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HOSTILITES CONTRE LES MENDIANTS

En Allemagne on trouve la même opposition dans les conciles de Mayence (1261), de Salzbourg (1274), de. Munster (1279)9. En Italie certains évêques dans le duché de Spolète, le Patrimoine de saint Pierre, la Marche de Trévise et en Romagne, s'autorisant de la bulle d'Innocent IV qui avait restreint les privilèges des religieux, leur interdisent de prêcher, sous peine d'excommunication pour les prédicateurs et pour les auditeurs, de recevoir les fidèles dans leurs églises et aux fidèles de se confesser à eux. On allait même dans certains endroits jusqu'à refuser les derniers sacrements à ceux qui élisaient leur sépulture chez les Frères Mineurs 1°.

Le synode de Ravenne (1261) est un épisode caractéristique de cet état d'esprit. L'Archevêque, se conformant aux ordres d'Alexandre IV, l'avait convoqué pour obtenir les subsides nécessaires à une expédition contre les Tartares dont une nouvelle invasion était redoutée. Les clercs, au lieu de délibérer sur les meilleurs moyens de lever ces subsides, attaquèrent les Prêcheurs et les Mineurs. Ils leur reprochèrent d'abord de ne pas engager les fidèles à acquitter les dîmes, puis de prêcher, de confesser et d'ensevelir leurs paroissiens dans leurs églises. Pour ces quatre raisons ils refusèrent l'aide précuniaire demandée.

et statuantes de illis qui propriis dimissis ecclesiis predictis diebus accèdent cum ipsis diebus precipue a proprio capellano vultus sit sui pecoris agnoscendum. » Bibl. Nat., Paris. Ms. lat., 1590, f. iiv.

9 K. EuBEL, Geschichte der oherdeutschen (Strassbufger) Minoriten- Provinz, Wurzbourg, 1886, p. 249, n. 201.

10 Bull, fr., t. II, p. 73 s., 96, 145, 161, 174, 195, 393; Archiv. fr. hist., .t. II (1909), p. 519. — Les sépultures étaient toujours une source de litiges. En 1270, l'archevêque d'Esztergom (Gran) fit exhumer le corps de Bêla IV, roi de Hongrie, enterré chez les Frères Mineurs, dont il avait •fait bâtir le couvent, et voulut l'enterrer dans sa cathédrale (An. fr., t. II, p. 82; Raynaldi, Annales, ad 1270, n. 29). — Voir aussi l'intervention du roi d'Aragon au sujet d'un mort que le clergé de Teruel disputait aux Frères Mineurs (1275) (Estud. franc, t. II, p. 730). Ces querelles ne sont rien auprès des violences qui eurent lieu à Apt (1266), à Catane ;(i274) et à Ferentino (1278) (Bull, fr., t. III, p. 105, 214, 241).

Salimbene, qui nous raconte ce fait, reproduit ensuite une longue conversation qu'il eut à la vSuite de ce concile avec trois archiprêtres de ses amis. Il y réfuta vivement le& quatre griefs contre les Frères : « Nous ne sommes pas chargés, dit-il en substance, de prêcher vos dîmes. Pourquoi ne nous demanderiez-vous pas de cultiver vos terres et de ramasser vos moissons ? — Quant aux sépultures, n'est-il pas permis à chacun d'en choisir le lieu ? » Pour la confession et la prédication, il s'appuie sur les privilèges concédés à l'Ordre par les papes et sur l'autorité de Frère Bonaventure. Il insiste aussi avec trop de complaisance sur l'insuffisance et l'indignité d'un grand nombre de pi'êtres. « Les prêtres et les clercs de ce temps, ajoute-t-il, refusent aux Frères Prêcheurs et aux Frères Mineurs le droit de vivre ; c'est une grande cruauté, car ils sont plus utiles à l'Eglise de Dieu que ces prêtres prébendes qui négligent l'œuvre pour laquelle ils ont reçu leurs prébendes. Ils ne veulent pas que nous vivions des aumônes que nous acquérons au prix de tant de fatigues et d'affronts. Et pourtant il y en a beaucoup chez les Prêcheurs et les Mineurs qui auraient comme eux, s'ils vivaient dans le siècle, de riches bénéfices, et plus encore, car ils furent comme eux nobles, riches, puissants, lettrés et sages, et comme eux ils seraient prêtres et archiprêtres, évêques et archevêques, et sans doute patriarches, cardinaux et papes, tout comme eux. Ils devraient donc reconnaître que nous avons renoncé à tout cela, que nous allons mendiant et vivant au jour le jour, et que néanmoins c'est leur travail que nous faisons alors qu'ils vivent non des richesses de leurs parents, ni du travail de leurs mains, mais du patrimoine de Jésus-Christ et dé la sueur des pauvres. Et c'est pour eux, ajoute-t-il, que je prêcherais les dîmes et que je cesserais de dire la messe conventuelle afin qu'ils puis-

