QUATRIÈME EXPEDITION
LA Vengeance
De Gourgues était né à Mont-de-Marsan , vers 1 53o, et non à Bordeaux, comme on le croit comnnunément. Sa famille était illustre. Son père, Jean de Gourgues, avait honorablement servi; son frère Ogier fut conseiller d*État, et président des trésoriers de France à la généralité de Guyenne. Quant à lui, après avoir reçu réducalion des gentilshommes de l'époque, c'està-dire après avoir mêlé les exercices physiques qui endurcissent le corps à Tétude alors si en faveur de l'antiquité classique, il s'engagea dans les armées du roi. On se battait alors un peu partout, en Ecosse, en Espagne, en Italie, et aussi en France. Notre héros eut l'heureuse chance de n'avoir à signaler sa valeur que contre les ennemis du pays. Son dernier fait d'armes en Italie avait été de soutenir un siège avec trente hommes contre un corps espagnol. C'est de lui
26i> GHAPITIŒ 1.
queMonluc (i) parle en ces termes dans ses Mémoires j à la date d'octobre i556 « Là il feust pris, douze ou quatorze chevaux légiers de ma companye, dont le cappilaine Gourgues , qui estoit à la suite de Strossi y estoit du nombre. » Au lieu d'honorer le courage malheureux y les Espagnols passèrent la garnison au fd de l'épée, et n'épargnèrent de Gourgues que pour le condamner à la condition ignominieuse de forçat sur leurs galères. C'est sur le banc de la chiourme, sous le bâton des argousins, que de Gourgues contracta contre les Espagnols une de ces haines inexpiables, qui ne s'éteignent jamais. Dès lors il leur jura haine à mort, et il tint scrupuleusement sa promesse. Le navire auquel il était attaché fut pris par les Turcs sur les côtes de Sicile, et conduit à Rhodes, puis à Constantinople, mais son sort ne changea pas. II continua à ramer sur sa maudite galère, car les Turcs enveloppaient alors tous les chrétiens dans une haine commune, même les sujets de leur allié le roi de France. Par bonheur son navire reprit la mer, et fut capturé par Mathurin de Lescout , sieur de Romegas , commandeur de Malte. De Gourgues , remis en liberté avec tous ses compagnons de chaîne , revint en France pour y goûter un repos quHui était bien dû. Mais l'inaction pesait à cette vaillante nature. Il ne voulait pas non plus rester à charge à sa famille. Il s'embarqua de nouveau , toucha sur les côtes d'Afrique , au Brésil, et na-
(i) MoiTLUG, éd. de Ruble, t. n, p. 2oa.
vigua quelque temps dans la mer des Indes. Ces courses furent sans doute peu lucratives , car nous le
.voyons peu après attache à la fortune des Guise , qu'il servit en plusieurs occasions contre les protestants. C'est en effet le lieu de remarquer que de Gourgues n'appartenait pas à la religion réformée, comme l'ont cru très à tort les historiens espagnols , la Géographie
• historique de du Refuge, l'abbé Feller, et même M. Haag dans sa France protestante. Si de Gourgues s'est battu pour de^ protestants, et a vengé l'injure subie par des protestants , c'est uniquement parce qu'il voyait en eux non pas des coreligionnaires, mais des compatriotes injustement massacrés. Un des descendants de Dominique de Gourgues, M. le vicomte A. de Gourgues, a récemment (i) établi, par des documents aufenthiques, que son illustre parent n'avait jamais cessé de professer le catholicisme. Autrement comment se serait-il attaché à la fortune des Gui^, adversaires déclarés des protestants?
Il est vrai que ces missions politiques déplaisaient fort à de Gourgues. Il était du trop petit nombre de ces Français qui faisaient alors passer l'intérêt de la patrie avant leurs avantages personnels. D'ailleurs il lui répugnait d'exercer, aux dépens de Français, cette activité et ce courage qu'il aurait tant aimé à déployer contre les Espagnols. Ce fut à ce moment qu'il apprit
(i) Bultttin du comité d'archéologie de la province ecclésiatiqiie d'Jucli. iB6if t. n, p. 466-490.
le massacre de la Caroline et celui de San Âgusiino et conçut la généreuse pensée de punir les assassins, et de donner à ses compatriotes une leçon de convenance nationale. Mais ce n'était pas une tâche aisée que d'entrer en lutte, simple gentilhomme presque inconnu et peu fortuné, avec le puissant roi des Espagnes ; que de venger tout seul l'injure de tous , et de s'exposer pour toute récompense aux ressentiments de la cour : certes de plus braves et de mieux protégés que lui auraient reculé, 11 est vrai que la haine est un puissant ressort, et, puisque l'occasion se présentait de satisfaire le désir de vengeance qui lui a remordoit le cœur, » tout en dressant haut et ferme le drapeau de la France, il n'hésita plus. D'ailleurs il n'entendait autour de lui que de sourdes imprécations contre les ménagements diplomatiques de Charles IX. Monluc, son ancien général, alors gouverneur de Guyenne , ne cachait pas son mépris. Il portait (i) encore le deuil de son fils aîné Pierre qui venait d'être tué par les Portugais, à Madère, avec plusieurs gentilshommes et quelques centaines de Gascons (i566). Les familles des victimes ne respiraient que la haine. De nombreux corsaires faisaient expier en détail aux Portugais et aux Espagnols la défaite de Madère et le massacre de la Floride. L'un (2) d'entre eux, Jacques Sourie, ou
(i) Monluc, éd. de Ruble, t. III, p. 74-76. — De Thou, ouv. cit., t. II, p. 537.
(2) ViTET, Histoire de Dieppe, p. agS, — L. Gueriit, Marins illustres de la France,^, 116.
Sore, un Normand qui devait devenir amiral de Navarre, et tenir tête sous les murs de la Rochelle au baron de la Garde, gagnait alors la réputation du plus redoutable corsaire de l'Océan. Ce qui augmentait encore la confîance de ces aventuriers, c'est que le gouvernement les encourageait sous main. Aux plaintes répétées des cabinets espagnol et portugais , Charles IX répondait par des fins de non-recevoir. « Comme (i) ce sont choses, écrivait-il à son ambassadeur à Madrid, le i8 juillet iSôy, qui d'une part et d'autre passent par assez de confusion et peu de lumière pour l'insolence dont usent , et la licence que prennent beaucoup de méchants de toute nation qui pillent indifféremment sur qui que ce soit, le roy désire singulièrement qu'il se puisse prendre un bon expédient entre les ministres , des deux costés , pour pouvoir faire dorénavant cesser tels désordres. » Aussi les pirates , forts de la complicité tacite du gouvernement, redoublaient-ils d'audace. Comme l'opinion publique réclamait une éclatante vengeance, les Espagnols eux-mêmes s'attendaient à quelque vigoureux retour offensif. Les dépêches de Forquevaulx sont très-explicites à ce sujet. (2) Menendez lui-même craignait une attaque prochaine^ et il suppliait la cour de lui envoyer des renforts. En France et en Espagne on avait donc comme le pressentiment de quelque catastrophe inattendue. Il suffisait à de Gourgues d'an-
(i) Manuscrit lojSi, fol. giS, let. CCXXXVI. (2) Id., fol. 3i4, 267, io3o, etc.
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noncer son intention de prendre la mer pour rallier autour de lui bon nombre d'adhérents et de partisans; car on le savait hardi compagnon et ennemi déclaré des Espagnols, et, sous sa conduite, on pouvait espérer à la fois de beaux combats et de grands profits.
Les préparatifs de l'expédition durèrent plusieurs mois. De Gourgnes n'était pas riche, <x s' estant estudié toute sa vie plus à conquérir honneur et réputation qu'à amasser des biens de fortune (i). » Il vendit donc tout ce qu'il possédait, et pria ses amis de venir à son aide. Son frère, Ogier de Gourgues, lui prêta un généreux secours. « l'aycogneu ce président, écrivait un contemporain et presque (2) un compatriote , le Condomois Dupleix, homme grandement opulent, splendide, magnifique, et duquel la maison et la bourse estoit ouverte à toute personne de mérite. Le capitaine n'aiant.iamais esté marié estoit chéri de luy comme frère et filz , et, de son mandement et de ses deniers, Yaquieux luy fournit tout ce qui luy fut nécessaire pour son voiage. » Grâce à son frère, de Gourgnes réussit à équiper deux roberges et une patache. Le capitaine Cazenove conduisit le plus grand de ces navires, qui ne jaugeait que deux cent cinquante tonneaux. Le second jaugeait seulement cent vingt tonneaux; il avait pour capitaine François Lagûe. La
(i) Relaiiondelareprise de la Floride, édit, Tamizet dbLahroqub, p.ag. (2) DupLBix, Histoire de France^ p. 674.
fr
palache, de cinquante. tonneaux, était dirigée par le pilote Deux. Quatrer vingts matelots et près de cent arquebusiers composaient les équipages. Les capitaines étaient seuls dans le secret de l'expédition, et probablement aussi de Mesme, enseigne de de Gotirgues, et Estampes de Compainges, son ami. Quant aux soldats et aux matelots, ils croyaient aller à la côte de Bénin, en Afrique, pour y faire la traite. Mais c'étaient des hommes résolus : de Gourgues les avait choisis avec soin, sqns doute parmi ses anciens com-» pa gnons d'armes. Il croyait pouvoir compter sur eux, dès que le moment serait venu de leur révéler ses projets. En effet, pas un d'entre eux ne trompa sa confiance.
C'est avec trois méchants navires à peine pontés, et pas tout à fait deux cents hommes que de Gourgues allait attaquer une forteresse redoutable, et essayer de venger l'insulte infligée au nom français dans ces lointains parages !
Le 2 août 1 567 de Gourgues partit de Bordeaux. 11 descendit la Gironde, et arriva à Boyan. Les vents contraires le retinrent faiîiit jours dans ce petit port. A peine avait-il pris la haute mer, le 12 août, qu'un vent violent du sud-ouest le rejeta sur la Rochdle; mais la mer était si forte qu'il manqua l'entrée de la r^de, et dut atterrir à Tembouchure de la Charente. Il y resta huit autres jours, à son girand chagrin , car les provisions s'épuisaient, et il était à craindre que ces deux faux départs ne ralentissent l'ardeur de ses hommes,
OU même n'excitassent en eux des craintes superstitieuses. Le 22 août, on remit à la voile; ce fut pour être assailli, à la hauteur du cap Finisterre d'Espagne, par une furieuse tempête de huit jours. De Gourgues eut beaucoup de peine à se réfugier à l'embouchure d'un fleuve sur la côte marocaine. Il y attendit une quinzaine de jours son lieutenant Cazenove, dont le navire avait été fort maltraité. On n'était qu'au début de la campagne, et on avait déjà essuyé trois tempêtes. De Gourgues accorda à ses. équipages quelques jours d'un repos, dont ils avaient grand besoin , il les réconforta par de bonnes paroles, et sans leur dévoiler encore ses projets , les excita à reprendre la mer.
Les Français côtoyèrent l'Afrique jusqu'à la hauteur du cap Vert, puis s'élevèrent au large, et ne s'arrêtèreiit plus que dans les Antilles, à la Dominique^ où ils fu*ent de l'eau. Il esta présumer que de Gourgues n'agissait ainsi que pour dérouter les Espagnols. Il s'était rendu sur les côtes d'Afrique , comme le portaient ses instructions, pour tromper les espions , et ne pas être poursuivi. Il avait déjà esquivé un sérieux danger puisqu'il avait traversé les eaux espagnoles et portugaises, sans éveiller de soupçons; mais plus il se rapprochait de la Floride, plus le péril reparaissait et même augmentait. De Gourgues n'en continua pas moins sa route avec la mê/ne confiance. De la Dominique, où il resta huit jours, il se dirigea sur la Monne ou Monnie , sans doute Mona à l'ouest de Porto-Rico.
Il ne lui restait plus qu'à filer le long d'Haïti et de Cuba. Ces deux îles étaient en effet fortement occupées par les Espagnols , qui auraient pu lui faire un mauvais parti. Par malheur il fut assailli sur la côte d'Haïti par un violent coup de vent : une voie d'eau se déclara sur son navire, et toutes ses provisions furent endommagées. Il lui fallait de toute nécessité relâcher. Les Espagnols auxquels il s'adressa en leur proposant de magnifiques toiles de Hollande , ou de l'argent, non-seulement refusèrent de lui venirenaide, et*de l'approvisionner, mais encore prétendirent l'enpêcher de renouveler son eau. De Gourgues, exaspéré par ces prétentions , descendit alors à terre avec ses soldats, prit par force ce qu'on ne voulait pas lui vendre, et profita de cet arrêt forcé pour donner à son équipage des vivres frais : nos soldats apprécièrent surtout ces énormes tortues des Antilles, dont la chair savoureuse et Jes œufs exquis leur rendirent bientôt la force et la santé.
