‹ Histoire de la Floride françaiseChapitre 63 sur 72 · BEPRINSE DE LA FLORIDE · texte numérisé non relu

BEPRINSE DE LA FLORIDE

pitaîue Gourgue et y passa deux nuicts : pais (i) le mena en terre Teoir ses iardins^ et sa maison faicte en forme de caserne, et sa fontaine qu'il appelloit paradis , dans ung creux de rocher fort profond^ où Ton descendoit par degrez^ et disoit que l'eaue de ceste fontaine guérissoit des fiebvres. Au partir de ceste ysle^ le Roy donna une grande quantité de fruictz (2) au cappitaine Gourgue , en recompense de quelque toile pour faire des chemises que le cappitaine Gourgue luy avoit donnée ^ dont (3) ils n'ont l'usaige par delà.

VI. Au partir de là, il alla costoier la terre ferme vers le cap de la Belle, pourtousiours descouvrir pais, dont le vent contraire les (4) repoulsa , et les iette à Tisle Espaignolle autrement appelée Saint- Dominique^ qui est pour le iourd'huy habitée des Espaignols seulement, après qu'ils ont faict mourir tous les Indiens naturels qu'ils y avoient trouvez, qui estoient plus d'un million; car, ou ils les ont tuez avec (5) le cousteau, ou, pour le continuel travail qu'ils leur falsoient prandre, es mines d'or et d'argent saas leur donner aucun relasche, et pour (6) infiniz autres mauvais traictemens, ils les ont contraincts de se deffaire eulx-mesmes de leurs mains propres, ou de s'empoisonner, ou de se laisser mourir de faim , sans vouloir rien manger, et mesmes les pauvres femmes indiennes ont esté réduites iusques à poulser leur fruiet hors de leur ventre avant le temps , pour r'acheter par ce moiea leurs enfaos de la servitude des Espaignols mesmes; et ne les laisser venir en une vie pire que la mort (7),

y II. Chose incroiable si les (8) Espaignols mesmes n'avoient escrit tout cecy de point en point en leurs histoires. Voilà comment ils ont converti les Indiens à la foy chrestienne dont ils se vantent et touteffois(9) ces pauvres Indiens estoient si docilles( 10) avant qu'avoir expérimenté la cruaulté des Espaignols, lorsque Christophe (1 1 ) Colomb

(1) Manuscrit 2145 : puys.

(2) Id. : fruitz.

(5) Cette phrase manque dans le manuscrit 3884. [k) Manuscrit 2105 : le.

(5) Manuscrit 3880 : par.

(6) Manuscrit 2105 : par.

(7) Pas d'alinéa dans le manuscri t2105. (8)Id. des.

(9) Id. : toutesfoys.

(10) Manuscrit 2880 : imbécilles.

(11) Manuscrit 2105 cChristofle.

PAR LE CAPPITA1NE GOURGUË. fc91

y alla la première fois , que seullement à veoir faire les chrétiens j ils se mettoient à genoulx d'eulx-mêmes^ adoroient la croix, se frappoient la poictrîne et faisoient tous actes de dévotion qu'ils voioient faire aux chrestiens , ausquels oultre tout cela ils servoient avec une promptitude incroyable ^ de quoy aussy rendent tesmoignagc les Espaignols mesmes en leurs histoires. En ceste isle donc ainsi tenue par les Espaignols^ il n'estoit pas permis au cappitaine Gourgue prendre seulement de Teaûe^ s'il ne l'avoit par force, lequel se trouva là en très (1) grand dangier estant la mer agittée de tourmente horril)lement et la terre luy estant encore plus ennemie , car les Espaignols enragent tout aussi tost qu'il veoient un François aux Indes ^ et encores que cent Espaignes ne pourroient fournir assez d'hommes pour tenir la centiesme partie d'une terre si large et espacieuse(2); néantmoingsil est advis aux Espaignols que ce nouveau monde ne futiamais créé que poureulx^ et qu'il n'appartient à l'homme vivant d'y marcher ou d'y respirer sinon à eulx seuls : touteffois (3) le cappitaine Gourgue contrainct , s'arresta là (4) attendant que la mer fust appaisée , s'asseurant qu'il se deffendroit plus aisément des Espaignols que des vents et de la tempeste. Autour de ceste isle et d'autres prochaines ils trouvoient des tortues si grandes que la chair d'une suffisoit à plus de soixante (5) personnes pour ung repas, et la coquille pourroit servir de targe au plus grand homme qui soit , qui au reste est si dure qu'à bien grand peine une pistolle la pourroit percer. Ces tortues demeurent le iour ^ en la mer, et la nuict paissent en terre ^ et font leurs œufs en une fosse (6) dedans le sablon mille ou douze cents chacune : aussi bons à manger qu'œufs de poulie; il en fut prise une (7) entre autres, qui aiant quatre soldats sur soy ne laissoit pourtant à chemyner.

