LE MASSACRE
RIBÀUT ET MENENDKZ
Coligny, malgré la fureur des guerres civiles, et les tristes préoccupations qui troublaient la sérénité de ce grand esprit, n'avait oublié ni Laudonnière, ni ses projets de colonisation américaine. Le capitaine Bourdet avait heureusement accompli sa mission : grâce à lui, l'Amiral avait enfin reçu des nouvelles de la petite colonie; il était même au courant des mesquines intrigues qui troublaient alors; la Caroline , et il paraîtrait qu'il avait écouté trop favorablement les rapports hostiles à son lieutenant; car il songea à le rappeler en France et à lui donner un successeur.
Aux environs de l'an i565, il y eut comme un temps d'arrêt dans nos guerres intestines. Coligny profita de cette accalmie; en vertu de ses pouvoirs de grand Amiral, et après avoir obtenu l'autorisation
de Charles IX, il fit annoncer le prochain départ d'une troisième expédition en Floride. Ribaut fut nommé général-en chef de cette expédition. Ses connaissances spéciales, ses \oyages antérieurs, son énergie, son courage, sa religion, tout le désignait pour remplir ces hautes fonctions. Il était encore en Angleterre, mais, au premier appel de l'Amiral, il revint en France, et, tout de suite, commença ses préparatifs de départ.
Ija ville de Dieppe avait été assignée comme rendez-vous général. Dieppe était alors le grand port de rOcéan. Les matelots dieppois étaient réputés pour leur audace, et ses capitaines pour leur science. Ils aimaient à rappeler que leurs ancêtres avaient colonisé la (i) Guinée avant le Portugal et découvert l'Amérique du Sud (2) avant l'Espagne. Dieppe était donc comme une pépinière de matelots éprouvés et de savants pilotes. C'était une heureuse inspiration que de choisir cette ville comme port de départ. En effet, comme le raconte un contemporain, justement un Dieppois, La Popellinière (3), a ceste charge divulgée, plusieurs le furent trouver pour l'accompagner au voyage, meuz toutefois de diverses passions , si les uns par une seule curiosité de veoir et de connoistre le païs; les autres, pour employer à
(i) PiEBRE Mahgry, Marine française au Xf'I* siècle,
(2) Paul Gaffa bel, Rapports de i'Jmérigue et de V ancien continent* aidant Ch, Colomb, — Revue politique et littéraire, 2 mai 1874.
(3) LA*PoPEixiiriÈRB,ouv. cit., p. 3o.
RIBÂUT ET MëNIlNDEZ. 1^3
quelque exercice le temps qu'ils ne vouloient dépendre à leur première vaccation, de laquelle les guerres civiles les auroient desbauchez : plusieurs pour le grand espoir de jouir de tant de belles et riches choses qu'on leur proposoit , et que la Floride promettoit. »
Mais Ribaut savait que ses compatriotes aimaient à s'engager à la légère dans des enlreprises difliciles. 14 n'ignorait pas que , pleins d'enthousiasme au début, leur ardeur s'éteignait vite, et que le découragement succédait avec rapidité aux illusions de la première heure. Soit qu'il voulût se défaire, par l'ennui de l'attente, d'une foule de volontaires, qui, bientôt, l'auraient embarrassé plutôt qu'aidé , soit que réellement il ait eu à^urmonler des difficultés matérielles, les prépsrt'atifsde l'expédition durèrent quatre à cinq mois de plus qu'on ne le croyait. « Or l'entreprise (i) ne fut pas si tost mise en effect comme aucuns le désiroyent, et ceux principalement qui avoyent receu les soudards en leur hostel... car ils restèrent quatre mois et plus dans ceste ville à faire la piaffe; » aussi les enthousiasmes factices eurent-ils le temps de tomber, cf Aucuns (2) se formans une conscience d'un tel voyage, estonnez aussi de la face barbare de la mer, se retirèrent sans à Dieu, lorsqu'ils veirent qu'on vouloit embarquer, j) Il ne resta bientôt plus que les volontaires sérieux. Dès lors Ribaut put choisir
(1) Le Ch\lleux, ouv. cit., p. 102.
(2) La Popellimèbe, ouv, cit., p. 3o.
iïk CHAPITRE I.
ses équipages, et- tout disposer pour un prochain départ.
Un certain nombre de gentilsihommes avaient demandé à faire partie de Texpédition. Une véritable fièvre d'activité militaire et d'aventures périlleuses s'était alors emparée de la jeune noblesse : 'c Vous eussiez dit, rapporte Brantôme, que ceste année-là (i) estoit venue et destinée pour faire voyager les François. Les ims allarent en Hongrie avec ce vaillant
prince, feii M' de Guyse Les autres allarent en
l'armée du grand Seigneur... Les autres allarent en Constantinoble... les autres allarent à Madère avec ce courageux et vaillant capitaine, Monluc, qui y mourut, qui fut un grand dommage inestimable... nos autres allasmes à Malte , dont le nombre montoit à près de trois cens gentilshommes et plus de huit cens soldats... Voyla comment en toutes façons, soit pour bien, soit pour mal, les François ont esté hasardeux à rechercher les advantures, et faire rencontre , et entreprendre voyages; que, quand ilz leur faillirent en leur pays, ils les alloient de loin esvanter hors de leur ' patrie. »
Brantôme aurait du mentionner aussi l'expédition de Floride , car Ribaut fut accompaghé par un certain nombre de gentilshommes. On a conservé les
(i) II s'agit de Tannée i566, et nous ne sommes encore qu'en i565 : mais il est probable que les paroles de l'historien s'appliquent également aux deux années. — Bbaktômk, Grands Capitaines français, éd. Lalanne, t. V, p. /Jo5.
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noms de die Macbonville, du Vest(i), de Jonville, de San Marain, deBeauhaire, d'Ully , de Lagrange : ce dernier était parent de Tamiral Coligny, jqui avait \oulu donner au futur conquérant de la Floride une marque de sa confiance , en lui confiant un de ses^ proches. Trop heureuse noire patrie , si jamais elle n'avait entrepris que des expéditions de ce genre ! Mais les guerres civiles commençaient à peine, et cette ardeur qti'ils répandaient alors au dehors, bientôt les Français ne la tourneront plus que contre eux-mêmes. Ribaut avait en outre sous ses ordres quelques centaines de soldats. Il est difficile de préciser leur nombre. D'après la Popellipière (2) il n'y. en eut que « trois cents environ, femmes et artisans; » mais nous .verrons plus loin que près de six cents soldats
(i) On pourrait dresser ainsi le rôle des équipages. — Chef de l'expédiUon : Jean Ribaut. — Officiers : Jacques Ribaut, Maillard, de MachonviUc, Jean Dubois , Valuot , Cosette^ Louis Ballaud , Nicolas Verdier. De Saint-Clerk, de la Vigne, enseignes. Du Lys, trésorier de la monnaie. Le Beau, trésorier, son neveu, commis, Robert, ministre protestant. — Volontaires : De Lagrange, de San Marain, d'Ully, de Beaubaire, du Vest (ou du Visty), de Jonville (ou d' Yon ville), de la Blondene. — Soldats, matelots, ouvriers : Le Challeux, charpentier, Nicaise de la Crotte, François Duval, le neveu du maître d'hôtel de la Cduronne de fer, à Rouen, Ëlie Desplanques, Jacques Tauzé, Christophe Lebreton, Drouet, tambour, Jacques Dulac, trompette, un trompette de Montargis, Masselin, cor. Jehan Mennin, Gros, Bellot, Martin, Pierre Rennat, Jacques, Vincent Simon, Michel Gonnor, un basque de Saint- Jean -de-Luz, les domestiques de de Béauhaire,4i'UlIy, du Lys, de Lagrange, etc. On a perdu le nom de tous les autres Français , qui faisaient partie de l'expédition.
(2) La PoPBLLiiriÈRB, ouv. cit., p. 3i. D'après Meitdoza, Mém., p. 187, l'expédition se serait composée de 700 hommes et 200 femmes.
seront ou massacrés ou pendus par les Espagnols. Sans doute les iroîs cents hommes dont parle la Popellinière sont les ouvriers nécessaires pour une installation complète, et on peut évaluer à un millier de personnes le chiffre total de l'expédition. Aussi bien Ribaut partait cette fois avec une véritable flotte. Sept vaisseaux, dont quatre de haut bord, lui obéissaient. On n'a conservé que les noii^ de la Triniiéj de VVnion, de la Truite, de V Épaule de 'mov ion et de la Perle, cette dernière était commandée par Jacques Ribaut, fils ou neveu du général. Maillard de Dieppe, de Machonville, Valuot, Jean Dubois, Cossetle et Nicolas Verdier commandaient les autres na*vires.
Le départ eut lieu le lo mai i565, mais on- resta en rade jusqu'au 22 , pour compléter les approvisionnements. Sans doute on s'était plaint de l'inaction des soldats, et c'était pour les arracher à l'oisiveté par un faux départ que Ribaut avait pris la mer. La flotte fut assaillie, le 22, par une affreuse tempête qui la jeta jusqu'au Havre. Après trois jours d'arrêt dans cette ville (du 23 au 26), elle partit de nouveau, mais fut rejetée par une nouvelle tempête jusque dans les atterrages de Whigt, et probablement désemparée, car elle y resta jusqu'au i4 juin. Le i4 juin seulement, Ribaut, profitant d'une forte brise du sud-est, donna l'ordre du départ définitif. Aucun . incident ne signala le voyage. On découvrit la Floride le i3 août et, dès le lendemain, on débarqua.
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Quelques Indiens interrogés sur la position exacte de l'établissement français, présentèrent à Ribaut un vieil Espagnol y naufragé depuis plus de vingt ans, qui lui apprit que nos compatriotes étaient à cinquante lieues au nord. Aussitôt Ribaut reprit la mer; mais il avança bien lentement , et sans doigte perdit un temps précieux à d'inutiles explorations, car ce ne fut que le lundi 27 août qu'il mouilla à l'entrée delà rivière de May, et s'apprêta à débarquer.
Ribaut était prévenu contre Laudotmière. Il avait presque l'intention de le faire arrêter, mais il recula devant l'odieux d'une pareille mesure. Néanmoins il voulut lui montrer tout d'abord qu'il n'était plus le maître. Chacun de ses sept navires détacha une chaloupe , remplie de soldats, casques eh tête, et mèche allumée. Lorsque les sentinelles de la Caroline virent les chaloupes s'avancer avec cet appareil menaçant, elles crurent à une attaque , d'autant plus que les soldats de Ribaut ne répondirent pas à leur appel , et même essuyèrent le feu d'une arquebuse. Laudon- ' nière ,> persuadé qu'il avait en face de lui des Espagnols, courut aux murs à nioitié détruits de la <)itadelle, fit pointer deux des pièces de campagne, qui la défendaient encore, et le canon allait retentir, lorsque enfin les nouveaux arrivants se nommèrent.
Ce fut une grande joie pour les défenseurs de la Caroline , qui se croyaient abandonnés , et avaient à peu près renoncé à l'espoir d'être secourus. Mais leur
joie fut de courte durée. Ribaut avait mandé Laudonnière à son bord, et le sommait de répondre aux diverses accusations qui le chargeaient. Laudonnière s'attendrait à des éloges, ou tout au moins à des remercîments, et on le traitait avec une brutalité singulière : on avait cru, en France, à ses calomniateurs, sans seulement l'avoir confronté avec eux^ et Ribaut exécutait sans ménagement les ordres sévères dont il était porteur. Il est probable néanmoins qu'à l'attitude et à la surprise des soldats de Laudonnière il comprit qu'il avait trop vite écouté de faux rap-
ports; car il laissa à l'ancien commandant le temps de se justifier. On reprochait à Laudonnière en premier lieu son orgueil, en secqnd lieu ses mœurs, en troisième lieu certaines lettres écrites à divers seigneurs, malgré les instructions précises de Tamiral. Aucune de ces accusations n'était fondée, la première moins que toute autre. On prétendait en effet (i) « qu'il faisoit du grand et duroy, et qu'à grand'peine voudroit-il endurer qu'un autre y entrast que luy pour commander. )> Laudonnière au contraire avait montré parfois de la faiblesse dans l'exercice de son pouvoir. Il est vrai qu'il avait toujours fait respecter l'autorité royale, dont il était le mandataire; mais, en agissant ainsi, il n'avait rempli que son devoir, et, d'ailleurs, on aurait dû ne pas oublier que « (2) si
(l) LiAUDOJCiriÈRE, p. 181. LeSGARBOT, p. III (a) LAUDOirKlÀRE, p. 186.
les rapporteurs avoient appelé cela rigueur, ceste chose venoit plustôt de leur désobéissance que de sa nature , moins subjecte à estre rigoureuse qu'ils n'estoient à estre rebelles. » Laudonnière réfutait également l'accusation lancée contre ses mœurs , et il la repoussait avec d'autant plus d'indignation qu'elle lui avait aliéné davantage l'esprit de l'amiral, si scrupuleux observateur de la morale et des convenances. Cette servante, sa prétendue maîtresse, était une pauvre femme, qui soignait son ménage et « gouvernoit une infinité de divers animaux, comme les brebis et la poulaille qu'il faisoit conduire pour en peupler la terre (i). » Elle avait rendu de sigrands services à la colonie par son dévouement à soigner les malades, que, cinq à six fois, on la lui avait demandée en mariage. Quant aux lettres, qu'il avait adressées à certains seigneurs de la cour, il ne pouvait en disconvenir, mais il obéissait aux ordres de l'amiral, qui lui avait conseillé, avant son départ, de raconter ce qu'il verrait on ferait « aux seigneurs qui sont du conseil , à celle fin qu'estans esmeuz par ce moyen, ils moyennassent envers la reyne l'entreténement de ceste entreprise (2). »
De tout point la justification était excellente. Rîbaut n'avait plus qu'à reconnaître son erreur, et qu'à rendre à Laudonnière sa confiance. Il s'exécuta de bonne grâce, et, à son exemple,, tous les officiers lui
(i) Laudonnière, p. i85.
(2) Id., ib. »
prodiguèrent les témoignages de leur estime. Mais le coup était porté. Froissé dans son amour-propre, dégoûté de Tin justice dont il avait été victime, désolé de voir un autre que lui commander dans un pays^ dont il avait été longtemps le maitre,.et lui enlever le fruit de ses travaux , il annonça son intention bien arrêtée de partir. Ribaut comprenait combien il serait avantageux pour ses desseins ultérieurs de s'assurer le concours d'un lieutenant aussi expériqienté : Il le pria de renoncer à ce projet, et de rester avec lui. Il lui proposa même de partager avec lui. le commandement. Mais Laudonnière lui démontra isans peine qu'e c'était impossible, d'abord parce qu'il fallait à tout prix conserver l'unité de commandement dans un pays étranger, exposé aux attaques de l'ennemi , et aussi parce que la nature huYnaine est ainsi faite^ que jamais on ne veut obéir, là où longtemps on a commandé. Ribaut se rendit à ces raisons, et, après lui avoir communiqué la lettre de rappel de Coligny conçue en termes fort obligeants, lui donna toute faculté de préparer son départ. Laudonnière était déjà souffrant avant l'arrivée de Ribaut. « Ëstans (i) atténué du travail précédent, et melancholié des faux rapports que l'on avait faits de luy, il tomba en une grosse fièvre continue, laquelle lui dura huit ou neuf jours. » Ce retard faillit lui être bien funeste !
Pendant ce temps Ribaut faisait décharger ses vi-
; (i) Laupoukière, p. i88.
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vres et ses munitions. Il en logea la plus grosse part dans une maison que d'Ottigny avait fait construire à deux cents pas du fort. C'était pour les mettre à Tabri, et pour les rapprocher de la boulangerie, construite en dehors de la citadelle par crainte du feu. L'expérience de sa première campagne, et le récit des souffrances endurées par Laudonnière achevèrent de le convaincre qu'on ne pouvait rien fonder de stable, ni même s'avancer dans l'intérieur du pays, avafnt d'être assuré de ne pas mourir de faim. Par bonheur les Floridiens, que l'arrivée de si nombreux auxiliaires avait d'abord effrayés, revenaient peu à peu à la Caroline, également poussés par la curiosité et par l'intérêt. Bon nombre d'entre eux reconnurent Ribaut à Éi longue barbe. Ils lui portèrent des présents, l'accablèrent de caresses, et kii promirentde 1 conduire en peu de jours aux montagnes de Palaci (i), oii il trouverait en abondance ce qu'ils nommaient du steroa pira. Ribaut fit examiner par son orfèvre les échantillons que lui apportaient les Floridiens; et ce dernier reconnut de l'or rouge.
L'entreprise s'annonçait bien. Les Indiens paraissaient animés de sentiments conciliants, et on espérait trouver bientôt de grandes richesses. Ribaujt comprit que la découverte des mines serait facilitée , si les explorateurs conservaient leurs communications avec la Caroline; il ordonna donc à tous ceux de ses
(i) On reconnu le nom des Apalaches.
152 CHAPITRE f.
bâtiments 9 qui pourraient remonter lé fleuve de quitter la haute mer. On sonda Tembouchure du fleuve dont on trouva le lit suffisant pour trois navires. La Perle de Jacques Ribaut , commandée en second par Louis Ballard , de Dieppe , entra la première, suivie par V Union et la Truite (i), que dirigeaient Maillard, de Dieppe, et de Màchvonille, 29 août.
Cinq jours après l'entrée en rivière des trois navires, le lundi 3 septembre, sur Ife soir, on signala quelques gros vaisseaux qui s'approchaient des quatre vaisseaux français restés à Tancre. On crut i*èconnaître dés Espagnols. On passa la nuit en suspens: mais dès le matin du mardi 4 septembre , les doutes ne furent plus possibles , car on aperçut les vaisseaux français couper les câbles qui retenaient les ancres , se couvrir de voiles , et regagner précipitamment la haute mer. Les ennemis étaient en vue : la guerre commençait !
La guerre pourtant n'était pas déclarée entre la France et l'Espagne. Au contraire les deux cours n'avaient jamais vécu en si parfaite intelligence. C'était un échange perpétuel de bons procédés et de prévenances gracieuses, surtout depuis le mariage d'Elisabeth de Valois et de Philippe II ; mais le roi d'Espagne et ses habiles ministres^ cachaient, sous ces apparences d'amitié , une haine profonde contre le seul pays qui pût, avec l'Angleterre, s'opposer à leurs
(i) Lauoonnièke, p. 189. . '
BIBAUT ET MENENDEZ. 153
projets ambitieux. Ils excitaient sous main nos troubles de religion, ils poussaient les partis à s'entredëchirer; ils encourageaient les coupables espérances des Guise. « Rappelez^vous, seigneur duc , dira plus tardramiraldeCastille (i) au jeune duc de Tlnfantado, qui venait d'apprendre le massacre de la Saint-Barthélémy, et s'en indignait, rappelez-vous que la guerre de la France est la paix de l'Espagne, et la paix de l'Espagne est la guerre de la France , à l'aide de nos doublons. » Aussi Philippe II, tput en affichant pour les Valois le dévouement le plus absolu , n'était qu'un ennemi déguisé , qui n'attendait qu'une occasion favorable pour se jeter sur la France. Ses ambassadeurs ou ses espions le tenaient au courant des moindres nouvelles : l'un d'entre eux, le marquis de Chantonay , frère du cardinal Granvelle, se fit remarquer par son habileté. Toujours à l'affût des nouvel- Jes, au courant de toutes les intrigues, pr.êtà en créer au besoin , c'était un ennemi intime, que nous étions forcés de subir. Il connaissait les projets de Coligny. Il savait que ce grand citoyen cherchait à détourner contre l'ennemi commun nos fureurs intestines. Aussi, dès qu'il apprit le départ ou plutôt les préparatifs de départ de Ribaut , il en informa son maître.
La fureur de Philippe II égala son étonnement. Ce pays, qu'il voulait démembrer, non-seulement il résistait, mais encore il osait essayer de rivaliser avec la
(i) Braktdme, Capitaines français, édit. Lalanivb, t. IV, p. 3o6.
15^ CHAPITAE I.
puissance espagnole en Amérique! Cétait une impudence coupable! Malheur aux Français qui s'étaient embarqués dans une semblable sivenlure (i)! « Les Espaignols , écrit un contemporain, enragent toutaussitost qu'ils voyent un Françoys aux Indes, et encore que cent Espaignes ne pourroient fournir assex d'hommes pour tenir la cenliesme partie d'une terre si large et si spatieuse, il est advis aux Espaignols que ce nouveau monde ne fut jamais créé que pour eux, et qu'il n'appartient à aucun homme vivant d'y marcher ou d'y respirer sinon à eulx seuls. » Philippe II résolut donc de détruire à tout jamais l'établissement projeté. Il connaissait les Français. Il les savait remuants, batailleurs, énergiques, bien plus sympathiques aux peuplades Américaines que ses propres sujets. Un établissement Français aux pof tes du Mexique et des Antilles était une menace permanente pour l'Amérique espagnole (2). Le cardinal Granvelle avait déjà appelé lattention de Philippe, II sur le danger de permettre aux Français un établissement en Amérique , « Quels qu'aient été les conseils de l'ambassadeur, écrit-il , on n'en a pas moins laissé les François prendre pied dans la Floride, où ils ont construit deux forts, qu'il ne sera pas facile de leur enlever. Car, s'il n'y a pas de gens d'Espaigne pour les envoler dehors, il y a
(1) Reprise de la Floride, édit. Tamizey de Lvrroque, p. 35.
(2) Lettres et papiers d*État du cardinal GvLXvyv.ij^, l. IX, p. ^48. - Lettre datée de Fienne, a juin 1 565.
RIBAUT ET MENENBEZ. 155
plus de quarante mille hommes en France desquelz il est besojng descharger le pays. Tous les jours leur proverbe ne devient que trop vrai, lorsqu'ils disent qu'avec deux choses ils s assurent- du roi d'Espaigne , savoir : il n'y a point d'argent (i), et nous arriverons et pourvûierons à tout en temps opportun. »
Le roi se garda bien de négliger ce prudent avis, et, pendant que Charles. IX abandonnait à ses propres ressources une colonie qui pouvait devenir un empire , il résolut de diriger contre elle une véritable expédition.
