BEPBINSB DE LA FLORIDE
Indiens si bien disposez pour Texecution de son desseing, et mesmes de ce que le roy Satiroua estoit de luy mesmes entré le premier au propos des Espaignols, le remercia bien affectueusement de la bonne amitié qu'il portoit aux François , et particulièrement de ce qu'il avoit conservé ce ieune bomme, les prie tous de persévérer tousiours en ceste bonne affection, leur proposant la grandeur et la bonté du Roy de France. Quand aux Espaignols, que le temps s*approchoit qu'ils seroient punis des maulx qu'ils ayoient commis tant contre les Indiens que contre les François, et si les Rois et si leurs suiects ayoient esté maltraictez en haine (i) des François que aussi seroient-ils Ycngez par les François mesmes. Gomment ? dist Satiroua (2), tressaillant d'aise, vouldriez-Yous bien faire la guerre aux Espaignols? Et que vous en semble-t-il? (dist le cappitaine Gourgue dissimulant son affection et son entreprise pour les mettre en ieu quant et soy). Il est temps meshuy de yenger (3) Tiniure qu'ils ont faicte à nostre nation ; mais pour ceste heure le nem'estois proposé que de renouveller nostre amitié avecques tous et veoir comme les choses se passoient par deçà pour reyenir incontinent après contre eulx, ayec telles forces que ie yerrois estime besoing : touteffois (4) quand l'entends les grands maulx qu'iiz yous ont faicts, et font tous les iours , i'ay compassion de vous, et me prend enyie de leur courir sus , sans plus attendre, pour vous délivrer de leur oppression plus tost huy que demain. Hélas (dist Satiroua) Je grand Jl)ien que vous nous feriez ! hé que nous serions heureux ! tous les autres s'escriérent de mesmes. le pense (dist le cappitaine Gourgue ) que TOUS seriez volontiers de la partie, et ne vouldriez que les François eussent tout l'honneur de vous avoir délivrez de la tirannie des Espaignols. Ouy, dist Satiroua , nous , et nos subiects irons avecques vous, et mourrons quant et vous si besoing est. Les autres Roys firent aussi pareille responce (5). Le cappitaine Gourgue qui avoit trouvé ce qu'il chercheoit les loue et remercie (6) 'grandement, et pour battre le fer pendant qu*il estoit chault leur dit : Voire mais si nous voulions leur faire la guerre, il fauldroit que ce fust incon-
(1) Manuscrit 2145 : hayne.
(2) Tout ce passage Jusqu'aux mots : pensa qu*U ne fallait difTérer plus longtemps» manque dans le manuscrit 3884.
(S) Manuscrit 2145 : Vanger.
(4) Id. : toutesfois.
(5) Id. : response.
(8) Id. remercye.
tinfint. Dans combien de temps pourriez-vous bien avoir assemblé vos gens prêts à marcher? Dans trois iours^ dist Satiroua, nous et nos subiects pourrons nous rendre icy, pour partir avec vous. Et cependant (dist le cappitaine Gourgue) vous donnerez bon ordre que le tout soit tenu secret : afin que les Espaignols n'en puissent sentir le vent. Ne vous soulciez^ dirent les Roys, nous leur voulions plus de mal que vous (i). Et voiant le cappitaine Gourgue que les fondemens dé son entreprise estoient iectez (2) assez bien et heu* reusement^ pensa qu'il ne falloit différer plus longtemps à ces bonnes gens ce qu'il leur Touloit donner; et commence (3} à leur deppartir de ce quMl avoit faict porter à ceste fin expressément, choses dont nous ne faisons point de cas par deçà pour Thabondance tant de la matière que des maistres qui en sçavent faire ; et pour y estre accoustumez de tout temps. Mais eulx à qui ces choses sont nouvelles, et qui n*ont n'y matière , ny artisans pour en faire ^ . les estiment infiniment^ comme cousteaux^ dagues^ haches^ cizeauxj poinsons, esguillettes, bources, miroirs, sonnettes, patenostrès de voire (4) , et autres telles (5) choses. Et après leur en avoir départi à tous selon ce qu'il pouvoit iuger de la qualité et mérites d'un chacun : il dist au Roy Satiroua et aux autres Roys : advisez s'il y a quelqu'aultre chose que vous veuilliez avoir ; ne l'épargnez poinct. Eulx, encore qu'ils fussent plus que contens de ce qu'ils avoient des-ia; touteflbis (6) voiansla bonne volonté du cappitaine Gourgue, respondent qu'ils vouldroient bien avoir chacun une de ses chemises, lesquelles ils demandoient non pour les vestir si ce n'est quelquefois par grande singularité, mais pour après leur trèspas les faire enterrer avec eux , comme aussi ils font de toutes les plus belles choses qu'ils ont peu amasser en leur vie. I^ cappitaine Gourgue, tout aussi tost en donna une à chacun des Roys, y adious-
(1) Alinéa dans le manuscrit 2105.
