Jean de Parme Ministre général
Son caractère. — Jean de Parme ^2 était, comme Grescence de Jési, l'élu de la majorité. Il avait étudié à Paris, puis enseigné à Bologne et Naples. Il appartenait à cette lignée d'esprits nobles et grands qui considèrent l'intérêt général avant l'intérêt particulier, qui recherchent ce qui unit et non ce qui divise.
Fervent admirateur de l'idéal de saint François, il professe qu'il est compatible avec l'idéal des savants et veut que l'on cultive l'un et l'autre. Il admet la transformation qui s'est opérée dans l'Ordre : « l'édifice de l'Ordre, dit-il, repose sur deux murailles, la science et la vertu », mais il proteste contre la hauteur exagérée donnée à la première 33, Homrne de science, il n'en reste pas moins plein de bonhomie, de simplicité, et très attaché au culte de la pauvreté et de l'humilité. Le gardien du couvent de Ferrare, rapporte Salimbene, lui donnait toujours les mêmes Frères pour l'accompagner, ceux qu'il estimait les plus dignes et les plus distingués. Cette acception de personnes déplut à Jean de Parme : « Est-ce que l'Ecriture (Sap.
Le Chapitre général eut lieu réellement le 13 juillet et non au mois, d'août comme l'écrivit Salimbene, car Jean de Parme signait à Lyon le 18 juillet l'accord avec le chapitre de Sainte-Gudule (Cf. Atchiv, /r. hist. t. Vn, 1914, p. 250, n. I.). — Peu après sa démission, Crescence fut élu évêque d'Assise et confirmé par le cardinal légat, Guillaume Fieschi. Mais Innocent IV avait disposé de ce siège en faveur de son chapelain le Frère Mineur Nicolas de Calvi ou de Carbio. Crescence de Jesi dut se retirer et demeurer dans son humilité, suivant l'expression de Bernard de Besse. En 1252 cependant, il reçut l'évêché de sa ville natale. Il le gouverna jusqu'à sa mort en 1262 (Cf. Sabatier, op. cit. p. 121-123).
^2 Cf. EccLESTON, p. 91 s.; Catalogus XV Min. gen., dans Anal, fr., t. m, p. 697-699; Pellegrino de Bologne, dans Eccleston, Appendice II, p. 143 s.; Salimbene, p. 294-313; Angelo Clareno, Hist. VII trib., dans Arch. f. litt. u. kirchg. t. II, p. 262-271.
33 Eccleston, p. 92.
VI, 8) ne dit pas que Dieu est le créateur des grands et des petits, et ne prend-il pas soin également des uns et des autres?... Allez donc et appelez-moi les plus humbles; tous sont capables de tenir compagnie au Ministre géné^rai. » Salimbene rapporte encore qu'il ne dédaignait pas d'éplucher les légumes ou de laver la vaisselle avec les autres Frères, et qu'il s'astreignait à copier des livres, voulant ' ainsi donner l'exemple du travail •'54. L'exemple est, avec la fermeté et la douceur, son grand moyen de gouvernement : « Jules César, répétait-il, ne disait pas : Allez et travaillez, mais : Allons et travaillons. »
Son action. — Le but qu'il s'était proposé en prenant le gouvernement de TOrdre semble avoir été de faire revivre la ferveur primitive et les anciennes traditions. Quand on lui demanda au Chapitre de Metz (1254) 35 de rédiger de nouvelles Constitutions, il répondit : « Inutile de multiplier les Constitutions ; contentons-nous de bien garder celles que nous avons. » 11 n'en prit pas moins au sujet des Chapitres généraux une disposition nouvelle, statuant qu'à l'avenir ils se tiendraient alternativement en deçà et au delà des monts 36. Très sage mesure que nécessitait l'expansion de l'Ordre, et qui pouvait servir très utilement à la fusion des esprits, en donnant aux Frères des Provinces italiennes l'occasion de connaître directement des conditions de vie, des mœurs différentes de celles qu'ils connaissaient jusque là. Il estimait que les déclarations pontificales de la Règle ne réussissaient à en éclairer les points obscurs qu'au prix de trop fortes mitigations. A son avis il n'y avait
34 Salimbene, p. 306-309. ^
35 Salimbene, p. 300 s. — Poun la date de ce chapitre, voir Archiv. fr. hist., t. IV (1911), p. 425-430, qui tranche la question de la date de ce "Chapitre de Metz inexactement fixée à 1249 depuis le XVI^ siècle, mise -en discussion depuis la publication de Thomas d'Eccleston par G. Little
(cf. p. 52, n. a et 126, n. b; Etudes fr. t. XXIII, 1910, p. 94-99).