Une* objection, se présentait : on était en paix avec la France , et la destruction d'un établissement français était une véritable déclaration de guerre. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que la force prime le droit; et les habiles conseillers de Philippe II, de Féria, d'Albe, Antonio Ferez, Espinosa , connaissaient trop bien le cœur humain pour s'imaginer que la cour des Valois verrait de mauvais œil la ruine d'une entreprise inaugurée sous les auspices de Coligny. D'ailleurs mieux valait engager la guerre que s'exposer au danger d'une rivalité commerciale et politique en Amérique; et si , par impossible, Charles IX prenait fait et cause pour ses sujets, on avait, pour se justifier aux yeux de l'Europe, deux excellents prétextes : d'abord les Français envoyés en Floride étaient presque tous calvinistes, c'est-à-dire qu'ils méritaient la mqrt : de plus
(i) Lo no hay dinero, y el a tiempo elcgaremos y proveeremos.
ils s'établissaient en pays espagnol; on pouvait par conséquent les considérer comme des flibustiers, et les traiter en ennemis.
De pareilles raisons sembleraient de nos jours dérisoires : elles ne Tétaient pas^ au seizième siècle. Les haines religieuses nous étonnent aujourd'hui, puisque nous commençons à nous habituer à la tolérance : mais alors Tanimosité la plus vive séparait les catholiques des protestants. De toutes les discussions, même entre gens instruits et de bonne compagnie, celles qui dégénèrent le plus vite en personnalités blessantes, ce sont les discussions religieuses, et nous n'apprendrons rien à personne en rappelant ici les accents aigres et mordants de la polémique religieuse. Pourtant plus de trois siècles se sont écoulés depuis le jour où furent instituées ces redoutables controverses. Aussi, en 1565, quelle était la fureur des partis! Le sang coulait dans l'Europe entière au nom de la religion et pour la religion. Aux bûchers de l'Espagne ou des Pays-Bas répondaient les massacres de l'Irlande ou de l'Allemagne. Philippe II s'était posé comme le champion du catholicisme, et, du fond de l'Escurial , le démon du midi ordonnait supplices sur supplices. A sa voix le fanatisme de ses suj,ets était arrivé jusqu'à l'exaltation. La fiévreuse ardeur, le sanglant mysticisme qui forment comme le fond du caractère castillan, ils les consacraient à la défense de là foi, et certes ils étaient sincères en poursuivant en Floride des ennemis du catholicisme. Un contem-
porain^ la Popellinière (i), en racontant Texpédition, dont nous avons entrepris le récit, a mis ces curieuses paroles dans la bouche des Espagnols : « Nos genz... estoient bien advertis que la pluspart des François là passez estoient luthériens et huguenots, qui venoiént ' pour y dresser des conven ticules à' leur mode , et faire la figue à tous les rois et à tous les princes de la terre., Nous eussions esté grandes besles, si nous . eussions enduré puUuer des hérésies au propre pays où nous avons nous mesmes planté la foy chrestienne avec la pique et la hallebarde. » La Popellinière traduisait exactement les sentiments de tout Espagnol qui abordait en Floride : ils croyaient faire œuvre pie en massacrant des hérétiques. ,
Un autre motif poussait encore les Espagnols contre nos compatriotes. Légalement la Floride était terre espagnole . Tout étranger qui- s'y établissait , sans Tautorisation du roi, pouvait donc être et devait être traité en flibustier. On sait qu'Alexandre VI (2) avait partagé le monde nouveau, qui s'offrait alors aux ardentes investigations des navigateurs, entre les Espagnols et les Portugais par deux lignes fictives, qu'on appelait ligne de marcation et ligne de démarcation. L'Amérique tout entière était comprise dans
(l) La POPBLLIKIERE, OUV. CÎt., II, 49*
(2) Rapprocher de la bulle pontificale la curieuse « Sommation à faire aux habitants des contrées et provinces qui s^etendent depuis la rivière des Palmes et le cap de la Floride, » insérée dans TERiCAUX-CoMPAicSy OUV. cit., p. 1-9.
la part espagnole, et, avec les idées de l'époque, cette donation n'était pas chimérique. Il s'agissait seulement de la faire respecter, et ce n^était pas une tâche aisée que de garder cet immense continent, tout en tenant tète à TEurope entière. Aussi la plupart des peuples n'avaient-ils pas terni compte de cette exorbitante prétention. Depuis que François P' avait demandé qu'on lui montrât l'article du testament d'Adam qui l'excluait d'Amérique, de nombreux , établissements avaient été essayés. Les Portugais s'étaient installés sur les côtes du Brésil; l'Angleterre avait reconnu celle des États-Unis. Au Canada, Cartier et ses successeurs fondaient la nouvelle France. Si donc les Espagnols n'avaient eu , pour garder la Floride, et en chasser comme pirates les étrangers, d'autres droits que la bulle d'Alexandre VI, on n'eût pas tenu compte de ces prétentions théologiques; mais ils avaient encore d'autres raisons.
La Floride était réellement une terre espagnole. Un Espagnol , Ponce de Léon , la découvrit en 1 5 1 2 , et y perdit la vie en i52j. L'expédition de l'Espagnol Vasquez de Ayllon , en 1 5^4 , fut malheureuse. Celle de Narvaez, le rival de Cortez, en i528, ne réussit pas davantage. En i538 Fernando de Soto tenta de nouveau la conquête du pays, mais échoua comme ses prédécesseurs. On eût dit que la Floride portait malheur aux Espagnols. Sans se laisser détourner par ces fâcheux précédents, Tristan de Luna , en iSSg, débarqua dans la baie de Pensacola, mais il
fut abandonné par ses soldats, et, en i56r, irevint presque seul au Mexique. La Floride avait donc été reconnue à plusieurs reprises par les Espagnols^ et, bien qu'ils n'y eussent fondé aucun établissement durable , ils avaient certainement pour eux au moins le droit de premier occupant.
Les apparences de la justice étaient par conséquent pour Philippe II. De plus, en ordonnant de détruire un établissement fondé par des calvinistes, il accomplissait son devoir de bon catholique : aussi la nouvelle de l'expédition projetée fut-elle accueillie avec faveur en Espagne, surtout quand on apprit que le roi venait de désigner, pour la commander, un homme déterminé à ne reculer devant aucune des extrémités *de sa sanglante mission.
Ce redoutable instrument des sinistres desseins de Philippe II se nommait Pedro Menendez de Abila (i). Il passait pour un des meilleurs et des plus braves officiers de l'armée espagnole, alors la première de l'Europe. Les historiens du temps en font le plus grand cas. Ils le comparent volontiers à ces fameux conquistadores, qui, dans les premières années du seizième siècle, conquirent l'Amérique avec quelques poignées de braves compagnons. Menendez avait la vaillance éclatante de Cortez, la froide obstination de Pizarre, mais aussi la cruauté féroce et le fanatisme
(i) On trouve aussi Meîendez et Malandez. Nous avons adopté la forme la plus répandue.
sanguinaire de tous ces aventuriers, qui noyèrent leurs conquêtes sous des torrents de sang. Tout jeune, emporte par ses instincts, il s'était enfui de la maison paternelle, et avait fait ses premières armes contre les Barbaresques* A peine sorti de l'adolescence, il arma a ses frais un brigantin, et devint la terreur des corsaires et des négociants français. Il se distingua par sa valeur à la bataille de Saint-Quentin , où son arrivée inattendue avec de puissants renforts décida du gain de la journée. Nommé capitaine général de la flotte j et investi de la confiance du roi, il tomba tout à coup en disgrâce, soit à cause des brutalités de son caractère, soit par suite des malversations qu'on lui imputait. En effet il avait si rapidement fait fortune en Amérique, que sa conduite peu scrupuleuse provoqua une enquête. Après une longue détention, sa culpabilité fut reconnue. On ignore la nature de sa faute, mais elle devait être grave, car Philippe II, qui estimait sa bravoure , et avait besoin de ses services, le laissa accomplir la moitié de sa peine, et payer la moitié de l'amende à laquelle le constîil des Indes l'avait condamné. Ses affaires étaient donc fort embarrassées, et il se croyait perdu dans l'esprit de son souverain, lorsque tout à coup ce dernier lui ordonna d^ se transporter en Amérique, sur la côte de Floride, non loin de la passe de Bahama , et de dresser une carte exacte de ces parages dangereux.
C'était une ruse de Philippe II. L'artificieux souverain ne voulait pas se compromettre eli ordonnant
directement la destruction de la colonie française de Floride, mais il espérait qu'en fournissant à un de ses sujets l'occasion d'aller en Floride , sous le prétexte d'une mission pacifitjue, ce dernier lui demanderait en même temps l'autorisation d'exterminer les hérétiques nouvellement établis, au. grand scandale de la catholicité, en Amérique. En ce cas, Philippe II se réservait , au nom de la religion menacée , d'accorder toutes les permissions nécessaires, et, au besoin, se promettait d'encourager directement l'expédition projetée.
Ses prévisions se réalisèrent : Menendez, enchanté de ce retour de faveur, s'empressa de se rendre à la cour pour remercier le roi. Quelques courtisans complaisants l'eurent bientôt mis au fait de la situation : Menendez comprenant que Philippe II ne demandait qu'à avoir la main forcée, le supplia de lui permettre de fonder un établissement en Floride , et d'y extirper l'idolâtrie dans toute cette région. Sur les Français déjà établis dans le pays pas un mot ne fut prononcé. Si par hasard le futur conquérant de la Floride rencontrait sur son'chemin quelques Européens , h'étaitil pas autorisé, par le droit des gens, à les traiter en usurpateurs y surtout si ces Européens étaient des protestants , c'est-à-dire des criminels en dehors de l'humanité?
Philippe II accorda tout de suite la grâce sollicitée par Menendez , et bientôt un traité fut signé entre la coUr et le nouveau conquistador. Aussi bien il avait
formé des plans gigantesques. Ses dépêches officielles^ conservées à Séville, et encore inédites ^ nous apprennent qu'il comptait s'emparer de toute l'Amérique du Nord. Il \oulait mettre garnison à Port- Royal, et se fortifier dans la baie de laChesapeake, qu'on appelait alors île Marie. Persuadé que par le Saint-Laurent il pénétrerait dans les mers du Sud j et qu'il arracherait aux Anglais et aux Français le monopole des pêcheries dans les mers septentrionales , il insistait sur la nécessité d'enlrelenir dans ces parages un véritable corps d'armée. En effet le roi, touché de son zèle , lui accorda toutes les autorisalions demandées *: Menendez pouvait transporter en Amérique cinq cents soldats , et des laboureurs. Seize prêtres, dont quatre jésuites, formeraient le noyau des futures missions. 11 s'engageait à conquérir le pays dans trois ans, et à en dresser la carte. Un audience royale serait créée dans les nouvelles possessions espagnoles , et il en serait l'alguazil major. 11 fonderait , à son choix, et aux emplacements qui lui conviendraient^ deux ou trois bourgades fortifiées. On lui permettrait de conmiercer aux Antilles et en Espagne sans payer dedroits,saufpour les métaux et les pierres précieuses. Pendant six ans il armerait deux galions de cinq à six cents tonneaux , et deux pa taches de quatre à cinq cents tonneaux : toi^tes les prises lui appartiendraient. Il aurait, outre deux mille ducats d'appointements à prendre sur les revenus de la province , le cinquième U^ tous les produits. Enfin on lui concédait le titre
perpétuel et hërédilaire d'adelantado de Floride, avec le droit de désigner son successeur; et , tout de suite , le grade de capitaine général.
Ce traité, qui accordait à Menendez lant de pouvoirs etde si importatits privilèges fut signé le 22 mars i565. Mais Philippe 11 ne se contenta pas de montrer, par ces étonnantes concessions , èombien il tenait à la réussite de Texpédition.. Quelques jours plus tard, et par faveur spéciale, il le fit venir près de lui, et lui apprit que , pour mieux exterminer Thérésie , il venait d'expédier en Afnérique Tordre de mettre à la disposition du futur conquérant de là Floride deux cents chevaux , quatre cents fantassins et trois vaisseaux de guerre , dont la solde , pendant trois mois , resterait à la charge du trésor royal. Menendez ^ heureux de ce nouveau témoignage de la faveur royale , fit cependant observer à Philippe II que ces préparatifs retarderaient- peut-être Téxpédition , qui , pour réussir, devait être conduite avec promptitude. Il lui demanda de préférence quelques vaisseaux prêts à prendre tout de suite la mer. Lfe roi y consentit , mais , comme alors les Turcs menaçaient Malte, les vaisseaux espagnols restèrent en Europe.
A la nouvelle de Texpédition projetée, à la promesse des faveurs royales , à Tespérance de retrouver en Floride un Mexique ou un Pérou , plusieurs cen-
taines d'aventuriers vinrent offrir leurs services à Menendez (i). Plusieurs de ses compatriotes, des Astu-
(i) Le cardinal Granvelle enregistre avec soin la nouvelle de Fexpé-
16!}' ' CUAPITUE 1.
riens, énergiques montagnards, atlirés par son renom, le prièrent de ne pas les oublier, quand if recruterait sa petite armée. Ménendez connaissait leur Bravoure. Il les savait pauvres et intéressés : ce fut parmi eux surtout qu'il choisit ses principaux officiers. Us se nommaient Pedro de Valdez, Bartolomeo Ménendez, et Qchoa. Le premier était le gendre de Tamiral, et. le second son frère. Comme on avait donné à Tentreprise projetée la couleur d'une croisade, comme on avait même répandu le b.ruit que le roi de France avait désapprouvé le départ de Ribaut , bon nombre de ces sombres et austères gentilshommes castillans^ qui regrettaient de ne plus avoir de Maures à pourfendre en Europe , s'embarquèrent avec la pensée de continuer la guerre sainte au delà de l'Atlantique/ A l'exception de ces volontaires du fanatisme , le reste de l'armée se composait d'aventuriers poussés hors de leur patrie par la fièvre d'émigration , qui dépeuplera l'Espagne avant la fin du seizième siècle.
L'ambassadeur de France en Espagne était alors Raymond de Pavie , sire de Forquevaulx, un de ces alertes négociateurs , tels que les aimait Catherine de Médicis, également aptes à manier la plume et l'épée, et très au courant de la situation politique. De Forquevaulx était arrivé en Espagne vers le milieu de l'année i565, au moment même où Ménendez allait partir pour l'Amérique. Son attention fut tout de suite
dition : « Aussi m'escripl-t'-on que l'on a enchargé la conqueste de la Floride à Pero Melendey. • Papiers (T État, t. IX, p. 149.
RIBAUT ET MËNENDËZ. j 65
attirée par les préparatifs de l'expédition : mf|is il paraît que la cour d'Espagne avait recommandé le plus grand secret, ou du moins que les émissaires de l'ambassadeur ne lui donnèrent que de tardives informations; car, le 23 octobre i565 seulement, c'est-à-dire quatre mois après le départ de Menendez , il écrivait à Charles JX qu'on levait en Espagne de nombreuses troupes, et ajoutait : « L'on a opinion , sire (i) , que ce soit pour Alger au printemps qui vient, ou quelque autre bon endroit de Çarbarie , et est bruit aussi de la Floride. » Dix jours après, le 5 novembre, il apprenait à son souverain le débarquement de Menendez à Saint- Domingue, et commençait à se douter du but réel de l'expédition. « Et là dessus ie vouldray croire (2), ne sçay si ie me trompe, que ledict Melendez n'avoit commission d'aller ailleurs qu'en la dicte isle , craignant que la flotte qui parle d'aller à la Floride n'aime mieux s'adresser là et s'emparer d'un pais riche , peuplé et basti que d'un désert. » S'il hésitait encore à se prononcer c'est que cette attaque , en pleine paix , lui semblait contraire à tout droit international : bientôt le doute ne fut plus permis. Philippe II ne prenait plus la peine de cacher son désir d'extirper l'hérésie en Amérique , et d'en chasser les Français. Il avait même chargé sa femme, la reine Elisabeth , d'informer de ses intentions l'ambassa-
(i) Bibliothèque nationale. — Fonds français, manuscrit n^ 10761 , fol. 32, lettre VI.
(2)Id., fol. 4i, lettre IX.
deur de France, et ce dernier s'empressa de raconter à ses maîtres les conversations qu'il avait eues à ce sujet (i). Le 3 novembre i565 , il écrivait de Madrid à Catherine : « Du restant , Madame , i'ay appris de la Royne votre fille ce que ie vous escris de la Floride par mon autre lettre : comment ce roy ne veult souffrir que les François nichent si près de ses conquestes, mesrae que ses flottes en allant et venant à la Neufve Espaignesont contrainctes de passer devant eux. Par-, quoy il est nécessaire, si Ton ira de France audict pais qu'on fit forls pour se deffendre et en équipage, cependant n'advouer nidésadvouer vos subiects qui y sont, ou iront depuis delà. » Quelques jours plus tard, il écrivait encore à la reine mère, en lui rendant compte d'un nouvel entretien avec la princesse Elisabeth : « Elle m'a dict rien n'estre plus certain que le roy catholique prend à cœur le faict de la Floride , pour y employer ce qu'il pourra de ses forces, afin
d'en deschasser les François (2) »
La cour de Madrid ne gardait donc plus de ménagements, et les déclarations de Philippe II étaient pour ainsi dire officielles. Son ambassadeur à Paris, don Francisco de Âlava , reçut même l'ordre die se plaindre directement à Charles IX , et de lui représenter comme une grave atteinte portée à ses droits la présence de quelques Français sur la cote améri-
(1) Manuscrit 10751, fol. 87, lettre VIlï. (a) Id., fol. /|3, lettre X.
BIBAUT ET ME^ENDËZ. 167
caine (i). Dès lors TafTaire devenait diplomatique ^ et au mémoire communique par l'ambassadeur espagnol Charles IX fut obligé de répondre par un autre mémoire. De PJessis-lez-Tours le 28 novembre i565 (2) il écrivit à de Forquevaulx : « l'ai veu ce que vops m'écrivez des desplaisirs qu'ils ont par delà de mes gens qui sont à la côte de Floride, de quoy l'ambassadeur qui est ici n'a pas failli de faire là même plainte... le ne vois pas grand propos de me frustrer d'une chose où mes subiects ont passé si longtems, planté mes armes, et possédé sans aulcun empeschement, et d'alléguer l'ombre qu'ilspeuvent avoir pour, leur vaisseaux qui retourneront de plus avant. » I^ roi cependant n'entend pas que les Français nuisent au commerce espagnol , et il promet de punir très-sévèrement tous ceux qui voudraient exercer la piraterie dans les mers américaines , au lieu de cultiver paisiblement le sol qu'ils occupent. « Mais aussi (3) ne serait-il raisonnable que Sa Majesté Catholique voulust tellement empescher, brider et écarter aux subiects de Sa Majesté la liberté delà navigation, qu'ils ne puissent aller naviguer et s'accommoder es autres lieux , mesme en celui qui a esté découvert passé cent ans par ses subiects , et -qui est dès ce tems en témoignage et mémoire de la découverte faite par les Franbois appelé la coste aux
(1) Manuscrit 1076 1, fol. Sg, lettre XIV. (2)Id., fol. 58, lettre XIV.
(3) Id., ib.
Bretons. » Le 3o décembre (i) , Catherine de Médicis écrivait encore , de Moulins , à Forquevaulx sur le même sujet , et insistait sur la légitimité des préten* tions françaises : « Car telle eSt l'intention du roy mon fils qui entend et moy aussi que quand on vous parlera de cette affaire , par délia , vous en respondiez suivant ce que dessus, et que ce n'est pas chose dont nous ayons jamais autrement faict, mais autant que les princes doivent être ialoux de ce qui est leur, et regarde leur honneur et autorité. »
L'affaire était mal engagée. Aux prétentions espagnoles la cour de France répondait en alléguant des prétentions tout aussi légitimes, et surtout en posant le principe de la liberté des mers. Certes tous les droits étaient de notre côté , mais Philippe avait pour lui les apparences de la légalité, et surtout la force. Pendant que discutaient les ambassadeurs et que s'échangeaient des correspondances hautaines, Menendez et ' la flotte espagnole débarquaient en Floride et tranchaient par répée une discussion qui semblait interminable.
On ne connaissait pas encore en Europe l'issue de l'expédition , et Philippe II , qui ne voulait rien décider avant d'être certain du succès , feignit d'accepter les explications de Charles IX , et accorda une audience à de Forquevaulx. Ce dernier aurait voulu intéresser à la cause la reine Elisabeth. Il lui avait dit
(i) Manuscrit 1075 1, fol. i32, lettre XXVIT.
BIBAUT ET MENKNDEZ. 169
«qu'il serait bon que la navigation audict pays, et autres endroits où Sa Majesté Catholique n'a de ses gens fut libre à vos subiects , afin que ceulx qui sont tant enclins et adonnés aux armes qu'ils ne peuvent vivre en repos ne soufrir que les autres y vivent al- ' lassent passer leur cholère audict pays (i). » .Mais la reine n'avait aucune influence sur l'esprit de son mari , et Philippe II goûtait peu ces considérations de philanthropie internationale' L'ambassadeur échoua donc dans.sa tentative auprès de la reine : il ne fut pas plus heureux auprès du roi : il a laissé un curieux (2) récit de cette entrevue dans une lettre datée de Madrid , le 24 décembre 1 565 , et adressée à Charles IX. Philippe II attendit qu'on l'interrogeât sur les affaires de Floride. « Il n'en parloit un seul mot ni de chose qui approche; il se contentoit de montrer bon semblant d'avoir plaisir de la santé du roy et de la royne et de la tranquillité du royaume , ains qu'il l'a déclaré par ces parolles : qu'il est et sera toujours très aise que toutes choses aillent de bien en * mieux. Tattendois, Sire, qu'il me deiist parler de la Floride et des plaintes que son ambassadeur a faictes à. Votre Majesté.... Néantmoins ledict sieur roy ne m'en a parlé un seul mot, ny de la chose qui en approche. » Était-ce de la part de Philippe II parti pris' d'éviter tout sujet de discussion , ou bien timidité , on l'ignore : mais l'ambassadeur en fut pour ses frais de
(i) Manuscrit 1075 1, fol. 43, lettre X. (2) Id., fol. 70.73, lettre XVÏ.
politesse , et il n'oblint du roi , lors de cette audience, que des protestations exagérées d'amitié et de dévouement.
Le premier ministre du roi, le duc d'Albe , fut bien plus explicite. Avec lui de Forquevaulx ne craignit pas d'aborder franchement la difficulté. Il lui demanda des explications catégoriques. D'Albe n'hésita pas à lui répondre. « Il trouve le pire du monde (i) que d'une province et païs dont les Espaignols , à ce qu'il soutient , sont possesseurs dès le règne du roy don Hernando, les François les soient allez troubler et déposséder, lequel lieu leur importe trop pour le laisser perdre ; et si la coste'fut esté faicte par vos suhiects devant ou diirant les .guerres , qu'il s'en fust parlé dans le traité de paix , mais c'est une exspolisrtion et usurpation faite de peu de tems en ça, et sçait on assez en Espaigne qui et comment Ion y a envoyé des ministres avec leurs femmes et enfants. le luy ay respondu , Sire , et dict la substance de votre responce, et que j'ay veu trente ans auparavant sur caries marinnes fort antiennes que la coste , où l'on dit que la Floride lest assize , s'appeloit la coste des Bretons, et estoit grandement distante des isles de l'Espagnolle, Cube et aultres de la Neufve Espaigne. De sorte que leur navigation ne pouvoit estre empeschée par les François, lesquels n'y estoient point allez par vostre commandement, ne pour rien attenler ou dé-
(i) Manuscrit 10751, fol. 78, lettre XVI.
