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SAINT BONAVENTURE ET L'OBSERVANCE RÉGULIÈRE

1266 65 nous ont Conservé les accents véhéments avec lesquels il sait stigmatiser les vices naissants qui nuisent à la gloire de sa famille religieuse, lui attirent des ennemis et souillent la conscience des Frères. Presque tous les abus qu'il signale, se rapportent soit à la discipline : oisiveté de certains Frères, sorties trop fréquentes sans raison suffisante, relations trop familières avec les séculiers, nominations inconsidérées aux différentes charges de l'Ordre ; soit à la pratique de la pauvreté : réception superflue de l'argent, requêtes importunes, constructions trop riches, recherche trop avide des testaments et des sépultures, mutations trop fréquentes des couvents, enfin dépenses trop faciles et trop larges 66.

Il ne suffisait pas de porter un diagnostic sur l'affaiblissement de l'observance, Bonaventure devait encore indiquer les remèdes capables de la maintenir en pleine vigueur et en pleine régularité. Il le fit dans la plus grande identité de pensée avec saint François. Comme lui il est convaincu que la prière est l'âme de toute vie religieuse, particulièrement de la vie franciscaine. Le Frère Mineur, avant de se livrer à l'action, doit aimer et cultiver l'oraison ; l'étude et la science, nous l'avons vu, ne doivent pas nuire à l'oraison, mais au contraire la favoriser et l'alimenter, et même acheminer les âmes vers la plus haute contemplation. L'esprit d'oraison est donc, contre les maux qu'il veut corriger, le premier remède qu'il conseille, et, chose remarquable, il le recommande simultanément avec l'impitoyable expulsion des religieux incorrigibles et une sévérité plus grande dans la réception des novices 67.

fis 5. Bonav. Op. omn., t. VIII, p. 468-471.

fi" Humbert de Romans, Maître Général des Frères Prêcheurs, fait à peu près exactement les mêmes reproches à ses religieux. (Cf. Mortier, Histoire des M. G., t. I, p. 493.)

fi^ Epistolae officiales I et //, passages cités ci-dessus, n. 59, Malgré cette sévérité, il était impossible qu'il n'y eût pas de mauvais reli-

Plus ({ue la discipline régulière, la pauvreté était menacée d'oubli, de violation et de défiguratipn. Bonaventure s'efforce d'en préciser la nature et d'en fixer la pratique, de telle sorte qu'elle soit conforme, sinon à la rigueur primitive, du moins à l'esprit du saint fondateur.

Saint Bonaventure et la pauvreté. — La pauvreté èvangélique 68 est chère à son cœur comme elle le fut au cœur du Poverello et pour les mêmes raisons : elle fut aimée et adoptée par le Christ, par la Vierge Marie et par les Apôtres 69. Le saint Docteur redit avec joie les louanges qu'en a faites le Poverello 70. Il y ajoute toutes celles que la science patristique lui a fait connaître 71. Il célèbre sa beauté avec la même admiration que François, mais il ne la chante pas avec le même lyrisme, avec le même pathétique, car il est obligé de disputer et d'argumenter contre des ennemis perfides à qui il faut démontrer par des raisons théologiques et canoniques que la base et le commencement de la perfection évangélique est cette vertu que le saint d'Assise appelait sa Dame, cette vertu de pauvreté

gieux, l'Ordre ne les rejetait pas toujours et notre Docteur en donne trois raisons : i) par espoir de leur amendement ; 2) parce que leur indignité n'est pas toujours évidente; 3) à cause du scandale, car souvent ces mauvais religieux peuvent être estimés au dehors et tenus pour hommes de bonne vie. C'est ainsi que Jésus conserva Judas dans le collège des Apôtres (cf. Detertn. Quaest., P. I, q. 17, loc. cit., p. 348). — Le saint Docteur explique aussi pour quelles raisons on doit recevoir dans l'Ordre ceux qui demandent à y entrer : i) par compassion pour leur salut; 2) pour la prospérité de l'Ordre; 3) pour l'édification que procure la vocation de certains personnages. Aucune personne inutile n'est reçue sciemment; s'il en est qui le deviennent, c'est contre toute prévision. Faut-il s'en étonner ... Toutes les semences du laboureur portent-elles du fruit ? (Cf. op. cit., P. I, q. 15, loc. cit., p. 347.)

68 « Evangelicae paupertatis est possessiones terrenas quantum ad dominium et proprietatem relinquere, usum vero non omnino rejicere sed arctare. » (Apol. paup., loc. cit., p. 273.)

69 Ibtd., p. 272-275, 315 § 17, SOI.

70 Legenda major, cap. VII, loc. cit., p. 523. " Apol paup., loc. cit., p. 272, 288, 298, 303.

qui fait entrer l'âme dans la familiarité du Christ et la décore de sa ressemblance 72.

Identique aussi est la conception théorique de la pauvreté et de ses lois dans l'Ordre des Frères Mineurs chez le grand Docteur, Ministre général, et chez l'humble fondateur. Pour l'un comme pour l'autre la pauvreté franciscaine est l'abdication absolue de toute propriété individuelle et collective, l'interdiction de recevoir de l'argent et l'obligation de mendier. Telle est, pour Bonaventure comme pour François,la gloire,la prérogative et la caractéristique extérieure de l'Ordre des Frères Mineurs 7^; Cette théorie de la vie franciscaine, saint Bonaventure l'a défendue contre les attaques des Maîtres séculiers de l'Université de Paris. Mais dans la pratique des adoucissements sont venus tempérer la rigueur des principes et adapter à des conditions de fait qu'il n'était pas au pouvoir du Ministre général de supprimer l'idéal de dépouillement total. Saint Bonaventure tient énergiquement à sauvegarder les principes de la désappropriation totale de l'Ordre et du domaine absolu du Saint-Siège sur tous les biens dont les Frères ont l'usage. Il justifie en même temps les changements qui se sont opérés, les pratiques qui se sont introduites, les procédés qui ont été trouvés pour conserver l'idéal primitif de saint François tout en menant une vie très différente de celle que menaient les premiers Frères Mineurs.

Les Frères habitent des couvents et officient dans des églises comme les anciens moines, mais ni l'Ordre, ni

72 Ibid., p. 276, § 13 ; p. 280, § 23 ; p. 326, § 28.

73 « Nihil igitur habet proprium Ordo Fratrum Minorum, nec aliqua ipsius Ordînis persona, sed uti servi Christi et serviles pro Christo effecti, qui pro nobis formam servi accepit in domibus vivunt alienis, illum imitantes, qui nullum habuit titulum proprii domicilii, ubi caput suum sanctissimum reclinaret. » (Expos, sup. Reg., cap. I, § 7, p., 395). Voir aussi Apol. paup., cap. XI, § .8, loc. cit., p. 313; Epist. off., II, ibid., p. 471, et Leg. maj., cap. VII, § 13, ibid., p. 523.

aucun de ses membres, explique-t-il, ne possèdent rien. Tous les biens qui leur sont donnés appartiennent au Saint-Siège, à moins que le donateur ne s'en soit réservé la propriété. Et ainsi, de même que ce qui est donné à un moine passe dans le domaine de son monastère et à la disposition de son abbé, même si le donateur n'en a pas l'idée, de même tout ce qui est donné à l'Ordre des Frères Mineurs devient de droit propriété du Souverain Pontife et de l'Eglise romaine ; d'autant plus que les Frères n'ont aucunement l'intention d'acquérir le droit et la propriété d'aucune chose 74, Les Frères Mineurs sont encore, dit-il ailleurs, comme les serviteurs qui mangent un pain qui n'est pas le leur, vivent sous un toit et ont l'usage des choses dont la propriété appartient à leur maître. « Ainsi nous avons l'usage des choses nécessaires, mais non la propriété soit collective soit individuelle. L'aumône qui nous est donnée par les fidèles, passe à notre usage, mais le domaine ou propriété appartient à celui qui est le principal dispensateur de notre Ordre, le pape, à qui, comme au vrai propriétaire, ils consentent que nous soyons disposés à abandonner tout ce que nous avons dès qu'il en exprime le désir. N'ayant donc aucune propriété, nous pouvons dire en conscience que nous observons notre Règle » 75.

Les Procureurs Syndics. — L'institution de procureurs ayant la gestion de tout ce qui concernait la vie économique

^^ Apol. paup., cap. XI, § 8, loc. cit., p. 313; au chap. XII, §§ 18-25, il réfute les objections spécieuses des Maîtres séculiers disant qu'une telle désappropriation est contraire à la vertu qui tient toujours le juste milieu et qu'elle équivaut à un suicide (ibid., p. 322-324).

