‹ Histoire de La Flèche et de ses seigneursChapitre 43 sur 251 · DE NOTRE BELLE FRANCE · texte numérisé non relu

DE NOTRE BELLE FRANCE

Cette bataille de Pontvallain n'était pas en elle-même un événement de grande importance , attendu le peu de combattants qui y avaient été engagés; mais, depuis le couronnement de Charles, dit Jemison, l'historien anglais de du Guesclin , c'était la première fois que les Français avaient osé attaquer l'ennemi en rase campagne» « Il ne faut pas en inférer, ajoute % fort délicatement Jemison , que le chevalier français pris individuelle- « ment fût inférieur en courage ou en habileté & un chevalier de toute « autre nation ; mais telle avait été l'impression produite par les désas- « treuses journées de Crécy et de Poitiers, qu'aucune supériorité numéri*» « que n'eut paru suffisante pour engager les Français à se mesurer avec m f corps considérable d'Anglais en bataille rangée. »

Comme le remarque J. Baissac, traducteur de Jemison, à la bataille d'Auray, en Bretagne, en 4364, il n'y eut d'engagés principalement, de part et d'autre que des Bretons. Du Guesclin fut fait prisonnier.

Nous avons lieu de penser que le comte d'Alençon et son frère qui avaient été rejoindre du Guesclin, l'avaient suivi à Pontvallain.

Vely (Histoire de France) dit : « du Guesclin partit accompagné des comtes « d'Alençon, de Saint-Paul et du Perche, de Mouton, de Blainville nouveau « maréchal de France à la place d'Arnoul d'Andreghen, qui s'était démis de « cette dignité pour prendre celle de porte-oriflamme , des seigneurs de « Rohan , de Clisson , de Laval , de Beaumont, d'Estrées, de Raiz, etc. »

Seigneur futur des localités voisines de Pontvallain , de La Flèche et du Lnde, à lui le premier, Pierre II, comte d'Alençon , il appartenait de chas-

ser l'anglais des bords du Loir et des anciennes possessions des Beaumont, vicomtes du Maine. L'année suivante , en elTet , il épousait Marie de Chamaillard d'Antenaise. Toujours à la suite de du Guesclin , il fut blessé au siège d'Hennebon assez gravement pour s'en ressentir tout le reste de sa yie.

Pierre II fut Tun des grands du royaume, qui assistèrent à la publication de l'ordonnance que le roi Charles YI rendit en 1375 au sujet de la majorité des rois. (1) Il accompagna le roi dans un voyage qu'il fit en Flandre en 4388, et avait été auparavant, en 4378, au nombre des princes qui allèrent faire lever le siège de Saint-Malo.

Le comte d'Alençon acquit en 4383 de Jean de Carrouges les fiefs de Cuiigny et de Pelleinville. Ce seigneur de Carrouges fut celui qui, en 4386, tua en duel Jacques Legris; cet événement fit grand bruit alors et la tradition s'en est conservée dans toute la Basse-Normandie.

Nous allons en faire le récit non-seulement parce que Jacques Legris était un des gentilshommes du comte d'Alençon, mais encore parce que ce même événement peint bien les mœurs de ce siècle. D'ailleurs , il faut dans un ouvrage comme celui que nous avons osé entreprendre , saisir toutes les occasions de faire connaître la nation et de marquer la différence que la révolution de quelques siècles apporte dans ses mœurs par une variatioB insensible et perpétuelle.

Le château de Carrouges bâti dans une vallée au-dessous du bourg de ce nom est encore habité par les descendants des Carrouges , les comtes Le Veneur de Tilliëres , alliés aux plus grandes maisons de France et principalement à celle de Lorraine.

On y montre l'armure de Jean Le Veneur, tué à la bataille d'Azincourt, et la chasuble donnée par Louis XI , quand il visita cette habitation seigneuriale, qui a conseinré tout son cachet féodal.

€ Quoiqu'on s'appliquât au XIV"»« siècle, dit Villaret, dans toutes les juff ridictions à supprimer autant qu'il était possible la barbare coutume du c duel judiciaire, il y avait cependant des occasions où il était estimé d'une c indispensable nécessité : on ne l'admettait plus dans aucune Cour qu'en c matière criminelle et dans le cas seulement où les juges ne pouvaient c obtenir une connaissance certaine de la vérité. »

(1) La majorité des rois depuis l'ëtabUssement de la Monarchie avait éprouvé piasieors rariatioos appuyées toutefois sur le même principe. Ils ne pouvaient ètro majeurs que lorsqu'ils étaient assez forts pour soutenir les fatigues du service militaire. Mais les usages de guerre avaient changé, puis Charles V savait bien , par expérience , qu*on peut gouver- Bsrsans savoir combattre. Il fit donc une loi perpétuelle rendant les souverains majeurs dès qu'ils ont atteint l'âge de 14 ans {Donec decimum quartum œtatis annum attigerit). L'ordonnance de Charles V pour la majorité des rois ne fut enregistrée au Parlement que le 21 mai de l'année suivante, le roi tenant son Lit de justice, assisté du dauphin, du duc (i'ÂDjoa son frère , de plusieurs princes , seigneurs , etc. etc. L'original des lettres fut remis •nx Religieux de Saint-Denis pour âtre conservé dans leur trésor. — {Trétor de$ Chartes),

