DESCRITS PAR LE CAPITAINE LAUDONNIÈRE
QUI Y A COMMANDÉ l'eSPâCB D*UN AN TROIS MOYS
l. La partie de la terre ^ que auiourd'huy tious nommons la quatrième partie du monde, ou l'Amérique , ou bien l'Inde Occidentale, a esté incognûe des anciens, à raison de sa trop longue distance : mesme toutes les isles de l'Occident, et les isles Fortunées n'ont esté descouvertes que par les modernes : encoresque quelques-uns (l)ayent voulu dire qu'elles l'ayent esté du temps d*Auguste César , et que Virgile (2) en a fait mention au sixième de son. Enéide, quand il dit, qu'il y aune terre delà les estoilles, et le voyage de l'An et du Soleil, là où Atlas porte-ciel soustient le pôle sur ses espaules : toutesfois il est aisé de iuger qu'il n'entend parler de ceste terre, de laquelle il ne se trouve que personne ait escrit de son temps, ny mesme de plus de mil ans après. Christophe Colon premier de tous surgit en ceste terre l'an mil quatre cens nouante et deux, et cinq ans après
(1) Cf. p. Gaffasel, Étude sw Us rapports de l'Amérique et de Cancien cotHU nent avant Cotomà, p. lS{:-i50.
(2) yBiieid., VI, T. 79.
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Americ y alla parle copimandement duroy de Castille etluy donna son nom^ dont depuis elle a esté nommée TAmerique. Gest (1) homme estoit heureusement versé en la marine et Tastronomie : parquoy il descouvrît en son temps plusieurs terres incogneues ^ux anciens
géographes. Geste terre est nommée par quelques uns la terre du Brésil et Papegalli (2). Elle s'estend selon Postel (3) depuis Fun des pôles iusques à l'autre, excepté à l'endroit du Magelan auquel elle se rend^ cinquante deux degrez outre l'Equateur.
II. le la diviseray pour plus facile intelligence en trois principales parties : celle qui est vers le pôle Articque ouSeptentrioù, est nommée la Nouvelle France, pour autant que Tan mil cinq cens ving quatre, lean Verrazano (4) Florentin fut envoyé par le roy François I et par Madame la régente sa mère aux terres neuves^ auxquelles il prit terre, descouvrit toute la coste qui est depuis leTropique du Gancer, à scavoir depuis le vlngt-huitieme degré iusques au cinquantiesme : et encore plus devers le North. Il planta en ce pals les enseignes et armoiries du Roy de France : de sorte que les Espagnols mesmes qui y furent depuis ont nommé ce pais terre Francesque. Elle s'estend doncques en latitude depuis le vingt cinquiesmé degré, iusques au cinquante quatriesme vers le Septentrion : et en longitude depuis les deux cens dixiesme iusques au trois cens trentiesme. La partie orientale d'icelle est nommée par les modernes terre de Norumbergue (5), laquelle aboutit' au'golphe de Gamas, qui la sépare d*avec l'isle de Ganada : là où Robert Val (6) et lacques Gartier allèrent l'an mil cinq cens trente cinq : et à Tentour de laquelle il y a plusieurs isles, entre lesquelles est celle que l'on nomme terre de Labrador, tirant vers le Grone lande. En la partie occidentale il y a plusieurs terres recognûes, comme la région de Quihira, Gepola, Astallan et Terlichichimici (7). La partie méridionale se nomme la
(1) Cf. Ea Ghabton, Voyageurs ancUrii et modemeSjUlU, p. 192-203.— de Hdv- BOLDT, Histoire de la géographie du nouveau continent^ t. IV et Y. — 'Saiitabeu, Recherches sur Americ Vespuce. — D'ayezag, Etude sur Hylaeomylus , etc.
(2) Des perroquets : on la trouve désignée sous ce nom dans la carte en l'honneur de Henri II, reproduite par Jomard {Monuments inédits de la géographie).
(3) Dans l'ouvrage intitulé : Des Merveilles des Indes et du nouveau monde, Paris, 1553, in-16.
(ft}Cf. Pierre Margbt, Les Navigations françaises au XVi* siècle,]^. 181-225. — Gharton, Voyageurs anciens et modernes, t. lY , p. 75-72.
(5) Le Ganada actuel.
(6) Le vrai nom est François de la Roque, sieur de Roberval.
(7) On désignait sous ce nom la région des Montagnes Rocheuses. Gevola ou Cibola
D£ LA FLOBIDE. 349
Floride, à raison qu'elle fut descouverte le iour de Pasque Flories. La parHe septentrionale est du tout incognue.
IIL La seconde partie de toute rAmérique est nommée la nouvelle Espagne : elle commence depuis le Tropique de Cancer au vingt-cinquiesme degré iusques au neufiesme. En icelle est située la ville de Themistitan^ et a plusieurs régions et plusieurs isles adiousteesy nommées les Antilles : les plus apparentes et renommées desquelles sont TEspagnole et l'Isabelle avec une infinité d'autres. Toute ceste terre ensemble le golphe de Mexico, et toutes les isles susdites n'ont en longitude que soixante dix degrez,à scavoir depuis le deux cens quarentiesme , iusques au trois cens dixiesme^ encore est-elle longue et estroite comme l'Italie.
lY. La tierce partie de l'Amérique est nommée le Pérou : elle est fort grande, et s'estend en longitude depuis le dixiesme degré iusques au cinquante cinquiesme par delà l'Equateur^ à scavoir^ comme i'ay dit^ iusques au détroit Magelanique. Elle est faite en façon d'un œuf, et est fort recognûe de tous les costez : l'endroit où elle est la plus large a, soixante degrez, et de là elle s'estressit petijt à petit vers les deux bouts. En une partie de ceste terre s'abitua Yillegaignon droit sous le Tropique de Capricorne, et la nommée France Antarctique^ à cause qu'elle tire au pôle Antarctique^ ainsi que la nostre à TArctique.
Y. La Nouvelle France est presque aussi grande que toute notre Europe. La partie toutefois d'icelle la plus recognûe et habituée^ est la Floride, en laquelle plusieurs François ont fait plusieurs voyages à diverses fois, tellement qu'elle est maintenant la région plus recognûe, qui soit en toute ceste partie de la Nouvelle France. Le cap(i) dlcelle est comme un longboutdeterreestenduenmercent lieues, et tiré droit vers le midy . Elle a vis à vis à vingt cinq lieues, l'isle de Cuba, autrement appellee Isabelle. Yers le levant les isles de Bahama et Lucaye, et vers l'Occident le Golphe de Mexico. Le païs est plat^ decoupé de plusieurs rivières, pour ceste cause, humide, et sablonneux vers le rivage de la mer. Il y croist grande quantité de pins qui ne portent point de pépins dedans les prunes qu'ils produisent. Il y croist des chesnes, noyers^ merisiers, meuriers^ lentisques^ et chastagniers^ lesquels ne sont naturels comme en France. Jl y aforce cèdres,
correspond au pays entre Mississipi et Rio del Norte; Astatlan et Terlidiicbimici au Mexique.
(1) Le cap Agi ou Sable qui termine la Floride au sud.
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cipres, lauriers, palmiers^ houx, et vignes sauvages^ lesquelles montent au long des arbres et aporlent de bons raisins. Ily a une sorte de mefliers (1) desquels le fruit est meilleur que celuy de France, et plus gros^ aussi y a il des pruniers qui portent le fruict fort beau^ mais non guère bon, des framboisiers, une petite graine que nous appelions entre nous bleues y qui sont fort bons à mangers. Il y croistdes racines qu'ils appellent en leur langage Hasez, de quoy en la nécessité ils font du pain.
VI. Les animaux plus cognus en terre ^ sont des cerfs, biches, chevreux, daims, ours, léopards, loups cenriers , [onces., diverses sortes de loups, chiens sauvages, lièvres, connins, poules d'Indes, perdris, perroquets, pigeons, ramiers, tourterelles, merles, corneilles tiercelets, faucons, laniers, hérons, grues, cigongnes, oyes sauvages, coucous, cormorans, esgrettes blanches, rouges, noires et grises, et une infinité de sorte degibbier. Il y ^ telle quantité decrocodils que les hommes en sont souventesfois assaillis en nageant, des serpens de plusieurs sortes, et une certaine espèce de bestes qui différent fort peu des lyons d'Afrique.
YII.ll se trouve entre les sauvages quantité d'or et d'argent, qui est, à ce que i'ay entendu d'eux-mesmes, des navires qui se sont perdues en la coste. Ils en ti*afiquent les uns avec les autres : et ce qui me Ta fait croire davantage c'est que du costé devers le Gap, là où ordinairement les navires se perdent, il y a plus d'argent que du costé du North. Ils disent toutefois que dedans les montagnes d'Appalessé il y a des mines de cuivre que ie pense estre or. 11 y a aussi en ceste terre l'arbre d'Esquine, qui est fort bon contre la vérole, et grande quantité de graines et d'herbes, desquelles on ferait de fort bonnes teintures et peinctures de toutes couleurs. Et de fait les Indiens qui se délectent fort à peindre sur des peaux, s'en sçavent fort bien accommoder. •
YIII. Leshommes sont de couleur olivastre, de grande corporance, beaux sans aucune difformité et bien proportionnez. Ils couvrent leur nature d'une peau de cerf bien couroyee. La plus part d'eux sont peints par le corps, par les bras et cuisses de fort beaux compartiments, la peinture desquels ne se peut iamais ester, à cause qu'ils sont picquez dedans la chair. Ils portent les cheveux fort noirs et longs iusque sur la hanche, toutesfois ils les troussent d'une façon qui leur est bien séante. Ils sont grands dissimulateurs et traistres,
(1) Sic.
vaillans de leurs personnes et combatent fort bien, ils n'ont autres armes que Tare et la flesche. Ils font la corde de leurs arcs d'un boyau de cerf ou de cuir de cerf, qu'ils scavent aussi bien accoustrer qu'on sçauroit faire en France, et d'aussi différentes couleurs. Ils ferrent leurs flesches de dents de poisson et de pierres, qu'ils accoustrentbien fort proprement : ils font exercer les ieunes hommes à bien courir, et font entr'eux un certain prix que celuy qui a la plus longue haleine gaigne. Ils s'exercent aussi fort à tirer de Tare, ils iouent à la pelote de ceste façon. Ils ont un arbre planté au milieu d'une place, qui est de hauteur de huit ou neuf brasses, au fais duquel y a un quarré fait d'éclisse, lequel donne gain de la partie à celuy qui en iouant Ta frappé. Ils prennent grand plaisir à la chasse et à la pescherie. LesRoys du paisse font fort la guerre les uns aux autres, laqqelle ne se meineque.par surprise, et tuent tous les hommes qu'ils peuvent prendre, puis leur arrachent la teste pour avoir leur chevelure, laquelle ils emportent à leur retour, pour estant, arrivez en leursmaisons, en faire le triomphe : ils sauvent les femmes et les enfans et les nourrissent et retiennent tousiours avec eux. Estans de retour de la guerre ils font assembler tous leurs subiets, et d'allégresse ils sont trois iours et trois nuits à faire bonne chère, dancer et chanter. Ils font mesme dancer les plus anciennes femmes du paîs, tenant les chevelures de leurs ennemis en la main : et en dançant , chantent louanges au Soleil luy attribuans l'honneur de la victoire.
