nouveaux chefs , Châtillon , d'Andigné , Penhoet , Saint-Régent , Sol de Grisolles , de la Roche , Pontbriand , Matignon; Georges triomphait toujours dans le Morbihan; Boîsgny, presque enfant, et la Nougarède devinrent la terreur des Bleus, Frotté tint la Normandie; Bourmont, avec La Motte de Mervé, Tranquille et autres couvrirent le Maine et une partie de TAnjou de leurs nombreux combattants.

L'événement le plus marquant de la Chouannerie au sujet de La Flèche a eu lieu le 46 fructidor an VII (2 septembre 4799); par cette date, on jugera de suite de la ténacité de ces partisans guerriers et anti-révolutionnaires. Nous en possédons deux récits, le récit officiel et le récit du chroniqueur contemporain dont les tendances royalistes et chrétienoes ressortent à chaque ligne de ses notes. Nous commencerons par cel«i-ci ; nous le mettrons en regard du second, qui, par sa nature, ne peut pas inspirer la même confiance.

Le 46 fructidor an VU, un réquisitoire fut adressé par Tex-abbé Mousset, secrétaire de la municipalité rurale, aux jeunes gens de la garde mobile et à la gendarmerie , pour prendre les armes et marcher sur une troupe de Chouans qui était à la Piletière, chez M. de Clermont, près du bourg de ce nom.

La troupe partit et aperçut, en effet, les Chouans, qui semblaient s'amoser et jouer. On leur tira de loin quelques coups de fusil ; ils se mirent alors en mouvement et, quoique dans une position très-avantageuse, le tertre étant de tous les côtés très-escarpé, ils descendirent par deux colonnes; Tune, sous les ordres de Tranquille, se dirigea vers Oyré (château des Chaubry) par les vignes , l'autre s'avança sans se presser sur la grande route ; celle-ci était commandée par M. de la Motte-Mervé, qui fit tirer de très-loin , ne voulant pas maltraiter cette colonne mobile dont faisait partie plusieurs jeunes gens qui lui avaient promis de venir le rejoindre sous peu. Nous savons d'ailleurs que si d'un côté Tranquille , le garçon meunier de Cholet, était très-disposé à traiter les Fléchois et leur ville en ennemis , ^. de la Motte-Mervé était bien loin de partager ce sentiment.

Les Fléchois, voyant qu'ils avaient à faire à trois on quatre cents hommes, qu'on savait très-déterminés, se retirèrent peu à peu en bon ordre, tandis qae le lieutenant Pilierauit, de la gendarmerie, faisait bonne contenance arec ses hommes. Tranquille , de son côté , pensait si peu à combattre sérieusement, qu'il alla jusqu'à Yvandeau visiter M. de la Barbée jeune , et lai représenta qu'étant gentilhomme, il devait servir son roi ou la République comme le faisait son frère. Il voulait lui dire que, dans de pareils moments , il n'était pas permis de rester inactif. Ce n'était pas l'avis de M. de la Barbée, qui, pour sa débarrasser des instances de Tranquille, lui donna ses armes et ses chevaux.

On ne tarda pas à s'apercevoir que la colonne mobile fléchoise était trop faible. Il n'y avait pas de troupes à La Flèche; on battit la générale. Toute la garde nationale prit les armes, et on plaça de l'artillerie en avant de la porte du Mans. En somme , cette affaire n'eut aucune gravité grâce à la mansuétude des Chouans et surtout de leur chef, La Motte-Mervé, qui aimait beaucoup La Flèche; trois jeunes gens furent blessés légèrement; les Chouans perdirent un homme près de la Girouardière.

Telle est maintenant la teneur du compte-rendu officiel , tel qu'il est inscrit dans le rostre de tous les actes municipaux.

« L'administration instruite à 40 heures du matin que les Chouans ras- € remblès en horde nombreuse étaient à Clermont et menaçaient cette com- « mune, donna l'ordre au citoyen Beaucé, lieutenant de la colonne mobile, « commandant par intérim la force armée en cette place , de partir avec elle € pour reconnaître la position et la force de l'ennemi ; en exécution de cet « ordre, il partit vers midi avec la colonne mobile et 30 hommes des chas- « seurs de la 28"« légère, faisant ensemble 400 hommes, qui se portèrent € vers les hauteurs de Clermont ; ils virent l'ennemi en bataille au Qombre c de 3 à 400 hommes bien armés par lesquels ils furent attaqués.

« Le citoyen Pilierauit , lieutenant de la brigade de gendarmerie, qui c avait eu ordre de partir immédiatement après la colonne mobile et les < chasseurs et de faire prévenir de suite , en cas d'attaque , arriva avec sa € brigade , aussitôt l'affaire engagée , et donna les ordres nécessaires pour la € soutenir. Il dépécha un gendarme pour en donner avis ainsi que de la c supériorité de l'ennemi, qui, en effet, poussa la colonne mobile et les € chasseurs en retraite jusqu'à moitié chemin de Clermont à La Flèche, la « Transonnière.

« Le gendarme arriva vers une heure jchez le citoyen Haillot, l'un des « membres de cette administration, qui fit battre la générale et ordonna au € commandant Savardan de réunir le plus de monde qu'il lui serait pos- « sible et de se porter avec sa troupe sur la route de Clermont ; ce qui fut 4L promptement exécuté ; lui-même, sans consulter l'administration , monta « à cheval et précéda le citoyen Savardan. Reconnaissant que l'intention

i06 LA FLÈCHE DEPUIS 4789.

« (le rennemi était de tourner la colonne mobile , les chasseurs et la gen- € darmerie , il ordonna à Savardan de déployer sur la gauche de la route « la garde nationale forte de 4 50 hommes ; ce qui s'exécuta rapidement. D < fit battre le pas de charge et arrêta ainsi l'ennemi que divers mouxe- « ments bien exécutés forcèrent lui-même à la retraite par les vignobles « qui bordent la grande route. La garde nationale, la colonne mobile, les 4c chasseurs et la gendarmerie, se soutenant mutuellement, le suivirent « avec courage dans ces vignobles où il était en tirailleurs, et jusqu'au som- « met du coteau par où il exécuta sa retraite en bon ordre. »

€ En même temps que la colonne mobile et les chasseurs se portaient à « la découverte , la compagnie de vétérans nationaux , forte d'environ 30 « hommes , se porta avec ses officiers sur la grande route , à l'entrée de la « commune, pour la sûreté de laquelle encore pendant l'action deux pièces « de canon avec ses canonniers avaient été placées, l'une à l'entrée de la « route, l'autre au faubourg Saint-Germain.

« Mais cette journée devait se terminer heureusement pour cette commune, « puisqu'elle n'a, pendant quatre heures d'action , eu que quatre hommes « blessés légèrement ainsi que deux chevaux de gendarmes et que , suivant « les rapports venibs de la campagne, l'ennemi a perdu quinze hommes « tués et au moins autant de blessés, la plupart dans les vignobles.

« Signé : Taillebois; — Haillot; —

€ JUCHEREAU; — LaFOSSB. »

Au sujet de ces deux rapports , nous n'avons qu'à dire que si le premier n'est pas incomplet, le second nous parait un peu fantaisiste.

Cet événement, d'une importance très-secondaire, eut cependant des suites fâcheuses en réagissant vivement sur les esprits et surtout sur ceux des exaltés qui avaient tout à craindre des Chouans; ceux-ci, suivant eux, ne s'étaient rassemblés à la Piletiëre que pour surprendre la ville. L'attaque du Mans devant avoir lieu le mois suivant, il est probable que Bourmont, qui commandait en chef, faisait rassembler par groupes, en divers endroits rapprochés, les Chouans placés sous les ordres de chefs intermédiaires, pour les tenir réunis et sous sa main au moment voulu.