L'amiral Jean devienne avait été débarquer en Ecosse en 4385 avec quinze cents hommes d'armes pour engager les Ecossais à seconder les efforts du roi de France contre les Anglais. Jean de Carrouges y avait suivi Tamiral et à son retour auprès de sa femme, il apprit d'elle que, pendant son absence, Jacques Legrix , gentilhomme du comte d'Alençon , lui ayant rendu visite , elle l'avait reçu comme l'exigeait son rang et sa position auprès du comte suzerain. Il avait paru désirer visiter le donjon du château et elle l'y avait conduit, ne pouvant soupçonner quel était son dessein. Là, il s'était permis de lui faire, dit-elle, les plusrévoltantes propositions etvoyant qu'il n'en obtiendrait rien que par la force , il l'avait saisie et violée malgré tous ses efforts pour échapper à un pareil malheur.

On conçoit l'effet que fit sur le noble chevalier l'annonce de ce cruel attentat commis sur la personne qui lui était la plus chère, pendant qu'il accomplissait une mission hors de la France. Ses parents et ses amis rasse^iblés lui conseillèrent de poursuivre sans retard l'auteur d'un si sanglant outrage. Legrix nia avec persistance et affirma qu'il pouvait prouver d'une manière irréfragable qu'il n'avait pas quitté la Cour du comte d'Alençon le jour où la dame de Carrouges prétendait avoir été violée. Le comte voulut intervenir en faveur de son gentilhomme; mais, malgré la haute protection de ce prince et la preuve de l'alibi , qui ne fut pas admise en faveur de l'innocence de l'accusé , cette affaire fut portée devant le Parlement. Cette haute cour jugea qu'il éckéoit gage de batailh. • La dame de Carrouges fut donc constituée prisonnière et conduite à Paris. On prépara des lices derrière le Temple. Le roi lui-même, accompagné des princes du sang et de tous les seigneurs de sa Cour, vint prendre place sur un échafaud orné de draperies : le champ était entouré d'une nombreuse multitude composée non-seulement de parisiens , mais aussi d'étrangers accourus des provinces pour assister à un spectacle aussi émouvant.

Le comte de Saint-Paul conduisit le seigneur de Carrouges jusqu'au lieu du combat. A l'entrée du camp, sa femme, occupée à invoquer l'assistance divine , était montée sur un char de deuil couvert. On peut juger de son anxiété; car, si le résultat de ce combat n'était pas favorable à son mari, celui-ci devait être pendu et sa femme brûlée. Carrouges s'approcha d'elle avant d'entrer en lice : « Dame, lui dit-il, pour votre querelle je vais € aventurer ma vie et combattre Jacques Legrix ; vous savez , si ma cause « est juste et loyale. »

« Il est ainsi, répondit-elle, combattez sûrement, car la cause est « bonne. » Sur cette réponse, il l'embrassa, lui prit la main et partit. Les officiers du comte d'Alençon avaient conduit Jacques Legrix qui, n'étant qu'écuyer, fut fait immédiatement chevalier pour pouvoir se mesurer à qualité égale avec son adversaire.

Legrix au premier choc blessa d'abord Carrouges ; mais cet effort l'ayant

désarçonné , celui-ci se précipita sur lui et voulut le forcer à se confesser coupable. Legrix, quoique vaincu, persista dans son refus; alors Carrouges impitoyable le tua d'un coup d'épée. Suivant la loi de ces combats judiciaires , son cadavre fut ti-ainé hors du camp et pendu au gibet préparé d'avance pour celui auquel le sort des armes devait être défavorable.

Carrouges vint alors se mettre aux genoux du roi , qui le reçut au nombre de ses oflBciers.

Quelques années après, on prit un malfaiteur, qui, condamné pour d'autres crimes , s'avoua coupable du viol imputé à Legrix. Carrouges était alors passé en Afrique d'où il ne revint pas. Sa femme reconnut, mais trop tard, la témérité de son accusation; d'après les détails qu'elle avait donnés, on ne conçoit pas qu'elle ait pu se tromper sur un pareil fait, au sujet duquel elle avait dit « qu'elle n'avait pas pu l'empêcher, Jacques Legrix étant un c homme fort dur. » La supposition que peut faire l'historien est que ce malfaiteur ayant quelque ressemblance avec Legrix , prit sa qualité et son costume habituel pour s'introduire au château de Carrouges. Le nom de Legrix est encore porté dans la contrée. La dame de Carrouges consacra le reste de sa vie à la pénitence et la termina dans une cellule murée où elle se renferma volontairement.

Le comte Pierre refusa en 1377 de se rendre à l'appel du roi, ainsi que plusieurs autres seigneurs, pour assister au lit de justice où le comte de Montfort fut condamné pour crime de félonie.