IX. Us n'ont cognoissance de Dieu ny d'aucune religion, sinon, que ce qui leur apparoist comme le Soleil et la Lune. Ils ont leurs prostrés ausquels ils croient fort pour autant qu'ils sont grands magiciens, grands devins et invocateurs] de diables. Ces prestres leur serven de médecins et chirurgiens, ils portent touiours avec eux un sac plein d'herbes et de drogues, pour medeciner les malades qui sont la plus part de véroles : car ils aiment fort les femmes et les ûUes qu'ils appellent filles du Soleil : toutesfois quelques uns sont sodomites. Ils se marient chacun à sa femme, et est permis aux Roys d'en avoir deux ou trois, toutesfois il n'y a que la première honorée êtrecogenûe pour royne, et n'y a aussi que les enfans de ceste première femme qui héritent du bien etdel'authorité du père. Les femmes font tout le mesnage, ils n'habitent point avec elles depuis qu'ils cognoissent qu'elles sont grosses, et ne mangent point de ce que elles touchent, durant qu'elles ont leurs fleurs.
X. Il y a en tout ce pays grande quantité d'hermaphrodites, lesquels ont tous le plus grand travail, mesmes ils portent leurs vivres
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quand ilsYont àla guerre. Ils se peignent fort le visage, et s'emplissent les cheveux de dumel pour apparoistre plus ef&oyables. Lesvivres qu'ils portent sont de pain, de miel et de farine faicte de mil grilé dedans le feu, lequel ils gardent sans se gaster un long temps. Ils portent aussi quelquefois du poisson qu'il font cuire à la fumée. A la nécessité ils mangent mil vilenniesiusques àavaller des charbons, et mettre du sable dedans la bouillie de ceste farine.
XI. Quand ils vontà la guerre, leur Roy marche le premier, avec un baston en une main, et son arc en l'autre, avec son carquois gamy deflesches.Tous les hommes le suyvent, lesquels on| semblablement l'arc et les flesches. En combattant ils font de grands cris et exclamations. Ils ne font d'entreprise qu'ils n'assemblent par plusieurs fois leur conseil, et conseillent fort bien un affaire devant que le resouldre. Ils s'assemblent tous lesmatins en la grande maison publique, là où le Roy se trouve, et se met seul sur un siège qui est plus haut (jue les autres : là où les uns après les autres le viennent saluer et commencent les plus anciens leur àalut haussans les deux mains par deux fois à la hauteur de leur visage, disans ha, he, ya,ha, ha, et les autres respondent ha, ha. Ainsi qu'ils saluent, chacun s'assiet sur les sièges qui sont tout à l'entour du dedans de la maison. S'il y a quelque chose à traicter le roy appelle les larvars, c'està-dire leurs prestres et les plus anciens, et leur demande leur advis : puis il commande que l'on face du casinè , qui est un breuvage composé des fueilles d'un certain arbre, ce casinè se boit tgut chauld.
' Il boit le premier, puis en fait donner à tous l'un après l'autre dedans le vase mesme qui tient bien une quarte mesure de Paris. Ils font si grand cas de ce breuvage que nul ne peut boire en ceste assemblée s'il n'a fait preuve de sa personne à la guerre. Davantage ce breuvage a telle vertu qu'incontinent qu'ils l'on bu ils deviennent tous en sueur, laquelle estant passée , oste la faim et la soif pour vingt quatre heures après.
XII. Quand il meurt un Roy, ils l'enterrent fort solennellement et sur la sépulture ils mettent le hanap là où il avoit coustume de boire, et tout au tour de la dite sépulture ils plantent force flesches, et sont trois iours et trois nuicts sans cesser de plorer, et sans manger : tous les roys ses amis font le semblable dueil : et pour tesmoignage de l'amitié qu'ils luy portent, ils coupent la moitié de leurs cheveux tanthommes que femmes. Il y a durant le temps de six lunes quelques femmes déléguées , lesquelles pleurent la mort de ce Roy trois fois le iour et crians à haute voix, à sçavoir au matin, à midy.
et au soir. Tous les biens de ce Roy sont mis dans sa maison : puis l'on met le feu dedans^ en sorte que l'on n'y Toit iamais rien. L'on en fait autant du bien des prestres : et d'avantage Ton enterre le corps du dit prestre dedans la maison : puis ils y mettent le feu.
Xin . Ils sèment leur mil deux fois l'année, c'est à scavoir en mars, et en iuin, et tout en une mesme terre. Ledit mil, depuis qu'ilest semé iusques à cequ'ilsoit prestàcueillir n'est que de trois mois. Les six autres moysils laissent reposer la terre; ils recueillent ausis de belles citroylles et de fort bonnes febves. Ils ne fument point leur terre , seulement quand ils veulent semer, ils mettent le feu dedans les herbes qui sont creiies durant les six moys, et les font toutes brusler. Ils labourent leur terre d'un instrument de bois qui est fait comme une mare ou houe large, dequoy Ton laboure les n gnes en France : ils mettent deux grains de mil ensemble. Quand il fout ensemencer les terres, le Roy commande à un des siens de faire tous les iours assembler sessubiets pour se trouver au labeur, durant lequel le Roy leur fait foire force breuvage duquel nous avons parlé. En la saison que l'on recueille le mil, il est tout porté en la maison publique, là où il est distribué à chacun selon sa qualité. Ils ne sèment que ce qu'ils pensent qui leur est nécessaire pour six moys, encore bien petitement : car durant l'hiver, ils se retirent trois ou quatre mois de Tannée dedans les bois : là où ils (ont de petites maisons de palmites pour leur retirer, et vivent là de gland, de poisson qu'il peschent, d'huistres, de cerfs, poules d'Indes, et autres animaux qu'ils prennent. Ils mangent toutes leurs viandes rosties sur les charbons, et boucanées, c'est-à dire, quasi cuictes à la fumée. Umangent volontiers de la chair d'un crocodil (1) : et de fait elle est belle et blanche, etn'estoit qu'ellesent trop le musc nous en eussions souventes fois mangé.
XIV. Ils ont une coustumeentreeuxque quand ilsse trouventmal, là où ils sentent la douleur, en lieu que nous nous faisons saigner, leurs médecins les succent iusquês à leur faire venir le sang. Les femmes sont semblablement dispostes , et grandes, et de la mesme couleur des hommes, peintes commeleshommes,toutesfoi9 quand ils naissent ils ne sont point si olivastres, et sont beaucoup plusblan^ ches. Car la principale cause de laquelle leur vient ceste couleur, est des onctions d'huille dont ils usent entr'eux, et le font pour certaine cérémonie que ie n'ay sceu sçavoir, et à cause aussi du soleil
(1) Le caïman.
LA FLOIUDB. 23
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qui leur donne dessus leur corps. La disposition des femmes et si grandes qu'elles' peuvent passer ànage de grandes rivières , tenans leur enfans sur un bras, mesmes elles montent, fort dispostement sur les plus hauts arbres du paîs.
Voylaen bref la description du pais, avec la nature et coustume des habitans^ que i'ay bien voulu escrire avant que d'entrer plus avant sur le discours de mon histoire , à fin que les lecteurs fussent mieux disposez à entendre ce que i'entens discourir cy après.
XV. L'Admirai (1) de Chastillon, seigneur plus désireux du bien public que son propre, ayant cognu la volonté du Roy son prince, qui estoit de faire recognoistre les terres neuves, fît en toute diligence equipper des vaisseaux propres pour ce fait, et lever gens dignes de telle entreprise : entre lesquels il esleut le capitaine lehan Ribaut, homme véritablement expérimenté au fait de la marine, lequel ayant receu son commandement se mit en mer Tan mil cinq cens soixante deux, le dix huictième iour de février, accompagne seulement de deux robergesdu Roy : mais si bien fournies de gentilshommes, du nombre desquels i'estois, et de vieux soldats, qu'il avoit moyen de faire quelque chose mémorable et remarquable à iamais. •
XYI. Ayant doncques navigué deux moys sans aucunement tenir la route accoustumée des Espagnols, il prist port en la Nouvelle France, terrissant près un Cap, ou promontoire non relevé de terre, pour ce que la coste est toute plate, mais de hautes forests seules ment : lequel, à son abord, il appella cap François en l'honneur de nostre France. €e cap est distant de TEquateur environ trente degrez. De ce lieu costoyant vers le septentrion, il découvrit une fort belle, et grande rivière : laquelle luy donna occasion d'ancrer pour le lendemain l'aller recognoistre au plus matin, ce qu'ayant fait et presque à Taube du iour, accompagné du capitaine Fiquinville et de plusieurs soldats de son bord , il ne fut si tost arrivé à la lisière du rivage, qu'il recongnut plusieurs Indiens hommes et femmes, qui tout exprez s'estoient transportez en ce lieu pour y re-^ cevoir les François avec toute douceur et amitié : comme bien ils monstrent par la harangue que leur Roy fit, et les presens de peaux
chamoys, desquels il honora le capitaine, qui le iour suyvant fit planter dedans ladite rivière et non fort loin de l'embouchure d'i-
(1) Gaspard de Goligny.
celle une colonne de pierre de* taille sur un petit costeau de terre sablonneuse, en laquelle les armoiries de France estoient empreintes et gravées. Ce fait, il s'embarqua derechef afin de tousiours poursuivre la recognoissance qu'il vouloit faire de la coste septentionnale.