VIII. La mer estant devenue calme , le cappitaine Gourgue part de là , et va surgir au cap de Saint-Nicolas , où il feit calfeutrer sa navire que la tempeste avoit ouverte , dont luy advint la perte de tout le pain qui estoit dedans pour ce qu'il s'estoit mouillé , et peu s'en fallut que tout le reste qui estoit en ceste navire ne fust perdu

(1) Manuscrit 2145 : fort.

(2) Id. : spatieuse.

(3) Id. : toutesfois.

(ft) Id. : icy.

(5) Manuscrit SSSft ; à six-vingts personnes.

(6) Manuscrit 2145 : un fossé.

(7) Id. : à terre.

49S EBPBllCSE DB LA FLOEIDB

et la nawe mesmes. Mais elle airiva tout à temps aa cap de Sainct- Nicolas, où elle fat si bien réparée que oncques depuis n*en advint fanlte (i). Geste perte de pain fut au cappitaine Gourgue et à sa compagnie ung dommage inestimable, car il fallut retrancher les vivres de moitié, et œluy qui auparavant mangeoit deux biscuits le iour n'en prenoit qu'ung. Et les isles par où il falloit passer après estoient tenues par les Espaignols, comme l'isle de Goube (2) qu'ib trouvèrent la première estans partiz du cap de Sainct-Nicolas , en laquelle les Espaignolz ne voulurent iamais bailler des vivres pour des toiles (3) de Rouen, ny pour autres choses qu'à ceste fin le cappitaine Goui^ue avoit portées au cas que sa provision luy deffaillist. Ils ne vouloient pas seulement permettre qu'au print de l'eaûe, mais on en prenoit malgré (4) eulx. Environ (5) ceste isle se leva ung vent le plus violent et impétueux qu'ils eussent poinct encores eu; mais il ne dura que six heures. Que s'il eust esté de plus longue durée , c'estoit faict d'eulx, car il les gectoit (6) à la coste; où leurs navires s'alioient perdre , et eulx quant et quant.

K. Le cap de Sainct-Anthoine est au bout de Tisle de Goube où ils Tindrent sui^ bien tost après que la tempeste fut passée^ loing de la Floride environ deux cents lieues de mer. îcy le cappitaine Gourgue aiant assemblé tous ses gens, leur déclare ce qu'il leur avoit teu iusques-là , comment il avoit entrepris ce volage pour aller à la Floride vanger sur les Espaignols Tiniure qu'ils avoient iaicte au Roy et à toute la France , s'excuse de ce qu'il ne leur a communiqué son entreprise piustost : leur ouvre les moiens par lesquels il espéroit venir au bout de son desseing; les enhorte (7) et prie de les suivre d'aussi bon cueur comme il h'a espéré d'eulx lors qu'il les a choisiz d'entre plusieurs comme les plus propres à une telle exécution. Il leur met au devant la trahison et la cruaulté de ceulx qui avoient massacré les François, et la honte que c'estoit d'avoir si longtemps laissé impuoy ung acte si meschant et malheureux. Il leur propose l'honneur et l'aise qui leur reviendra d'un si bel acte ; bref il les anime si bien qu'encores que du commencement ils trou- Ci) Manuscrit 2iA5 : foulte.

(2) ManuBcrit 3884 : isle de Gouc I

(3) Manuscrit 2145 : toilles.

(4) Id. : maugré.

(5) Id. : environnant.

(6) Id. : gettolt.