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sent recevoir des offrandes qu'ils dépensent si bien ! . . .. Jamais ! » "

Salimbene ne péchait pas par excès d'humilité. Sa défense est mordante ; elle ne manque ni de sel ni d'àpropos. Elle nous montre aussi de quelles vives polé^ miques les actes d'hostilité contre les Prêcheurs et le& Mineurs étaient accompagnés.

Attaques contre l'idéal franciscain. — La condamnation par le Pape de Maître Guillaume de Saint-Amour (23 octobre 1255) et son bannissement par ordre du roi de France n'avaient pas mis fin aux discussions. A la guerre qui se défoula sur le champ de bataille de l'Université de Paris '2 prirent part, du côté des Maîtres séculiers, Guillaume de Saint- Amour, Gérard d'Abbeville, Nico-

ïi Salimbene, p. 402-21, 425. — A noter que dans un autre endroit (P- 435 )i Salimbene reconnaît que les religieux ne doivent pas juger témérairement les excès des prélats.

12 Les écoles n'étaient pas le seul théâtre de cette guerre; la rue, la place publique retentissaient aussi des huées et des cris proférés contre les Mendiants, des pamphlets et les chansons qui jetaient sur eux le ridicule et ameutaient la foule. Lai bulle Ex alto du 26 juin 1259 ordonne, en effet, à l'évêque de Paris de faire brûler des chansons en langue vulgaire et certains pamphlets dirigés contre les Frères : « Libelles famosos in infamiam et detractionem eorumdem fratrum ab eorum aemu-« lis in litterali et vulgari sermone necnon rhytmis et cantilenis indecentibus de novo, ut dicebatur editos... facias publiée coram omnibus igné cremari. » Il n'est pas douteux que les satires du jongleur Rutebeuf, un poëte à gages comme presque tous les jongleurs, sont ici visées. Citons en particulier le Diz des Règles, le Diz de Guillaume de Saint-Amour, le Diz de V Université de Paris, La bataillé des vices et des vertus, le Diz des Jacobins, le Diz des Cordeliers, toutes pièces légères et agressives où le poète se fait l'écho des haines et traduit en langue vulgaire les invectives que Maître Guillaume débitait en latin. (Cf. P. Paris, Rutebeuf^" dans Hist litt. de la France, t. XX, p. 719-783 et Denkinger, Die Bettelorden in der franzôsischen didaktischen Literatur des 13 Jarhunderts, insbesondere bei Rutebeuf und in Roman de la Rose, dans Franz. Stud., t, II, p. 63-109.) Les œuvres de Rutebeuf ont été publiées par Ach. Jubinal, Paris, 1839, 2 vol. et par A. Kressner, Rutebeufs Gedichte, nach den Handschriften der Pariser Nationalbibliotek, Wolfenbûttel, 1885.

las de Lisieux et quelques autres moins connus. Du côté des Dominicains saint Thomas d'Aquin fut le ^eul défenseur des Mendiants. Saint Bonaventure en fut le premier et le principal, puis Thomas d'York et Jean -de Pecham, du côté des Franciscains, beaucoup plus inté- .ressés que les fils de saint Dominique dans cette joute où la notion de pauvreté évangélique occupait une si grande place