XVII. Apres avoir navigué quelque temps,- il prit terre en l'autre costé de la rivière : et lors commanda en la présence de quelques Indiens qui Tattendoient exprès, de faire les prières, pour remercier le Seigneur de ce que sans péril ou danger aucun, il avoit conduit par sa grâce le peiiple François iusques à ces lieux estranges. Les prières achevées, les Indiens qui s'estoient rendus fort attentifs à les escouter, estimans (à mon iugement) que nous adorions le soleil, pour ce que nous avions tousiours les yeux au ciel, se levèrent tous et vindrent saluer le capitaine lehan Ribault, promettant de luy monstrer leur Rx)y, qui ne s'estoit levé coinme eux, ains estoit demeuré assis sur les feuillages verds de lauriers et de palmiers. Vers lequel le capitaine s'achemina, s'assit près de luy, et l'entendit assez longuement discourir, mais avec un assez maigre plaisir, pour ce qu'il ne pouvoit entendre son langage, et moins encore la conception de son esprit. Au partir, le Roy donna au capitaine un pannache d'aigrette teint en rouge, et un panier à l'indienne composé de palmites, et tissu fort artificiellement, avec une- grande peau peinte et figurée pas tant de divers animaux sauvages si vivement représentez et pourtraits, que rien n'y restoit que la vie. Le capitaine, pour ne se monstrer ingrat, luy donna de petits brasselets d'estain argentez, une serpe, un mirouer, et des|cousteaux : dont le Roy se monstra en estre fort ioyeux, et amplement satisfait. La pluspart du iour passé avec les Indiens, le capitaine s'embarqua pour passer à l'autre bord de la rivière, dont le roy se monstra grandement contristé. Toutesfois n'y pouvant donner ordre, commanda qu'en toute diligence on nous peschast du poisson, ce qu'ils firent en un instant : car estant entrez en leurs parcs composez de roseaux et faits en façon d'une laberinth, ils nous chargèrent de truites, de gros mullets, de plyes, de turbots et d'une infinité d'autres espèces toutes différentes des nostres.
XVIII. Ce fait, entrasmes en nos barques et tirasmes de l'autre part. Mais avant qu'aborder nous fusmes saluez d'un nombre infini d'Indiens, lesquels se mettans en l'eau iusques aux essellesDous apportèrent force petits paniers pleind de mil et de franches meures blanches et rouges : les autres se présentèrent pour nous porter
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en terre : où estons descendus nous apperceusmés leur Roy assis sur une ramee, et petite frescade de cèdres et lauriers quelque peu séparée duriyage de Veau. Il eâtoit accompai^é dé deux de£ieseniûms beaux et puissans an possible : et dune troupe d 'lodleos . qui ayoient l'arc et la trousse pleine de flesches merveilleusement, biep en concbe. Leà deux enfans receurent gratieuseinent le capitoii^e : mais le Roy leur père monstrant une gravité, ie ne scay quelle^ ne féit sinon bransler quelque peu la teste : lors que le capitaine s'adr vança pour le saluer^ et sans se mouvoir autrement, tint une si consr tonte gravité, qu'il feit paroistre qu'à bon et iuste droict il porf> toit le tiltre de Roy. Le capitaine ne sçachant que inger du port de •cest homme^ pensa qu'il estoit ialoux de ce que premièrement nous estions allez vers l'autre, ou bien qu'il n'estoit trop conteot de la borne que nous avions plantée. Sur ce ne sçacbant que resôuldre, l'un fit entendre par signes qu'il l'estoit venu trouver exprez de lointoîne région^ pour luy faire cognoistre l'amitié qu'il vouloit avoir avecques luy : pour laquelle mieux allier, luy tira d'une malettis quelques singularitez, comme des brasselets en façon d'or et d'argent, qu'il luy presento, et quelques autres loyaux à ses enfans : qui fut cause que le Roy se mit à caresser amiablement le capitaine et nous.
XIX. Et après ces caresses nous nous acheminasmes dedans les bois, esperans y recognoistre quelques singularitez : qui furent force meuriers blancs et rouges, sur la sommité desquels y avoit une infinité de vers à soye. Poursuyvans nostre sentier nous îdescouvrismes une belle et grande prairie, entrelassée pourtont de plusieurs marescages, qui nous contraignirent, à raison de l'eau qui de tous costez l'environnoit, de rebourser chemin vers le rivage. Là nous ne trouvans le Roy, qui ia s'estoit retiré en sa demeure, entrasmes en nos barques , et navigasmes vers nos vaisseaux : où arrivez appellasmes ceste rivière la rivière de May, pour ce que le premier de ce moys nous l'avions descouverte.
XX. Bien tost après que nous fùsmes retournez à nos vaisseaux, les ancres furent levées et les veilles appareillez pour plus avant descouvrir la coste, le long de laquelle nous descouvrismes une autre belle rivière que le capitoine voulut luy-même recognoistre : et l'ayant recognûe avec le Roy et les habitons d'icelle la nomma Seine pource qu'elle approche bien fort de la Seine de France. De ceste rivière nous retirasmes vers nos vaisseaux : où arrivez appareillasmes nos Toilles pour plus avant narguer vers le septentrion, et reco-
DE LA FLOBIDB. 357
gnoistre les singularitez de la eoste. Mais nous n*eusmes Ustit grand chemin que nous descouvrismes une autre assez belle rivière, qui. noua causa: poser l'ancre au travers d'icelle, et armer deux barques, pour FaUer recognoistre. Nous y trouvasmes une isle > et un Roy non moins afEable que les autres, puis nommasmés eéste rivière Somme : de là nous navigasmes encore environ aixlieiies, puis nousdescou* vrismes une autre rivière, laqudle recogneûe, fut par nous baptisée du nom de Loire. Et consequemment en descouvrismes cinq autres : la première desquelles fut appelée Charente, la seconde Garonne; la tierce Gironde : la quatriesme Belle; la cinquiesme Grande. Lesquelles bienrecognûes, et le contenu en icelles, nous pouvions avoir desia, en moins de soixante lieues de p^ys, veu plusieurs singularitez le nom de neuf rivières. Toutesfois non assez satisfaits, slnglasmes encore plus vers le septentrion, poursuyvans la traicte qui nous pouvoit conduire iusques à la rivière de lordan, Tune des plus belles de tout le septention.
}Q^. Et tenans nostre route accoustumee, survindrent de grandes bruines et tourmente, qui nous contraignirent abandonner la coste pour singler en plaine mer, qui fut cause que nous perdismes nos barques de veûe un iour et une nuict, iusques au lendemain matin, que le temps fait secain et la mer bonnasse, nous descouvrismes une rivière que nous appelions Belle à veoir. Puis ayans single trois ou quatre lieues commençasmes à descouvrir nos barques qui venoient droit à nous. Et à leur arrivée rapportèrent au capitaine que paidant l'iniure du temps et les obscures bruines, elles s'estoient retirées dedans une grande rivière qui en grandeur et beauté eceedoit les autres : dont le capitaine receut un grandissime contentement : car tout le plus de son désir estoit de trouver havre pour loger ses vaisseaux et là nous refraichir quelque espace de temps. Ainsi tirans vers ceste part arrivasmes au travers de ladite rivière (qui à raison de sa beauté et grandeur fut appellee Port Royal), mis* mes les veilles bas, et posasmes Tancre à dix brasses d'eau. Car la profondité y est telle, nommément quand la mer commence à fluer dedans, que les plus grands vaisseaux de France , voire les caraques de Venise y pouvoient entrer.
XXII. L'ancre posée, le capitaine avec ses soldats mit pied à terre, et descendit premièrement, où nous trouvasmes le lieu si plaisant et délectable que rien plus : car il estoit tout recouvert de hauts chesnes et cèdres en infinité, et au dessous d'iceux, de lentisques de si suave odeur, qulceluy seul faisoit trouver le lieu de très grand cou-
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tentement. Gheminans au trayers de ces ramées nous ne Toyons autre chose que poules d'Indes s'envoUer par les forests, perdrix grises et rouges, quelque peu différentes des nostres^ mais en grandeur principalement. Nous entendions aussi des cerfs brosser parmy les forests , des ours , des loup cerviers , des léopards , et autres plusieurs espèces d'animaux à nous incognus. Gontens de ce lieu, nous nous mismes à pescher avec la seine ^ et prismes en si bon nombre de poissons^ que c'estoit chose admirable. Et entre autres^ nous en prismes d'une espèce que nous appelions saillicoques, qui n'estoient moins grosses que escrevisses^ de sorte que deux traits de seine estoient suffîsans quelquefois pour nourrir un iour l'équipage de nos deux vaisseaux.
XXIII. La rivière n'a moins en son embouchement de cap en cap de trois lieues françoises : elle se sépare^ au reste en deux grands bras d'eau : l'un fait son cours yers l'occident, et l'autre vers le septentrion. Et croy à mon iugement que celuy de septentrion se va rendre par dedans des terres iusques à la rivière de lourdan, l'autre se rend en la mer, comme il a esté cognu de ceux qui demeurent en ce lieu. Ges deux bras d'eau tiennent en largeur deux grandes lieues, et au milieu d'iceux y a une isle, qui finist en pointe vers l'ouvert de la grande rivière, dedans laquelle il y a un nombreinfîni de toutes espèces d'estranges animaux. Il y a des simples et si rares proprietez et ensi grande quantité, que c'est chose excellente àveoir. Aux environs on ne voit sinon palmiers et autres plusieurs arbres portans fleurs et fruicts de fort rares figures, et de bon odeur. Or voyans la nuict approcher, et que le capitaine deliberoit retourner aux navires, le priasmes nous permettre passer la nuict en ce lieu. Pendant nostre absence les pilotes et maistres nautonniers, feirent entendre au capitaine qu'il estoit besoin faire entrer les navires plus dedans la rivière , afin d'éviter les iniures des vents qui nous pouvoient estre nuisibles , pour estre si proches de l'embouchure : et à raison de ce, le capitaine nous manda. Estans arrivez nous navigûasmes encores plus de trois grandes lieues dedans la rivière, et là posasmes l'ancre.
XXiy. Peu de temps après, lean Ribauld, accompagné de bon nombre de soldats, s'embarqua, désirant naviguer dans le bras de l'occident, et recognoistre les commoditez du lieu. Ayans single bien douze lieues nous apperceusmes une troupe d'Indiens lesquels aussi tost qu'ils eurent cognoissance des barques, entrèrent en une frayeur si grande qu'ils s'évadèrent parles bois, abandonnant un ieune
loup cervier, qu'ils faisoient tourner à la broche ; pour ceste cause le lieu fut nommé le cap de Loup. Poursuyvans. le chemin nous trouvasmes un autre bras d'eau qui faisoit son cours vers Torient^ par lequel le capitaine résolut naviguer et quicter le grand Gourant. Peu de temps api*fes commencèrent à descouvrir plusieurs autres Indiens et Indiennes à demy cachez dedans les bois^ -lesquels ignorans l'amitié qu'on leur desiroit y s'espouvanterent de prime face^ mais tost. après furent asseurez. Car le capitaine leur feit monstrer force marchandise à descouvert^ dont ils cogneurent qu'on ne leur vouloit sinon plaisir^ et feirent lors signe que meis- 3ionspied en terre : ce que nous ne voulusmes refuser : à la descente vindrent plusieurs d'entre eux saluer nostre chef, selon leur façon barbare : les uns luy donnoient des chamois, les autres de petits panniers de palmites :. quelques uns luy présentèrent des perles, mais non en quantité : puis se mirent en devoir de dresser une frescade, pour en ce lieu nous ombrager contre l'ardente chaleur du soleil. Mais nous ne voulions tarder pour lors : dont le capitaine les mercia de leur amiable volonté , et leur fit à tous presens : par lesquels il les sceut.si bien contenter avant son partir que sonbrief départ ne leur estoit grandement agréable : car le cognoissans si libéral, ils eussent bien désiré sa demeure un peu plus longue, s'essayans par tous moyens luy en donner occasion : luy faisant entendre par tous signes qu'il seiournast ce iour seulement^ et qu'ils avoient envie d'advertir un grand seigneur Indien qui avoit des perles en grande quantité, mesmes de l'argent, toutes lesquelles choses luy seroient présentées à son arrivée : disans d'autre part que pendant la venue de ce seigneur ils le meneroient à leurs demeures, et là. luy feroient recevoir mil plaisirs à tirer l'arc, et à veoir flescher le cerf, pour ceste cause le prièrent ne vouloir refuser.
