LOYAUMENT
S'il avait fait partie de la Ligue du bien public, c'était en compagnie du dauphin, des princes et des grands officiers de France : c'était un acte collectif. Il ne devint traître par dépit qu'a 45 ans. Il avait les qualités et les défauts de sa race , et nous l'avons dit , son manque de jugement le fit succomber fatalement aux suggestions de son entourage. Il avait principalement confiance dans un religieux de l'Ordre des Jacobins d'Argentan, dans M* Thomas Gillet, de Domfront, son aumônier ordinaire, et dans un troisième nommé Edmond Caillot. Voyant leur maître plongé dans la plus noire mélancolie, ils discutèrent avec lui sur le refus du roi de lui accorder la récompense ou au moins la compensation qui lui était due et l'engagèrent à la prendre lui-môme en s'unissant aux Anglais et se servant d'eux pour récupérer ce qu'il avait perdu. Ajoutèrent-ils, comme le prétend Mannoury, que ce qu'il éprouvait n'était que la juste punition qu'il avait encourue pour avoir contribué à arracher au roi d'Angleterre la possession de la Normandie, qui lui appartenait au titre d'héritage paternel et comme descendant de Guillaume le Bâtard , duc et souverain de cette importante province.
Quoi qu'il en soit, il envoya Gillet, son confesseur, auprès du roi d'Angleterre, qui, paraissant vivement étonné de l'ingratitude montrée par Charles VII à l'égard du prince le plus rapproché du trône par le sang, ac-
cepta avec empressement les offres de Jean II, lui promettant en foy d^ roy et sur sa couronne que s'il 'oouloit se rangsr de son parti, qu'assurément il pouvoit se promettre de luy tout et tel wntentement et mime ses successeurs qu'ils en pouvoient espérer.
Gillet revint avec cette réponse sur laquelle le duc Jean devait compter. Néanmoins, combattu et agité , soucieux dans un moment de son honneur qui ne lui permettait pas de combattre contre son roi et sa patrie , dans un autre laissant le chemin libre à son ressentiment et s'imaginant qu'on Taccuserait de lâcheté s'il laissait son injure sans vengeance, il ne décidait rien. Ses confidents revinrent à la charge et s'unissant à Jacques Hay et à Honcinton , hérauts anglais , lui persuadèrent que le roi Charles VII le voyant engagé dans une pareille voie, n'hésiterait pas à faire droit à sa plainte. Ce nouvel argument leur donna gain de cause sur ce malheureux prince qui, sur le conseil de Gillet, inquiet au fond des suites de cette affaire et ne voulant pas retourner lui-même en Angleterre, y envoya un de ses parents, infirme et boiteux des deux hanches, né à Baugé, près de Domfront et nommé Pierre Fortin, autrement Tortefilleur.
Pierre Fortin reçut quelqu'argent pour ce voyage, mais jugeant qu'il pouvait recevoir des deux mains en traiiissant son seigneur, il changea de route et se rendit auprès du roi de France pour lui remettre en main toutes les pièces qui incriminaient Jean II.
Fortin était-il d'accord avec Gillet, (\) comme le pensent quelques écrivains, c'est possible; maisMannoury n'accuse que le premier. Les dépêches renfermées dans un bâton creux furent reçues par Charles VII et ouvertes en plein conseil. Il y fut résolu immédiatement que l'on s'assurerait de la personne du duc et des places qu'il possédait en Normandie.
Le duc fut arrêté en mai U56 par le comte de Dunois, assisté de Pierre de Brezé, grand sénéchal de Normandie, de Jean Le Boursier, général des finances, de Guillaume Coussinet, bailli de Rouen, et d*Odet d'Âydte, bailli du Cotentin. Plusieurs de ses domestiques ou gens compromis dans cette grave accusation, tels qu'Edmond Gallet, Gilles Berthelot, Pierre Fortin , Jean Ferneu, Thomas Gillet et autres , eurent le môme sort.
Tous furent interrogés, ainsi que le duc, en juillet et en décembre U59, par Edmond Boursier, maitre des requêtes, assisté par deux conseillers de la Cour et par Jean de Longueil , lieutenant civil de la prévôté de Paris.
De ces procédures et interrogatoires, les desseins du duc d'Alençon ressortirent de la manière la plus manifeste. Il projetait de faire entrer les An-
(1) Thomas Gillet, dit un historien, prêtre de Doinfront en Passai et aamônier de Jean II, dac d'AlençoD, 8*acquit une triste célébrité par son habileté et son goût pour rintrigue.
glais en Normandie en favorisant leur descente. On connut le nombre de personnes qu'il avait envoyées à Londres pour s'entendre avec le roi d'Angleterre , et l'importance du secours qu'il devait lui fournir à son arrivée en France soit en hommes d'armes soit en en artillerie , et combien d'argent il devait recevoir de son côté. On sut, en outre, qu'il avait stipulé deux mariages, l'un d'une de ses filles avec le flis aîné du duc d'York, l'autre de son fils avec la fille du môme prince.