Après avoir réparé, tant bien que mal, les avaries que cette quatrième tempête avait fait subir à ses navires , de Gourgues reprit la mer. Une cinquième tempête, plus terrible encore, l'atteignit à la hauteur du cap Saint-Nicolas , au large de Cuba. C'était un de ces affreux ouragans des Antilles qui, tous les ans encore , exercent leur dévastation dans cet archipel. « Mais (i) le vent ne dura pas six heures i que s'il eust
(i) Relation, etc., p. 37.
esté de plus longue durée , c'esloit faict d'eulx; car U les gettoit à la coste où leurs navires s'alloient perdre et eulx quant et quant. » On eût dit que de Gourgues épuisait la mauvaise chance au début de son expédition. 11 fallait que ses compagnons fussent rudement trempés, et eussent en leur capitaine une bien aveugle confiance, pour résister à de pareilles épreuves, et encore ne leur avait-il pas communiqué ses intentions. Il crut néanmoins que le moment était venu de s'ouvrir à eux , et de s'assurer, par une. expérience décisive, s'il pouvait ou non compter sur leur concours.
De Gourgues rassembla donc tous ses hommes, matelots et soldats, et prit la parole. U leur rappela les massacres de la Caroline et de San Agustino ; il réveilla les sentiments généreux, qui de tout temps ont vibré dans le cœur des Français ; il excita leur amourpropre, leur patriotisme, et sut les enflammer d'un tel enthousiasme, qu'ils lui donnèrent, à l'unanimité, leur assentiment. « Encore (i) que du commencement ils trouvassent la chose presque impossible pour le peu de gens qu'ils esloient, et pour estre ceste cosie des plus dangereuses qui soient en toutes les Indes, neantmôins ils promirent ne l'habandonner point, et de mourir avec lui ; mesme les gens de guerre devindrent si ardens qu'à peine pouvoient-ils attendre la pleine lune pour passer le canal de Bahama qui est fort dange-
(i) ReI(t(ioHfeic,, p. Sy-SS.
reux; et les pillotes et mariniers qui estoient froids du commencement 9 furent bientost eschaufTez par cesle ardeur dessoldatz. » De Gourgues ne s'était donc pas trompé, en recrutant ses équipages avec tant de soin. Général et soldats étaient dignes les uns des autres. Il ne leur restait plus qu'à accomplir teur vengeance !
On arriva en vue des côtes de Floride. C'est là que se dressait la citadelle maudite, là que le pavillon espagnol se déployait fièrement au-dessus du champ de carnage. Attaquer tout de suite eût été commettre une imprudence gratuite, car les Espagnols avaient aperçu la flottille, et, même en admettant que la furie française triompliât de tous les obstacles, était-on assuré du lendemain, et ne falIait-il pas s'assurer des bonnes dispositions des indigènes? De Gourgues ordonna donc à ses hommes de se cacher dans l'entrepont, et ne laissa sur le tillac que les matelots nécessaires à la manœuvre du navire. Rien n'indiquait la nationalité des nouveaux arrivants. Les Espagnols ne trouvaient rien de suspect à la présence de ces vaisseaux, et, dans leur naïf orgueil, ils ne soupçonnaient seulement pas que de simples citoyens eussent résolu de venger une injure que leur propre souverain laissait impunie. Ils s'imaginèrent donc qu'ils avaient en vue des navires espagnols, et les saluèrent du canon de la citadelle. De Gourgues, pour les entretenir dans cette erreur salutaire, fit rendre le salut, mais s'empressa de partir au plus vile, tant il craignait une imprudence
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de son équipage, que surexcitait le voisinage d'un ennemi abhorré. Dès que la nuit fut venue, il vira de bord, et descendit à une quinzaine de lieues au sud, à Tembouchure du. fleuve que Ribaut avait nommé Seine , et que les indigènes appelaient Tacatacourou. ♦
A peine le jour avait-il paru que de Gourgues s'occupa du débarquement. L'opération semblait difficile, car plusieurs centaines de sauvages garnissaient la côte, armés d'arcs et de flèches. C'étaient les sujets du cacique Satouriona : ils témoignaient par leur attitude qu'ils étaient disposés à jeter à la mer les étrangers, qu'ils prenaient pour des Espagnols. Depuis que les vainqueurs de la Caroline s'étaient établis dans le pays, ils avaient soulevé contre eux une haine générale. Pleins de morgue, de cruauté, ils ne voyaient dans les Indiens que des êtres de race inférieure à ex* ploiter, à détruire au besoin. Les Floridiens oublièrent bien vite la légèreté et l'outrecuidance des Français pour ne plus se souvenir que de leurs aimables qualités. Les principaux caciques n'avaient pas tardé à reconnaître la faute qu'ils avaient commise, en ne secourant pas les Français. Comme ils ne pouvaient détruire la Caroline, au moins jurèrent-ils de s'opposer à son ravitaillement. Dès que la flottille de Gourgues avait été signalée, ils avaient cru à l'arrivée de renforts espagnols. Le double salut échangé entre la citadelle et les vaisseaux les avait confirmés dans cette erreur. Aussi avaient-ils suivi du rivage les manœuvres
de la flottille, et se présentaient-ils en armes, prêts à s'opposer par la force au débarquement. -
La situation devenait critique : il fallait débarquer
au plus vite, sinon les Espagnols seraient tout de suite prévenus , et il devenait impossible de les surprendre. D'un autre côté comment persuader aux Floridiens qu'ils avaient devant eux des amis, des alliés, et non pas des Espagnols? Par bonheur de Gourgues avait à son bord un ancien trompette de Ribaut, qui avait longtemps vécu avec les Indiens, qui connaissait leur langue et leurs usages, qui même s'était trouvé en relations directes avec le cacique Satouriona. Le trompette se fît jeter à terre tout seul, et fut aussitôt entouré et reconnu. La joie la plus vive s'empara des Indiens. Ils le comblèrent de témoignages d'affection, et, du haut de leurs vaisseaux, nos Français les virent danser sur le rivage et sauter de joie, à mesure que la bonne nouvelle se communiquait. Satouriona courut à lui avec ses deux fils, l'embrassa tendrement, et lui demanda pourquoi il avait tant tardé à revenir. Le trompette n'eut pas de peine à s'excuser, et quand il eut appris, en quelques mots , à ses anciens amis que les trois vaisseaux étaient chargés de Français, tout disposés à se lier avec eux, et à venger contre les Espagnols leurs communes injures, la joie des Indiens ne connut plus de bornes. Ils criaient, ils chantaient, ils jetaient en l'air leurs arcs, et les rattrapaient au vol, et, du haut du rivage, faisaient signe aux Français de débarquer au plus vite. Satouriona envoya à
de Gourguesun chevreuil, et lui demanda, parTintermédiaire du trompette, quelques détails sur ses projets. Un des manuscrits de la relation prête à de Gourgues un singulier langage (i). Le capitaine se serait épanché en confidences intimes, et aurait tout de suite dévoilé ses projets au cacique. Nous préférons de beaucoup la version du manuscrit édité par M. Tarn izey-Larroque, d'après laquelle de Gourgues aurait renvoyé ses confidences à une conférence ultérieure, et se serait contenté d'assurer les Floridieris de ses dispositions bienveillantes et de demander leur alliance. Le rusé capitaine connaissait trop bien les us et coutumes des Espagnols , et il avait trop longtemps bataillé contre eux, pour se livrer ainsi à Tétourdie, sans s'être auparavant assuré si nul Espagnol ne se trouvait parmi les Indiens assemblés sur le rivage. En abordant en Amérique, il savait fort bien que sa vie était en jeu, et que la moindre fausse démarche nonseulement le perdait lui et ses compagnons, mais encore anéantissait à tout jamais son rêve de vengeance. Il répondit donc aux amicales protestations de Satou-
riona par des compliments empressés, et remit au lendemain Texposé de ses plans.
Il lui fallait avant tout remonter la rivière pour y être plus à couvert , s'entretenir plus facilement avec les sauvages, et débarquer sans peine ses hommes et ses armes. Son pilote, après avoir sondé Tentrée du
(i) Bibliothèque nationale, manuscrits français, n° 3884*
fleuve, rapporta qu'on pouvait le remonter. La manœuvre s'exécuta sur-le-champ, et les trois vaisseaux entrèrent dans la rivière de Seine. Ce nom était d'un heureux augure pour le début d'une expédition oii il s'agissait de relever l'honneur du nom français, et l'accueil des indigènes promettait de leur part une active coopération.
Le bruit de l'arrivée des Français se répandit avec une incroyable promptitude. Au premier abord il semble étrange que, dans un pays sans route, couvert de bois , coupé par des fondrières et des marécages , les habitants des divers villages communiquent si facilement entre eux. Mais la vie sauvage, en plein air, développe singulièrement tous les instincts animaux. De tout temps et partout on a vu les indigènes se transmettre des nouvelles avec une rapidité inconcevable. On sait par exemple comment , en un seul jour, la Gaule entière apprit la défaite de César à Gergovia; comment, à notre époque, Abd-el-Kader ou Schamyl trouvaient moyen de prévenir à temps leurs hommes, et d'opposer aux Français et aux Russes des masses d'Arabes et de Circassiens, et cela dans des cantons presque déserts la veille. C'est ce qui arriva en Floride. On comptait à peine quelques centaines d'Indiens quand débarquèrent les Français : mais il en vint toute la nuit, et, au lendemain , une véritable armée les entourait. Les Espagnols (i)
(i) D'après Le Challeux (ouv. cit., p. a3i), les Floridiens avaient
avaient réussi à amasser bien vite contre eux des haines terribles , pour que ces populations , d'ordinaire douces et paisibles, aient saisi leurs armes de guerre et soient accourues au rendez- vous, sur le simple bruit de Tarrivée d'une poignée de Français.
Satouriona était escorté par son fils Athore , et ses parents Tacatacourou, Helimacani, Harpalha, Helicopile, Helinacape et Montova , tous en costume de guerre. Derrière eux se tenait la foule de leurs sujets ^ avec leurs arcs et letirs flèches. Cet appareil guerrier excita les défiances de de Gourgues. Il ordonne à ses officiers de mettre l'épée à la main , à ses arquebusiers d'allumer leurs mèches , et s'avance à la rencontre du cacique. On eût dit que Jes deux troupes étaient sur le point d'en venir aux mains. Bientôt tout s'explîiqua. Les Floridiens et les Français déposèrent leurs armes,, et la conférence commença.
Satouriona était comme le président d'une sorte de confédération : les roitelets des environs acceptaient sa suprématie, et lui obéissaient en certains cas déterminés. Il était donc chargé par ces vassaux, ou du moins par ses alliés , de traiter directement avec le nouveau général français. Les autres caciques assiste-
garde un excellent souvenir des Français. Quand arrivait un étranger ils l'abordaient en disant « du fond de ma pensée », ou « bienheureux est quiconque sert à Dieu volontiers » , fragments de psaumes calvinistes, qu'ils avaient entendu chanter et retenus; au lieu que « quand ces rottizze d'Hespagnols y vont , ils-les aiment tant qu'ils les voudroyent volontiers avoir mangez. »
raient à la délibération ; mais ils n'y auraient que voix consultative. Satouriona avait fait préparer un siège en bois de lentisque , couvert de mousse, et il pria de Gourgues de s'y asseoir avec lui. Les autres caciques , après avoir débarrassé la terre des ronces et de Therbe qui la garnissait 9 s'assirent en cercle autour d'eux. Satouriona n'avait jamais brillé par la réserve. Sans attendre que de Gourgues lui eût exposé le motif de son arrivée , il prit la parole , et , avec une extrême volubilité , entama la série de ses griefs contre les Espagnols et aussi contre les Français. Il se plaignit avec amertume des nouveaux conquérants , qui ne se contentaient pas de les voler, mais insultaient leurs femmes et leurs filles, brûlaient leurs cases, et les tuaient au premier symptôme de résistance. Si les Français n'avaient pas repojussé son alliance , ils seraient encore à la Caroline , et les Indiens auraient continué avec eux leurs excellentes relations du début. Aussi bien il n'avait jamais désespéré de les voir revenir, car il avait recueilli un jeune enfant , échappé au massacre de la Caroline , et n'avait pas voulu le rendre, malgré les pressantes sollicitations et les menaces des Espagnols. Ce discours était habile; il ne manquait pas de justesse^ et le cacique le termina par un vrai coup de théâtre , qu'il avait ménagé avec soin. Aprèsavoir parlé du jeune Français sauvé par lui, il le présenta tout à coup à ses compatriotes. La scène fut touchante. Ce jeune homme, sans doute quelque mousse ou novice , se nommait Pierre Debray. 11 était
né à Dieppe. La vie sauvage l'avait singulièrement développé. Échappé par miracle au massacre de la Caroline , il avait vécu de la vie de ses nouveaux compatriotes, et adopté leurs mœurs, leur costume, leur langage. Comme le Pbiloctète de la tragédie antique , il avait presque oublié les doux sons de la langue maternelle. Il se jeta en pleurant dans les bras du capitaine, et, présenté à ses compagnons, il les enflamma par le récit du massacre, dont il avait été le témoin oculaire. Debray, par son intelligence, par sa connaissance des localités , allait rendre à l'expédition les plus grands services. De Gourgues eut plus tard la satisfaction de le ramener en France, et de le rendre à sa famille, qui le croyait à tout jamais perdu .
