CHAPITRE TROISIEME
JEAN n, DUC D'ALENÇON, SURNOMMÉ LE BEAU. VICOMTE DE BEAUMONT, etc.,
DIX-HUmÈME SEIGNEUR DE LA FLÈCHE.
(De 1415 à 1476.)
Par suite de la bataille d'Azinconrt perdue à peu près dans les mêmes circonstances que celle de Crécy sous Philippe de Valois et celle de Poitiers sons le roi Jean , Jean II succéda à son père et prit le titre de duc d'Alençon. Ce prince brillait au milieu de tous les autres ; il était , dit un vieil historien , « grand , beau , bien formé de tous ses membres autant qu'homc me qui fust en France; il étoit bien disant et affable, prompt et bazar* « deux aux entreprises ; vaillant et adroit aux aimes ; » il était en outre libéral envers tous, mais vindicatif et particulièrement sensible aux injures.
Ce prince si bien doué et fidèle imitateur de ses ancêtres, se montra sin-* eérement dévoué aux intérêts du roi et de TEtat; mais trouvant ses services éminents trop peu récompensés, il se laissa aller à des actes qui troublèrent une partie de son existence. Enfin, par sa mère il tenait de la maisoa de Bretagne c trop coutumière , dit Mannoury, à se révolter contre f les roys de France , ses princes souverains et particulièrement Jean de c Bretagne après la rupture du traité de Brétigny. » Il était alors bien jeune et ne devait pas avoir plus de neuf ans à la mort de son père. Et cependant il allait apparaître bientôt sur celte scène si ensanglantée.
En U48, Henri V, roi d'Angleterre, fit une irruption en Normandie à la tête de 20,000 hommes , puis ayant reçu un renfort considérable , mit le siège devant Rouen : « Ne voyez-vous pas, disait^il à ceux qui par pra-« < dence l'engageaient à modérer ses intentions, ne voyez-vous pas que
4 Dieu m'a conduit ici comme par la main? La France est sans roi
« puis-je avoir une preuve plus manifeste que l'Être suprême, qui dispose € des empires, a résolu de placer sur ma tête la couronne de France? »
Bien vaines sont les paroles de ces princes qui comptent Dieu et sa divine
Providence parmi les complices de leurs desseins ambitieux. Henri V étail à la fleur de Tâge, à l'heure des passions exaltées.... Bien plus coupables que lui sont ceux qui, sur le déclin de leur existence, rêvent encore une puissance indéfinie uniquement appuyée sur une force matérielle, dont Tintelligence des peuples finira par avoir complète raison.
Nous écrivons ces lignes au moment même où notre France est envahie, où nos fils y nos parents, nos amis, tous Vépée à la main, défendent pied à pitd cette terre sacrée,,,. Viendra le jour où l'histoire racontera cette année sanglante de 1870. Ah! la France y occupera une grande et noble page.... « Grand Dieu I Dans quels temps vivons-nous? s'écrie un illustre évéque. {h)
« Et faut-il donc que ces scènes de brutalité révoltante se reproduisent « si fréquemment dans un siècle où l'on annonçait avec faste que désormais « la raison commune et la conscience générale régleraient toutes choses? En « moins de quelques semaines , voilà deux invasions (2) qui ramènent dans ^ le monde chrétien le règne de la force, et l'une et l'autre sont marquées « du même caractère d*hypocrisie. Dans un langage où le ridicule le dispute « à l'odieux, une puissance qui est en train de mettre le tiers de la France « à feu et à sang, s'annonce comme ayant la mission d'y faire refleurir--
« la crainte de Dieu et Us boyines mœurs I! Le pape prisonnier au Vati-
« can! Paris cerné par des hordes prussiennes ; quelles douleurs poignantes « pour nos cœurs de catholiques et de Français! Mais le bras de Dieu n'est « pas raccourci , et sa main n'est pas devenue impuissante pour le sa- « lut!.... »
Par suite du traité de Troyes , par lequel Catherine de France épousa Henri V, ce prince était déclaré héritier de la couronne de France après la mort prochaine de Charles VI. Depuis lors, le chancelier Le Clerc faisait mettre au-dessous des lettres, qui s'expédiaient dans la chancellerie, ces ^ mots : « Par le roi, à la relation du roi d'Angleterre, héritier et régenvt de « France. »
Mais Jeanne d'Arc devait trancher feuille à feuille avec sa vaillante épée ce déplorable traité, des bénéfices duquel personnellement Henri V jouit si peu de temps.
