PAR
L Entre plusieurs singularitez incongneues (1) aux siècles passez <iue Dieu a réservées pour les hommes de ce temps ^ la plus admirable à monadvis est une quatreiesme (2) partie de la terre descouverte depuis quatre vingts ans aussy grande , en plus que les trois jà congneues (3) et descrites par les anciens^ et une infinité de belles isles qui sont autour de ceste nouvelle terre ^ dont nous sont advenues (4) infinies commoditez : et entre autres ceste-cy, que les hommes studieux n'estimeront la moindre. Que la géografie auparavant manque de moitié , par ce moien h'a (5) maintenant reçue son accomplissement et perfection : et l'histoire naturele des animaux, des plantes^ de la pîerrerie, et des métaulx en a esté de beaucoup augmentée. Plusieurs belles choses que les anciens avoient plustost conclues par ratiocination^ que congneues par expérience en ont esté confermées, comme : qu'il y a des antipodes; et (6) (ce qu'à peine eust-on osé espérer) qu'on peult y aller et venir, négotier, traffiquer (7) et contracter avec eulx. Beaucoup d'erreurs invétérées en ont aussi esté convaincues, comme que la terre entre les deux tropiques fust inhabitable , stérile et bruslée : où elle s'est
(1) Manuscrit 2105, inconneûes.
(2) Id : quatrième.
(3) Id : conneiies.
(U) Id : advenuz.
(5) Id : a.
(6) Manuscrit 3384 : et non* seulement cela mais aussj ce qu^à peine. C?) Manuscrit 2145 : trafficquer.
484 BEPRINSE D8 LA FLORIDE
trouYée très peuplée et plus fertile et tempérée qu'elle n*est es régions mesmes que iusques icy ont eu la réputation et le nom de tempérées.
H. Geste descou^erte aiant esté faicte par Ghistofie Golomb genevois l'an mil quatre cens quatre- vingts et douze, lés princes (1) qui pour lors en furent les premiers advertiz et qui en estoyent les plus près, envoierent tout aussi tost chacun en son endroict pour s'emparer de ce pays le plus (2) qu'ils pourroient , et iouir seulz ou les premiers des grandes richesses dont on leur avoit faict rapport, lesquelles ont depuis surmonté leur expectation et celle de tous les hommes. Mais, ce pays estant si grand comme nous avons dit tout ce qu'ils ont peu faire c'a esté d'en avoir une grande partie , et descouvrir les meilleurs endroictz pour s'y arrester, et y peupler. Et après en avoir occupé aultant qu'ils ont peu , il est resté du pais (3) encores plus que tous les princes de l'Europe n'en pourroient tenir. En ce pais vuide et non occupé par eulx estoit la Floride. Au commencement du règne du Roy Gharles IX (4) h présent régnant que les François y allèrent et en prinrent possession pour le Roy y érigeant (5) deux collonnes de pierre avec la devise de Sa Maiesté. Et y aians basti (6) ung fort sur la rivière de May près de la mer, et s'y estans accomodez de maisons pour le nombre qu'ils estoient, y commandèrent au gré mesmes des Indiens iusques en l'an mil cinq cens soixante quatre (7) , que les Espaignols ialoux de ce que les François (8) voulloient part eh ce nouveau monde, se délibérèrent d'exécuter sur eulx en trahison ce qu'ils n'esperoient pouvoir faire en gens de bien. Et souz couleur de la paix et alliance qui estoit entre les Rois très chestien et catholique, estans descenduz à la coste de la Floride avec grand nombre de navires (9) au mois de septembre dudit an quinze cent soixante quatre demandent à parler au cappitaine lehanRibault, lieutenant du Roy, et nouvellement arrivé en ce
(1) Manuscrit S8S4 ; les roys d'Espaigne et de Portugal, qui en sont les pins près, et qui en furent, etc.
(2) Manuscrit 2145 : aussytost.
(S) Id. : du pays.
(Il) Id. : neufieme.
(5) Erigeans.
(6) Basty.
(7) Le manuscrit SSSft omet ce root.
(8) Manuscrit 2145 t Touloient.