Le dauphin , le duc de Bourgogne et le comte d'Armagnac ne furent pas incriminés dans ce procès.
Les instructions étant terminées et la culpabilité de ce malheureux duc parfaitement établie, le roi, par lettres patentes du 23 mai i460, ordonna que la Cour du Parlement se tiendrait à Montargis. Puis, en raison de la peste qui sévissait aux environs à Orléans et h Sully, le roi décida que la Cour se transporterait à Vendôme pour ouvrir ses séances le 42 août.
Le roi s'y trouva au jour désigné ; il y tint sa Cour composée de pairs , de princes et de seigneurs. Il ne se trouva pas de pairs temporels. Mais, de sonaotorité, le roi constitua pairs pour assister au jugement le duc de Bourbon , les comtes de la Marche , de Foix et d'Eu.
En présense du roi, Jean Lorfévre, président du Luxembourg, l'un des procureurs du duc de Bourgogne , plaida le 42 septembre U58 en faveur du duc. Il demanda sa grâce au nom de son maître en s'appuyant sur quatre considérations principales : 4« La grandeur de sa majesté , image sur la terre de la divinité ; 2° La pai-enté si rapprochée entre elle et l'accusé ; 3o Ses services personnels et ceux de ses pères et aïeux ; 4° le caractère simple et négligent du duc.
A ces quatre considérations, l'évoque de Coutances répondit négativement an nom du roi , en exposant que c'étaient ces mômes considérations qui devaient maintenir le duc dans la ligne du devoir et de la fidélité envers son roi.
Noos devons remarquer que le duc de Bourgogne ne comparut pas et n'obéit pas à l'assignation qui lui fut adressée , comme pair, pour se trouver à Vendôme, parce que, par le traité d'Arras, il ne pouvait être contraint à se rendre à aucune assemblée, si ce n'était pas de son plein gré.
La duchesse d'Alençon présenta plusieurs requêtes au roi en son nom et en celui de ses enfants.
Enfin le 8 octobre, Juvénal des Ursins, archevêque et duc de Reims, premier pair de France , adressa au roi un long discoui's en concluant qu'il plût à sa majesté de faire grâce de la vie au duc après sa condamnation à mort et de transmettre ses biens à sa femme et à ses enfants.
Les conclusions furent prises dans ce sens, et cet arrêt, rendu le 40 octobre 4458, fut prononcé en séance royale, le duc d'Alençon y étant présent, assis sur une escabelle basse au milieu du parquet. Il lui avait été notifié
d'avance dans sa prison par maître Elie de Torrettes, Tun des présidenU de la Cour, par maîtres Jean le Boulanger, conseiller, Jean Bureau , trésorier, et autres membres du grand conseil du roi.
L'arrôt déclare que le duc est reconnu criminel de lèze-majesté et comme tel privé de l'honneur et de la dignité de pair de France, condamné à la peine de mort et à la confiscation de tous ses biens. Néanmoins , le roi se réserve d'ordonner sur le tout à son bon plaisir, qu'il déclare à l'instant devant la Cour être tel : que l'exécution du duc sera retardée jusqu'à ce qu'il en décide à cet égard , que ses biens seront remis aux mains de sa femme et de ses enfants , que le roi gardera l'artillerie et autres articles de guerre , retiendra Domfront et Verneuil avec appartenances et dépendances de ce moment unies au domaine royal, — ensemble le surplus des terres et seigneuries appartenant au duché d'Alençon , et les actions qui pouvaient appartenir audit duc à cause de son duché, tant en possession, propriété qu'autrement et tous autres droits et seigneuries qui font partie de la couronne et apanage de France , sauf le comté du Perche. Se réserve aussi le roi la seigneurie de Semblancay en Touraine et les péages du pont de Tours, ainsi que la foi et hommage sur Nogent-le-Rotrou qui appartenait au duc à cause du comté du Perche. Pour les autres biens , le roi les laisse à ses enfants, le comté du Perche à son fils René, mais sans prérogative de pairie.
Le duc d'Alençon fut alors conduit au château de Loches sous la garde de Guillaume de Ricarville, gouverneur et maître d'hôtel du roi. Ce prince laissa une instruction très-sévère relative à la garde du prisonnier.
Le 22 juillet U61, Charles VU mourait à Mun-sur-Yèvre, après un règne glorieux et agité, regretté de ses sujets et respecté de ses ennemis.
