ANTOINE DE BOURBON, DUC DE BOURBON & DE VENDOME, VINGT-TROISIÈME
SEIGNEUR DE U FLÈCHE
(De 1552 à 156-2.)
On indique le mois de février 1552 comme l'époque de la venue à La Flèche d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret. Ils y prirent possession du Ghàteau-Neuf. L'histoire locale de notre ville ne nous dit rien de bien certain sur le séjour de nos princes, si ce n'est la donation faite par Antoine de Bourbon , de sa terre de Perrichet, située près de Clefs, aux moines du prieuré de Saint-Jacques.
La ville de La Flèche était déchue depuis bien des années de l'importance qu'elle avait eue au moyen-âge, comme centre d'une importante seigneurie, comprenant plusieurs places fortes, comme nous l'avons dit dans notre première partie. Elle était au XV"« siècle , et surtout au commencement du XVI'^, aussi inconnue que son nom est maintenant honoré dans nos années.
A part quelqu'agitation produite momentanément par les séjours des comtes du Perche ou d'Alençon et la licence habituelle de leur Cour, le silence de ses quelques rues était bien rarement troublé par le passage des hommes d'armes.
A certaines heures seulement tintaient les cloches des églises de Notre- Dame-du-Chef-du-Pont, de Saint-Thomas, du prieuré de Saint-Jacques, des religieuses Franciscaines et des Carmes.
On conçoit qu'elle fut la joie des habitants , quand ils apprirent que Françoise d'Alençon , duchesse de Vendôme, venait s'établir au milieu d'eux et eonstruire à La Flèche môme le château dans lequel elle devait mourir. Mais, après sa mort, ils ne pouvaient pas espérer que ses héritiers y feraient un long séjour. La guerre était loin d'être terminée et Antoine de Bourbon , premier prince du sang, était appelé à mener une vie active et
dangereuse qu'il acceptait avec courage, mais aussi avec cet esprit irrésolu qui le fit tergiverser dans tous ses actes les plus importants.
« Ce séjour cependant , dit M. Clère , (1) qui se prolongea pendant quinze « mois , fut pour Antoine de Bourbon une halte paisible au milieu d'une « vie que les événements contemporains poussaient malgré lui à l'activité; f pour Jeanne , un temps de repos , qui , à ces premières années de leur ma- « riage, sembla les rendre plus attachés l'un à l'autre.... »
Plus tard, ils ne purent pas s'accorder sur leurs croyances religieuses, et leur existence paraît avoir été troublée en môme temps par la diversité de leurs vues politiques.
Lorsque Antoine de Bourbon se rangea du côté des huguenots , sa femme en fut très-vivement alarmée : « La reine, sa femme, dit Brantôme, souf- « frait impatiemment d'abord qu'il se fut fait huguenot, lui disant que s'il « voulait se ruiner et se faire confisquer tout son bien , elle ne voulait point « perdre le peu qui lui restait... puis elle changea bien après, ainsi que son « mari , car celui-ci se changea en catholique , et elle se changea en hngue- « note très-forte.... »
Tous les deux alors, encore aux débuts de leur union , faisaient dans le joli vallon de La Flèche une station dans la vie. Ils n'en retrouvèrent plus l'occasion. La seconde partie de ce siècle si désastreux était commencée, et le calme ne devait renaître qu'après la mort de tous les rois de la branche des Valois.
Jeanne ne pensait pas encore à chercher dans la Réforme un moyen de vengeance contre Philippe II, qui, comme ses prédécesseurs, retenait toute la haute Navarre, ne laissant à la maison d'Albret que la partie située au Nord des Pyrénées ou Basse-Navarre. On sait que depuis Henri IV jusqu'en 4830, les rois de France ont toujours porté le titre de roi de Navarre et joint l'écu à celui de France. (2)
De son côté, Antoine paraissait attendre tranquillement à La Flèche les résultats des événements pour prendre un parti et oubliait son gouvernement de Picardie ainsi que le rassemblement d'une armée dont le point de réunion , suivant Péréfixe , devait être à La Flèche môme.
De cette union était né, au mois de juillet 1551 , un fils, Henri de Bourbon , duc de Beaumont, désigné aussi sous le nom de comte de Marie.
(1) Henri IV à La Flèche (Jalcs Clère) La Flèehe , 1857.
(3) Catherine de Foix succéda en 1494 au fameux Gaston Phébus de Foix , qui mourut sans enfants, et porta le royaume de Navarre à son époux Jean d'Àlbret III, qui régna 18 ans. Le pape Jules excommunia Jean en 1513 et jeta Tinterdit sur son royaume à la prière de Ferdinand, roi d'Espagne, qui voulait 8*en prévaloir contre la France. Quelques temps après, Ferdinand suscita une querelle à Jean d'Albret, et enfin lui enleva le royaume de Navarre, dont le duc d'Albo acheva la conquête sans aucun titre légitime. Henri d'Albret succéda à son père, régna 43 ans et laissa pour héritière Jeanne, femme d'Antoine de Bourbon. C'est ainsi qu'Henri IV apporta à la maison de France un droit incontestable sur le royaume de Navarre.
AlilTOmE DR BOURBON, VINGT-TROISIÈHE SEIGNEUR. 267
La tradition dit que le roi et la reine de Navarre se rendaient souvent dans un pavillon qu'on avait élevé dans le jardin du Château-Neuf sur une tombelle, existant encore sous le nom de fort Henri. Il est certain qu'à cette époque Jeanne était enceinte du prince de ce nom, et comme il naquit à Pau le 13 décembre 4553 et qu'Antoine de Navarre ne quitta La Flèche qu'à la mi-mai de cette même année pour se rendre au camp de Picardie et coopérer à la défense de Thérouenne , la tradition fléchoise qu'Henri IV a été conçu au Château-Neuf se trouve appuyée, et par les dates et, au reste, par le témoigruige de tous les historiens contemporains.