Le dauphin se vit bientôt entouré de sa fidèle noblesse et prit de son côté le titre de régent, en appelant à Dieu et à la force des armes pour le maintien de ses droits.
En U2<, Henri, roi d'Angleterre, avait quitté le continent pour lever une armée de 30,000 archers ou hommes d'armes. D'un côté , Paris restait calme sous le commandement de son oncle le duc d'Exeter, d'un autre côté, il avait confié le commandement de son armée à son jeune frère le duc de
(1) Mgr Freppel, évéque d'Angers, lettre pastorale» 30 novembre 1870.
(2) Celle de France et celle de Rome.
iEAlH II, DIX-HUITIÈME SEIGNEUR. 20d
Clarence , qui cherchait avidement Toccasion de se rendre digne par quelque acte extraordinaire d'un pareil honneur.
Le duc rassembla ses troupes et vint mettre le siège devant Angers, dont la prise pouvait donner aux Anglais la complète possession du Poitou , de la Touraine et de TOrléanais. Lafayette, Narbonne et Ventadour s'étant réunis avec les Écossais, nouvellement arrivés sous la conduite du comte de Bukan » formèrent une armée assez considérable pour tenter de faire lever le siège de la principale ville d'Anjou. Us s'avancèrent jusqu'à Baugé, (1) ville située entre la Loire et le Loir, et envoyèrent un défi au prince anglais qui, emporté par son impétuosité, décampa et opéra une marche forcée, espérant surprendre l'armée française. Malgré leur courage , les Anglais furent vaincus et le duc de Clarence tué après avoir vaillamment combattu. (2)
Le lendemain au point du jour, au nombre de 4,000, les archers et gens de pied , qui attendaient le résultat de la bataille, furent avertis de la défaite et de la mort de leur prince ; ils levèrent le camp et effectuèrent leur retraite
(1) 11 y a deux Baugé en Anjou, situés à un kilomètre l'un de Tantre, Baugé-le-Vieil, célèbre par la défaite du duc de Clarence, et Baugé, que Bourdigné appelle Baugé-le-Jeune. C'est eelui-ci qui a pris le dessus. Baugé avait été donnée par engagement senlement, ainsi qu'Angers à Guillaume des Roches et fit retour à la couronne après sa mort.
Baugé est appelé en latin Balgiacum , Baugiacum , Baugeium et Baugium, Nous avons dit que Baugé avait été bftti par Foulques-Nerra , comte d'Anjou.
(2) Jareoal des Ursins, p. 399, et le Héraut Berry, p. 441, disent que les anglais passèrent le Loir vers La Flèche, située au Nord-Est de Baugé et au -Nord-Ouest du Lode.
Une pièce qui existait au château de Gallerande fd'après Burbure), disait : « qu'au corn-
< mencement de ce siècle (1400), le seigneur de Glermont passa avec sa famille et ses meilc leurs effets à sa terre de Montrevault, proche Angers, qu'il confia la garde de son châ-
< teau de Gallerande à Guillaume Grugelin, qui abandonna lâchement son poste aux
< Anglais sans s'être défendu. Ensuite le même château fut repris sur les Anglais par les « troupes du roi qui y mirent le feu. »
11 est probable que dans le même temps le château de La Flèche subit le même sort ; mais au moment de la bataille de Baugé, les Anglais ne possédaient certainement plus cette place, qui leur aurait servi, au moins momentanément, de retraite dans leur fuite précipitée.
Au reste, dans les années 1417 ou 1418, les domaines de Jean II, duc d'Alençon et seigneur de La Flèche, furent souvent ravagés et ses places devinrent la proie de l'ennemi.