Satouriona allait au-devant des secrets desseins des Français. Ses plaintes contre la tyrannie espagnole, ses protestations d'amitié envers la France provoquaient les confidences du capitaine. Mais le rusé Gascon, digne élève de son maître Monluc, pensait, comme lui , qu'il ne faut rien livrer au hasard , et qu'on doit réunir la vaillance à la prudence. Avant de s'engager, il voulut donc encore tâler le terrain , et se contenta de remercier Satouriona des bons sentiments qu'il lui témoignait , et de lui proposer l'alliance du roi de France; puis il ajouta, comme en passant, qu'un jour viendrait, bientôt peut-être, où les Espagnols seraient punis de tous leurs crimes envers les Indiens et les Français. Mais laissons ici la pa-
rôle à l'auteur de la relation : « Comment (i) , dit ' Salirova , tressaillant d'ayse , vouldriez-vous bien faire la guerre aux Espaignols? — Et que vous en semble? dist le cappitaine Gourgue j dissimulant son affection et son entreprise, pour les mettre en ieu quant et soy. Il est temps meshuy de vanger Tinlure qu'ils ont faite à nostre nation. Mais, pour ceste heure, ie ne m'estoîs proposé que de renouveller nostre amitié avec vous et voir comme les choses se passoientpar deçà , pour revenir incontinent après contre eux, avec telles forces que ie devrois estre besoing. Toutesfois, quand i'entends les grands maulx qu'ilz vous ont faits et font tous les îours, i'ay compassion de vous, et me prend envie de leur courir sus , sans plus attendre , pour vous délivrer de leur oppression plus tost huy que demain. — Hélas ! dist Satirova , le grand bien que vous nous feriez ! hé ! que nous serions heureux ! » Tous les autres s'escrièrent de mesmes. — « le pense , dist le cappitaine Gourgue , que vous seriez volontiers de la partie , et ne vouldriez que les François eussent tout l'honneur de vous avoir délivrez de la tirannie des Espaignols ? — Ouy, dist Satirova, nous et nos subjects irons avecque3 vous, et mourrons quant et vous, si besoing est. » Les autres roys firent aussi pareille response. Le cappitaine Gourgue, qui avoit trouvé ce qu'il cercheoit, les loue ef remercye grandement , et, pour battre le fer pen-
(i) Relation, etc., p. 43.
dant qu'il estoit chault, leur dist : « Voire mais, si . nous voulions leur faire la guerre , il fauldroit que ce fust incontinent. Dans combien de temps pourriezvous bien avoir assemblé vos gens prêts à marclier? — Dans trois jours, dist Satirova, nous et nos subjects pourrons nous rendre à icy, pour partir avec vous. — Et cependant, dist le capitaine Gourg«e, voua donnerez bon ordre que le tout soit tenu secret, afïîn que les Espaignols n'en puissent sentir le vent. — Ne vous souciez , dirent les rois , nous leur voulions plus de mal que vous. »
Tout était conclu : il ne s'agissait plus que de sceller par des présents les conditions de Talliance, et de s'entendre sur l'exécution. De Gourgues avait apporté quantité de ces petits objets , sans valeur en Europe , mais qu'estiment beaucoup les peuplades qui ne sont pas encore initiées à la civilisation , « comme (i) cousteaux , dagues, hacbes, cizeaux ,poinsons, esguillettes, bources, miroirs, sonnettes, patinoistres de voirre, et autres telles choses. » Il les distribua aux caciques et aux principaux Indiens , et leur demanda s'ils avaient d'autres désirs à exprimer. Les caciques , charmés de la bonne volonté du capitaine, lui adressèrent une derarande singulière. Ils désiraient chacun une de ses chemises , non point pour s'en revêtir, mais pour s'en faire comme un linceuil après leur mort. De 6ourgues s'empressa d'accéder à leur demande, et, dans leur mvissement, les chefs lui donnèrent en échange ce qu'ils avaient de plus précieux , c'est-à-dire des grains d'argent , et des peaux de cerf. Mais de Gourgues se tenait toujours sur ses gardes , et, avant de s'engager définitivement , il demanda des
(i) Relation, etc., p. 44.
Otages. Satouriona lui confia son fils, et une de ses. femmes, « belle Indienne (i), vestue de mousse d'arbre, aagëe d'environ dix-huit ans ». Us furent conduits à bord, et y restèrent trois jours, fort bien traités, et entourés de prévenances.
De Gourgues avait donc conclu son alliance avec les Floridiens. Il ne lui restait plus qu'à tirer profit de leurs dispositions belliqueuses. Mais auparavant, les Indiens devaient se concentrer, et de Gourgues reconnaître les lieux. Il fut décidé en conseil de guerre que, dans trois jours , tous les contingents floridiens seraient au rendez-vous assigné , et que, dans l'intervalle, de Gourgues imaginerait un plan d attaque. Aussitôt les Indiens se dispersèrent, et les Français firent leurs préparatifs.
Pierre Debray apprit à de Gourgues que les Espagnols avaient construit deux forteresses nouvelles sur les deux rives du fleuve , chacune avec une garnison de cinquante hommes. Quant à la Caroline, ou plutôt à San Mateo, elle était gardée par trois cents hommes d'élite, et défendue par une formidable artillerie. Mais Debray ajouta que les Elspagnols étaient tellementsûrs d'eux-mêmes, et redoutaient si peu une attaque des Floridiens, ou quelque retour offensif des Français, qu'ils ne prenaient pour ainsi dire aucune précaution. Ces indications étaient précieuses : de Gourgues , qui ne se risquait jamais à une démarche imprudente,
(i) Relation, etc., p. 47,
voulut s'en assurer. Il ordoinaa donc à un de ses gentilshommes, à un Pyrénéen, le Commingeois Estampes, d'aller reconnaître les forts : il lui fallait un guide. Le cacique Olotocara , qui s'était pris pour les Français d'une vive sympathie, s'offrit de lui-même, et les deux explorateurs se mirent en marche. Oloto- . cara, dans sa précipitation, n'avait point apporté d'armes. Il en demanda à de Gourgues , qui lui prêta une pique, « de laquelle il se sceut bien ayder (i) contre les Ëspaignols » .
Trois jours s'étaient écoulés : Estampes revint au mouillage, et fit au capitaine son rapport, qui s'accordait de point en point avec les indications de Debray. Presque au même moment , Satouriona et les autres caciques , accompagnés de leurs hommes , en grand costume de guerre, étaient signalés et accouraient au rendez-vous. L'expédition s'annonçait bien. De part et d'autre on se tenait parole, et l'ardeur était égale pour marcher au combat.
On sait que les Indiens, avant d'entrer en campagne, boivent un certain breuvage, qu'ils nomment casswe. C'est une potion enivrante qu'ils absorbent en énorme quantité , et qui , pendant vingt-quatre heures, enlève tout symptôme de soif ou de faim. Quand le breuvage fut prêt, ils en offrirent à de Gourgues, qui feignit de le boire. Satouriona en prit après lui, et tous les autres, caciques ou soldats, à
(i) Relation, etc., p. 48.
tour de rôle. Excités par la boisson , ils se levèrent en tumulte 9 et jurèrent de mourir avec les Français.
Cette cérémonie du cassive avait pris à peu près toute la journée. Le soir était venu. Si on n'entrait pas tout de suite en campagne, l'ouverture des hostilités était remise au lendemain ; et de Gourgues connaissait le prix du temps. Il savait qu'une heure de retard pouvait ruiner son entreprise. Il pria donc les Indiens de se mettre immédiatement en marche , et leur assigna comme rendez-vous l'embouchure de la Somme 9 l'Iracana des Espagnols, l'Halicamany des Indiens. Il leur prêta ses barques pour passer le Tacatacourou, et se disposa à les réjoindre, mais par mer, avec deux grandes barques , qui pouvaient contenir environ soixante matelots et tous ses soldats.
Le moment décisif était arrivé : on entrait dans l'inconnu. La victoire sans doute, mais à coup sûr des dangers , et peut-être une mort affreuse, les compagnons de de Gourgues savaient très-bien à quoi ils s'exposaient : pourtant pas un d'entre eux n'hésita. Les matelots qui restaient à la garde des trois navires enviaient au contraire ceux de leurs compagnons qui allaient avoir l'honneur de laver dans le sang espagnol un affront national. Quant à ceux qui partaient , (c vous (1) eussiez admiré l'allégresse de ces gens, lesquelz, encore qu'ilz pensassent aller à une mort presque certaine, toutesfois ils ne craignoient sinon de n'y
(i) Relation, etc.^ p. 49»
arriver assez à temps pour rhoaneur qu'ils espéroient d'avoir seulement prétendu à un si bel acte. »
Les adieux furent touchants. De Gourgues adressa à ses compagnons une vive et chaleureuse exhortation , en les engageant à ne pas défaillir au moment critique. Il fut interrompu par les protestations de sa petite troupe, a Allons (i) ! Allons ! comme ceulx qui y eussent voulu estre desia, et qui estoient tous résoluts d'y mourir. » Avant de partir, il nomma lecommandsgit en chef des navires , et délégua son autorité au capitaine François Laguê. Il lui donna même , tant il avait confiance en lui, la clef de ses coffres. 11 l'engagea à radouber les navires , et à tout tenir prêt pour un départ immédiat. « Que si Dieu veult, ajoûtat-il, que ie meure à une poursuitte si iuste, ie vous laisse ^tout ce que i'ay ici , et vous prie de reconduire et ramener mes soldats en France , conmie ie me fie de vous. »
On arriva bientôt au lieu du rendez- vous. Les Floridiens s'y trouvaient déjà. Mais le vent de nord-est empêcha la petite troupe de traverser la Somme. 11 fallut que de Gourgues prît les devants , et laissât aux Indiens une de ses deux barques, pour franchir cet obstacle. Il leur assigna un second rendez-vous , à quatre lieues de là, à* l'embouchure du Sarabay. Il était alors huit heures du matin : mais on n'arriva qu'à cinq heures du soir, tant il était difficile de se
(i) Relation, etc., p. 48.
frayer un chemin à travers ces bois et ces marécages. Ces difficultés n'ont pas dkparu de nos jours. Les chasseurs ou les touristes qui, d'aventure, se hasardent dans ces régions encore inexplorées, sont arrêtés par. les mêmes obstacles. On se figure aisément l'impatience et les appréhensions du capitaine. Chaque minute de retard pouvait ruiner l'expédition , et , si les Espagnols étaient sur leurs gardes , il était impossible de s'emparer par surprise des trois forts. Épuisé par cette marche pénible , car il était forcé de s'avancer cuirasse au dos , et sabre à la main ; inquiet pour ses hommes, qui s'enfonçaient à chaque pas dans ces terrains mouvants, et avaient grand'peine à conserver leurs mèches allumées; torturé par la faim et la soif, car on ne trouva que des racines de palmiers sauvages, et on ne pouvait s'abreuver à ces eaux croupissantes; de Gourgues passa quelques heures de mortelles angoisses. Enfin il arriva sur les bords tant désirés du Sarabay, et y rencontra trois caciques qui l'attendaient. Ils amenaient chacun une centaine d'hommes. C'était un puissant renfort, et leur jonction ranima les courages, et réveilla les espérances.
On n'était qu'à deux lieues du premier des forts, dont les séparait encore une afesez grosse rivière, fort enflée par les pluies, et des bois épais. De Gourgues, persuadé qu'il fallait réparer le temps perdu , partit sur-le-champ, bien qu'il n'eut encore rien mangé. Dix arquebusiers et des guides floridiens Taccompa-
gnaient. C'était une reconnaissance militaire. La marche fut pénible , car la nuit était obscure , le chemin non frayé, et quand ils arrivèrent au bord de la rivière, ils la trouvèrent tellement enflée par les eaux, qu'ils ne purent la traverser. Us revinrent alors au Sarabay, très-fatigués , et fort déconcertés de ce premier insuccès.
De Gourgues portait sur sa physionomie l'impression du dépit qu'il éprouvait. Le cacique Helicopile , qui l'observait, demanda à l'interprète le motif de sa colère, et, dès qu'il l'eut appris, il s'engagea à le conduire le long de la mer sans passer par des marécages. Seulement la route était un-peu plus longue ; de Gourgues accepta la proposition , et partit sur-lechamp. Helicopile le conduisit avec les Français par ce chemin détourné. Les autres caciques et les Floridiens , habitués à se frayer un passage à travers les bois, promirent de se retrouver le lendemain, au point du jour, tout près du fort , et sur les rives de la petite rivière qu'il n'avait pu traverser. Cette fois de Gourgues arriva sans fatigue à son but : mais les eaux, encore trop grosses, étaient infranchissables. Les Espagnols dormaient alors profondément; si on avait pu passer la rivière , on aurait surpris la citadelle , sans seulement tirer un coup de fusil.