75 Determ. Ouaest., P. I, q. 24, loc. cit.. p. 353 s.; voir aussi Epist. de trib. Quaest., § 6-8, loc. cit., p. 333. Les documents pontificaux confirment le point de vue de Bonaventure. On lit par exemple dans une bulle de Clément IV (14 juillet 1263) : Cum omnium librorum et bonorum quorum fratres vestri Ordinis habent usum ad nos proprietas spectet... » (Bull, fr., t. II, p. 476.)

des couvents facilitait efficacement sur ce point la pratique de la Règle à condition que ces représentants du Siège Apostolique ne fussent pas choisis, conformément à un privilège d'Innocent IV, par les Frères iMineurs. On se souvient que le Chapitre de 1254 avait résolument renoncé à ce dangereux privilège. Bonaventure n'eut garde de le ressusciter. En tout cas, c'est par lettres pontificales que furent nommés les procureurs dans les Provinces d'Ombrie, de Milan et de Strasbourg 76 avec pouvoirs de défendre même devant la justice séculière, le droit des religieux. Alexandre IV avait aussi permis que lorsque les Frères abandonnaient un couvent pour en fonder un autre, ils pussent vendre ce qu'ils voulaient de l'ancien par l'intertnédiaire de procureurs qu'ils désignaient eux-mêmes 77. Bonaventure demanda à Clément IV le renouvellement de ce droit, mais il eut soin de spécifier que les syndics devaient être institués par le Siège apostolique 78. Il devait tenir à cette condition d'autant plus fortement que c'était le seul moyen d'empêcher cette institution d'être une pure fiction juridique, une ingénieuse manière de tourner la Règle, puisque dans tous les actes de son administration le procureur dépendait complètement des Provinciaux et des Gardiens 79.

76 Cum dilecti des 25 juillet 1265, 9 et 16 avril 1268 (cf. Bull, fr., t. III, p. 24, 153 et 154); voir aussi la bulle Cum dilectos du 29 septembre, 1259, qui recommande les procureurs ou syndics de la Province de Saint-François aux podestats des villes ombriennes (cf. op. cit., t. II, p. 366). On trouvera un exemple du rôle des Procureurs à Pérouse en 1276, daps Miscell. fr., t. IV (1889), p. 157-159.

77 Ex parte vestra,- 21 octobre 1255, op. cit., t. II, p. 84} Virtute conspicuos, 2 août 1258, ibid., p. 302.

78 Virtute conspicuos, 21 juillet 1265, op. cit., t. III, p. 23 s.

79 Les lettres de nominations de procureurs portent cette clause : « Ita tanien quod de praedictis, aut cirça praedicta... nihil penitus peragatis nisi praèdictorum Ministri, Custodum, Guardiani Conventualium diçtae Provinciae, seu ipsorum Vicariorum, seu alterius eorumdem requisitp consilio et obtentu consensu. » (Ibid., p. 25).

La réception de l'argent. — Après la désappropriation absolue, collective et individuelle, l'interdiction de recevoir de l'argent directement ou indirectement est un autre trait de la pauvreté des Frères Mineurs. L'adversaire de l'idéal franciscain, Gérard d'Abbeville, avait dit : « Si saint François a cru qu'il y a quelque sainteté à ne pas recevoir d'argent, ou que le contact en est défendu aux parfaits, je n'hésite pas à déclarer devant le Seigneur qu'il s'est trompé ! » Bonaventure n'eut pas de peine à montrer qu'il est saint de fuir non seulement le péché, mais l'occasion de pécher ; or, de toutes les occasions de pécher l'une des plus séduisantes est sans contredit la possession, le contact de l'argent. Notre Docteur, en même temps, légitime l'institution du nuntius ou ami spirituel contre les détracteurs de l'Ordre qui veulent y voir une personne interposée, et donc une transgression de la Règle. Le nuntius, dit-il, n'est pas le représentant de celui qui reçoit, mais de celui qui donne. Ne serait-il pas absurde de prétendre qu'il n'est pas loisible au riche de faire l'aumône par lui-même ou par un autre ? La vie des Frères Mineurs n'est donc pas en contradiction avec ja Règle. Celle-ci n'interdit pas que l'on pourvoie à leurs besoins et qu'on leur fasse l'aumône directement ou indirectement ; ce serait absurde et fou ; elle leur défend seulement,et elle se conforme ainsi au conseil évangélique, de recevoir de l'argent 80 et par conséquent d'en mendier 81 ^

Les provisions. — L'interdiction de recevoir de l'argent n'empêchait pas les Frères Mineurs de recevoir leur subsis-^

80 Apol. paup., cap. XI, § 12-15, loc. cit., p. 314 s.; Epist. de trib- Quaest., §§ 3-5, ibid., p. 332; Determ. Quaest., P. I, q. 25 : Quaeritur si fratres debeant habere et recipere pecuniam ? loc. cit., p. 354.

81 Const. Narb., Rubr. III, loc. cit., p. 452, 465... Ces prescriptions,, Bonaventure les fit renouveler au Chapitre général de Lyon en 1274 (cf., ibid., p. 467; Arch. f. Litt. u. Kirchg., t. VI ,p. 43).

tance sous forme de dons en nature, ou tout au moins de se la procurer par l'intermédiaire de l'ami spirituel. On s'étonnait alors au dehors, et sans doute aussi parmi les Frères, que l'on fit au couvent des provisions. Mais les Frères Mineurs s'étaient prodigieusement multipliés depuis les jours où saint François avait pu^sans danger, défendre de faire des provisions pour le lendemain. D'autres Ordres mendiants aussi s'étaient multipliés, et de nouvelles sectes étaient nées, qui prétendaient également vivre d'aumônes. « Il avait donc fallu déployer toute une tactique de la mendicité pour lui faire rendre de quoi satisfaire à des besoins que le fondateur de l'Ordre n'avait pas prévus 8^.» A ceux donc qui demandent : « Pourquoi faites-vous des provisions, vous qui prétendez professer la pauvreté selon l'Evangile, lequel nous enseigne à ne pas nous soucier du lendemain ? Pourquoi demandez-vous beaucoup plus qu'autrefois ? » Bonaventure réplique que l'Evangile condamne cette sollicitude faite d'anxiété, de défiance et d'avarice, mais non cette sage prévoyance qui inspirait à saint Paul de faire des collectes pour les pauvres (Gai. Il, 9 et II Cor. VIII, 4). Les Frères doivent demander davantage puisqu'ils sont plus nombreux. « Il faut encore qu'ils sachent quêter les choses au bon moment et mettre des provisions de côté pour les jours où il ne sera plus possible de s'en procurer. Aucun mendiant n'ignore que le meilleur moment pour demander à manger est celui où les gens sont à table ; il sait que l'on obtient aisément une portion de ce qu'ils ont en abondance, et très difficilement ce dont il leur reste à peine assez pour eux-mêmes » 83.

82 E. GiLSON, La philosophie de Saint Bonaventure, p. 63.

83 Cf. Determ. Quaest., P. I, q. 7 et 8, loc. cit., p. 342 s.; P. 11^ q. 14, p. 367; E. GiLSON, op. cit., p. 62 s. Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici que les famines n'étaient pas rares au Moyen-Age. Sousle règne de Philippe-Auguste, il y en eut onze. A. Luchaire dit avec une

De cette apologie des provisions, il ne s'ensuit pas que le Ministre général permet aux Frères d'amasser dans leurs greniers et leurs celliers des quantités de vivres qui les dispensent de la quête journalière. Il interdit au contraire, en 1 260, de s'établir en des endroits où les Frères ne peuvent pas vivre sans être obligés de faire des provisions de blé et de vin 84.

Les revenus fixes. — 11 n'a pas moins de sévérité pour les revenus fixes, pour les propriétés des maisons ou. champs distincts de la maison et de l'enclos conventuel et dont on accusait les Frères de percevoirle loyer par l'intermédiaire du procureur. « Nous protestons, dit-il, que nous ne voulons avoir ni recueillir aucun revenu de ce genre. Si quelqu'un veut nous léguer une maison ou un terrain non contigu à notre couvent, nous ne pouvons les accepter. Mais, si les ayant vendus, il nous en donne le prix, nous l'acceptons pour subvenir à nos besoins et payer nos dettes. S'il donne l'administration de ses biens à l'un de ses amis avec mission de nous faire une aumône à date fixe : chaque année, chaque mois ou chaque semaine^ nous ne sommes pas pour cela possesseurs de ses biens, et l'on ne peut pas dire que nous recevons des revenus fixes, car nous les tenons, non par droit, mais par pure faveur du bienfaiteur, et nous déclarons n'avoir aucun droit de les revendiquer en justice. On peut en dire autant des fondations faites aux Frères en échange des prières pour les •défunts » 85.

pointe d'exagération que « les hommes mouraient de faim en moyenne un an sur quatre. » (La société française au ternes de Philippe- Auguste ,

84 Cf. Const. Narb., Definitiones; S. Bonav. Op. omn., t. VIII, p. 464; Archiv. fr. hist., t. III (1910), p. 502.

83 Cf. Determ. Quaest., P. II, q. 9 : Cur fratres recipiant domos vel areas non contiguas propriis domibus ? loc. cit., p. 364 s. — La pratique ■ne différait pas de ces principes. Un bourgeois de Trau, en Dalmatie,