XXV. Nonobstant, nous retournasmes vers les vaisseaux : esquels ayans seiourné seulement une nuict, le capitaine commanda le matin , mettre dedans la barque une bonne taillée en façon de colomne, en laquelle les armoiries du roy de France estoient gravées pour au plus beau lieu qu'il pourrôit descouvrir la faire planter : ce fait, nous nous embarquasmes et sînglasmes la part d'occident environ trois lieues : où nous descouvrismes une petite rivière, dedans laquelle nous navigasmes tant qu'enfin la trouvasmes retourner au grand courant, et en son tout composer une petite isle séparée de la terre ferme, en laquelle nous descendismes, et par le comman.
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dément du capitaine, pour ce qu'elle estoit belle et plaisante an possible, y plantasmes la borne, dessus une petite coline toute esplanee et euTironnee d'un estang profond de demy brasse d'eau fort bonne et douce, dedans lequel, nous apperceusmesdenxcerfe grands outre mesure, au regard de ceux que nous a7i6ns veu auparavant : lesquels aisément nous eussions barquebusez, si le capitaine ne Teust defTendu, meu de la singulière beauté et grandeur d'iceux. Or avant que partir, nous appeilasdies la petite rlYiere qui environnoit cest isle, rivière de Libome. Puis nous nous embarquasmes pour re* cognoistre une autre isle non beaucoup distante de la première : en laquelle ayans pris terre, ne trouvasmes que de hautes cèdres, les plus beaux qui se soient yeuz en tout ce pals là : pour ceste cause nous l'appellasmes Tisle des Cèdres : et nous nous rembarquasmes pour aller vers nos vaisseauXr
XXYI. Quelques iours après lean Ribamt délibéra retourner encore Yen les Indiens qui habitoient le bras occidental de la rivière, et meseï avecques luy bon nombre de gens de guerre : car son dessein estoit de prendre deux Indiens de ce lieu, pour faire passer en France, ainsi que la Royne luy avoit commandé. Le poinct arresté, nous reprismes la route première, tant qu'en fin arrivasmes au lieu mesmes, où premièrement nous avions trouvé les Indiens, de là nous emmenasmes, par le congé du Roy, deux Indiens : lesquels se sentans mieux favorisez que les autres, s'estimoient fort heureux de demourer. Les veilles furent incontinent appareillez, et navigeasmes vers la grande rivière. Mais ces deux Indiens voyant que ne faisions aucun semblant de mettre pied en terre, ains seulement de poursuyvre le meilleu du courant, commencèrent un peu à se fascher, et à toute force se vouloient ietter en l'eau : car ils sont si accords à nager, que tout incontinent ils eussent gaigné les fo* rests. Toutes fois cognoîssans leur humeur, nous y prismes garde de près, et essayasmes par tous moyens de les contenter : ce qu'il ne nous estoit possible pour lors, iaçoit qu'on leur presentast choses qu'ils estimoient beaucoup : lesquelles ils desdaignoient prendre, et rendoient à l'opposite tout ce qu'on leur avoit donné, pensans que tels dons les eussent du tout obligez, et qu'en les rendant la liberté leur seroit octroyée. Gognossans enfin que tout ce qu'ils faisoient ne leur aydoit en rien, ils supplièrent qu'on leur donnast ce qu'ils avoient rendu, ce que nous fismes à l'instant : alors ils s'approchèrent l'un de l'autre et se prindrent à chanter, aceordans si doucement ensemble, qu'il sembloit à ouyr leur chant qu'ils
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lamentassent pour Tabsence de leurs amîs. Ils continuèrent leurs ebansons toute la nuict sans cesser^ pendant laquelle nous fusmes contraints poser Tancre pour le flot qui nous estoit contraire. Mais nous nous appareillasmes le lendemain de grand matin , et retournasmes aux navires.
XXVII. Incontinent que nous fusmes arrivez, un chacun s'efforça de gratifier les deux Indiens et leur monstrer le meilleur visage qu'il estoit possible, afin que par telles caresses ils recogneussent le bon désir et affection que nous avions de leur demeurer amis à Tadvenir. Nous leur presentasmes alors à manger : mais ils le refusèrent et nous firent entendre que premier que manger ils avoient accoustumé de se laver la face, et attendre que le soleil fust couché, qui est une cérémonie commune à tous les Indiens de la nouvelle France. En la fin toutesfois ils furent contraints d'oublier leurs su* perstitions, et de s'accommoder à nostre nature , ce qui leur fut un peu estrange du commencement. Us demeurèrent doncques plus gaillards : et nous feirent à chacune heure mil discours, marris au possible de ce que ne les pouvions entendre. Ils commencèrent de me porter peu de iours après une amitié, dy4e, si affectionnée , que plustost comme ie croy, ils fussent morts de faim et de soif, que de reprendre leur réfection sinon de ma main. Yoyans si grandie amitié, ie m'essaye d'apprendre quelques termes indiens, et com* mence à leur demander, monstrant la chose, de laquelle ie desirois scavoir le nom comment ils Tappelloient. Ils estoient fort ioyeux de me le dire, et cognoissans l'affection que i'avois de sçaveir leur langage ils m'invitoient après leur demander quelque chose. Tellement que mettant par escrit les termes et locutions indiennes^ ie pouvois entendre la plus grand part de leur discours. Tous les iours ils ne me fkisolent sinon que parler de l'envie qu'ils avoient de me bien traicter, si nous retournions à leurs demeures : et me faire recevoir tous les plaisirs dont ils se pourroient adviser, tant à la chasse, qu'à veoir leurs plus estranges et superstitieuses cérémonies à une feste qu'ils appellent toya : laquelle ils gardent aussi estroittement que nous faisons le iour du repos. Us me donnèrent à entendre qu'ils me meneroient voir le plus grand seigneur de ceste terre, qu'ils appellent Ghiquola, lequel les surpassoit en grandeur (à ce qu'ils me monstrerent) d'un grand pied et demy. Ils me disoient qu'il habitoit au dedans des terres en un lieu fort spacieux et enclos au meilleu d'une excessive hauteur, mais ie ne peu comprendre de quoy. Et selon mon iugement ce lieu duquel ils me dis-
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couroient^ estoit .une fort belle Tille car ils me dirent que dedans l'enclos y ayoit grand nombre de maisons et fort hautement relevées : dedans lesquelles il y ayoit un nombre infini d'hommes semblables à eux , lesquels ne se soucient ny d'or^ ny d'ai^ent, ny de perles^ pour autant qu'ils en avoient en abondance. le commence alors de leur monstrer toutes les parts, à fin de sçavoir celle en laquellelils habitoient : et l'un dlceux à l'instant me monstra aycfc la main estendue^ qu'il demouroit vers les parties de septentrion : ce qui me feit penser que c'estoit en la rivière de lourdan.
XXVIQ. Et me ressouvint à l'heure du temps de l'empereur Charles le Quint, que quelques Espagnols habitans de Sainct-Domingo (lesquels estoient partis pour recouvrer des esclaves pour besongner à leurs mines) attirèrent cauteleusement les habitans de ceste rivière jusqu'au nombre de quarante, p^nsans les mener en leur nouvelle Espagne. Mais ils perdirent leur temps : car de despit ils se laissèrent tous mourir de faim, excepté un qui fut mené à l'empereur, lequel le feit peu après baptizer, et luy donna son nom, et l'appella Charles de Chiquola, parce qu'il ne parloit sinon de ce seigneur, duquel il estoit subiect. Mesmes, à ce que m'ont tesmoigné hommes dignes de foy, il discouroit à toute heure que Chiquola faisoit sa deîneurance dedans un fort grand enclos. Outre ceste approbation, ceux qui furent délaissez du premier voyage m'ont certifié que les Indiens leur ont fait entendre par signes intelligibles que plus dedans les terres vers la mesme part de septentrion y avoit un grand enclos, et au dedans d'iceluy force belles maisons, dedans lesquelles habitoit Chiquola.
XXIX. Mais pour n'extravaguer de mon propos, ie retoumeray.à l'Indien , lequel prenoit si grand plaisir de me parler de ce Chiquola, qu'il ne se passoit un seul iour, sans qu'il me. fist discours de quelque chose rare. Ayans demeuré quelque temps en nos vaisseaux se commencèrent d'ennuyer, et ne me parlèrent plus sinon de retourner. le leur faisois entendre que la volonté du capitaine estoit de les renvoyer : mais qu'il avoit envie auparavant leur donner des accoustremens, lesquels peu de jours ensuyvans leur furent délivrez : mais voyant que l'on ne leur vouloit donner congé, ils se résolurent de se desrober de nuict, et prendre un petit basteau que nous avions, et aydez de la marée, tenir le chemin de leurs demeures, et par ce moyen se sauver. Ce qu'ils ne faillirent de faire, et mirent leur entreprise à exécution, laissans toutesfois les accoustremens que le capitaine leur avoit donnez et n'emportans rien sinon ce qui leur
appartenoit^ monstrans bien par cela qu*ils n'estoîent privez deja raison. Le capitaine ne se soucia pas beaucoup de leur départ, attendu qu'on ne leur avoit fait sinon bon traitement, et que pour ces causes ils ne s'estrangeroient des François.
XXX. Doncques le capitaine Ribaut cognoissant la singulière beauté de ceste rivière, desiroit par tous les moyens inciter quelques hommes à l'habiter, prévoyant bien que telle chose estoit de grande importance pour le service du Roy et soulagement de la republique Françoise. Pour ceste cause faisant ce qu'il en pensoit, il commanda de lever les ancres, et appareiller pour retourner à l'ouvert de la rivière , à celle fin que si le vent venoit commode , il sortist d'icelle pour accomplir le reste de] son dessein. Estans doncques venu à Temboucheure , il feit poser l'ancre , dont nous demourasmes sans rien descouvrir tout le reste du iour. Le lendemain il commanda que tous les hommes de son bord montassent sur la coursil, et qu'il avoit quelque chose à leur proposer. Ils montèrent tous, et à l'instant, le capitaine commença à parler en ceste façon.
