‹ Histoire de la fondationChapitre 151 sur 238 · TRADITIONS DES SPIRITUELS · texte numérisé non relu

TRADITIONS DES SPIRITUELS

eu un songe dans lequel il vit une multitude de Frères engloutis dans les flots d'un fleuve parce qu'ils portaient des livres avec eux. Lui-même aurait eu pareil sort s'il n'avait jeté son bréviaire. Et saint François, apprenant ce rêve, lui aurait dit : « Les livres sont mauvais, ils perdront l'Ordre. Je n'estime pas vrai Frère Mineur celui qui ne se contente pas du Pater Noster » 3t. Dans leur rigorisme fanatique, les zelailti ne s'apercevaient pas qu'ils dénaturaient et outrepassaient l'enseignement de saint François. A plus forte raison ne pouvaient-ils rien comprendre au rôle pacificateur de saint Bonaventure, coupable d'avoir intenté un procès à son prédécesseur Jean de Parme Sa. Jacques de Massa (f vers 1260) qui connut, comme Conrad d'Oflida, les compagnons du saint fondateur, et qui fut comme lui grand collectionneur d'anecdotes, de visions et de prophéties, racontait qu'il avait eu, au début du généralat de Jean de Parme, la vision d'un grand arbre dont chaque fruit était un Frère Mineur. Au sommet de l'arbre, Jean de Parme, à l'extrémité de chaque branche, les Ministres provinciaux. Et le Christ

31 Verba fr. Conradi, loc. cit., p. 377 s.; Actus, cap. 59, p. 177 s.

3- « Tune enim sapientia et sanctitas fratris Bonaventurae, dit Clareno, eclipsata paluit et obscurata est, et ejus mansuétude ab agitante spiritu in furorem et iram conversa defecit... » (Hist, tribul., dans Archiv. f. Litt. u. Kirch., t. II, p. 285). — Ubertin de Casale reproche au Docteur séraphique de n'avoir tenu aucun compte des écrits de ,Frère Léon sur les intentions du Fondateur et sur l'observance de la Règle : « Quae industria frater Bonaventura omisit et noluit in Legenda publice scribere, maxime quia aliqua erant ibi in quibus etiam ex tune deviatio regulae publice monstrabàtur, et nolebat fratres ante tempus extraneis infamare. Claret autem quod multo melius fuisset ea scribere, quia non tanta postea forsitan fuisset seeuta ruina...» (Arhor vitae, Lib. V, cap. 5, fol. 222I). — Pierre Jean Olive, plus équitable pour saint Bonaventure, reconnaît qu' « il ne prêcha jamais qu'une doctrine d'une pureté parfaite, bien qu'il ne fût pas tout à fait étranger aux faiblesses humaines... S'il ferma les yeux sur quelques abus, ce ne fut point sans tristesse, ni amère douleur... » (Cf. Tract, de Usu paupere, dans Arch. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 516 s.; René de Nantes, Hist. des Spir., p. 227 s.).

dit à François de visiter ses Frères et de leur donner un breuvage de vie spirituelle. Jean de Parme boit entièrement le calice qui lui est offert. Bien peu l'imitent. Les uns le jettent ; d'autres n'en boivent qu'une partie. Alors Jean de Parme quitte la cime de l'arbre et se réfugie au pied du tronc. Bonaventure, qui n'a bu que partiellement le calice, prend sa place. Et voici que des ongles de fer lui poussent aussitôt, aiguisés comme le tranchant d'un rasoir. Il se précipite sur Jean de Parme ; mais au cri de celui-ci, le Christ présente un morceau de silex à François pour rogner les ongles de Bonaventure 33. Histoire très expressive de l'état d'âme des Spirituels. Leurs traditions, il est vrai, ne leur paraissaient pas toujours à l'abri du doute 34, mais elles correspondaient trop à leurs désirs et à leurs ressentiments ; elles favo-

33 Cf. Hist. Trib. Ord. Min., dans Archi. f. Litt. u. Kirch., t. II, p. 280-282; XXIV Gêner., p. 283 s.; Actus, p. 216-220.