Les fondations. — Après avoir légitimé de cette manière l'acceptation des legs, Bonaventure n'en était que plus à l'aise pour condamner sauf, nous l'avons vu, en faveur du Studiiim générale de Paris, la chasse aux testaments et aux fondations. Dès qu'il eût pris le gouvernement de l'Ordre, il la mit au nombre des causes qui ternissaient sa splendeur 86. Les Frères, il convient de le noter, se trouvaient incités à commettre cet abus par les fidèles eux-mêmes qui souvent les priaient d'être témoins ou exécuteurs testamentaires. Déjà les Constitutions s'y étaient opposées sans grand résultat 87. Cette première admonestation du nouveau Général ne fut pas mieux entendue. Dans sa seconde circulaire en 1266, il stigmatisa, avec encore plus d'énergie, à la suite d'un reproche fait personnellement par Clément IV, « la recherche des testaments et des sépultures, à l'exclusion des prêtres qui ont charge d'âmes, ce qui, l'expérience le fait bien voir, rend les Frères insupportables au clergé » . Il ordonne donc à tous les religieux de « promouvoir la paix avec les clercs, surtout au sujet des testaments et des sépultures. Ainsi disparaîtra, ajoute-t-il, toute occasion de querelle et il sera manifeste que les Frères Mineurs ne réclament pas leurs commodités, mais le bien des âmes » 88.

avait légué tous ses biens aux Frères Mineurs. Ceux-ci, ne pouvant rien posséder,il choisit quatre procureurs qui devaient administrer ses propriétés et en utiliser les revenus suivant les indications des Ministres. Etant fort mal logés en dehors de la ville, ils obtinrent d'Urbain IV qu'il autorisât les procureurs à vendre les biens dont ils avaient l'administration et k acheter en ville un terrain pour y transférer le couvent (8 janvier 1264) (Cf. Bull, fr., t. II, p. S32).

86 Epist. offic. I, loc. cit., p. 468.

87 Const. Narb.^ Rubr. III, op. cit., p. 452.

88 Epist. offic. II, loc. cit., p. 470 s. — En 1266, Clément IV, par la bulle Obtentu, attestait que les Frères Prêcheurs avaient le droit de succéder. Une copie apocryphe en fut faite communiquant ce privilège aux Frères Mineurs et déposée aux Archives du Sacro Convento, aujourd'hui à la Bibliothèque Communale d'Assise. Sbaraglia la prit pour une pièce -authentique et l'inséra au t. III du BuUaire franciscain. Annibali da

Théorie de Vusage pauvre. — L'enseignement de saint Bonaventure sur la pauvreté, et son action pour la sauvegarder n'auraient pas été complets s'il n'avait cherché à indiquer pratiquement comment, pour éviter les abus contraires à la vertu caractéristique de l'Ordre, le Frère Mineur devait se comporter quant à l'usage des biens dont il abdique la propriété. L'opinion du séraphique Docteur à ce sujet est très ferme et très claire. L'usage n'est conforme à la très haute pauvreté professée par les Frères Mineurs que s'il est étroit, c'est-à-dire, restreint à la stricte nécessité. C'est même, à son avis, dans cette restriction que consiste le juste milieu et la modération de la vertu de pauvreté 89.

Dans son Exposition de la Règle il se pose, à la manière scolastique, cette question : « De ce que les Frères n'ont droit qu'à l'usage des choses, s'ensuit-il qu'ils peuvent user de n'importe quelles choses en n'importe quelle quantité?»

Après trois motifs pour l'affirmative, il se prononce pour la négative et répond : « Comme les Frères professent la très haute pauvreté, il faut que les choses à leur usage soient autant que possible, en petite quantité, de bas prix, et communes, trois caractères qui suivent nécessairement la très haute pauvreté et qui s'opposent absolument à l'abondance-, à la valeur et à la préciosité des choses dont usent les riches. De grands enclos, des édifices somptueux,

Latera, dans son Suppl. ad Bull., en démontra la fausseté ( Animadversia VI, p. 86-116). M. P. Sabatier fit de même en 1905 (Revue historique,. t. LXXXIX, 1905, p. 308-315) ainsi que le P. Eubel, dans son Epitome (p. 125). Cf. Archiv. fr. hist., t. VII (1914), p.i 594 s.'

89 <( Evangelica vero paupertas... perfecte ipsam profitent! suadet omnibus temporalibus debere nudari quoad affectum atque dominium, et arcta sustentatione necessitatis esse contentum quantum ad usum. Et hic est ipsius modus sive medietas, quod sic relinquat dominium quod non rejiciat usum; sic recipiat usum, quod non reservet dominium; sic arctitudinem usus servet, quod sustentationem natura necessariam non devitet; sic necessitati subveniat quod arctitudine non recédât. » (Apol. paup.,. cap. XII, § 20, loc. cit., p. 322 s. Voir aussi op. cit., cap. XI, § 5, p. 312).

des vases précieux 9°, des celliers, des caves, des magasins ne conviennent donc pas aux vrais pauvres ; au contraire, chez eux tout doit se réduire à la plus stricte pauvreté, afin qu'ils soient, ainsi que le dit la Règle, comme des pèlerins et des étrangers en ce siècle 91. » En écrivant ces lignes, saint Bonaventure devait se souvenir que saint François, au rapport de Celano, haïssait le faste dans les constructions, l'abondance et la recherche des objets, et qu'il voulait que tout rappelât notre pèlerinage et notre €xil en ce monde (II Celano, 60).

La pensée du Saint Docteur s'accordait ici totalement avec celle de saint François et ne varia jamais. C'était pour lui une affaire de loyauté : « Puisque la pauvreté, écrivaitil en 1266 à tous les Provinciaux, est la sublime prérogative de notre Ordre, de peur qu'une si noble perle ne soit foulée aux pieds des pourceaux, vous vous efforcerez de supprimer toutes les occasions de quêtes, la somptuosité des édifices et des livres, des vêtements et des mets, afin

90 Au Chapitre de Narbonne (1260), Bonaventure recommande aux Frères de n'avoir dans chaque couvent que des calices très simples, en nombre égal à celui des autels; il voulut que l'on supprimât les croix et les encensoirs d'argent (cf. Const. Narb., Deffinitiones, loc. cit., p. 464-466 ; Archiv. fr. hist., t. III, 1910, p. 502-504). — Alexandre IV permit néanmoins aux Frères Mineurs de Naples (1257) et à ceux de l'Alverne (1260) d'employer des ornements de soie pour les offices solennels (Bull, fr., t. II, p. 226 et Suppl. ad. Bull, fr., p. 137).

91 « Respondeo ad quaestionem, quod cum Fratres sint professores altissimae paupertatis, oportet, ut omnia, quae in eorum usum veniunt, "habeant, ut est possibile, parvitatem, vilitatem et asperitatem, quae tria paupertatem altissimam naturaliter consequuntur. Econtra enim divites -habent affluentiam, gloriam et apparentiam et consolationem, quae possunt divitiis comparari. Quia ergo paupertas in quantum est contraria divitiis, caret his tribus, sicut caret divitiis; necesse est, ut paupertas altissima, ut est possibile, careat his tribus in summo. Non ergo competit veris pauperibus habere magnas areas vel sumtuosa aedificia, aut quaecumque alla similia, non vasa ornata, non cellaria, non vinaria, non promptuaria instaurata; sed ut omnia, quantum patitur fragilitas, ad paupertatis strictissimam regulam reducantur. Ideo addit : Sed tanquam peregrini et advenae in hoc saeculo. » (Exposit. sup. Reg., cap. VI, § 15, loc. cit., p. 422 s.) Voir aussi op. cit., cap. II, § 26, p. 406.

que la pratique de notre vie ne soit pas en désaccord avec l'excellence de notre profession. Se proclamer disciple volontaire de la très haute pauvreté et ne vouloir souffrir aucune pénurie, avoir les dehors d'un mendiant et, à l'intérieur, vivre comme les riches dans l'abondance, ce serait une honteuse hypocrisie » 9=. 11 ne faut donc pas s'étonner si, au Chapitre général de Narbonne, en 1260, saint Bonaventure réitéra l'interdiction de se servir de la Déclaration de la Règle d'Innocent IV (Ordinem vestrum) qui, plus large que celle de Grégoire IX, autorisait les Frères à recourir aux amis spirituels, non seulement pour les choses nécessaires, mais encore pour celles qui étaient utiles et commodes 9^. Pendant le Chapitre d'Assise (1269) il recommanda aux Visiteurs de dénoncer au Chapitre général les Provinces où régneraient certains abus criants, notamment : les provisions de blé, la somptuosité des édifices, la recherche dans les vêtements et dans la nourriture, la curiosité des peintures, les voyages à cheval et les déplacements inutiles 94.