Au commencement de septembre, la facile prise de La Flèche n'avait pas un grand but d'utilité; un peu plus tard, c'était tout différent, et nous verrons bientôt que notre ville n'y eût pas échappé sans une circonstance toute particulière que nous aurons à mentionner.

Il y eut encore à Saint-Germain, un certain dimanche, une alerte assez vive. Beaucoup de Fléchois y remplissaient les cabarets. Qnd- ,ques Chouans, passant sur la crête du coteau, croient entendre des gardes nationaux. Ils descendent la côte, sont aperçus et tous les nôtres, dont quelques-uns portaient leurs habits d'uniforme, s'enfuirent. Ils rentrent en ville éperdus après avoir essuyé quelques coups de fusil.

Ces différents incidents Unirent par monter tout à fait certaines têtes , et on voulut attaquer directement tous les habitants suspects d'aristocratie. On tira des coups de fusil à plomb dans tes fenêtres de M. Bodin ; beaucoup eurent leurs Titres cassées à coups de pierres. Le tribunal ne fit que de fausses poursuites contre les coupables qui étaient des gardes mobiles. Tous ceux qui n'allaient pas au club ou à la messe de l'intrus Fayet devaient se croire inscrits sur une liste de proscription. Ils s'empressèrent donc de cacher tout ce qu'ils avaient de plus précieux.

Les Chouans des cantons environnant La Flèche étaient sous le commandement de Paralouski , dontle vrai nom était La Boulbëne , homme bien né. Son commandement passa à M. de Bourmont, dont il devint le lieutenant. M. de Bourmont était un bon gentilhomme de l'Anjou , (comte de Ghaisnes de Bourmont) aussi aimable que brave. Après avoir vaincu à Louverné, il se rapprocha de notre pays et soumit les Chouans à une discipline que Tranquille, tout intrépide et tout dévoué qu'il fût, n'était pas capable de leur faire observer. Georges, Châtillon, de Frotté en avaient fait autant de leur côté dans leurs contrées respectives. Ces armées comptaient au total prés de 100,000 hommes, dont le courage se trouvait relevé par des grades, des décorations, et l'espoir d'arriver à la fortune.

Ce fut alors que La Motte-Mervé fit appel au dévouement des jeunes gens de La Flèche avec lesquels il lui avait été facile d'entretenir des intelligences. Ils le rejoignirent au nombre d'environ 50, parmi lesquels on comptait en première ligne Duvigneul , Le Franc , fils du capitaine des canonniers , les trois frères Douay, le petit-fils du docteur Peffault de la Tour, le fils du marquis de Venevelles.

Ces départs successifs produisirent une vive émotion dans la population de La Flèche; les plus ardents demandaient la tête des pères et des mères de ces jeunes gens. Les accusés passaient devant des commissions formées de soldats et d'ofQciers républicains , souvent très-ignorants et très-exaltés. Cependant il faut en excepter le tribunal établi à La Flèche ; il ne condamna à mort qu'un jeune homme de Bousse , pris les armes à la main. Au Mans , quand les preuves manquaient, mais non de fortes présomptions, on ordonnait le transfert dans un autre lieu. Puis, en route, on fusillait l'accusé ; le commandant revenait en disant qu'une rencontre avait eu lieu entre son détachement et les Chouans par lesquels le prisonnier avait été atteint dans le combat.

Après quelques chaudes atTaires, où les Chouans apprirent de plus en plus à se battre, Bourmont fit appel à tous les Royalistes et les engagea à le seconder, lorsqu'il marcherait en corps avec son armée. Il s'était concerté avec tous les autres généraux pour que plusieurs villes à la fois tombassent en leur pouvoir et fussent mises sous la domination du roi. Ce qui eut lieu, en effet, dans le même temps et dans plusieurs contrées.

En conséquence , Bourmont réunit 4,000 hommes à Bazouges , où il fut tenu un conseil de guerre et décidé qu'on commencerait par s'emparer de La Flèche, comme point d'appui, pour de là attaquer le Mans.

Mais La Motte-Mervé n'oublia pas encore cette fois qu'il était enfant de la ville, et craignant pour elle tous les malheurs qui sont la conséquence d'une place prise de vive force, il supplia le général en chef, qui avait poar lui la plus grande considération , de se porter directement sur le Mans en tournant La Flèche. Ce qui fut fait, et l'armée gagna le Mans par Mézeray, Noyen et La Suze.

Quelques officiers subalternes accusèrent La Motte-Mervé de jnoUesse , ignorant le motif qui le faisait agir. Il le sut, et arrivé à peu de distance da Mans , il arrêta sa troupe et lui dit :

« Ce jour doit être pour vous et pour moi un jour de gloire. Si l'un de « vous ne se sent pas assez de courage pour là chercher dans les dangers , < qu'il se retire ; ils pourront revenir après l'affaire ; je promets de ne « jamais le leur reprocher. »

Toute la division cria : t Vive le Roi ! Vive La Motte ! »

L'attaque commença le 4 5 octobre 4799 avant le jour. On eut bientôt emporté les premiers postes ; chaque division marcha en avant dans les rues. La Motte-Mervé enfila celle qui conduisait à la Couture, où étaient casernes les grenadiers républicains. Dès la première décharge, La Motte, placé au premier rang , reçut un coup de feu dans la poitrine. Il porta la main sur sa blessure pour cacher le sang à ses soldats. On s'en aperçut cependant et on voulut le faire se retirer : < Non , mes amis, s'écria-t-il , ce € n'est rien ; continuons à faire notre devoir. » Mais , une faiblesse survenant, il fallut le faire entrer dans une maison dont les habitants lui étaient dévoués , et il y mourut après avoir reçu tous les sacrements.

Le général républicain , qui s'était laissé surprendre^ se sauva en chemise ; il reçut plusieurs blessures dont l'une lui fit perdre un bras; il resta, diton, plusieurs heures caché sous un pont.

Le colonel, depuis général Auvray, et qui fut plus tard préfet du Mans , y commandait la 40'"« demi-brigade ; il adit qu'il n'eut pas le temps de se disposer à la résistance ; il y perdit ses équipages et conçut une haine éternelle contre tous ceux qui firent la guerre de la Chouannerie.

On a dit que les grenadiers résistaient encore lorsque la ville fut au pouvoir des troupes de Bourmont , et qu'un des trois frères Chaudet , de La Flèche , alla chercher une petite pièce d'artillerie et s'en servit avec tant d'adresse et d'activité qu'il força ces braves à quitter la caserne.

Les Chouans ne pillèrent pas , Bourmont les fit camper hors la ville pendant la nuit; ils enlevèrent tout ce qui appartenait à la troupe. Cependant le général perdit une somme assez considérable, qui était dans son secrétaire; sa montre et ses bagues eurent le môme sort.

Les généraux chouans ayant obtenu sur difTérents points des succès aussi marquants que ceux de Bourmont, le gouvernement pensa à ouvrir des négociations avec les Royalistes.

Heureusement le général Hédouville fut envoyé à ce sujet dans TOuest et vint se fixer à Angers. Ce général était d'un caractère doux, moelleux et insinuant. II parvint assez promptement à attirer Scépeaux et d'Autichamp, qui entrèrent en négociation avec lui. Mais fiourmont crut devoir rester les armes à la main et continuer les hostilités.