C^tie absence fit comprendre au roi que la mesure qu'il avait prise pour avoir prétexte de s'emparer de la Bretagne avait été généralement désapprouvée.

Il parait que la lieutenance de Normandie fut alors ôtée au comte d'Alençon. Sa santé, l'obésité qui le gênait dans tous ses mouvements l'empêchèrent de servir désormais activement. Il ne s'occupa plus que de ses affaires particulières et de nombreux procès venant de la succession de Beaumontle-Vicomte.

Le comte Pierre, d'après un titre dressé à Verneuil le \3 décembre 1382 (Archives du Mans), donna avec l'assentiment de sa femme Marie aux Religieux de Mélinais une maison située en leur forteresse de La Flèche , laquelle maison avait été déjà concédée par Marguerite de Poitiers, seconde femme de Jean II, vicomte de Beaumont, comme lieu où ils pussent en cas de danger se retirer avec leurs livres , vêtements et ornements de leur église , qui , tombant de vétusté, avait le plds grand besoin de réparations.

Cette conflrmation de propriété fut faite moyennant la somme de dix sols de rente aux termes de l'Angevine.

Marguerite de Poitiers vivait en 1386 ; car les archives du Mans possèdent des lettres d'échange datée du 13 octobre 1385, par lesquelles Pierre et

Marie cèdent à lenr cousine (liseî belle-grand-mére) , douairière de Beaumont, pour la fondation d'une ou deux chapelles en Tabbaye du Mélinais, où elle avait élu sa sépulture^ certaines rentes et droits qu'ils possédaient dans la paroisse de Crosmières sur divers particuliers dénommés dans l'acte, et une dîme de blé et de vin , nommée dime d'. Beaumont, dans la paroisse de Bazouges ; eh contre-échange , ils reçurent la terre d'Ambrée située dans leur châlellenie de Sainte-Suzanne et qui avait été acquise durant le mariage de Jean et de Marguerite de Poitiers, plus une rente de soixante sols tournois jusqu'à ce qu'elle leur ait payé assi?tte, cette terre se trouvant d'une valeur insuffisante pour l'échange.

En 4286, Marguerite de Poitiers apparaît encore intitulée vicomtesse de Beaumont et dame de Chàteau-Gontier et de La Flèche. Ces deux dernières seigneuries faisaient probablement partie de son douaire avec retour à Pierre d'Alençon et Marie après son décès. Nous en trouvons la preuve dans les lettres de Marguerite elle-même données à La Flèche le 27 octobre 4386, par lesquelles, « attendu le solennel et dévot service célébré chaque « jour en l'abbaye de Saint-Jean-de-Mélinais pour le salut des âmes de « ses augmentateurs et bienfiiiteurs , considérant que dans ledit monastère « sont charitablement reçus et de ses biens bénignement repus et soutenus « moult de pauvres et misérables personnes y affluents...., fonde, ladite « dame, en cette abbaye , une chapeilenie perpétuelle de trois messes de « Requiem par semaine , pour la dotation de laquelle elle donne certaines « dîmes de blés et de vins, et divers héritages situés en les paroisses de « Bazouges, Crosmières et Fougère , plus la dime de la Moysandière et deux « rentes, l'une de soixante sols tournois, l'autre de septseptiers de seigle, « cette dernière due chaque année au fief de Semur en la paroisse de « Mareil-sur-Loir. » — (Archives du Mans.)

Ce fut Pierre II qui acheta le château et la ville d'Argentan , les châteaux et seigneuries d'Aunou, de Lohier, de Goulet et de Cuigny situés aux environs de cette ville et de sa forêt; il fit aussi bâtir les châteaux d'Alençon et d'Essey. — (Perceval de Cuigny.)

En 4388, le comte d'Alençon fit juger pour son propre compte par arrêt du 8 mars de cette même année que les princes du sang jusqu'au sixième degré seraient exempts dans tout le royaume de France du droit de péage pour toutes leurs provisions.

Ce prince était fort économe et augmenta beaucoup son domaine.

Il fit son testament à Argentan au taiois d'août 4404 et y mourut le 20 septembre suivant. Son corps fut inhumé dans l'église des chartreux du Val-en-Perche. (Chroniques de Froissart et autres.) Sa femme mourut dans la même résidence le 48 novembre 4425 et fut enterrée dans l'église de THôlel-Dieu de la ville, dit de Saint-Thomas. Depuis longtemps et après la

mort de son mari, sa tête s'était affaiblie. Elle avait donc été interdite par ordre du roi et placée sous la tutelle du comte d'Alençon, son fils, ayant compromis sa fortune par des prodigalités sans bornes.

Pierre avait eu dans sa jeunesse pour maîtresse Jeanne de Montgastel , dame de Blandé au Perche. Elle lui donna un fils nommé Pierre, bâtard d'Alençon , qui devint un brave chevalier et se signala en différentes rencontres contre les Anglais.

6' MAISON; ALENÇON. — JEAN I". SURNOMMÉ LE SAtiE, COMTE & DUC D'ALENÇOn/

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