XXXI. a le croy que nul de vous n'ignore de combien nostre entreprise est de grande conséquence : et combien aussi elle est aggreable à notre ieune Roy : pourtant, nies amis, désirant et vostre honneur et vostre bien, ie nay voulu faillir vous faire entendre à tous le grandissime heur que ce seroit à eux , lesquels comme magnanimes et de vertueux courage voudroient essayer en nostre première descouverte les biens et commoditez de ceste nouvelle terre : qui feroit, comme ie m'asseure, la plus grande occasion qui leur pourrait iamais advenir pour parvenir au titre et degré d'honneur. Et pour ceste cause i'ay bien voulu vous proposer devant les yeux la mémoire éternelle qu'à bon et iuste.tiltre méritent ceux, lesquels oublians et leurs parens et leur patrie, ont osé entreprendre chose de telle importance (1) De combien donc tant d'exemples mémorables vous doivent-ils inciter de demeurer, attendu mesme que par cela vous serez à iamais remarquez , comme ceux qui les premiers auront habité ceste terre estrangere. le vous supplie doncques tous d'y adviser, et librement me déclarer vos volontez : protestant si bien imprimer vos noms aux oreilles du Roy, et des princes, que
(1) Nous avons cru pouvoir supprimer ici une lougue et fastidieuse énumération des héros qui se sont élevés par leur courage et leur constance aux plus hautes dignités.
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Tostre renommée à Tadvenir reluira inextinguible par le ineUleu de nosire France, r»
XXXII. A peine eut-il acheyé son propos^ que la pluspart des soldats respondit qu'un plus grand heur ne leur pouvoît advenir^ cognoissans bien Tagreable service, que par ce moyen iln faisoient à leur prince : mesme que telle chose seroit l'augmentation de tout l'honneur. Supplians le capitaine, avant que partir de ce lieu, leur bastir un fort, qu'ils esperoient pois après achever, et leur laisser munitions nécessaires pour leur defence, se monstrans^ comme il sembloit, ennuyez de tant tarder à ee faire. Pour ceste cause lean Ribaut ioyeux au possible de veôir hommes de si bonne volonté, délibéra le lendemain recognoistre un lieu le plus digne et commode d'estre habité. Parquoy il s'embarqua de grand matin et commanda d'estre suivi de ceux qui avoient envie d'y habiter, à celle fin qu'ils demeurassent plus contens de la place. Ayant navigué dans la grande rivière du costé de septentrion, en costoyant une isle qui finit en pointe vers l'embouchure de la rivière : et ayant quelque temps single, il descouvrit une petite rivière, qui entroit par le dedans de l'isle : laquelle il ne voulut faillir de recognoistre. Ce faisant et la trouvant assez profonde pour y retirer galleres et galliotes en assez bon nombre : poursuivant plus avant, il trouva un lieu fort explané, ioignant le bord d'icelle, auquel il des* cendit : et voyant la (dace commode pour y bastir forteresse, mesme agréable à ceux qui avoient envie d'y habiter, résolut ineontinient de faire mesurer la grandeur de la fortification. Et Considérant qu'ils n'y demeureroint sinon vingt huict, il ne feit donner au fort que seize toises de longueur et treize de largeur, flanqué selon lapro-) portion d'iceluy. La mesure prise par moy et le capitaine Salles, on envoya vers les vaisseaux pour avoir des hommes, et apporter des paisles, pics, et autres instrumens nécessaires pour fortifier : on s'y porta si diligemment que le fort en peu de temps estoit aucunement en deffence» Pendant Lequel temps lean Ribaut fit apporter des vivres et munitions de guerre pour la tuition de la place. Puis les ayans accommodez de tout ce qui leur estoit besoin, résolut prendre. congé d'eux.
XXXni. Mais avant que partir tint propos au capitaine Albert qu'il laissoit comme chef en ce lieu. « Capitaine Albert^ i'ay à vous prier, en la présence de tous, que vous ayez à vous acquiter si sagement de vostre devoir, et si modestement gouverner la petite troupe, que vous le laisse, laquelle de si grande gayeté demeure souz vostre
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obéissance, que iamais ie n'aye occasion que de vous louer et ne taire, comme i*en ay bonne envie, dcTant le Roy, le fidello service» qu'en la présence de nous tous luj promettes. faire en sa nouvelle France. Et Vous compagnons, di^il aux soldats, iç Yous.supplie aussi recognoistré le capitaine Albert, cotaime: » c'estoit moy mesme qui deméuràst^ hiy tendans obéissance que le tray soldat doit faire à son chef et capitaine, vivans eh fi^atemit^ les uns avec les autres sans autre dissentîon : et ce faisant Dieu tous, assistera, et bénira vos entrepHsës. n
XXXIY. Ayant finy son propos, nous prismes congé de tous, et na^vigeasmes vers nos vaisseaux, laissans au fort le nom de Charlesfort, et à la petite rivière celuy de Chenonceau. Satisfaits au possible d*avoir si heureusement exécuté nos entreprises, nous deliberasmes le lendemain sortir de ce lieu, esperans bien, si l'occasion le pouvoit soufirir, descouvrir au certain la rivière de lourdan. Pour ceste cause haussâmes les voiles sur les dix heures du matin, puis estans appareillez, le capitaine Ribaut commenda tirer canonnades pour dire adieu à nos François, qui de leur part ne s'oublièrent à nous le rendre : ee fait, nous poursuyvismes le Septentrion : et fut lors la rivière nommée pour sa grandeur et beauté excellente. Port Royal. £sloignez d'icelle environ quinze lieues, nous vismes une rivière, qui fut occasion d'y envoyer la barque, afin de la recognoistre. Laquelle, de retour, nous recita n'avoir trouvé à Fembou*cheure au plus profond , que demy brasse d'eau. Ce qu'entendu, sans en faire autre cas, nous continuasmes la route, et luy donnasmes le nom de rivière Basse. Sondans à chacune heure, nous ne trouvions sinon cinq à six brasses d'eau , iaçoit que fussions distans de terre six grandes lieues : enfin nous n'en trouvasmes sinon trois, ce qui nous donna beaucoup à penser. Et sans plus poursuyvre le chemin, mismes les voiles bas, en partie pour le peu d'eau, en partie aussi pour la nuict qui approchoit.
XXXV, Pendant laquelle, le capitaine lean Ribaut discourut en luy mesme, s'il devoit passer plus outre, à cause des périls eminens, qu'à chacune minute d'heure nous voyons devant nos yeux : ou bien s'il se devoit contenter de ce qu'il avoit au certain recognu : mesme laissé François, qui ia possedoient la terre. Ne pouvant resouldre de sa délibération remit le tout au lendemain. Puis le iour venu, il proposa à tous de ce qui estoit besoin de faire, afin qu'un chacun en saine conscience en dist son opinion. Les uns luy firent responce que selon leur iugement il avoit occassion de se contenteTj
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y€U qu'il ne pouvoit faire dayantage; luy remettant devant les yeux qu'il TaToit recognu en six sepmaines plus que les Espagnols n'avoient ùdt en deux ans, es conquestes de leur nouvelle Espagne : et que ce seroit un grandissime service qu'il feroit au Roy y s'il luy portoit nouvelles en si peu de temps de son heureuse descouverte. Aucuns luy proposèrent la perte et degast de ses vivres, et d'autre part l'inconvénient qui pourroit advenir pour le peu d'eau qui se trouvoit de iour en iour le long de la coste. Ce que bien et au long débattu, fut résolu quitter icelle, laissans lors le Septentrion, pour nous arrouter à la part orientale, qui est le vray sentier et cours de nostre France, en laquelle heureusement nous arrivasmes le vingtiesme iour de iuillet, mil cinq cens soixante deux.
XXXVI. Nos François après nostre départ ne se donnèrent aucun repos, ains iour et nuict se fortifièrent, esperans bien qu'après que leur fort seroit achevé , ils commenceroient à descouvrir plus au dedans de la rivière. Il advint un iour aussi qu'aucun d'entre eiix coupperent des racines par les taillis, ils apperceurent à Vimproviste un Indien lequel chassoit aux bestes fauves, et lequel se voyant si près d'eux, se trouva fort estonné. Biais les François commencèrent à rapprocher et le caresser si humainement, qu'il s'asseura et les suivit à Gharlesfort où chacun s'efforça de le gratifier. Le capitaine Albert fut fort ioyeux de sa venue, lequel après luy avoir donné une chemise et autres petits loyaux, il l'enterrogea de sa demeure. L'Indien luy respondit qu'elle estoit plus dedans la rivière , et qu'il estoit vassal du Roy Audusta : mesme il luy monstra avec sa main les limites de son habitation. Apres plusieurs autres propos l'Indien supplia son congé, pour, autant que la nuict estoit prochaine : ce que le capitaine Albert luy accorda tres-volontiers.
XXXYII. Quelques iours après , le capitaine résolut naviguer vers Audusta, là où estant arrivé, à raison de l'honneste traictement qu'il avoit fait à l'Indien, il fut si humainement receu, que le Roy ne luy tint autre propos , que de l'envie qu'il avoit de luy estre amy pour l'advenir, luy faisant au reste entendre que luy estant allié, il auroit quatre autres Roys à son amitié, lesquels en puissance et authorité pouvoient beaucoup en son endroit : outre tout cela, à sa nécessité avoient moyen de les secourir de vivres : l'un de ses Roys se nommoit Mayon, l'autre Hoya, l'autre Touppa, et l'autre Stalame. Il luy dit davantage , qu'ils seroient fort ioyeux, lorsqu'ils entendroient parler de sa venue , que pour ceste cause il le supplioit de 'les aller veoir. Le capitaine volontairement s'y accorda, pour le de-
sir qu'il avoit d'acquérir amys en ce lieu. Parquoy ils partirent le lendemain de grand matin , et arrivèrent premièrement en la maison du roy Touppa, poursuyvant en après vers la maison des autres roys, excepté celle du Roy Stalame.JIl reçut d'un chacun d'eux toutes les aimables caresses du monde, se monstrerent ses amis affectionnez tant que rien plus, et luy feirent mil petits presens. Apres qu'il eut par l'espace de quelques iours demeuré avec ces Roys estrangers, il délibéra prendre congé : puis, estant surivé en la maison d'Audusta, il commanda à un chacun de se rembarquer : car il avoit résolu de tirer vers les terres de Stalame, lequel fait son habitation vers la partie septentrionale , à la distance de Charlesfort de quinze grande lieues.