Dans ces pénibles circonstances, il fallut donc songer à des moyens de défense plus étendus et plus multipliés pour La Flèche , n'ayant plus pour sauvegarde le brave de la Motte-Mervé auprès des autres capitaines. On le pensait du moins. Mais , comme on le verra bientôt , celui-ci avait pris ses précautions avant que d'expirer.

Savardan , qui commandait la garde nationale , rassembla à la municipalité les principaux citoyens ainsi que les ofiiciers de troupe. On mit en délibération si on mettrait la ville en état de défense aussi complet que possible ou si on la laisserait ouverte pour que les Chouans puissent y entrer sans coup férir.

La plupart pensaient que ce second parti était le meilleur, mais il n'osaient l'exprimer. On se souvenait, en effet, que les Vendéens avaient voulu user du droit de la guerre et demandé le pillage , quand, en 4793, ils avaient pris la ville de force. On avait lieu de croire qu'on ne rencontrerait pas chez les Chouans la même clémence qu'avaient montrée La Rochejaquelein et ses collègues.

D'un côté, on savait que Savardan mangeait quelquefois à la campagne avec eux, et qu'il y avait lieu de craindre qu'entrant après une défense simulée , les Chouans ne s'en prissent pour piller qu'aux Républicains et à tout ce qui appartenait au Gouvernement ou dépendait de lui. D'un autre côté, on pouvait aussi redouter que le Gouvernement fît traiter les Fléchois comme des partisans de la Chouannerie. Guille, officier de vétérans, opina pour le parti de la résistance. Rocher lui observa avec raison qu'un militaire pouvait s'enfuir avec son sac sur le dos renfermant tout son avoir, et qu'il n'en serait pas de môme des habitants dont l'intérieuT' des maisons resterait à la discrétion de l'ennemi. Or, Guille étant un jacobin prononcé et président du comité révolutionnaire , personne n'osa appuyer la motion de Rocher et il fut décidé que la ville serait mise en état de résister et que les frais seraient payés par une souscription.

On éleva une redoute en terre , fermée par un cheval de frise à la porte du Mans, une à celle du faubourg Saint-Germain avec une palissade, une troisième au collège, où siégeait alors le district, devant le pont qui traverse le fossé commun à toute l'enceinte de la ville. Un autre fut élevée sur le pont de la Résistance (des Carmes) ; chaque soir on enlevait les planches

de Tarche coupée. On distribua quatre pièces de canon et les deux couleuyrine^ là où on les crut nécessaires ; on creusa derrière les mors da rempart un petit fossé propre à mettre à couvert la poitrine des assiégés pendant qu'ils feraient feu. Des communications furent établies pour les patrouilles et les factionnaires de manière à faire le tour de la ville.

Le château fut désigné pour le quartier général et le point de ralliement au casoù Von serait forcé.

Le docteur Boucher y marqua une chambre pour les blessés. Mais , au bout de quelques jours , le froid devint excessif; la rivière se trouva prise partout , donnant ainsi facilité à l'ennemi , s'il lui en prenait envie , de surprendre la ville de tous les côtés. La glace était tellement épaisse que les chevaux auraient pu passer dessus. On la fit cependant couper de manière à ce que le milieu du lit devînt un large fossé; ce travail demanda trois jours et l'on ne conçoit pas que les Chouans n'aient pas profité d*une circonstance aussi favorable qu'exceptionnelle.

La Flèche était donc réduite à l'état d'une place assiégée ; elle avait pour garnison 400 hommes , appelés les Petits Bonnets ou chasseurs de Parii^ commandés par un excellent homme nommé Duverger et servant d'annexé à la troupe de ligne, puis 800 hommes environ de garde nationale. Les faubourgs ne se trouvèrent pas couverts des attaques des Chouans ; les habitants s'en plaignirent d'autant plus qu'ils étaient pendant la nuit obligés de quitter leurs maisons pour faire le service dans l'intérieur de la ville.

Pendant ce temps, il se commit en ville deux assassinats; celui de Dupré, forgeron, logé dans une maison qu'il venait de bâtir au bout de la Boirie, à droite, sur le chemin de Baugé; d'abord chaud patriote, il était devenu chaud royaliste, et nettoyait ou réparait, dit-on, les armes des Chouans.

Le second assassinat, non-suivi de mort comme le premier, fut celui do nommé Bertrand, qui faisait des mottes. La cause resta d'abord inconnue; plus tard , le voile fut levé par la fuite de sa femme avec un amant.

Tranquille savait bien que les fortifications de La Flèche n'étaient bonnes qu'à rassurer des femmes.^Il avait le plus grand désir de s'emparer de cette ville ; il disait avoir à se venger des propos tenus contre lui et de plus à réprimer l'audace des jacobins qu'elle renfermait dans ses murs. Un soir, il prit avec lui 1 500 hommes , enleva toutes les échelles des fermes et des closeries des environs pour monter à l'assaut, lorsqu'arrivé jusqu'à la Transonnière dans le plus grand secret, il reçut un ordre supérieur et formel de renoncer à son projet.

On sut d'une manière certaine que cet ordre fut donné par un ami intime de La Motte-Hervé, qui, avant de mourir, lui avait fait rfontifr sa paroU qu'il s'opposerait toujours à ce qu'on attaquât notre tille. C'était pouriani

le neveu de M^ Fontaine-Chantepie dont il avait à venger la mort sur les indignes jacobins qui l'avaient dénoncée et fait transférer à Paris.

Que le nom de M. de la MoTTE-MERVif ne soit donc jamais oublié A La Flèche et que sa mémoire y soit bénie par les Fléchois!

Nous sommes heureux d'avoir pu la remettre en lumière.

Quand les négociations avec Hédouville furent entamées , un très-honnête habitant de La Flèche eut l'occasion de voir Tranquille à Saint- Jean-de-la- Hotte. Il lui parla du dessein qu'il avait eu de forcer La Flèche, lui représentant qu'il en aurait retiré bien peu d'avantages. Il s'y trouvait très-peu de munitions, la caisse des impôts était presque toujours vide, et, en outre , il aurait certainement perdu ses hommes les plus braves , obligés de monter découverts à l'assaut. « C'est vrai, répondit Tranquille, mais c'eût € été un grand bien de châtier vos sans-culottes. »

Ces sans-culottes étaient en effet odieux à trente lieues à la ronde ; bien des fléchois auraient désiré les voir entre les mains de Tranquille. Mais , au départ de ce partisan, la réaction aurait eu lieu et les bons n'en auraient que plus souffert.

Pesche dit, dans son dictionnaire de la Sarthe (v. I, p. cccxcii), que Tranquille fut arrêté à La Flèche , le 24 janvier 4804, amené dans les prisons du Mans, et qu'il en sortit après la pacification. Nous n'avons trouvé ce détail nulle part, ni dans nos notes manuscrites , ni dans les actes municipaux. Cependant M. Billard de Vaux , dans ses mémoires , affirme ce fait comme exact. La pacification eut lieu en 1799.

Pendant le courant de cette guerre, les patriotes poursuivaient à outrance le hardi partisan, dont le surnom de Tranquille parait bien peu en rapport avec son existence aventureuse. Un jour, traqué de très-près , il se réfugia précipitamment au château de Gallerande qu'habitait seule alors M"** Bertrand , femme de charge du marquis de Clermont dont le régisseur était H. Caillot, beau-père de M. Lépine; celui-ci fut plus tard médecin en chef de notre école militaire préparatoire de La Flèche. Cette femme , très-honnéte et en même temps très-royaliste, s'empressa de cacher Tranquille dans la chambre qui servait ordinairement de bureau à M. Caillot, pensant qu'on Ty chercherait moins qu'ailleurs, le régisseur emportant toujours sa clef. Mais une seconde clef restait toujours au château, et M"*« Bertrand s*en servit pour l'y introduire et l'y enfermer.