(9) Cette phrase est omise dans le manuscrit 3884. Aussi bien l*indication est inexactQ : car le massacre n*eut lieu qu'en 1565.
pais de la Floride avec puissance et commission de Sa Maiesté, lequel (1)^ estant venu à eulx à la bonne foy est massacré par eulx traîtreusement (2) et cruellement avec toute sa compaignie, puis cestraistres (3) et meurtriers vont vistement trouver les autres François qui estoient autour du fort en peu de nombre, ne se doubtans d'aucune trahison, et les tuent^ entrent dans le fort et s'en emparent, et quand ilz ne trouvent plus d'hommes se iectent (4) sur les pauvres femmes, et après avoir par force et violence abusé de la pluspart, les assoment (5) toutes et couppent la gorge aux petits enfans indifferamment. Or^ il faut noter que .quand ils se veirent au dessus des François, ils enprinrent envie le plus qu'ils peurent, et les aiant gardez trois iours sans leur rien donner à manger et les aiant faict en durer tous les tourmens et toutes les mocqueries dont ils se peurent adviser, ils les pendirent à des arbres qui estoient auprès du fort. Mesmes ils escorchèrent le lieutenant (6) du Roy, et en envolèrent la peau au Roy d'Espaigne, arrachèrent les yeulx qu'ils avaient meurtris , et les aiant fichez à la poincte de leurs dagues faisoient entre eulx à qui plus loing les ietteroit (7).
m. Les nouvelles de ce cruel (8) massacre estans apportées en France, les François furent merveilleusement ouUrez d'une si lasche trahison et d'une si détestable cruaulté ; et principalement quand ils entendirent que lestraistres(9] et meurtriers au lieu d'estre blasmez et punis en Espaigne, y estoient louez et honorez des plus grands estats et honneurs (iO). Tous les Françoys s'attendoient qu'une telle injure faicte au Roy et à toute la nation françoise seroit bien tost vengée parauthorité publique : mais ceste attente les aiant frustrez l'espace de (11) trois ans, ils souhaitoient qu'il se trouvast quelque particulier qui entreprist (i 2) un acte si nécessaire pour l'honneur et réputà-
(1) L*ordre des événements est interverti : car Ribaut ne fut massacré qu'après la paix de la Caroline. Voir ci-dessus, p. 227.
(2) Manuscrit 2105 : trahistreusement.
(3) Id. : trahistres.
{k) Manuscrit 3SSU : se iettarent.
(5) Manuscrit 2145 : assomment.
(6) Manuscrit 3884 : le capitaine lehan Ribault.
(7) Ces détails sont omis dans le manuscrit 3884. i
(8) « Cruel • manque dans le même manuscrit.
(9) Manuscrit 2145 : trahistres.
(10) et lettres de Fourquevaulz.
(11) Omis dans le manuscrit 3884.
(12) Manuscrit 2145 : entreprint.
486 REPRiNSE DE LA FLORIDE
tjon de la France. Il n'y avoit celuy qui n'eus! bien voulu avoir le^ louange d'avoir parachevé une telle entreprise; mais il y avoît tant de difflcultez et si grandes que Tamertume d'icelles degoustoit (4).ud chacun de la doulceur de ceste louange ; la chose ne se pouvoit faire sans une grande despence, tant pour la construction et équipage des navires, que pour les'armes, vivres et paiement des hommes de guerre et mariniers qu'il y falloit , peu (2) de gens peuvent, moins encore veullent faire de si grands fraiz, davantage l'événement pour infinies considérations en estoitfort incertain, hazardeuxet périlleux , et qui pis est on ne voioit poinct que ceste entreprise estant mesme conduicte(3) et exécutée sagement et heureusement peustestre exempte de quelque calomnie. Ainsy il estoit fort difficile de trouver qui voulust racheter ceste calomnie'(4) avec la perte de ses biens , et avec une infinité d'aultres incommoditez et périls. Touttefois (5) le cappitaine Gourgue, gentilhomme gascon, incité du zèle qu'il a tousiours eu au service de son Roy, où il s'est contiouelement employé dés son ieune aage tant en France qu'en Ecosse (6) , Piedmont et Italie, selon que les affaires se sont présentez soit par mer ou par terre, fermant lesyeulx à toutes ces difficultez qu'il prévoioit bien, entreprit d'exécuter ceste si iuste vengeance, ou de mourir à la poursuicte (7). lY. Le cappitaine Gourgue doncq au commencement de Tannée mil cinq cens soixante sept voiant que son service n'estoit requis de par deçà, le royaulme estant paisible dedans et dehors, et n'y aiant encores aucune apparence des guerres civiles qui se renouvellerent neuf mois après (8), résolut d'aller à la Floride tenter s'il
(t) Manuscrit 21A5 : desgoustoit.
(2) Dans le Manuscrit iSSU : Peu de gens moins encore peuvent et veullent, etc.
(3) Manuscrit 21/^5 : conduicte.
U) Id. : Galomnye, le manuscrit 38M ajoute : ny mesmes de quelque dangicr.
(5) Manuscrit 2145 : toutefois.
(6) Id. : Eccosse, Pycmont.