Cette sévérité n'étouffait pas chez le Ministre général une certaine discrétion qui lui faisait tolérer quelques adoucissements inévitables de l'antique austérité. Il les expliquait en disant : « Par le fait que l'Ordre est devenu très nombreux, nombreux aussi sont les malades, les infirmes, les vieillards, hommes de bon conseil qu'il faut traiter avec dés ménagements auxquels les autres Frères

92 Epist. offic. II, loc. cit., p. 470 s.

93 Const. Narb., Deffinitiones, loc. cit., p. 465. La bulle Ordinem vestrum avait été renouvelée le 20 février 1257 par Alexandre IV (Bull, fr., t. II, p. 196) dix-huit jours après l'élection de Bonaventure et, puisqu'il n'était pas au Chapitre, sans son intervention. Sbaraglia fait remarquer que cette bulle est d'une authenticité suspecte par le fait que le Chapiti^e général de 1260, qui en suspendit l'application, ne fait pas mention d'Alexandre IV, mais seulement d'Innocent IV (loc. cit., n. c).

9* A, G. LiTTLE, Defin. gen. Cap. 1260-1282. Responsiones ad consultationes factas in Capitula Assisio celebrato (1269), dans Archiv. fr. hist., t. VII (1914), p. 680.

participent nécessairement. Il faut aussi que ceux qui viennent du monde où ils ont vécu délicatement, s'habituent peu à peu. Enfin le travail intellectuel et les préoccupations ascétiques exténuent et dessèchent le corps qui doit être réconforté de temps en temps pour qu'il puisse fournir sans faiblir une longue tâche 9-''. »

Les transferts de couvents. — Parmi toutes les choses qui suscitaient le plus les murmures des séculiers, en leur semblant une infraction à la pauvreté et une preuve de peu de patience dans les incommodités, il faut citer les mutations fréquentes des couvents. Saint Bonaventure ne put s'empêcher de les signaler dans sa première missive comme un des graves défauts qu'il importait de corriger. Pour y arriver, il ordonna, comme son prédécesseur Jean de Parme, qu'aucun transfert de couvent et même aucune fondation nouvelle, ne pourraient se faire sans sa permission spéciale 96.

Ces changements et ces constructions d'édifices plus spacieux que les anciens n'étaient pas toujours le fait du caprice et de l'inconstance. Il y avait bien des raisons de les entreprendre et saint Bonaventure,toujours zélé pour l'honneur de son Ordre ne se fit pas faute de les énumérer. A cette question : Pourquoi les Frères Mineurs qui devraient

95 Determ, Quaest., P. I, q. g, loc. cit., p. 343 s.

96 Epist. offic. I, loc. cit., p. 469; Definitiones Cap. gen. 1266 (Archiv.. fr. hist., t. VII, 1914, p. 678. — On trouve au moins deux fois la mention de la permission du Ministre général, saint Bonaventure : pour le transfert du couvent d'Ascoli en 1257 (Bull, fr., t. II, p. 249) et pour celui de Savone en 1259 (ibid., p. 319). Si l'on s'en rapportait seulement au Bullaire franciscain, il y aurait eu au temps de saint Bonaventure très peu de changements ou d'agrandissements de couvents et presque tous en Italie : Changements à Vérone, Rimini, Ascoli : 1257; Savone et Orte : 1259; Sézanne et Troyes : 1263; Capo d'Istria : 1266; Montepulciano r 1268. Agrandissements à Cagli : 1257; Foligno et Monte-Santo : 1258^ Arezzo, Terni : 1259. Il est évident qu'il dût y en avoir beaucoup d'autres^

habiter dans les solitudes, demeurent-ils plus fréquemment au milieu des villes ? il répond : « Pour trois raisons : 1° Pour être plus promptement à la disposition de ceux -qui recourent à notre ministère, 2° pour trouver plus facilement notre subsistance, 3° afin d'être plus en sûreté contre les pillards et les voleurs 97. Hors des villes nous pourrions avoir à meilleur compte des terrains plus étendus ; mais les habitants craindraient qu'en temps de guerre l'ennemi s'empare de nos maisons, les occupe et de là -assiège la ville ; beaucoup d'entre eux n'oseraient pas s'aventurer jusque là pour se confesser, assister à la messe ou entendre la parole de Dieu. Voilà pourquoi ils n'aiment pas que nous demeurions hors des murs. A l'intérieur des villes, les terrains sont plus chers ; aussi nous n'achetons que juste ce qu'il faut pour avoir un cloître, une chapelle, les différents locaux indispensables •dans un couvent et un jardin qui fournit les légumes et permet de prendre l'air. Les infirmes en ont besoin pour recouvrer la santé,les bien portants pour la conserver et les étudiants pour se récréer. Les gens du monde, qui sortent à tout propos, n'ont pas besoin de prendre l'air chez eux ; mais les religieux, enfermés dans leurs cellules, :s'ils ne prennent pas de délassement au grand air, s'étioleront vite. Incapables d'étudier, ils ne seront d'aucune utilité pour les autres. Il faut encore, dans un couvent, que les officines soient distinctes et bien distribuées : des locaux où le silence est obligatoire et d'autres où l'on peut parler, un oratoire, une salle de travail pour la lecture ou l'écriture, un dortoir, un réfectoire, une infirmerie, un endroit pour recevoir les voyageurs. Mais, comme dans les villes les terrains sont plus chers qu'à la campagne, et qu'il n'est pas possible d'avoir un espace

97 Determ. Quaest., P. I, q. 5 : Cur fratres frequentius maneant in xivitatibus et oppidis, loc, cit., p. 340 s.

Page d'un Psautier franciscain (seconde moitié du xm" siècle). (Bibl. nat., lat. 1076, fol. 15 F.)

habiter dans les solitudes, demeurent-ils plus fréquemment au milieu des villes ? il répond : « Pour trois raisons : 1° Pour être plus promptement à la disposition de ceux qui recourent à notre ministère, 2° pour trouver plus facilement notre subsistance, 3° afin d'être plus en sûreté contre les pillards et les voleurs 97. Hors des villes nous pourrions avoir à meilleur compte des terrains plus étendus ; mais les habitants craindraient qu'en temps de guerre l'ennemi s'empare de nos maisons, les occupe et de là assiège la ville ; beaucoup d'entre eux n'oseraient pas s'aventurer jusque là pour se confesser, assister à la messe ou entendre la parole de Dieu. Voilà pourquoi ils n'aiment pas que nous demeurions hors des murs. A l'intérieur des villes, les terrains sont plus chers ; aussi ■nous n'achetons que juste ce qu'il faut pour avoir un cloître, une chapelle, les différents locaux indispensables dans un couvent et un jardin qui fournit les légumes et permet de prendre l'air. Les infirmes en ont besoin pour recouvrer la santé,les bien portants pour la conserver et les étudiants pour se récréer. Les gens du monde, qui sortent à tout propos, n'ont pas besoin de prendre l'air chez eux ; mais les religieux, enfermés dans leurs cellules, s'ils ne prennent pas de délassement au grand air, s'étioleront vite. Incapables d'étudier, ils ne seront d'aucune utilité pour les autres. Il faut encore, dans un couvent, que les officines soient distinctes et bien distribuées : des locaux où le silence est obligatoire et d'autres où l'on peut parler, un oratoire, une salle de travail pour la lecture ou l'écriture, un dortoir, un réfectoire, une infirmerie, un endroit pour recevoir les voyageurs. Mais, comme dans les villes les terrains sont plus chers qu'à la campagne, et qu'il n'est pas possible d'avoir un espace

97 Determ. Quaest., P. I, q. 5 : Cur fratres frequentius maneant in .civitatibus et oppidis, loc. cit., p. 340 s.

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Page d'un Psautier rRANCiscAiN (seconde moitié du xm." siècle). (Bibl. nat., lat. 1076, fol. 151'.)

assez vaste pour placer chacune de ces officines les unes à côté des autres, nous sommes obligés de construire des bâtiments à plusieurs étages. Nos édifices prennent ainsi .un air de grandeur et de somptuosité contraire à la pauvreté 'j en réalité, nous sommes resserrés et c'est là un effet de la pauvreté. D'autre part nous sommes entourés de voisins, et, comme dans les villes les incendies ne sont pas rares et se propagent facilement, afin de préserver nos maisons, nos églises, nos livres, afin de rassurer nos pauvres infirmes et nos voisins eux-mêmes, nous construisons nos couvents, autant que possible en pierre. Car, ajoute-t-il avec sagesse, c'est une ruine spirituelle, pour ceux qui n'ont d'autre ressource que la mendicité, de construire souvent de nouveaux édifices. » En parlant ainsi, le Docteur séraphique ne cherche à expliquer et à excuser que les constructions nécessaires. Il condamne avec véhémence toutes les superfluités et tout ce qui déroge à la pauvreté : « Ce ne sont pas seulement des transgressions de la Réglé et de la profession, dit-il, ce sont encore des scandales, l'extinction de la piété et des vols faits aux autres pauvres. » 98