36 ECCLESTON, p. 92.
ACTIVITÉ DE JEAN DE PARME 24 ï
pas de meilleure interprétation de la Règle franciscaine que le Testament même de saint François. Ange de Glareno, qui nous transmet ce trait de la physionomie de Jean de Parme, est ici digne de foi. Salimbene nous apprend, en effet, que Jean de Parme refusait de se servir du privilège qui autorise le Ministre général à faire examiner les prédicateurs par des délégués ; il s'acquittait luimême de ce devoir, conformément à la Règle 3?. Les privilèges en général lui inspiraient la riiême défiance et la même aversion que les déclarations de la Règle. Son intervention dans le litige des Mendiants avec l'Université de Paris, ses accords avec plusieurs églises séculières, nous sont un indice de son grand caractère, à la fois juste, ferme et conciliant qui comptait, il le disait du reste ouvertement, sur la vie exemplaire et sur les mérites des Frères beaucoup plus que sur les privilèges apostoliques pour les proléger contre l'animosité des prélats et des princes 38. Ses exemples d'austérité, de bonté, d'humilité, de renoncement, ses paroles remplies de douceur pour les faibles et les infirmes, de joie, d'encouragement pour les bons, et de force pour les coupables, renouvelaient aux yeux de tous les religieux le souvenir de saint François. Jean de Parme, l'élu de la majorité, était donc aussi l'homme des plus fidèles zélateurs de la Règle. Frère Egide en apprenant sa nomination se serait écrié : « Tu es venu, tant mieux, mais tu es venu bien tard « ^9.
Et pourtant c'est une chose étrange qu'un si grand nombre de privilèges 4° aient été accordés sous son gouverne-
37 Salimbene, p. 221 s.
38 ECCLESTON, p. 92.
39 Bene et opportune venisti, sed venisti tarde (Arch. f. litt. -^u. Kirch. t. II, p. 263).
*o Par exemple : les concessions d'indulgences aux visiteurs des églises franciscaines, la sépulture des fidèles dans les cimetières des Frères, le titre de conventuelles donné à leurs églises, etc.
ment. Rien de plus facilement explicable. Pour atteindre son but qui était de faire revivre la ferveur primitive, de dissiper les malentendus et les divergences de vue, de cimenter l'unité des esprits dans la réalisation aussi exacte que possible de l'idéal de saint François, Jean de Parme, immédiatement après son élection, entreprit la visite des Provinces. Né en 1208, il était encore dans toute la force: de l'âge, et pouvait s'acquitter, non toutefois sans fatigues,, de -cette obligation si grave 41 . On le trouve rarement, auprès de la cour romaine. Mais à sa place le Procureur agissait de sa propre initiative et sollicitait les privilègesqu'il lui semblait bon d'obtenir. Le bref Quanto studiosiuSj du 19 août 1247, qui donne aux Frères le pouvoir de choisir eux-mêmes leurs syndics, accordé quelquesjours après l'élection de Jean de Parme, avait dû être demandé auparavant ou à son insu. Souvent le Saint- Siège imposait des faveurs qu'il jugeait utiles aux progrès des Mineurs^ et que ceux-ci ne songeaient pas à implorer. D'autres fois ces privilèges étaient la conséquence de la. sollicitude des papes pour les deux Ordres de saint Dominique et de saint François qu'ils voulaient favoriser éga-
^1 Dès le printemps de 1248, Jean de Parme visitait la Province d'Angleterre où le roi Henri HI le reçut avec de grands honneurs (Eccleston, p. 91; Salimbene, p. 305); à la Pentecôte de cette même année il présidait le Chapitre provincial de France à Sens où il se rencontra avec le roi saint Louis qui partait pour la Terre Sainte (Ibid., p. 221) ; de là Jean de Parme visita la Province de Bourgogne et celle de Provence (septembre 1248), d'où il se rendit en Espagne (Ibid., p. 295). Innocent IV l'appela au commencement de 1249 (ibid., p. 321) pour l'envoyer en mission auprès de Vatace, empereur grec de Nicée. Jean se mit en route vers le mois d'avril (sur le résultat de son ambassade voir plus bas, App. III, 3), et il était de retour à Lyon à l'automne' de 1250, il se trouvait en effet à Raguse en 1250 (cf. Biblioteca, t. II, p. 367). L'année suivante, il réunit le Chapitre général à Gênes pour la Pentecôte; il reprit ensuite la visite des Provinces. A la fin de 1253, ou au commencement de 1254 (voir plus haut, p. 208), il réconciliait les Mineurs avec l'Université de Paris. — Sur ses douze compagnons de voyage, cf. Salimbene^ P- 307. 550-553-