Boordigné dit (t. II, Bataille de Baugé, ^Z mars 1431} : « Les archers et gens de pied c angloys demourez à Beaufort, attendant le retour de leur gendarmerie, furent advertiz
< de leur malle fortune. Parquoy hactivement délogèrent et tirèrent vers La Flèche et pas-
< sèrent la rivière du Loyr sur un pont de bateaulz qu'ils firent en grant hâtte , puis pret nant chascan une croix blanche , feignant estre François passèrent le pays du Maine et « entrèrent en Normandie et ainsi se sauvèrent des angevins qui leur donnoirent la
< chasse. »
Le souvenir de ce combat n'est pas encore éteint. Les paysans du Vieil-Baugé montrent encore une pierre sur laquelle ils prétendent voir la trace d'un pas qu'un cheval anglais avait imprimé dans sa fuite : et non loin de 1& se trouve une ferme appelée la Bataille.
240 LA FLèCHS 8T SES SEIGNEURS.
en échappant aux comtes de Buchan et de Wigton, qui les attendaient pour les écraser aux environs du Lude et à leur passage du Loir. Ils trompèrent leurs calculs et passèrent d'un autre côté. D'après Bourdigné , ils se dirigèrent sur La Flèclie «t passèrent la rivière sur un pont de bateaux qu'ils firent en grande hâte. Ils remontèrent alors sur le Mans. Les habitants de cette province tenaient pour le dauphin. Pour couper la retraite aux ennemis, ils avaient détruit le pont de THuisne. Prévoyant cet obstacle, les Anglais avaient pris les couleurs du dauphin en plaçant une croix blanche sor leurs vêtements.
Ils se donnèrent aux habitants pour des écossais à la solde du dauphin. Ik les invitèrent donc à reconstruire hâtivement le pont, leur annonçant la prochaine arrivée des Français vainqueurs.
Aussitôt que le pont fut rétabli, ou plutôt que le passage en fut possible, ils le traversèrent : puis l'ayant détruit de nouveau , et s'étant mis à l'abri de toute poursuite, ils gagnèrent la Normandie, après avoir mis la ville dn Mans  feu et & sang. Instruits de ces faits , les of&ciers du dauphin arrivèrent en toute h&te , mais il était trop tard.
Cette même année U24 , le duc Jean II fut marié à Blois à Jeanne d'Orléans, fille de Louis, duc d'Orléans, encore prisonnier en Angleterre par suite de la bataille d'Azincourt.
Ce prince né en i409 n'avait encore que treize ans et venait de commencer ses premières armes ; car au mois de décembre, il avait aidé le comte d'Aumale à reprendre le château de Ballon et à débloquer La Ferté-Fresnel investi par les Anglais.
Jeanne d'Orléans mourut sans enfants le i 9 mai i 432 , vivement regrettée par le duc d'Alençon , qui ne pouvait pas oublier tout le dévouement dont cette remarquable princesse lui avait donné tant de preuves.
Après la bataille de Baugé , Henri d'Angleterre repassa la mer et reprit les hostilités; mais, atteint d'une maladie mortelle, il succomba à Vincennes le 34 août ^ 422.
Charles VI descendait presqu'en même temps dans la tombe, et lorsque, devant le cercueil du roi de France , le héraut cria suivant l'usage — Vive Benridt Lancastre, roi de France et d'Angleterre! — Ce cri ne trouva pas d'écho dans le royaume dont le mot d'ordre était : « Mort à l'Anglais. »
Né le 6 décembre i 424 , Henri VI n'avait que quelques mois au moment de la mort prématurée de son père. Le duc de Bedfort , régent , continuait à diriger les affaires de France. Dans cette terrible guerre, Charles VII est accablé de tous côtés. Les ducs de Bretagne et de Bourgogne viennent grossir les rangs des ennemis. La bataille de Crevant près d'Auxerre est perdue , ainsi que celle de Verneuil en 4 424 où nous retrouvons en première ligne le duc d'Alençon. Le duc de Bedfort assiégeait en personne la ville j^ *Wry, en Normandie, et le gouverneur avait consenti à lui rendre la place,
JEAN II, DIX-HUITIÈME SEIGNEUR. 2i1
s'il nétait pas secouru par Charles VII avant le temps fixé. L'armée française , envoyée par le roi, arriva deux jours avant et ne pouvant forcer Tennemi dans son camp retranché , se rabattit sur Verneuil , ville du Perche peu éloignée d'Ivry. Verneuil croyant les Français victorieux se rendit à eux pendant que d'un autre côté Ivry, voyant qu'elle était abandonnée, se livra aux Anglais. Le régent voulut reprendre Verneuil et rencontra l'armée française près de cette ville. Le choc fut terrible. Les royalistes attaquèrent les Anglais avec fureur, firent des prodiges de valeur, mais furent encore vaincus, par suite du môme défaut de réflexion, d'ordre , d'intelligence guerrière et surtout de subordination. Cinq mille hommes restèrent sur le champ de bataille, parmi lesquels une partie des chefs. Couvert de blessures, le jeune duc d'Alençon fut fait prisonnier ainsi que son oncle le bâtard. Il eut été tué , si celui-ci et le seigneur de Saint-Pierre , appelé le borgne Biosset, ne se fussent jetés sur lui en criant à haute voix : Alençon, Alençon !