Antoine de Bourbon étant à La Flèche et maniant une arquebuse auprès de Jeanne , enceinte d'Henri , f cette arme , dit un de ses historiens , prit € feu sans faire coup qui eut donné dans les flancs de cette princesse et tué € l'arbre et le fruit. »
Jeanne, après le départ de son époux, avait été le rejoindre, mais elle fut promptement rappelée par la mort de son fils le duc de Beaumont , âgé de 25 mois et qui succomba le 20 août 4553 aux soins malentendus et exagérés de sa vieille gouvernante la baillive d'Orléans, grand'mère du maréchal de Matignon. Jeanne fit transporter le corps de son premier-né dans les caveaux de l'église collégiale de Vendôme, auprès de son aïeul et de son aïeule Charles de Bourbon et Françoise d'Alençon. Ce pénible devoir rempli , elle retourna auprès de son mari avec la certitude d'être bientôt de nouveau mère. Mais Henri d'Albret déjà avancé en âge et ne voulant pas mourir sans voir un héritier de son nom et de sa couronne, exigea que sa fille revint auprès de lui et ménageât sa santé que pouvaient compromettre les alternatives et les dangers de la guerre. Il lui reprochait avec raison de ne pas avoir suffisamment veillé sur les premiers mois de l'existence de son fils défunt. Jeanne se conforma de suite aux volontés de son père et ne mit que 18 jours pour traverser la France. Elle arrivait à Pau le trois décembre, et le 43, entre minuit et une heure, elle mettait au monde, en chantant une complainte béarnaise, (1) un enfant mâle qui reçut en naissant le nom de prince de Viane. (2) On publia partout les vers suivants :
Béarn , ainsy enrichy sainctement Par cet enfant , dresse si hautement Son chef en Fair, qu'il baise jà les deux. 0 Pau heureux, heureusement chanté!
Mais plus heureux qui s'on est contenté Pour i'esgaler au lieu natal des dieux,
Palma-Cayet. — Chronologie Novenaire.
(1) < Nostre Donne deu cap deu pon, ajuda mi en aquete houre. » « Notre Dame du bout du pont , aidez-moi à cette heure. »
(^) Viana , Viane , ville d'Espagne. L'héritier du roi de Navarre se nommait jadis prince (le Viane.
Ainsi Henri, d'abord prince de Viane^ puis ^ successivement, Henri III de Navarre et Henri IV, roi de France, né à Pau, a été incontestablement conçu à La Flèche. Henri II d'Albret, époux de Marguerite de Valois, mourut en 1555, et laissa la couronne de Navarre d Antoine de Bourbon et à Jeanne. Dès les premiers jours , il avait voulu endurcir le tempérament de son petit fils : < Le roy Henri de Navarre , son aïeul maternel , aux < premiers ans de son aage, le fit nourrir rustiquement , en lieux aspres, « pour l'endurcir au pénible exercice de la guerre et à supporter les adver- « sites , comme s'il eust prévu que sa fortune serait, plus que celle d'aucun « autre prince de son temps , agitée de périls , de traverses et d'afflictions ; « mais il en tira cet avantage qu'elles lui servirent de salutaires instruc- « tiens, de patience, de frugalité, de constance et de modération; ce « furent les espines parmi lesquelles il cueillit les fleurs et les roses de sa « vertu. »
Henri fut d'abord élevé , loin de son père et de sa mère , au château de Coaraze, dont parle Froissart dans ses chroniques, comme d'un lieu hanté par les esprits. Mais il n'est pas permis de douter qu'Henri n'ait passé à La Flèche une partie de son enfance. Depuis l'âge de 16 ans, il se trouva mêlé à toutes les affaires du temps : Sully veut donc parler des premières années du prince dans les lignes suivantes : < (1 598) de Vitré, sa majesté prenant « le long de la Loire , se rendit à Tours par La Flèche qu'elle se fit un plai- € sir de revoir, comme l'eyidroit où elle avait passé une partie de sa jeu^ € nesse. » (1)
Après la mort d'Henri d'Albret, Antoine de Bourbon et la princesse Jeanne vinrent prendre possession de leur royaume et retournèrent ensaîte à la Cour de Henri II, emmenant avec eux leur jeune fils, dont le frère cadet mourut d'un accident. Ils revinrent bientôt en Béarn d'où la mort de Henri II , survenue en 1 559 , les éloigna bientôt.
A Antoine de Bourbon, roi de Navarre et premier prince du sang, appartenait incontesta'blement la première place dans le conseil de régence, François II étant mineur. Le connétable de Montmorency avait le premier reconnu ce droit et avait offert son appui à ce prince pour le faire valoir. Mais Antoine ne s'était pas pressé de se rendre à l'invitation d'un homme qu'il regardait comme l'ennemi des princes du sang, et auquel son beaupère, Henri d'Albret, avait dû la longue disgrâce dont il avait été la victime sous le règne précédent.
Après bien des doutes et des projets formés puis abandonnés , il résolut d'aller enfin à la Cour, toujours indécis, s'il s'y montrerait en qualité d'ami ou d'ennemi de ceux qui avaient en main l'autorité. Eafin il fit savoir aux Guise qu'il voulait vivre avec eux en bon parent et en parfait ami , et dc-
(1) Mémoires de SuUy, vol. 111 , lirr. IX, p. 227, édition de 1745.