RIBADT ET MENENDEZ. 171
posséder, ains comme pretendans aller sur leur propre conqueste, et à une [navigation libre et accoustumëe à eulx de tout tems... Quant à ce qu'il dit n'avoir esté parlé de la Floride au traité de paix , ce ne fut que leur faute, et cella est signe qu'ils n'y alloient point encore en ce tems. » Les arguments de Forquevàulx étaient fondésj^'car le duc s'emporta, et finit par déclarer que « le roy catholique employera toutes ses forces pour recouvrer sa possession. »
Il n'y avait rien à répliquer : il fallait ou accepter la situation , ou déclarer la guerre à l'Espagne. Catherine en eut un instant l'intention , surtout après que l'ambassadeur d'Espagne à Paris lui eut en quelque sorte posé un ultimatum. Francisco de Alava avait demandé à Moulins, le 20 janvier i566, une audience à la reine mère et lui avait posé, sans doute en se conformant aux instructions du duc d'Albe, deux questions (i) : Le roi a-t-il^commandé l'expédition de Floride? S'il ne Ta pas commandée, l'avdue-t-il? La reine répondit à la première question par un fauxfuyatit : elle assura l'ambassadeur qu'elle tenait beaucoup à la paix avec- l'Espagne. Pour la seconde question , « Nous avons estimé , dit-elle (2) , que le commerce est libre entre les subiects des amis , et que la mer n'est fermée à personne qui va et traficque de bonne foi. Bien savois-ie qu'aulcuns des nostres es-
(i) Manuscrit 17051, fol. 162, lettre XLI. (2) Id., ib.
toient allez en une terre qui s'appelle la terre aux Bretons..., en quoy faisant n'ont pensé entreprendre^ chose préjudiciable à ladicte paix /et amitié : ne nous semble aussi qu'ils eussent aucunement failli pour estre terre que. nous estimons nostre. » I^ fierté et aussi la justesse de cette réponse excitèrent l'ambassadeur qui s'emporta en menaces inconsidérées , et alla jusqu'à parler d'une guerre imminente. Mais Catherine avait le sentiment de sa dignité , et la conscience de ses droits. Elle répondit froidement au fougueux Castillan « qu'il se souvint aussi que les rois de France n'ont pas accoustumé de se laisser menacer, que le mien estoit bien jeune, mais non pas si peu connoissant ce qu'il est , qu'il n'y ait toujours plus affaire à le retenir qu'à le provoquer, et qu'elle eslimoit que son maistre n'y gagneroit rien (i). ^>
Francisco de Alava avait sans doute outrepassé ses instructions, car il se confpndit en excuses , et assura la reine dé la droiture et de la sincérité de ses intentions. Catherine, de son côté, ne se souciait alors que très- médiocrement d'entrer en lutte avec l'Espagne. Son autorité n'était pas encore assez solidement établie en France , et, pour lutter avec avantage contre l'Espagne , elle était pour ainsi dire forcée de se jeterdans les bras du parti protestant. Elle en eut peut-être un instant la pensée , comme semblerait le prouver le passage suivant d'une lettre qu'elle adressait à de For-
(i) Manuscrit 1075 1, fol. xSî, kt. XXVII.
quevaulx : « Car telle est l'intention du roy mon fils qui entend et moy aussi que quand on vous parlera de ceste affaire , par délia , vous en respondiez suivant ce que dessus , et que ce n'est pas chose dont nous ayons iamais autrement faict, sinon autant que les princes doivent estre ialoux dece qui estleur et regarde leur honneur et autorité »; mais il lui répugnait de prendre une décision de cette importance du jour au lendemain. Elle accepta donc les excuses de l'ambassadeur, et, par un accord tacite, la question engagée resta toute diplomatique. De part et d'autre on attendait l'événement. Mais on savait à l'avance que le sang coulerait. La reine Elisabeth l'avait dit expressément à l'ambassadeur. « Le roy (i) et le duc d'Âlbe n'épargneront chose du monde pour chasser les François, car ils prennent ce faict fort à cœur, et, s'ils sont victorieux, Vos Maiestés entendront fort piteuses nouvelles de leurs subiects, lesquels ils feront tous mourir cruellement » (17 janvier i566). Le ducd'Albe,de son côté , n'avait «pas caché ses projets : aussi de Forquevaulx insistait-il pour qu'on envoyât des renforts en Floride. « Et doit (2) croire Votre Majesté, écrivaitil de Madrid le 24 décembre i565, qu'ils feront icy leur possible d'en chasser vitupéreusement vos subiects. Parquoy si la conqueste importe au bien de vostre service, il leur faut envoyer un bon secours promp-
(i) Manuscrit 10751, fol. i38, let. XXX. (2) Id., fol. 73, let. XVI.
tement. » Il était déjà trop tard pour secourir la colonie française. Car au moment où s'engageaient les négociations entre les deux cours ,-les destinées de la Floride étaient accomplies. Suivons donc siir TOcéan Tarmada espagnole.
LE PUUFRAGE.
Le 29 juin i565 la flotte espagnole partit de Cadix. Menendez avait dépensé, et au delà, toute sa fortune pour préparer l'expédition. « Votre (i) Majesté peut être assurée, écrivait-il au roi , que , eussé-je un million et plus, je l'emploierais et dépenserais en entier pour cette entreprise faite si fort en l'honneur et gloire de Dieu , à Taccroissement de la foi catholique , et au service de l'autorité de Votre Majesté; j'ai offert à notre Seigneur tout ce qu'il lui plaira me donner en ce monde , et tout ce que je possède ou acquerrai sera dévoué à l'introduction de l'Évangile en cette contrée et à catéchiser les naturels ; et ceci je l'assure et promets au roi. » Les historiens de l'époque évaluent à un million de ducats la dépense totale. C'était plus assurément que ne possédait Menendez : mais les capitalistes d'alors prêtaient volontiers de grosses sommes aux aventuriers d'outre-mer. Parfois ils ne rentraient pas dans leurs avances, mais quand, par bonheur, leurs clients réussissaient, quelle n'était pas leur part de butin ! Aussi bien Menendez leur inspirait confiance , et ils avaient été généreux à son égard. La
(i) Lettre en date du 11 septembre 1 565, citée par PijaKMAiiir {les Pionniers français dans V Amérique du JSord)^ trad. française, p. 68.
flolle était réellement imposante. Lfe général montait le San-PelajOy beau galion de i55o tonneaux, équipé par le roi. Dix autres navires le suivaient , dont quelques-uns jaugeaient 1200 tonneaux. 995 soldats ou matelots ,117 officiers ou ouvriers , 16 prêtres étaient montés sur ces onze navires. A peine sorti de Cadix , Menendez fut assailli par une tempête qui le força à rentrer au port. Mais ce contre-temps fut heureux pour lui , car il reçut des renforts qui augmentèrent de i5o4 hommes sa petite armée. Parmi les derniers arrivés étaient beaucoup d'Asturiens. Quelques Portugais se joignirent aussi à lui : ils devaient plus tard se signaler par leur cruauté. Deux jours après le second départ, arrivèrent Luna et 90 volontaire?, qui montèrent une caravelle tout équipée, et rejoignirent la flotte en mer. Enfin trois autres navires partirent de Gijon montés par 257 soldats , sous le commandement de Pedro Menendez Marquez , trésorier général du roi en Floride. Ces renforts successifs portèrent à 2600 hommes le chiffre total de l'expédition, et parmi eux on comptait douze franciscains, un religieux de la Merci, huit jésuites, et cinq prêtres. L'un d'entre eux était Lopez de Mendoza , un des futurs historiens de l'expédition.
Menendez , pressé d'arriver en Floride , ne relâcha pas aux Canaries (i) : assailli en pleine mer par une
(i) Pourtant, d'après Meitdoza, Mémoire tetc, p. i66, la flotte* serait arrivée dans cet archipel le 5 juillet^ et ne l'aurait quitté que le 8.
seconde tempête, il ne put voguer de conserve qu'avec cinq de ses navires , et encore une nouvelle tourmente les força , le 20 juillet , à jeter à la mer, pour s'alléger (i), une partie de leur cliargement. Le jeudi, 9 août, Menendez abordait à Porto-Rico, y enrôlait 49 volontaires, et apprenait que Ribaut, au lieu de débarquer directement en Floride , perdait son temps en route à des explorations inutiles.
A celte nouvelle, Menendez sentit redoubler en lui le désir de surprendre les Français. Bien qu'il n'eût autour de lui que le tiers environ de ses hommes, bien que le navire qu'il avait envoyé à Saint-Domingue pour y prendre quatre cents soldats, ne l'eût pas rejoint, il démontra à ses officiers la nécessité de profiter de la négligence des Français. Sans doute il ne disposait pas encore de toutes ses ressources , mais il fallait à tout prix prévenir les Français , et les empêcher de se fortifier. .Il fallait surtout ne pas attendre leur attaque, et elle était probable , car on avait perdu le navire où étaient renfermées les instructions de la campagne. A l'exception de Juan de Saint- Vincent et de quelques autres officiers , qui méditaient un coup de main sur le Pérou ou le Mexique , et aimaient mieux rançonner des Indiens inoffensifs que lutter avec les Français, le conseil fut de l'avis de Menendez. Son gendre, Pedro de Valdez, insista même pour qu'on
(i) Meudoza (p. 166-186) raconte en détail ce voyage : comme il n'offre pour nous qu'un intérêt secondaire, nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs à sa relation.
partit immédia lemen t. Malgré le mauvais vouloir des récalcitrants , les- navires mirent donc à la voile , et se dirigèrent sur la Floride.
Dès le 24 août, la Floride était en vue : on se contenta de louvoyer, car la mer était mauvaise, la côte dangereuse , et on apercevait sur la plage des sauvages, qui suivaient avec attention les mouvements de la flotte, et faisaient raine de vouloii* résister. Comme on avait besoin de connaître leurs dispo- • sitions , Valdez , malgré le danger, se fit jeter à terre , en compagnie d'un soldat condamné à mort, auquel il avait promis la vie sauve , s'il se dévouait pour ses camarades. Le soldat se présenta tout seul aux Flori-* diens. Il les désarma par sa tranquillité , et leur demanda quelques renseignements. Les Floridiens, heureux d'apprendre que les Espagnols ne cherchaient les Français que pour les combattre , commencèrent à espérer qu'ils seraient bientôt délivrés de leurs commims oppresseurs. Ils s'empressèrent d'annoncer au soldat que les Français étaient à vingt lieues au nord , et lui fournirent toutes les indications qu'il leur demanda. Ils retournèrent même avec lui près de Valdez, qui voulait les conduire à bord. Mais leur défiance se réveilla , et ils refusèrent obstinément. Alors Menendez débarqua lui-même. Il reçut de la part des Floridiens un accueil sympathique, sans les déterminer à le suivre. Les Floridiens comprenaient , avec leur grossier bon sens, que les Européens allaient s'entr'égorger, et voulaient rester neutres, .j.
4 Le 28 août la flotte espagnole se trouvait à rembouchure de la rivière des Dauphins. Menendez la débaptisa, et lui donna le nom de San Âgustino , qu'elle a conservé depuis (i). Le 3 septembre, à travers un épais brouillard , fiu'ent signalés quatre navires à l'ancre. C'étaient les navires que Ribaut n'avait pu faire entrer dans la rivière. Plus de doute ! L'ennemi était en présence : un conseil de guerre fut aussitôt réuni. La présence inopinée de ces quatre vaisseaux démontraitque les Français avaient reçu le renfort qu'ils attendaient. Il n'était plus question de les surprendre , d'autant mieux que le vent ne poussait pas dans la direction des Français. Aussi plusieurs officiers (2) pensaient-ils qu'il ne serait que prudent de rentrer à Haïti, d'y rallier toute la flotte,. et .de n'engager les opérations qu'en force. Menendez, furieux de sa déconvenue,
voulait au contraire attaquer sur-le-champ. Il représentait avec assez de raison que ces quatre navires n'étaient sans doute pas défendus, puisqu'ils n'avaient pas pénétré dans le fleuve , et qu'on pourrait facilement s'en emparer. Une fois ces navires pris, on retournerait dans la rivière San Agustino, on s'y fortifierait , et on attendrait l'arrivée de tous les ren-
(i) La chronologie manque ici de précision. Nous avons adopté la date du 3 septembre, parce qu'elle nous a paru conforme à la plupart des relations.
(2) Mbkdoza (p. 191 } était de cet avis : « Je le sommai^ dit-il, en parlant de Meitbkdbz , de réfléchir qu'il était chargé de mille âmes dont il devait rendre un bon compte. >
180 CHAPITRR II.
forts pour attaquer les Français, désormais réduits à^ rimpuissance, puisqu'ils n'auraient plus de flotte. Malgré sa hardiesse , cet avis prévalut , et la flotte reçut l'ordre de pousser droit aux Français.
On n'était plus qu'à trois lieues de la Caroline; mais, sur les neuf heures, le ciel se découvrit, et il devint impossible de surprendre les Français. Menendez , qui craignait d'échouer sur ces côtes basses et peu connues, fit mouiller les ancres et filer du câble pour se trouver le lendemain au milieu des Français.
Dès lors la relation française et la relation espagnole se contredisent. D'après Laudonnière (i), les navires de Menendez se seraient approchés sans déclarer leur nationalité. Dès qu'ils se trouvèrent à portée de voix, ils demandèrent des nouvelles des chefs de l'entreprise, qu'ils désignèrent parleurs noms et prénoms : ce qui semblerait indiquer une singulière précision dans leurs renseignements ; puis ils lâchèrent leur bordée, et coururent sur les navires français. Mais les capitaines de ces navires avaient découvert la flotte espagnole dès la veille : ils lui trouvaient des allures suspectes , et , par mesure de précaution , s'étaient mis sous voiles : à la première volée de canon , ils coupèrent les câbles qui retenaient les ancres, et prirent la haute mer. Les Espagnols se mirent aussitôt à leur poursuite , sans réussir à les atteindre , à cause de leur légèreté. Le récit est vraisemblable, mais il
(t) Laudoickière, p. 189.
présente avec la version espagnole quelques différences qu'il importe de signaler.
Les écrivains espagnols (i) racontent que la flotte de Meriendez fut signalée dès le soir du 3 septembi^e , et que , pendant toute la nuit , les Français dirigèrent contre elle un feu inutile. Au point du jour les trompettes espagnoles sonnèrent un salut j et les Français répondirent. Alors Menendez se rapprocha d'eux, et, dès qu'il fut à portée : « Je suis venu dans ce pays , dit-il , pour y faire pendre ou égorger tous les luthériens que j'y trouverai, ou que je rencontrerai en mer, suivant les ordres que j'ai reçus du roi mon maître, et ces ordres sont si précis qu'il ne m'est pas permis de faire grâce à qui que ce soit. Je les exécuterai donc à[la lettre; mais, lorsque je me serai rendu maître de, vos navires, si j'y rencontre quelque catho- ' lique , je le traiterai avec bonté : pour les hérétiques, ils mourront tous. » Cette déclaration hautaine et catégorique fut accueillie par les huées et les injures des équipages français. Menendez irrité donna le signal de l'attaque. Les navires français prirent aussitôt le large , et, comme ils étaient beaucoup plus légers, furent bientôt hors d'atteinte. Comme l'écrit Mendoza (2) , a. ces diables enragés sont très-habiles sur mer : ils manœuvrèrent si bien que nous n'en prîmes aucun. » Menendez, après les avoir poursuivis inuti-
(i) Cmarlbvoix, ouv. cit., p. 107. —Ces détails sont confirmés par Mbndoza.
(2) Mendoza, Mém,, p. 2oo.
18â CHAPITRE II.
lement , revint sur ses pas , et voulut forcer l'entrée de la rivière de May. Mais il aperçut cinq navires qui Tattendaient à Tancre , soutenus par deux bataillons d'infanterie et par plusieurs pièces de canon. Il ne se crut pas assez fort pour surmonter de' pareils obstacles^ et reprit le cliemin de San Âgustino. Nous n'hésitons pas à préférer cette relation à la version française : d*abord à cause des détails nombreux qu'elle donne 9 et aussi, parce que son auteur fut témoin des scènes qu'il raconte , tandis que Laudonnière n'en fut informé que par des rapports peut-être mensongers ou inexacts.
Que s'était-il passé à la Caroline , depuis qu'on* avait signalé la flotte ennemie ? Tout le monde prit les armes; la citadelle fut remise y tant bien que mal j. en état de défense. Les avenues furent gardées avec soin, et le gros de l'armée , cinq à six cents arquebusiers , restèrent toute la nuit sur le rivage, prêts à empêcher la descente des ennemis. La nuit et la journée du lendemain se passèrent sans incident notable autre que l'apparition de la flotte espagnole (4 sept. ). Le surlendemain ( 5 sept. ) , à midi , fut signalé le plus grand des bâtiments français , qui avaient Tui devant la flotte espagnole : c'était la Trinité. Il -fut bientôt suivi par le navire que montait le capitaine Cossette ,. puis par les deux autres. Ces navires firent des signaux pour qu'on les aidât à se mettre à l'abri et à repêcher leurs ancres. Mais Ribaut craignait un piège. L'éloignenient ne lui permettait pas de reconnaître
les matelots ou leurs officiers , et , bien que les navires eussent arboré le drapeau national , il craignait une ruse espagnole. Comme le vent soufflait de la cote 9 la petite flotte ne piuvait approcher du rivage. L'erreur et les appréhensions de Ribaut auraient pu se prolonger, mais le capitaine Cossette se décida à jeter à la mer un de ses matelots , excellent nageur, avec une lettre pour Ribaut. 11 lui annonçait qu'après avoir pris chasse devant la flotte espagnole, il avait fini par lui échapper. Il avait observé ses manœuvres, et savait que Tennemi avait opéré une descente à la rivière des Dauphins , à huit ou dix lieues au sud de la Caroline. Il avait remarqué beaucoup de nègres, chargés de pieux et de bêches , ce qui semblait indiquer le projet de* fonder quelque établissement durable. Le dessein des Espagnols apparaissait dans toute sa netteté. Ils avaient cherché à surprendre la flotte, pour enfermer les colons et les réduire plus facilement. Ils n'avaient pas réussi , mais ils avaient opéré leur débarquement, et, d'un jour à l'autre, ils viendraient entreprendre le siège en règle de la Caroline : le danger était retardé , non pas évité.
Un conseil de guerre fut convoqué (5 septembre) : Ribaut le présida. Les gentilshommes' nouvellement débarqués y assistaient , Laudonnière et d'Ottigny en faisaientaussi partie. Laudonnière, consulté le premier, conseilla d'augmenter les fortifications de la Caroline, que garderaient les troupes de Ribaut , et proposa de se porter au-devant des Espagnols avec ses anciens
18 i cuAPrraE ii.
soldats. Familiarisés avec le pays , aidés par les Floridiens, qu'ils connaissaient depuis longtemps , ces soldats , malgré leur petit nombre, pouvaient arrêter au moins quelqifes jours la marche des ennemis , les fatiguer par une guerre d'escarmouches si facile dans les forêts américaines,^ leur tuer du monde, les décourager, et surtout donnera leurs compagnons le temps dé rt^mettre la Caroline en état de soutenir un siège en règle. Le conseil était bon. Il présentait l'avantage de l'offensive qui convenait au caractère national, et de la défensive qui convenait aux circonstances. S'il eut été adopté , la Floride serait restée terre française.
Tous les membres du conseil opinèrent dans le sens de Laudonnière ; mais Ribaut ne s'était pas encore prononcé : il s'était jusqu'alors contenté de diriger les débats. Il intervint quand ses lieutenants se furent expliqués , et ce fut pour leur intimer des ordres. Je sais, leur dit-il, que la guerre vient d'éclater avec l'Espagne. Je le savais avant mon départ , et l'amiral me l'avait confié dans ses instructions, que voici : « En fermant ceite lettre (i), i'ay eu certain aVis comme dom Pedro Melandez se part d'Espagne, pour aller à la coste de lai nouvelle France ; vous regarderez de n'endurer qu'il n'entrepreine sur nous , non plus qu'il veut que nous n'entreprenions sur eux. » Ribaut conclut en proposant de monter sur les quatre gros na-
• (l) LAUDOlVNlÈRBy p. 193.
vires restés en rade, de surprendre la flotte espagnole qui devait être désarmée , puis de tomber sur l'armée , découragée par la perle de ses navires , et de l'exterminer. Ce projet eût peut-être réussi , si on l'eût exécuté immédiatement; mais les Espagnols étaient sur leurs gardes , et Menendez ,qui savait fort bien ce qu'il venait chercher en Floride , n'aurait certainement pas imité la folle imprévoyance de Ribaut, qui, bien qu'instruit de^sa prochaine arrivée , perdait son temps en stériles démonstrations sur laicôte, au lieu de débarquer son canon , et de se mettre en état de résister à une attaque de vive force. I^e projet de Ribaut n'avait donc aucune chance de réussite.
La discussion s'engagea : Laudonnière prouva sans peine qu'on ne risquait rien , en hasardant une attaque isolée dans les bois, tandis qu'en envoyant la flotte et toute l'armée contre Menendez , on s'ex{)osait à un échec , dont les conséquences seraient irré • parables. Or cet échec était certain , si on partait tout de suite; car le temps devenait menaçant, et un de ces épouvantables ouragans , qui parfois désolaient la côte floridienne , était sur le point d'éclater. Au lieu de prendre la mer, mieux aurait valu faire rentrer la flotte dans la rivière , en allégeant les navires , sinon ils seraient bientôt jetés à la côte. A l'unanimité les officiers se rangèrent à l'avis de Laudonnière. L'un d'eux, Lagrange, insista même pour que, tout de suite, on écoutât ces conseils dictés par l'expérience. Mais Ribaut s'obstina. Etait-ce incapacité?
On l*en accusa plus tard. Était-ce jalousie de métier? H aurait pourtant dû faire litière de son amour-propre , et accepter l'avis désintéressé d'un officier qui n'avait plus d*autorité en Floride , et ne parlait qu'au nom du salut commun; mais il déclara qu'on exécuterait ses ordres. Sa voix était prépondérante : il ne restait plus qu'à obéir (i) : la Floride était perdue.