On objectait encore malicieusement : « Pourquoi n'habitez-vous pas, peu aombreux, dans dé pauvres petites maisons ? La pauvreté et Thumilité n'y seraient-elles pas plus facilement observées?» Et saint Bonaventure répond: « Oui, nous aimons mieux les grands couvents que les petits. Voici les raisons : on y garde une meilleure discipline ; la répartition des emplois et des occupations y est mieux ordonnée j en présence d'un grand nombre de religieux les actes de négligence et d'insoumission sont plus rares j chacun y donne et y reçoit plus efficacement l'entr'aide spirituelle. Il en résulte que la dévotion y est

®8 Cur fratres haheant magnas et latas, domos et oratona sumptuosa et areas latas, op. cit., q. 6, loc, cit., p. 341 s.

plus forte, la vie plus régulière, l'Ofifice divin célébré avec plus de beauté, les tentations plus facilement déjouées, les^ novices mieux formés. Pour le saint ministère les confesseurs et les prédicateurs y sont plus nombreux et une école, de théologie peut y être ouverte. Dans les petits couvents,, au contraire, pendant que les uns prêchent dans la région, assignée au couvent, que les autres sont à la quête, ou malades, ou occupés aux emplois intérieurs de la maison,, la discipline religieuse, l'étude, l'Office divin sont en souffrance » 99 .

On remarquera que l'un des avantages attribués par saint Bonaventure aux grands couvents est la dignité qu'en reçoit le culte divin Joo. Le Ministre général, dont toutesles aspirations étaient tournées vers la piété, ne pouvait rester indifférent à la liturgie.

Saint Bonaventure et la Liturgie. — Comme son gouvernement, sa discipliné, ses observances et son activité,, la liturgie de l'Ordre franciscain était fixée quand saint Bonaventure fut nommé Ministre général. Le Chapitre de Rome (1257) qui l'avait élu, avait promulgué les Ordinationes divini Officii préparées par Jean de Parme. Saint Bonaventure n'y voulut rien modifier et, dès le Chapitre de Narbonne (1260), fit statuer que tous les bréviaires et les missels en usage dans l'Ordre devaient être corrigés avant le prochain Chapitre suivant un exemplaire type^ Sous aucun prétexte, l'Office divin ne devait plus subir

39 Op. cit., P. II, q. 15 : Cur Fratres non habitent pauci in domibus pauperibus ? ibid., p. 367. A l'appui de cette théorie, voir le récit d'une tentation diabolique dans un ermitage, Salimbene, p. 569,

i"" Dans une autre question (op. cit., P. II, q. 7 : Cur fratres impediant ne alii religiosi sint vicini conventui proprio, ibid., p. 363), saint Bonaventure explique pourquoi les Frères ne veulent pas avoir d'autres religieux comme voisins : « C'est, entre autres raisons, pour que nous ne nous gênions pas mutuellement dans le chant de l'office divin et la prédication, ce qui arriverait sûrement si les églises étaient contiguës, »

aucune modification ni surtout aucune abréviation. Volontiers le Ministre général rappelait que les devoirs de la. prédication et du ministère n'étaient pas, aux yeux de saint François, une raison de s'en dispenser. « Le séraphique Père, dit Bonaventure, attache son Ordre aussi intimement que possible à l'Eglise romaine instituée par le Seigneur lui-même et gouvernée par les saints Pères qui, chargés de répandre la sagesse dans le monde entier, ont loué le Très Haut d'après ce long Office. La Cour de Rome s'en sert encore bierL.gu^elle sjoit investie du gouvernement de l'Eglise universelle. Puisque personne ne supporte un fîirdeau de sollicitude aussi lourd que le sien, il ne convient à personne d'abréger cet Office sous prétexte de servir l'Eglise ou de se livrer à l'étude. » lo» Telle était, en effet, la haute idée qu'il se faisait de la prière officielle de l'Eglise. « C'est par l'Office divin, disait-il, que l'Eglise de la terre se rapproche de l'Eglise du Ciel, qu'elle rend grâces à Dieu, le loue et se remémore les grands actes de la vie du Seigneur ; c'est par l'Office divin qu'elle se distingue des païens et des hérétiques, qu'elle entretient la ferveur dans les coeurs et anime les fidèles à la prière. Aussi doit-il être célébré avec dignité, avec ardeur et avec dévotion. » '«^

101 Expos, sup. Reg., cap. III, § 2, loc. cit., p. 407. — En parlant ainsi, il est probable que Bonaventure n'entendait pas blâmer l'œuvre d'Aymon de Faversham, mais ceux qui, à l'exemple de Salimbene, estimant que l'Office prenait encore trop de temps, désiraient qu'il fût abrégé. Leurs raisons n'étaient pas toutes admissibles : (( Nec adhuc est bene ordinatum secundum appetitum multorum, et etiam rei veritatem, quia multa sunt superflua, que magis tedium quam devotionem faciunt tam audientibus quam dicentibus illud... Item dicere XVIII psalmos in dominicali et nocturnali ofHcio ante Te Deutn laudamus, et ita estivo tempore, quando pulices molestant, et noctes sunt brèves et calor intensus, ut yemali, non nisi tedium provocat. Sunt adhuc multa in ecclesiastico Officio, quae possent mutari in melius, et dignum esset quia plena sunt ruditatibus, quamvis non cognoscantur ab omnibus. » (Salimbene, p. 31.) Voir aussi l'Exposition de la Règle attribuée à Hugues de Digne, cap. III.

102 £)g jg^ ^iig Seraphim, cap. VII, loc. cit., p. 148 s.

Le Chapitre général de 1260 se signale par quelques décisions liturgiques. Il faut mentionner en particulier l'institution de la fête de la Très Sainte Trinité sous le rite double-majeur, des fêtes des quatre grands Docteurs saint Augustin, saint Grégoire, saint Jérôme et saint Ambroise sous le rite semi-double et de sainte Claire, dont le nom fut aussi ajouté aux Litanies. Celui de saint François entra dans le Confiteor^ et l'antienne de la sainte Vierge fut obligatoire après Compiles. Presque tous les autres Chapitres tenus du temps de saint Bonaventure s'occupèrent de la liturgie. Le Chapitre de Pise (i263) recommanda de nouveau l'observation du Cérémonial de Jean de Parme 'o3 et y ajouta de nouvelles rubriques '«4.

Au Chapitre de Paris (1266)- la lecture du Martyrologe tous les jours à Prime et l'uniformité dans les cérémonies de la messe firent l'objet de décisions spéciales 'o5. C'est au Chapitre d'Assise (1269) que furent instituées les fêtes de la Conception et de la Visitation de la Sainte Vierge et de sainte Anne. Saint Bonaventure décréta également la célébration d'une messe chaque samedi en l'honneur de la Sainte Vierge et invita les Frères à prêcher aux fidèles la pratique de réciter trois Ave Maria quand la grosse cloche du couvent sonnait le soir après Compiles 106.

Le trait particulier de toutes ces ordonnances liturgiques est le désir d'arriver à l'uniformité. L'unité était pour le saint Général un besoin instinctif ; quoique nul mieux que lui ne sut expliquer les causes de discorde même entre

103 Cf. Archiv. fr. hist., t. VII (1914), p. 677 s.

104 ihid., t. IVt (1911), p. 62-73; S. Bonav. Op. omn., t.- VIII, p. 466; XXIV Gen.. p. 329.

105 Glassberger, p. 78.

108 îhid., p. 81; Chron. XXIV Gen.. p. 329 et 351. — Cf. W. Lampen, O. M., De Officia divino in Ordine Minorum juxta S. Bonaventuram, dans Antonianum, t. II (1927), p. 135-156.

SAINT BON AVENTURE ET l' UNITÉ DE L' ORDRE 309

gens de bien '«7, il avait horreur des divisions, et il s'était proposé de faire l'union de tous les fils de saint François dans une observance moyenne de la Règle.

Saint Boriaventure et l'unité de VOrdre. — Le souci de l'unité n'était pas nouveau, et ce n'était pas chose facile que de la réaliser. On n'a pas oublié quels dissentiments . se manifestèrent à chacun des progrès qu'avait marqués la croissance continue de l'Ordre. Dissentiments gros de schismes pour l'avenir. Afin de les prévenir on avait bien, sous peine d'anathème, défendu de travailler sous quelque prétexte que ce soit à diviser l'Ordre 'o8^ mais les esprits étaient eux-mêmes encore trop partagés sur la légitimité de tels ou tels usages, sur la manière vraie d'observer la Règle pour que des scissions ne fussent pas toujours à craindre.