13 Voici, autant que l'on peut s'en rendre compte en l'absence de toute donnée chronologique précise et sûre, comment se déroulèrent les poléjniques. Un Frère Mineur, probablement Thomas d'York, publia contre Guillaume de Saint-Amour qui, malgré sa condamnation, continuait d'avoir de chauds partisans, le traité Manus quae contra Omnipotentem tenditur {cf. Pelster, Archiv. fr. hist., t. XV, 1922, p. 13-22). Aussitôt Guillaume de Saint-Amour (lui ou l'un de ses disciples) reprit la plume et refit son Traita des périls sous une autre forme, en lui donnant pour titre Collectiones catholicae canonicae scripturae ad defensionem ecclesiasticae hierarchiae et ad instructionem et praeparationem simplicium fidelium Christi -contra pericula. Maître Gérard d'Abbeville entre dans le combat avec son Contra adversarium perfectionis christianae, qu'il résume ensuite en un catalogue de iio erreurs sous ce titre : Exceptiones contra lïbrutn supra- -scriptum qui incipit : Manus quae. — Gérard d'Abbeville reçut une triple riposte dans le De perfectione vitae spiritualis, de S. Thomas d'Aquin, dans VApologifiù^ pauperum, de S. Bonaventure et dans le Tractatus pauperis de Jean Pecham, qui répond également aux Collectiones catholicae de Guillaume. Pour sa défense, Gérard d'Abbeville écrivit un Liber apologeticus. Guillaume fit une seconde fois son premier ouvrage avec le titre : De Antichristo et ministri ejus, et Nicolas de Lisieux publia un Liber de perfectione et excellentia status clericorum. Saint Thomas d'Aquin répondit par le Contra retrahentes a religionis ingressu,. Jean Pecham par la question : Utrum perfectio evangelica consistât in renuntiando vel carendo ■divitiis ? — Nicolas de Lisieux écrivit ensuite le De ordine praeceptorum ad consilia, et deux autres questions, l'une contre saint Thomas d'Aquin 'et l'autre contre J. Pecham, qui répliqua par le De pueris oblatis. Enfin le Docteur angélique traita pour la dernière fois ces controverses dans les questions 183-189 de la Secunda Secundae (1272-1273).

Pour l'histoire de ces controverses, voir : Denifle et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. I, passim; Histoire littéraire de la France, t. XIX, p. 197-214, t. XXI, p. 468-499;' M. Bierbaum, Bettelorden und WeltgeistUchkeit an der Universitât Paris. Texte und Untersuchungen, Munster i. W., 1920, p. 241-272; Liv. Oliger, O. M., Die theologische -quaestion des J. Pecham Uber die volkommene Armut, dans Fr. St., t. IV, (1917), p. 131-176; A. Van den Wyngaert, O. F. M., Querelle du clergé séculier et des Ordres Mendiants à l'Université de Paris au XI H^ siècle,

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Dès l'apparition du Traité des périls, le jeune Docteur séraphique comprit qu'il y avait au fond de la querelle contre le genre de vie et contre l'activité des Ordres mendiants une question — Guillaume de Saint-Amour l'avait seulement effleurée — beaucoup plus sérieuse et plus importante cependant qu'une rivalité, la question de la nature même de la perfection chrétienne et de l'imitation