Les patriotes étaient sûrs que Tranquille était entré au château et mandèrent M. Caillot pour qu'il les guidât dans la perquisition minutieuse qu'il comptaient faire. Providentiellement, celui-ci oublia sa clef, et M"^ Bertrand, gardée à vue, ne put le prévenir du lieu où Tranquille se tenait caché. Après avoir parcouru tout le château sans trouver leur ennemi, les patriotes arrivèrent devant la porte du bureau de M. Caillot et lui donnèrent l'ordre de l'ouvrir.

Celui-ci, se méfiant, et jugeant qu'il se passait quelque chose d'inasité, mil naturellement la main à sa poche et n'y trouvant pas la clef, leur dit: « J'ai oublié ma clef, mais, si vous le voulez , je vais envoyer chercher le « maréchal de Pringé , qui fera sauter la serrure ; je vous préviens , au « reste , que vous ne trouverez que les papiers du château. »

A cette proposition, les patriotes restèrent convaincus qu'il n'élait pas utile de s'attarder devant cette porte et se retirèrent. C'est ainsi que Trajiquille fut sauvé.

Nous l'avons rencontré dans notre jeunesse au château d'Oyré, chei M. Chaubry, inspecteur-général des Ponts et Chaussées ; c'était un p^it homme, ne payant pas de mine, d'une tenue simple et modeste et pariant fort peu. Il était maréchal de camp et chevalier de Saint-Louis. Depuis la Restauration, il habitait Echemiré, près de Baugé, où il avait bâti une jolie maison.

Sa haine contre la République et les Bleus était bien motivée ; il avait tu près de Choie t, au temps de la grande guerre, sa mère, sa femme et ses enfants massacrés. Nous avons dit que les Vendéens s'étaient levés pour se défendre et les Chouans pour se venger.

Poursuivi, en 4832, malgré son refus de reprendre la campagne ea raison de son âge et le ses infirmités , il se réfugia pendant quelque temps aux environs du château de la Roussière, appartenant alors â M"« Gendron , près d'Echemiré , où il mourut.

Sous le commandement de M. de Chappedeleine , en 4799, les Chouans eurent une affaire à FouUetourte qui leur fit honneur et profit. Un bataillon venu d'Italie avec un riche butin fut envoyé dans nos cantons. A son passage par FouUetourte , il fut attaqué par les Chouans vers la fin du jour, mis en déroute , et cinq à six chariots remplis de linge , de dentelles et d'étoffes furent la proie des vainqueurs.

Nous nous rappelons avoir entendu dire, il y a bien des années, que le général Danlion , qui dirigea l'école militaire préparatoire de La Flèche de 4824 à 4830, commandait l'une des compagnies de ce bataillon.

Le capitaine Danlion était suivi par sa femme, dont tous les effets tombèrent entre les mains des Chouans , qui se retirèrent sur Mareil avec tout leur butin. Les malles contenant les parures de M"*^' Danlion furent ouvertes par les jeunes officiers royalistes chez M. Caillot, père de M^ Lépine; ils y trouvèrent plusieurs de ces perruques que portaient alors les jeunes femmes , et s'amusèrent à s'en coiffer. Vingt-cinq ans plus tard , les Bourbons donnaient le commandement de notre école au capitaine républicain, et M. et M*»* Lépine, gendre et fille de M. Caillot, se trouvèrent sous ses ordres. Ils ne rappelèrent pas alors le détail de la vie du chef devenu général.

Nous tenons de M'"<' Gendron, petite-fille de M. Caillot, que M. delà

MoUe-Mervé se trouvait au nombre des officiers chouans qui prirent part à Taffaire de Foulletourte.-

Bourmont n'était pas présent à cette affaire ; il occupait alors le pays de Meslay arec la majeure partie de sa troupe. Irrésolu , il se tenait dans ces parages à portée de savoir ce qui se passait à Angers et comment Georges Cadoudal et autres qui tenaient encore la Bretagne, comme Frotté la Normandie, se conduiraient dansices pourparlers avec Hédouville.

Engagé à l'improviste dans un combat contre Chabot, il manqua de cartouches et perdit Tun de ses meilleurs lieutenants, M. de la Bolbène. Il comprit aussi que Tesprit de ses troupes avait changé. Ayant donc été battu contré son habitude , il suivit l'exemple de d'Autichamp et des autres généraux et se rendit à Angers pour conférer avec Hédouville.

Déjà , la forte division du chevalier de la Vieuville , de la famille du Lude , paraissait s'être rendue dans les environs de Dinan. Ce jeune homme, aussi brave qu'il était bien fait de sa personne, avait débuté par une lieute- Dance dans le régiment du roi ; il avait alors pour sergent le célèbre Hoche. L'un et l'autre terminèrent leur carrière bien prématurément ; le premier, après avoir affronté cent fois la mort, la reçut dans une petite rencontre, de la main d'un soldat ; le second , selon la rumeur publique , périt empoisonné.

Le général Hédouville avait cru devoir embrasser le parti de la République, tandis que son frère prit celui du roi. Celui-ci servait dans la marine et a dû mourir à Quiberon. Les deux frères avaient été à l'école royale militaire de La Flèche. Quand le général Hédouville vint rétablir la paix dans notre province, il voulut revoir au collège de La Flèche non-seulement sa cellule , mais tous ceux qui avaient été attachés à cette maison et qai vivaient encore. Le docteur Boucher lui adressa ce vers de Virgile :

0 MeUbœe , Dens nobis hœc otia fecit.

Il répondit avec la meilleure grâce et s'entretint seul pendant une demiheure avec le vieux docteur. Il lui marqua tout son mépris pour le Jacobinisme, et, le lendemain , recommanda la plus grande modération à ceux qui voulaient montrer du zèle.

Pendant sa négociation , Bourmont avait, comme conquête, réclamé pour sa troupe le séjour du Lude et des environs. Les officiers chouans venaient frateiniser avec leurs adversaires de La Flèche. La première fois qu'ils apparurent, ils descendirent au château de M. de Choiseul-Praslin ; toute la ville fut en mouvement. Ils arrivèrent au nombre de douze à treize , très-bien montés , portant un uniforme de drap gris muraille, galonné ; leurs hussards avaient le leur 09 écarlate brodé et garni de poil blanc.

Pendant un mois, ils ne cessèrent de passer cinq à six à la fois pour se rendre à différents postes. Un dimanche, l'après-midi, quelques enragés

4U LA FLÈCHB DEPUIS 1789.

du faubourg Saint-Jacques crièrent sur eux en leur lançant des pierres.

Un chef tira son pistolet des fontes , mais fut assez prudent pour en rester là. Le commandant Duverger fit une proclamation pour arrêter tonte aggression avec ordre à la garde nationale de saisir tout contrevenant. Les aristocrates ne furent pas plus prudents. Les jeunes et belles dames fléchoises donnèrent un bal aux chouans dans la salle de spectacle et on négligea d'y inviter Renaud , capitaine de la garde mobile formée par les jeunes gens de La Flèche. Ceux-ci , froissés, jurèrent d*en tirer vengeance. Ils chargèrent leurs fusils chez la veuve Lefebvre et se postèrent dans la petite rue du Mouton pour faire feu sur Gérardelet , commandant de la place , homme brave , couvert de blessures reçues au service du roi, qui, au fond , était resté royaliste et avait eu rimpimdence de le manifester. II était convenu que quelques jeunes gens de la colonne mobile monteraient aux troisièmes loges pour répandre le trouble et faire sortir tout le monde en désordre; ils jetèrent des pierres dont l'une atteignit Gérardelet , qui mit le sabre à la main et voulut monter aux loges d'où les pierres étaient parties. On put le calmer, et , après quelques recherches pour arrêter les perturbateurs , le calme se rétablit.