Les Constitutions. — Un moyen d'obvier aux divisions parut être au prudent Ministre général de donner aux Frères une manière uniforme de pratiquer la Règle en mettant en ordre dans une rédaction nouvelle, unique et logique les Constitutions rédigées en 1289 et celles qui depuis s'y étaient ajoutées. Saint Bonaventure mit son projet à exécution et présenta son travail au Chapitre général de Narbonne en 1260. Sa rédaction, nous le savons, n'innove rien, sauf en ce que l'on pourrait appeler le code pénal de l'Ordre, c'est-à-dire l'indication des principales pénitences à infliger aux principaux délits. Partout ailleurs, Bonaventure, conformément à son tempérament conservateur, se borne à coordonner la législation traditionnelle,

10^ Il indique en particulier la différence des points de vue auxquels chacun peut se placer et l'ignorance des intentions qui font agir (Determ. Quaest., P. I, q. 20 : Quaeritur quare inter religiosos videantur dissensiones et invidiae, loc. cit., p. 351).

108 Const. gen. Narh., Rubr. VII, loc. cit., p. 458.

à lui donner plus de précision et à la rendre ainsi plus stable.

Inutile d'analyser ici en détail ces Constitutions narbonnaises. Nous avons déjà étudié leur contenu en suivant l'évolution de l'Ordre et ses effets jusqu'au généralat de ^ saint Bonaventure. Toutes les prescriptions se groupent sous douze chapitres ou rubriques qui concernent successivement l'admission des novices et la profession (I), la qualité, les dimensions et la couleur de l'habit (II), la pratique de la pauvreté (III), certaines observances telles que le jeûne et l'abstinence, le silence, le chapitre des coulpes et l'hospitalité (IV), les sorties du couvent et de la Province (V), les occupations : travail manuel et intellectuel, prédication et confessions (VI), les pénalités (VII), la visite des Provinces (VIII), les élections des Ministres généraux et provinciaux, les nominations des custodes et des gardiens (IX), le Chapitre provincial (X), le Chapitre Général (XI), enfin les suffrages accordés aux Frères défunts. En même temps qu'ils promulguent ces Constitutions, le xMinistre général et le Chapitre voulant leur assurer force de loi et pour éviter toute confusion déclarèrent irrévocablement abolis les statuts des précédents Ministres généraux et ordonnèrent de détruire tous les exemplaires des anciennes Constitutions. Les nouvelles devaient être conservées avec soin et lues au moins une fois chaque mois 109. ,;?:,:

Dans son œuvre législative, Bonaventure tenta seulement de conserver l'observance commune" intégralement et telle qu'elle existait à son époque. Cependant, à mesure que le temps marchait, les différences s'accusaient de plus en plus jusqu'à devenir des contrastes entre la vie, si

109 Constit. Narb,, Definitiones, loc. cit., p. 464 s. — Le P. F. M. Delorme a publié une sorte de commentaire des Constitutions qu'il attribue à saint Bonaventure lui-même : Explanationes Constitutionum gêner. Narb., dans Archiv. fr. hist., t. XVIII (1925), p. 514-524.

SAINT BONAVENTURE ET l' UNITÉ DE l'ORDRE 3 II

peu lointaine, des origines et celle que les Frères menaient aux environs de 1260.

La « Legenda major » . — Quand les Frères lisaient dans la Légende écrite par Thomas de Gelano que saint François exhortait ses fils à vivre en paix avec le clergé, à jeter un voile sur ses faiblesses, à suppléer à ses insuffisances (II Gel. 146), quelles^ pensées amères, ne devaient pas soulever dans leur esprit l'agitation et le trouble de tant •de litiges avec les séculiers ! Quel étonnement devait être: le leur, quand, membres d'un Ordre savant de clercs, ils' lisaient encore : «Saint François voulait que l'Ordre accueillît non seulement les riches et les savants, mais aussi les pauvres et les ignorants car, auprès de Dieu, il n'y a pas acception de personnes, et le Saint-Esprit, Ministre général de l'Ordre, repose sur le pauvre et le simple comme 5ur les autres » (Il Gel. igS) !.. Tant de dissemblances, en dépit de la bonne volonté du Ministre général, ne pouvaient que troubler les consciences et aviver les discordes. L'uniformité désirée et prescrite par les Gonstitutions de Narbonne risquait d'être seulement un beau rêve, s'il n'arrivait pas à se réaliser" par l'unité des esprits et des cœurs autour d'un même idéal, l'idéal du saint fondateur. G'est donc vraisemblablement mus par ce désir d'union que les capitulaires de 1260 prièrent le Ministre général d'écrire une nouvelle Légende de saint François qui fût la mise en œuvre complète de tous les matériaux contenus •dans les Légendes précédentes et notamment dans celles de Thomas de Gelano.

Saint Bonaventure ne pouvait résister à un désir si pieux ■et si juste. Il aimait et vénérait trop son séraphique Père, il avait trop profondément pénétré sa pensée pour ne pas -chercher à la traduire avec fidélité et en faire encore l'inspiration des Frères Mineurs dans les nouvelles conditions

de vie où ils se trouvaient. Au Chapitre général suivant rassemblé à Pise en i263, il put présenter la nouvelle biographie de saint François qui prit le nom de Legenda major, la Legenda minor étant une légende plus courte, à l'usage du chœur. La Legenda major fut appelée aussi Legenda nova pour la distinguer de celle de Thomas de Celano que l'on nomma Legenda vêtus ou Legenda antiqua.

La préoccupation principale de saint Bonaventure écrivant la Legenda nova ne fut pas de raconter chronologiquement les faits et les gestes du fondateur, ni de faire un tableau historique de la vie de l'Ordre dans ses premières années, ce fut de donner un portrait spirituel, « une image fidèle de saint François, capable de rétablir l'accord entre des âmes divisées et d'empêcher que la personne du sainty vivant symbole d'amour, ne devînt une cause de désunion dans sa propre famille » i»o.

Les richesses de sa vie intérieure et de sa piété, voilà ce qu'il expose ; son idéal, voilà ce qu'il décrit. Il fait œuvre de moraliste et de psychologue, non pas d'historien. Tout ce qui rappelle les idées personnelles de saint François sur la nature et l'activité propres de l'Ordre des Frères Mineurs, sur la science, le travail manuel, le soin des lépreux, la fondation et l'organisation des résidences, tout cela qui se trouvait en opposition avec les nouveaux usages et qu'-il était inutile, impossible et mauvais de vouloir restaurer, la plume de Bonaventure l'atténue ; tout ce qui pouvait réveUler des discordes, elle l'effleure à peine. Au contraire tout ce qui caractérise l'âme du Poverello r la Croix, source de sa spiritualité, son amour véhément et personnel de Jésus, sa prédilection pour la pauvreté, l'humilité, la simplicité, son commerce avec la nature, sa bonté enfin, le Docteur séraphique le décrit

110 E. GiLSON, La philosophie de saint Bonaventure, p. 28.

SAINT BONAVENTURE ET l'UNITÉ DE l'oRDRE 313.

avec complaisance parce qu'il sait que le Frère Mineur trouvera toujours là le réconfort et le stimulant d'une activité intense et féconde. Il esjgère réunir tous ses Frères dans l'admiration de cet idéal et dans le désir de le réaliser encore, d'une manière et dans des circonstances toutes différentes de celles qui avaient caractérisé les premiers pas des premiers Franciscains.

Dès iors il n'était plus nécessaire, il était même dangereux, du point de vue moral où se plaçait saint Bonaventure, de laisser subsister les antiques Légendes qui contenaient tant de souvenirs de choses h jamais disparues. D'accord avec le Chapitre général de Paris (1266), il décida que les biographies précédentes de saint François devaient être détruites partout où on lç§ trouverait 1 ' » .

Et ce faisant, saint Bonaventure croyait anéantir des germes de schisme. Il ne commit aucun forfait, car, suivant une heureuse expression : « il a voulu supprimer des erreurs d'ordre moral et religieux, là où nous l'accusonsd'avoir voulu supprimer des documents historiques. » »'2

Résumé. — En somme saint Bonaventure a courageusement défendu, contre les détracteurs du dehors, l'idéal franciscain et le ministère apostolique des Mineurs. Contre ceux de l'intérieur il a justifié l'évolution et les coutumes légitimement établies. Contre les Frères enclins aux mitigations excessives il a réprimé les abus dans l'interprétation large de la règle et des privilèges. Il voulait rendre vaines les critiques du clergé séculier, lui enlever tout

m Ce décret de 1266 concerne toutes les Légendes antérieures à la Legenda major et non pas seulement les légendes liturgiques (cf. Van Ortroy, dans Anal BolL, 1899, p. 174 s) comme on avait cru pouvoir le dire pour décharger la mémoire de saint Bonaventure d'une accusation grave. (Cf. Arch. f. Litt. u. Kirch., t. VI, p. 39; S. Fr. Ass. vita et miracula auctore Thoma de Celano, éd. Edouard d'Alençon, p. XLI- XLVI.)