dans la France Franciscaine, t. V (1922), p. 257-281, 369-396; t. VI, (1923), p. 47-70. Le traité Manus quae a été édité par M. Bierbauin* (op. cit., p. 37-168), qui l'attribue au F. M. Bertrand de Bayonne (op. cit., p. 272-342), tandis que le P. Pelster,- S. J., l'attribue au F. M. Thomas d'York, lac. cit. Cette attribution a été rendue certaine par le P. Ephrem Longpré, O. M. (Thomas d'York, la première Somme métaphysique du XIII^ siècle, dans Archiv, fr. hist., t. XIX, 1926, p. 881-886), qui pense aussi (p. 880 s.), mais la chose est moins sûre, que ledit Traité Manus quae a été écrit avant la condamnation de Guillaume de Saint-Amour. Dans l'ouvrage de M. Bierbaum, on trouve aussi les Exceptiones et un sermon de Gérard d'Abbeville, ainsi que le Liber de ordine Praeceptorum ad consilia de Nicolas de Lisieux. A. G. Little a publié d'importants fragments du Tractatus pauperis de J. Pecham, ■dans le vol. II de la British Society of franciscan Studies, 1910. Le P. Van den Wyngaert, dans le t. VI de la France franc, p. 65- 69, a donné le prologue du Liber apologeticus de Gérard d'Abbeville. Le P. L. Oliger a publié aussi de J. Pecham le De pueris oblatis (Archiv. fr. hist., t. VIII, 1915, p. 414-439). Outre le Quaestio disputata de paupertatis écrite dès 1255-1256 contre Guillaume de Saint-Amour (S. Bonav., Op. omn., t. V, p. 124-166) et VApologia pauperum, vers 1269 (op. cit., t. VIII, p. 233-330), les ouvrages d'apologétique franciscaine composés 1 par saint Bonaventure sont : Quare F. M. praedicent et confessiones audiant (ibid., p. 375-385); VEpistola de sandalis apostolorum (ibid., p. 386-390). Tous ces- écrits ont pour but spécial de défendre l'idéal franciscain, la vie et les droits de l'Ordre. On y trouve aussi sur les changements survenus depuis la fondation des explications qui font plus particulièrement l'objet des traités suivants ; 1° Epistola de tribus quaestionibus ad Magistrum innominatum; il n'est pas impossible que cette lettre ait été écrite vers 1269 au moment d'une controverse avec les Frères Prêcheurs d'Oxford (cf. l'épilogue, ibid., p. 336, n. 6 et A. G, Little, The Grey .friars in Oxford, appendix G, p. 320-335); 2° VExpositîo super Régulant F. M. (S. Bonav., Op. omn., t. VIII, p. 391-437); 3°' le Sermo super Regulam F. M. (ibid., p. 438-448); 4° les Determinationes quaestionum circa Regulam F. M. (ibid., p. 337-374)- Les Determinationes se composent de deux parties dont la deuxième a subi des interpolations; elle n'en reflète pas moins là pensée des Frères Mineurs dans la seconde moitié du XIIP siècle. On y trouvera la réfutation de maintes critiques émises par Guillaume de Saint-Amour et vulgarisées par Rutebeuf.

du Christ : Oui ou non^ le Christ a-t-il enseigné et pratiqué la pauvreté absolue? Oui ou non, est-il permis au^r chrétiens de le suivre ?

Amenés sur ce terrain, Guillaume et ses amis s'attachent à prouver que le Christ n'a pas placé le sommet de la perfection dans le mépris des biens du monde, que l'observation des préceptes doit précéder celle des conseils, que l'état de ceux qui possèdent des biens ou des revenus, ecclésiastiques ne le cède en rien à l'état des religieux, mendiants.

Comme son maître, Gérard d'Abbeville nie que le Christ ait enseigné, soit par ses exemples, soit par ses paroles, le renoncement à toute propriété, et que pareille renoncement ait été pratiqué par les Apôtres. Pour appuyer ces négations il se retranche derrière les grandes possessions des anciens Ordres monastiques et des églises. Son thème, favori est, en effet, la démonstration de la légitimité de ces biens, légitimité que personne ne contestait. Il ne s'arrête pas là. Guillaume de Saint-Amour reconnaissait que le renoncement est un acte de perfection, pourvu qu'il soit uni, non à la mendicité, mais au seul travail manueL Gérard va plus loin et affirme que le renoncement ne con^ fère aucune supériorité morale, que la pauvreté est dan-^ gereuse, impraticable, contraire à la perfection chrétienne,, et que le sommet de celle-ci est dans le ministère pastoralauquel les richesses n'enlèvent rien de son excellence.^ Elles lui sont au contraire très utiles. Gérard d'Abbeville,. archidiacre d'Amiens, avait pignon sur rue à Paris et,dans son pays, des terres de bon rapport.

Guillaume de Saint- Amour et ses partisans acceptent: l'imitation du Christ quand l'Evangile nous le montre assistant aux noces de Cana, fuyant devant ses ennemis, possesseur de quelque argent. Les textes de S. Jean (XII, 6 ; XIII, 29) où l'on voit Judas chargé de porter la.