Enfin , Bourmont accéda aux conditions d'un traité resté inconnu et la levée de siège fut proclamée le 24 frimaire an YIII (4 5 décembre 1799) , trois semaines après la proclamation de la paix générale.

Au titre, pour ainsi dire, d'appendice, nous allons revenir ici sur sur plusieurs faits relatés dans le courant de ce sixième chapitre d'après de précieuses notes émanant de M. le général de la Frégeollière , aussi brave soldat que loyal chevalier, et qui feront parfaitement comprendre le mode de formation de la Chouannerie à la levée d'armes de 4799, et la position, visà-vis de leurs soldats et du pays en général , des chefs qui y ont commandé.

€ Soumis en apparence , mais traités avec rigueur par le Directoire , dit « M. de Beauchamp, (1) les Royalistes des départements de l'Ouest n'atten-

< daient pour reprendre les armes qu'un nouveau signal ; mais le simulacre « d'une paix générale sur le continent suspendait encore leurs projets de « vengeance. Les rois coalisés, n'ayant pu mettre un terme aux conquêtes « de la République, abandonnèrent l'Italie septentrionnale et toute la rive € gauche du Rhin. Le Directoire exécutif profita bientôt de la supériorité « de ses armes; ses soldats envahirent la Suisse, marchèrent sur Rome, € conquirent la fertile Egypte, menacèrent Naples et le Piémont.

t Alors , des bords de la Neva aux rives du Pont-Euxin , se renoua contre

< la France une seconde coalition aussi formidable que menaçante. Pleins c d'espérance , les royalistes de l'intérieur s'agitèrent de nouveau, et la

4 fermentation devint bientôt générale dans les provinces de l'Ouest

« Des revers en Allemagne , des défaites en Italie signalent les malheurs « de la République et enhardissent les royalistes »

Le général de Bourmont et M. d'Andigné arrivèrent en 4799 et donnèrent l'ordre d'organiser de suite une insurrection générale. Cœur-de-Roi (Poirier d'Epineu) vint trouver M. Bernard de la Frégeollière (Henri), et lui proposa de réunir une compagnie , connaissant plusieurs jeunes gens impatients de prendre les armes. M. de la Frégeollière lui remit une commission de capitaine pour lui donner plus d'autorité sur ses hommes. Aussitôt que cette Bouvelle levée de boucliers fut connue, MM.Bruneau,de Noyant, Chicoisne,

i\) Guirre de la Vindée et det Chouans, Vol. II, p. 415.

d'Aaverse, Menard (Sans*Pear), Saint-Louis, de Genneteil et Francœiir, da Gué-Deniau vinrent offrir lears services au vieux chef qui devait les diriger.

Tous, anciens vendéens ou chouans, reçurent leur brevet de capitaine, et, quatre jours après, vinrent se joindre à eux des officiers du même grade, MM. Cambourg, de Jarzé, Potherie de Mané, Montalassaut , de Villelevéque et Risque-Tout, du Viel-Baugé. Leurs quatre anciennes compagnies avaient conservé leurs armes. Quand les cinq autres furent formées, M. B. de la Frégeollière en forma une légion et prévint M. de Bourmont, général en chef de la rive droite de la Loire, qu'il prenait position sur la rive gauche du Loir, formant ainsi i'avant-garde de son armée, ayant Angers, Saumur, Tours , le Lude , La Flèche et Durtal à observer. Il ajoutait qu'il avait la Loire à sa gauche et de l'autre côté Tannée de M. d'Autichamp ; à sa gauche, le Loir, qui le séparait de la légion Tranquille , et derrière, celle de Louvinsky. Le général de Bourmont envoya de suite à M. de la Frégeollière le brevet de colonel , commandant la 3°^ légion , et lui ordonna de commencer de suite les hostilités par la prise du Lude, où il devait se maintenir pour faire habiller et armer sa troupe , sans manquer de s'y pourvoir de munitions.

Aussitôt la réception de cet ordre, ce colonel envoya à sa légion l'avis de se rassembler à Vaulandry ; là , il communiqua ses pouvoirs à ses oflBciers et les fît reconnaître à la tète de leurs compagnies. Puis , sans perdre de temps , il se dirigea sur le Lude ; cette ville n'étant défendue que par des gardes nationaux et quelques gendarmes, qui ne s'attendaient nullement à une attaque , fut prise sans coup férir. La municipalité délivra i 500 billets de logement. Tous les tailleurs , couturières , chapeliers , cordonniers , et même les marchandes de modes (celles-ci pour la confection des cocardes blanches) furent mis en réquisition, et en six semaines, toute la légion fat complètement équipée. Tous ces fournisseurs se contentèrent de bons an nom du roi et surtout de la parole du brave et énergique colonel dont le vrai nom, divulgué par le secrétaire de la mairie, qui le connaissait, inspira toute confiance.

M. B. de la Frégeollière rendit compte au général de Bourmont qu'il avait suivi ses ordres et en demandait d'autres. Le général lui répondit qu'il venait de recevoir l'avis d'Angleterre que les princes allaient s'embarquer pour la France, et que Grau ville serait le point de débarquement. La difision de M. de Frotté devait s'emparer de cette place pendant que l'armée de M. de Bourmont attaquerait le Mans , et celle de Châtillon la ville de Nantes. Ces deux importantes positions furent prises, mais M. de Frotté échoua devant Granville, et, par suite, le Commoclore anglais, ne voyant pas flotter le drapeau blanc, vira de bord et reconduisit les princes en Angleterre.

MM. de Bourmont el Châtillon évacuèrent le Mans et Nantes, dont Toccupation, après cet échec, devenait difficile et inutile ; mais le premier mit en liberté les prisonniers royalistes, enleva huit pièces de canon, beaucoup d'armes et l'argent des caisses publiques.

Bonaparte , premier consul , ayant pris en cette qualité les rênes du gouvernement , jugea qu'il devait commencer par mettre un terme à la guerre civile; en conséquence, il envoya dans l'Ouest le général Hédouville, ancien élève des Doctrinaires au collège de La Flèche, avec l'ordre de proposer aux généraux royalistes une suspension d'armes. Doué d'une extrême adresse, ce général parvint à les réunir au château d'Angris, chez M^ de Turpin , où cette suspension fut signée. M. de Bourmont avait voulu que tous ses chefs de légion se trouvassent à cette conférence. M. de la Frégeolliëre s'y refusa , en disant qu'il ne signerait jamais un traité de paix avec l'ennemi et que, du reste, il se croyait plus utile à la tête de sa légion qu'ailleurs.

Sans le désapprouver, le général de Bourmont lui ordonna de cesser toute hostilité , et de se concerter avec tous les chefs républicains pour poser des limites entre les deux armées, afin que les uns comme les autres pussent trouver des vivres. Ces chefs avaient reçu du général Hédouville des ordres identiques.

Les Royalistes ou Chouans étaient donc bien reconnus > à cette époque, comme belligérants.