(7) Id. : poursuitte : toute cette phrase est modiûée par le manuscrit 3884 : toutefois le cappitaine Gourgue, gentilhomme gascon de la vicomte de Marsan, fermant les yeux à toutes ces difficultez qu'il prcvoyoit bien, entreprint d'exécuter si iuste vengeance, ou de mourir à la poursuite ; lequel pour s'estre dès son ieune aage continuellement employé au service du Roy a adiousté à son naturel hardy et courageux une singulière cognoissance et expérience du fait de la guerre, non-seulement par terre, ce qui il a de commun avec beaucoup de sages capitaines de t;e royaume, mais aussy par mer, en quoy il n'ait guières de periis. Gela aussi faisoit que plusieurs^ avant sa délibération avoient les yeux iettez sur luy, estimans que la louange d'une telle entreprise et exécution luy estoit destinée.
(8) En 150S, après la rupture de la paix d'Amboise.
pourroit venger Tiniure faicte âu Roy et à toute la France. Et en« cores qu'il commençast à faire ses préparatifs dès le commencement de Tannée^ toutesfois il ne fut prest à- partir iusques au mois d'aoust. G'estoit une exécution qui ne consistoit pas seulement en vertu et expérience, mais (comme nous avons dit) elle réqueroit aussi une grande despence, à laquelle le révenu d'un simple gentilhomme ne pouvoit suffire, et deluy moins que de tout autre ^ qui toute sa vie s'est étudié plus à aquerir honneur et réputation qu'à amasser des biens de fortune. Par quoy se trouvant court de ce costé-là il vent son bien et emptuncte de ses amis (1) tant pour faire bastir, armer et équîpper «deux petites navires en forme de roberge et une patache en façon de frégatte de Levant, qui à faulte de vent peussent voguer à la rame , et feussent propres pour entrer en labouche des grandes rivières, qu'aussi pour achapter (2) la provision d'une année de vivres et autres choses nécessàireft pour les hommes de guerre et mariniers qu'il entendoit mener. Et aiant faict toutes ces choses et bien pourveu à tout, il s'embarqua (3). àBourdeaux le second iour d'aoust, avec permission de monsieur de Montluc (4), lieutenant pour le Roy en Guyenne (touteffois son congé nefaisoit mention d'aller à la Floride, mais d'aller àlacoste du Bénin en Afrique faire la guerre aux nègres), et descend le long delà rivière àRoyan, àvingtlieues de Bourdéaulx, où il fait (5) sa monstre, tant de soldats que de mariniers. Il y avoit cent harquebouziers aians tous^harquebouzes de calibre [et morrion en teste ^ dont plusieurs estoient gentilshommes, et quatre vingtz mariniers qui au besoing sçavoient bien faire l'ofRce de soldats , aussi (6) avoit-il des armes propres pour eulx comme arbalestre, picques et toutes sortes de long bois. Après la monstre faicte , le cappitaîne Gourgue donne le rendez-vous accoustumé en telles expéditions. Mais ainsi qu'il estoit prest à partir^ se levé ung vent contraire qui le contrainct de seiourner huict iours à Royan (7), ce vent estant ung peu remis il se meit sur mer pour faire voille ; mais bientost après il fut re-
(1) Manuscrit 2145 : amys.
<2) Manuscrit 2145 : acheter, variante fautive dans le manuscrit 3884 : et pour une aullre de vivres et provisions pour les hommes, etc.
(3) Manuscrit 2145 : embarca.
(4) Id. Monluc. Cette orthographe est aujourd'hui adoptée. (V. la dernière édition de Monluc par M. de Ruble.)
(5) Manuscrit 2145 : feit.
(6) Id. : aussi y.
(7) Petit port à l'embouchure de la Gironde.
488 REPBINSBDB LA PLOR10B
poussé (i) vers la Rochelle, et ne pouvant mesme estre à la radde de la Rochelle pour la violance du temps ^ il fut contrainct de se relirer à la bouche de la Charente et seiourner la huict iours à quoy il avoit grand regret pour les vivres qui se consomment (2) ^ et pour la craincte qu'il avoit que ses gens ne prinsent ce retardement pour (3), ung mauvais presaige (4) et n'en perdissent 4'allegresse qu'il y avoit trouvée du commencement.