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bourse ou cassette (loculi) à l'usage du Maître et des disciples, sont de ceux qu'ils apportent avec le plus de complaisance pour condamner la pauvreté volontaire des Ordres Mendiants. Ils ne conçoivent pas une autre forme de vie religieuse, ni une autre organisation ecclésiastique que celles des siècles passés. Ils s'obstinent à assimiler les Mendiants aux moines et, en conséquence, ils leur refusent le droit d'étudier et d'enseigner, le droit d'exercer le saint ministère et le droit de mendier. Ils ont enfin lé tort de leur jeter l'outrage à la face. Ils les dépeignent sous les dehors de faux prophètes, pharisiens, imposteurs, messagers de l'Antéchrist. Dans leurs ouvrages, toujours anonymes, jamais ils ne précisent qu'ils s'attaquent aux Prêcheurs et aux Mineurs; ils se défendent même d'attaquer des personnes et un état de vie approuvé par l'Eglise. La virulence de leurs injures s'allie donc à une certaine lâcheté, et elle ne réussit pas à cacher la faiblesse de leur dialectique. « Toute la symétrie des divisions et des subdivisions scolastiques, n'y saurait dissimuler, malgré le luxe des paroles et des syllogismes, combien les idées sont quelquefois stériles, le plan défectueux, l'argumentation dénuée de preuves. Le tissu du style n'y est souvent formé que de lambeaux de TEcriture Sainte, de fragments assez mal liés entre eux, et que l'on détourne à tout moment de leur sens naturel par des applications plus malignes que justes » H. Néanmoins ces thèses erronées sur la perfection évangélique et chrétienne, dont l'idéal franciscain se présentait comme l'expression la plus élevée et la plus pure, étaient plus périlleuses et plus graves que les actes d'hostilité même les plus violents. Ceux-ci sont en tout temps inévitables. Episodes de la concurrence vitale, ils étaient alors sans danger pour

1* Cf. Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 476,, à propos du De Antichristo de Guillaume de Saint-Amour.

l'existence de l'Ordre qui trouvait toujours un appui dans la protection du Saint-Siège. Mais, avec les discussions théologiques telles que Guillaume de Saint-Amour les avaient inaugurées, le conflit entre réguliers et séculiers se transforme en une question de principes de vie et c'est tout l'idéal franciscain qui est en jeu.

Lorsque François d'Assise se présenta pour la première fois devant Innocent III et sollicita l'approbation de sa Règle, les hésitations du sage Pontife avaient été vaincues par cette remarque du Cardinal Jean Golonna : « Si nous rejetons la demande de ce pauvre en disant que sa Règle est nouvelle, et trop difficile à suivre, prenons garde de rejeter l'Evangile même ; car prétendre qu'observer la perfection évangélique et en faire vœu est chose nouvelle, déraisonnable ou impossible, c'est blasphémer le Christ, auteur de TEvangile. » Cinquante ans plus tard les Maîtres^ de l'Université de Paris s'inscrivaient en faux contre cette déclaration, en disant,non pas que l'Evangile est irréalisable, mais que la pratique de l'Evangile et l'imitation du Christ, telles qu'elles étaient préconisées par les Ordres nouveaux, étaient en contradiction avec l'Evangile même, illicites, irréalisables et dangereuses. '''

Les conclusions de Guillaume de Saint-Amour et de ses partisans jugées conformes à la vérité, c'en était fini de la vie de l'Ordre franciscain. S'il était vrai que la Règle contredise l'Evangile, le devoir de l'Eglise était de l'abolir.

Riposte des Frères. — Défense de l'idéal et des droits de l'Ordre franciscain. Les Mendiants ne se laissèrent pas déconcerter par la violence de leurs ennemis. Leurs répliques, empreintes parfois d'indignation et de vivacité, ne laissèrent debout aucune des objections qui leur étaient opposées. A la suite de Bonaventure répondant dans sa

Quaestio de paupertate au Traité des périls des derniers temps, ils établissent que la sainteté réside dans la charité et que celle-ci est d'autant plus grande que le renoncement à tous les biens est plus complet. Il en résulte que l'état de vie qui exige l'abnégation la plus absolue est aussi l'état le plus parfait. Se dépouiller de tout pour le Christ n'est donc pas digne de blâme, mais de louange, car c'est monter jusqu'à la cime de la perfection évangélique '5. Cette théorie pourtant si simple et si vraie et les conséquences qui en découlaient, ne furent pas du goût des docteurs séculiers. Gérard d'Abbeville tenta, de la combattre par le Contra adversarium perfectionis christianae. « Si la perfection consiste à suivre les exemples du Christ^ disait-il, pourquoi ne pas l'imiter en tout ? » Alors, à ce Docteur qui ne veut connaître que les textes où Jésus, condescendant à nos misères et à nos faiblesses, nous apparaît sous des dehors moins austères qu'à Bethléem, au désert ou sur la croix, Bonaventure répond en donnant de ces textes une saine interprétation ; il oppose les nombreux appels du Christ au renoncement total, ses exemples de surhumaine patience, d'humilité et de pauvreté ; il démontre la légitimité de la propriété ecclésiastique, mais il établit que le conseil de la pauvreté est le fondement de / la perfection évangélique 16.