D'après les ordres du général en chef, M. B. de la Frégeollière établit définitivement son cantonnement au Lude, en envoyant une compagnie de chasseurs et vingt-cinq hussards à Château-La-Vallière , devant partager le terrain entre La Flèche et Tours avec l'ennemi. Il se rendit lui-même à ce poste avancé pour s'entendre avec le général républicain qui s'en était approché ne le croyant pas encore occupé. De retour au Lude, il apprit que le capitaine Potiron , de la légion Tranquille, un peu rude et grossier de sa nature, avait fait prisonnier un général venant d'Italie pour commander à Angers, ignorant la suspension d'armes et, du reste, ne connaissant pas le pays. Il se crut arrêté par une bande de voleurs et arrivé à sa dernière heure, n'ayant jamais entendu parler des Chouans. M. B. de la Frégeollière envoya de suite M. de la Motte, dit Victor, major de la légion , pour rendre la liberté au général et donner l'ordre au capitaine Potiron de n'arrêter personne pendant la suspension d'armes. Ce général républicain se rendit donc au Lude avec son aide-de-camp et trouva à son arrivée une garde d'honneur à l'hôtel qu'il devait occuper. Il s'empressa de faire visite au château, où résidait M. de la Frégeollière , qui l'invita à diner, ainsi que plusieurs de ses propres officiers. Toute la légion devant être réunie pour une revue, le général voulut bien y assister el fut très-étonné de voir une troupe improvisée aussi bien équipée et parfaitement pliée à la discipline

militaire. Son chef tint à honneur de prouver au générai républicain que le moindre désordre était sévèrement puni. Deux chouans avaient volé sur la grande route. Ils furent amenés devant le front de la légion , dégradés et passés aux verges. Conduits à l'hôpital , ils furent en même temps rayés des contrôles.

L'unifoime de la légion était en drap gris, revers bleu de roi, gilet rooge et pantalon bleu de ciel.

Plus tard, après la pacification, M. B. de la FrégeoUière , toujours persécuté par les autorités, retrouva à Angers ce même général, qui, en lui donnant ostensiblement des marques de la plus grande estime, le couvrit de sa constante protection.

Quelques jours après, le général de Bourmont écrivait au colonel que la conférence d'Angris avait été rompue et que Georges Cadoudal et lui avaient refusé de signer le traité de paix passé avec la Vendée. Il lui ordonnait donc de recommencer les hostilités et de marcher sur Meslay, où il allait se rendre avec son armée pour s'emparer de Laval , et le prévenait qu'il allait lui envoyer M. de Chappedelaine , son adjudant-général, pour commander en chef les légions Tranquille , Guillot de la Potherie et la sienne.

M. de Chappedelaine ne connaissant pas le pays, convoqua un conseil de guerre à son arrivée au Lude, et il fut décidé qu'on en partirait à minait en prenant des chemins de traverse pour cacher le mouvement. Le soir, les Royalistes arrivèrent à Foulletourte , et, après peu d'heures de repos, allèrent coucher à La Suze , afin d'être en mesure de passer la Sarthe le lendemain.

Pendant cette nuit, M. Dumont, chirurgien et maire de Foulletourte» fit prévenir M. de la FrégeoUière que la 30">« demi-brigade , forte de 750 hommes, venait d'arriver dans le bourg et avait quitté le Mans pour se porter sur Angers. Instruit de ce fait , M. de Chappedelaine rassembla ses officiers et les prévint qu'il avait résolu de revenir sur ses pas pour attaquer cette trentième demi-brigade ; il donna l'ordre de faire manger la soupe aux soldats , qui devaient être prêts à partir à une heure du matin.

La légion d'Arthur (Guillot de la Potherie) (1 ) devait marcher sur le bourg et s'en emparer ; la légion Tranquille (Châtelain) se porter sur la grande route de La Flèche pour couper à l'ennemi sa retraite sur Angers. La légion de la FrégeoUière avait mission , en se portant sur la route de Foulletourte au Mans, d'empêcher ce même ennemi de rebrousser sur cette dernière ville.

Pour arriver au poste désigné, cette légion avait un quart de lieue k faire de plus que les deux autres. M. de la FrégeoUière lui fit doubler le PAS, et» ayant pris ainsi l'avance, arriva seul en vue de l'ennemi « qu'il

[\) Pendant la Restauration, colonel dn Id»* léger.

attaqua vigoureusement , s'attendant à être soutenu par la légion Arthur et eelle de Tranquille, devant arriver Tune par le centre du bourg, l'autre du câté de La Flèche.

Sarpris au milieu de la nuit , les Républicains ne purent se rallier, furent mis en pleine déroute et cherchèrent leur salut dans la fuite. Malheureusement le général avait gardé les hussards avec lui , sans cela bien peu d'ennemis eussent pu s'échapper. Pour être juste, il faut dire que partiellement les Républicains se défendirent d'abord très-bravement, car dans cette affaire M. B. de la Frégeollière eut deux chevaux tués et un blessé, et quarante-quatre hommes mis hors de combat, qui furent pansés par M. Dumonl. En entrant dans une auberge, il y trouva trois dames, dont deux avaient un enfant sur les bras. Elles se jetèrent à ses pieds en lui demandant grâce de la vie au moins pour leurs enfants : « Vos officiers nous c prenaient, ont-ils dit hier, pour des gardeurs de vaches ; je vous prouc verai , mesdames , le contraire en vous mettant de suite en sûreté dans < une chambre dont j'aurai la clef; et quand le calme sera rétabli, je f viendrai moi-même vous rendre la liberté d'aller où cela vous con- € viendra. »

Le général de Chappedelaine et les deux autres légions étaient arrivées bien pen de temps après le combat. Les blessés ayant été pansés et évacués sur Saint-Jean-de-la-Motte , M. B. de la Frégeollière alla trouver le général , qui était dans une grange avec MM. Tranquille et Arthur, occupé à faire l'inventaire de toutes les malles , dans lesquelles on prit tout ce qui pouvait convenir aux soldats royalistes.

Cela fait , quatre-vingt malles furent portées sur la place publique et abandonnées aux habitants du bourg. Mais seule une fille d'auberge osa y prendre quelque chose , tout le monde craignant le retour des Bleus. Alors on en fit un feu de joie. Les royalistes avaient dix-huit prisonniers entre les mains; les républicains en avaient fait sept, qui s'étaient aventurés imprudemment à leur poursuite. L'échange fut immédiatement proposé au général qui commandait au Mans. Les trois dames furent conduites en dehors des avant-postes et se rendirent dans cette ville où elles arrivèrent saines et sauves.

L'une d'elles était M«« Danlion , femme du général qui a commandé pendant neuf ans l'école militaire préparatoire de La Flèche et qui était au nombre des officiers de la 30™« demi-brigade. Nous avons eu l'occasion de parler déjà de cet incident.

Le général de Chappedelaine donna ensuite l'ordre à toutes les légions de retourner dans leur pays, se réservant d'annoncer au général deBourmont ce brillant fait d'armes et en même temps de l'instruire des raisons qui l'empêchaient de continuer sa route sur Meslay, comme il en avait été convenu. Avait-il appris déjà que Bourmont s'était décidé enfin à capituler,

ayant été battu à M eslav par le général Chabot , et ayant perdu dans ce combat La Bolbène, (4) Tun de ses plus intrépides lieutenants.

