SUCCES DES MENDIANTS
Cependant Innocent IV ne supprimait en réalité aucun des privilèges importants conférés aux Frères. Ils gardaient leurs exemptions, leur droit de prêcher, de confesser, de donner la sépulture aux fidèles, mais pour déraciner et prévenir des abus qui n'étaient que trop réels, et aussi pour mettre d'accord, suivant son expression, le droit ancien avec le droit nouveau, il restreignait ces privilèges. C'en était assez pour jeter l'alarme dans le camp des réguliers et pour remplir de joie les Maîtres de Paris et le clergé séculier. Ces derniers saluèrent dans la bulle du 2 1 novembre 1264 une victoire longtemps désirée.
L'alarme des uns et la joie* des autres furent de courte durée.
Succès des Mendiaitts. — Innocent IV mourut le 7 décembre. Quinze jours après il eut pour successeur le Cardinal protecteur -des Franciscains, Raynald de Segni, qui prit le nom d'Alexandre IV. Le nouveau Pontife voulut continuer d'assumer jusqu'à sa mort la charge de Protecteur. Le lendemain de son élection, il s'empressa d'en informer l'Ordre entier pour se recommander à ses prières et l'assurer de sa paternelle bienveillance. Il tint' parole sans tarder, car le même jour, il suspend l'exécution du dernier décret d'Innocent IV, qu'il déclare de nulle valeur {Nec insolitum, 22 décembre 1 264) -1. Quel-^ ques mois après, la bulle Quasi lignum vitœ du 14 avril 1255 met fin à la question toujours pendante des deux chaires réclamées par les Prêcheurs à l'Université de Paris, ordonne aux Maîtres séculiers de rendre aux religieux leurs fonctions universitaires et annule ou modifie les règlements dirigés contre eux. Dès ce moment la lutte engagée par les Maîtres séculiers pour arriver à la suppression des ch'aires attribuées aux Mendiants est
27 Bull, fr., t. II, p. 1-4,
virtuellement terminée 28. La défaite de l'Université sur ce point particulier qui l'avait engagée dans le conflit, était complète. Elle trouva du moins une demi satisfaction dans la condamnation de V Introduction à VEvangile éternel.
Innocent IV était mort trop tôt pour ordonner l'examen de. cet ouvrage. Alexandre IV, bien qu'il eût suspendu l'effet des bulles de son prédécesseur qui restreignaient lés libertés des Mendiants, ne voulut pas pour cela laisser en circulation un ouvrage suspect d'hérésie, eût-il pour auteur un Franciscain. Trois cardinaux : Eudes de Ghâteauroux, évêque de Frascati, ancien chancelier de l'Université de Paris et tout dévoué aux Mendiants, Etienne, évêque de Palestrina, et Hugues de Saint-Cher, Dominicain, réunis à Anagni, discutèrent le livre incriminé de Frère Gérard. Florent, évêque d'Acre, l'attaqua et en mit à nu toutes les erreurs. La commission cardinalice condensa son jugement dans un rapport qui est connu sous le nom de Protocole d' Anagni, et qui servit de base à la censure promulguée par Alexandre IV, le 28 octobre l'iSS 29.
28 Chartularium, N" 247; Bull, fr., t. II, p. 32-36. — Cependant les Maîtres ne se soumirent qu'après de longues résistances, et contraints par l'énergique fermeté du Souverain Pontife. Ce n'est que le 23 octobre 1257, que saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, qui avaient fini leurs études théologiques et reçu la licence au début des troubles, furent agréés comme Maîtres régents. Cf. Mortier, op. cit., p. 435-476.
29 Bulle Libellum quemdam adressée à l'évêque de Paris. Cf. Eubel, Epitome, p. 263; Chartularium, I, N° 257. Il est à remarquer que le Pape ne condamne pas les oeuvres de Joachim, mais seulement Vlntroductorius et certaines cédules dénonçant méchamment des erreurs qui ne se trouvaient pas dans ce livre condamné. Le 4 novembre suivant, Alexandre IV renouvelle à l'évêque de Paris la même lettre Libellum quemdam, mais en ajoutant, soucieux de ménager la réputation des Mineurs, les plus vives recommandations de procéder dans l'exécution de ses ordres avec tant de prudence : sic prudenter, sic caute, sic provide, qu'il n'en résulte aucun dommage, aucun déshonneur pour les Frères, et qu'aucun de leurs ennemis ne puisse se prévaloir de cette condamnation pour les calomnier (Chartularium, N° 258), Indécis sur la manière de procéder, l'évêque de Paris avait cru bon de surseoir à l'exécution du
LUTTE POUR l'idéal FRANCISCAIN 215
Restait le grand débat entre le clergé séculier dont l'Université se faisait l'avocat passionné, et les Mendiants.
Alexandre IV, bien qu'il ne pensât pas que les abus reprochés aux Frères fussent suffisants pour justifier la diminution de leurs libertés, ne l'avait pas tranché dans la bulle Nec insolitum, mais il avait annoncé qu'il allait le soumettre à une étude approfondie et apporter une solution capable de ramener la paix.
Ainsi tout espoir de revanche n'était pas perdu pour les séculiers. C'est alors que commença une guerre à coups de plume, dont l'enjeu n'était plus seulement les chaires des Mendiants à l'Université, ni même l'abolition de leurs privilèges.