En ce moment, la France paraissait irrévocablement perdue pour Charles, que , par ironie , ses ennemis appelaient le roi de Bourges.
Mannoury dit que le duc d'Alençon put moyennant rançon recouvrer sa liberté en U26; cependant nous voyons que cette môme année il refusa bien noblement l'offre que lui fit le duc de Bedfort de la lui rendre. Celuici étant en conférence à Dourlens avec le duc de Bourgogne, fut avec ce prince jusqu'au Crotoy où le duc d'Alençon était retenu prisonnier. Le duc de Bedfort osa lui proposer de le mettre en liberté et de lui restituer toutes ses possessions, s'il voulait faire serment au roi d'Angleterre et jurer la paix de Troyes, ajoutant qu'un refus rendrait sa position plus que dange* reuse : t Non , répondit fièrement le duc d'Alençon , je serai ferme en mon € propos de non en toute ma vie de faire serment contre mon souverain et € droicturier seigneur Charles , roi de France. »
Comme nous retrouvons ce prince auprès de Charles VII en U29, (i)
(1) En effet, le duc d'Alençon se trouvait & Tassant qui fat donné à Paris da haut des * hauteurs de la butte Saint-Roch, près le marché aux pourceaux, le 8 septembre 1429. Voici en quels termes un mémoire du temps rend compte des faits :
« Vint le roi (Charles VII} aux champs près la porte Saint-Honoré , sur une manière do « botte ou montagne qu'on nommait le Marché-aux-Pourccaux , on y fit placer plusieurs c canons ou couleuvrines... Jeanne la Pucelle, elle dit qu'elle voulait assaiUir la ville : elle « n'était pas bien informée de l'eau qui était dans les fossés. (Celte partie des fossés était « où est aujourd'hui la place du Théâtre-Français et la première section de la rue Richec tien, et où étaient, il y a peu d'années, les rues Traversière et du Rempart.) Avec une € lance elle sonda l'eau qui était bien profonde ; ce quoi faisant, elle eut d'un trait d'arba-
< lèt'.* les deux cuisses percées, ou du moins l'une. Mais n'onobstant, elle ne voulait en c partir et faisait apporter des fagots et du bois dans une autre partie du fossé dans l'espoir
< de passer jusqu'au mur (endroit où était la rue du Rempart) Enfin , depuis qu'il fut c naît, elle fut envoyée quérir plusieurs fois, mais elle ne voulait partir et se retirer en « aucune manière ; il fallut que le duc d'Alençon Tallât quérir et la ramenât lui-même. Klle c voulut recommencer l'attaque le lendemain ; mais Charles VII n'y consentit pas. »
C'était bien le lieu où devait s'élever la statue de l'héroïne.
Si 2 LA FLÈCHE ET SES SEIGNEURS.
nous pensons qu'il reprît sa liberté vers cette époque. Sa femme Jeanne d'Orléans dut non seulement engager tous ses diamants , mais encore aliéner beaucoup d'immeubles, entre autres le fief et Tétang de la Motte-Alain et des vignes situées dans la commune de la Bazoge, dont les moines de Bellebranche firent l'acquisition pour la somme 300,000 écus d'or. Le roi suppléa à cette vente par un don de U,000 livres et un autre de 40,000.
Le duc dut faire en outre la vente et l'aliénation de sa ville de Fougères dont il avait hérité de Marie de Bretagne sa mère, laquelle ville fut rendue au duc de cette province.
Le duc d'Alençon put rejoindre le roi à Chinon. Ce prince lui promit de le récompenser amplement des services signalés qu'il lui avait rendus.