A trois heures du matin, M. Tranquille se dirigea sur Courcelles, et MM. B. de la FrégeoUiëre et Auguste prirent la route du Lude en passant par Saint-Jean-de-la-Motte, ou étaient les blessés confiés aux soins d'un officier de santé que nous avons connu , le chirurgien Chaudet. Mais arant d'y arriver, ces deux chefs furent prévenus que 1500 Bleus, commandés par Tadjudant général Verger, étaient partis de La Flèche se dirigeant sur Fo u lie tourte , et un second émissaire vint dire qu'ils avaient quitté la grande route pour prendre le chemin conduisant soit à Saint-Jean*de-la- Motte, soit à Luché. Une patrouille royaliste fut envoyée en reconnaissance, et on apprit par elle à son retour que les Bleus craignant une autre rencontre avec l'ennemi, dont ils ne connaissaient pas les forces, s'étaient portés sur le Lude et Château-du-Loir.

Il fut donc convenu que la colonne marcherait sur le Lude. Arrivés en vue de cette ville, MM. B. de la FrégeoIUère et Arthur apprirent qu'elle était déjà occupée par l'ennemi. M. Arthur s'y rendit en parlementaire pour sommer le général Verger d'évacuer la place , en l'assurant que le sang allait couler, si sa réponse était négative. Après quelques pourparlers , la capitulation se fit et il fut convenu que la ville du Lude serait évacuée de suite par les Bleus , qui retourneraient à La Flèche et ne pourraient attaquer l'armée royale que vingt-quatre heures après. Il fut convenu, en outre, que si des militaires de l'une ou l'autre troupe se permettaient d'insulter en passant leurs adversaires, ils seraient immédiatement fusillés.

Les Royalistes étaient donc maitres du terrain dans l'arrondissement de La Flèche, mais leur joie fut de courte durée, car dès le lendemain on amena à M. de la Frégeollière un gendarme aiTété sur la route de La Fl^he, chargé pour lui d'une lettre de la part du général de Bourmont qui lai ordonnait de licencier sa légion; des circonstances imprévues l'ayant forcé, le 24 janvier 1800 , de signer la paix aux mêmes conditions que la Vendée et la Bretagne.

Telles étaient ces conditions :

/» Nul ne sera i'tiquiété ni recherché pour le passé, el chacun c-onsertera son anne pour sa sûreté personndle ;

2« Les insurgés ne porteront ni la cocarde blanche ni la cocarde tricolore ;

> Toutes les fournitures en vitres, faites aux armées insurgées, seront

ilj Nous avons adopté poar le nom du lieutenant de Bouriuonl celui que nous troufoiu inscrit dans Pesche (!•'* vol., p. ccclxxxix), Palakouski (chevalier de Bolbèoe). L'abbé Pauloain lui donne le nom de Paratouski (chevalier de la Volvèoe).

acguiitées par le Gouvernement, lorsque les chefs auront certifié les bons mlables ;

4® Totis les émigrés qui certifieront qu'ils ont servi darw les armées royales , seront amnistiés et pourront réclamer leur radiation.

Cet ordre , reçu après une victoire , causa le plus vif chagrin au brave partisan : « Traiter avec mon ennemi , dit-il , je suis parjure: en ne le f faisant pas , j'expose la vie de tous mes soldats et de leurs familles , le pays f va être ravagé; dix-sept ont payé leur dévouement de leur ne, vingtc sept ont été inutilement blessés. Que faire au milieu d'un pays pacifié? »

Les légions Tranquille et Arthur avaient été immédiatement licenciées.

M. Bernard de la Frégeolliëre résolut d'attendre encore avant de donner à ses soldats connaissance de cet ordre. Au bout de cinq jours , il reçut uu émissaire de M"® du Bourgneuf, du Mans, porteur d'une lettre du général de Frotté , qui lui disait qu'il ne s'était pas rendu et qu'il l'engageait à suivre son exemple.

Sans se dissimuler toutes les difficultés d'une réunion , M. de la Frégeolliére fit tous ses préparatifs de départ. Il allait se mettre en route, quand M. Doricourt, chef d'état-major du général de Frotté, vint le prier d'arrêter son mouvement jusqu'à son retour d'Angers , où il était envoyé auprès du général Hédouville pour lui demander s'il serait encore temps de signer la paix : « Il est bien tard, lui répondit M. de la FrégeoUière , votre général « renonce donc à ses projets? » — « Pas précisément, répondit M. Dori- « court, mais il veut se mettre en mesure dans le cas où il serait forcé de € signer. »

Ceci se passait en février 4800.

Toujours cantonné au Lude , M. de la FrégeoUière attendit le retour de M. Doricourt pour statuer définitivement sur le sort de sa légion. Celui-ci lui dit en arrivant, que, bien reçu du général Hédouville, il était resté convaincu de l'impossibilité de toute résistance, et ({u'il emportait avec lui l'acte de soumission.

Tous les chefs s'étaient prompteraent soumis. Georges Cadoudal, luimême, avait remis l'épée dans le foureau, quoique intérieurement décidé à la tii*er encore à la première occasion favorable.

Frotté seul résistait avec courage. Dans l'espoir de rallier sous ses drapeaux les insurgés du Mdiine mécontents de leurs chefs, il se porta sur Alençon avec plusieurs colonnes. D'un autre côté , Hingant de Saint-Maur menaçait Evreux, envahissait Pacy-sur-Eure et répandait l'alarme jusqu'aux portes de Paris. Poursuivi bientôt dans la forêt de Dreux , atteint au château de Pinçon , Hingant est défait et mis hors de combat. Un sort plus funeste attendait son général; pressé par trois colonnes républicaines. Frotté livre à Mortagne, au Mesle-sur-Sarthe et à Chaux trois combats sanglants, ou il perd ses meilleurs officiers.

cresl alors que , se voyant abandonné et accablé par des forces toujours croissantes , il comprit enfin que le moment de parlementer était arriTé. C'est alors aussi qu'il envoya M. Doricourt au Lude prévenir M. de la Frégeolliére de ses nouvelles résolutions avec mission de se rendre ensaite directement à Angers auprès du général Hédouville , qu'il croyait encore investi du commandement supérieur de la Basse-Normandie.

Ce commandement venait de passer aux mains du général Lefebrre, résidant à Paris et entièrement dévoué au premier Consul.

M. l'abbé Paulouin (1 ) dit que le général de Frotté envoya l'un de ses officiers , Saint-Florent , auprès du général Hédouville pour traiter de sa soumission.

Nous pensons , d'après le souvenir de M. de la Frégeolliére , qae ce ne fut pas cet officier, qui périt avec son chef, mais bien celui que nous avons nommé , M. Doricourt,

L'historien , dans les faits de cette nature , doit tenir compte de toutes les circonstances même dans les moindres détails qui, eux quelquefois, peuvent avoir une très-réelle importance.

M. de Frotté fut donc obligé de se mettre en rapport plus directement avec le général Chambarlhac, commandant en chef le département de l'Orne, et lui envoya Lamberville, dit Verdun, les barons de Hugon et de Commarque, qui négocièrent des conditions de la paix.

Mais le général Chambarlhac exigea la présence de M. de Frotté, et remit, assure-t-on, un sauf-conduit pour lui et pour eux. D'après le rapport qu'on lui fit de cette première démarche^ cet infortuné général ne balança pas à se rendre à Alençon accompagné par MM. de Commarque, Hugon , Saint-Florent, Lamberville, Séguiral eiDuhommt. Ils descendirent tiV Hôtel de Bretagne, Quelques heures après, ils furent arrêtés , amenés devant Chamberlhac , qui les conduisit lui-même à Verneuil avec une nombreuse escorte. Là, traduits devant une commission militaire, ils sont condamnés à mort tous les sept, et fusillés le lendemain. Ils moururent en soldats, avec fermeté et courage, en criant : Vive le Roi!