34 C'est ainsi que racontant une révélation au sujet de la Règle qui serait crucifiée comme le Christ, mais qui ressusciterait avec l'Ordre, P. J. Olive, dans son commentaire de l'Apocalypse, introduit sa citation par d'habiles précautions : <( Audivi etiam a viro spirituali valde fide digno et fratri Leoni confessori et socio beati Francisci valde famlliari, quod nec assero, nec scio, nec censeo asserendum... » (Baluze-Mansi, Miscellanea, t. II, p. 263). Dans le même ouvrage (ibid., p. 267), il écrit : « Quidam, ex plurîbus, quae Joachim de Frederico II et ejus semine scribit, et ex quibusdam, quae beatus Franciscus secrète fratri Leoni et quibusdam aliis sociis suis révélasse fertur, opinantur quod Fredericus praefatus cum suo semine sit respecta hujus temporis quasi caput occisum... » — Ubertin de Casale procède de la même façon. Il rapporte qu'il fut révélé à Frère Léon que le Christ ressusciterait un jour saint François pour consoler et réconforter ses fils de prédilection ; il commence ainsi son récit : « Et audivi unum stupendum quod cum nulla temeritate assero, sed dévote devotis assero. Audivi autem a sanctp viro fratre Conrado et a plurîbus aliis fide dignis, quod • beatus Franciscus post suam glorificationem in coelis revelavit sancto fratri Leoni, et aliquibus aliis revelatum dicitur quod...» Et il termine: « Quid de hoc erit, potest expectari dévote; sed ■non asseri temerarie, tatnen devotioni suffragatur ut sicut Franciscus fuit singulariter similis Christo Jesu similitudine passionis, sic sit etiam sibi conformis prae aliis anticipatione resurrectionis, et maxime .ad confortandam fidem et veritatem de evangelica vita. » (Arbor vitae, fol. 220*, 221I).

i\NTAGONISME DES SPIRITUELS ET DE LA COMMUNAUTÉ 39!

risaient trop leurs tendances vers une observation rigoureuse de la Règle pour qu'ils ne les acceptassent pas. L'imagination exaltée de tous ces mécontents qui avaient cruellement souffert par amour de la pauvreté, créait des détails, ajoutait des commentaires, dramatisait les récits primitifs et les transformait en armes de combat contre la Communauté 35.

A cette profusion de récits, de visions, de souvenirs qui tournaient les âmes vers une restauration des temps héroïques, s'opposaient d'autres récits recommandant la vie commune et concluant à la légimité des coutumes établies. Un Frère de la Province de Toscane demande au Christ quel genre de vie il doit suivre, et le Christ répond : « Garde la vie commune » '^^. Ailleurs on rassure les Frères sur les destinées de l'Ordre ; on les engage à ne pas le quitter ; on raconte les punitions de ceux qui l'attaquent et les récompenses de ceux qui lui sont dévoués 37.

Provenant à la fois des infractions à la Règle, des querelles avec le clergé séculier, du joachimisme, et enfin des souvenirs des temps primitifs qui se colportaient, plus ou moins transformés dans les ermitages et les couvents,

35 Voir, par exemple, l'interprétation donnée par la pseudo-Legenda Vêtus de M. P. Sabatier (Opusc. crit. hist., t. I, p. 99-102) et par Clareno (Expos. Reg., p. 73' s.) de la vision; de la femme H la tête d'or, à la poitrine d'argent, etc., semblable à la statue de Nabuchodonosor et racontée par II Cel., 82. — Voir aussi les détails inventés par on ne sait qui sur la composition du Chap. X de la Règle, relatifs à l'obligation de recourir aux Ministres quand il est impossible d'observer spirituellement la Règle. La narration de la pseudo-Legenda vêtus (loc. cit., p. 90-95) et celle de Clareno (Hist. trïb., dans Arch. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 601-603 ; Expos. Reg., p. 204-206) sont en contradiction avec la tradition primitive reproduite par Hugues de Digne et même par Ubertin de Casale (Cf. Arch. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 124 s. ; Ang. Clareni, Exp. Reg., p. 204, n. 2).

3« XXIV Gêner., p. 285. Un autre Frère est damné pour n'avoir pas suivi ce conseil (ïbid,, p. 309).

37 Ihid., p. 288-293, 335.

l'antagonisme entre les doctrines et les coutumes de la Communauté que nous connaissons déjà et celles des Spirituels 38^ était irréductible.

38 La Disputatio inter zelatorem paupertatis et inimicum domesticum ejus, attribuée à Hugues de Digne (cf. Monumenta Ordinis, éd. Sala- MANQUE, 1506, tract. III, ff. 20Ï-207), est un document des plus sai.sissants sur l'opposition entre les Spirituels et la Communauté à la fin-, du XlIIe siècle.

Page 1