Y. Le vingt-deuxiesme iour d'aoust, le vent estant cessé, et le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour Tadvenir, il se remect (5) sur mer et faict voille, le temps ne luy est guères propice^ et avec grande difficulté il parvient au cap de Finibu&-Terrs , où de rechef il fut assailly du vent ouest^ qui souffla parTespace de hiiict iours pendant lesquels il fut en grand danger de naufraige^ et en toutes les peines du monde pour ses gens qui le prièrent instamment de s'en retourner. La navire où estoit son lieuteuantTs'esgara et ne peust-on sçavoir de quinze iours si elle estoit sauve ou périe. A la parfin elle se rendit au lieu du rendez-vous , qui estoit en la rivière de Lor (6) en Barbarie^ où le cappitaine Gourgue l'attendoit, lequel faict icy (7) reposer et rafraischir ses gens, si travaillez êtrecreuz qu'ils n'en pouvoient plus, il les console et conforte par tous les moiens dont il se peuvoit (8) adviser, et quand il les a bien remis et r'asseurez, il faict lever les ancres (9) , et costoiant une partie de l'Afrique recongnoit (10) le pais en passant, pour y pouvoir mieux faire service à Sa Maiesté (11), si la commodité se presentoit quelquefois. Et comme il seioumoit (12) au cap Blanc pour faire peu à peu accoustumer Tair à ses gens, et par ce moien les entretenir en santé, trois Roys de nègres les viennent assaillir suscitez par les Portugois qui ont ung chasteau à dix lieues de là, n'osans y venir
(1) Manuscrit 2145 : repoulié.
(2) Id. : consommoicnt.
(3) Manuscrits S8S4 : un mauvais augure et présage.
(4) Omis dans le manuscrit 2145.
(5) Id. t remet.
(S) Id. : Lore.
(7) Id. : illec.
(8) Id. : peut.
(9) Version absurde du manuscrit SS84 : les autres.
(10) Manuscrit 2145 : reconnoit.
(11) Manuscrit 58S4 : et costoye une grande partie de TAffrique, pour recognoistre le pays, affin d'y faire quelque iour service à Sa Maiesté.
(12) Manuscrit S884 : il se tournoit I
PAB LE CAPPITAINE GOCEGUE. 489
eulx-mesmes. Ces nègres sont si bien receuz par deux fois qu*lls n'y veuilent retourner pour la troisiesme , et abandonnent (1) le port au cappitaîne Gourgue : lequel toutefîois bien tost après partit de là et costoiant encore l'Affrique vint surgir au cap Vert; de là prenant la routte des Indes il singla en hautte mer; et aiant trayersé la mer de Nort^la première terre où il aborda fut une isle appellée la Dominique habitée des sauvages seulement^ où il demeura huict iours pour les bonnes eaux (2) qui s'y tr.ouToient. Après lequel temps poursuivant ses erres il vint à une autre isle qu'on appelle Sainct- Germain de Portericque^ que les Espaignols tiennent, où ils trouvèrent d'une sorte de figues fort grosses et longues qui naissent es buissons^ elles sont vertes et espineuses par dehorsetrouges.au dedans comme escarlatte. Hs en mangèrent sous Tasseurance d'un qui avoit esté à la Floride du temps que les François y commandoient que le cappitaine Gourgue menoît avec soy pour luy servir de trompette et de truchement, elles sont ung peu aigrettes, au reste de fort bon goust^ et desaltèrent fort. Mais quant on en a mangé une demie douzaine elles font uriner à force et rendent l'eau rouge comme leur dedans est rouge. Nos gens pensoieçt faire du sang et estre morts ^ et crioient contre le trompette qui se rioit d'eulx^ et comme on se vouloitruer sur luy^ il les asseura qu'il n'y avoit aucun danger^ et que c'estoit le naturel de ce frulct de colorer ainsi Turine sans faire aucun mal n'y apporter aucun dommage. Partansdelà,ils vinrent à la Monne (3)^ isle non habitée que desauvaiges^ fort fertile et plantureuse^ où entre autres fruicts on trouva des plus beaulx et meilleurs oranges^ citrons et melons qu'on eust iamais mangé ^ et d'une sorte de figues longues de demy-pied en forme de cocombres (4) aians la peau verte et le dedans iaulne fort bonnes à manger qu'on appelle ^platanes^ (5) à la mode du paîs. On y use aussi d'une espèce de racine semblable à des naveaux^ laquelle cuitte à l'eaue ou sur la brèze h'a le goust de chastaignes cuittes^ les gens du pais l'appellent jsato^^es (6). Les habitans y sont bonnes gens et fort simples, leur Roy vint veoir les navires du cap-
(1) Manuscrit 2145 : habandonnent.
(2) Manuscrit S88<i : les lionnes canes 1
(5) Manuscrit 5884 : à la Momie. Cest Tlle de Mona entre Porto-Rico et Haïti.
(4) Manuscrit 2145 : concombres.
(5) Sans doute bananes.
(6) Le manuscrit 5884 i^oute : on y voit aussy de fort beaulx ctaevaulx comme cbevaulx d*Espaigne.