Parmi les pairs laïcs, assistant au couronnement de Louis XI, le 13 août U6!, nous ne voyons pas apparaître le duc d'Alençon, qui était encore en prison , ou au moins trop encore sous le coup de sa condamnation pour apparaître au premier rang au milieu des soutiens naturels de la couronne de France. (1 )
Un des premiers actes royaux de Louis XI fut de lui rendre la liberté. Il n'avait pas oublié que ce prince l'avait tenu sur les fonts baptismaux; et à ce titre surtout il pouvait user d'indulgence en sa faveur.
Le roi fit grâce aussi au comte d'Armagnac, qui avait été condamné sous le règne précédent, tant pour crime d'Etat que pour un commerce incestueux avec sa sœur.
Mais bientôt nous retrouvons notre seigneur de La Flèche presque toujour agité et jouant pour ainsi dire avec les griffes du tigre.
(l) Hannoury dit que le dac fat rais un liberté le 28 juillet. Louis XI lui tenait compte de Tappui que Jean II lui avait donne pendant la Praguerie.
Le motif de la longanimité de celui qui en montra si peu d'ordinaire pendant le cours de son règne était que si d'un côté il pouvait à la rigueur se montrer ménager du sang royal, d'un autre côté il ne craignait nullement ce duc si braye sur le champ de bataille , mais si inconséquent et servant de montre et de drapeau momentané aux ambitieux et aux traîtres qu'il désignait ainsi aux atteintes du roi, qui paraît s'être servi de son cousin comme d'un appas.
Sur ces entrefaites , les Bretons avaient fait irruption en Basse-Normandie. Comme on ne s'attendait pas à cet acte 'd'hostilité , tout plia d'abord sous l'effort de leurs armes ; et ils s'y regardèrent bientôt comme dans un pays conquis. La complicité du duc d'Alençon était flagrante; toujours ingrat et perfide, il s'était joint au duc de Bretagne et lui avait livré ses places.
Cependant ses troupes ne ménageaient pas Alençon dont ils brûlèrent les faubourgs : ils en persécutèrent les habitants , se livrant à toutes espèces de violences. Lorsque la duchesse et le comte du Perche voulurent s'en plaindre , les Bretons les menacèrent de les chasser de leur ch&teau.
Louis XI s'empressa d'envoyer quelques troupes sous le commandement du maréchal de Loheac et du Bâtard de Bourbon. Une partie des places furent reprises et le roi lui-même vint mettre le siège devant Alençon.
Le comte du Perche, abandonnant la mauvaise cause de son père et jugeant qu'il n'avait rien de mieux à faire que de fléchir le roi par sa soumission , fît part de son dessein aux principaux habitants , qui gagnèrent les autres.
L'entreprise fut conduite avec tant de prudence que les Bretons furent chassés d'Alençon et que les troupes royales y entrèrent sans avoir perdu un seul homme. On rapporte qu'une pierre se détachant de la porte au moment où Louis XI y passait faillit le blesser et déchira sa robe. Ce prince, en témoignage de sa reconnaissance , fit suspendre avec une chaîne de fer la pierre et sa robe dans l'église du Mont-Saint-Michel.
Poussé à bout par les infidélités redoublées de Jean Y, comte d'Armagnac, auquel il avait pardonné plus d'une fois, Louis XI prit la résolution de le punir et fit assiéger Lectoure que le comte défendit et qui y fut tué ; la comtesse , fille du duc d'Alençon , fut traînée après le sac de la ville au château de Buzet. Elle y mourut d'un breuvage qu'on la força d'avaler et qui fit périr l'enfant qu'elle portait dans son sein.
Le roi avait appris , en outre , que le duc d'Alençon traitait secrètement avec le duc de Bourgogne pour le mettre en possession de ses places fortes en Normandie et dans le Maine. Ce marché qui aurait donné à l'ennemi le plus irréconciliable de la couronne, des places fortes et de riches établissements au centre de la France, pouvait entraîner la chute de la Monarchie.
Louis XI , devant un pareil danger, chercha d'abord à diviser ses ennemis et fit une trêve avec le duc de Bretagne, et dans cette môme Irève, il n'avait été fait aucune mention du duc d'Alençon ni du comte d'Armagnac, qui tous deux avaient lassé la clémence du roi et n'avaient pas obtenu de grâce qu'elle ne les^ eut enhardis à commettre un nouveau crime.
Tristan l'Hermite , grand prévôt de France , reçut donc l'ordre de s'assurer de la personne du duc d'Alençon. Tristan s'acquitta sans peine de cette mission , Jean II vivant sans défiance , et ne pensant pas que ses projets fussent découverts.