XXXVIII. Navigeans donc par la rivière, ils entrèrent dedans un grand. courant d*eau, lequel ils suviirent tant qu'ils arrivèrent en la demeuré de Stalame, lequel les mena en sa maison, là où il s'efforça de leur faire la meilleure chère, dont il se peut adviser. Il présenta à l'instant au capitaine Albert son arc et ses flesches, qui est un signal et confirmation d'alliance qu'ils ont entre eux : il luy présenta aussi des peaux de chamois. Le capitaine voyant que desia la plupart du iour estoit passée, print congé du roy Stalame pour retourner vers Charlesfort, où il arriva le lendemain. L'amitié estoit ia si grande entre nos François et le roy Audusta, que presque entre luy et eux estoient les biens communs : de sorte que ce bon Roy indien ne faisoit rien de singulier, qu'il n'y appellast les nostres. Car sur ce que le temps estoit proche de célébrer leurs festes de Toya, cérémonies estranges à reciter, il envoya des embassadeurs vers les François, pour ks supiplier de sa part d'y assister, ce qu'ils accordèrent très volontiers, par l'envie qu'ils avdient de sçavoir que c'estoit. Ils s'embarquèrent donc et navigerent vers la demeure du Roy, lequel s'estoit desia acheminé au devant d'eux pour les recevoir humainement, les caresser et conduire en sa maison : où il s'efforça de les traicter le mieux qu'il peut.
XXXIX. Ce pendant les Indiens se preparoient pour célébrer la feste le lendemain : où le Roy les mena pour veoir la place, en laquelle la feste se devoit faire. Là où ils virent plusieurs femmes à l'envïron, lesquelles s'efforçoient par tous moyens rendre le lieu pur et net. Ce lieu estoit un grand circuit de terre bien explané en ronde figure. Le lendemain doncques du grand matin, tous ceux qui estoient déléguez pour célébrer la feste, estans peints et emplumez de plusieurs et diverses couleurs, s'acheminèrent, au partir de la
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maison du Roj, Yen le lieu de Toya, Là où estans amyez^ ils se rangèrent en ordonnance et suivirent trois Indiens^ lesquels en peintures et façon de faire estoient differens aux autres. Chacun d'eux portoit un tabourasse en son poing, lorsqu'ils commencèrent à entrer au*meiileu du rond, dançans et chantans lamentablement^ estans suivis des autres qui leur respondoient. Apres qu^ils eurent chanté^ dancé^ et tournoyé par trois fois, ils se prindrent à courir^ comme chevaux débridez, par le meilleu des plus espesses forests. Et les femmes indiennes continuèrent tout le reste du iour en pleurs si tristes et lementables que rien plus : et en telle furie elles empoi* gnerent les bras des ieunes filles, lesquelles elles incisèrent crueJIement avec des escailles de mouUes bien aiguës, si bien que le sang en descouloity lesquelles elles «spargeoient en Tair, s'escriant, He Toya, par trois fois. Le Roy Audusta avoit retiré tous nos François en sa maison, durant qu'on faisoit la feste, et estoit marry au possible quand il les voyoit rire. Il avoit fait cela pour autant que les Indiens se corroucent fort, lorsque Ton les aperçoit en leurs cérémonies. Toutesfois l'un de nos François feit tant, que par subtils moyens, il sortit hors la maison d'Audusta, et secrettement s'alla cacher derrière un fort buisson, là où, à son plaisir, il peut aisément reco» gnoistre les cérémonies de la feste.
XL. Les trois qui commencèrent la feste sont nommez lonnas, et sont comme les prostrés ou sacrificateurs de la Loy indienne : auxquels ils adioustent foy et créance en partie, pour autant que de race ils sont ordonnez aux sacrifices, et en partie aussi pour autant qu'il sont si subtils magiciens, que toute chose esgaree est incontinent recouverte par leur moyen. Or font ils seulement rêverez pour ces choses, mais aussi sîpour autant que, par ie ne scay quelle science et cognoissance qu'ils ont des herbes, ils guarissent les maladies. Ceux qui s'en estoient ainsi fuis parmy les bois retournèrent deux iours aprez : puis estans arrivez, ils commencèrent à dancer d'une gayeté de courage tout au beau meilleu de la place, et a resiouyr leurs bons pères indiens, lesquels pour l'antiquité trop grande, ou bien pour leur naturelle indisposition, ne sont appeliez à la feste. Toutes ces dances mises à fin, ils se mirent à manger d'une avidité si grande qu'ils sembloient dévorer plustost la viande que la manger. Car le iour de la feste ny les deux iours ensuyvans, ils n'avoient beu ne mangé. Nos François ne furent oubliez à ces bonnes chères : caries Indiens les furent tous quérir, se monstrans grandement heureux de leurs présences. Ayans demeuré quelque espace de temps avec
les Indiens, un François gaigna par presens un ieune garçon^ et s'enquist de luy, de ce que les Indiens avoient fait dedans le bois pendant leur absence^ lequel luy donna à entendre par signes que les Ipnas avoient fait des invocations à Toya^ et qu'ils T avoient par characteres magiques fait venir pour parler à luy^ et luy demander plusieurs choses estranges, que par crainte des lonas il n'osoit déclarer. Ils ont encores plusieurs autres cérémonies que ie ne veux icy racompter^ crainte d'ennuyer les lecteurs en chose de si petite conséquence.
XU.Quand doncques la feste fut achevée^ nos François retournèrent à Gharlesfort, là où après avoir demouré quelque temps^ leurs vivres commencèrent à diminuer, ce qui les contraignit avoir recours à leurs voisins, et les supplier de les secourir en tel besoin et nécessité: lesquels leurs feirent part de tous les vivres qu'ils avoient, et n'en retindrent àinon autant qu'ils en avoient à affaire pour ensemencer les terres. Us les advertirent que pour ceste cause il leur conviendrait se retirer par les bois, pour vivre de gland et racines, iusques au temps de la moisson, marris au possible de ce qu'ils ne les pouvoient ayder davantage. Ils les conseillèrent d'aller vers les terres du Roy Govexis, paissant et redouté en ceste province, lequel fait son habitation vers la part méridionale abondante en toutes saisons, et pleine dételle quantité de mil, farines et febves, que par son seul secours ils pourroient avoir des vivres pour un fort long temps. Mais auparavant qu'arriver en ces terres, il falloit qu'ils s'adressassent à un Roy nommé Ouadé, frère de Govexis, lequel en mil, febves, et farines, n'est moins gueres opulent, et est fort libéral au reste, et lequel sera grandement ioyeux, s'il les peut une fois veoir. Nos François voyans le bon récit que les Indiens leur faisoient de ces deux Roys, se résolurent d'y aller, car ils sentoient desia la nécessité qui les pressoit. Ils supplièrent doncques au Roy Maccon, qu'il luy pleust leur donner quelqu'un de ses subiets pour les guider le droit chemin : ce qu'il leur accorda très-volontiers, coguoissant que sans sa faveur à peine pourroient-il parvenir à Felfect de leurs entreprise.
XLII. Après doncques avoir donné ordre à toutes choses nécessaires pour le voyage, ils se meirent en mer, et navigerent tant, qu'enfin ils parvindrent en la terre d'Ouadé : lequel ils trouvèrent en la rivière Belle. Là estans arrivez ils apperceurent une troupe d'Indiens, lesquels aussi tost qu'ils eurent cognoissance d'eux, vindrentau devant. Ainsi qu'ils approchoient, leurs guides leur firent
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signe qu'Ouadé estoit en ceste troupe, parqnoy nos François s'ad- Tancèrent pour le saluer. Et lors deux de ses enlants qui l'accompagnoient^ hommes beaux et puissans^ leur sceurent bien rendre le salutj et euserent en leur endroit de fortjamiables caresses. Le Roy, à l'instant^ Ta discourir en son langage indien, le grand plaisir et contentement qu'il aToit de les Teoir en ce lieu, protestant leur estre un loyal amy, à TadTenir, que contre tous ceux qui leur Toudroient estre ennemis il leur seroit fidèle défenseur. Pendant ce propos il les conduisit Ters sa maison, où il s'essaya les traitter humainement. Sa maison était tapissée de plumacerie de diTérses couleurs, de la hauteur d'une pique : au surplus le lieu où le Roy prenôit son repos, estoit couTort de blanches couTertures tissues en compartiments d'ingénieux artifice, et frangez tout à l'entour d'une frange teinte en couleur d'escarlatte. Làilsfeirent entendre au Roy par l'un des guides qu'ils aToientmené, comme ils s'estoient mis en mer pour le Tenir supplier (ayans ouy parler de sa grande libéralité) de les secourir de TiTres à leur très-grand besoin et nécessité : et que ce» faisant il les obligeroit à TadTenir, de luy demeurer tous fidèles amys et loyaux défenseurs contre tous ses ennemis. Ce bon Indien prest aussitost à leur faire plaisir, comme ils l'aTaient requis, commanda à ses subiets, qu'ils eussent à charger la barque de mil etde febTCs. Puis il fit apporter six pièces de ses tapisseres faictes comme petites cou- Teiiiures, et les présenta aux François de si liberalle Tolonté qu'aisément il leur donnoit à cognoistre l'enTÎe qu'il aToit de leur demeurer amy. En recompense de tous ces dons, les François luy présentèrent deux serpes et quelques autres marchandises, dont il se tînt pour grandement satisfait. Ce fait, nos François pnndrent congé du Roy, lequel pour adieu, ne leur parloit sinon de retourner, si les TiTres leur manquoient, et qu'ils s'asseurassent tant de luy,queiamais ils n'auroient faute de ce qui seroit en sa puissance. Ils s'en^arquerent donc et naTigerent Ters Gharlesfort, qui peut estre estoit distant .de ce lieu TÎngt-cinq lieues.
XLIII. Mais ainsi que nos François pensoient être à leur aise, et eschappez des dangers ausquels ils s'estoient exposez iour et nuict pour amasser TiTres, çà et là : Toicy comme ils dormoient, le feu se prit en leurs maisons d'une telle aspreté, estant augmenté parle Tent, qu'il faîsoit que la grande maison, laquelle aTant partir leur aToit esté bastie, fut à l'instant toute consommée, sans pouToir avoir moyen de sauTcr que bien peu de leurs munitions. Pour ceste ^cause nos François esloignez de tout secours, se trouTèrent en telle
extrémité^ que sans Faide du grand Dieu^ seul scrutateur des cœurs et des pensées humaines, qui iamais ne s'esloigne des affligez qui le requièrent, ils estoient au bout de tout espoir. Car le lendemain au plus matin leroy Audusta et le roy Maccon arrivèrent, accompagnez de fort bon nombre d'Indiens : lesquels cognoissans l'infortune, furent grandement marris. Et proposèrent lors à tous leurs subiets, la briefve diligence dont il convenoit user à bastir une autre maison, leur monstrant que les François leur estoient affectionnez amys, et qu'ils leur avoient fait paroistre par les dons et presens qu'ils en avoient receuz : protestant que celuy qui de tout son pouvoir n'y tiendroit la main, seroit tenu comme inutile, et comme n'ayant rien de bon en luy. (Ce que ces barbares craignent en toutes autres choses.) Gela fut cause qu'un chacun conunença à s'esvertuer, de telle sorte, qu'en moins de douze heures, ils eurent rendu une maison faite et parfaite, laquelle n'estoit gueres moins grande que la première. Ce que ayant esté exécuté, ils s'en retournèrent chez eux, satisfaits au possiLle de quelques serpes et haches qu'ils receurent de nos hommes.