(2) Id. : iettes.
(S) Autre rédaction dans le manuscrit iSSh : « Si vous m*en croyex, dit-il, nous irons k eulx au plus tost, mais avant toute chose ie veux vous estrenner, et adviser que vous plaist-il que ie vous donne. • — Gela, disoit-il, pour ce que les sauvages sont merveilleux convoiteux des choses de par deçà, et s'attendent touiours qu'on leur donne quelque chose, comme font les petits enfants ches nous. •
(4) Manuscrit 21ft5 : patinofstres de voirre.
(5) Manuscrit SSSft : et autres petites choses qu'ils estiment beaucoup, lesqueUes U avoit portées expressément pour ceste fin.
(6] Manuscrit 2145 : toutesfois.
LA PIjORIOB. 32
(98 REPRINSEDELA FLORIDE
tant encores toul ce qui luy vint à la main qu'il pensa leur pouvoir estre agréable. Le Roy Satiroua (1) qui avoit deux cordes de graind'argent au col, en donna l'une au cappitaine Gourgue , les autres Royslui donnèrent des peaulx de cerf accoustrées à la mode du pais. XIII. Pendant que les sauvaiges s'amusoient à leurs presens (2),. le cappitaine Gourgue, qui ne pensoit à aultre chose qu'à exécuter son entreprise et ne voulloit perdre une minute de temps, interroge le ieune homme françois que le Roy Satiroua luy avoit donné , et entendit de luy comme les Espaignols pouvoient estre environ quatre cens de nombre : et comment ils avoient basti deux petits forts à l'entrée de la rivière de May oultre le grand fort que les François avoient basty sur la mesme rivière une lieue au dessus. Le ieune homme estoit natif du Havre de Grâce ^ de l'aage de seize ans, nommé Pierre Debré (3), lequel pour l'intelligence et usaige qu'il, avoit des deux langues a esté fort utile au cappitaine Gourgue en* ce voiage au retour duquel il a esté rendu à ses parens. Le cappitaine Gourgue délibérant d'envoier recognoistre (4) les forts, dist au Roy Satiroua : Dans trois iours comme vous m'avez dit, vous serez de retour icy avec vos subiects. Dans pareil temps pourront aussi< estre revenuz ceulx que i'envoieray pour recongnoistre (5) les ennemis mais pour les guider il est besoin de quelqu'un de vos gens homme fidelle et seur. Le Roy Satiroua tout aussytost baille un sien neveu nommé Olotoraca, homme fort vaillant et loyal en la conduicte duquel ung gentilhomme Gommingeoys nommé Estampes avec deux autres, s'en vont recognoistre (6) les forts. Après que le cappitaine Gourgue eust pris des ostages du roy Satiroua pour ceulx qu'il envoioit sous sa parole, qui luy furent baillez tout aussitost que demandez, le vous bailleray mon fils unique, dist Satiroua, et celle de mes femmes que i'ayme le mieulx, affin que vous cognoissiez que nous ne sommes point menteurs n'y traistres (7), comme sont ces Espaignols, qui nous trompent tousiours, et ne font rien de ce qu'ils nous promettent. Le cappitaine Gourgue est bien aise de ce que ses
(1) Adonq, le Roy, etc.
(2) Manuscrit 2145 : presentz.
(3) Id. : Debray.
\!i\ Id. : reconnoistre.
(5) Id. Id.
(6) Id. Id.
