‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 15 sur 72 · LA RÉVOLTE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLTE

I. L'ambition et l'avarice mère de tous maux, s'enracinèrent au cœur de quatre ou cinq soldats auxquels cest œuvre et travail ne plaisoit point : et qui de cest heure (nommément un appelle Fourneaux, un nommé La Croix, et un nommé Estienne le Genevoys, les trois principaux de la sédition) commencèrent à pratiquer les meilleurs de ma trouppe, leur donnans à entendre que c'estoit chose ville et deshonneste, à hommes de maison , comme ils estoient, de se matter ainsi à un travail abiect et mechanique , attendu qu'il se presentoit une occasion la plus belle du monde, pour se faire tous riches : qui estoit de faire armer les deux barques quise bastissoient,

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et les garnir de bons hommes, puis naviguer au Pérou et aux autres Entilles, où chasque sold^at se pouvoit bien enrichir de dix mil escus. Que si leur faict se trouvoit mauvais en France, ils avoient touiours moyen, à cause des grandes richesses qu'ils gaigneroient, de se retirer en Italie, iusques à ce que la fureur fust passée, et que ce pendant il s'allumeroit quelque guerre qui feroit oublier tout cela.

Ce mot de richesses sonna si bien aux oreilles de mes soldats, qu'enfin après avoir plusieurs fois consulté de leurs affaires, ils se trouvèrent iusqu'au nombre de soixante-six. Lesquels, pour donner <'ouleur au grand désir qu'ils avoient de piller, me feirent présenter une requesje par François de la Caille, sergent de ma compagnee , contenant en somme une remonstrance du p.eu de vivres qui restoient pour nous maintenir, iusqu'au temps que les navires pourroient retourner de France. A quoy remédier leur sembl oit nécessaire d'envoyer à la nouvelle Espagne, au Pérou, et à toutes les isles circonvoisines, ce qu'ils me supplioient leur vouloir permettre; mais ie leur feis responce que les barques achevées, ie donnerois si bon ordre par tout, que moyennant la marchandise du Roy, sans espargner iusques à mes propres habits, nous recouvririons vivres des habitans du pays, ioint aussi que nous en avions -encore pour quatre mois : car ie craignois fort que souz ombre de chercher des vivres, ils vousissent attenter quelque chose sur ceux qui appartenoient au Roy d'Espagne, chose qui le temps advenir m'eust esté reprochée avec iuste raison : attendu qu'au partir de France, la Royne m'avoit bien espressement commandé de ne faire aucun tort aux subiets du Roy d'Espagne, ne chose dont il peust concevoir aucune ialousie.

II. Ils feirent semblant de se tenir satisfaits pour ceste responce. Maishuictiours après, ainsi que ie continuoisau travail de nostrefort, et de noz barques, ie tombé malade. Lors mes séditieux oublians tout honneuret devoir, pensans avoir trouvé occasion d'exécuter leur rebelle entreprise, commencèrent à praticquer de nouveau leurs premiers desseins, faisans si bien leur menée durant ma maladie, qu'ils protestèrent de se saisir du corps de garde et du fort, voire de me violenter, si ie ne voulois consentir à leur vouloir dépravé. Mon lieutenant adverty de ce, me vint faire entendre qu'il avoit quelque opinion de quelque menée : et le lendemain matin ie fus salué du port d'armes, où mes soldats estoient pour me iouer un mauvais tour : lorsi'envoiay quérir deux gentilshommes, ausquels ie me fiaisle plus, qui me rapportèrent, les soldats avoir délibéré de venir vers moy

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pour me faire une requeste : mais le leur remonstray que ce n'estoit 1«^ façon d*ansi présenter requeste à un capitaine : et pour ce qu'ils m'envoyassent quelques uns, afin de me faire entendre ce qu'ils Youloient obtenir.

III. Sur ce les cinq principaux autheurs de la sédition^ armez de corps de cuirasse, la pistole au poing et le chien abbatu^ entrèrent en ma chambre^ me disans qu'ils vouloient aller aux nouvelles Ëspagnes chercher leur advanture. Lors ie leur remonstray qu'ils regardassent bien à ce qu'ils vouloient faire : mais ils respondirent aussi tost^ que tout y estoit regardé, et qu'il fsalloit leur accorder ce poinct: puis (respondi-ie adonc)que ié suis forcé de ce faire,i'y envoyeray le capitaine Yasseur et mon sergent qui me respondront et rendront compte de tout ce qui se fera en ce voyage : et pour vous contenter, ie suis bien d'advis que preniez de chaque chambre un homme, afin d'accompagner le capitaine Yasseur et mon sergent. Sur quoy blasphémant le nom de Dieu, ils me respondirent qu'ils y dévoient aller : qu'il ne restoit plus sinon que ie leur rendisse les armes que i'avois en mon pouvoir, de peur que (si villainement outragé par eux), ie ne m'en aydasse à leur desavantage, ce que pourtant ne leur voulus accorder ; mais ils prindrent tout de force et l'emportèrent hors ma maison. Mesme après avoir offencé un gentilhomme en ma chambre, qui en vouloit parler, se saisirent de ma personne , et tout malade que i'estois, m'envoyèrent prisonnier en im navire, qui estoit à l'ancre au meilleudela rivière. Dans lequel ie* fus l'espace de quinze iours, assisté d'un homme seul, ne voulans permettre qu'il vint aucun des miens me visiter : à tous lesquels et autres tenansmon party, ils ostèrent les armes, et m'envoyèrent un congé pour signer, me mandans après leur avoir refuzé, que si i'en faisois aucune difficulté ils me viendroient tous coupper la gorge dans le navire. Ainsi ie fus contraint leur signer le congé, et quant et quant