XLIY. Quelque temps après ceste infortune, les vivres commencèrent à diminuer : et après que nos François eurent assez délibéré, pensé et repensé, ils trouvèrent qu'il n'y avoit point meilleur expédient que de retourner vers le Roy Ouadé et Covexis son frère : parquoy ils résolurent d'y envoyer le lendemain quelques uns d'entre eux. Lesquels avec l'almadie indienne navigerent par dedans les terres environ dix lieues. Puis ils trouvèrent une fort belle et grande rivière d'eau douce,laquelleils ne voulurent faillir de recognoistre : ils y découvrirent un grand nombre de crocodils, lesquels surpassoient en grandeur ceux du fleuve du Nil : elle est au reste environnée le long des rivages de hauts ciprez. Après qu'ils eurent quelque peu demeuré en ce lieu, ils délibérèrent poursuivre leur dessein, s'aidans des marées si bien à propos, que sanss'estre bazardez aux continuels périls de la mer, ils arrivèrent aux terres d'Ouadé,duquel ils furent très amiablement receuz. Ils luy feirent entendre l'occasion pour laquelle ils le retoumoient veoir, et luy déclarèrent l'in* fortune qui leur estoit advenue, depuis leur dernier voyage : comment ils avoient non seulement perdu leurs meubles domestiques par la fortune du feu, mais aussi les vivres, lesquels il leur avoit si libéralement donnez : que pour ceste cause ils avoient pris la hardiesse de revenir vers lui de rechef, pour le supplier qu'il luy pleust les secourir en tel besoin et nécessité. Après que le Roy les eut entendtiz,
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il despescha des embassades yers son frère Govexis^ pour de sa part le prier lay envoyer du mil et des febves. Ce qu'il fit : et dès le lendemain de grand matin^ ils furent de retour, arec les livres que le Roy fit porter dedans Falmadie. Nos François se sentans plus quesatisfaits de ceste libéralité voulurent prendre congé de luy. Mais pour ce iour il ne le voulut permettre^ ains les retint et s'y essaya de leur faire la meilleure cbere^ dont il se peut adviser. Le lendemain du grand matin, il les mena veoir le lieu : et leur dit qu'ils n'endurassent nécessité^ pendant que tout ce mil leur dureroit. Puis leur présenta quelque nombre de perles belles au possible, mesme deux pierres de fin cbristal^ et de la mine d'argent. En recompense de ces dons, nos François ne s'oublièrent de luy donner quelques ioyaux : et l'interrogeant du lieu d'où venoit la mine et le christal^ il leur fit response qu'il venoit de dedans les terres à dix grandes ioumées de sa demeure : et que les babitans du lieu le foûissoient au pied des hautes moiitaignes^ là où ils en trouvoient en assez bonne quantité; loyeux d'entendre si bonnes nouvelles, mesmes d'avoir recognu ce que plus ils desiroient, ils prindrent congé du Roy, et retournèrent par la mesme route, par laquelle ils estoient venus.
XLY. Voilà doncques comment nos François se comportèrent assez bien iusques à ceste beure , encores qu'ils eussent eu assez d'infortunes. Mais le malbeur voulut, ou plus tost le iuste iugement de Dieu, que ceux, lesquels n'avoîent peu estre domptez par les eaux, et par le feu, le fussent par eux-mesmes. C'est l'ordinaire des hommes, lesquels ne peuvent demeurer en un estât, et ayment mieux se ruiner que n'attenter tousiours quelque chose de nouveau. Nous en avons une infinité d'exemples es histoires anciennes, principalement es romaines, au nombre' desquelles ceste petite poignée d'hommes esloignez de leur pays, et abandonnez de leurs citoyens, ont encore adiousté ceste cy. Ils entrèrent doncques en partîalitez et dissentions, qui prindrent leur origine d'un soldat nommé Guernache, qui a esté congnu tabourin aux compaignies Françoises : lequel, à ce qui m'a esté recité, fut assez cruellement pendu par son propre capitaine et pour a^sez maigre occasion, lequel capitaine usant encores de menaces envers les soldats François, qui estoient demourez pour luy obeyr, et qui paravanture, comme il est à présumer, ne luy obeissoient, fut cause qu'ils se mutinèrent, d'autant que le plus souvent il mettoit ses menaces en exécution; dont ils le pourchassèrent tellement, qu'enfin ils le firent mourir. Et qui leur en donna la principale occasion fut le degradement
d*armes (jji'il fit à un autre soldat, nommé Lachere, qu'il avoit envoyé en exil, et pour luy avoir fkilly de promesses, car il luy devoit envoyer des vivres de huict iours en huict iours, ce qu'il ne faisoit, mais au contraire il disoit, qu'il seroit ioyeux d'entendre sa mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chastier encor d'autres, et usoit de langage si mal sonnant que l'honnesteté me deffend les reciter. Les soldats qui voyoient ces furies s'augmenter de iour en iour, et craignans de tomber aux dangers des premiers, résolurent de le faire mourir. Leur dessein exécuté, ils retournèrent quérir le soldat exilé, qui estoit en une petite isle distante de Gharlesfort, là où ils le trouvèrent à demy mort de faim.
XLYI. Or estans de retour ils s'assemblèrent tous, pours eslire un chef sur eux qui se nommait le capitaine Nicolas Barré homme digne de commandement : et lequel se sceut si bien acquiter de sa charge, que toute rancune et dissention cessa entr'eux, et vesquirent paisibles les uns avec les autres. Gependant,ils commencèrent à bastir un petit bergantin, en espérance de' repasser en France s'il ne leur venoit secours comme ils attendoient de iour en iour. Et encores qu'il n'y eust homme entre eux qui encoresentendist l'art, toutesfois la nécessité qui aprend toutes choses, leur en monstra les moyens. Âpres qu'il fut achevé, ils ne pensèrent plus sinon à yéquiper de tout ce qui estoit nécessaire pour entreprendre leur navigation. Toutesfois les choses les plus principalles leur deffailloient, comme les cordages, les veilles, sans lesquelles l'entreprise ne pouvoit sortir effect : n'ayans aucuns moyens d'en recouvrer, ils furent plus faschez qu'auparavant, et quasi prests de tomber en un malheureux desespoir. Toutes-fois^ce bon Dieu qui iamais ne laisse les affligez, les secourut en ce besoin. Gomme ils estoient en telles perplexitez, le Roy Adausta et Maccon arrivèrent, accompagnez de deux cens Indiens : au devant desquels nos François s'acheminèrent : et feirent entendre au Roy la nécessité qu'ils avoient de cordages, lesquels leur promirent de retourner dans deux iours, et en apporter en si bonne quantité, que le nombre suffiroit pour armer le bergantin. Gontens de si bonnes nouvelles et promesses, ils leur donnèrent quelques serpes et chemises.
XL VII. Apres qu'ils furent partis, nos François cherchèrent tous les moyens de trouver de la résine par les bois, là où ils incisoient les pins de tous costez, desquels ils en tirèrent assez raisonnablement pour brayer le vaisseau. Ils feirent amas aussi d'une espèce de mousse, laquelle croist aux arbres de ce pays, afin de s'en servir
374 l'histoire notable
pour le calage ou calfeutrage, n ne restoit plus que I^ voilles : lesquels ils feirent de leurs propres chemises^ et des draps des licts. Quelques iours après, les roys indiens retournèrent à Gharlesfort arec si bon nombre de cordage qu'il s'en trouya suffisamment pour funer le petit navire . Nos François ioyeux au possible, usèrent de largesse envers eux, et leur mirent à l'abandon tout ce qui leur restoit de marchandise : les rendans par cela si heureusement satis* faits, qu'avec tous les contentemens du monde, ainsi ils se séparèrent d'avec eux. Ils continuèrent doncques à parfaire le bergantin et usèrent de si briefve diligence, que peu de temps après ils le rendirent prest de toutes choses. Pendant le vent survint si à propos, qu'il sembloit qu'il les invitast de se mettre en mer : ce qu'ils ne différèrent, après avoir donné ordre à toutes leurs entreprises. Mais auparavant que partir, ils embarquèrent Tartillerie, la forge, et les autres munitions de guerre, que le capitaine Ribaut leur avoit laissée : consequemment le plus qu'ils peurent recouvrer de mil. ' Mais enyvrez de la trop excessive ioye, qu'ils avoient de retourner en France, ou bien privez de toute providence et considération, sans avoir esgard aux vents inconstans, et à un moment muables, ils se mirent en mer; et avec si maigres victuailles, que la fin de leur dessein se trouva malheureuse et désespérée.
XLVIII. Apres doncques qu'ils eurent navigué le tiers de leuit chemin, ils furent surpris de calmes si ennuyeux qu'en trois sepmaines ils ne s'advancèrent pas de vingt-cinq lieues. Pendant ce temps, les vivres se diminuèrent, etvindrentà telle petitesse, qu'ils furent contraints ne manger que chacun douze gVains de mil par iour, qui sont peut estre en valleur douze poix. Encores tel heur ne leur dura que bien peu : car tout à un coup les vivres défaillirent, et n'eurent pour plus asseuré recours que les souliers et les colets qu'ils mangèrent. Quant au boire, les uns usèrent de l'eau de la mer, les autres de leur propre urine : etdemourerent en telle désespérée nécessité l'espace d'un fort long temps : durant lequel une partie mourut de faim. Outre l'extrême famine qui de si près les accompagnoit, ils tomboient en chaque minute d'heure hors l'espérance de iamais revoir la France : pour autant qu'ils etoient contraints ietter continuellementl'eauqui de toutes parts entroit en leur vaisseau. Et tombèrent tousiours de pis en pis : car après qu'ils eurent dévoré leurs soulliers et colets, il vint à surgir un vent si impétueux et contraire à leur route, qu'en moins de rien les vagues remplirent leur vaisseau à demy d'eau, et le brisèrent à
l'un des costez. Désespérez plu? que iamais de pouvoir sortir de si extrême péril, ils ne feirent aucun compte de ietter Teau qui ia les submergeoit. Et comme résolus de mourir, chacun se laissoit tomber en arrière, et s'abandonnèrent du tout à la volonté des vagues. Quand l'un d*entr*eux eust un peu repris ses esprits, leur mit en avant le peu de chemin qui leur restoit, les asseurant qu'avant trois iours (si le vent continuoit) ils verroient terre. Ce personnage les encouragea tellement, qu'après avoir ietté l'eau du ber- , gantin, ils demeurèrent trois iours sans manger ne boire, réservé de la mer. Le temps de sa promesse estant expiré, ils devindrent plus faschez qu'auparavant, ne voyans aucune terre. Pourquoy en <;e dernier desespoir quelques uns d'entr'eux proposèrent, qu'il estoit plus expédient qu'un seul mourustque tant de gens périssent : ils arresterent doncques que l'un mourroit, pour substanter les autres. Ce qui fut exécuté en la personne de Lachere, duquel nous avons parlé cy devant, la chair duquel fut partie également à se <;ompagnons : chose si pitoyable à reciter, que ma plume mesme 4ifère de l'escrire.