(7) Id. : trabistres.
affaires s'acheminent si bien^ et pour envoier les sauvages^ à ce que plustost ils feussent de retour^ il leur dist : Ils vous ont bien faict du mal les meschans^ mais nous en aurons la raison à ceste fois et affin que nous les puissions mieux attraper, ie vous prie ne tarder plus que des trois iours que m'avez dit^ et tenir le cas bien secrect; ce que le Roy Satiroua et tous les autres promirent de faire^ et sur cela ils s'en allèrent chez eulx dansans et saultans d'aise ^ et le cappitaine Gourgue se retira en ses navires avec ses ostages; le fils du Roy estoit tout nud comme aussi sont tous les autres hommes ; la femme du Roy estoit vestue de mousse d'arbre aagée d'environ dix huict ans. Us furent trois iours es navires du cappitaine Gourgue, attendant que Ton feùst retourné de recongnoistre (i) les forts, et à trois iours de la presqu'à mesme heure, voicy d'un cqsté le gentilhomme Gommingeois qui faict son rapport de ce qu'il avoit (2) veu, et d'aultre costé les Rois avec bon nombre de leur subiects (3)., bien armez d'arcs et de fleschés, tous prêts à marcher.
XIV. Avant que partir de là les sauvaiges feirent ung certain bruvage nommé par eulx cassivé (4) qu'ils ont accoustumé de prendre touteffois (5) et quantes qu'ils vont pour combattre en lieu où il y a du danger(6). Ge breuvage faict de certaine herbe et beu tout chault les garde d'avoir faim ni soif par l'espace de vingt-quatre heures; ils en présentèrent premièrement au cappitaine Gourgue, qui feit semblant d'en boire, et n'en avalla point, puis le Roy Satiroua en print et après luy tous les autres chacun selon son degré. Gela faict avec plusieurs cérémonies, ils lèvent tous la main, lurent et promettent qu'ils feront leur debvoir de bien combattre, et qu'ils n'abandonneront le cappitaine Gourgues.
XV. Avant que tout ceci fust faict, la plus part du iour s'estoit passée. Néantmoings on n'arresta de partir ce iour mesmes, et direntles sauvages qu'ils chemineroient bien toute nuict (7), priant (8) le cappitaine Gourgues de les faire mettre de là la rivière de Tacatacourou avec ses vaisseaulx (9), car le lieu où estoient les Espaignols estoit
(1) Manuscrit 2145 : reconnoistre.
(2) Id. : a.
(S) Id. : subiets.
{U) Manuscrit 3884 : casme. — Manuscrit 2145 : cassive.
(5) Manuscrit 2145 : toutes et quantes fois.
(6) Id. I du est omis.
p) Id. : nuyt.
(8) Id. : priaos.
' (9) Id. : vaisseaux.
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de là la rmère. Le cappitaine Gourgues les Toiant ainsi délibérez, leur assise un lieu selon qu'il pouvoit iuger par le rapport qu'on luy aToit faict pour s'y rendre tous ensemble, qui fut à la bouche d*une riTière, nommée par eulx Halimacani, et par les François qui avoient habité le pais estoit appellée la Somme, puis il les feit tous mettre de là la rivière, excepté Olotoraca, lenepveu du Roy qu'U retûit avec soy pour guide, qui onques depuis ne Tabandonna (1). Et pour ce que son arc ne luy avoit esté r'apporté depuis qu'il fut porté au village avec les autres, il demanda des armes, et lors luy fut baillée une picque de laquelle il se sceut bien ayder contre les Espaignols. Quand les sauvaiges eulrent passé la rivière, le cappitaine Gourgue commençaàenhorter(2) ses gens, leur remonsterlabonne disposition des sauvages, et l'ardeur dont ils mardaoient contre les Espaignols, s'asseurant qu'ilz feroient d'autant mieux que leur nourriture et aducation, leur police et religion est meilleure que celle de ces pauvres sauvaiges, et comme il vouloit continuer, ils se prindrent à crier: Allons, allons : comme ceulx qui y eussent vouUu est desià, et qui estoient tous résoluts d'y mourrir. À donc le cappitaine Gourgue, avec tous ses soldats et soixante mariniers s'en va par mer et deux barques qu'il avoit oultre les trois navires, la garde desquelles avec le reste des navires il laissa à François Lague (3) Bourdelois, patron et maistre de sa navire, homme aussi expérimenté au faict de la marine qu'il en soit de ce temps, lui recommandant de les bien faire recalfeutrer et de tenir le tout prest pour eulx en retourner au plus tost si Dieu leur donnoit bon succez; que si Dieu yeult (dit- il) que ie meure à une (4) poursuicte si iuste, ie vous laisse tout ce que i'ay icy et vous prie de reconduire et ramener mes soldats en France, comme ie me ûe de vous, et en disant cela luy bailla les clefe de ses bahutz et de tout ce qu'il avoit là. Cecy attendrist fort le cueur de tous, et mesmement des mariniers qui demeuroient pour la garde des navires, lesquels ne peurent contenir leurs larmes, et fut ceste départie plaine de compassion d'oûir tant d'adieux de (5) part et d'aultre, et tant de charges et recommandations de la part de ceulx qui s'en alloient à leurs parents et amis, et à leurs femmes et alliez au cas qu'ils ne retournassent. Car, au partir de leur pais, ils
(1) Manuscrit 2iiib z habandonna.
