‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 12 sur 72 · LA VENDETTA INDIENNE · texte numérisé non relu

LA VENDETTA INDIENNE

I. Gela fait, les Indiens vindrent selon la coustume qu'ils ont, présenter la casine au paracousi, consequemment à quelques uns de ses grands amis et favoris. Puis celuy qui la presentoit, quitta le vase à]part, et tira une petite iagaye qui pendoit fichée à la couverture de la salle : et comme furieux il dr^sa la teste haute, marcha

DE LÂUDONNIÈRE. 383

à grands pas^ et alla frapper un Indien qui seul estoît assis à l'un des contours de la salle^ s'escriant à haute voix Hyou^ sans que le pauvre Indien se remuast aucunement pour le coup que patiemment il monstroit endurer. Geluy qui tenoit la iagaye partit légèrement pour la remettre en son premier lieu^ et recommença à donner à boire comme il faisoit auparavant^ mais il n'y eut longtemps continué^ et à peine en avoit présenté à trois ou quatre^ que de rechef il quitta son vase^ reprit la iagaye, et de vitesse retourna vers celuy qu'il avoit desia frappé^ auquel il deschargea un assez roide coup sur les costés, s'écriant Hyou^ ainsi qu'auparavant il avoit fait : puis alla remettre la iagaye en la place^ et se meit au rang des autres. Peu de temps après, celuy qui avoit esté frappé se laissa tomber à la renverse roidissant bras et iambes, comme s'il eust esté prest rendre le dernier soupir, et lors le plus ieune des enfans du paracousi, vestu d'une longue peau blanche, se mit aux pieds du renversé, plorant amèrement. Demy quart d'heure après, deux autres de ses &eres vestus d'accoustremens semblables, se mirent à l'entour du persécuté, et commencèrent à gémir pitoyablement. Leur mère tenant un petit enfant en ses bras, vint d'un autre costé : et s'acheminant au lieu où estoient ses enfans, elle usa en premier lieu d*une infinité de cris : puis levant tantost les yeux au ciel, tantost se prosternant en terre, elle cria si pitoyablement, que ses pleurs lamentables eussent meu à pitié les plus durs ceurs du monde. Encore ne fut-ce assez. Car il arriva une troupe de ieunes filles, qui ne cessèrent de plorer, par long espace de temps au lieu où l'Indien estoit tombé. Lequel puis après elles prindrent, et avec les plus tristes gestes, dont elles se peurent adviser, elles le portèrent en une autre maison, quelque peu distante de la grande salle du paracousi, et continuèrent l'espace de deux grandes heures leurs pleurs et gémissements fpendant lesquels, les Indiens ne dîfferoient de boire la casine, mais avec un tel silence qu'il ne s'entendoit un seul mot en la salle.

IL Le Yasseur ennuyé de n'entendre ces cérémonies, demanda au paracousi que vouloient signifier ces choses : lequel lentement luy respondit, Thimogona, Thimogona, sans autre propos luy tenir. Fasché plus de devant d'une si maigre responce, il s'addressa à un autre Indien, frère du paracousi, et paracousi comme son frere^ appelle Malica, lequel fit pareille responce que le premier, le suppliant au reste ne s'enquérir plus avant de ces choses, et qu'il eust patience pour,ceste heure Le Yasseur, La Caille, et leurs autres

38<^ EXTRAITS DE l'OUYRAGE

compagnons partoient de la salle pour entrer au logis, auquel on a^oit transporté l'Indien : là ils trouvèrent le paracousi assis sur des tapisseries de menus roseaux qui prenoit son repas à la mode indienne^ ioignant luy Tindien persécuté^ couché sur les mesmes tapisseries. A Tentour duquel estoit la femme du paracousi avec toutes les ieunes filles qui paravant le pleuroient en la salle^ lesquelles ne faisoient sinon chauffer force mousse au lieu de serviettes^ pour frotter le costé de Tindien. Sur cela le paracousi fut derechef interrogé par nos François pour quelle occasion Tindien avoit esté ainsi outragé en sa présence. Il feit responce que cela n'estoit qu'une cérémonie^ par laquelle ils remettoient en mémoire la mort et persécution de leurs ancestres paracousis, faite par leur ennemy Thimogoa : allegant au surplus que toutes et quantes fois^ que luy ou aucun de ses amis et alliez retoumoit de ce pays là sans rapporter les testes de leurs ennemys, ou sans emmener quelque prisonnier^ il faisoit en perpétuelle mémoire de ses prédécesseurs^ toucher le mieux aimé de tous ses enfans, par les mesmes armes^ dont ils avoient esté occis le temps passé; affin que rcnouvellant la playe la mort diceux fut derechef ploree.

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