11 fallait prendre un parti , car le jour approchait , et on s'exposait à être découvert par les Espagnols. De Gourgues cacha ses hommes dans un petit bois qui bordait la rivière. A. peine étaient-ils à couvert, que
la pluie vint à tomber, une de ces pluies torrentielles ^ qui transpercent les vêtements, et laissent une impression générale de malaise. De Gourgues et ses soldats la supportèrent avec patience , bien qu'ils eussent de la peine à conserver leurs mèches allumées. Quant aux Indiens , ils étaient habitués à braver les orages : il ne se préoccupèrent seulement pas de ce contre-temps.
Le jour commençait à poindre. A travers les clartés encore confuses de l'aube, oh distinguait le petit fort. On entendait les Espagnols qui s'appelaient les uns les autres; bientôt même on les découvrit qui creusaient la terre à l'intérieur de la citadelle. On sut plus tard qu'ils travaillaient à un puits, mais de Gourgues s'imagina qu'ils avaient été informés de son arrivée, et s'occupaient d'améliorer et d'augmenter les fortifications pour repousser plus sûrement ses attaques : il s'aperçut en même temps qu'un des côtés de la citadelle n'était pour ainsi dire que dessiné , et que , tout au sortir de la rivière, on pouvait l'assaillir sans qu'il fût besoin d'une attaque régulière. Sur les dix heures du matin , quand les eaux eurent baissé , il passa la rivière un peu en amont du fleuve , près d'un petit bois entre le fleuve et le fort , qui lui servit à masquer cette manœuvre , et à rallier ses hommes pour les jeter tous ensemble sur les travaux ennemis.
Ces dispositions étaient excellentes. De Gourgues ne négligeait rien pour assurer son succès. Il avait
dérobé sa marche , il ne s'avançait que sous bois , et il était presque sous les feux du fort que les ennemis ne se doutaient seulement pas de son voisinage. Quant à ses hommes, l'approche du combat et la vue des Espagnols les avaient comme enfiévrés. Ils avaient oublié la fatigue du jour et de la nuit précédente; ils n'attendaient plus que le moment d'agir. Les Floridiens étaient pleins d'ardeur, et Olotocara , brandissant sa lance européenne, promettait d'en faire merveille.
De Gourgues donna* le signal. Les Français entrèrent dans la rivière. Ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture. Aussi avaient- ils attaché à leurs casques leurs poireç à poudre, et soulevaient-ils au-dessus des flots d'une main leur arquebuse , de l'aulre leur épée. Le passage s'effectua' heureusement. Mais le lit de la rivière était comme pavé de coquillages, dont les écailles coupèrent les bottes , et blessèrent les pieds de nos compatriotes. Dès que les Français se furent ralliés dans le petit bois, de Gourgues les divisa en deux troupes. Son lieutenant, avec vingt soldats et dix matelots porteurs de pots et de lances à feu , reçut l'ordre d'attaquer directement la grande porte. 11 se chargeait, avec le reste des Français, de monter sur une terrasse en plate-forme , très-basse , et à peine défendue par un commencement de-fossé. Quant aux Floridiens répandus dans les bois, ils avaient pour mission de cerner toutes les avenues, et de massacrer impitoyablement tout Espagnol qui tenterait de s'enfuir.
Quelques paroles brèves et chaleureuses achevèrent
de porter à son comble l'exaltation de la petite armée. « le \ois bien , dit-il (i) , que le cœur vous crois t au besoing, aussi vous ay-ie choisiz pour tels. Vostre contenance asseurée me prédit que nous vangerons auiourd'huy Tiniure faite au roy et à noslre pays ! » et leur montrant le fort à travers les arbres : « Voilà les volleurs qui ont voilé ceste terre à nostre roy ! Voilà les meurtriers qui ont massacré nos Françoys ] Allons ! allons ! revenchons noslre roy, revendions la France ! Monstrons-nous Fi'ançoys ! )j
Les Espagnols achevaient à peine de dîner. Ils se « curoient encore les dents (2) » , pour employer la pittoresque expression de l'auteur de la relation. Tout à coup retentit un coup de couleuvrine , bientôt suivi d'un second , et ce cri fatal les glace d'effroi : « Les Français ! voilà des Français ! » C'était la sentinelle qui, du haut de la terrasse, avait aperçu la double attaque , et lâché coup sur coup §a couleuvrine. Mais il n'eut pas le temps de la recharger. Olotocara était déjà sur lui , et l'avait transpercé de sa fameuse lance : debout sur la terrasse , il défiait les ennemis , et indiquait le chemin aux Français , moins prompts que lui, et qui d'ailleurs gardaient leurs rangs. Déjà la troupe du lieutenant était arrivée près de la grande porte, et les matelots ^'apprêtaient à la brûler, quand les Espagnols , qui s'étaient armés à la hâte, sortirent
(i) Relation, etc., p. 53.
(2) Id., p. 53,
à leur rencontre , mais en désordre. Dans le premier trouble de la surprise, ils n'avaient seulement pas songé à assurer leurs derrières : aussi de Gourgues franchit-il sans résistance la plate-forme, et prit-il les ennemis entre deux feux. Les Espagnols auraient pu soutenir la lutte, car ils étaient à peu près aussi nombreux que les Français , mais la peur grossissait à leurs yeux le nombre des assaillants. Ils perdirent la tête, et, sur soixante qu'ils étaient, tous furent tués on pris. De Gourgues avait pourtant ordonné d'en épargner le plus possible, afin de tirer d'eux un châtiment exemplaire. Mais , dans la fièvre du combat , de nombreuses victimes avaient succombé. Olotocara surtout, comme enivré par le sang, s'était jeté dans la mêlée , et , de chaque coup de sa lance, avait cloué un Espagnol à terre.
On venait de remporter un grand succès, mais qui restait stérile, si on ne le poursuivait jusqu'au bout, en s'emparant du second fort. Cette citadelle était de l'autre côté de la rivière ; une soixantaine d'hommes formaient sa garnison. Elle était pourvue d'une redoutable artillerie. Au premier bruit de la lutte, ces Espagnols étaient montés sur les créneaux, et ils avaient avec leurs canons dirigé sur les assaillants un feu meurtrier, qu'ils continuaient encore. Pour peu que la résistance se fût prolongée , ils auraient a leur tour pris les Français entre deux feux et, sans doute, la victoire se fût déclarée en leur faveur. De Gourgues voulut donc profiter de son premier succès. 11
ordonna de mettre en batterie contre eux la coiileuvrine et les canons , dont il venait de s'emparer dans le premier fort , et de riposter vigoureusement aux Espagnols. La couleuvrine avait jadis été française. Elle portait encore les armoiries d'Henri II : aussi les artilleurs ijnprovisés lancèrent-ils avec frénésie boulet sur boulet dans l'autre citadelle. Pendant qu'il occupait ainsi l'attention des Espagnols par ce duel d'artillerie, de Gourgues, qui avait été rejoint par une de ses barques , passait la rivière avec quatre-vingts soldats, mais en ayant soin de débarquer en aval, et d'occuper un petit bois pour couper la retraite aux Espagnols et les empêcher de courir à la Caroline. A peine avait-il débarqué que les Floridiens, ne pouvant attendre dans leur impatience le retour des barques, se jettent à l'eau, nageant d'un bras, et tenant leurs arcs de l'autre. Ils couvrent toute la rivière d'un bord à l'autre. Les Espagnols, effrayés par leur grand nombre , et ne pouvant distinguer si ce sont des Floridiens ou des Français , n'essayent même pas de résister, et s'enfuient dans la direction de la Caroline. De Gourgues leur coupait déjà la retraite : un feu de peloton , dirigé presque à bout portant , jonche le sol de cadavres. Les Floridiens percent de leurs flèches ceux qu'a épargnés cette décharge, et qui cherchent à regagner leurs positions. Les feux redoublent d'intensité, les flèches de nombre. Bientôt il ne reste plus en vie que quinze Espagnols , dont quelques-uns dangereusement blessés. De Gour-
gues ordonne de les conserver « pour leur estre fait selon ce qu'ils avoient fait aux Françoys (i) ».
C« double succès avait été remporté la veille de la Quasimodo de' Vannée i568 (:i4 avril). Il dépassait les espérances du vainqueur; car, en quelques heures, deux forts avaient été pris , une centaine d'Espagnols immolés, et trente à quarante faits prisonniers. Les Floridiens s'étaient bien comportés : on pouvait compter sur eux pour la grande attaque. De Gourgues en effet savait très-bien que , tant qu'il n'aurait pas emporté la Caroline , rien encore n'était décidé , et ce n'était pas une médiocre entreprise que d'aller se heurter contre une citadelle aussi redoutable avec une poignée de Français, et des Floridiens, nombreux il est vrai et exaltés par leur récente victoire , mais sans discipline , et qui se débanderaient au premier échec. De Gourgues , toujours prudent , fit détruire le second fort , après l'avoir dégarni de tout ce qui pouvait lui servir, repassa la rivière, et se fortifia dans le premier fort. Il voulait attendre la grande armée indienne , qui ne l'avait pas encore rejoint , et surtout procéder avec méthode pour être assuré du succès. Un des prisonniers espagnols était un vieux sergent, blanchi sous le harnais, qui, dans l'espoir d'avoir la vie sauve, fournit à de Gourgues de précieuses indications sur la hauteur des murailles de la Caroline et les points accessibles de la place. Le capitaine en profita pour
(i) Relation, elc»,ii. 55.
faire construire des échelles de la hauteur nécessaire el pour prendre à l'avance ses dispositions d'attaque. Son prenaier soin fut de tromper les Espagnols sur sa véritable force; il avait ordonné aux Floridiens d'empêcher toute communication de la garnison avec le dehors. Tout Espagnol rencontré ou saisi hors des limites de la citadelle devait être impitoyablement massacré. Pour exciter encore la vigilance de ces gardiens, de Gourgues leur promit une forte récompense pour chaque ennemi qu'ils surprendraient. Il n'en fallait pas tant pour tenir en haleine les Indiens. Les bois qui entouraient la Caroline furent sévèrement gardés. Sans que figure humaine fût seulement signalée, les Espagnols étaient rigoureusement investis , et tous leurs mouvements observés. D'heure en heure de Gourgues recevait un rapport détaillé. Aussi les Espagnols, bien que nombreux, trois cents environ , se crurent entourés par des forces beaucoup plus considérables. Ils auraient pu tenter, "en rase campagne , la fortune des armes qui, sans doute , ne leur eût pas été défavorable. Mais , persuadés que la Caroline était désormais leur unique refuge , et effrayés de la promptitude avec laquelle les deux forts de la rivière étaient tombés entre les mains des ennemis, ils n'essayèrent seulement pas de sortir delà citadelle. L'immobilité, à laquelle ils se condamnaient, servait admirablement les projets de de Gourgues , car elle empêchait les Espagnols de connaître la force exacte de leurs ennemis , et elle les démoralisait par l'attente d'une catastroplie inévitable. Leur
capitaine était Giaspard de Villaréal. 11 ne manquait ni d'énergie, ni de talent. Nommé gouverneur de San Matheo par Menendez , il avait promplement remis la forteresse en bon état , si bien que le chapelain Mendoza (i), examinant la place, s'écriait avec orgueil que « quand la moitié de la France viendrait l'attaquer, elle ne pourrait pas la prendre. » Mais de Villaréal s'était endormi dans sa victoire. Brusquement tiré de sa torpeur par la terrible nouvelle de la chute des- deux fortins, il en fut d'abord comme atterré. Il comprit pourtant tous les dangers de l'inaction , et, comme deux jours déjà s'étaient écoulés dans cette angoisse de tous les instants , il se décida à envoyer un de ses soldats déguisé en Indien , pour reconnaître la position. Le prétendu Indien réussit en effet à percer la ligne de blocus , et arriva jusqu'au petit fort, où de Gourgues avait établi son quartier général. Il l'observait avec soin , quand il fut reconnu par Olotocara, et saisi sur-lechamp. Il essaya de jouer au plus fin , et prétendit qu'il était un des soldats du premier fort, qu'il avait pu s'échapper, mais non retourner à la Caroline , et qu'il s'était déguisé pour échapper aux poursuites. Mais confronté avec le sergent prisonnier, il fut convaincu d'imposture, et alors avoua son dessein. De Gourgues l'interrogea sur ce qu'on pensait de lui à la Caroline. L'espion eut l'imprudence de lui répondre
(i) Mevdoza, Relation, etc., p. 227.
qu'on croyait les Français au moins au nombre de deux mille , et que la garnison était fort découragée. Celte nouvelle combla de joie l'audacieux capitaine , qui résolut de profiter sur-le-champ de la terreur des Espagnols, et fit ses préparatifs pour une attaque générale.