(2) Id. t exhorter.
(S) Manuscrit 5884 : Largue.
U) Manuscrit 2145 : pourtuitie.
(5) Id. : d*une.
PAR LE CAPPITAIME GOURGVE. 50 1
ne pensoient aller à la Floride^ comme dit a esté^ et cependant parmy tout cela vous eussiez admiré l'allégresse de ces gens; lesquels encore qu'ils pensassent aller à une mort presque certaine : touteffois ils ne craignoient sinon de n'y arriver assez à temps pour l'honneur qu'ils espéroîent d'avoir seulement prétendu à un si bel acte.
XYI. Quand ils furent à la bouche de la rivière de Halimacani où les sauvages les attendoient^ qui estoit environ la poincte du iour, le vent de nord-est commença à souffler si fort qu'il s'en fallut bien peu qu'ils ne périssent^ et cela apporta tel retardement que les sauvaiges ne peuvent de ce iour là passer la rivière; touteffois (1) le cappitaine Gourgue la passa à grand difficulté^ environ les huict heures du matin, et laissant là ung de ses vaisseaux pour les aider à passer, print«on chemin parterre pour les aller attendre à la rivière de Sarabay qui estoit à quatre lieues de là. Mais le chemin se trouva si mauvais, il y eut tant d'eaûes et marescages à passer, tant de bois à traverser ; qu^à faire ces quatre lieues ilz furent depuis les huict heures du matin iusques à cinq heures du soir, le cappitaine Gourgue, aiant tousiours son corps de cuirasse sur le doz et ne trouvèrent rien à manger tout le iour, sinon quelques racines de palmiers sauvaiges , au moien 02) de quoy ils estoient si las et si affamez qu'ils n'en pouvoient plus. Quand ils furent à la rivière de Sarabay, ils y trouvèrent trois Roys sauvaiges qui les' attendoient, conduisans chacun cent hommes. Or depuis ceste rivière de Sarabay iusques au lieu où estoient les deux premiers forts, il y pouvoit avoir deux lieues. Le cappitaine Gourgue qui voioit que l'issue de son desseing concistoit (3) en diligence et célérité, encores qu'il n'eust rien mangé de tout le iour, pour ce que les mariniers n'avoient encore conduict la barque où il avoit faict mettre de ses provissions partant de la rivière de Tacatacourou; touteffois (4) il partit avec dix de ses harquebouziers et sa guide pour aller recongnoistre le premier fort, affin de l'assaillir le lendemain au matin. Ce chemin se trouva aussi fascheux et difficile que l'aultre, la nuict (5) estoit obscure et sombre, une petite rivière qui est ioignant le fort, enflée (pour ce que la mer commançoît à monter) ne peut estre passée, de sorte que le cappitaine Gourgue est contraint de s'en retourner à la rivière
(1) Manuccait 2U5 s toutefois.
(2) Id. : à moyen.
(S) Id. : coDsistoit.
(4) Id. : toutesfois.
(5) Id. : nuit.