112 E. GiLSON, op. cit., p. 28.

sujet de juste mécontentement, et conserver aux Frères Mineurs la protection de l'Eglise, l'estime des grands et l'affection du peuple. Pour atteindre ce but, il n'y avait pas d'autre moyen que d'unir les fils du saint Patriarche dans la fidélité à une observance régulière tout imprégnée"^ de son esprit. C'est ce que le grand Ministre général s'efforça défaire.

Son zèle pour cette sainte observance, Bonaventùre l'exerce d'abord sur lui-même. Il se soumet tout le premier aux Constitutions en s'acquittant sans faiblesse des devoirs de sa charge. Bien que d'une santé chétive, il n'épargne ni ses peines ni ses fatigues ; il quitte quand il le faut, sa chère résidence de Paris et son atmosphère intellectuelle ; il s'arrache à la vie ardente de l'Université et entreprend les voyages nécessaires pour garder le contact avec l'Ordre, s'informer lui-même de son état et faire la visite des Provinces. Il s'entretient avec le plus humble des religieux comme avec le plus éminent "3^ accepte les remontrances familières de son compagnon Marc de Montefeltro > H, et les malicieuses questions de Frère Egide »i5.

113 Un Frère n'ayant pu l'aborder au couvent de Foligno, à cause du trop grand nombre de religieux, l'attendit sur la route . « Père, lui dit-il, j'ai besoin de vous parler. » Bonaventùre s'arrêta aussitôt, et tous deux s'assirent au bord du chemin. Après l'entretien, le Ministre général rejoignit ses compagnons fort impatientés : « Pouvais-je faire autrement ? ne suis-je pasi son serviteur, n'est-il pas mon maître ? » (Z. Lazzari, O. M., Una piccola vita inedita di S. B., dans Studi francescani, t. I, 1915,

11* (( Quando frater Bonaventura, generalis minister, clero praedicare -debebat, ibat ad eum frater Marcus et sibi dicebat : Tu es quidam mercenarius, et alia vice, quando praedicasti, nescivisti quid diceres. Sic, spero, quod faciès modo. Hoc autem ideo fr. Marcus dicebat ut eum ad melius dicendum provocaret... Gaudebat autem fr, Bonaventura, quando fr. Marcus ei dicebat convitia propter quinque : 1° quia homo erat benignus et patiens. 2° Quia in hoc imitabatur B. P. Franciscum. 3° Quia ■constabat sibi quod eum intime diligebat. 4° Quia habebat occasionem vitandi vanam gloriam. 5° Quia habebat occasionem melius previdendi. » (Salimbene, p. 308.)

115 « Nos insipientes et idiotae qui nullam sufficientiam accepimus, quid

Il ne peut suffire seul à la tâche de visiter toutes les Provinces, mais des Visiteurs le suppléent. Régulièrement aussi il célèbre les Chapitres gériéraux tous les trois ans et, tour à tour, en de-çà et au-delà des monts : Narbonne (1260), Pise (1203), Paris (1266), Assise (1269), Lyon (1272 et 1274). 11 parcourt l'Italie entière et séjourne le plus souvent en France. On le voit également en Espagne €t en Allemagne ^ô. Son activité s'étend à tous les do-

poterimus facere, ut salvemur ?... Potest idiota Deum tantum diligere sicut! litteratus ? Respondit Generalis : Potest una vetula plus etiam quam magister in theologia... (XXIV Gêner., p. loi.)

116 En 1259, il préside le Chapitre provincial de France à Saint-Omer (Archiv. fr. hist., t. VII, 1914, p. 250 s.); à l'automne il se retire sur l'Alverne pour y écrire Vltinerarium mentis ad Deum. L'année suivante, après le Chapitre de Narbonne, il revient à l'Alverne à l'occasion de la consécration de la nouvelle église, puis en octobre assiste à la translation ■des reliques de sainte Claire au nouveau monastère des Sœurs de Saint- Damien édifié à l'ombre de l'église Saint-Georges d'Assise. A la fin de 1262, il prêche devant la cour pontificale à Orvieto, assiste au printemps de 1263 à la translation des reliques de saint Antoine de Padoue, se rend à Pise pour le Chapitre général, puis à Assise. Il rentre en France et revient à la Pentecôte de 1264 à Orvieto près d'Urbain IV. Clément IV •en 1265 lui offre l'archevêché d'York et, devant son refus, le laisse à la tête de l'Ordre. Il reste en France et à Paris la plus grande partie des années 1267 à 1269. Il est à Pise au printemps de 1271 où il concourt à l'élection du successeur de Clément IV, non en le désignant d'oflîce, mais en conseillant aux Cardinaux, qui depuis trois ans n'arrivaient pas à s'entendre, une transaction» analogue à celle du compromis conseillé par les Constitutions franciscaines pour l'élection du Ministre Provincial (cf. Const. Narbon., Rubr. IX, loc. cit., p. 460). Peut-être Bonaventure conseilla-t-il aussi la pratique du « Conclave » adoptée pour la célébration du Chapitre général. (Op. cit., Rubr. XI, loc. cit., p. 463.) Six Cardinaux furent alors désignés par tout le collège cardinalice pour procéder à eux seuls à l'élection du Souverain Pontife. Ils élurent celui que Bonaventure leur avait, dit-on, recommandé, Teobaldo Visconti, de Plaisance, archiprêtre de Liège, qui visitait à ce moment la Palestine en pèlerin. Il prit le nom de Grégoire X. Deux ans ap?ès, Grégoire X contraignait Bonaventure à accepter le chapeau de cardinal (28 mai 1273). Bonaventure rejoignit le pape vers le mois d'août au Mugello près de Florence. Ils firent route ensemble vers Lyon où le Ministre général fut sacré en même temps que Pierre de Tarentaise, O. P., le 11 ou le 12 novembre. Depuis lors, le nouveau cardinal resta auprès de Grégoire X s 'occupant avec lui des préliminaires du Concile (cf. A. Callebaut, O. F.. M., La date du cardinalat de saint Bonaventure, Archiv. fr. hist., t. XIV, 192 1, p. 401-414;

3l6 CHAPITRE IX

maines. Il gouverne son Ordre et dirige la lutte contre les infiltrations de l'averroïsme dans la science sacrée. A la cour de France, son prestige est immense. Saint Louis aime à s'entretenir avec lui et Charles d'Anjou roi dp Naples compte sur son appui auprès du pape.

Nommé Cardinal- Evêque d'Albano le 28 mai 1278 il conserve le gouvernement de l'Ordre, mais interrompt ses célèbres conférences sur VHexaëmeron pour travailler à la préparation du XIV^ Concile œcuménique qui s'ouvrit dans la cathédrale de Lyon le 7 mai 1274. Quelques jours après (19 mai), il présidait le Chapitre général. Il l'avait convoqué pour se donner un successeur comme Ministre général. Ce fut Jérôme d'Ascoli, Provincial de Dalmatie, qui revenait à ce moment même de Constantinople accompagné des légats de l'empereur Michel Paléologue et du patriarche grec venus pour cimenter au Concile l'union des Églises grecque et latine.

«Bonaventure prit une part si active à tous les travaux conciliaires qu'il ne put en voir la fin. Sa frêle santé succomba à la tâche. Il mourut le i5 juillet 1274 laissant parmi les Pères du Concile d'inconsolables regrets. Grégoire X ordonna aux prêtres du monde entier de célébrer une messe pour le repos de son âme, et l'église des Frères Mineurs de Lyon reçut sa dépouille mortelle.

La famille franciscaine surtout ressentit douloureusement la perte qu'elle venait d'éprouver. Saint Bonaventure l'avait défendue avec courage, il l'avait régie avec sagesse, douceur et fermeté.

« Saint Bonaventure, dit le P. Ehrle, représentait la Communauté sous sa forme la plus belle et la plus correcte "7.

du même auteur, Le voyage du B. Grégoire X et de S. Bonaventure au concile de Lyon, ihid., t. XVIII, 1925, p. 169-180; L. Lemmens, S. Bonaventura, p. 206-218; P. Glorieux, Essai sur la chronologie de Saint Bonaventure (Arch. fr. hist., t. XIX, 1926, p. 145-168). "7 Cf. Archiv. /. Litt. u Kirchg., t. III, p. 591.

Doux et conciliant par tempérament il ne néglige rien pour réaliser l'union entre tous les Frères Mineurs, de même qu'il s'eiîoïce d'établir la paix avec le clergé séculier . Par tempérament aussi, il est conservateur et traditionnel. Le jour de sa vêture, jeune étudiant de l'Université de Paris, il prend l'Ordre de saint François tel qu'il l'a vivant sous les yeux. Ministre général, il s'engage à le maintenir tel qu'il le reçoit des mains de Jean de Parme. Il ne trouve pas qu'il soit utile d'innover, de transformer ou de réformer pour le rendre plus apte encore à répondre à tous les besoins de l'Eglise. Surtout il ne juge pas qu'il soit possible, ni bon de le faire revenir à la vie héroïque pratiquée à l'origine dans la vallée de Spolète. Il se borne à combattre les abus qui ternissent sa pureté "8. n passe les usages établis de son temps au crible de la Règle et des Déclarations pontificales d'abord, puis des idées et des exemples de saint François.