Au même moment un autre conseil de guerre se tenait au camp espagnol. Menendez j après avoir vainement poursuivi la flotte française , était revenu au sud , et 9 le 7 septembre , avait pris possession de la rivière San Àgustino. Il avait débarqué trente hommes , commandés par André Lopez Patino, et Juan de Saint- Vincent, pour chercher l'emplacement d'un fort. Le lendemain , 8 septembre , il était lui-même descendu à terre, et avait été entouré par de nombreux sauvages , qui l'avaient accueilli avec plaisir. Il était tout de suite entré en relations avec eux , et leur avait fait part de ses projets. Le Surlendemain il prit possession du pays , au nom du roi son maître , d'après le cérémonial en usage , fit célébrer le saint sacrifice , alla visiter l'emplacement du fort , approuva le choix de ses lieutenants , et ordonna de débarquer le plus vite possible des pièces d'artillerie pour défendre ces remparts improvisés , qui lui' permettraient d'attendre les secours de Saint-Domingue et de la Havane. Sur
(i) De Brt, p. 23, sententia, quam Deus haud dubie ratam esse voluity ut suos castigaret , et improbos perderet.
le soir, des Floridîeni!> vinrent lui apprendre que la flotte française avait pris la mer et que bientôt sans doute elle serait signalée. Aussitôt le conseil fut réuni. Menendez proposa d'attendre de pied ferme Tattaque de Ribaut , mais comme il ne voulait paâ exposer ses navires à un combat inégal , il fit partir tout de suite pour Saint-Domingue le San Pelaj-o et un autre navire. 11 ne garda près de lui que quatre vaisseaux , d'un tirant plus faible , qui se rapprochèrent de la côte , et reçurent l'ordre de s'opposer au débarquement des Français. A peine avait-il fini ses préparatifs de défense j que les quatre vaisseaux français parurent à l'horizon (lo septembre).
Ribaut avait fait monter tous ses soldats sur ces quatre vaisseaux. Les soldats de Laudonnière qui n'avaient pas été blessés dans la malheureuse expédition de d'Ottigny contre Outina , tous ceux que la fièvre ou les maladies n'avaient pas affaiblis s'embarquèrent aussi. Il s'en trouva même , d'Ottigny par exemple, et le peintre Lemoyne, qui voulurent partir, bien que souffrant encore de leurs blessures. Car un déplorable amour-propre leur fabait à tous considérer comme un outrage l'obligation de rester à terre , alors que leurs autres compagnons marchaient à l'ennemi.
Il ne fallait que quelques heures pour atteindre les Espagnols; mais le vçnt venait de tourner, et déjà se réalisaient les pressentiments de Laudonnière. S'il avait eu de l'intelligence et du cœur, Ribaut n'aurait pas dû s'obstiner dans une entreprise qui s'annonçait ^
si mal. En débarquant sur-le-champ, en adoptant les projets de son ancien lieutenant , il pouvait encore nonseulement sauver la Caroline , mais encore vaincre les Espagnols. Par malheur il s'obstina. Il attendit sous voiles deux jours et deux nuits , le 7 et le 8 septembre, et permit, seulement dans la matinée du 9, à ses lieutenants de débarquer quelques - uns de leurs hommes , que la grosse mer avait fatigués et rendus impropres à tout service. Lemoyne, et l'ordonnance de d'Ottigny, le soldat Granchemin, furent du petit nombre de ceux qui profitèrent de l'autorisation. Celte précaution devait assurer la vie de Lemoyne. Ribaut donna l'ordre définitif du départ le lundi 10 septembre. A peine avait-il perdu de vue la Caroline, qu'il découvrit le camp espagnol. Leurs navires étaient à l'ancre , mais ils coupèrent les câbles qui les retenaient , parvinrent à franchir la barre du fleuve et se mirent à l'abri. Ribaut arriva trop tard pour profiter de la marée et entrer à son tour dans le fleuve. C'était une chance heureuse pour les Espagnols : un bonheur plus grand encore fut que soudain s'élevèrent des vents furieux, ces terribles vents du N.-O., qui soufflent du continent et brisent tout sur leur passage. Les matelots de Ribaut s'éloignèrent en toute hâte , et bientôt la flotte française disparut à l'horizon. San Agustino était sauvé. La tempête dura plusieurs jours. Malgré l'énergie des matelots, malgré l'habileté des capitaines , les quatre navires français furent jetés à la côte , ou brisés sur les écueils qui
bordent le rivage, sans doute aux alentours du cap Canaveral. Même de nos jours la côte floridienne est fort dangereuse. De 1837 à 1860 (1) le nombre des naufrages fut estimé à 900, et la perte totale évaluée à 3o millions de dollars. Pourtant tous les écueils ont été signalés/ et la marche, ainsi que la construction des navires on t été singulièrement perfectionnées.
Ribaut, dans son malheur, eut la chance de sauver tout son monde. Il n'y eut qu'une seule victime, mais regrettable, Lagrange, le parent de Coligny. C'était un homme de sens et de bon conseil (2) , fort estimé des soldats, et qui avait de l'ascendant sur Ribaut. Certes, s'il eût vécu, il aurait peut-être sauvé la Floride. Il avait du reste comme le pressentiment de ce malheur, car, le jour même du départ , et jusqu'au dernier moment , il avait refusé de s'embarquer, et conjuré Ribaut de s'en tenir au plan de I^udonnière.
Nos infortunés compatriotes n'en étaient déjà plus à pleurer la mort d'un de leurs officiers. Soldats ou chefs , épuisés par cette lutte acharnée contre la tempête, ils étaient jetés sans ressource sur une côte insalubre. Leurs armes étaient ou perdues ou hors de service, leurs poudres noyées, leurs vêlements en lambeaux. Ils n'avaient pour apaiser leur faim que des fruits ou des racines. L'eau même leur faisait défaut : car ils ne rencontraient que des mares croupissantes
(i) Tour du monde, n° Sgo.
(1) LsChaluiux, ouv. cit., p. 125, en faîl un éloge pompeux.
OU des citernes saumâtres. Non-seulement Tespoir de vaincre les Espagnols était perdu pour eux, mais encore ils étaient déjà réduits à se demander si leur dernière heure n'approchait pas. Un affreux désespoir s'empara de la petite armée.
Au contraire, la joie la plus vive régnait au camp espagnol. Menendez avait un instant cru que les Français allaient débarquer, et , comme sa forteresse était à peine ébauchée; il n'aurait pas pu leur résister. Cjptte tempête soudaine , qui éclata au moment même du danger, lui parut un signe visible de la protection divine. Ses soldats crurent aussi à une intervention directe de la Providence en leur faveur, et, d'un commun accord , tous , chefs et soldats , entonnèrent un cantique d'actions de grâces, et remercièrent le Saint-Esprit d'avoir frappé d'aveuglement leurs ennemis. Ceux qui doutaient encore n'hésitèrent plus : l'expédition devenait une croisade.
Menendez voulut profiter de l'enthousiasme de ses hommes. Il réunit un nouveau conseil de guerre , et démontra à ses officiers la nécessité de se battre et de tirer parti de la dispersion des Français. Il eut soin de surexciter leur fanatisme , et leur démontra que» c'était un devoir de massacrer des hérétiques, a Ce sont des hérétiques, leur dit-il (i), et nous savions, avant de quitter l'Espagne, que Ribaut avait défendu, sous peine de mort, à tout catholique de s'embarquer avec llii. Eux-mêmes nous ont déclaré qu'ils étaient tous luthériens. Nous sommes donc obligés de leur faire la guerre à outrance , non-seulement parce que nous en avons reçu Tordre exprès, mais encore parce qu'ils sont résolus de leur côté à ne nous faire aucun quartier. » Puis il leur exposa son plan. Il voulait prendre cinq cents soldats d'élite, divisés en dix compagnies de cinquante hommes chacune : chaque soldat emporterait dès vivres pour huit jours. La petite armée marcherait droit à la Caroline en traversant les forets du littoral. Lui-même ouvrirait la marche, et se fraverait un passage dans les bois , grâce à quelques Biscayens, habitués à la chasse dans leurs sauvages mon-
(i) Chablevoix, ouv. cit., p. ii3.
192 CHAPITRE Ul.
tagnes : il aurait pour se guider sa boussole et les indications d'un Français prisonnier. Une fois en vue de la Caroline , on tentera tout de suite l'escalade. Si les Français sont sur leurs gardes , on se retranchera tout près d'eux, dans un des petits bois qui entourent la citadelle ; et, comme les Français n'oseront pas attaquer les Espagnols dans un lieu couvert, on attendra paisiblement les renforts de Saint-Domingue pour entreprendre un siège en règle.
Assurément la première partie de ce plan était excellente. On pouvait en effet tenter une surprise sur la Caroline, et, moins on tarderait, plus on aurait de chances pour réussir. Mais la seconde partie du plan était bien aventureuse. Il n'était guère probable que les Français laisseraient plusieurs semaines à côté d'eux les Espagnols, sans essayer de les débusquer.
La discussion s'engagea : elle fut vive. Les capitaines Juan de Saint- Vincent , Francisco Recaldo et Juan de Mayo se signalèrent par leur opposition au projet de l'amiral. Lorsqu'on mit aux voix la proposition de Menendez, elle fut néanmoins acceptée par la majorité. Aussitôt tout se prépara pour 4in prochain départ. Pedro Valdez choisit avec soin les cinq cents hommes qui devaient marcher contre la Caroline. Tous les autres soldats, l'artillerie, le fort San Augustino, et les trois navires, furent confiés à Bartolomeo Menendez, frère de l'amiral , que ce dernier investit du litre pompeux de gouverneur de San Agustino. Les soldats ne partageaient pas la eon-
fiance de leurs officiers. Excités sous main par Juan de Saint- Vincent et ses amis, ils se répandaient en plaintes amères contre la folie de Tamiral, et faisaient mine de ne pas le suivre. Menendez, avec une grande prudence, et ne voulant pas,* au début d*une expédition dangereuse, s'aliéner par trop de sévérité quelques-uns de ses hommes , invita tous ses officiers à un grand diner, et, à la fin du repas, il leur témoigna sa surprise, sans toutefois désigner personne, de ce qu'on eût révélé aux soldats le secret du conseil. Son devoir, ajouta-t-il, serait de punir les auteurs de cette trahison. Mais il ne voulait pas ouvrir d'enquête pour le moment. Il se contentait donc d'avertir les coupables de ne plus s'exposejp à de semblables avertissements^ ou sinon il se verrait obligé .de sévir. La leçon était bonne, et donnée avec tact. Les récalcitrants se turent et se promirent à part eux d'obéir. Seul, Juan de Saint-Vincent persista dans son opposition. Plutôt que de partir, il se fit passer pour malade, et répondit aux observations de ses amis qu'il n'était pas assez insensé pour <c s'aller faire assommer comme une béte. » Menendez feignit d'ignorer le propos, et accepta le prétexte de son lieutenant , puis il donna l'ordre du départ, non sans avoir appelé, par une messe solennelle, les bénédictions du ciel sur rexpédition(j6sept.). Le lendemain, 1 7 sept. , Menendez se mit bravement à l'avant-garde avec Martin Ochoa et une vingtaine de Biscayens, armés de haches, qui lui fmyaient un passage. Chaque soldat portail douze livres de pain, et un
19iï GUAPITEE III.
peu de vin. Quelques Indiens servaient de guides. Le reste de rarmée suivait. Certes, si les Français avaient eu la sagesse d'écouter Laudonnière, ils auraient massacré jusqu'au dernier tous les Espagnols ; car, dans ces forêts vierges, arrêtés à chaque instant par des lianes ou des troncs d'arbres gigantesques, s'enfonçant à chaque pas dans des ornières, les Espagnols auraient été décimés par quelques Français, déjà familiarisés avec ces forêts. Menendez et son armée n'eurent donc à surmonter que des fatigues matérielles. Il est vrai que trois jours de marche sous une pluie torrentielle, par des vents affreux, éprouvèrent singulièrement les Espagnols. Ils traversaient alors un des cantons les plus ilialsains de la Floride. « C'est un marais (i) inondé tantôt par les débordements de l'Océan , tantôt par les pluies hivernales qui p'ont pas d'écoulement. Là les eaux douces et les eaux salées se confondent et se mêlent , formant des lacs saumâtres et des sources intermittentes. » Ces sombres et tristes solitudes, peuplées de cyprès et de pins stériles , on les nomme les everglades. Elles sont aujourd'hui encore le repaire des sauvages désespérés, le berceau de la fièvre, le laboratoire de la mort. Menendez eut beaucoup de peine à en sortir. Il n'y réussit qu'à force de persévérance et d'énergie. Le 19 septembre, sur les dix heures du soir, l'armée espagnole était en vue de la Caroline.
(1) PoussiELGVE. Tour du monde, n» 545, aujourd'hui marais |de San Diego.
Le général réunit aussitôt un dernier conseil de guerre, et régla tout pour la prochaine attaque.
Depuis le départ de Ribaut, que s'était-il passé à la Caroline ? Comme Ribaut avait emmené la plus grande partie des Français, la garnison de la Caroline était tout à fait insuffisante : elle se composait d'environ cent cinquante personnes, dont quarante à peine en état de résister. Les autres étaient les malades et les blessés, les ministres protestants, les ouvriers, et les commissaires royaux, « tous propres à manier la plume plutôt que l'épée (i). » Il y avaitaussi quelques femmes, et parmi elles celte servante de Laudonnière qui avait été l'origine et le prétexte de tant d'insinuations malveillantes. Le chef de cette troupe d'invalides était Laudonnière. Cet honneur lui était bien dû; d'abord parce que personne ne méritait plus que lui de commander la citadelle qu'il avait construite, ensuite parce qu'il était souffrant, incapable de prendre part à l'expédition projetée , et pouvait néanmoins rendre de nouveaux services. Laudonnière accepta cette lourde responsabilité , mais ce ne fut pas sans protester contre l'imprudence du commandant en chef, qui dégarnissait ainsi la citadelle , au moment où elle seule assurait la retraite des Français. Ribaut, qui ne prévoyait seulement pas la possibilité d'un insuccès, n'écouta pas les réclamations de son lieutenant, et partit, comme
(i) Pe Bry, p. a4* a^ calamum quam adgiatiium tractanduin magis idooei.
nous l'avons vu , avec tout ce qu'il y avait de solide et d'énergique dans la petite armée française. Il ne laissa même pas à la Caroline les provisions nécessaires. 11 enleva tout le vin, et jusqu'à deux barques de bis* cuits, que Laudonnière avait en réserve, « si bien (i), remarque avec aigreur ce dernier, que quand ie diray avoir receu plus de faveur des estrangers Ânglois que de ceux de mon pays, ie ne diray que la vérité. »
Mais Laudonnière était avant tout Thomme du devoir. Il refoula les sentiments d'amertume qui débordaient en lui, et se garda bien de laisser soupçonner sou mécontentement à la petite garnison. Malgré sa faiblesse , il s'occupa de pourvoir à sa sécurité et à ses besoins. Le jour de départ de Ribaut, il ordonna à un ingénieur, nouvellement débarqué, le sire du Lys, de remettre la Caroline en état de défense. Aussitôt on refit la palissade avec des troncs d'arbre grossièrement équarris. Mais les gros orages qui survinrent empêchèrent les ou vriers de continuer leur travail . Quelques jours après le départ de Ribaut, au moment même où Menendez, malgré le mauvais temps, précipitait sa marche à travers les forêts, rien encore n'était achevé. Laudonnière prit alors la précaution de partager en deux escouades ses hommes valides. Ils devaient veiller de deux nuits l'une, à tour de rôle ; de Saint-Clerck et de la Vigne les commandaient. De plus, Laudonnière et du .Lys multipliaient les rondes, et
(i) Laudonnière^ p. 19$.
exerçaient la plus étroite surveillance. Aucune précaution n'avait été négligée, et jamais les Espagnols lïe se seraient emparés par surprise de la Caroline , si la fatalité ne s'en était mêlée !
Depuis plusieurs jours aucun ennemi n'avait été signalé. L'attention se lassait; on était fatigué. De plus, la pluie ne cessait de tomber. Les soldats valides étaient peu nombreux, une quarantaine au plus. Exténués par ces veilles continuelles, ils commençaient à murmurer, mais néanmoins restaient à leur poste. Le lieutenant de la Vigne venait de faire son inspection au point du jour, le jeudi 20 septembre. Les sentinelles n'avaient rien observé de suspect. Comme la pluie ne cessait pas, et que la fatigue des hommes augmentait, la Vigne .crut pouvoir prendre sur lili de faire rentrer tout le monde, et d'accorder quelques heures de repos. Il venait , sans le savoir, de ruiner la Caroline; car l'armée espagnole était déjà sous les bois qui entourent la citadelle , et JVIenendez guettait une occasion pour s'élancer sur sa proie. Cette occasion , l'imprudence d'un * officier subalterne la lui présentait contre toute attente , et il s'empressa d'en profiler.
Il n'était que temps, car déjà le découragement régnait parmi les Espagnols. Cette marche à travers des forets et des fondrières les avait épuisés. La pluie qui tombait toujours avait jeté dans leurs esprits de sombres pressentiments. Sous prétexte d'obstacles, le plus souvent imaginaires, bon nombre de soldats étaient
restés en arrière , et avaient fini sinon par déserter^ au moins par rejoindre San Âgustino. Les officiers étaient restés à leur poste, mais plusieurs d'entre eux murmuraient. Fernando Ferez, enseigne de la compagnie de Juan de Saint- Vincent , chargé , en l'absence du capitaine, du commandement de la compagnie, disait tout haut qu'il ne comprenait pas comment tant de braves gens se laissaient ainsi vendre par un montagnard asturien , qui ne savait pas mieux faire la guerre sur terre qu'un cheval. Menendez fit semblant de ne rien entendre; mais, convaincu de la nécessité de prévenir par une attaque immédiate une défection prochaine, il convoqua ses officiers, et , leur montrant à travers les arbres les murailles de la Caroline , les invita à prendre une résolution suprême.
Les mécontents voulaient retourner à San Âgustino; et, comme on n'avait plus de vivres, ils proposaient de se nourrir de racines ou de choux 'palmistes qu'on trouverait sur le chemin du retour. Menendez n'eut pas de peine à démontrer l'absurdité et la lâcheté d'un pareil dessein. « Je crois (i), ajouta-t^il, que nous devons tenter l'aventure , puisque nous sommes à la porte de la Caroline. Si nous ne pouvons pas prendre la place , nous n'avons pas du moins à craindre que nos ennemis, qui , selon toutes les apparences, sont en petit nombre, s'engagent dans les
(«) CoiABLBVorx , ouv. cit., p. Il8.
bois pour nous en chasser, et nous y aurons toujours une retraite sûre. » Le mestre de camp et la majorité des officiers se rangèrent à cet avis. Les récalcitrants n'avaient plus qu'à obéir.
A ce moment on annonça à Menendez que les Français, on ne savait pour quel motif, avaient abandonné leurs postes sur les remparts , et étaient rentrés dans leurs cantonnements. Menendez ordonne aussitôt de «e mettre à genoux pour remercier la. Providence de cette faveur signalée; et les Espagnols, divisés en plusieurs colonnes, officiers en tête, sortent du bois, et courent sur la Caroline.
Un soldat sorti par hasard de la citadelle et le trompette de Laudonnière furent les premiers qui aperçurent Tennemi. Ils jetèrent aussitôt des cris perçants, et donnèrent l'alarme. Ochoa tua le malheureux soldat qui ne cessait de crier, et Menendez se tournant vers son sergent major Recaldé et un de ses officiers, Lopez Patino : <c Amis , leur dit-il , la Caroline est à nous! » et ils courent vers la forteresse, bientôt suivis par leurs soldats. En vain le trompette redouble ses appels d'alarme; il était déjà trop tard. A peine quelques soldats eurent-ils le temps de courir à la brèche du sud. Ils furent tués, et les enseignes Rodrigo Troché ^t Pedro Valdez Herrera pénétrèrenfdans la citadelle. Au même moment deux autres compagnies entrèrent par la brèche de l'ouest, et massacrèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent. Enfin une troisième troupe se présenta à la brèche du sud-ouest, et s'en empara
sans peine*. Il n'y eut pour ainsi dire aucune résistance. Les Français valides dormaient encore. Les autres étaient ou malades ou blessés. Assaillis à la fois dans toutes les directions, il leur fut impossible de se rallier pour essayer de combattre. Heureux ceux à qui leur connaissance des lieux permit de s'échapper, car les Espagnols ne firent aucun quartier. Ils n'épargnèrent même pas les malades et les blessés. Tous ceux qui pouvaient tenir une épée furent impitoyablement et systématiquement égorgés. On ne sauva que les femmes et les enfants au-dessous de quinze ans, et encore, dans le premier emportement, « c'estoit à qui mieux esgorgeroit hommes sains et malades, femmes et petits enfans , de sorte qu'il n'est possible de songer un massacre qui puisse estre esgalé à cestui-cy en cruauté et en barbarie (i). »
Les conséquences de ce désastre étaient incalculables. Sans parler de l'effet moral produit sur les Floridiens par la prise de cette citadelle, tout espoir de retour était désormais fermé aux troupes de Ribaut, et, comme elles n'avaient plus de vaisseaux, oii pouvait dès lors les considérer comme perdues. De plus, Menendez s'emparait d'une position militaire excellente : une forte artillerie , des magasins abondamment pourvus en munitions et en objets d'échange tombaient entre ses mains; enfin et surtout, il avait remporté cette victoire presque sans efTusion
(t) Le Challeux, ouv. cit.» p. 212.
de sang, et pouvait désormais compter sur ses soldats. U avait réussi dans la première partie de ses instructions, qui consistait à ruiner les établissements français en Floride, il lui restait maintenant à en exécuter la seconde, celle qui consistait à immoler les huguenots, qu'il prendrait. Nous verrons qu'il ne s'acquittera que trop fidèlement de son horrible mission. Que devinrent en effet les Français qui, sur le premier moment, avaient réussi à échapper à la fureur des Espagnols? Laudonnière avait eu cette heureuse chance. Réveillé à temps par sa servante, il avait essayé de ranimer ses soldats. Désigné aux coups .de l'ennemi par une exclamation volontaire ou involontaire du prisonnier, Jean François, que Menendez traînait à sa suite, et entouré par eux, il n'eut que le temps de s'enfuir, et fut assez heureux pour le glisser sous une tente, dont les Espagnols s'amusèrent à couper les cordes. Il se jeta aussitôt dans les bois. Sa servante le suivit , non sans avoir reçu un coup de poignard au sein. Malgré le sang qui la couvrait, elle s'attacha aux pas de son maître , et parvint à le dérober à la poursuite des ennemis. Laudonnière et sa servante sont bientôt rejoints par un certain Barthélémy, très-gravement blessé au cou, et tous les trois quittent la foret pour gagner les lagunes. C'était un asile à peu près impénétrable; mais quelles souffrances pour ces infortunés, dont l'un était malade, et les deux autres grièvement blessés! Sans abri, exposés aux piqûres des moustiques , à la dent des caï-
202 CBAPITRE III.
mans, sans eau potable, sans vivres pour réparer leurs forces 9 sans armes pour se défendre, et, devant eux, la perspective de tomber entre les mains d'impitoyables ennemis!