XLIX. Âpres si longtemps et ennuyeux travaux^ le bon Dieu usant 4e son accoustumée faveur leur changea la tristesse en une loye, et leur fit paroistre la terre, dont ils furent si excessivement resiouys, •que le plaisir les fit demeurer long temps comme gens incensez : dont ils laissèrent Iç bergantin errer ça et là sans tenir sentier ne route. Mais une petite roberge anglesque aborda le vaisseau, en laquelle y avoit un François, lequel avoit esté au voyage précèdent en la nouvelle France, et lequel aisément les recognut, et parla à eux, puis leur fit donner à manger et boire. Incontinent ils reprindrent leurs naturels esprits, et luy discoururent au long toute leur navigation. Les Anglois consultèrent long temps de ce qu'ils dévoient faire : et en la fin ils résolurent de mettre les plus débiles en terre, et mener le reste devers la Royne d'Angleterre (1), qui estoit sur le propos d'envoyer en la nouvelle France.
L. Voila en bref ce qui advint à ceux que lean Ribaut avoit laissez en la nouvelle France. Maintenant ie poursuivray mon propos. A nostre arrivée à Diepe, qui fut le vingtiesme iuillet, mil cinq cens soixante deux, nous trouvasmes les guerres civilles, lesquelles furent «ause en partie que les François ne furent secouruz, ainsi que le
(1) Elisabeth Tudor.
376 l'histoirb notable de la floride.
capitaine lean Ribaut leur ayoitpromis : dont s*en est ensuiyy que le capitaine Albert a esté tué par ses geos^ et le pais abandonné, ainsi que par cy devant nous avons assez discouru, et que Ton pourra entendre plus amplement par ceux qui y ont esté presens.
EXTRAITS DE UOUVRAGE
ARRIVÉE Ej^ AMÉRIQUE.
I. Depuis la paix faicte en [France^ l'Admirai de Ghastillon remonstra au Roy^ comme Ton n'ayoit nouvelle aucune des gens que le capitaine lean Ribaut avoit laissez en la Floride, et que ce seroit grand dommage de les laisser perdre. A cause de quoy le Roy lui accorda de faire équipper trois vaisseaux : l'un de six vingts tonneaux, l'autre de cent, et le troisième de soixante, pour les aller chercher et secourir. Ledit Admirai doncques bien informé du fidèle service que i'ay faict tant à Sa Majesté qu'à ses prédécesseurs Roys de France, fit entendre au Roy le moyen que i'avois de luy faire service en ce voyage : qui fut cause qu'il m'estabiit chef de ces trois vaisseaux, et me commanda partir en diligence, pour exécuter son commandement. A quoy ne voulant contrevenir, ains me sentant heureux d'estre esleu entre une infinité d'autres, lesquelz à mon jugement se fussent assez bien acquittez de ceste charge , ie m'embarquay au Havre de Grâce , le vingt deuxiesme d'avril, mil cinq cens soixante quatre, et feis arrouter mes vaisseaux, dont nous nous approchasmes d'Angleterre. Et lors je feis tourner vers le Su, ou Auster, pour de droit cours naviguer aux Isles Fortunées, dictes maintenant Canaries. L'une desquelles, appelée l'isle Sauvage (!) ( pour ce à mon jugement qu'elle est du tout inhabitée ) fut la première passée de nos vaisseaux. Poursuivons donc plus outre, nous terrismes le lendemain à la Teneriffé, autrement dite le Pic, à cause qu'environ le mitan d'icelle , il y a une montagne excessivement
(1) Ue Salrage d*ai)yourd*liui.
378 EXTRAITS DE l'oUVRAGE
pic, et au haut de laquelle on ne peut aller, sinon depuis la my may, haute presque pareille à celle d' Aetna, laquelle va droit comme uni jusques à la my-aoust, à cause de la trop véhémente froidure qui y est tout le reste de Tan : chose grandement esmerveillable, at* tendu qu'elle n'est distante de Téquateur que de vingt sept degrez et demy. Nous Taperceusmes toute couverte de neige encores qu'il fust desia le cinquiesme may. Les Indiens poursuivis autrefois en ceste isle par les Espagnols s'estoient retirez en ceste montagne, et là où un espace de temps ils les avoient combattus , et n'auroient voulu se ranger à leur obéissance, tant ils estoient indignez d'avoir perdu leur isle, ne par force ne par allechement amiable : car ceux qui y estoient allez de la part des Espagnols y estoient demeurez, sans qu'un seul en revint porter des nouvelles. En fin toutesfois les Indiens ne peuvans vivre en ce lieu selon leur naturel , ou n'ayans la commodité des choses nécessaires à la vie , y estoient tous morts. II. M'estant refraichy de quelques eaux douces fort bonnes et excellentes qui saillent d'un rocher au pied de ceste montaigne, je feis continuer la route de l'Occident, en laquelle les vents me favorisèrent si bien , que quinze iours après nos navires sains et sauves arrivèrent aux Antilles : et ayans terry à la Martinique, Tune des première d'icelles, le lendemain nous arrivasmes à la Dominique, distante douze lieues de la précédente. La Dominique est une des plus belles de TOccident, fort montagneuse et d'assez bonne odeur, de laquelle voulans, comme en passant, recognoistre les singularitez, et desirans nous refreschir d'eaux douces, je feis poser Tancre environ le meilleur de la coste d'icelle. Incontinent que l'ancre fut posée, deux Indiens du lieu navigerent vers nous dedans deux aimadies, garnies d'un fruict de grande excellence, lequel ils nomment ananas. Ainsi qu'ils approchoient de nostre barque, il y en eut un d'eux, lequel n'estant du tout asseuré, retourna en terre, et s'évada en la plus grande diligence qui luy fut possible. Ce que nos gens aperceurent, et entrèrent diligemment dedans l'autre almadie, où ils saisirent le pauvre Indien, et me le présentèrent. Mais le pauvre homme devint si espouventé de nous veoir, qu'il ne sçavoit quels gestes tenir, pour ce (ainsi que par après i'ay peu entendre) qu'il craignoit estre tombé en la main des Espagnols, desquels autrefois il avoit esté pris, et lesquels, comme il monstra, luy avoient coupé les génitoires. Enfin ce pauvre Indien s'asseura, et nous discourut de plusieurs choses, dont nous recevions un maigre, plaisir, pour ce que nous n'entendions que par signes ce qu'il pouvoit concevoir.
DB LAUDONNliaE. 379
Or desiroit-il fort que je luy donnasse congé, et me promettoit qu'il ^ me feroit mil presens : ce que je luy accordé, pouiTeu qu'il eust patience jusques au lendemain que ie voulus mettre pied à terre. Là où ie le licentié après luy avoir donné une chemise, et quelques petits ioyaux, qui le firent partir, fort content de nous.
m. Nostre descente en terre fut joignant un fort haut rocher duquel procédoit une petite rivière d'eau douce et bonne au possible : le ,long de laquelle nous demeurasmes quelques iours pour recognoistre les choses dignes d'estre veûes, en trafiquant toujours aveo les Indiens, lesquels surtout nous supplièrent qu'aucun de nous n'approchast de leurs demeures, ny de leurs iardinages, autrement que nous leur donnerions occasion de grande ialousie, et qu'au reste nous n'aurions faute de leurs ananas, dont nous faisoient offre assez libérale, prenans en récompense quelques marchandises de petit prix. Ce néantmoîns, il advint un iour que quelques uns des miens, cupides de veoir.quelque chose nouvelle en ces païs estranges s'acheminèrent par le travers des bois : et suivans tousiours le bord de la petite rivière ils apperceurent deux serpens grands outre mesure , lesquels passoient coste à coste par le travers : mes soldats se meirent au-devant, pensans les empescher d'entrer au bois : mais les serpens, nullement estonnez de ces gestes, se lancèrent dedans les buissons avec sifflemens espouventables, qui toutesfois n'empescherent mes hommes de mettre Tespee au poing, dont les occirent, et les trouvèrent puis après longs de neuf grands pieds et gros comme la jambe. Pendant ce combat, quelques autres plus indiscrets s'estoient amusez à cueillir des ananas par les iardinages des Indiens, brochans au milieu d'iceux sans aucune discrétion. De quoy ne se contentans encore s'acheminèrent vers les demeures : dont les Indiens furent si fort irritez, que sans respecter chose aucune ils &e ruèrent dessus, et descocherent furieusement leurs arcs, iusques à atteindre un de mes hommes, nommé Martin Chauveau, lequel demoura en la place. On ne sçait s'il fut tué sur le champ, ou 8*il fut arresté prisonnier, car ceux de sa compagnie eurent assez d'affaire à se sauver sans s'amuser à leur compagnon. Dont monsieur d'Otiigni mon lieutenant estant adverty envoya par devers moy, pour sçavoir si ie trouverois bon qu'il dressast quelque embuscade aux Indiens qui detenoient ou bien avoient tué nostre homme, ou qu'il donnast droit à leur demeure, pour en sçavoir la vérité. le luy mandé après avoir meurement délibéré sur ce qu'il n'attentast aucune chose, et pour plusieurs occasions : mais au con-
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traire qu'en toute diligence il s'embar(iuast et consequement tous ceux qui restoient en terre : ce qu'il feit aussi tost. Mais comme il navigeoit vers les vaisseaux, il apperceut le long du rivage un grand nombre d'Indiens, qui se mirent à les charger ft coups de £1 esches, luy de sa part les escarmoucha d'harquebousades , sans toutefois les ofTencer ou les pouvoir surprendre en aucune sorte : qui fut cause qu'il les quitta du tout, et se vint rendre à notre vaisseau, où ayans demeuré iusques au lendemain matin, nous appareillasmes, poursuivans la route accoustumee, et navigeans en icelle, nous recognusmes plusieurs isles conquestees par les Espagnols : comme celles de S. Ghiistophe, des Saincts, de Monferrad, et la Rotonde, puis nous deboucames entre (1) LanguUle et la Negade, singlans vers la nouvelle France, à laquelle nous arrivasmes quinze iours après > assavoir le ieudy vingt deuxiesme de iuin, environ les trois ou quatre heures du matin, terrissans près une petite rivière, laquelle est distante de trente degrez loin de l'aequateur, et dix lieues au dessus du cap François, tirant à la part méridionale, et environ trente lieues au dessus de la rivière de May.