Tous les Indiens , Satouriona , Athore] et les autres caciques l'avaient rejoint. Ils brûlaient du désir de s'illustrer à leur tour, et, quand de Gourgues leur ordonna d'aller s'embusquer des deux côtés de la rivière , dans les bois qui entourent la Caroline , ils obéirent avec joie , et partirent sur-le-champ , bien que la nuit fut déjà tombée. De Gourgues laissa quinze arquebusiers à son enseigne de Mesmes pour garder l'embouchure de la rivière et le fort; puis il partit de grand matin. Il amenait avec lui le sergent et l'espion espagnols « attachez (i) ensemble pour lui montrer àTœil ce qu'ils luy avoient dit de parole et fait veoir painclure. »
Chemin faisant, Olotocara, qui ne quittait plus les Français, et s'attachait aux pas de leur capitaine , lui dit d'un ton mélancolique qu'il s'attendait à être tué , mais qu'il le suppliait de donner à sa femme « ce que vous me donneriez à moy, si ie vivois, affin qu'elle l'enterre avec moy , et que ie sois mieux venu , quand i'arriveray au royaume des esprits (2). » De Gour-
(i) Relation^ etc., p. 67. (2) Id.
gues eul quelque peine à le réconforter, mais il ne put lui tenir longtemps compagnie , car la petite armée arrivait en vue du fort. La partie décisive allait se jouer.
Les Espagnols étaient cette fois sur leurs gardes. A peine les sentinelles eurent-elles signalé l'arrivée des Français, que nos compatriotes furent salués par une décharge générale de Tartillerie. Deux doubles couleuvrines en batterie sur un boulevard, qui commandait le long de la rivière, pouvaient les enfiler et jeter la mort dans leurs rangs. De Gourgues, qui ne tenait pas à aborder Tobstacle de front, se jeta sur un coteau couvert de bois , qui dominait la citadelle et lui permettait d'observer sans être vu. .11 voulait en effet remettre l'attaque au lendemain, et tout d'abord reconnaître les lieux pour tenter l'escalade du côté même de la montagne, dont il avait pris possession , et qui lui présentait l'avantage de pouvoir tirer sur les défenseurs du rempart, pendant que le reste de ses hommes monterait à l'assaut. Mais un coup de fortune lui livra le jour même et la citadelle et ses défenseurs.
Les Espagnols ne croyaient avoir devant eux qu une avant-garde ; car ils ne supposaient pas qu'une centaine de Français eût la hardiesse de les attaquer, eux qui étaient trois fois plus nombreux, et défendus par un fort. Ils s'imaginèrent donc que cette prétendue avant-garde s'était trop avancée, et battait en retraite, parce qu'elle ne se voyait pas soutenue par le gros de
l'armée. Ils voulurent profiter de roccasion qui s'offrait à eux d'anéantir une des divisions françaises , et les plus braves d'entre eux , une soixantaine environ, sortirent de la Caroline pour attaquer les Français dans les bois. De Gourgues observait leurs mouvements; il les vit se courber le long des fossés, et entrer en rase campagne. Aussitôt il ordonne à son lieutenant d'aller avec vingt arquebusiers se mettre sur leurs derrières , entre le fort et la petite troupe , pour leur couper la retraite. La manœuvre s'exécute sans que les Espagnols s'en aperçoivent. Alors de Gourgues fond sur les assaillants qui commençaient à gravir la colline , et sème la mort dans leurs rangs par une décharge meurtrière. Sans leur donner le temps de se reconnaître, il les charge impétueusement l'épée à la main. La pente du terrain augmente l'élan de ses hommes : ils se ruent contre ceux qu'a épargnés la décharge, et les massacrent. Éperdus les Espagnols veulent s'enfuir à la citadelle; mais la troupe du lieutenant les attendait, « de sorte (i) qu'il n'y eust pas ung d'entre eux qui eust moyen de rentrer dans le fort, et furent tous là tuez. »
A cet affreux spectacle le reste de la garnison perdit courage. En quelques minutes ils avaient perdu les plus braves d'entre eux ; et ils croyaient encore n'avoir en face d'eux qu'une des divisions de l'armée française. Comme les Floridiens, fidèles aux ordres
(i) Betation, etc., p. 58.
reçus, ne sortaient pas des bois qu'ils garnissaient; comme aucun autre Français , et pour cause , ne se montrait encore, les Espagnols désespérés, et ne cherchant qu'à sauver leur vie, s'enfuirent en désordre dans les bois. Mais à peine avaient-ils gagné la lisière de la forêt, qu'ils furent accueillis par une grêle de flèches. L'une de ces flèches , tirée presque à bout portant, transperça le bouclier d'un capitaine espagnol, et l'abattit mort parterre. Stupéfaits, entourés par des ennemis dont ils ne connaissent pas le nombre, étourdis par les clameurs féroces des Floridiens, les Espagnols éprouvaient alors ce frisson terrible qui devance la mort. Ils se sentaient condamnés; ils savaient qu'ils allaient mourir d'une mort atroce et méritée. Ils comprirent que l'heure de la vengeance était arrivée, et qu'il ne leur restait plus qu'à subir la peine du talion. Mais comme l'instinct de la conservation ne disparait jamais , ils cherchèrent à éviter les Indiens, et à regagner la forteresse abandonnée. Il était déjà trop tard. De Gourgues et son lieutenant, après avoir opéré leur jonction, étaient entrés dans la citadelle, l'avaient traversée, étaient ressortis par la porte opposée , ^t fermaient déjà la retraite aux malheureux Espagnols. Alors commença le massacre. Tous ceux que n'avait pas atteints la flèche 'des Indiens tombèrent sous l'épée des Français. Il n'y eut pour ainsi dire pas de résistance. Les Castillans se laissèrent égorger sans même essayer de lutter. La rage des Français était si vive, et leur exaltation tel-
302 CBAPITRE II.
lement frénélique que de Gourgues obtint à grand' peine de ses soldats la vie de quelques prisonniers. Il les réservait pour un supplice éclatant, et les joignit aux trente captifs, qu'il avait épargnés à la prise des deux petits forts.
Les Floridiens et les Français rentrèrent à la Caroline dans un inexprimable transport d'allégresse : de Gourgues et ses hommes fiers d'avoir en si peu de temps, et avec si peu de ressources, pris trois forts, et massacré une garnison quatre fois plus nombreuse qu'ils n'étaient eux-mêmes ; heureux surtout d'avoir vengé l'honneur national , et puni un crime affreux ; Satouriona , Alhore,01olocara et les autres caciques, radieux de leur triomphe, et rassurés désormais contre les insultes et les mauvais traitements de la garnison espagnole. La curiosité des Floridiens et des Français ne pouvait se lasser. Ils parcouraient les casernements , montaient aux créneaux, jouaient avec les cuirasses ou les armes qu'ils trouvaient. De Gourgues eut même le tort de ne pas rappeler à l'ordre ses auxiliaires. Car une catastrophe survint, qui aurait pu l'ensevelir dans son triomphe , et le priva de presque tous les bénéfices matériels de sa victoire. Les Espagnols avaient une forte provision de poudre; ils en avaient répandu une certaine quantité sur le sol , afin de résister plus facilement aux Français. Un Indien , qui faisait cuire du poisson , mit le feu à cette tratnée de poudre , et la poudrière fit explosion. Par bonheur personne ne fut atteint , car les Floridiens et
les Français s'étaient dispersés ; mais rexplosion détruisit tous les magasins, et incendia les baraquements qui étaient en bois de sapin. Le butin fut entièrement détruit. DeGourguesne sauva que quelques armes, et l'artillerie qu'il avait tout aussitôt fait charger sur ses deux barques.
Ce déplorable accident précipitait son retour ; mais il ne voulut pas abandonner ces lieux illustrés par le malheur de ses compatriotes et par sa propre victoire sans laisser de son passage un sanglant souvenir. Il fît comparaître les prisonniers espagnols : ils étaient soixante environ , pieds et poings liés. Tous ses hommes étaient sous les armes, les Indiens assistaient au jugement. Ils auraient peut-être préféré qu'on leur livrât les captifs, pour les soumettre à ces raffinements de torture où ils sont passés maîtres. Mais de Gourgues se croyait un juge, et non pas un bourreau. Il refusa de céder aux instances des caciques , et les convia seulement à l'exécution.
Quand les prisonniers lui furent amenés, de Gourgues commença par leur rappeler le crime dont ils s'étaient souillés. Même en temps de guerre, des ennemis qui s'honorent d'appartenir à la civilisation ont entre eux des égards réciproques. Mais les Espagnols ont violé le droit des gens , ils méritent donc une punition exemplaire. « Mais encore que vous ne puissiez, a j ou ta-t-il (i), endurer la peyne que vous avez
(i) Relation, etc., p. 6i.
SUi* CHAPITRE II.
inérilée , il est besoin que vous enduriez celle que Tennemy peut donner honnestement , afin que , par voslre exemple, les autres appreignent à garder la paix et alliance que si meschamment et malheureusement vous avez violée, v II ne parait pas que les Espagnols aient essayé de fléchir leur vainqueur. Victimes de la guerre, ils avaient la conscience de leur crime, et se résignèrent à la mort. Cette mort fut honteuse. Ils n'eurent même pas les honneurs de la fusillade ou de la décapitation, mais furent pendus aux mêmes arbres où naguère ils avaient pendu les cadavres français. C'était la peine du talion dans toute sa rigueur! De Gourgues ajouta même, par une ironie sanglante, à leur châtiment. Il retourna la planche sur laquelle Menendez avait fait graver son affreuse légende (i) : « le ne faicts cecy comme à François, mais comme à Luthériens », et de l'autre côté inscrivit ces mots : cf le ne faicts cecy comme à Espaignols , ny comme à Marannes, mais comme à traistres, volleurs et meurtriers, »
De Gourgues allait-il rester à la Caroline , tenter en Floride un autre établissement, ou rentrer en France?
(i) LMoscription est rapportée difTéremmeDt par le manuscrit 3884 : « le ne fay ceci comme à Espagnols , mais comme à Marrans, comme à traistres, voleurs et meurtriers; » par Basanier , p. 219 : « le ne fay cecy comme à Espagnols, ny comme à mariniers, mais comme à traistres, voleurs et meurtriers », et par Champlain, p. 3a : « le n'ai pas fait pendre ceux-ci comme Espagnols, mais comme pirates, bandoliers et escumeurs de mer. »
Rester à la Caroline était difficile : l'explosion de la poudrière l'avait rendue inhabitable. De plus , il est des localités condamnées, et c'était tenter la destinée que de s'installer pour la quatrième fois dans iin pays où les Français n'avaient éprouvé que des désastres; Enfin la contrée devenait inhabitable, car de Gourgues avait ordonné de laisser sans sépulture les cadavres Espagnols , et déjà on commençait à sentir les exhalaisons putrides des soixante pendus et des trois cent quarante « étendus (i) le ventre au soleil, » Il fallait donc quitter au plus vite ces lieux maudits.
De Gourgues resterait-il en Floride? Mais il n'était venu en Amérique que pour punir les Espagnols , et nullement pour fonder une colonie. Aussi n'avait-il apporté ni les approvisionnements ni les ustensiles nécessaires. 11 n'avait pas non plus assez d'hommes pour reconduire en France ses trois vaisseaux, et pour tenir garnison dans le nouveau fort, qu'il aurait construit. Enfin les Espagnols, furieux de l'affront qu'il venait de leur infliger, tourneraient infailliblement toutes leurs forces contre lui. Il aurait besoin pour se soutenir de renforts incessants, et il connaissait assez la faiblesse du gouvernement français pour savoir à l'avance qu'il serait bientôt réduit à ses propres ressourees. Fonder un établissement nouveau en Floride, c'était donc courir à une mort certaine .
Il ne restait à de Gourgues qu'à retourner en France . ,
(i) D^AuBiG.NÉ, Histoire de France, p. 5o4.
ruèrent sur la citadelle maudite j qui tant de foLs avait vomi sur eux des feux destructeurs , et, en quelques heures , la détruisirent de fond en comble. Les passions étaient identiques , et les circonstances analogues. On détruisait pour se venger : on aurait dû conserver pour se défendre.
Le lendemain, les deux forts à l'embouchure de la rivière furent démolis avec une égale promptitude. Les trente prisonniers espagnols, qu'on avait réservés pour cette expiation suprême, y subirent le châtiment de leur crime. Ils furent tous pendus. Aussi bien pas un d'entre eux ne protesta. Ils avouaient tous et se vantaient presque d'avoir pris part au massacre. L'un d'entre eux déclara avant de mourir, qu'il avait de sa main pendu cinq Français. De Gourgues ordonna de laisser encore leurs cadavres sans sépulture.