Pourtant ni Laudonnière ni ses deux compagnons d'infortune ne perdirent courage. Ils furent peu k peu rejoints par François Duval, de Rouen , par le Belge Élie Desplanques, parle fils d'un riche aubergiste de Rouen , maître de l'hôtel la Couronne de fer, par le menuisier Nicolas, par INicaise de la Crotte, par le charpentier Jean Dehais et par le trompette qui avait le premier signalé l'arrivée des Espagnols. Le lendemain une autre troupe de fugitifs vint grossir leur nombre. Elle se composait du charpentier I^ Challeux, du ministre Robert, de Jacques Touzé, du sieur de la Blonderie^ du laquais de d'Ully , et de quelques autres personnes. Leurs aventures avaient été dramatiques. Le Challeux en a conservé le récit. Poursuivi par les Espagnols, il avait couru au rempart, l'avait enjambé , et, malgré sa hauteur, n'avait pas hésité à se jeler dans le fossé. Il assista du haut d'une colline au massacre de la Caroline, et se jeta dans les bois, « car (i) il me sembloit que je ne pourroye trouver cruauté plus grande entre les bestes sauvages, que celle des ennemis, laquelle j'avoye veu desborder sur les nostres. » Â peine dans la foret , il y trouva tous ceux dont nous venons de citer les noms, et six autres
(i) Lb Cmallvux, ouv. cit., p. 2I2<
qui conseillèrent à la petite troupe de se rendre aux Espagnols* Le Challeux était d'un avis contraire, et il avait raison de ne pas se fier aux Espagnols , car bientôt on entendit les cris des six victimes de leur naïve confiance. Les fugitifs, désespérés, 'enfoncèrent alors au plus profond de la forêt, et arrivèrent sur le sommet d'une montagne d'où l'on découvrait la mer. Pour eux c'était le salut ! mais il fallait arriver à la mer, et tout d'abord descendre cette montagne escarpée. Ils s'accrochèrent aux buissons, et « pour sauver (i) la vie, n'espargnans point les mains, lesquelles nous avions toutes gastées et sanglantes, mesme les jambes, et quasi tout le corps déchiré. » Parvenus, non sans peine, au bas de la montagne, ils rencontrèrent un marais. Une pluie torrentielle vint alors à tomber comme pour achever de les décourager. « Nous estions entre deux eaux (2), et plus nous marchions avant, plus nous trouvions l'eau profonde. » Ils se croyaient tous perdus. Ce fut alors que le ministre Robert apporta les secours de la religion à ces infortunés qui désespéraient de la vie, et les engagea à concentrer leurs efforts , et à tout attendre d'un avenir meilleur. lis réussirent à se dégager de ce mauvais pas , et arrivèrent à un petit bois. Une grande rivière leur barra subitement le passage. Par bonheur Le Challeux avait conservé une serpe qu'il tenait à la main, quand il
(i) Lr Chaixbux^ ouv, cit., p. ai 8.
(2) Ici., ibid.
201 CHAPITRE lit.
fui surpris par les Espagnols. Il abattit un arbre et les fugitifs se suspendant à ce radeau improvisé, franchirent cet obstacle et un autre encore. La nui^, dans Tintervalle, était arrivée : ils la passèrent en pleine forêt, et ce ne fut pas sans de mortelles angoisses. « Encore que nous fussions travaillés tant et plus, n'avions-nous pas la volonté de dormir! car quel pourroit estre le repos des esprits en. telle frayeur ! » Dans la matinée du 21, Le Challeux et ses compagnons rencontrèrent Laudonnière, qui prit tout de suite le commandement des deux bandes , et envoya Dehais à la recherche des navires français , .mais Dehais s'égara ; les autres Français partirent à la découverte, et Laudonnière dut passer toute la nuit dans Teau jusqu'aux épaules. Ses souffrances devinrent intolérables. Il se crut au moment de mourir, et récita les prières des agonisants. Un de ses soldats, qui n'avait pas voulu l'abandonner, le soutint au moment où il s'affaisait sur lui-même , et le sauva d'une mort immédiate. Il fut rejoint peu après par Jean Dehais et les hommes partis à la recherche des navires, qui avaient fini par découvrir le vaisseau de Maillard. Mais Laudonnière était évanoui, et fut transporté à grand'peîne dans une petite barque. A peine avait- il repris connaissance et commençait-il à se réchauffer, que , sans vouloir regagner le navire qui l'attendait, il ordonna de longer auparavant la lagune et de recueillir tous les fugitifs quL s'y seraient réfugiés. Ce sera l'éternel honneur de Laudonnière, malade comme il
rétait, ^t épuisé par cette affreuse nuit passée dans les marécages , de ne pas avoir oublié ses devoirs de capitaine. Aussi bien sa grandeur d*âme fut récompensée, car il eut la satisfaction de sauver de la sorte une vingtaine de ses compatriotes, et, parmi eux, le neveu du trésorier Lebeau et le peinlre J. Lemoyne, Lemoyne nous a conservé le dramatique récit de ses aventures. 11 avait comme le pressentiment de la catastrophe , et s'était jeté tout habillé sur son hamac. Au premier bruit que firent les Espagnols en entrant à la Caroline il se dressa sur son séant , et rencontra tout à coup deux Espagnols qui ne firent pas attention à lui. Lemoyne comprit que tout était perdu. Il tourna derrière la caserne, se jeta dans le fossé par Tembrasure d'un canon, et gagna la forêt, dont il connaissait tous les sentiers. Quatre soldats l'avaient suivi. La petite troupe s'enfonça au plus épais du bois, et tint conseil. lemoyne aurait voulu que ses compagnons et lui allassent à la rencontre des navires que Ribaut avait envoyés dans le haut du fleuve : c'était l'avis le plus sage. Deux des soldats étaient d'avis d'attendre que la fureur des Espagnols fût calmée, puis de se rendre * c'était trop compter sur leur générosité. Deux autres enfin désiraient continuer à vivre dans les bois, en demandant l'hospitalité aux Floridiens, et attendre une occasion favorable pour rentrer en France : c'était le parti le plus certain; mais quand cette occasion se présenterait-elle, et que de souffrances à endurer encore ! En vain Lemoyne essaya de les ramener à son
opinion. Il resta seul de son avis. Les quatre soldats se décidèrent à demander asile aux Indiens, et Tabandonnèrent.
Lemoynè avait une piété sincère : il ne désespéra pas de son salut , et reprit sa marche dans la direction du fleuve. Il rencontra bientôt un nouveau survivant au massacre, l'ordonnance de d'Ottigny, le soldat Grandchemin. Les deux infortunés associèrent leurs espérances, et promirent de s*entr'aider. Ils sortirent de la forêt, et arrivèrent à des marécages couverts de roseaux. De nos jours, avec tous les secours de Tindustrie moderne , avec de bons chevaux et des guides expérimentés, les chasseurs les plus intrépides et les mieux portants hésitent à s'enfoncer dans cette triste région. Quel ne devait pas être l'accablement dé ces infortunés, blessés et malades tous deux , sans armes, sans vivres, qui n'avaient échappé que par hasard au massacre de leurs compatriotes, et s'attendaient à tomber d'un moment à l'autre entre les mains de leurs ennemis! Grandchemin, moins fortement trempé que Lemoyne, ne put supporter ces tortures morales et ces souffrances physiques. Malgré les pressantes sollicitations du dessinateur, il voulut se rendre aux Espagnols. Lemoyne eut la constance de l'accompagner jusqu'aux environs de la Caroline. A peine les Espagnols aperçurent -ils Grandchemin qu'ils coururent à lui en poussant des cris de joie féroce. Effrayé par ces démonstrations, l'infortuné voulut alors rebrousser chemin , mais déjà les Espagnols l'avaient saisi et mas-
sacré. Leinoyne n'eut que le temps de s'enfoncer de nouveau dans la foret. Il était encore seul ! Par bonheur il fut alors recueilli par Laudonnière ^ et celte petite troupe de malades et de désespérés parvint à gagner le vaisseau de Maillard , et commença à croire qu'elle aurait la vie sauve.
Ces navires avaient «pourtant failli tomber entre les mains des Espagnols. On se rappelle que, sur les sept navires que Ribaut avait conduits en Floride, quatre étaient restés en mer, et trois autres avaient remonté le fleuve sous le commandement de Jacques Ribaut, le fils ou le neveu du général. Ces trois navires étaient à l'ancre en face de la Caroline. Montés par une soixantaine de matelots, porteurs [d'une artillerie respectable, on s'étonne qu'ils n'aient pas essayé de défendre la citadelle, ou tout au moins de lancer contre les Espagnols un feu destructeur. Mais on sait que Menendez s'empara pai: surprise de la citadelle , et , dans le premier moment de trouble , si les trois navires avaient ouvert le feu, ils auraient également atteint amis et ennemis. Le premier soin des Espagnols fut de tourner contre eux les canons de la place, et bientôt les navires furent menacés à leur tour. Si les ennemis avaient eu des barques, ils auraient sans nul doute complété leur victoire, en capturant la flottille, dernier espoir des Français. Au moins essayèrent-ils d'intimider, le capitaine Ribaut. Ils lui envoyèrent ce Français , traître ou prisonnier, qui leur avait déjà rendu de si. importants services,
et, par son, intermédiaire, lui proposèrent de garder un de ses trois navires, bien équipé, monté par tous ses hommes, et de s'en aller en toute liberté où bon lui semblerait, à condition de livrer les deux autres navires, Tarlillerie, les armes et les munitions, sinon ils allaient les couler tous les trois. Ribaut aurait dû faire arrêter le traître et l'immoler en face des Espagnols, mais il respecta le droit des gens. Il renvoya l'odieux négociateur avec des paroles hautaines, et repoussa bien loin ces propositions qui cachaient un piège. « Quand au navire que vous demandez (i), répondit-il, vous auriez plutost nos vies, et où vous nous voudriez parforcer, nous employerons le moyeu que Dieu et nature nous a donné pour nous défendre. » Aussitôt les Espagnols démasquèrent leurs batteries, et leurs boulets bien dirigés coulèrent bas le plus petit des trois navires. L'équipage fut recueilli par les deux autres navires, qui ne voulurent pas engager une lutte inégale, coupèrent leurs câbles et se mirent hors de portée.
Par malheur le vent soufflait du large; et, pendant trois jours, nos compatriotes, retenus malgré eux dans les eaux de la Caroline , assistèrent aux horribles scènes qui suivirent le massacre : leur courage ne faiblit pas un instant, et les Espagnols n'osèrent pas les attaquer; mais ils .ne leur épargnèrent pas les menaces. « Pour ce se jellèrent la plus part d'eux (2)
(i) Le Ch alleux, ouv. cit., p. 217.
(a) La PopELLiififciiE , ouv. cit., p. 33. — Rapprochez db Thou,
sur les corps des déceddez, auxquels, en vue des François, tirans les yeux avec les pointes des dagues, et leur faisant mille vilenies en toute gaudisserie les jettoient vers l'eau avec assez d'injures du nom francois. » Ces horreurs produisirent un effet tout contraire, et nos compatriotes n'en éprouvèrent qu'un désir plus ardent d'échapper aux atteintes de leurs ennemis.. Enfin, après trois jours de mortelle attente, le vent tomba tout à fait, et la petite flotte franchit la passe. Elle avait dans l'intervalle rallié Laudonnière et les rares survivants du massacre. En débouchant en mer, Ribaut et Laudonnière armèrent deux autres petits navires, celui que Laudonnière avait fait construire, lorsqu'il s'apprêtait à retourner en France, et celui qu'il avait acheté à Hawkins. C'était un miracle que ces navires, avec leur insuffisant équipage, eussent échappé à l'avidilé espagnole.
Jacques Ribsiut et Laudonnière avaient donc quatre navires à leur disposition. Mais les équipages n'étaient pas nombreux , les vivres manquaient , et , d'un jour à l'autre , les Espagnols pouvaient les attaquer. Il était inutile de chercher à rallier Ribaut et le gros de l'armée ; car on ne savait pas encore qu'il avait perdu sa flotte et on supposait qu'il était en élat de se défendre. Il fallait donc s'éloigner à tout prix de celte côte
p. 535 9 luortuorunri oculos exsculpeotes ac pugionum mucronibus praefixos gestantes manu cum risu et clamore. — Lu Challeux, ouv. cit., p. 217.
210 CUAPITRE III.
maudite ! D'un aulre côlë, il élait difficile de lenir la mer avec des matelots peu nombreux. Laudonnière^ avec une prudence qui l'honore, prit alors la résolulion de sacrifier une partie de sa flotte. Il détruisit donc , pour qu'ils ne tombassent pas entre les mains des Espagnols, Je petit vaisseau que ses compagnons avaient construit pour retourner en France, et le navire qu'il avait acheté à Hawkins; mais il eut soin de garder l'artillerie , qu'il répartit entre les deux navires qui restaient. C'est à grand'peine que Jacques Ribaut consentit à prendre à son bord ces pièces de canon. Aussi bien il avait, en toute circonstance , fait preuve d'un égoïsme iiioiiï, à tel point qu'il n'avait pas voulu prêter à Laudonnière un seul de ses quatre pilotes.
Les deux navires prirent la mer le jeudi 25 septembre , mais ils furent presque tout de suite séparés par la tempête. La Perle j de Jacques Ribaut , sur laquelle Le Challeux avait trouvé asile, fit , pendant cinq cents lieues, une heureuse traversée. Elle rencontra en pleine mer, au large des Bermudes , un vaisseau espagnol : (c Nous le canonnasmes d'une telle sorte , écritil (i), que nouslerendismes subjects à nostre dévotion, et le batismes tellement qu'on voyoit le sang regorger par les naugères. )5 Ils ne purent cependant s'en emparer, à cause d'un gros vent qui s'éleva. Pendant le reste delà traversée, ils souffrirent vivement du froid; « car il faut bien entendre que nous autres (2), qui
(1) Le Chkllv,vx, ouv. cir., p. 228.
[ (2) Id., ib»
estions escliappez de la Floride , n'avions pour loul veslement ou accoustrement , tant pour le iour comme pour la nuict, fors que la simple chemise ou quelque autre petit haillon , qui estoit bien peu de chose pour nous défendre à l'enconlre de Tiniure du temps. » La faim et la soif les accablèrent aussi : car ils étaient partis si précipitamment qu'ils n'avaient pu renouveler leurs provisions. L'eau surtout était toute corrompue, et encore « nous n'avions (i) pour tout le long de la journée que plein une petite tasse. » Ils arrivèrent enfin à la Rochelle, et l'accueil empressé des habitants les dédommagea en partie de leurs souffrances, mais le bon charpentier n'oublia jamais ses souffrances. « Aille à la Floride qui voudra , écrivait-il (2) dans la préface de sa relation , ne confesseray-ie iamais que l'homme père de famille fasse son devoir de quitter ainsi sa vocation , pour à l'adventure aller en païs es- Irangers. » Il exhalait même son dépit en vers naïfs mais touchants :
Qui veut aller à la Floride , Qu'il aille, i'y ai esté :
Et revenu sec et ainde Et ahbaitu de poureté.
Pour tous biens i'en ay rapporté Un beau baston blanc en ma main :
Mais ie suis sain , non degouslé !
Ta , à manger, îe meurs de faim.
(1) Le Challeux, ouv. cit., p. 224.
(2) Id., ib.y p. 223.
212 CHAPITRE m.
Quant au vaisseau de Laudonnière , il relâchait à Florès, dans les Açores (28 octobre), et le 1 1 novembre il débarquait en Angleterre (i), à Sovanèze , sur le canal de Saint-Georges. La traversée avait été assez heureuse. Mais Laudonnière et ses compagnons n avaient réussi qu'à sauver leur vie. Ils avaient tout perdu à la Caroline , et étaient dénués de ressources. Par bonheur un marchand de Saint-Malo lui prêta quelque argent; un seigneur anglais le retint huit jours à Morgan , et lui donna une haquenée , qui le conduisit à Bristol , puis à Londres , où l'ambassadeur de France, Paul de Foix, reçut de lui l'avis officiel du massacre , et l'envoya pour en porter en France la triste nouvelle. Laudonnière débarqua à Calais, et se rendit à Paris. Le roi et la cour venaient de quitter la capitale , et se trouvaient à Moulins pour y tenir les étals. Charles IX reçut fort mal le seul des Français floridiens qui eût rempli jusqu-au bout son devoir. Au lieu de le récompenser, il écouta froidement le récit du massacre , et renvoya Laudonnière, sans seulement lui exprimer par quelques mots sa sympathie ou sa reconnaissance. L'infortuné commandant se retira dans sa famille , et y mourut ignoré , non sans rendre à son pays de nouveaux services , car il s'occupa de rédiger ses mémoires , auxquels, par une dernière fatalité, il n'eut pas la gloire d'attacher son nom : ce
(i) De Thou, ouv. cit., p. 536, ad Souesîum, sans doute Swansea, dans le Clamorganshire.
fut son éditeur, Basanier, qui lui enleva , il est vrai sans le vouloir, cette dernière consolation.
Laudonnière, malgré ses malheurs, doit trouver grâce aux yeux de la postérité. Sans doute il a commis des fautes, il a fait preuve de faiblesse, mais jamais il n'a manqué à son devoir, et , si on l'eût écouté , la Floride serait restée à la France. Aussi avait-il en quelque sorte le droit de terminer son ouvrage par ces fîères paroles (i) : « Les lecteurs équitables et non passionnez pourront aisément juger la vérité du fait , et estre véritables censeurs du devoir que j'y ai faict. Quant à moy, je nç ^ux accuser ni excuser aucun; il me suffit d'avoir poursuivy la vérité de l'histoire , de laquelle plusieurs pourront tesmoigner, lesquels y ont esté présens. »
Mais il est temps de retourner en Floride, et de raconter comment Menendez assura son triomphe , et détruisit à tout jamais les établissements français , en exterminant la petite armée commandée par Ribaut.
(i) Laudohiiièbe , p. 2o5.
Le premier soin de Menendez, après la prise de la Caroline , fut de changer le nom de la citadelle. Il lui donna celui de San Mallieo, qu'elle a gardé depuis. 11 s'empressa de faire disparaître les armes de Çoligny et celles de France qu'il remplaça par les siennes et celles d'Espagne. Il mit aussi des sentinelles à la porte des magasins, pour que les richesses qu'ils contenaient ne fussent pas dissipées. Lors de l'inventaire qui eut lieu plus lard, on compta 120 cuirasses en excellent état, 3oo piques, de nombreuses arquebuses, beaucoup de casques et de vêlements, une quantité de toiles et de draps fins, du biscuit, de la graisse, seulement trois chevaux, quatre ânes et deux ânesses,. mais 200 tonneaux de farine, 200 fanèguesde blé, et tous les ustensiles nécessaires à la colonisation. Mendoza, qui nous a conservé ces curieux détails, n'a gardé d'oublier les bibles et les ouvrages de piété luthériens. Il enregistre avec horreur des caries à jouer sur lesquelles des soldats irrévérencieux avaient tracé des dessins sacrilèges , et il ajoute avec une joie naïve : « Le plus grand avantage de notre victoire, c'est certainement le triomphe que Noire-Seigneur nous accorde, et qui fera que son Saint Evangile sera introduit dans celle contrée (i). »
(1) Meïtdoza. Rflation^ p. 21 3.
Menendez en effet, \oulanl marquer jusc[irau bout (|u'il n'avait combattu que pour la religion , désigna im /vaste emplacement pour bâlir une somptueuse église, et il en posa tout de suite la première pierre. Le 22, il passa une revue générale de sa pelile armée, qui ne comptait plus que quatre cents soldats. Pourtant il n'y avait pas eu beaucoup de victimes dans Tatlaque dé la citadelle; mais bon nombre d'Espagnols s'étaient égarés dans la marche , et, par lassitude ou par lâcheté, n'avaient pas rejoint leur corps. Après avoir félicité ses soldais, et leur avoir distribué les récompenses et les grades qu'ils méritaient, Menendez leur annonça qu'il nommait son sergent major, Gonzalo de Villareal, gouverneur de San Matheo, et lui donnait troiscentssoldatspour défendre la place. Il les prévint aiissi que, dès le lendemain , 23 septembre , il se mettrait en marche, avec le reste de l'armée , pour San Aguslino, et invita soldats et officiers à faire leurs préparatifs pour le suivre.
Menendez était soutenu par l'excilation du triom- ])he , et ne connaissait plus la fatigue. Mais sa troupe élait exténuée. Les officiers lui demandèrent la grâce de prendre à San Matheo quelques jours de repos , et trente-cinq soldats seulement se présentèrent pour accompagner le général à San Aguslino. Bon nombre de Français couraient encore les bois. Il élait bien imprudent au chef espagnol des'avenlurer ainsi, dans un pays mal connu, et avec une poignée de défenseurs : il compta sur le prestige de la vicloire, et par-
lit avec son capitaine des gardes Francesco de Caslaneda, non sans avoir recommandé à ses an 1res officiers, Medrano , Palino et Alvarado de le rejoindre prompteraent.