is Thomas d'York, dans son traité Manus quae, reprit ces idées et les développa avec force. Il insista particulièrement et victorieusement sur l'autorité dxi pape dans l'Eglise. Cet ouvrage fut si estimé à la Cour romaine, qu'on le conserva dans la bibliothèque du Souverain Pontife,, in armario sancti Pétri.

16 Gérard d'Abbeville se scandalisait de ce que saint Bonaventure et Thomas d'York, avaient dit que le Christ agit souvenC par condescendance pour nos infirmités; Bonaventure répond que les actes où le Maître donne l'exemple de la plus rigoureuse austérité et ceux où il donne l'exemple de la condescendance sont tous parfaits, car ils procèdent tous de la plus parfaite charité. (Op. omn., t. VIII, p. 266 s.) Voir également comment il réfute ce sophisme que tout ce qui n'est pas le sommet de de la perfection est) imperfection. (Ibid., p. 291.)

« Dès lors, à qui donc, écrit saint Bonaventure, plus qu'à ceux qui pratiquent l'Evangile, convient-il de prêcherl'Evangile qui nous dit : celui qui enseigne et fait ce qu'il enseigne sera grand dans le royaume des cieux ? Quel homme sain d'esprit oserait soutenir que Maître Alexandre de Halès devait, alors qu'il était riche, enseigner le Beati pauperes, et qu'il ne le pouvait plus après s'être fait luimême pauvre volontaire ?... En vérité, prêcher l'Evangile ne convient à personne mieux qu'au Frère Mineur » »7.

L'argument de saint Bonaventure est d'une logique irréfutable, d'autant plus que l'incapacité et parfois l'indignité de certains membres du clergé de ce temps-là appelaient d'urgence de nouveaux ouvriers dans la vigne du Seigneur. Ce dernier motif, fortement et parfois crûment relaté par Salimbene, est noté plus discrètement par Bonaventure et Jean Pecham.

Il n'y avait pas qu'une simple convenance pour les Frères de s'adonner au ministère des âmes. C'est un droit qu'ils tiennent du pape. Le Ministre Général des Mineurs l'établit spécialement dans un opuscule intitulé : Quare fratres praedicent. Il s'empare de l'idée de Guillaume de Saint-Amour et montre que c'est précisément à cause des périls des derniers temps que Dieu a suscité des religieux nouveaux dont le ministère pourvoit aux besoins des âmes, supplée à l'insuffisance des clercs et résiste aux hérétiques sans porter préjudice au pasteur, proprius sacerdos, à qui les fidèles en vertu des règles canoniques doivent s'adresser pour recevoir les sacrements. Le propre pasteur des fidèles, dit le Docteur Séraphique, c'est d'abord le Souverain Pontife pour toute TEglise, l'évêque pour son diocèse, le curé pour sa paroisse, et enfin tout prêtre à qui l'un de ces trois pasteurs délègue ses

17 Cf. E'pist. de trib. quaest,, loc. cit., p. 335.

pouvoirs pour une cause raisonnable >8. Qr les Frères tiennent leur droit de prêcher du Souverain Pontife. Ils reconnaissent d'ailleurs que ce n'est qu'un privilège particulier, tandis que pour les curés ce droit est essentiel A leurs fonctions pastorales. « Les Frères sont donc les pêcheurs de la seconde barque, que les pêcheurs de la première appellent à leur aide quand la pêche est plus abondante. Ils partagent les travaux et les fatigues du clergé paroissial, sans lui porter préjudice dans sa charge ou dans ses prébendes 19. Au cours de leurs prédications, ils se gardent bien de détourner le peuple d'assister aux instructions de ses prêtres 20 et ne cessent au contraire de lui rappeler ses devoirs envers eux 2'. Au tribunal de la Pénitence, ils ne reçoivent que les fidèles qui se présentent de leur plein gré, et ils renvoient à leur curé ceux qui ne se sont pas confessés à lui dans le courant de l'année 22. H n'est pas très sûr que tous les Frères se soient toujours comportés avec tant de prudence et de tact. Quoi qu'il en soit, les excès de quelques-uns ne devaient pas faire condamner tous les autres.