« Pour ce regard là, cette promesse, dit Mannoury, fut prise par le due « pour argent comptant et luy tint lieu di payment; car il n'en eut jamais « autre récompense..,. » De là les fautes graves commises un peu plus tard par le duc.
Il se trouva à la première entrevue de Charles VII avec Jeanne d'Arc, ne quitta plus l'armée et accompagna toujours la Pucelle sur le champ de bataille.
Nous le voyons combattant auprès d'elle à la bataille de Patay où , naguëres , tombaient encore les plus nobles défenseurs de la France. Les Anglais commençaient à être terriflés par les succès de leurs adversaires conduits par cette jeune fille subitement suscitée par le ciel. Bedfort était consterné. La noblesse française habitant les contrées conquises par l'anglais se montrait très-peu disposée à le suivre désormais.
Le duc de Richement , Artus de Bretagne , fatigué de son inaction se présenta pour offrir ses services au roi. Charles VII ordonna au duc d'Alençon de ne pas le recevoir : c'était, du reste, l'avis de Jeanne; mais les autres seigneurs l'engagèrent à ne pas refuser ce secours important.
Le connétable de Richement, le duc d'Alençon et autres généraux se décidèrent à poursuivre à outrance la petite armée de Bedfort, avec laquelle Talbot se retirait sur la Beauce par le chemin de Yenviile (lanville, patrie de Colardeau). Talbot était incertain sur la route qu'il suivrait, quand il trouva devant lui l'avant-garde de l'armée française que conduisait le maréchal de Boussac , La Hire et Xaintrailles. Le corps de bataille suivait de près commandé par le duc d'Alençon , le bâtard d'Orléans et le maréchal de Rieux. Jeanne , interrogée sur l'issue du combat, répondit que les Français auraient besoin de bons éperons : « Serait-ce pour fuir, répondit vivement « le duc d'Alençon ? — Non, messire , répondit-elle , mais pour poursuivre. € Fussent-ils rendus aux nues , il faut combattre les Anglais. »
Deux mille cinq cents d'entre eux restèrent sur le champ de bataille et 4200 faits prisonniers. On trouva dans le château de Yenviile, qui se rendit, les bagages et l'artillerie des ennemis.
Le duc d'AIençon , à la tête de 6,000 hommes , vint assiéger largeau sur la Loire , où le comte de SufTolk et ses deux frères Guillaume et Jean Poil s'étaient enfermés avec 4,200 gens d'armes. Les Français se rendirent d'abord maîtres des faubourgs. On dressa des batteries et en peu de jours la brèche fut praticable. Les assiégés offrirent de se rendre sous quinze jours. Cette capitulation à terme leur fut refusée. Les troupes se disposèrent à monter à l'assaut. L^, Hire qui parlementait encore avec Suffolk , re(}ut Tordre de se retirer.
On approcha des remparts : « Avant gentil dttCy dit la Pucelle au duc d'Alençon. » Il assura qu'au plus fort de l'action , cette héroïne lui disait : « Ne
< craign'iz rien, ne savez-vom pas la promesse qm j'ai faite à la duchesse
< votre épous5 de vous ramener sain et sauf. » (Déposition du duc d'Alençon). Sur les instances réitérées de la Pucelle, le roi se décida enfin à prendre
la route de Reims; c'était un projet hardi, mais la Providence y pourvut.
Seulement, la Trémouille voulait exclure le connétable de ce voyage. Mais Jeanne, le duc d'Alençon et une partie des chefs qui avaient combattu à Patay, parvinrent à faire revenir le roi des préventions que son favori lui avait suggérées contre le premier officier de la couronne.
Après bien des combats, toujours suivis de succès , Charles VU entra k Reims où il fut couronné. C'était en U29. Dans cette cérémonie , le duc d'Alençon fut un des princes qui remplirent les fonctions attribuées aux pairs laïques.
Charles VII fut armé chevalier par le duc d'Alençon, qui, malgré son jeune &ge , avait déjà un grand renom de guerre. D'autres auteurs disent que ce fut, au contraire, le duc d'Alençon qui reçut cette dignité du roi lui-même.
Jeanne était présente au sacre , tenant sa bannière à la main.