Menendez arriva sans encombre à San Aguslino. La garnison 9 qu'il y avait laissée, était fort inquiète sur son sort. On avait reçu de lui^ pendant la marche sur la Caroline, une lettre peu rassurante; de plus la pluie et la tempête n'avaient pas discontinué. Le chapelain Mendoza (i) avait perdu toute confiance; il n'avait plus d'espoir que dans une intervention directe de la Providence. Quelques déserteurs augmentèrent l'épouvante, en annonçant la mort du général et la dispersion de ses soldats. Mais comme on n'était encore pas certain de ce malheur, et que les Français n'étaient signalés nulle part , peu à peu on se reprit à espérer, surtout lorsque, le samedi 22, futconduit à la citadelle improvisée un Français tout en larmes, qui raconta qu'il était le seul survivant d'une troupe de quinze hommes envoyés à la découverte. Interrogé par Mendoza , il lui apprit de plus que la Caroline était à peine défendue , et qu'on ne savait ce qu'étaient devenus Ribaut et ses soldats. Ces bonnes nouvelles rendirent aux Espagnols de San Agustino la confiance qu'ils avaient perdue. Enfin , le lundi 24 9 Mendoza aperçut un Espagnol qui sortait de la forêt en jetant de grands cris. Il courut à sa rencontre, et
(1) MeBDOZA, /?«/l7/io/l, p. 212.
l'embrassa «avec transport , quand il l'entendit crier : Victoire ! vîcloire ! le fort des Français est à nous ! Ce fut alors comme une explosion de joie et d'enthousiasme, qui approcha du délire, lorsque Menendez arriva lui-même avec sa petite troupe. Â peine était-il signalé que Mendoza, endossant (i) « sa soutane neuve » et tous les soldats dans leurs plus beaux costumes vinrent à sa rencontre : un Te Deuin fut immédiatement chanté , et une procession triomphale ramena à San Agustino les vainqueurs de la Caroline. Pourtant tout danger n'avait pas disparu : Menendez reçut coup sur coup trois mauvaises nouvelles. Les magasins de San Matheo, qui renfermaient tant de précieuses marchandises , avaient été incendiés, et il perdait par conséquent tout le profit matériel de l'expédition ; la garnison de San Matheo s'était révoltée contre ses chefs , et la présence de Menendez était indispensable; enfin le5aM Pelayo^ le plus grand de ses navires , avait été piis en mer par les prisonniers français qui s'étaient révoltés; on apprit plus tard qu'ils l'avaient conduit en Danemark. Menendez était donc comme prisonnier dans sa propre conquête, et on n'avait pas encore de nouvelles de l'armée de Ribaut. Que faire ? Son intérêt le rappelait à San Matheo , mais son devoir le retenait à San Agustino. Réduire à l'obéissance les mutins, ou prévenir l'attaque prochaine des Français , il ne savait à quel parti se décider ; et ,
(i) Mbxdoza. Relation, p. 223.
en aUendant , pressait raclièvemenl des forlifications de San Aguslino, lorsque quelques Floridiens vinrent lui annoncer qu'on avait découvert à quatre lieues de la citadelle l'armée française fort embarrassée pour passer une petite baie. Dès lors plus d'hésilalion possible : Menendez ne songea plus qu'à marcher contre les Français.
Celaient bien les Français qui avaient été signalés au vigilant capitaine : depuis le moment où ils avaient été jetés à la côte , après avoir perdu leurs quatre navires, ils avaient éprouvé bien des traverses, mais pourtant ne croyaient pas encore tout perdu , car ils ignoraient la surprise de la Caroline, et espéraient la rejoindre à travers les bois, sans rencontrer les Espagnols. Le premier soin de Ribaut fut de compter ses hommes. A l'éxceplion de Lagrange qui s'était noyé y personne ne manquait à l'appel. Il prit alors la parole, encouragea les naufragés, et pria le Seigneur de venir à leur aide. Ribaut avait de l'éloquence; il était instruit , disert même , et les circonstances étaient faites pour l'inspirer. 11 trouva des accents partis du cœur, et démontra que rien n'était perdu, si on parvenait à rejoindre la Caroline. Le voyage était difficile. La petite armée n'était qu'à une cinquantaine de milles de la citadelle, mais séparée d'elle par des bois épais, des marais profonds et de nombreux cours d'.eau. Ces bois n'ont pas encore disparu : ce sont d'énormes cyprières. « De loin (i) on dirait une immense plaine
(i) Tour (tu momie y n® 547.
verle souleniie par des milliers de colonnes... Jusqu'à vingt pieds de haut l'arbre est contourné, tordu et toujours creux; ce tronc est renforcé par des piliers qui le flanquent circulairement , et forment dans leurs intervalles de véritables cavernes. . . C'est une forêt dans l'eau , car, le sol des cyprières était imperméable, les eaux pluvialesy séjournent toute l'année. » A la difficulté de se frayer un passage à travers de telsobstacles, se joignait encore le manque de vivres et d'eau. Ribaut tentait une entreprise presque désespérée, et si, par malheur, la Caroline n'était plus française, tous étaient perdus. Personne ne l'ignorait,, et plus d'un , au fond du cœur, pensait que sa dernière heure approchait. Ces tristes pressentiments allaient se réaliser.
Les divers auteurs qui ont raconté la catastrophe finale ne s'accordent nullement sur les détails. Il est iV peu près impossible, en comparant les relations françaises ou espagnoles , de dégager la vérité. Nous ne chercherons ici qu'à exposer ce qui nous a semblé le plus vraisemblable, et, disons-le tout de suite, ce sont les historiens espagnols qui nous semblent avoir le moins défiguré les événements.
On n'était plus qu'à quatre ou cinq milles de la Caroline , et pas un Espagnol n'avait encore été signalé. On n'entendait pas le bruit de la mousquelade : ce qui eût été si naturel , si la citadelle eut été assiégée. Les Espagnols avaient-ils donc renoncé à leur entreprise, ou bien arrivait-on trop tard? Touchait -on
220 CHAPITBE IV.
au port du salut 9 OU fallait-il, \icliines obéissantes, s'ofTrir au couteau des Espagnols? Une telle anxiété ne pouvait se prolonger longtemps. D\itï autre côté la prudence exigeait qu'on ne s'avançât qu'après avoir tâté le terrain. On tint conseil. Ribaut envoya en avant, sur une pirogue indienne , le capitaine Valuotavec cinq ou six hommes. Valuot revint bientôt, le visage plein de larmes. Il avait vu l'étendard espagnol flotter sur la citadelle , et les créneaux garnis de sentinelles, mousquet au point et mèche allumée.
Toutes les illusions s'évanouirent. Non-seulement on arrivait trop tard pour sauver la Caroline, mais encore la petite armée , dénuée de ressources , épuisée par une marche forcée à travers des régions malsaines, n'avait plus que trois partis à prendre, ou bien se rendre aux Espagnols, ou bien s'enfoncer dans les bois en recourant à la protection des Indiens , ou bien longer la côte et s'efforcer de trouver des vaisseaux français ou étrangers, qui consentiraient à reconduire en France les débris de l'expédition. Or les Espagnols, on connaissait leur haine contre les protestants et contre ceux qui tentaient de contrebalancer leur influence au nouveau monde; les Indiens, on les avait trop mal traités pour qu'ils fussent sympathiques; restait le troisième parti; mais combien était-il peu probable qu'on rencontrât des vaisseaux en nombre suffisant pour transporter le$ quelques centaines d'hommes qui se trouvaient maintenant sans abri,
et presque sans défense ! G)mme on n-avait pas le choix des moyens , on s'enfonça de nouveau dans la forêt. La marche fut très-pénible. « (i) \la faim qui les tengit ils n'avoyent aulcun remède , sinon qu'ils le prissent tel que la terre leur présenloit , c'est assavoir herbes , racines ou telles aultres choses desquelles ils pensassent appaiser leur abbayant estomac. Il n'y avait aussi de quoy satisfaire à leur soif : sinon de vieilles cisternes où l'eau estoit fort trouble. Néantmoins la rage de leur grande famine les emportoit à tout avaler. » Ils arrivèrent enfin tout près de San Agustino dont ils ne soupçonnaient seulement pas Texistence. A ce moment on avertit Menendez de l'approche des Français ; ce n'était encore que leur avant-garde. Le gros de l'armée, avec Ribaut, était engagé dans les bois. Le général espagnol sut bientôt , par les rapports des Floridiens, quelle était leur misère, leur découragement , leur faiblesse ,' et tout aussitôt forma le projet de les accabler. Il sortit donc de San Agustino, avec quarante hommes d'élite, pour se rendre compte de leur position , mais arriva trop tard pour les découvrir. Le lendemain matin il grimpa sur un arbre élevé qui dominait le paysage, et aperçut les Français , qui ressemblaient beaucoup plus à des naufragés qu'à des soldats réguliers. On le découvrit à son tour, et comme alors nos compatriotes étaient réduits au désespoir, ils essayèrent de fléchir leur en-
(i) Lb CuALLfiuXy ouv. cit., p. 4^.
nenii. Peut-êlre espéraient-ils que les Espagnols, fiers de leur victoire inespérée, se contenteraient d'avoir ruiné la fortune de la France en Floride , et accorderaient la vie sauve à ceux qu'ils avaient vaincus, sans les combattre. Ils avaient tort de compter ainsi sur la générosité de leur vainqueur !
Une rivière (i) séparait les Français et les Espagnols. Un Basque de Saint-Jean de Luz passa cette rivière à la nage. Il demandait un sauf-conduit pour Ribaut et quatre gentilshommes , et un bateau pour faciliter le passage. Menendez ne voulut s'engager à rien. Il répondit qu'il consentait à accorder une audience à un officier français , et prêta un petit bateau qui venait d'arriver de San Aguslino avec des vivres. Quelques instants après Vasseur, accompagné de Vincent Simon , de Michel Gonor et de quelques autres soldats repassa la rivière , et fut conduit à Menendez. Ce dernier avait disposé ses quarante hommes tout autour de lui, de façon à faire croire qu'ils ne com-. posaient que sa garde ordinaire. Il apprit à l'officier français comment il s'était emparé de a Caroline, et en avait massacré la garnison ; il le convainquit de la réalité de ce massacre, en le lui faisant raconter par deux prisonniers, qu'il avait épargnés comme catholiques , et lui annonça froidement que tous ceux qui appartenaient à la religion protestante subiraient le même sort, ou du moins qu'il ne leur promettait
(i) Sans doute la lagune de Matanzas..
rien, et exigeait qu'ils se livrassent sans condition (i).
Une seconde conférence s'engagea bientôt. Au nom de ses camarades , l'officier demanda seulement un navire pour retourner en France. Menendezlui répondit par un refus absolu , et comme l'officier insistait, en alléguant, que la guerre n'était pas déclarée entre la France et l'Espagne : « C'est vrai (2), répondit le fanatique, mais il n'en est pas de même avec les hérétiques, à qui je fais ici la guerre à toute outrance; et je la-ferai la plus cruelle que je pourrai à tous ceux de celle secte , que je rencontrerai sur terre et sur mer. Ren^ettez-vous à ma clémence, livrez vos armes et vos enseignes, je ferai ce que Dieu m'inspirera. » Alors l'officier essaya de le fléchir par la'convoitise : il lui offrit jusqu'à vingt mille ducats. Mais il n'obtint qu'un refus hautain : « On verra plutôt le ciel se joindre à la terre, ajouta Menendez, qu'on ne me verra changer de résolution. »
Les Français n'avaient pins qu'à se jeter dans les bois, ou qu'à se rendre. Ils consentirent à livrer leurs armes, et furent transportés sur l'autre rive du fleuve, par petites bandes, et les mains liées derrière le dos. A peine débarqués, on leur demandait quelle était leur religion. Huit seulement sur près de deux cents répondirent qu'ils étaient catholiques. Ils furent ans-
(i) Détails confirmés parle manuscrit 1075 1, fol. 167, lettre X LU.
(i) CuABLEvoix, ouv. cil., p. i38. l\ cite VEnsayo chronohgico, etc., p. 86, col. 2... Que tepia con elles guerra a sangre/ e fuego, et que hesta la haria con toda crueldad.
22k CHAPITRE* IV.
sitôt mis à part. Les autres se déclarèrent luthériens. Menendez avait , avec sa canne , tracé une ligne sur le sable. Ces malheureuses victimes de la confiance française et du fanatisme espagnol furent successivement conduites jusqu'à cette ligne , et , à peine Tavaient-ils dépassée , qu'ils tombaient assassinés. C'était un premier et sanglant holocauste offert par Menendez au Dieu non pas des chrétiens, mais des Espagnols enférocés par l'inquisition.
Le jour suivant, Menendez fut averti par les Floridiens que Ribaut et le reste de l'armée étaient en vue. Il partit de San Agustino , cette fois avec, cent cinquante soldats, et vint prendre position sur une des rives du fleuve. Aussitôt les Français firent mine de se préparer à une attaque. Mais Menendez savait par ses espions qu'ils étaient incapables de soutenir cette attaque. Il resta donc immobile , et cette fière et méprisante attitude acheva de déconcerter les Français. Déjà des pourparlers avaient commencé. Les Espagnols parlaient des sentiments d'humanité de leur capitaine. Ils racontaient qu'il avait renvoyé dans leur pays , avec des vivres , tous les Français de la Caroline , et semblait disposé à se comporter de même à l'égard de Ribaut et de ses soldats, pourvu qu'ils capitulassent. Ces propositions étaient inespérées : mais étaient-elles sincères? Il fallait s'en assurer. Ledrapeau parlementaire fut 'donc arboré , et les négociations officielles commencèrent.
Ce fut la répétition des scènes de la veille. Un ma-
telot français passa le fleuve à la nage , et demanda un bateau qu'on lui prêta. Quelques instants après Plicolas Yerdier, un des quatre capitaines qui avaient perdu leurs navires, l'interprète la Caille , et cinq ou six soldats abordaient au camp espagnol. A en croire les relations françaises , on leur aurait promis monts et merveilles , mais le capitaine espagnol se serait refusé à donner lui-même sa parole d'honneur. Il ne voulait pas se compromettre directement. Il préférait engager un de ses subalternes, sauf à rejeter plus tard sur lui tout l'odieux de la trahison. La Caille aurait donc été conduit non pas à Menendez , mais au capitaine Yalmont ou Yallemonde , qui lui donna sa parole d'honneur d'accorder la vie sauve à tous les Français. Il renouvela cet (i) engagement en présence des siens, et le confirma par des signes de croix et des baisers, véritables baisers de Judas, puisqu'ils étaient le prix du sang. Il leur proposa même un engagement signé par lui , et contre-signe de ses armes : mais du papier blanc eût autant valu, puisque cette loyauté n'existait que sur le papier. En un mot Yallemonde (c battit (2) si bien les Français du plat de la langue) » qu'ils se laissèrent prendre à ces promesses mensongères, et consentirent à se rendre (3).
(i) Db Brt, ouv. cit. : fidem repetitis multis crucis signis, osculo sancitisy côDfirmavit, sed etiam juratam coram omni suorum caterva, et scrîptam suoque sigillo obsignatam tradere voluit... sed tantumdem praestitîsset nuda charta, atque papyracea haec fides.
(a) lyAuBiGiiB, Histoire de France^ p. 352.
(3) Lb Chaixeux, p. 44» confirme tous ces détaib, et il ajoute « mcs-
Si Ton en croit la version espagnole , les choses se seraient passées lout autrement. La Caille et Verdier auraient été informés dès le premier moment des décisions de Menendez. On leur aurait même montré les cadavres de leurs compagnons, pour leur prouver qu'on n'inventait rien. Ribaut se serait alors décide à demander un sauf-conduit pour régler lui-même les conditions de la capitulation. Il aurait obtenu ce saufconduit , et Menendez lui aurait redit ses intentions. Désespéré de son refus, Ribaut lui aurait proposé une rançon de cent mille ducats. Mais l'Espagnol aurait repoussé ces propositions. Alors Ribaut, de retour près de ses soldats, leur aurait annoncé qu'il fallait se livrer sans conditions, et tout attendre de la clémence du vainqueur. Sur les trois cent cinquante hommes qu'il commandait encore, cent cinquante se seraient rendus avec lui, et deux cents autres se seraient enfuis dans les bois.
Que le capitaine Vallemonde ait donné sa parole d'honneur, ou que Menendez se soit obstinément refusé à tout engagement; que les Français aient été trompés par la trahison d'un officier subalterne , ou qu'ils aient eu confiance en la générosité de leurs vainqueurs , ils n'en étaient pas moins prisonniers , et Menendez allait se déshonorer pour toujours par un effrovable abus de la victoire. Ici toutes les relations
meinent aussi que c'estoit la façon qui avoit esté de tout temps practiquée à la guerre que l'Espaignol victorieux se contentast, à Tendroit du François principalement , sans passer plus oultre. »
sont d accord^ et les Espagnols dans leur fanatisme rapportent avec une satisfaction non déguisée les événements que les Français racontent avec une indignation légitime.
A peine entre les mains des Espagnols, les prisonniers furent interrogés sur leurs opinions religieuses : les catholiques furent aussitôt séparés, et les prolestants, chefs ou soldats, liés dos à dos et quatre par quatre. Ribaut et d'Ottigny réclamèrent contre cet odieux «traitement, et demandèrent qu'on exécutât les ordres : « Mes ordres sont de vous massacrer, ï> s'écrie un Espagnol, et il se jette sur eux; mais, comme s'il craignait de les attaquer en face , il n'ose les poignarder que par derrière. Ce fut le signal du massacre. « La c'estoit (i) à qui donneroil le plus beau coup de pique , de hallebarde et d'espée , en sorte qu'en demi-heure ils gaignèrent le champ et emportèrent ceste glorieuse victoire, tuans ceux là vaillamment qui s'estoyent rendus, et lesquelz ils avoyent reçeu à leur foy et sauvegarde. » Lacaille et Vasseur, illustrés par tant de campagnes, et qui avaient échappé à tant de dangers, Nicolas Verdier, Cosselte, de Machonville , du Vest , de Jonville , d'Ully, tous les gentilshommes, tous les soldats, matelots, ouvriers, tout est confondu dans une horrible boucherie. Pour comble d'horreur, et comme les bourreaux ne sont pas
(i) Le Chalï-eux, ouv. cit., p. 228, Cf.* manuscrit I075i, fol. 167, lellre XLIf.
assez nombreux, les Français sont maintenus à leur rang , et tués avec méthode. Les Espagnols , comme enivrés par le sang qu'ils versent, n'écoutent rien. Aucune supplication ne les attendrit. L'injure à la bouche , la rage au cœur, ils tuent pour tuer. Ils frappent même des cadavres, et ne s'arrêtent que lorsque tous les prisonniers sont tombés à terre. Le chapelain Mendoza assistait au massacre, et non-seulement il l'approuvait, mais encore il encourageait les bourreaux. Il est vrai qu'il avait eu soin de mettre sa conscience en repos et de calmer « ses entrailles (i) de prêtre et d'homme » en obtenant de Menendez la grâce de tous les catholiques. Mais pour les autres il fut sans pitié , et, même après l'enivrement de la victoire , il écrivait ces lignes odieuses à propos de son chef bien-aimé. « Le zèle du christianisme (2) est si grand chez lui que toutes ses peines sont du repos pour son esprit. Je suis certain qu'aucune force humaine n'aurait pu supporter tout ce que ce général a souffert. Mais l'ardent désir qu'il a de servir Noire- Seigneur en détruisant cette secte luthérienne fait qu'il est moinssensible aux maux. » Aussi bien on a (3) conservé le texte de la lettre écrite par Menendez au roi pour lui annoncer sa victoire : « Je leur fis lier les mains , écrit ce fanatique ; tous furent égorgés. Il m'a semblé que je servais bien Dieu et Votre Majesté
(i) Mbhdoza, Relation, p. 280.
(a)Id., ib., p. 224.
(3) Parkmait, ouv. cit., p. 94.
en les châtiant ainsi; car au moins cette mauvaise secte n'entravera plus nos efforts pour semer la bonne parole dans ces contrées. »
Que faire des cadavres? Les jeter au fleuve? mais les eaux n'étaient pas assez profondes pour les charrier à la mer. Les enterrer? mais le temps manquait, et cette besogne répugne toujours. Les laisser en plein air? mais San Âgustino n'était pas éloigné, et cette masse de chairs, bientôt décomposée par l'ardent soleil^de la Floride, pouvait engendrer d'affreuses maladies. Menendez s'arrêta au parti le plus sage, à Tincinération. D'énornâes bûchers furent dressés sur la rive, et, pêle-mêle, on y jeta les cadavres. Rien ne restait en Floride de l'expédition française, rien que la citadelle au pouvoir des ennemis , et le souvenir de cette abominable exécution.
On raconte que, pour ajouter à Thorreur du massacre, et, en même temps , pour bien marquer quel avait été son dessein , Menendez avait ordonné de dresser au-dessus des bûchers cette inscription : Pendus non comme Français , mais comme luthériens. On rapporte encore que sa fureur s'acharna sur le cada« vre de l'infortuné Ribaut. Le féroce Espagnol trouvait qu'un luthérien ne mérite pas de pitié, et qu'il est coihme en dehors des conditions de l'humanité. Il fit (i) écorcher ce cadavre , et envoya en Europe ce honteux trophée. D'après la Popellinière (2) « puis
(l) LSSCARBOT, OUV. cit., p. 120.
(s) La PoPELLiirràRB , ouv. cit., p. 34-
230 CUAPITRB IV.
escorchèrent la peau du \îsage avec la longue barbe de Ribaut , les yeux , le nez et oreilles, et envoyèrent ainsi le masque défiguré au Pérou pour en faire des montres. » De Thou (i) rapporle que Menendez envoya en Europe à ses amis des poils de la barbe de Ribaut, qu'il fit couper le cadavre en quatre* morceaux ] et dressa ces Ironçons infornies dans la cour de Saint-Auguslin , comme un souvenir d'expiation. De ces rapports contradictoires ressort avec évidence Talroce conduite du vainqueur. Aussi bien il prend à lâclie de s'en glorifier, a J'ai ordonné, écrivait-il au roi , le i5 octobre i565 , de tuer Juan Ribao avec tous les aulres, jugeant cela nécessaire pour le service de Dieu et de Voire Majesté. Je considère comme une beureuse fortune que Ribao soit mort, car certes le roi de France eût pu faire bien plus avec lui et 5oo ducats qu'avec beaucoup d'autres et 5,ooo ducats; celui-là eût mieux réussi en une seule année qu'un autre en dix années, car je n'ai pas connu de meilleur commandant, ni de marin plus expérimenté dans cette dangereuse navigation des Indes... (2), etc. » Certes une pareille mort est affreuse, et racbète bien des fautes. Mais ces fautes, nous ne devons pourtant pas les passer sous silence. Car le véritable âu-
(i) De Thou, ouv. cit., p. 5^6. Barl)am Ribaldi mento abrasara, et .ol>signatis lîtteris inclusam tanquam tropœum Hispaliin ridicula prprsuâ ostentatione deferri , dein quadrifariain corpus sectiim in arcis area ad perpetuam rei gestae memoriam erigi curavit.