C'est ainsi qu'il abandonne le travail manuel, encourage et promeut les études scientifiques comme un moyen d'action essentiel à l'Ordre, mais il veut qu'on les conduise dans l'esprit du fondateur, c'est-à-dire, de telle manière qu'elles n'éteignent pas l'esprit de sainte oraison et de dévotion.

lis Tout ce que nous savons des paroles et des actes de notre saint Ministre général nous porte à croire que c'est en ce sens et non dans une volonté de rétablir l'Ordre dans l'état où il se trouvait au temps de saint François, qu'il faut entendre ces paroles de Pierre Jean Olive au sujet de saint Bonaventure : (( Fuit enim interius optimi et piissimi affectus et in doctrina verbo semper praedicans ea qua sunt perfectae puritatis... Fragilis tamen fuit secundum corpus et forte in hoc aliqùid humanum sapiens, quod et ipse humiliter, sicut ego ipse ab eo sepius audivi confitebatur... Nihilominus tamen in tantum dolebat de communibus laxationibus hujus temporis, quod Parisius in pleno capitulo me adstante dixit, quod ex quo fuit generalis, numquam fuit, quin vellet esse pulverizatus, ut Ordo puritatem beati Francisci et sociorum ejus et ad illud, quod ipse de ordine suo intenderat, perveniret (Tractatus de usu paupere, cf. Archiv. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 516 s.).

3l8 CHAPITRE IX

Il préfère les grands couvents dans l'intérieur des villes aux petits ; mais pour ceux qui aiment la solitude et la contemplation, il maintient les ermitages et fréquente lui-même celui de l'Alverne. ^

Il accepte l'institution du Procureur et de VAmi spirituel qui facilite la pratique de la pauvreté, mais enseigne la doctrine de Vusage pauvre et étroit ; malgré les décrets d'Innocent IV il n'admet pas que la nomination du Procureur dépende des Ministres et que le recours à VAmi spirituel se fasse pour de simples commodités.

Il défend les privilèges et l'exemption, mais ne veut point empiéter pour cela sur les droits du clergé.

XTTu choix qu'il fait parmi les coutuines alors en vigueur, résulte une observance qui s'inspire de l'esprit de discrétion et de modération de saint François, une observance faite de pratiques ne s'autorisant pas toujours des exemples de ce grand fondateur, qu'il aurait peut-être même condamnées, mais que les exigences du progrès vital commandaient. A ce moment où la division des esprits, leur trouble et leurs appréhensions prenaient un caractère d'acuité périlleuse, l'attitude de Saint Bonaventuré fut toute modératrice, pacifiante et conciliante. Tout ce que ce sage et clairvoyant Ministre général autorise et permet devient la norme de ce qu'il faut suivre pour rester dans la régularité ; tout ce qu'il condamne prend le caractère d'abus à éviter. Bonaventuré a ainsi posé les limites et les lois de l'observance régulière. Il a réussi à stabiliser l'alliage le plus homogène qui soit entre l'idéal du Poverello et celui que les premiers lettrés de TOrdre avaient préconisé. L'exemple d'une vie pauvre reste le moyen d'action essentiel des Frères Mineurs. Mais à l'instar dès Frères Prêcheurs ils y ajoutent la puissance du savoir et de la prédication doctrinale. Bien que les cabanes, les grottes ou les ermitages habités par les premiers Frères aient dû

être abandonnés pour des couvents plus vastes dans l'intérieur des villes, la pauvreté et la simplicité évangéliques restent la caractéristique de l'Ordre. Les Frères Mineurs continuent d'être les auxiliaires du clergé séculier, mais ils sont d'abord les auxiliaires des Souverains Pontifes qui s'en servent pour affermir l'autorité du Saint-Siège et qui leur imposent les privilèges et les immunités requises pour cette œuvre.

Saint Bonaventure a fortifié de tout le prestige de sa science et de sa sainteté une observance moyenne, pouvant rallier tous les Frères Mineurs, sans qu'elle soit pour ceux dont le courage s'élève jusqu'à la réalisation complète del l'idéal du Poverello une infranchissable barrière. Et c'est en ce sens qu'il mérite le titre de second fondateur de l'Ordre franciscain. Que de scissions douloureuses et regrettables auraient été évitées si l'on avait entretenu, cet esprit de tolérance, si l'ermitage et le couvent avaient su vivre d'accord ainsi que le voulait Saint Bonaventure '19.

Second fondateur, Bonaventure mérite encore ce titre en ce qu'il a été le défenseur victorieux de l'idéal franciscain et de l'évolution franciscaine contre les ennemis du dehors et du dedans qui sans lui auraient peut-être mené l'Ordre à la ruine.

Son action et son œuvre vont lui survivre 120. Toules-

11» Cf. L. Lemmens, s. Bonaventura, p. 197 s.

120 Les idées et les arguments de saint Bonaventure furent plus tard repris à l'occasion de nouvelles controverses par le plus célèbre de ses disciples, Jean Pecham. Pecham, outre ses écrits polémiques contre- Gérard d'Abbeville et Nicolas de Lisieux (voir plus haut, chap. Vllt, n. 13) composa encore 1° le Canticum pauperis pro dilecto (édité par les PP. de Quaracchi, dans le tome IV de la Bibliotheca franciscana ascetica medii aevi), très attachant récit de la vocation de l'auteur et résumé de toutes les réponses aux objections dressées contre la vie franciscaine au XlIIe siècle; 2° le Tractatus Pauperis contre le dominicain Robert Kilwardby (publié par F. Tocco, dans le t. II de la Brit. Soc. of Stitd., Fr. J. Pecham Tractatus très de paupertate, Aberdeen, 1910, et par le P. A..

les fois que l'on voudra adapter la Règle de saint François à la diversité des circonstances et des époques il faudra se pénétrer comme Bonaventure de la pensée du saint fondateur plus que de ses pratiques personnelles. ./

La première manifestation de l'action posthume de saint Bonaventure est la bulle Exiit qui seminat (1279) du pape Nicolas III. Elle avait été préc.é.dée d'une offensive redoutable contre les Mendiants pendant le deuxième Concile de Lyon (1274).

Van clen Wyngaert, éd. de la France Franciscaine, Paris, 1925. Pecham y défend surtout le droit de prêcher et d'étudier et la prééminence de la pauvreté franciscaine. Pecham est peut-être aussi l'auteur de la Meditatio pauperis in soUtudine, dont le P. F. M. Delorme a donné un fragment dans les Studi Francescani de 1924, p. 233-261. C'est une longue méditation sur les ressemblances entre le Christ et François d'Assise, l'ange du sixième sceau, et une apologie toute bonaventurienne de l'Ordre des Frères Mineurs. Enfin Pechani serait aussi l'auteur d'un intéressant poème, la Disputatio mundi et religionis publié par M. Kingsford sous le titre : Defensio fratrum mendicantium, dans le t. II de la Brit. Soc. pité plus haut. Ce poème a été également attribué à Guy de la Marche, autre Frère Mineur, mort en 1291. Cf. Bibl. Ecole des Chartes, t. 45 (1884), p. 5-30, et Archiv.fr. hist., t. IV, 1911, p. 149.

David d'Augsbourg (4- 1272), l'un des plus célèbres franciscains allemands du XIII'î siècle, prend la même attitude et donne les .mêmes explications que Bonaventure dans la défense de l'Ordre (cf. Dag. Stôckerl, '•O. M., Bruder David von Augsburg, Mûnchen, 1914, p. 61-92, Anal. Boll., t. XXXIII, 1914, p. 462). — L'auteur de VExpositio super régulant F. M. et du Dialogus inter zelatorem paupertatis et inimicum ejus domesticum, attribués à Hugues de Digne (cf. Firmamenta, Paris, 1512, P. IV, f. 34-54, 105-108) et Hugues de Digne lui-même dans le De finibus paupertatis (cf. Archiv. fr. hist., t. V, 1912, p. 277-290) exposent les mêmes idées que le Docteur séraphique. Il n'est pas jusqu'au chef des Spirituels, P. J. Olive, qui, dans sa défense de la pauvreté et dans son enseignement sur l'usage pauvre et la perfection évangélique, ne se rencontre avec saini .ponaventure qu'il appelle : <( Summus nostri temporis et Ordinis doctor. >> ,(Cf. Arch. /. Litt. u. Kirch., t. III, p. 503-525).

LA BULLE EXIIT Q.UI SEMINAT,;

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