En 4434, une cause légère devint un casus bôlli entre le duc d'Alençon et son oncle le duc de Bretagne, qui, détenteur d'une somme de 3,000 livres, faisant partie de la dot de sa sœur, ne voulait pas s'en dessaisir. Le duc d'Alençon réussit à faire arrêter et conduire prisonnier dans son château de La Flèclie Malestroit, grand chancelier de Bretagne. (4) Puis ne l'y trouvant pas encore assez gardé, il le lit conduire à Pouancé. Le duc d'Alençon eut recours au roi et en obtint du secours par le conseil de la
:l) Manoonry dit qao co fut Vévéque de NanieM, qui se trouvait dans la maison de Malestroit, et que le duc d'Alençon venu dans celte ville à Toccasion du mariage du duc de Montfort avec Zélande , fille du roi de Sicile , fit prisonnier et conduire à La Flèche. Le duc d'Alençon comptait sur Tintervention du roi , qui lui manqua. Ne trouvant pas alors son prisonnier suffisamment gardé à La Flèche , il le fit conduire à Pouancé.
Le duc de Bretagne fit assiéger Pouancé par des troupes bretonnes et anglaises sons le commandement des comtes de Viliy et Fastel. De plus, il manda son oncle le connétable de Richement i son aide : celui-ci se mit à regret contre son neveu et envoya i sa place poar commander Guillaume de Saint-Aubin, avec mission secrète d'arriver à un accord. Prévenu, le duc envoya son maréchal de Loré, et Tévéque de Nantes fut délivré moyennant promesse de paiement.
Trémouille contre les troupes anglaises et bretonnes que le duc de Bretagne avait envoyées contre lui.
Le connétable toujours en opposition avec la Trémouille prit le parti de son frère et vint presser les attaques de la place où la duchesse d'Alençon était renfermée avec toute sa famille. Richemont réfléchissant enfin que cette guerre particulière allait faire triompher les ennemis en les unissant d'intérêt avec le duc de Bretagne, se porta médiateur entre les deux ducs. Les efforts inutiles que celui d'Alençon avait tentés pour faire lever le siège de Pouancé l'engagèrent à profiter de cett« intervention pour terminer une querelle légèrement suscitée.
Burbure dit que la reine de Sicile intervint aussi dans ce traité d'accord, signé le 49 février i 431, et dont les conditions étaient que le chancelier serait mis en liberté et déchargé de tous les engagements qu'il pourrait avoir pris dans sa prison, que la ville de la Guerche serait remise entre les mains du duc de Bretagne et que les prisonniers faits de part et d'autre seraient délivrés sans rançon.
Ainsi sur un point historique, relativement peu important, trois avis différents.
De 4431 à 4439, nous voyons le duc d'Alençon constamment à l'armée du roi et le servant en toutes occasions, soit par lui-môme, soit par son intrépide et brave maréchal de Loi é. Et on doit lui en tenir d'autant plus compte qu'en 4432, malgré la gloire que ce prince avait acquise au service du roi, ses ennemis de Cour lui firent préférer le comte de Vendôme pour la dignité de lieutenant-général de sa majesté. Jean II dissimula son chagrin et quoique son zèle ne parut pas alors ralenti, néanmoins un premier germe de colère et de désir de vengeance s'implaifta dans son cœur. Aussi, de 4439 à 4440, le duc d'Alençon commença à dévier de la ligne droite. De concert avec le duc de Bourbon, il aigrit le dauphin contre son père et l'aida à former ce parti appelé Ligue du bien public ou Prctguerie, Cette révolte prit son nom de la ville de Prague, fameuse alors dans toute l'Europe par les désordres, dont ses habitants, hussites en grande partie , l'avaient rendue le théâtre. Alexandre, bâtard de Bourbon , le principal instigateur, Charles I^^ et Louis de Bourbon , la Trémouille , ancien favori du roi , et Dunois faisaient partie des rebelles. Le prétexte de l'insurrection était le bien public ; le motit ^rincif ol l'ambition. On devait s'emparer du roi et proclamer à sa place Louis XI , dont les mauvais instincts commençaient à apparaître. L'entreprise, mal conduite , échoua après une prise d'armes non suivie d'effusion de sang; six mois suffirent pour y mettre fin, et Alexandre, bâtard de Bourbon, paya pour tous. (4)
(1) Déclaration de Charles VII, donoéc à Guëret le 3 mai 1440.