Tout était fini : Espagnols massacrés jusqu'au dernier, forts ruinés, il ne restait plus que le souvenir du crime et celui de la vengeance! De Gourgues se disposa donc à rejoindre la petite flotte, qu'il avait laissée à l'embouchure du Tacatacourou . Il chargea son lieutenant Cazenove de lui amener par mer ses deux grosses barques chargées de l'artillerie prise à la Caroline, cinq doubles couleuvrines , quatre moyennes, et quelques autres petites pièces de fer et de fonte. Quant à lui, avec ses quatre-vingts arquebusiers et ses quarante matelots armés il revint par terre ; mais il avait grand soin de toujours marcher en bataille, et ne permettait
à aucun de ses hommes de quitter les rangs : car il se défiait des Indiens , et se tenait en garde contre quelque revirement inattendu de leur part. Il est vrai que, pour le moment , les Floridiens ne songeaient qu'à la reconnaissance. Ils accouraient au-devant de la petite troupe , et Taccueillaient avec des transports de joie. Vivres frais, poissons cuits, fruits délicieux, les Français n'avaient qu'à tendre la main , et ils étaient comblés de présents. On remarqua fort une vieille femme , qui s'écria en pleurant de bonheur, « qu'elle ne (i) se soulcioit plus de mourir maintenant puisqu'elle avoit veu une aultre fois les François à la Floride. » C'était une véritable marche triomphale ; mais de Gourgues ne se laissait pas abuser par ces démons-*' trations extérieures. Il pensait que les caciques pourraient bien être tentés de se débanrasser en une seule fois de tous les envahisseurs de leur pays, et, au milieu même de leurs protestations d'amitié, il recommandait k ses hommes la plus exacte discipline , et leur prescrivait la surveillance la plus rigoureuse.
Quand de Gourgues arriva à l'embouchure du Tacatacourou , le capitaine François Lagùe le reçut avec une indicible satisfaction : car il était sans nouvelles depuis le départ de ses compatriotes , et avait éprouvé sur leur sort les angoisses les plus vives. Aussi n'avaitil rien négligé pour être prêt à appareiller au premier signal. Les trois navires étaient radoubés, les provi-
(i) Relation, etc., p. 63.
310 CHAPITBK II.
sions d'eau faites, il ne restait plus qu'à lever les ancres : en sorte que les Espagnols, si par malheur ils eussent été vainqueurs, n'auraient pas surpris le vigilant capitaine. De Gourgues, que rien ne retenait plus en Floride, résolut de partir immédiatement. Il annonça ses intentions aux caciques , qui voulaient à tout prix le retenir, et se croyaient perdus, si les Français les laissaient exposés aux vengeances espagnoles. Olotocara surtout, qui s'était signalé par sa/valeùr , et qui, malgré ses funestes pressentiments, avait échappé à la mort , ne pouvait retenir ses larmes. L'histoire se tait dorénavant sur le compte de cet ami de la France ; mais (i) il est probable que les Espagnols le punirent de ses sympathies, et réalisèrent ainsi ses tristes prévisions. De Gourgues s'efforça de le consoler, lui et les autres caciques. Il les engagea à rester fidèles à l'alliance française, et à se bien tenir sur leurs gardes, en attendant l'arrivée d'un corps sérieux de débarquement. Il leur prt)mit enfin de revenir dans un an.
Les Floridiens se séparèrent des Français, et retournèrent dans leurs villages, mais non sans leur' avoir renouvelé toutes leurs protestations de dévouement et
(i) Menendez retourna en effet en Amérique , et le pape Pie V lui envoya une lettre et sa bénédiction comme à l'instrument futur de la conversion des Indiens. Le fanatique réussit à rétablir en Floride la domination espagnole , mais ses cruautés rejaillirent tellement sur la religion que tous les missionnaires furent assassinés les uns après les autres, et que leurs successeurs^ découragés, se résignèrent à quitter ce sanglant théâtre. Voir Parkm AN, ouv. cit., p. 122.
de reconnaissance. De Gourgues réunit alors tous ses compagnons, et leur adressa un discours que nous reproduirons ici dans sa mâle simplicité : « (1) Mes amys! rendons grâces à Dieu du bon succez qu'il a donné à notre entreprise. C'est luy qui nous a préservez du danger de la tempeste au cap de FinibusTerrae, à Tisle Espaignolle, à Tislede Coube et à la rivière de Halîmacany ! C'est luy qui a ployé le cœur des sauvages à s'associer avec nous! C'est luy qui a aveuglé l'entendement des Espaignolz, en sorte qu'ils n'ont iamaispeu descouvrir noz forces, ny connoistre et employer les leurs! Usestoient quatre pour un, en places forles, bien remparées, et'bien pourvues d'artilerie, de munitions, d'armes et de vives. Nous, pour toutes choses, n'avions que le bon droit, et toutesfois nous les avons vaincuz en moin d'un rien. Par ainsy ce n'est à nos forces, mais à Dieu seul que nous devons la \icloire. Remercions-le donc, mes amys, et reconnoissons toute notre vie le grand bien qu'il nous a fait, et le prions de continuer toujours sa faveur envers nous. Prions-le aussy qu'il luy plaise disposer le cœur des hommes en sorte que tant de dangers , où nous nous sommes mis, et tant de travaulx que nous avons endurez , trouvent grâce et faveur devant nostre roy et devant toute la France comme aussi nous ne nous sommes proposez autre chose que le service du roy et l'honneur de nostre pays ! »
(i) Helaf ion, etc., p. 64-65,
On aura remarqué le ton religieux , rémotion patriotique de ces belles paroles. Ce ne sont point là des harangues faites après coup, des morceaux d'éloquence composés à loisir plusieurs siècles après les événements passés. L'auteur de la relation, on le comprend à l'accent de véracité de ces paroles, les a transcrites immédiatement après les avoir entendues, et, s'il est permis d'avancer ici une hypothèse, que rien d'ailleurs ne combat , cet auteur anonyme n'est autre que le modeste héros qui, comme César, a raconté ce qu'il a fait, avec simplicité et sans emphase (i).
Le lundi 3 mai i568, les trois navires levèrent l'ancre. Trente-quatre jours après, le lundi 6 juin 1 568, ils arrivaient en vue de la Rochelle. La traversée avait été si heureuse et les vents si favorables, qu'en dix-sept jours les navires avaient fait onze cents lieues de mer. Pourtant une des roberges , celle que commandait le capitaine Deux, avait été assaillie par un coup de vent à la hauteur des Bermudes, et ne revint en France qu'un mois apès les deux autres. L'expédition n'avait duré que dix mois. Il était difficile d'obtenir en si peu de temps d'aussi remarquables résultats.
De Gourgues ramenait en France presque tous ceux qui l'avaient quittée avec lui. L'attaque des forts
(i) C'est l'opinion de Gaillard ( Notices et extraits )f de M. LéoiccB CouTDRE {Esquisse d'une histoire littéraire de la Gascogne pendant la lienaissance)^ de M. Sawsis, de M. H. Ribadieu (aventures des corsaires bordelais), et de M. Tamizet de Larroque, le dernier éditeur de la Re* prise delà Floride,
avait été si bien combinée , et exécutée avec tant de , bonheur, que peu de soldats étaient tombés sous le feu des Espagnols. L'auteur de la relation a conservé leurs noms : « C'étoienl(i) quelques gentis hommes de bon lieu et de bonne part, hardiz et vaillans au possible, comme Lantonie de Lymosin, Bière, Carrau, Gachie, Gascons, Pons de Xaintonge et quelques solda tz. » De Gourgues avait eu grand soin de leur rendre les honneurs funèbres, et, pendant que les cadavres des quatre cents Espagnols pourrissaient au soleil, il avait donné à ses compagnons une honorable sépulture. Lors du voyage de retour, un coup de vent avait encore enlevé une petite embarcation montée par huit hommes. Ces perles sans doute étaient cruelles, mais elles disparaissaient sous la grandeur des résultats acquis.
(i) Relation, etc.,. p. 65-66.
Sik CHAPITRE m.
De Gourgues fut accueilli en France, et surtout à la Rochelle, avec enthousiasme. La Rochelle était alors, avec Bordeaux , le port le plus actif de notre côte de l'Atlantique. Les hugnenots y étaient déjà en majorité, et, quand ils apprirent que leurs coreligionnaires avaient été vengés en Floride, ils reçurent cette nouvelle avec transport. De Gourgues séjourna quelque temps à la Rochelle. Les négociants et les armateurs lui donnaient fête sur fête. Us s'ingéniaient à lui prouver que Topinion publique s'était associée à son entreprise, et en saluait avec allégresse l'heureuse issue. Mais, comme il devait aller à Bordeaux pour y rendre compte de sa conduite à Monluc , et aussi pour jouir dans son pays des hommages qu'il avait mérités, il quitta la Rochelle, qui était devenue comme sa seconde patrie, et partit pour Bordeaux.
Le jour même de son départ dix-huit pataches espagnoles et une roberge de deux cents tonneaux entraient en rade de la Rochelle, avec l'espoir de le surprendre et de se venger sur lui del'affront public infligé au nom espagnol. Philippe II, en effet, averti par un des nombreux espions qu'il entretenait en France de l'arrivée de la flotte victorieuse et de l'accueil enthousiaste qu'elle avait reçu, avait juré de se venger.
Il s'était plaint officiellement à Charles IX de cette infraction aux traités, et avait réclamé ayec insistance une punition exemplaire. Néanmoins, comme il ne pouvait supposer que le gouvernement français aurait la lâcheté de condescendre sans résistance à l'expression de ses désirs, il avait aussi, pour mieux assurer sa vengeance, mis à prix la tête de de Gourgues : ce n'était pas une vaine menace. Le poignard d'un sicaire gorgé d'or ou le pistolet d'un fanatique avait déjà prouvé à l'Europe que le maître de l'Escurial avait l'habitude de faire exécuter ses ordres. D'ailleurs l'assassinat ou l'empoisonnement n'étaient, au seizième siècle, que des procédés politiques presque autorisés. Les rois et les grands seigneurs n'y échappaient point. Un petit gentilhomme pouvait-il espérer un sort meilleur \ Philippe II , dans son exaspération , avait encore envoyé à la Rochelle contre l'exterminateur de ses sujets une flotte véritable. Desservi auprès de son légitime souverain , désigné aux coups des assassins, directement attaqué par le plus puissant monarque de l'Europe, de Gourgues dut alors éprouver une satisfaction bien légitime. Il avait rempli son devoir, et déjà il était persécuté : rien ne manquait à sa gloire.
Avertie du départ de de Gourgues, la flotte espagnole quitta les eaux de la Rochelle, et entra dans la Gironde, qu'elle remonta jusqu'à Blaye. A ce propos l'auteur de la relation écrit avec fierté (1) que « si le ca-
(i) Relation, etc., p. 67.
316 CHAPITRE m.
pitaine en eust ëtë adverti à temps , il n'eust pour rien au monde refusé de parler à eulx ; et , selon leur deinaùde^ il leur eust fait la responce, telle qu'il y eussent eu grand occasion de s'en contenter. » Certes cette protestation est énergique : mais ce n'est peut-être qu'une héroïque gasconnade ; car jamais de Gourgues n'aurait résisté à une flotte entière. Peut-être l'auraitil essayé ! Mais il dut néanmoins s'estimer heureux de ne pas avoir eu à tenter cette redoutable épreuve , et de se trouver à Bordeaux quand la flotte espagnole le cherchait à la Rochelle et bientôt jusques à Blaye.
Bordeaux était déjà comme la capitale du sud-ouest de la France : siège d'un grand commerce, au centre d'un pays fertile, habitée par une population intelligente et patriotique , cette ville fit à de Gourgues un accueil empressé. Le gouverneur Monluc le reçut aussi avecplaisir ;car il aimait les belles actions, et nourrissait contre les ennemis une de ces haines vigoureuses, qui font les grands peuples et les grands citoyens. Il prodigua donc à de Gourgues les tém9ignages de son estime, et lui donna toute facilité pour la vente de son artillerie.
Par un heureux hasard un des descendants du héros de la Floride, M. le vicomte de Gourgues, a conservé dans les archives de son château de Lanquais une pièce relative à cette vente (i). Le aS août i568, en présence de quelques gentilshommes , Antoine de
(i) Tamizbt de hkRROQVE y Appendice à la reprise de la Floride ^ p. 71.