(7) Id. t exhorte.

vassent la chose presque impossible pour le peu de gens qu'ils estoient^etpour esire ceste coste des plus dangereuses qui soient en toutes les Indes; neantmoings (i) ils promisrent ne l'abandonner poinct , et de mourir avec luy, mesme les gens de guerre devinèrent siardens qu'à peine pouYôient-ils attendre la pleine lune pour passer le canal de Bahame qui est fort dangereux : et les piU lotes et mariniers qui estoient froids du commencement furent bien tost eschauffez par ceste ardeur des soldats. La lune donc estant pleine, ils entrent au canal de Bahame, et bien-tost après ils descoùTrent la Floride.

X. Quand les Espaîgnols qui estoient au fort yeoient (2) les navires du cappitaine Gourghe , ils les saluent de deux coups de canon pensant que ce feussent des Espaignols. Le cappitaine Gourgue , pour les entretenir en ceste erreur leur respond de mesmes, et faisant semblant d'aller ailleurs passa oultre iusques à ce que la huict fust venue , et qu'il eust perdu la Floride de veûe. Quant la nuict (3) est venue il tourne voille , et vient descendre à quinze lieûés du fort où les Espaignols ne pouvoient rien descouvrir, devant (4) une rivière que les sauvaiges appellent Tacatacourou qui est aussi le nom du Roy de ce pais; les François luy avoient donné le nom de Seine pour ce qu'elle ressemble à notre Seine.

XI. Aussy-tost que le iour est venu , le cappitaine Gourgue estant à la radde , veoitque la rive de la mer est toute bordée de sauvaiges armez de leurs arcs et flesches pour Tempescher de prandre cote pensant qu'il fust Espaignol. Le cappitaine Gourgue qui avoit bien préveu ceci en son esprit, avoit aussi adviséde faire en sorte qpi'il ne fust point empesché ains aidé par eulx , et pourtant il faict tous signes d'amitié , et envoie vers eulx son trompette qui leur estoit bien congneu (5], et scavoit bien parler leur langage pour avoir conversé avec eulx lorï^que les François y estoient et qu'ils y bastirent le fort. Tout aussi tost qu'ils eurent recongneu le trompette, ils commencèrent à danser qui est ung signe ordinaire de ioye entre eulx, et luy demandèrent pourquoy il avoit tant tardé à retourner vers eulx. Il respond qu'il n'avoit tenu à luy qu'il ne fust retourné

(1) Manuscrit 21ft5 : néantmoins.

(2) Id. : Toyent.

(S) Id. { nuyt.

(4) Manuicrit 3884 : dedani.

(5) Manuicrit 2145 : conneu.

I9i REPRINSB DE LA FLORIDR

plus tost; mais ie n*eusse peu Tenir en seureté (dist-il) iusques à présent que voicy des François qui sont venuz ici pour renouveller leur amitié avecques tous , et tous apportent des choses de la France qui tous sont les plus nécessaires , et que tous aymez le mieulx. fls commencèrent à danser plus que dcTant; et leur plus grand Roy nommé Satiroua (I) euToia aTec le trompette ung de ses gens Ters le cappitaine Gourgue pour luy offrir (2) ung chcTreuil^ et s'enquester plus aTant de l'occasion de sa Tenue. Le cappitaine Gourgue respond à celuy qui luy aToit esté euToié , qu'il remerciast le Roy Satiroua et Tasseurast que ce que le trompette luy aToit dit estoit Tray, qu'il n'estoit là Tenu que pour s'associer aTec luy et les autres Roys, et leur donner des belles choses qui se faisoient en France dont ils aToient faulte par delà. Une Touloit rien dire de son entreprise plus aTant^ iusques à ce qu'il eust Teu qu'il n'y eusV aucun Espaignoi parmy eulx, et sondé le cueur des sauTaiges, et adTisé comme le tout (3) alloit. Les sauTaiges après aToir ouy ceste responce se prennent à danser plus que par aTant (4). Et quelque temps après reuToièrent au cappitaine Gourgue^ pour luy dire qu'ils s'en alloient adTcrtir tous les Rois^parens et alliez du roy Satiroua, qu'ils eussent à eulx trouTer le lendemain en ce lieu pour s'associer aTccques les François; à quoy ils ne feroient faulte^ et ainsi s'en allèrent pour ce iour-là. Or pendant toutes ces allées et Tenues^ le cappitaine Goui^ue aToit euToié son pilote pour sonder l'entrée de la riTière : et aToit entendu de luy, qu'elle estoit -aisée ; par quoy il entre en la riTière pour y estre plus à couTcrt, et pour pouToir plus facilement traicter aTec les sauTages.