Remarquons qu'au nombre de ces condamnés nous ne rencontrons pas M. Doricourt, chef d'état-major de M. de Frotté; il est probable que les événements se pressèrent tellement que M. Doricourt, dont il n'est nullement question, pas plus que de Vacte d? soumission accepté par le général Hédouville, n'eut pas le temps d'arriver.

Cet acte de soumission reçu par le général Hédouville (on ne peut en douter d'après l'assurance donnée par M. de la Frégeolliére) aurait eu. apporté par M. de Saint-Florent, chargé de traiter avec M. le général Chambarlhac, une réelle importance.

(I) La Chouannerie du Maine el des pays adjacents , vol. II, p. 312.

Donœurt ne serait-il qu'an nom de guerre de M. de Saint-Fiorent, nous oe le pensons pas ; cet officier, envoyé en mission , se trouvait tout- à-fait à découvert, et représentait ostensiblement son chef vis-à-vis du commandant du département de Maine-et-Loire.

Il parait probable que les ordres du premier Consul furent très-précis et qu'il voulut se débarrasser de celui qui se montrait encore hostile après la soumission des autres chefs, d'autant plus que M. de Frotté avait su , par sa loyauté, sa bravoure, sa générosité, gagner l'estime et l'affection de tous ses frères d'armes.

BP'« du Bourgneuf s'empressa de faire connaître à M. Bernard de la Frégeollière la fin tragique du général de Frotté et de ses officiers. Alors il écrivit et fit savoir à tous les siens que la paix ayant été acceptée par tons les généraux, il n'avaient plus qu'à licencier leurs compagnies, dont chaque homme, d'après le traité, pouvait garder ses vêtements et ses armes. Au moment où il venait de licencier ses hommes, et d'abandonner le Lude, il fut prévenu par le maire que des chasseurs venaient de piller dans un moulin voisin de la ville. M. B. de la Frégeollière envoya de suite quatre hommes pour les arrêter; on ne put en amener qu'un seul devant lui et le maire réunis au château.

Celui-ci le reconnut de suite pour l'un des plus mauvais sujets du pays, et étant devenu la terreur des environs. Condamné de suite à être fusillé , il fut conduit au bord de Tétang de Rivouy et passé par les armes. C'était de bonne justice et de bon exemple , car « quelques scélérats, restes im- « purs des discordes publiques, dit M. Beauchamp, tentèrent de réorgani- « ser le brigandage qui avait désolé presque tous les départements de € l'Ouest : découverts et atteints par une police vigilante, les tribunaux les t firent bientôt disparaître. »

M. B. de la Frégeollière restait donc seul sous le glaive de la loi ; il ne savait encore de quel côté il irait pour échapper aux recherches de l'autorité. Deux mois se passèrent sans qu'elle parut s'inquiéter de lui ; mais après ce temps. M"* de la Frégeollière eut connaissance d'un ordre du jour du général Hédouville affiché dans toutes les communes indiquant qu'une récompense serait accordée à celui qui livrerait à la gendarmerie le nommé Bernard de la Frégeollière, dit Henri, chef de Chouans non amnistié et continuant à exciter des troubles dans le pays. Ces poursuites étaient motivées par l'imprudence ou l'indiscrétion de l'un de ses capitaines , nommé Sans-Peur, qui , étant dans un cabaret à La Flèche , laissa lire la lettrecirculaire de son chef adressée à tous ses officiers au moment du licenciement : elle lui fut prise et déposée entre les mains de l'autorité.

M. B. de la Frégeollière se décida de suite à aller lui-même trouver le général Hédouville à Angers , accompagné par un commandeur de Malte , fort lié avec celui-ci. Les actes un peu téméraires sont quelquefois ceux qui

12i LA FLÈCHE DEPUIS 1789.

réussissent le mieux ; celle visite inattendue pouvait avoir de graves résultats, comme le témoignait surabondamment la triste fin de M. de Frotté. Le général Hédouville, après s'être fait expliquer le sens de la lettre inculpée , se calma tout-à-coup et sut apprécier le caractère véritablement chevaleresque du noble chef, dont le sort était entre ses mains. Le commandeur du Fougeroux fit remarquer avec quelle franchise il s'exprimait, en le suppliant de lui permettre de venir s'expliquer directement avec loi toutes les fois qu'on le dénoncerait.

Le général permit donc à M. B. de la Frégeollière de retourner chez loi et d'y rester jusqu'à nouvel ordre sans être parvenu à le gagner à la cause qu'il servait lui-même.

Le premier usage qu'il fit de sa liberté fut d'envoyer des certificats à ceu\ de ses subordonnés qui étaient sortis de France , certificats constatant qu'ils avaient servi dans sa légion. Ils purent ainsi , d'après les termes du traité, non-seulement rentrer dans leurs foyers , mais aussi reprendre la jouissance de leurs biens non vendus.

Malgré la teneur du traité dont nous avons parlé , tous ceux qui avaient servi dans les Chouans étaient mal vus des divers fonctionnaires; ils pouvaient avoir des torts, mais chacun cherchait souvent à les grossir. M. B. de la Frégeollière, placé à un échelon plus élevé dans la même catégorie , était toujours prêt à les défendre et le faisait d'autant plus fructueusement que le général Girardon, qui commandait à Angers, n avait pas oublié sa rencontre au Lude avec lui et les égards dont il avait été l'objet.

Il lui donna surtout une preuve de son estime à l'occasion du vol de la recette de Baugé, commis, disait-on, par d'anciens Chouans. L'on des voleurs, qui n'avait que ses bras pour vivre, était un nommé Védie (Sans- Peur), ancien capitaine dans la légion de M. de la Frégeollière; il eut l'imprudence d'acheter à Bazouges cent pièces de vin; ce qui mit la justice immédiatement sur la voie, et voulut impliquer son chef dans cette criminelle affaire. M. de la Frégeollière se rendit de suite à Angers auprès da général^ qui n'eut pas de peine à comprendre qu'il élait innocent; il lui promit d'engager le tribunal à suspendre toute poursuite contre lui. Védie accusait son chef de l'avoir embauché pour réunir une bande à l'occasion de ce vol , dont le produit, disait-il , avait été transporté en lieu de sùret<^ avec le cheval que tout le monde lui connaissait , et dont le jour même do vol il se servait pour porter au Lude la somme de sept mille francs destinée à payer tous les fournisseurs de l'éiiuipement de sa troupe. Nous savions déjà, en effet , que M. de la Frégeollière a payé de ses propres (Uniers tons le^ bom qu'il avait émis au nom du Roi. Cette àcheuse affaire .se termina par la condamnation à mort de sept accusés , deux à vingt-quatre ans de galères et par l'acquittement de deux autres. Appelé plutôt à titre de ren-

seignement que comme témoin, M. de la Frégeolliëre se vit non-seulement complètement disculpé, mais encore rayé de la liste des émigrés sur la demande da général Girardon , qui , connaissant le caractère de fer de son protégé, avait agi de son propre mouvement sans le consulter. Quand il l'apprit, celui-ci ne put s'empôcher de penser et de dire qu'il espérait n'être jamais gratifié de la radiation que par le roi lui-même.

Telle fut la position, jusqu'en 4812, de ce chef de Chouans ainsi que de ceux qui avaient rempli le même rôle.

Nous allons bientôt le retrouver l'année suivante, 4843, qui décida du sort de l'empereur Napoléon.

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