« Charles, par la grflco de Dieu, etc., comme naguères par nos autres lettres, noas « ayons mandé et fait scavoir certaines entreprises faites par nos cousins , les does de
JEAN n, OU-HUITliME SEIGNEUR. 245
Louis naturellement présomptueux et enivré par des éloges d'autant plus dangereux qu'il les méritait en partie, se crut en droit et capable de faire opposition à son père et se retira à Niort. En U40 , cette retraite du dauphin remplit la Cour de divisions.... Son caractère altier, ce qu'on pouvait en découvrir malgré le voile d'astuce dont il le couvrait déjà, la crainte de ses vengeances, quand il porterait la couronne, lui faisaient, sinon des amis , au moins des partisans. Chacun , enfin , se déterminait suivant ses espérances et ses craintes. Le duc d'Alençon fit son accord avec Charles VU et se retira chez lui. Tous s'empressèrent alors d'implorer la clémence du roi, qui, voyant les Anglais profiter de ces dissenssions , fit grâce aux rebelles.
Le duc d'Orléans renouvelait tous les ans ses instances auprès du roi d'Angleterre et de son conseil pour obtenir sa liberté. L'élargissement du duc fut convenu à cette époque, U40, moyennant la rançon de 420 mille écus, à laquelle toute la nation s'empressa de contribuer. Le duc d'Alençon, à ce sujet , taxa les habitants de La Flèche suivant la valeur des fiefs qu'ils tenaient de lui.
En 4437, ce prince, veuf de Jeanne d'Orléans depuis 4432, avait épousé Marie d'Armagnac , fille ainée de Jean IV, comte d'Armagnac, et d'Isabelle de Xavarre, dont il eut René d'Alençon qui lui succéda, et plusieurs autres enfants.
Les différents du roi avec le comte d'Armagnac, qui s'était emparé du comté de Comminges, aigrirent encore le coeur de son gendre le duc d'Alençon. Cependant il servait toujours activement son souverain.
Notre duc qu'on appelait le Beau, avait des habitudes magnifiques. Plus que chez tout autre prince , sa Cour était tenue sur un pied vraiment royal.
€ Boorbon et d*Aleaçoo, et comte de Vendôme, et autres lears complices et adhéreots, an
* préjudice de oous et de noire seigneurie , sous ombre de notre fils le Dauphin , lequel, qui est
< encore en jeune âge, comme chacun scait, par exhortomens et séductions, ils ont pris et « fait joindre avec eux en le voulant élever au gouvernement et régence par dessus nous , e etc., etc. »
£o 1441 , le pays n'était pas encore délivré des anglais, et la charte suivante prouve qae La Flèche était frontière de guerre et qu'on ne pouvait pas circuler avec sécurité dans notre vallon.
« Lettres patentes obtenues du roi Charles VII par Philippe du Bellay, religieuse de
< Notre-Dame dWngcrs et prieure de Saint-Christophe de Mareil, contre Guillaume Char-
< p^ntier, curé de Mareil, qui la troublait dans sa jouissance des deux tiers do la dlmo de t la paroisse de Pringé, h laquelle elle disait avoir droit comme dépendant do l'ancienne « fondation et dotation de son prieuré placé sous la sauvegarde et la protection de sa ma-
* jcsté. La connaissance de ce débat est renvoyée au Bailli de La Flèche, lequel est invité c à faire droit à la complainte de la prieure de Mareil. Il résulte de cette pièce et d*un acte
* de procédure qui raccompagne qu'alors les choses rontentieuses étaient en la frontière
< des Anglais , anciens ennemis du royaume, de même que ce lUu de La Flèche, qui était f aussi frontière' de guerre , et où < on n*osaU honnemeni aller sans sauf-conduit en seureté c ici Anglais. » — (LeUres patentes données à Saumur, le 30 décembre 1441. — Bilard, archives du Mans.)