XII. Le lendemain Tindrentau mesme lieu le grand Roy Satiroua, les Roys Tacatacourou , Halimacani (5), Atoré(6)9 Harpahia, Belmacapé (7), Helicopile, Moulona (B) et autres; tous parens et alliez du Roi Satiroua. Quand ils furent Tcnuz ils euToierent prier le cappitaine Gourgue de descendre, ce qu'il feit accompagné de ses soldats portans leurs harquebouzes. Quand les Roys Toîrent Tenir les

(1) Manuscrit 2105 : Satirova.

(2) Id. : porter.

(3) Réponse toute différente dans le manuscrit 3884. ijx) Manuscrit 2105 : encor.

(5) Id. : Helmacani. — Manuscrit 3880 : Ilalimiacani.

(6) Manuscrit 3880 : Hartore.

(7) Manuscrit 2105 : Helinacapé.

(8) Id. : Montova.

PAR LE GAPPITAINE GOUBGUE. 495

François armez ils eulrent (1) quelque frayeur, et feirent dire au cappitaine Gourgue pourquoy venoit-il à eulx armé , attendu qu'ils YOuloient s'associer avec luy î II leur respondit (2) qu'il les voioit avec leurs armes, et qu'il portoit les siennes. Tout aussi-tost ils commandèrent à leurs subiects de poser leurs arcs et flèches (3) , et les feirent enlever à gros faisseaulx et les porter chez eulx : et le cappitaine Gourgue faict poser les harquebouzes à ses gens et retenir les espées, et ainsi s'en va trouver le Roy Satiroua , qui luy vient au devant, et le faict seoir à son costé droict en ung siège de bois de lentisque (4) couvert de mousse qu'il luy feit faire semblable au sien. Quand eux deux furent asMs , deux des plus anciens (5) d'entr'fîulx vindrent arracher les ronces et toute l'herbe qui estoit devant eulx , et après avoir bien nettoyé la place tous s'assirent à terre en rond. Et comme le cappitaine Gourgue vouloit parler, le roy Satiroua (6) ( qui n'est point façonné à la civilité de par deçà ) le devança, luy disant que depuis que les Ëspaignols avoient prins le fort basti par les François , la Floride n'avoit iamais eu ung bon iour, et que les Espaignolz leur avoient faict- la guerre continuellement, les avoient chassez de leurs maisons , avoient coupé leurs mils , avoient violé leurs femmes , ravy leurs filles, tué leurs petits enfans, et encores que luy et les autres Ryos eussent souffert tous ces maulx , à cause de l'amitié qu'ils avoient contractée avec les François, par qui la terre avoit esté habitée premièrement, touteffois (7) ils n'avoient iamais cessé d'aymer les Françoys, pour le bon traictement qu'ils en avoient reçeu lorsqu'ilz y commandoient. Que après le massacre que les Ëspaignols avoient faict des François , il avoit trouvé ung enfant qui s'en estoit fuy dans les bois, lequel il avoit tousiours depuis nourry comme son enfant propre ; que les Ëspaignols avoient faict tout ce qui estoit possible pour l'avoir affin de le tuer, mais il l' avoit tousioups gardé pour le rendre quelque iour aux François , quand ils viendroient à la Floride, et puisque vous estes icy (dist-il au cappitaine Gourgue), tenez, ie vous le rends. Le cappitaine Gourgue très aise de ce qu'il trouvoit les

(!) Manuscrit 2145 zeurcnf.

(2) Id : respifrpd.

(S) Id. : flesches. Toute la phrase manque dans le manuscrit SSSl^

(b) Bfanuscrit 21<i5 : lantisquc.

(5) Manuscrit 3884 : Deux de leurs plus anciens capitaines.

(0) Toute cette phrase est supprimée dans le manuscrit 3884.

(7) Manuscrit 2145 : touiesfois.

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