Louis d'Harcourt , patriarche de Jérusalem , évoque de Bayeux, et autres commissaires , le bailli de Rouen et Jean Jouvelin, correcteur des comptes du roi à Paris, arrivèrent à Alençon le 7 avril U73 pour prendre possession du duché au nom de sa majesté, et le 13 avril ils transmirent à Marie d'Armagnac, femme du duc, l'ordre de sortir de la ville. Elle se retira à Mortagne où elle mourut de chagrin le 25 juillet dans de grands sentiments de piété. Elle fut enterrée dans l'église collégiale de Toussaint. Plusieurs procès-verbaux attestent que des guérisons miraculeuses ont été obtenues par son intercession.
Le duc d'Alençon arrêté , ainsi que nous l'avons dit, le 22 septembre U72 , fut d'abord conduit au château de Loches et de là , en U74 , au Louvre où il fut mis sous la garde du seigneur de la Cholletière.
Le Parlement fut chargé de lui faire son procès. Il avoua en pleine Cour sa crainte que, d'après ses antécédents, le roi, las d'exercer une clémence qui , à force d'être répétée, devenait injurieuse pour la dignité royale et dangereuse pour l'Etat, ne voulut enfin le dépouiller de ses biens et seigneuries, qu'en conséquence il avait eu le dessein d'aller trouver le duc de Bourgogne pour les lui vendre. D'après cet aveu, le Parlement, en présence du chancelier Oriole , condamna le duc à la peine de mort et à la confiscation de toutes ses possesions. Il est à remarquer que la Cour statua elle-même souverainement sans y appeler les pairs de France , le prince ayant perdu ce droit par sa récidive.
L'arrêt, quant à la peine de mort, ne fut pas exécuté. Le roi permit que Jean II restât prisonnier au Louvre sous la garde et responsabilité de Denis Hesselin , élu de Paris, et de Jean de Harlay, chevalier du guet. Quelque temps après , il fut transféré dans la maison de Michel Lailler, (2)
(l) Denis Hesselin était en 1470 , prërdt des marchands , ëcuyer pannetier dn roi.
(3) Le 14 février 1436 , le jour où les Anglais Tenaient de quitter Paris, après une longue possession, Michel LalUer, prévôt des marchands, disait à Messieurs- du corps de ville ces nobles et sages paroles :
« Messieurs de la ville , Dieu a pris en pitié notre beau pays de France. L'anglais est « chassé de nos murs. Mais des désordre$ intérieurs, suite inévitable de la guerre étrao- « gère , ont fait à nostre pôvre et chère cité blessures sans nombre ; il faut faire de la bonne tt et solide besogne, afin de promplement les guérir. L'ancienne prospérité de la ville a
ancien prévôt des marchands et conseiller dès U39 au Parlement. Le duc d'Alençon, ce prince ingrat par caractère, criminel par habitude, inquiet, foctieux, y mourut en U76, à Tâge de 65 ans, et fut inhumé dans Téglise des jacobins de Paris.
De tous les biens de la maison d'Alençon , le roi ne se réserva que les places fortes de Domfront, Pouancé, Sainte-Suzanne et Seez, qu'il réunit au domaine de la couronne. Il céda par contre au comte du Perche la jouissance de Beaumont-le-Roger.
Jean II n'eut que deux enfants de Marie d*Armagnac : René , comte du Perche , qui lui succéda , et Catherine d'Alençon qui épousa le 8 janvier 1464 F. de Laval. Il eut plusieurs enfants naturels, entre autres Jeanne qu'il maria à Guy de Maumont, dont la fille Anne épousa Béraud Stuart, écossais. De ce mariage naquit Anne Stuart qui épousa son cousin Robert Stuart , sieur d'Aubigny, devenu maréchal de France sous François I«^
« disparo. Nos Toisins tottrient narquotsenient du profit quMls font de nos fautes et péchés. « Plus de commerce. Les droits qu'on payait aux ponts de Charenton et de Mantes ont di- « mjnné de moitié : l'industrie , qui faisait vivre à Paris vingt mille ouvriers , cette indus- ■ trie s'est envolée dans les Flandres ou en pays italiens. Nous lui faisons peur par nos « divisions, eux la cajolent pour la retenir.... Les tributs que l'ennemi nous a enlevés par • la force , il faut qu'il les paye à son tour à notre industrie. Or, pour que le commerce et « l'iodustrie, qui sont frère et sœur, reviennent chez nous, il faut de bons règlements et « de la quiétude. Du pain à qui veut viwre honnestement par le travail, Àtix turbulents, « montrons le glaive de la loi. »
Cet vieilles paroles ne semblent* elles pas avoir été écrites pour notre temps?