(2) Pabrman, ouv. cit., p. 98.
teur de la catastrophe, c'est Ribaut lui-même (i). S'il n'avait pas perdu un temps précieux à explorer la côte au lieu de débarquer, s'il n'avait pas repoussé les conseils de son lieutenant , s'il ne s'était pas follement engagé dans une. entreprise sans issue, les Espagnols, et non les Français, auraient été punis de leur au- <lace ! N'oublions pas non plus de signaler l'abominable trahison de ces grands seigneurs français , qui, sous couleur de zèle religieux (2) , dénoncèrent aux Espagnols l'expédition projetée , et leur fournirent tous les renseignements nécessaires pour la faire avorter. « Il courut lors un bruit que plusieurs tiennent encore aujourd'hui pour véritable , à savoir que ceste entreprise ne fut pas plustost faite qu'il y eut des messages secrets en campagne pour avertir FHespagnol qu'il aiguisast ses couteaux... que ce seroit une belle depesche, et que la France n'y perdroit rien. Si cda est vray ou non , je m'en rapporte à ce qui en est , et aux pensionnaires d'Hespagne (3). » Ribaut ne fut peut-être pas à la hauteur des circonstances, et commit de lourdes bévues, dont il fut cruellement puni; mais les traîtres qui avaient préparé ce désastre, et jouissaient, dans l'impunité, du fruit de leurs hon-
(i) DeThou, ouv. cit., p. 53fi.
(2) Id., ib. : Secl culpa potius incos rejicienda est, qui, nefanda pertidia ac proditione, cum "primarium locum in régis consistorîo tenerent, tam <?erta indicia de rébus nostris ad Hispanos detulerunt, ut Melandem de Ribaldi expeditione ac tempore ejus certa cognovissc, et prope vestigiis i^jus inhaerentem in Floridam cursum tenuisse appareat.
(3) Le Challbux, ouv. cit., p. 23o.
teuses délalions, n'est-ce pas notre devoir de les flétrir, comme ils le méritent !
Avec les catholiques ( mais il y en eut bien peu qui consentirent à racheter leur vie par une apostasie ) y furent épargnés un tambour, Drouet de Dieppe , et un cor, Masselin. Menendez voulait utiliser leurs services , car ce n'est certainement pas la pitié qui lui inspira ce choix. Un semblable motif le détermina à épargner encore quelques (i) charpentiers , et quelques matelots , sans doute dieppois , car les constructeurs et les pilotes de cette ville étaient alors fort estimés. Un de ces matelots , Christophe le Breton, transporté à Seville , parvint à s'échapper, et gagna Bordeaux et Dieppe. C'est lui qui fournit à Le Challeux des détails sur le massacre de San Agustino : un autre,. nommé Jehan Mennin, eut le même bonheur, et fut invité par de Forqiievaulx , ambassadeur de France à Madrid , à déposer dans le procès instruit plus tard contre Menendez. Un troisième fut aussi sauvé avec d'étranges particularités. On l'avait réservé pour le pendre, en le rouant de coups. Il perdit connaissance, et fut laissé pour mort. Réveillé par la fraîcheur de la nuit , le matelot se lève , coupe ses liens avec un couteau, se dégage sans bruit, et s'en va au loin. Trois jours de marche le conduisirent auprès d'un cacique , qui, saisi de pitié pour cette grande 'infortune, l'accueillit avec plaisir, et le garda huit
(i) D'AuBiGNS, ouv. cit., p. 35a.
MASSACBE DE SAN AGUSTIXO. 133
mois près de lui. Mais les Espagnols, qui voulaient faire périr jusqu'au dernier Français , avaient ordonné aux indigènes, en les menaçant de leur colère , de livrer tous les Français qui s'étaient réfugiés chez eux. Notre compatriote , pour éviter un mallieur à son hôte , s'enfuit de nouveau. Partout repoussé^ malade, désespéré , il résolut d'abréger ses souffrances en se rendant aux Espagnols. Mais les forces lui manquèrent en chemin. Un soldat espagnol le rencontra , gisant à terre, à moitié mort. Saisi de compassion, il le releva , obtint sa grâce, et le fit servir comme esclave. On le conduisit plus tard à la Havane, où il trouva pour compagnon de chaîne Normans de Pompierre. On les envoya tous deux en Portugal, mais ils furent délivrés sur mer par des corsaires français.
Plus heureux furent les deux cents soldats qui ne voulurent pas se fier à la générosité espagnole , et , pendant que Ribaut et les siens tombaient sous le couteau des assassins, s'enfoncèrent dans les bois. La nouvelle du massacre de leurs compagnons les enflamma d'une généreuse ardeur. Persuadés qu'ils n'avaient rien à obtenir des Espagnols , ils ne cherchèrent qu'à se rendre redoutables , et commencèrent la construction d'une citadelle, à huit jours de marche au sud de San Âgustino, sur la côte de Canaveral. Menendez dirigea contre eux une véritable expédition. Le i*"^ novembre il aperçut les Français , mais comprenant à leur attitude résolue qu'ils étaient disposés à lui résister à outrance, il entama des négociations. Redou-
23& CHAPITRE iV.
lait-il de leur part un coup de désespoir, ou bien éprouvait-il après le carnage cette lassitude qui accable les bétes fauves gorgées de sang , on l'ignore , mais il donna sa parole de traiter convenablement les Français, s'ils consentaient à se rendre. Jamais Menendez ne s'élait engagé vis-à-vis de ses premières viclimes. Les Français , étonnés de cette longanimité, et toujours défiants , liésitaient : mais en acceptant le combat, ils avaient tout à perdre, et rien à gagner. Ils firent donc savoir au général espagnol qu'ils déposaient les armes.
Menendez tint parole, et se contenta de les traiter en prisonniers de guerre. Ils avaient tort de se fier à la générosité castillane. Nous (i) lisons en effet, de la main même de Pliilippe II , la note suivante écrite en marge de la dépécbe de Menendez : a Dites-lui que, quant à ceux qu'il a tués, il a bien fait, et pour ceux qu'il a épargnés, qu'on les envoie aux galères. M Quant au clief de ces Français, et à une vingtaine de ses camarades , qui n'avaient pas voulu de capitulation , et s^étaient enfuis dans les bois , ils furent poursuivis et tous tués. Désormais Menendez était le maître incontesté de la Floride française. Appuyé par deux citadelles imposantes , San Matbèo et San Agustino, fort de la terreur répandue au loin par le triple massacre des Français, secondé par des soldats dévoués et des officiers aguerris, directement soutenu et en-
(i) Park^ian, oiiv. cit., p. i65>.
courage par "son maître, il se croyait à Tabri de toute représaille , et il l'était en effet : car les Indiens le redoutaient, et les Français oubliaient presque leurs frères massacrés.
236 CUAPITRE V.
La nouvelle de cet odieux massacre fut pourtant reçue en France avec indignation. Ce ne furent pas seulement les protestants, dont les parents et les amis avaient péri, qui réclamèrent^ les catholiques eux aussi s'associèrent à leur courroux , et jurèrent de venger la commune injure. On n'avait appris qu'assez tard la sinistre nouvelle : il semblait que la cour d'Espagne rougissait de son triomphe, et n'osait pas l'avouer. Dès le 29 novembre i565, le duc d'Albe connaissaitla terrible exécution, car, dans l'entrevue qu'il eut le jour même avec de Forquevaulx, il alla jusqu'à lui dire <c que (i) déjà les affaires des François vont mal en Floride par la descente des Espaignols qui y furent envoyez l'esté dernier. » Quelques jours plus tard , le 22 janvier i566 , en annonçant à Charles IX le départ de Séville et de la Biscaye pour la Floride de huit grands navires, portant 2,000 soldats, et 700 matelots, et commandés par Sancho de Porto Galeto , de Forquevaulx était plus explicite : le (2) ne sais , dit-il , si la nouvelle venue depuis quatre jours du costé de France, que les François ont esté desfaicts en Floride, retardera leurs desseins. » Le 4 (3) et le
(i) Manuscrit 10751 , fol. 73, teUre XVI. (1) Id., fol. 145 , lettre XXXIV.
(3)Id., fol. i54, lettre XXX\T[.
II février (i) i566, Tambassadeur était encore indécis. Il se doutait bien de quelque malheur, mais sans pouvoir l'affirmer. Une semaine plus tard, le i8 février (2), le doute ne fut plus possible. On connut dans tous ses détails la lugubre exécution , et les Espagnols ne continrent plus leur joie. UnBiscayen nommé Perrico, débarqué à la Rochelle, avait le premier donné quelques détails sur le massacre : le messager de Menendez était arrivé peu après , et les avait tous confirmés : les Espagnols avaient reçu ce messager, nommé Florès , avec empressement , et « ceste cour s'en est plus réjouie que si ce fust pour une victoire obtenue contre le Turc. Aussi disent-ils que la Floride leur importe plus que Malte. En récompense du massacre faict par Menendez sur vos pauvres subiects , la Floride sera érigée en marquisat , et lui créé marquis d'icelluy. » Cinq jours après , le 23 février, Forquevaulx apprenait d'autres détails , et se hâtait de les transmettre à Charles IX et à sa mère (3). Le roi d'Espagne (4) lui-même prit soin d'annoncer la fatale nouvelle à l'ambassadeur de France. Il lui donna audience , et lui raconta , mais à sa façon , le massacre. Il ajouta , sans doute pour excuser ce crime , que Menendez lui avait écrit « qu'ils (5) ont dict et
(1) Manuscrit 1075 1, fol. i56, lettre XXXVIII.
(2) Id., fol. 167, lettre XUI.
(3) Id., fol. 179 , lettre XLVI.
(4)Id., fol. 182, lettre XLVIII.
(5)Id., ib.
238 CMAPITBE V.
confessé estre allez à la Floride , par commandement de monsieur r Ad m irai, et , à ce$ fins , ont trouvé les commissions, lettres et inslruclions , et pour se devoir impalroner de la Havana. A cesle cause ce roy prie et requiert Vostre Majeslé luy faire raison et punition dudict sieur Admirai comme perlurbateur de la paix et cause du désordre advenu. » C'était de concert avec le duc d'Albe , et pour délruire en partie la fâcheuse impression que produirait en Europe la nouvelle de ce massacre , (|ue Philippe II prenait ainsi les devants, et, au lieu de se défendre, accusait. Mais de Forquevaulx pénétra facilement celte politique machiavélique. Sans prendre la peine d'expliquer la conduite de Tamiral Coligny, il accusa Menendez d'être plus « digne bourreau que bon soldat , » et ajouta avec amertume a que comme François et votre subiect i'avois horreur, quand ie pensois à un faict si exécrable , et qu'il me sembloit que Dieu ne vouldroit le laisser impuni. »
Le mot d'ordre avait été donné à tous les représentants de l'Espagne k l'étranger. Le duc d'Albe se répandait en plaintes amères contre le chef des protestants français, et, sans seulement daigner excuser le massacre de la Floride, il ordonnait de réclamer le châtiment de Coligny. Don Francisco (i)de Alavafut chargé de celte odieuse mission auprès de Charles IX. La cour était alors à Moulins (mirs i566). L'ambas-
(i) Mannscrit 10751, fo!. 180, let. XLVII.
sadeur, reçu en audience solennelle j reconnut que Menendez avait peut-être outrepassé ses instructions. « Bien confessoit-il que ce fut esté un peu plus rude* ment et cruellement que son dict maistre n'eust désiré, mais qu'il n'a voit pu moins faire que de leur courir sus comme pirates et gens qui estoient là pour entreprendre sur ce qui leur appartenoit. » Indignée de ces insolentes excuses, Catherine de Médicis gardait le silence. L'ambassadeur prit ce silence pour un assentiment , et , passant brusquement de la défense à Tattaque, il eut l'audace de demander le cliatimentde Coligny, inspirateur et chef réel de l'entreprise. La reine mère , emportée par un généreux mouvement d'indignation , répondit vertement à l'ambassadeur. Elle nous a conservé sa réponse dans une lettre qu'elle écrivit à de Forquevaulx, et que les détracteurs decette princesse devraient relire avant de la condamner : ce Que (i)i'eslois comme hors de moi quand i'y pensois , et ne me pouvois persuader que le roy son maistre ne nous en fist la réparation et justice; car de couvrir cela sur l'aveu dudict Amiral, qu'il n'y a pas de quoi , estant bien croyable qu'il n'a pas laissé aller tant de gens hors de ce roïaume sans le sceu du roy mon fils... et quand bien même ils eussent esté dans le propre païs du roy son maistre, faisant autrement qu'il n'appartient entre amis , qu'ils se dévoient contenter de les laisser prisonniers , et de les rendre
(i) Manuscrit 10751, fol. 199, lettre LVII,
au roy mon fils pour les faire punir... qu*il sembloit que Ton voulust brider le roy mon fils , l'enfermer en ce roïaume , et lui couper les ailes j chose qu'il ne pourroitet ne seroit aussi conseillé de souffrir... car il sçaura bien faire, si Dieu plaist, et ne lui en défaillent les moyens. » L'ambassadeur, ému par celte fière protestation, essaya de se retrancher sur la question religieuse : « Ce n'est pas à eux (i), lui répondit-elle avec véhémence , de punir nos subiects , et ne disputent point s'ils estoient de la religion ou non , ains du meurtre qu'ils en ont faict, dont il est bien raisonnable que son maistre fasse faire justice que nous lui en demandons. »
Quelques historiens, égarés par la passion religieuse , ont prétendu que ni Catherine ni son fils n'avaient protesté contre cette inqualifiable agression. De Thou (2) , d'ordinaire si réservé , dénonce avec une indignation convaincue l'influence à la cour du parti espagnol, et la funeste politique , qui faisait considérer la ruine de la Floride française non point comme un malheur national^ mais simplement comme un échec subi par le parti protestant. D'Aubigné partage sa colère , et l'exprime avec plus de vivacité encore : les historiens modernes semblent avoir copié de Thou et d'Aubigné. Ils avancent presque tous que
(1) Manuscrit 10751, fol. 199, lettre XLYII.
{1) Db Thou y ouv. cit., p. 537 : Bas quum' clades , scissa factionibus aula, rex aut contempsisset, aut odio protestai] tium atque ipsius Coliniî,... magna deccris jactura , dissimulasset....
NEGOGIATtONS- INUTILES.
2ki
Charles IX et sa mère ne protestèrent que pour la forme. L'un d'entre eux (i) raconte que le roi aurait manifesté sa joie en apprenant la ruine des projets de Coligny, et se serait félicité de savoir l'amiral détrôné; Un écrivain (2) contemporain a même écrit : a II parait que Charles IX fut fort aise de voir que Coligny n'employât à cette expédition que des calvinistes, parce que c'étaient autant d'ennemis armés contre lui, dont il délivrait l'Etat. » Toutes ces allégations sont iaùsses. Il suffit de parcourir la correspondance échangée à ce propos entre le roi , Catherine de Médicis et de Forquevaulx , pour se convaincre que la cour de France , au contraire , ne cessa de protester contre cet inqualifiable abus de la force , et de réclamer une punition exemplaire. Dans cette même lettre , datée de Moulins le 17 mars i566 , où elle lui racontait son entrevue avec l'ambassadeur d'Espagne, Catherine ordonnait à de Forquevaulx de demander à Philippe II justice rigoureuse , et lui envoyait des instructions détaillées. Le 9 avril et le 12 mai (3) , au nom de Charles IX , elle renouvelait ses demandes de réparation , et prescrivait à de Forquevaulx de présenter avec plus d'énergie ses réclamations : « Et de cette requeste et instance , quelque raison qu'on lui allègue ne se départira jamais le sieur de Forquevaulx , afin
(i) ViTET, Histoire de Dieppe, t. II, p. i55.
(2) Histoire delà colonie française en Canada, par X..., 3 vol. in-8". Villemarie (Montréal), i865 , t. I, p. 546.
(3) Manuscrit 107$ i, fol. aga, lettre LXXIX.
2(2 CHAPITRE y.
que y tant le roy catholique que son conseilconnoissent en premier lieu que Sa Maiestë n'a le cœur moindre que ses prédécesseurs pour souffrir une iniure , ni si peu de iugement qu'il ne çonnoisse et ressente ce qui lui est honorable ou désavantageux , et ce qu'il doit trouver bon ou mauvais de son ami ». A ce mémoire était jointe une lettre particulière du roi à de Forquevaulxy par laquelle il le priait d'insister sur la répara-
' tion <c afïin (i) que vous connoissiez que] ma volonté est que vous renouvelliez votre plainte et requériez avec toute instance que pour le bien et union d'entre nous et l'entretenement de notre commune amitié • ils regardent de me faire réparation du tort qui m'a été fait. » A la même date, et comnie pour donner plus de poids à la lettre royale, Catherine (2) écrivait de son côté à de Forquevaulx pour se plaindre des mauvais procédés espagnols et de l'inutilité des remontrances. Elle laissait même entendre qu'elle était décidée à prendre un parti extrême , c'est-à-dire à déclarer la guerre et à se jeter au besoin entre les bras des huguenots. '
Comme on le voit, la cour de France ne méritait pas le reproche d'indifférence, que lui ont décerné sans réflexion des écrivains plus passionnés que réflé-
s chis. Au contraire , depuis le premier jour, elle protesta hautement conlre le massacre de la Floride , et
(i) Manuscrit 1075 1, fol. 287, lettre LXXVIIl. (2) Id., fol. 289, lettre LXXIX.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 2kS
ne cessa de demander réparation. Il est vrai que To' pinion publique en France réclamait cette satisfaclion. a Les retournez -(i) en France cependant firent de grandes plaintes au roy, par le crédit de l'Amiral, du déshonneur qu'il avoit receu en la personne de celuy qui représentoit Sa Maiesté en ces cartiers, de la perte de tant de bons hommes , et autres biens qu'ils y avoient laissé, d Les récits du massacre avaient ex- , cité une profonde pitié. La relation dp Le Challeux , celle de Laudonnière, avaient produit une grande impression. Un auteur anonyme avait rédigé une plainte éloquente, que la presse du temps répandit à plusieurs milliers d'exemplaires , et qui eut dans le pays un immense et légitime retentissement. Ce petit ouvrage , nous dirions de nos jours cette brochure, est intitulé : a Re(|Ueste présentée au roy Charles neufiesme , en forme de complaincte , par les femmes vefves et enfans orphelins, parens et amis de ses subiects, qui furent tués audict pays de Floride. » Les pétitionnaires débutent par un cri de vengeance, au nom des neuf cents victimes innocentes qui ont péri. Le roi doit venir à leur aide , car l'expédition a été résolue en son nom ; le chef et ses soldats ont reçu, avant de partir, la promesse de privilèges royaux et de récompenses spéciales. Ils ont péri : qui donc les vengerait, sinon le roi? Suit un récit dramatique du massacre. L'auteur trouve ici des accents émus pour raconter la cata^tro*
(i) La PoPELLiifiitBBi ouv. cif., p. 3/|.
2kk CHAPITRE y.
phe. « On leur a lié les mains derrière le dos , dit-il, on les a attachés deux à deux , et , comme un troupeau de bestes, on les a conduits à la Caroline, pour les .égorger, » après les avoir accablés d'injures grossières et de traitements indignes. Quant à Ribaut, on ne s'est pas contenté de le tuer, on s'est encore acharné ^ sur son cadavre ; et tout ceci s'est accompli en pleine paix, au mépris des traités. Le capitaine espagnol alléguera qu'il n'a pas massacré des Français , mais des pirates , qui n'appartenaient à aucune nation. C'est un mensonge, a Vos dicts subiects ont été chassés comme ambassadeurs, officiers et ministres de Vostre Maiesté , et tels recogneus et advouez par vos lettres
patentes de commission Et combien que telle
indignité soit atroce de soy-mesme, si est-ce qu'elle redouble quand elle demeure impunie , et cela augmente le déshonneur et est end le scandale plus loin quand les meurtriers sont impunément soutenus et nourris en leur malice, et authorisez. » Nous espérons donc que le roi vengera nos infortunés compariotes, qui n'ont commis d'autre crime que de lui obéir. <c Par ce moyen , serez aimé et receu de toutes nations non-seulement comme roy, mais comme père de vostre peuple. »
L'auteur anonyme de cette requête faisait appel aux plus nobles sentiments du cœur humain , à cet esprit de solidarité qui fait la grandeur d'une nation. En France, il ne manquait pas alors d'esprits d'élite qui, au nom de l'humanité comme au nom
de la patrie, réclaiiiaient une intervention du gouvernement. Cette intervention, Charles IX et sa mère semblaient résolus à Taccorder, mais ils craignaient d'engager le royaume dans une voie périlleuse , et , pour le moment , ils se bornèrent à agir diplomatiquement.
Cette négociation ne devait pas aboutir. Philippe II ne pouvait pas punir les chefs d'une entreprise inspirée par lui , soutenue par lui , et en quelque sorte commandée par lui. Dans la volumineuse collection , encore inédite, des dépêches de Menendez , on peut lire au dos de la plupart de ses lettres , et de la main même du roi : « Dites-lui qu'il a bien agi (i). » Sans doute il avait peut-être outrepassé sa mission , en ordonnant le massacre de la Floride , mais il avait obéi à l'esprit sinon à la lettre de son mandat, et Philippe , au lieu de le poursuivre , ne pouvait et ne devait que l'encourager. Aussi bien l'opinion publique en Espagne s'était prononcée en faveur de l'exterminateur des hérétiques. Le duc d'Albe et tous les ministres de Philippe II ne cachaient pas leur joie. Le peuple , flatté dans son amour-propre , et les classes bourgeoises, ménagées dans leurs intérêts commerciaux, ne tarissaient pas en éloges. Le clergé luimême entonnait le panégyrique de ce bourreau déguisé en général. De bonne foi Philippe II, pour donner satisfaction au roi de France , n'avait pas le droit de
(l) P/LRKMkS , OUV. cit., p. 89.
heurter les préjugés nationaux, et de livrer Menendez à la vengeance française.
Pourtant un massacre avait eu lieu, sans que la guerre fût déclarée, et Tambassadeur de France en avait officiellement demandé réparation. A moins de rompre brusquement avec Charles IX , et ce n'était ni dans son caractère , ni dans ses intérêts, Philippe II était forcé de laisser Taffaire suivre son cours régulier. Bien que déterminé à ne sacrifier à aucun prix Menendez , il feignit d'écouter les réclamations de Forquevaulx , et lui fixa audience pour le i*' avril i566-
De Forquevaulx nous a conservé le curieux récit de celte entrevue dans une lettre, datée de Madrid le 9 avril i566 (i), et qu'il adressa à Catherine. Il débuta par demander au roi des nouvelles de sa santé. Puis « le lui ay rementeu le discours que monseigneur le duc d'Albe me feit de son mandement aussi tost après l'advis venu du succès de la Floride avec la mort des François, laquelle il imputoit à monseigneur l'Admirai. » Il lui rappela aussi les négociations précédentes, et la juste indignation du cabinet français» « C'estoit une nouvelle indigne d'estre entendue, et moins advenue entre chrétiens. Que si Pierre Menendez et ses gens fussent soldatz, ils se dévoient contenter de la victoire que la mer leur avoit donnée , et n'eussent vouUu pour aucun commandement exécuter tel carnage sur hommes presque mors de faim
(i) Manuscrit 1075 1, fol. 224-24^» lettre LXI.