BËGOMPENSE NATIONALE. ' 317
Cassagnet, sous-gouverneur de Bordeaux, Jean de Monluc, d'Escars, de Monferrand, de Savignac , de Lur d'Uza , les pièces conquises à la Floride furent estimées quinze mille livres, mais elles ne trouvèrent pas d'acheteurs. Il fallut les vendre , comme du métal au rebut , à la municipalité de Bordeaux, pour la misérable somme de trois mille livres. L'acte de vente avait été passé , sur les ordres de Monluc , pai'-devantle notaire Themer, le 9 novembre 1 568 ; il existait encore aux archives de Bordeaux avant le 1 3 juin 1862, mais n'a pas été retrouvé après l'incendie du même jour. De Gourgues retirait un bien maigre profit de son expédition ; car, cette somme de trois mille livres , il devait encore la partager avec ses compagnons , et de plus faire honneur à sa signature; avant son départ, il avait engagé une partie de sa fortune pour acheter des vivres et équiper des navires. On a conservé dans les archives de Lanquais deux règlements de compte ( i ) , le premier en date du 20 juillet 1669, entre Jean Ma^idran, mandataire de notre héros, et Jeanne Eyquem, femme du capitaine François Lagùe ; le second, en date du 5 août 1569 (2), entre le même Maudran et un certain Louis de Forcade, qui aurait avancé une somme assez considérable au futur vainqueur de la Floride.
Si de Gourgues, qumd il partit pour l'Amérique ,
(1) Appendice à la reprise de la Floride, p. 72, 73.
(2) Id., p. 74-76.
318 CHAPITBE 111.
avait compté sur la fortune, il s'était bien trompé ! Non-seulement il ne rentrait pas dans ses avances , mais encore ne parvenait pas à débrouiller ses comptes, et se voyait obligé de laisser ce soin à un mandataire. Il était même obligé de faire appel à la générosité de son frère, président à la généralité de Guyenne. Au moins pouvait-il compter sur la reconnaissance de sesconcitoyensetsurTestime de son souverain : mais nous arrivons à un des épisodes les plus honteux de notre histoire. De Gourgues, en effet, allait être payé de ses services par la plus noire ingratitude. Loin d'être récompensé, comme il avait le droit de s'y attendre, il allait être obligé de se cacher pour sauver sa vie.
Bien que Philippe II eut réclamé vengeance , il ne comptait pas sur la réalisation de ses menaces auprès de Charles IX. Il savait trop bien comment il avait accueilli lui-même les protestations du roi de France, lors de l'entreprise de Menendez, et il s'attendait si peu à être écouté qu'il avait directement chargé quelques-uns de sesofficiers du soin de sa vengeance. Quelle fut sa surprise, et quelle ne dut pas être l'indignation des Français (1) qui avaient conservé quelque soin de l'honneur national , quand on apprit que de Gourgues avait été averti de ne pas se présenter à la cour! L'influence espagnole était alors si puissante au Louvre , qu'elle avait triomphé des intérêts bien ^entendus du
(i) Mbzbbay, Histoire de France, édit, 1727, p. 209.
BÊCOMPENSE NATIONALE. 319
pays. Catherine de Médicîs et Charles IX en voulaient peut-être aussi à l'humble gentilhomme qui avait osé leur donner une leçon de convenance nationale; d'ailleurs ils combinaient déjà le grand crime italien, le gigantesque guet apens de la Saint-Barthélémy, et toute guerre avec l'étranger, surtout avec l'Espagne, eût été pour eux une complication dangereuse. Ils se décidèrent donc à faire droit aux demandes de Philippe II, et annoncèrent leur résolution de livrer de Gourgues à l'ambassadeur d'Espagne, s'il osait se présenter.
Heureusement pour l'honneur du pays, Coligny pro-: testa. On ne comprendrait pas, en effet, le silence de l'amiral en pareille circonstance , à moins qu'il n'eût été froissé par une expédition conçue et exécutée sans sa participation. Mais il était trop accessible aux sentiments généreux pour ne pas applaudir, avec tous les bons Français, à la généreuse pensée de notre héros. Il parait que le roi d'Espagne insistait pour le châtiment de de Gourgues. Le cardinal de Lorraine n'avait pas rougi de se faire son avocat en plein conseil, en présentant l'attaque de la Floride comme une déclaration de guerre à l'Espagne. Ebranlés par ses arguments spécieux, et épouvantés par la menace d'une guerre prochaine , la plupart des membres du conseil allaient se déclarer contre le vengeur de la patrie outragée (i),
(i) La Jortiine de la cour, p. il\i. Duplbix, dans son Histoire de France, U III, p. Q'jl^^ le reconnaît : « Il fat si bien défendu par les principaux de la cour et singulièrement par Tadiniral, que Sa Majesté
OC n'eust esté que monsieur deChastillon, avec sa façon sévère et pleine de gravité , remonstra que si Gourgues avoit eu tant de courage que d'entreprendre luy seul ce que toute la France devoit faire , il méritoit une grande récompense et non pas une punition, et que ceux qui le condamnoient d'un acte si généreux sembloient desjà nous vouloir honteusement assuiétîr au vasselage de notre ennemy capital ; si bien que mesme le roy Charles neuvième, qui estoit courageux et'surtout esmeu en la ieunesse où il estoit; et vous ne sçauriez croire combien l'arrest qui s'en suivit ^porta de gloire et d'honneur à l'admirai, voire mesme par la bouche des ambassadeurs estrangers qui estoient à la cour. »
Quel fut cet arrêt? On l'ignore. 11 est probable néanmoins que de Gourgues reçut l'assurance de ne plus être inquiété. Mieux eût valu pousser l'affaire jusqu*au bout et braver en face le roi d'Espagne, en accordant à de Gourgues une récompense nationale , et surtout en lui fournissant les moyens de revenir en Floride. On ne l'osa pas. Coligny lui-même semble avoir invité à la patience l'audacieux capitaine. Le triple insuccès de la Floride l'avait découragé. Dégoûté de la politique qui prédominait alors, de plus en plus convaincu de la triste nécessité de trancher la question religieuse par la guerre civile, il réserva
et son conseil jugèrent qu'en vengeant ses injures particulières, il avait aussi vengé celles de la France. »
pour des temps meilleurs son action directe, et renonça momentanément à fonder une France américaine.
De Gourgues se résigna avec peine. Il était lésé dans ses intérêts matériels, et froissé dans son honneur de soldat, n s'attendait à une récompense éclatante, et il était presque réduit à s'enfuir, à se cacher ! quelle déception ! Quelle amertume ! Mais ce grand citoyen resta inaccessible à toutes les suggestions d'une juste colère. Use réfugia à Rouen, chez son ami, le président de Ma-» rigny, qui s'honora en donnant un asile à cette victime de l'injustice des cours. De Gourgues resta chez le président et chez un autre de ses amis, de Vacquieulx, toute l'année 1 670 (i). Il y composa sans doute la relation à laquelle nous avons emprunté de nombreux passages, et qu'il tern;iina' par ces patriotiques paroles (2) : « Entreprise plus royale , ny plus auguste ne pourroit Sa Maiesté faire , que de faire planter
la religion chrétienne en ces pays! La dixiesme
partie des hommes qui sont morts en la moindre de noz guerres civiles eust esté trop plus que suffisante pour y conquester l'estendue de plusieurs telsroyaulmes que cestui-cy ! Le royaulme n'en seroit de rien diminué, mais deschargé, et eulx ne changeroient de roy mais de fortune , et où maintenant^ pour leur disette, ils sont subielz inutiles, ilsdeviendroient subielz
(i) D'après Dupleix , Hist, dé France, t. III, p. 674 , de Vacquieulx n'était que l'Intendant d'Ogier de Gourgues , frère dé Dominique. (î) Relation, p. 69,
322 CBAPITBE III.
Utiles et proffitables ; envoyans par deçà de grandes richesses et choses exquises et pretieuses et par delà , au grand soulagement de tout le peuple François, et grand plaisir et contentement de Sa Maiesté, laquelle Dieu veuille maintenir et accroistre en toute grandeur et prospérité. »
Comme on le voit , de Gourgues restait Français et bon Français. Il pensait toujours aux moyens d'être utile à son pays , et , avec une profondeur de vues et une prescience de l'avenir vraiment singulières au seizième siècle, il indiquait le moyen d'enrichir la nation, tout en étendant son influence , et en portant ses frontières au delà deTOcéan. II avait même oublié les mauvais traitements dont on Tavait accablé , et se montrait tout disposé à servir de nouveau la France ; car un des manuscrits de la Reprise de la Floride se termine par ces nobles paroles : « Encore que ce n'est le premier service que le capitaine de Gourgues a fait à son prince, aussi ne sera-ce le dernier, Ifieu aidant, s'il plait à Sa Maiesté de l'employer. Que Sa Maiesté commande seulement, il s'en trouvera assez qui y courront ; et , si en cela le service du capitaine de Gourgues lui est agréable, il ne désire rien tant que là, et partout ailleurs, exécuter ses commandements. »
Au moins^ si la cour de France fut injuste envers de Gourgues, ses contemporains l'apprécièrent à sa valeur. Nous savons déjà comment il avait été accueilli dans le Midi. Les historiens du temps lui rendirent un glorieux témoignage, (c L'ambassadeur d'Espagne,
BÉGOMPENSE NATIONALE. 323
écrit d'Aiibigné (i), avoit donné ordre à sa réception, car, au lieu où il espéroit une petite ovation, il trouva qu'on ne parloit que de mort pour lui. Tel est le crédit que le rusé conseil d'Espagne se garde tousio^rs, quelque intermission qu'il y ait, dans le plus estroit conseil de la France. Ce fut donc à de Gourgues à cacher ailleurs sa gloire et sa justice mecongnue en son pays, tant estimée par les estrangers. » Le froid et consciencieux de Thou ne cache pas son mépris pour la honteuse conduite de la cour. « Rex ipsum (2), quod injussu suo expeditionem suscepis^et, tanquam quietis public8e perturbatorem facessere jusserat , potentibus tune in aula Lotharingis. . . Itaque Gurgius favori manifesto in partes Philippi propendenti cedere, et apud amicosad tempus latere consul tum duxit. »
Il s'est pourtant trouvé de nos jours un écrivain qui a eu le triste courage de blâmer la conduite de ce héros; nous citerons textuellement cette page au moins étrange, que l'auteur n'a pas osé signer (3), comme s'il avait eu conscience de son peu de patriotisme : « L'action de de Gourgues aurait dû le faire placer parmi les plus grands héros qu'ait produits la France, st elle eût pu être justifiée par les règles de
(i) D'AuBiGiié, ouv, cii,f p. 5o4.
(a) Dk Thou , ouv. cit, , p. 5 lO.
(3) Histoire de la colonie française en Canada, par X...., 3 vo!. giv in -8. Villemarie, Bibliothèque paroissiale , 1866.
32b CHAPITRE m.
la morale chrétienne; mats elle a été autant irréguUere dans .%on principe que blâmable dans sa fin. Quelque coupable qu'eût pu être Ménendez pour avoir manqué àsaparole, de Gourgues n'avait pas pour cela le droit d'entreprendre, de son chef et en cachette, une expédition à main armée. S'il était permis à chacun^ au défaut des princes, de venger de son autorité privée les outrages faits aux autres , ce serait autoriser tous les désordres et anéantir le droit public. D'ailleurs ceux que de Gourgues égorgea sans examen et sans distinction étaient- ils convaincus d'être coupables du crime qu'il voulait venger ? et s'il a immolé des innocents, d'après quels principes pourrait-on l'excuser du crime d'homicide? Dans ce massacre, lïe donne- t-il pas lui-même l'exemple de la fureur qu'il détestait chez les Espagnols? La haine qu'il leur porta toujours, depuis qu'ayant été fait par eux prisonnier de guerre, et condamné à la chaîne comme forçat malgré sa qualité de gentilhomme, entra-t-elle pour quelque chose dans le motif de son expédition? C'est ce qu'on ne saurait assurer. Mais il est certain que le désir delà vengeance personnelle aurait suflR seul pour éteindre devant Dieu la fausse gloire qu'il se serait acquise devant les hommes, si son entreprise, considérée en elle-même y pouvait être justifiée. » Comme nous sommes de ceux dont le cœur vibre encore au nom.de la patrie, nous ne nous abaisserons pas à réfuter ces sinistres assertions. Un pareil plaidoyer eût trouvé son excuse au XVP siècle et en Espagne : de nos
RÉGOltfPENSE NATIONALE. 325
jours, et en France , il n'excitera qu'un étonnement douloureux.
Il peut sembler étrange que de Gourgues ne soit pas rentré en grâce lorsque Charles IX , après la paix de Saint-Germain (1570), changea de politique, et se jeta dans les bras du parti protestant. Il avait renoué les relations de son père Henri II avec les luthériens allemands, il était l'allié d'Elisabeth, et songeait à intervenir contre l'Espagne dans les Pays-Bas, Les calvinistes , un moment déconcertés par ces avances imprévues, s'étaient ralliés. Coligny, très en faveur,, disposait des grades et des .pensions. Le roi ne jurait plus que par lui, et l'appelait son père. Les Guise s'étaient éloignés de la cour, et « les courtisans esbahis iuroient que le roi deviendroit huguenot (1). ,» Philippe II commençait à le croire et à le craindre. Déjà Coligny rassemblait une armée protestante en Normandie sous les ordres de Lanoue et de Genlis, et préparait deux flottes à la Rochelle et à Bordeaux. Déjà les pirates de ces deux villes couraient sur les vaisseaux espagnols. Tout annonçait une guerre prochaine, et l'ambassadeur écrivait à son maître : « Cela ne peut durer. Il faut que Votre Majesté rompe avec le roi de France, et que le roi extermine les rebelles et l'hérésie (2) . »
(i) DBSAULx-TiiTAirBSy Mémoires, § 24.