leur bailler quelques mariniers avec le pilote Tirenchent Suit

le récit de leurs courses dans les Antilles.

IV... Or le pilote Trenchent, et le trompette et quelques autres mariniers de ce brigantin emmenez par force en ce voyage ne desiroient autre chose que retourner vers moy : à ceste fin ils s'accordèrent ensemble, si d'avanture le vent leur duisoit bien, de passer la traverse du canal de Bahame , pendant que les séditieux dormiroient^ ce qu'ils feirent si bien à propos que le matin au point du iour environ le vingt-cinquième de mars ils se trouvèrent à la coste de la Floride : où cognoissant le mal par eux commis^ il se meirent

par manière de moquerie à contrefaire le luge , mais ce n'estoit qu'après avoir beu du vin, qui leur restoit encores de la prise. L'un contrefaisoit le iuge, et l'autre me representoit, quelqu'un après avoir ouy le plaidoyé, concluoit : vous ferez vos causes telles que bon vous semblera: mais si, estans arrivez au fort de la Caroline, le capitaine ne vous fait tous pendre, ie ne Tauray iamais en réputation d'homme de bien. Les autres estimoient qu'après ma cholere passée i'oublirois aisément cela. Leur voile ne fut si tost descouverte en nostre coste, qu'un Roy de ce lieu nommé Patica demeurant huict lieues loing de nostre fort, et l'un de nos bonsamys, envoya un Indien m'advertir qu'il avoit descouvert quelque voile à la coste, et qu'il estimoit estre de nostre nation. Sur ce le brigantin pressé de famine, vint surgir à l'emboucheure de la rivière de May : où de prime face nous estimions que ce fussent navires venues de France, chose qui nous donnoit grande allégresse, mais l'ayans fait recognoistre de près, ie fus adverty que c'estoient nos séditieux qui estoient retournez. Pour ce ie leur envoyay dire parle capitaine'Vasseur et par mon sergent, qu'ils eussent à amener le brigantin devant la forteresse.... ce qu'ils promirent faire. Le lendemain i'y envoyay le mesme capitaine et sergent, accompagnez de trente soldats, pour ce que ie voyois leur venue estre trop retardée. Lors ils les amenèrent : et pour ce que quelques uns d'eux avoient iuré à leur partement de ne rentrer iamais au fort, ie voulu leur faire garder leur serment. A ceste fin ie les attendis vers ladite emboucheure la part où ie faisois travailler à mes navires et barques, et commanday à mon sergent, qu'il eust à mettre en terre les quatre plus principaux autheurs de la sédition : ausquels au mesmes instant ie feis mettre les fers au pieds : car cen'estoit mon dessein de faire punir les autres, entendu qu'on les avoit subornez, et que mon conseil expressément assemblé pour ce faict, avoit arresté que ces quatre seulement dévoient mourir

pour servir d'exemple aux autres

Y.... Suivant ce que nous avions arresté au conseil, pour raison des crimes par eux commis, tant contre la maiesté du Roy, que contre moy, qui estois leur capitaine, ie les condamnay d' estre pendus et estranglez. Voyans doncques qu'il n'y avoit plus d'huis de derrière pour se sauver de cest arrest, ils se mirent en devoir de prier Dieu. Toutesfois l'un des quatre pensant muttiner mes soldats , leur dit ainsi : Gomment mes frères et compagnons, souffrirez-vous que nous mourions si honteusement ? Et lors prenant la parole, ie luy dis qu'ils n'estoient compagnons des séditieux et rebelles au service

390 EXTRAITS DE l'OUYRAGE

du Roy. Sur ce les soldats me supplièrent de ne les faire pendre, uns permettre qu*ils passassent par les armes^ et que puis après si bon me sembloit, leurs corps seroient pendus à quelques potences au long de Temboucheure : ceque présentement ie feis exécuter. Voila quelle fut Tissue de mes mutins sans laquelle l'eusse tousiours vescu en paix> et satisfaict au bon plaisir que Tavois de faire un heureux et tranquille voyage.

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