Après avoir fortement établi le droit du , Frère Mineur"^ à enseigner l'Evangile, saint Bonaventure établit aussi le droit qu'il a de vivre de l'Evangile, c'est-à-dire de mendier et de recevoir des aumônes sans être astreint au travail manuel. La mendicité pour imiter le Christ pauvre, et pour le prêcher est licite et louable. Le travail manuel n'est une obligation que pour celui qui n'a pas d'autre moyen de fuir l'oisiveté et qui n'est pas attaché au minis-

18 Saint Bonaventure avait déjà abordé la question du Proprius sacerdos <dans son Commentaire des Sentences (Op. omn., t. IV, p. 453). -^

19 S. BoNAV,, Op. omn., t. VIII, p. 339, 377.

20 Ihid.. p. 338.

21 lUd.. p. 372-374.

22 Les Frères agissaient ainsi pour se conformer aux prescriptions du JI« Concile de Latran (1215) qui obligeait tous les fidèles à se confesser .-au moins une fois l'an k leur « propre pasteur ».

tère des âmes. « Si nous devions compter sur le travail de nos mains pour notre subsistance corporelle, dit le Docteur séraphique, nous ne pourrions ni célébrer les divins mystères, ni vaquer à la prière. Lorsqu'un Frère serait invité à prêcher ou appelé pour entendre les confessions, il devrait répondre : Excusez-moi, je n'ai pas encore terminé le travail qui me fait vivre » =3.

On objectait encore aux Frères : « N'est-il pas imprudent et n'est-ce pas tenter Dieu que d'obliger un Ordre si nombreux à la mendicité quotidienne ? » Bonaventure ne craint pas de défendre ici la pensée totale de saint François. La mendicité est une ressource normale du Frère Mineur. Elle n'est en somme que la légitime récompense d'un travail méconnu et par conséquent un droit pour le religieux mendiant. Et puisqu'il ne pourrait mener de front le travail manuel avec le labeur intellectuel et les fonctions du saint ministère, force lui est de recourir à la mendicité. Les Frères envoient par tout le monde des prédicateurs, il s peuvent donc recevoir de tout le monde ce qui est nécessaire à leur vie. Ils se condamnent à mendier pour être plus alertes à prêcher et pour le faire sans crainte, pour enseigner par l'exemple la confiance en Dieu, édifier plus souvent les fidèles, les inviter à demander avec assurance les secours spirituels, enfin pour que les Frères soient d'autant plus attentifs à écarter tout scandale qui pourrait nuire à leur temporel et d'autant plus humbles qu'ils dépendent davantage des autres. L'aumône, dit-il encore, est due par miséricorde à tous les pauvres, mais surtout aux Frères Mineurs qui sont pauvres volontaires ; elle est leur héritage ; elle leur est due à juste titre comme

23 Cf. Determ. Quaest. P. I, q. ii, loc. cit., p. 345. Voir aussi VApologia pauperum, ibid., p. 320-322, et VEpist. de trib. quaest.. ibid...

à des prédicateurs de la vérité, si bien qu'il n'y a pas moins de mérite à les secourir qu'à élever des basiliques 24.

Saint Bonaventure, on le voit, ne laisse sans riposte aucune des attaques dirigées contre les principes de vie et d'activité franciscaines.

24 Cf. Expos, sup. Reg., cap. VI, §§ 20-26, loc. cit., p. 423-425; Apol. paup., cap. XII, p. 25-41, ibid., p. 324-330 ; Determ. Quaest., P. I, q. 4 : Cur fratres mendicent, ihid., p. 340. Le 16 octobre 1257, Alexandre IV permit aux Frères Mineurs de recevoir, au même titre que les Chevaliers du Temple, partie des aumônes et restitutions dont les exécuteurs testamentaires faisaient la distribution conformément aux volontés destestateurs (Bull, fr., t. II, p. 250-252).

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