NâGOGlATIONS INUTILES. 247
et du naufrage, requerans estre traitez en subiecls du roy, et bons amis des Espaignols sur lesquels ils n'avoient guerre ni différent. » L'ambassadeur espérait peut-être que le roi l'interromprait. Mais Philippe II s'en garda bien. Mieux que personne ^ il connaissait les événements qu'il avait suscités en partie , et, s'il eût cherché à défendre son lieutenant , il aurait en quelque sorte plaidé sa propre cause. II laissa donc la parole à de Forquevaulx qui, entrant alors dans la discussion juridique du fait incriminé , fît remarquer au roi « que les François avoient esté agressez sans les sommer de vuider la terre, et n'avoient donné loisir à ceulx du fort derespondre..., qu'il estoit de costume entre soldatz de sommer Tennemy à vuider les places, et les rendre, mais là ne s'est oit observée tant de solennité; ains les avoient assaillis, combien qu'ils fussent en la terre de l'ancienne conqueste de France, où les François pensoyent estre en seureté de tous , hormis les Indiens , et ores qu'ils fussent dans les pais tenus et possédés par Sa Maiesté, qu'il devoit suffire les faire prisonniers et les garder ou renvoyer à leur roy et maistre. Car entre princes égaux et qui ne reconnoissent supérieur, l'un n'a pouvoir ni authorité de punir lessubiects de l'autre pour en avoir raison. Il appert de l'antienne conqueste par le nom de la dicte cosle, qui s'appelle la terre des Bretons, la Franciscane et la Neufve France. Et mesme que les Espaignols n'y plantèrent enseigne ni marque d'habitation; ains Menendez après sa malheureuse victoire des François a
pris possession de la lerre , qui est signe qu'il ne la tenoit pour prinse ne conquise d'antienneté. » .
Certes il était difficile de mieux prouver combien les réclamations françaises étaient fondées. Philippe II semblait en convenir, car il ne chercha même pas à discuter les arguments de l'ambassadeur, et vie laissa continuer son discours. Le mutisme volontaire du roi d'Espagne encouragea de Forquevaulx à aborder un point délicat, la question religieuse. « C'estoit aux Huguenots, continua-t-il, la meilleure nouvelle qu'ils pussent entendre de voir que du costé et endroit d'où Vos Maiestés pensoient s'estre fortifiez d'amitié et d'alliance. . . ce fust de là que vos subiects estoient murtris , déboulez et chassez, que c'estoit un mauvais moyen les tenir en obéissance, fust par mépris de vostre puissance ou pour se venger de l'outrage faict en haine d'iceulx, et surtout que le chemin des terres neuves pourroit servir aux plus entreprenants et séditieux d'une religion et d'autre, pour y aller habiter et vuider le pays qui devroit désirer que tout cerveau gaillard s'y çn allast , affin que les bons et paisibles demeurent en repos. »
Tant que l'envoyé de Charles IX n'avait allégué que des raisons politiques , le roi s'était tu : mais Forquevaulx avait pour ainsi dire fait vibrer la corde sensible en parlant des huguenots. Le roi d'Espagne était resté calme, le catholique s'indigna. Philippe II interrompit brusquenient l'orateur, mais sans sortir de son calme habituel, et lui répondit avec hauteur « que
NÉGOCIATIONS INUTILES. 2k9
la (i) conservation des roïaumes et Estats consiste en ce qu'il faut auicune fois sortir de la voie ordinaire pour repousser une violance, quand c'est sur un nouveau faict^ et de telle importance comme seroit à luy de permettre j ou passer par dissimulation , qu'on entreprint sur les paîs des Indes , lesquels luy ont tant coustë et à ses prédécesseurs de conquérir et conserver. Carie permettant et souffrant, il donneroit occasion aux mesmes Indiens de rebeller, et osteroit le cœur à tout Espagnol d'y habiter.... A ceste cause, ayant sceu l'allée d'une bonne force de Luthériens de diverses nations, tant François que aultres^ et leur descente à l'endroit des Indes le plus important
à sa navigation il n'avait pieu ni deu moins faire
que d'envoyer gentspar delà pour les en desloger. »
Jamais encore le roi ne s'était prononcé avec tant de fermeté : mais on eût dit qu'il se repentait de sa franchise, car il essaya de disculper ou tout au moins d'atténuer l'odieuse conduite de son lieutenant. « Il est bien desplaisant, dit* il à Forquevaulx, que ses gents aient usé si rigoureusement de leur bonheur et victoire , pour ce seuUement qu'ils estoient François pour la plupart,... qu'il estoit trop dangereux pour Menendez de les emprisonnerj car il n'a voit que cent cinquante soldats, et eux estoient beaucoup davantage; aussi n'a voit-il sur le lieu navires ni barques pour les transporter hors de là , et les despartir les
(i] Manuscrit 1075 1, lettre LXI.
250 CHAPITRR y.
uns d'avecque les autres , ni vivres pour les nourrir. » Les arguments de Philippe II étaient pitoyables , aussi maladroits qu'odieux. Il en avait conscience, car il assura le représentant de Charles IX qu*il ferait Timpossible pour contenter son maitre, à une condition toutefois : « n'y^ lieu de penser que pour desgombrer et descharcher la France de ceulx qui la troublent et tiennent divisée, qu'il les veuille recevoir en ses terres, ny les avoir pour voisins. »
De Forquevaulx avait à plusieurs reprises reçu Tordre formel de demander le châtiment de Menendez. Sans se laisser rebuter par les fins de non-recevoir que lui opposait Philippe II, il lui répondit avec énergie que « Menendez et les siens s'estoienl vouUu signaller par le trophée des ossements des François... lequel faict Dieu ne permettrait rester impuni,» et il termina son discours en réclamant la punition ou tout au moins la. mise en jugement des assassins.
Philippe II, par tempérament et par habitude, n'aimait pas les décisions brusques. Il évita de donner une réponse directe à l'ambassadeur, et se éontenta de lui dire qu'il en parlerait au duc d'Albe : de Forquevaulx ne s'y trompa point. « le m'asseure, éçri*vait-il huit jours (i) plus tard à la reine mère, que c'estoit pour se deflfaire de moy, car ledict duc ne contredira iamais à soy mesme, estant la commune opinion de tous , que c'est luy qui conseilla ce mas-
(i) Manuscrit 10751, lettre XII.
sacre, si les Espagnols a voient le meilleur. » En effet, le lendemain 2 avril , pour en avoir le cœur net , il alla trouver le tout-puissant ministre de Philippe II, et recommença avec lui la discussion de la veille, mais sans plus de résultats : <( INous n'eussions iamais achevé, car il veut le droit de son parti plus par opinion que par raison, de sorte. Madame, qu'il ne faut espérer aucune réparation du dict mçissacre. »
L'ambassadeur de France croyait peut-être lie pas être si bon prophète , mais ses tristes prévisions se réalisèrent de point en point. Philippe II ne cherchait qu'a gagner du temps. Il espérait que les complications politiques feraient oublier le massacre de la Floride. Peut-être même pensait-il de bonne foi que Charles IX ne demandait qu'à être ihénagé en apparence, et se souciait fort peu du meurtre de quelques centaines d'hérétiques. Comme le dit énergiquement la Popellinière (i), « il survint d'autres affaires et une. forte pluye, qui lava la playe et en osta le sang, la mémoire duquel s'effaça bientost de la teste des grands. »
Il se peut en effet que les grands seigneurs aient promptem'ent oublié le massacre; mais il faut rendre cette justice à la reine mère et à son fils que, malgré la mauvaise volonté bien évidente de Philippe II, et l'hostilité directe de son conseil, ils ne cessèrent de poursuivre leur vengeance, sans se laisser rebuter par
(i) La PopELLisiiRE , ouv. cit., p. 35.
252 CHAPITRE y.
Finsuccès conslant de leurs réclamations. On avait appris, en France et en Espagne, dans tous ses affreux détails, la triple exécution de la Caroline et de San Âgustino. La mauvaise foi de Menendez, son manque de parole avaient encore augmenté l'horreur qu'inspirait déjà sa cruauté. De Forquevaulx reçut Tordre de demander à Pliilippe II une nouvelle audience. Il l'obtint le 1 8 juin, et en rendit compte à Charles IX dans une lettre (i) datée de Ségovie, le 5 juillet i566. a Ceste remonstrance, écrivait-il , fut bien nouvelle, ce me semble , à Sa Maiesté, combien qu'il ne me répondit mot là-dessus, car il est quelque bruit sourd par deçà de ladicte composition , et aulcuns blasment Menendez d'avoir usé tel massacre , et mesme contre sa foi , n'estant pas vraisemblable que Jean Ribaud ni les aultres se fussent laisser désarmer ni couper la gorge si pauvrement si Ton ne leur eust promis leurs vies sauves. »
De Forquevaulx, charmé de l'impression qu'il avait produite sur l'esprit du roi, se croyait à la veille d'obtenir enfin la réparation qu'il sollicitait depuis si longtemps (2). Il avait réussi à mettre la main sur un des rares survivants du massacre , le matelot Jehan Mennin, et la dramatique déposition de ce témoin avait sans doute était montrée au roi d'Espagne (3). La
(i) Manuscrit 10751, fol. 3i4-3a9, lettre LXXXIV.
(2) Id., fol. 47a.
(3) Id., fol. 347, lettre XQ.
reine Elisabeth , touchée par tant de malheurs , avait de nouveau promis d'intervenir auprès de son mari. Philippe II semblait s'adoucir : peut-être allait-il accorder la grâce demandée , et livrer à l'ambassadeur les bourreaux des Français ; mais le duc d'Albe mettait son point d'honneur à ne faire aucune concession ^ surtout à des hérétiques. Il eut l'art de persuader à son maître que sa conscience de catholique^ tout aussi bien que ses intérêts de souverain, lui imposaient l'obligation de fermer Toreille aux demandes intéressées de Forqùevaulx. Il n'en fallait pas tant pour que Philippe II rentrât dans son caractère habituel. Il pria sa femme, la reine Elisabeth, de s'occuper de ses enfants, et annonça à l'ambassadeur qu'il demandait encore du temps avant de se décider, c'est-à-dire qu'il lui refusait justice. Aussi ce dernier, d'autant plus affligé qu'il avait un instant espéré réussir dans sa négociation , écrivit à Charles IX pour le mettre au courant de la nouvelle tournure que prenaient les affaires, et il n'hésita pas à rejeler sur le duc d'Albe tout l'odieux du massacre. « le n'espère rien qui vaille, écrivait-il de Ségovie le 1 1 août, de la Floride (i) , car ç'à a été touiours le duc d'Albe qui a conseillé le massacre. y>
Un événement inattendu vint à tout jamais détruire l'espoir d'une réparation. Les marins français n'avaient pas attendu, pour venger le massacre de la
(ï) Manuscrit 10761, fol. 363, lettre XCVIII,
2bk> CHAPITBB y.
Floride, le bon vouloir du gouvernement espagnol. Les Dieppois surtout, sur lesquels étaient retombés presque tous les malheurs de l'expédition , couvraient rOcéan de leurs légers navires , et faisaient éprouver au commerce espagnol d^s pertes immenses. Excités par le succès, de hardis aventuriefs, Bretons, Rochelois ou Gascons, imitaient leur exemple, et inauguraient , au milieu du seizième siècle , cette grande flibuste, qui devaitbientôt ruiner la puissance coloniale de l'Espagne. Un auteur contemporain , la Popellinière (i), nous a conservé comme le naïf écho des plaintes espagnoles : « Ne sçait-on pas bien, disaientils, combien de maux nous ont faict les corsaires francoîs, et comme ils nous viennent braver tous les jours en nos isles ? Après que nous avons bien sué, il faut rendre compte en chemin à ces maudits voleurs , qui n'ont d'aultre peine que de bransler sur mer, en nous attentant à leur plaisir, et nous font conscience de nous descharger de tout l'or et l'argent qui est dans nos vaisseaux, sans porter non plus de respect au roy catholic, à qui nous le menons, qu'à un fantosme de paille. » Bientôt même ce ne furent plus des corsaires isolés, mais un véritable général, Pierre de Monluc, le fils du célèbre historien, qui organisa contre Tîle de Madère une expédition , et s'en empara par un coup de main. Il est vrai que Madère (2) appar-
(]) La PoPELLiiriènEy ouv. cit., p. 49*
(î) Manuscrit 10751, fol./i94.4c:9,lertreCXLlI; fol. $17, lot. CXLVI.
tenait aux Portugais; mais Monluc ne cachait pas son intention de punir H'abord les Portugais, qui avaient aidé Menendez dans son expédition de Floride y puis les Espagnols. De plus la possession de Madère lui assurait une position militaire de première importance, et lui donnait en quelque sorte la clef de l'Atlantique. Aussi les Espagnols se sentirent-ils, peutêtre encore plus vivement que les Portugais, atteints par cette conquête de. Madère. Philippe II se refusa dorénavant à toute réparation pour le massacre de la Floride. • De plus il pressa vivement de ses plaintes de Forquevaulx , et lui fit presque de la conservation ou de la cession de Madère un casus belli.
La preiïkière conséquence des attaques des corsaires et de la prise de Madère par Monluc fut que la cour d'Espagne leva entièrement le masque. Non-seuleiiient Philippe II ne songea- plus à poursuivre Menendez^ mais encore il l'avoua hautement et le combla d'honners. Menendez n'était pas encore revenu en Europe pour y jouir de son triomphe. Le bruit courait en Espagne qu'il était aux Canaries, (i) mais n'osait pas se remettre en mer par crainte des corsaires français. Directement rappelé par son maître, il n'hésita plus et s'embarqua. De Forquevaulx raconte en ces termes son arrivée, dans une lettre de la fin de juillet i567, adressée à Charles IX (a). « La veille de la Madeleine
(i) Manuscrit 10751, fol. 586, lettre CLIX. (a) Id., fol. 900, lettre CCXXXI.
est arrivé P. Menendez, qui a été bienvenu, car on dit que le roy Ta envoyé quérir à la Floride, afin de conduire le navire (i) où ira sa personne et toute la flotte, car ils Testiment très-bon marinier. Toutefois un capitaine , Miquel Henriquez, qui fut envoyé un an avec une compaignie d'Espaignols au port de Saint-Augustin, en ladicte Floride, m'a dîct que Menendez vient pour se justifier de quelques malversations.... le ne sçais s'il y auroit lieu que ie requisse cette Maîesté de faire punir ledict Menendez, vu qu'il n'en a tenu compte aux aultres réquisitions que ie lui en ai faictes. » De Forquevaulx savait en effet à quoi s'en tenir sur les dispositions de Philippe II, et, quelques jours après, le 2 août 1 667, il écrivait de Madrid à Charles IX pour lui annoncer le prochain départ de Philippe II pour la Flandre, et la nomination de Menendez au poste d'amiral (2). « Car il a son Menendez venu exprès de la Floride pour conduire son navire, qu'ils tiennent ici pour un Neptune en la mer. Touchant à Menendez, il arriva ici le 21 juillet. Il a esté si bien venu qu'un grand seigneur plus homme de bien qu'il n'est s'en sferoit contenté. »
Puisque le principal auteur du massacre de la Floride recevait ea Espagne un tel accueil , il ne fallait plus songer à demander son châtiment. Mais il restait encore une autre tâche à remplir. Tous les com-
(i) Il s'agissait d'un voyage en Flandre.
(ta) Manuscrit 1075 1, fol. 904, lettre CGXXXIII.
NÉGOaATlONS INUTILES. 257
gnons de Laudonnière et de Ribaut n'étaient pas morts. Quelques-uns d'entre eux traînaient une existence misérable y courbes sur les bancs des galères espagnoles, d'autres s'étaient eiifuLs dans les forêts, quelques-uns enfin avaient été rejetés en Espagne. Il fallait rendre la liberté à ces malheureuses victimes de la fureur religieuse (i). Jehan Mennin, ce matelot que l'ambassa- ' deur avait pris sous sa protection , racontait que trois tambours et trois trompettes avaient été épargnés. Il disait encore qu'à Porto-Rico huit Françaises et leurs enfants avaient trouvé asile; qu'à la Havane le sire de Grandpré et dix-huit matelots avaient été de force enrôlés sur les équipages (2) . Le 4 janvier 1 667, de Forqùevaulx apprit qu'une trentaine de prisonniers étaient à San ÂgustinOy occupés au travail des mines. A la fin de juillet , quand Menendez revint en Espagne , un des rares survivants de la catastrophe, un trompette français , de Montargis , lui donna encore de nombreux détails sur les prisonniers.
Il faut rendre cette justice à Charles IX et à sa mère qu'ils s'efforcèrent-, avec un zèle louable, de faire remettre en liberté tous ces prisonniers. Dès le i4 [novembrei 566,1e roi écrivait, de Saint-Maur-des- Fossés, à son ambassadeur (3) : « Mais que le dict roy mon beau-frère ait ordonné sur le faict de la délivrance des François qui ont esté menés captifs de la Floride aux
(i) Manuscrit 10751, fol. 47a.
(2) Id., fol. 586, lettre CLIX.
(3) Id., fol. 5i8, lettre CXL VI.
Indes, dont vous lui avez présenté le rolie, mandez-moy quelle aura esté sonordonnance, et ce que vous poùn^ez promettre de oeste affaire ; et davantage quelle réponse il aura faict rendre sur le mémoire des plaintes, d*aii- , tant que ce sont choses sur lesquelles ie désire bien fort sçavoir ce qu'il nous vouldra donner de satisfaction et ■ contentement. » Quelques jours plus tard, le 27 novembre i566, malgré la \ive irritation causée par la nouvelle de la prise de Madère par Monluc, Charles IX renouvelait sa demande avec une généreuse insistance, a Cependant (i), disait-il, ce me sera service très-agréable que vous fassiez tout office pour essayer . de faire mettre en liberté ceux qui restent de ce massacre aux Indes, où il y a grand pitié. » La reine mèrQ, de son côté, ne restait pas inactive ; on \enait d'apprendre que le sire du Lys, cet ingénieur que Ribaut avait emmené à la Caroline, avait réussi à sauver sa vie, et était en prison à Madrid. Catherine écrivit à deForquevaulx pour le faire relâcher, et, le 4 mars iSôy, ce dernier eut la satisfaction d'envoyer de Madrid à la reine mère un billet ainsi conçues) : a Madame, le sire du Lys a esté délivré des prisons de Madrid par commandement du roy d'Espagne, qui n'en a point faict difficulté... Le dict sire du Lys scaura bien respondre à Votre Maiesté des choses qu'il a veues. I-e pauvre gentilhomme a beaucoup souferl en son voïage, et,
(i) Manuscrit 10751, fo'. 570-575 , leUre CLV. (2) Ici., fol. 694 , lettre CLXXXIV.
s'il est reconnu en partie comme il a mérité , celia donnera cœur à d'aultres de bien espérer de vos bontés^ quand ils se trouveront en semblables hazards, et devant que s'y embarquer. »
Aussi bien de Forquevaulx *n'avait pas besoin des recommandations pressantes de la reine et de son fils pour s'entremettre en faveur des prisonniers. Il avait déjà racheté Jehan Mennin (i) à son maître le soldat Herrera. Malgré la répugnance légitime que lui inspirait Menendez, il intervint en personne pour obtenir la délivrance du trompette de Montargis. « le suis après pour le faire délivrer des mains de Menendezy écrivait41 à ce propos à Charles IX, à la fin de juillet 1567 (2), afin de vous l'envoyer, car il se vante connoîstre mieux la dicte terre, et d'avoir vescu et conversé avec les Indiens plus avant que, nul aultre François qui y soit esté. » La reine Elisabeth l'aida singulièrement dans ces tristes négociations. Plusieurs fois elle demanda à Philippe II la délivrance des prisonniers français, et ses efforts furent heureux. A trois reprises le 2 novembre i566, (3) le 24 avril (4) et le 6 juillet 1667 (5) de Forquevaulx écrivit à Catherine en lui exprimant sa reconnaissance poiu* l'intervention bienveillante de la reine d'Espagne. Mais là se bor-
(r) Manuscrit 10751, fuL 47^* (a)Id., fol. 900, lettre CCXXXI.
(3) Id., fol. 495, let. CXLII.
(4) Id., fol. 766 , let. CCI.
(5) Ido fol. 889, let. CCXXVI.
nèrent ses succès diplomatiques. Il n'obtint que la délivrance de quelques prisonniers, et dut constater avec dépit non-seulement que le massacre de la Floride resterait impuni, mais encore que la Floride serait à jamais perdue pour la France.
En effet, le voyage projeté par Philippe II en Flandre n'avait pas eu lieu, et le « Neptune Espaignol », ainsi que Forquevaulx appelait spirituellement Menendez, n'avait pas trou-vé l'occasion de prouver à la cour ses talents nautiques. Mais il n'avait pas renoncé à ses projets sur la Floride, et préparait une grande expéditioii ^ur l'hiver suivant. De Forquevaulx eut le déplaisir de Tannoncer en ces termes à ses maîtres pari une -lettre datée de Madrid, le 12 septembre 1567(1). '• ^ ■
■ « P:M.ùtïpndez partira cet hyver, et mènera environ ]i,5b€^hotiiines, tous ieu nés, et la plupart mariés, et irôn^t leiirs^feiiimes^ avecque eulx pour peupler la Floride et» dûltiVér' liefs lerres. A ces fins feront besogne plusieurs nâivir^. li^si tous les jours au conseil des Indes,! à cotoSiiRer' et presser ceulx du conseil pour son' eaib!arqà€fment/ët poiir avoir les choses nécessairîes;;.. Aprèlï ^iji-il aurft tàfraischi les dits ports, il donnera ^lus avant en( |îays pour descouvrir et peupler, et mettra diligence de se bien asseurer de-ladicte Floride et provinces adjacentes à plus de 200 lieues au dedatis, afin de iouir plus librement de la navi-
\,i) Manuscrit lojSi,, fol. 97$, let. CCXLVI.
galion des aultres Indes descouverles et à descouvrir, et le prennent icy fort à cœur. »
La Floride était donc perdue pour la France , et le sanglant affront que nous avions .subi restait impuni. Mais, si le gouvernement n'avait pas réussi dans ses instances pour obtenir une réparation légitime , au moins, dans tout le pays, avait-on vivement ressenti l'injure commune. Un simple gentilhomme, presque un inconnu, se iit un devoir de venger l'outrage de tous. La cour et le roi laissaient tomber le gant jeté par l'Espagne : Dominique de Gourgues le releva. Le crime avait été commis : le châtiment approchait.