846 LA FLiCHE ET SES SEIGNEURS.
il y avait réuni, dil Mannoury — vingt quatre chantres des plus excellents de leur temps, tous habillez et vestus de sa livrée et mime parure et nourris en sa maison, lesquels chantoient cha,quejour la sainte messj devant luy. — Ses écuries étaient toujours garnies de chevaux de prix et autres roussins et courtaud pour son service et celui de la duchesse. On y voyait vingtquatre hacquenées blanches enharnachées de même parure fort superbement, et un certain nombre de chevaux de litière et de chan*ette. Ses équipages de chasse étaient les plus réputés de France et constamment tenus en haleine, que le prince fut à Alençon ou en guerre.
Le duc portait pour devise Loyaument. On la lisait inscrite dans la plupart des appartements de ses châteaux et particulièrement au-dessus de la porte de celui d'Argentan.
Les services signalés quMl avait rendus à la France pendant cette guerre terrible et implacable contre les Anglais envahisseurs et possesseurs de la plus grande partie du territoire, donnaient à cette devise un éclat tout particulier. Il était bien d'ailleurs de cette race des Valois qui créa le brillant de la civilisation française et contribua puissamment, dit un auteur moderne, à fonder cette suprématie en fait d'élégance et de goût qui ne devait plus nous être enlevée. A partir de Philippe de Valois, la Cour de France devint le centre le plus brillant du monde.... Il est bien permis de regretter qu'à tant de qualités séduisantes, ils n'aient pas joint un peu de gravité et de raison ; car l'art véritable ne va pas sans une solide culture du jugement...
Ce fut donc le jugement qui manqua à Jean II , duc d'Alençon- Valois. La première partie de sa carrière est remplie d'actes chevaleresques. La guerre finie , il dominait tous ses contemporains non-seulement comme premier prince du sang, mais bien mieux encore par la gloire qu'il avait acquise.
Il ne devait rien à la couronne ; par ses actes il en était pour ainsi dire le créancier. Il nous semble donc que plus elle se montrait ingrate et oublieuse , plus sa gloire grandissait. Il était d'ailleurs assez jeune encore pour attendre dans le repos d'une vie luxueuse et facile la fin du règne de Charles VII , ce roi auquel en dépit de son indifférence, la fortune avait donné à la fois des ennemis puissants et de vaillants défenseurs, sans qu'il semblât avoir part aux événements comme chef, si ce n'est comme guerrier. Il avait tenu le dauphin sur les fonts du baptême ; ce prince avait rencontré dans Jean II un des plus puissants adhérents au moment de cette Ligue du bien public : tout devait donc être pleinement réparé â l'avènement de Louis XI, qui n'oubliait pas plus les services que les injures.
« Mais, dit Mannoury, comme les rivières douces vont mourir dans la « mer salée, de même les douceurs de la vie passée de ce duc se terminèc rent dans des douleurs amères. »
Le duc d'Alençon attendit trois années avant de réclamer directement Teffet des promesses du roi. II se rendit alors à la Cour et lui exposa qu'il ne demandait aucune récompense pour les services rendus , mais, seulement une indemnité convenable venant compenser pour lui et sa famille les aliénations de biens causées par les résultats des guerres alors terminées.
Le roi promit encore, mais soit impossibilité, soit intrigues de son entourage, ce prince ne tint pas sa parole, et, de plus , gêné par la présence de Jean à la Cour, il le traita assez froidement pour que le duc revint à Alençon dans un état d'irritation qui allait bientôt Tentrainer dans la voie la plus funeste.
Cependant il renouvela ses tentatives , mais toujours inutilement : ses ennemis furent plus forts que lui.
Duclos , dans son Histoire de Louis XI, porte sur le duc d'Alençon un jugement qui nous paraît trop sévère : « il n'avait, dit-il, rien de recomf mandable en sa qualité de prince du sang qu'il regardait comme un titre € d'impunité ; c'était un esprit borné et inquiet, qui ignorait également les f devoirs et les avantages de son rang. Il n'avait jamais compris que les € princes n'ont d'autre parti à prendre que de s'attacher au roi et qu'ils € sont indécemment ailleurs qu'à la Cour. Il courait au premier bruit de € révolte et cherchait à former un parti où son nom pouvait être utile, c mais dont il ne devait jamais rien attendre. »
Duclos ne tient aucun compte au duc d'Alençon de ce que jusqu'à cette époque, il n'avait manqué sur aucun point aux obligations de sa devise :