(9) Gapbfigub, Réforme et Ligue , t.r III, p. 3o, citant les archives de Simancas.
I^ paix de Saint-Germain ouvrait donc à de Gourgues une carrière indéfinie de gloire et d'honneurs. On avait trop besoin de ses bons et loyaux services pour les négliger. C'est à ce moment qu'un de ses amis y François de Moailles^ évéque d'Acqs, songea à lui pour un hardi coup de main. Ce diplomate ^ un des plus habiles négociateurs qui aient jamais soutenu les intérêts de notre patrie, projetait alors la conquête de l'Irlande. Il s'exprimait en ces termes (i) dans un mémoire présenté au duc d'Anjou , le futur Henri III : — Lyon 16 août 1 571. « Il y a derrière l'Angleterre
un Pérou.... C'est le royaume d'Irlande l'un des
meilleurs pais du monde et le plus catholique y l'air perpétuellement fort tempéré, plein de mines et de métaux, dont la reine d'Anglelere ne tient pas la XIIIP partie : tout le reste est tenu par infinis rois sauvages
que les Anglois n'ont iamais sceu domter Et quant
ores il n'auroit ayde des vaisseaulx et hommes d'Aur gleterre , ie veux estre dégradé de noblesse et de la dignité que Dieu me faict tenir en son Eglise , si le sieur de Strossy, et le capitaine Gourgues , avec Vil ou VIII mil arquebusiers françois, VIII ou Jmil chevaulx et six pièces d'artillerie, ne font toute la réduction de ce royaume en moins d'un an : lequel, bien réglé et mesnagé, en moins de vingt ans après sa réduction, sera de plus grand revenu que celui d'Angleterre. »
(i) Fonds Dupuy ; ms. 658, cité par Charrièbe, Négociai ions du Le^ vont, t. III, p, 171.
Il ne parait pas que les projets de Tévéque d'àcqs aient jamais reçu même un commencement d'exécution ; mais n'était-ce pas pour de Gourgues le meilleur témoignage de la confiance qu'inspiraient sa valeur et ses talents que d'être ainsi désigné à l'héritier de la couronne comme un des deux généraux seuls capables de réussir ? Aussi bien, malgré le silence de l'histoire y il est probable que le héiy)s de la Floride ne resta pas dans l'inaction. C'est du moins ce que semblerait indiquer un acte conservé dans les archives départementales de la Gironde, en (i) date du i4 mai 1672, relatif à une vente considérable de bis- <îuits faite à de Gourgues par quelques marchands de Bordeaux. Il paraîtrait aussi qu'il avait été nommé capitaine d'un navire de la marine royale, nommé le Charles (2), puisque par un autre acte, également conservé dans les archives de la Gironde, en date du 4 janvier 1674, il délègue un garde, le sieur Roubin, pour conserver et entretenir ce navire. Mais tous ces préparatifs restèrent inutiles, et, de nouveau, de Gourgues dut renoncer à ses espérances, car le crime de la Saint-Barthélémy anéantit les projets des vrais amis de la France, et ruina pour longtemps la politique nationale.
Mieux inspirée que le roi de France, une princesse étrangère voulut alors s'attacher un homme tel que
(i) Tamizey db Larboqub , ouv, cii,f p, 76-78. (2)Id.,p. 78, 79.
328 CHAPITRE m.
de Gourgues. La reine d'Angleterre, Elisabeth, cherchait à fonder un empire anglais en Amérique, et elle détestait de tout cœur les Espagnols. Or de Gourgues s'était illustré au nouveau monde, et il portait aux Espagnols une haine vraiment inexpiable. Elisabeth le pria de se rendre en Angleterre, et lui promit un traitement digne de son mérite. De Gourgues n'avait plus de protecteurs depuis l'assassinat de G)ligny (1672), et la mort de Monluc(i577), et il était trop bon Français pour plaire à la cour corrompue du dernier Valois. Bien qu'il eût préféré consacrer à son pays les restes d'une ardeur qu'avaient émoussée les déceptions, il voulut encore le servir indirectement , en poursuivant l'Espagne sous le pavillon. anglais. Il accepta donc les propositions de la reine, et se rendit en Angleterre.
Elisabeth préparait alors une grande expédition contre l'Espagne. Il s'agissait d'enlever le Portugal à Philippe II, qui venait de le conquérir, et de le restituer à son possesseur légitime, Antonio de Crato. Une première expédition avait été organisée par la France, mais elle fut malheureuse. La flotte avait été dispersée. Deux mille hommes avaient péri dans le combat, et deux cent quatre-vingts prisonniers avaient été pendus comme pirates. De Gourgues fut chargé d'organiser une nouvelle expédition. C'était pour lui l'occasion de renouveler ses exploits de Floride. Il mit la plus grande activité à ses préparatifs de départ. Mais l'impatience le gagnait, la fièvre le brûlait. Il
tomba malade à Tours, et y mourut (i583) (i).
Colîgny Tavait déjà précédé dans la tombe. Avec ces deux grands citoyens disparaissait tout espoir de fonder en Floride une France américaine.
Il nous faut en effet franchir un siècle, avant de trouver non pas un nouvel essai de colonisation, mais un projet de colonisation en Floride. L'auteur de ce projet était Ogeron de la Boire (2), le véritable fondateur de notre belle colonie de Saint-Domingue. Charlevoix en fait un grand éloge : « Jamais, ditil, on ne vit plus honnête homme , une âme plus noble et plus désintéressée, un meilleur citoyen — Il fut le père plutôt que le gouverneur des peuples confiés à ses soins, et il ne lui aurait rien manqué, s'il eût été aussi heureux dans ses entreprises qu'il méritait de l'être (3). » D'Ogeron était fixé depuis longtemps dans les Antilles*. Il en connaissait les ressources. Il savait que la France pouvait, dans ces parages, fonder un bel empire colonial. Mais il croyait que le
(i) Certains écrivains se sont trompés sur la date de sa mort. Weiss ( Biographie universelle, art. de Goorgues ) , Haag ( France protestante, art. de Gourgues), donnent iSqS au lieu de i583. Mais l'expédition en faveur d'Antonio de Grato est réellement de i583 et non de iSqS. De plus les contemporains, Lescarbot, et surtout La Popellinière^ indiquent la date de i583. Ce dernier écrivit son ouvrage en i585. Il n'a donc pu devancer l'avenir, puisqu'il parle de la mort de son ami « qui mourut au grand regret de ceux qui le oonnoissoient, » p. 4^*
(a) Et non <de la Bouère, comme on l'écrit d'habitude • Cf. Revue d? Anjou, avril 1870.
(3) Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue ^ t. II, p. 58.
sort de ces colonies serait précaire, tant que la France n'aurait pas sur le continent américain fondé quelque établissement moins exposé que les Antilles à quelque attaque imprévue. Dès i656 il avait organisé une expédition 9 pour coloniser Ouatiningo dans l'Amérique méridionale, mais il dut renoncer à ce projet. Alors il tourna ses vues vers l'Amérique septentrionale, et songea à cette belle péninsule Floridienne, qui lui rappelait des souvenirs tristement glorieux. En 1669 il adressa donc à Colbert , tout-puissant et très-intelligent protecteur des intérêts français d'outre-mer, un long mémoire , où il était dit en substance (i) : ce II n'y a que deux cents lieues delaTortue à ce conjtinent. Les vents sont toujours bons pour y aller et pour en revenir, et rien n'est plus facile que de se rendre maître de tout le commerce des Espagnols, en établissant un poste qui domine le canal de Bahama. D'ailleurs la cherté des denrées, qui est toujours fort grande à Saint-Domingue, occasionne la désertion d'un grand nombre de flibustiers , qui se retirent à la Jamaïque, où elles sont à bon marché, et la Floride peutfournir toutes celles qu'on peut trouver en quelque lieu des Indes que ce soit. De plus, en cas de disgrâce , on aurait un refuge assuré et prochain, et l'on ne serait plus en danger de voir les Anglais profiter des débris de nos colonies. Il n'y aurait même rien de plus capable de rassurer les Fran-
(i) Charlbi^oix, Histoire de Saint Dondngue,^ p. 84.
BÉGOMPËNSE NATIONALE. 331
çais de toutes les Antilles qu'un pareil établissement, qu'ils souhaitent tous avefc ardeur, ne fût-ce que pour mettre une digue à la puissance anglaise, qui devient excessive dans ces. quartiers-là. »
Ce mémoire fut sans doute présenté à G)lbert, mais le ministre ne semble pas s'en être occupé sérieusement. Il préludait alors par la guerre des tarifs à la grande guerre de Hollande, et tout ce qui le dé^ tournait de cette grave préoccupation élait^ par lui considéré comme nul et non avenu. On sait comment cette guerre se prolongea jusqu'en 1678, et comment Colbert ne put empêcher son souverain de s'engager dans une série d'aventures qui eurent pour la France une si triste issue. Le projet d'Ogeron resta donc enfoui, sans doute avec beaucoup d'autres, dans les cartons du ministère, d'autant plus que son auteur, fort occupé lui-même à se défendre contre les Espagnols et les Hollandais, et à lancer de tous côtés ses corsaires (i), les fameux flibustiers, l'oublia peut-être, et, dans tous les cas, ne renouvela plus sa demande.
La Floride resta donc aux Espagnols. Mais cette contrée devait une fois encore, au siècle suivant, être fatale à la France. Pendant la guerre de sept ans, en vertu du pacte de famille, signé entre tous les princes de la maison de Bourbon , l'Espagne avait joint ses
(i) On sait pourtant qu'il vint à Paris en 167$, mais qu'il y mourut le 16 mars sans avoir pu seulement obtenir une audience de Colbert. Cf. P. CuâxBiiT, Lettres de Colbert, t. III , p/6oi.
332 CHAPITRE m.
flottes à celles de la France contre Y Angleterre ( 1 76 1 ) • Elle fut punie de sa tardive intervention par la perte de plusieurs de ses colonies , et entre autres de la Floride , qu'elle céda à l'Angleterre par le traité de 1763. Louis XV crut alors de sa dignité de donner à son malheureux allié une compensation territoriale, et il lui céda la magnifique et fertile Louisiane comme indemnité pour la Floride perdue. C'était peutêtre agii: en parent dévoué, mais assurément en souverain inintelligent. Nous renoncions ainsi au dernier débris du magnifique empire fondé par nos pères en Amérique !
En résumé, ce ne furent ni les hommes intelligents et braves qui firent défaut, ni les actes de dévouement et d'héroïsme qui manquèrent en Floride. Si nous avons perdu cette colonie qui pouvait devenir un em pire, si nous avons renoncé à ces établissements qui eussent été pour notre patrie une source inépuisable de richesses, il faut Tattribuer aux causes que nous avons signalées dans le cours de cette hisioire : manque de direction et de persévérance, imprévoyance inouïe, préjugés économiques qui détournèrent des travaux agricoles, et aussi haine patiente et réfléchie de l'Espagne. La ruine des colonies françaises de Floride fut un malheur national , dont nos historiens n'ont peut-être pas saisi toute la portée. Si le gouvernement avait écouté les patriotiques conseils de Coligny, et dirigé sur ce continent vierge encore l'exubérance de force etl'activifé brutale qui débordaient en France,
une France américaine se seraitélevée, commepar enchantementy sur l'autre rive de l'Atlantique; S'il eût assuré la liberté de conscience aux émigrants^ nous n'aurions pas à enregistrer dans nos annales la sinistre série des guerres religieuses : l'Amérique du Nord, au lieu d'appartenir pendant deux siècles à l'Angleterre, et d'être, à l'heure actuelle , peuplée par des Anglo- Saxons, nous aurait appartenu, nous appartiendrait peut-être encore, et la majorité des habitants des États-Unis seraient d'orignie française. Telles furent les déplorables conséquences de l'abandon des projets de Coligny : un demi-siècle de guerres civiles, l'abaissement et l'humiliation de la patrie, et la substitution de la puissance anglaise à la puissance française dans l'Amérique du Nord,
Au moins nous sera-t-il permis d'exprimer nos regrets, d'espérer que nos lecteurs les partageront , et d'envoyer au delà de l'Océan un souvenir mélancolique à cette Floride qui nous fut, à plusieurs reprises, si fatale , mais où s'illustrèrent quelques-uns de nos compatriotes, que nous nous estimerions heureux d'avoir contribué à remettre en lumière.