PRISE DE POSSESSION DE LA FLORIDE
I. La voile abaissée et Tancre posé au travers de la rivière, ie délibère mettre pied à terre, afin de la recognoîstre. Par quoy sur les trois ou quatre heures de relevée, estant accompagné du sieur d'Ottigny^ du sieur é'Arîac mon enseigne, et de quelque membre de gentils hommes et soldats le m'embarquay. Et estant arrivé à l'ouvert d'icelle, ie fis sonder le canal, qui fut trouvé de petite profondeur, encores que plus au dedans de la rivière Teau y fust raisonnablement haute, et qu'elle se separast en deux grands bras : l'un desquels fait son cours au midy, et l'autre vers le north. La rivière estant ainsi recognûe , ie mis pied à terre pour parler aux Indiens , qui nous attendoient ioignans le rivage, et qui à notre descente vindrent au devant de nous, s'escrians à haute voix en leur vulgaire Indien, Antipola Bonnassou, qui vaut autant à dire comme frère, amy, ou chose semblable. Nous ayans amiablement caressez, ils nous montrèrent leur paraousti, c'est-à-dire leur Roy et supérieur, auquel ic feis présent de quelques loyaux qui grandement le contentèrent
(1) Anegada et sans doute Virgin Gorda ou Tortola.
Et de ma part ie louay Dieu incessamment^ pour la grande amitié que ie trouvois en ces sauvages : lesquels ne se fàscherent d'autre chose sinon de la nuict qui approchoit^ et qui nous sommoit la retraicte. Car encore qu'ils se missent en tout devoir de nous faire demourer avec eux^ et qu'ils montrassent par signes l'envie qu'ils avoient de nous faire des presens exquis, si est ce que pour plusieurs occasions iustes et raisonnables , ie ne voulus oncques séiourner : ains m'excusant de toutes leurs offres présentées, je me rembarqué et tiré vers mes vaisseaux. Toutesfois avant que de partir, ie nommay ceste rivière/ la rivière des Dauphins, pour autant qu'à mon arrivée i'y avois veu une grande quantité de Dauphins, qui s'esgayoient en l'emboucheure.
Le lendemain vingt troisiesme de ce mois, pour autant que vers le midy ie n'avois trouvé lieu assez commode pour nous habiter et bastir un fort, ie commandé que l'on levast les ancres, et que l'on appareillast les veilles, pour naviguer vers la rivière de May, à laquelle nous arrivasmes deux iours après, et feis poser l'ancre : puis ayant mis pied à terre, avec quelque nombre de gentils hommes et soldats , pour au certain recognoistre les singularitez de ce lieu, nous apperceusmes le paraousti du paîs, lequel venoit au devant se nous ( c'estoit celuy mesme lequel nous avions veu au voyage du capitaine lean Ribaut lequel ayant apperceu y s'escria d'assez loing, Antipolay Antipola, et estant esmeu de si grande ioye que presque il perdoit toute contenance > il nous vint affronter, estant lors accompagné de deux de ses enfans, aussi beaux et puissants personnages > qui se puissent trouver en toute la terre : lesquels ne tenoient autre propos que amy : mesme recognoissans ceux du précèdent voyage, ils s'adressoient principallement à eux pour leur user de ce langage. Il y avoit un grand nombre d'Indiens et d'Indiennes à leur suite, lesquels ne faisoient que nous caresser continuellement , et par signes évidents nous faisoient entendre quel contentement ils avoient de nostre venue.
II. Ce bon recueil passé, le paraousti me supplia d'aller veoir la borne que nous avions posée au voyage de lean Ribaut (comme nous avons dit cy devant), chose qu'ils ont en fort grande recommandation. Luy ayant accordé, et estant arrivé au lieu où elle est assise, nous la trouvasmes environnée de couronnes de laurier, et à ses pieds force petits paniers de mil, qu'ils appellent en leur vulgaire tapaga tapota. Ils la baisèrent lors à leur arrivée avec grande révérence, efnous supplièrent de faire le semblable : ce que nous ne
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leur youlusmes refuser à celle fin de plus en plus les attirer à notre amitié. Ge faii^ le paraousti me prit par la main, comme s'il eust eu désir me faire entendre quelque grand secret : et par signes me monstra fort bien dedans la riTière les limites de son obéissance : et me dit qu'il se nommoit paracottôiSatounona, qui vaut autant que Roy Satcuriona.
Les enfans portent le mesme titre de paraousti. L'aisné se nomme Atore, homme que i'ose dire parfaict en beauté, prudence et contenance honneste, monstrant par sa modeste gravité mériter le nom qu'il porte, au reste il est doux et traictable. Après avoir séjoun^é quelque espace avec eux, le paraousti pria un de ses enfans de me présenter un lingot d'argent : ce qu'il feit et de bonne volonté. En recompence de quoy ie luy donnay une serpe et quelque autre présent plus exquis : dont il sembla se contenter grandement. Puis nous prismes congé d'eux, pour ce que la nuict approchoit, et retournasmes après coucher en nos vaisseaux.
III. Estant alléché de ce bon traitement, ie ne failly le lendemain de m'embarquer de rechef avec mon lieutenant Ottigni, et un nombre de soldats pour retourner vers le paraousti de la rivière de May, qui tout exprès nous attendoit au mesme lieu, auquel, ie iour precesdènt nous avons parlementé et devisé avecques luy. Nous le trouvasmes à l'ombre d'une frescade accompagné de bien quatre vingts Indiens et paré pour lors à l'indienne : c'est à sçavoir d'une grande peau de cerf accoustrée en chamois, et peinte en compartimens d'estranges et diverses couleurs, mais d'un portrait si naif et sentant son antiquité avec toutes les reigles compassées au iuste qu'il n'y a si exquis peintre, qui y sçeust trouver à reprendre. Tant est le naturel de ce peuple estranger parfait et bien conduit que, sans aide ny faveur aucune des arts, il peut par le moyen de sa première mère contenter l'œil des artisans voire de ceux qui par leur industrie peuvent trouver à redire es choses les plus parfaites.