ET PREMIÈRE SCISSION DANS L'ORDRE FRANCISCAIN
En Italie. — Après les troubles qui s'étaient produits dans les Provinces de la Marche d'Ancône et de Provence et qui avaient amené les chefs du mouvement spirituel, Ubertin de Casale, Ange Clareno et Pierre Jean Olive à se rencontrer en Toscane, l'élection de Raymond Godefroid comme Ministre général (1289- 1295) avait rempli d'espoir tous les groupes de zelanti.
L'un des premiers actes de Raymond fut, comme nous l'avons dit, de délivrer les Frères de la Marche emprisonnés à cause de leurs idées rigoristes sur l'observance de la Règle. Par une heureuse rencontre, il se trouva que le roi d'Arménie, Hayton II, avait demandé au Ministre général que les Frères vinssent s'établir dans son royaume. Raymond Godefroid lui envoya quatre de ces Spirituels : Thomas de Tolentino, Marc de Montelupone, Pierre de Macerata et Pierre de Fossombrone (Ange de Clareno). Ils échappaient ï^insi à la situation difficile qui leur aurait été faite dans leur Province après le départ du Ministre
1 Cf. les écrits d'ANG. Clareno : Epistola excusatoria (Arch. f. Lit t. u. Kirch., t. 1, p. 521—533), Hist. tribttl., loc. cit., t. II, p. 313-327 ; voir aussi Biblioteca, t. I, p 341-350 ; t. II, p. 466-468 ; t. III, p. 38-43.
général. Leur apostolat fut des plus fructueux. £111292, Hayton II, sur le point d'être assailli par les hordes musulmanes, députa en Europe Thomas de Tolentino avec deux autres compagnons pour demander secours au Pape et aux rois de France et d'Angleterre. Les envoyés assistèrent au Chapitre général de Paris (25 mai 1292) et présentèrent à Raymond Godefroid des lettres du roi d'Arménie le remerciant du bien accompli dans son pays par les missionnaires franciscains. Ni ces témoignages ni l'appui du Ministre général ne réussirent à désarmer l'hostilité contre les Spirituels. Ceux qui étaient restés en Arménie après le départ de Thomas de Tolentino, en butte à toutes sortes de vexations de la part des Frères de la Province de Romanie, revinrent en Italie (1293). Le Vicaire provincial de la Marche, leur Province d'origine, ne leur permit de s'arrêter nulle part, malgré leur faiblesse et leurs fatigues, avant qu'ils ne se fussent présentés au Ministre général. Celui-ci leur fit un accueil plus paternel. Il conseilla à Pierre de Macerata et à Clareno de solliciter une audience du Pape. Plusieurs de leurs amis, entre autres Conrad d'Ofïida et Jacopone de Todi, approuvèrent ce conseil. Ils le suivirent. Le saint ermite Pierre de Morrone, qui avait fondé un nouvel Ordre (les Célestins) et qui avait pris le nom de Célestin V en montant sur la chaire de saint Pierre, connaissait depuis longtemps nos deux Spirituels. Il les reçut avec une bienveillance telle qu'après avoir écouté le récit de leurs tribulations, il les délia de toute obéissance vis à. vis de l'Ordre franciscain et les autorisa à vivre dans des ermitages qu'un Abbé de l'Ordre des Célestins devait mettre à leur disposition pour y observer à la lettre la Règle et le Testament de saint François. Dans l'espoir de ne pas éveiller les susceptibilités des Frères Mineurs, il leur donna le nom de « Pauvres Ermites » et les mit
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SOUS la protection du cardinal Napoléon Orsini. C'est à ce moment que Pierre de Macerata prit le nom de Libérât, et Pierre de Fossombrone celui d'Ange de Clareno 2. Libérât de Macerata fut leur supérieur (1294) 3. Pour la première fois, un rameau se détachait du grand arbre franciscain.
Les Frères de la Communauté en conçurent un grandi dépit. Ils s'apprêtaient à les faire condamner comme apostats lorsque l'abdication (i3 décembre 1294) de Célestin V vint à point servir leur projet. Elu le 24 Décembre 1294, le cardinal Benoit Gaëtariii prit le nom de Boniface VIII. Dès le 27 décembre, il annula tous les privilèges octroyés par Célestin V. Le 8 avril 1295, il * replaçait les Pauvres Ermites sous la juridiction du Ministre général et révoquait toutes leurs dispenses 4. La \ bulle Ad augmentum du 12 novembre suivant complétâTt^ ces mesures destinées à refaire l'unité en facilitant les poursuites contre les rebelles, en abrégeant la procédure et en interdisant l'appel au Souverain Pontife 5.
Bientôt après, Boniface VIII ne tarda pas à se brouiller avec Philippe le Bel conseillé par les légistes et soutenu par la majorité du clergé qui se souvenait sans doute de la légation accomplie en 1290 par le cardinal Benoît Gaëtani. Il se brouilla également avec la puissante fa-' mille romaine des Colonna qui était amie des Frères" Mineurs et plus spécialement des zelanti. Deux des ' membres de cette famille, Jacques et Pierre faisaient
2 Sur ce changement de nom, cf. Biblioteca, t. II, p. 466-468.
3 Cf. Bpistoîa excusatoria, dans Arch. /. Litt. u. Kirch., t. I, p. 525 s.', et Histor. tribul., ibid., t. II, p. 308 s.
4 Olim. Caeîestinus, dans Registres de Boniface VIII, par A. Thomas, i^r fasc. col. 257-261 ; citée par le P. René, Hist. des Spirituels,
5 Bull, fr., t. IV, p. 371.
^partie du Sacré Collège et attaquaient la légimité de son
jélection. Or, Raymond Godefroid, ami du roi de France, protecteur des Spirituels, ayant été déposé de sa charge — on sait en quelles circonstances (29 octobre 1296) — eut pour successeur au Chapitre d'Agnani Jean Minio
♦ de Morrovalle (1296-1304) plus dévoué aux intérêts du Souverain Pontife et à ceux de la Communauté 6. C'était, pour les Spirituels, l'annonce de nouvelles tribulations. Libérât et Ange de Glareno qui les prévoyaient n'avaient pas attendu de connaître les dispositions de Boniface VI 1 1 . Dès son avènement, ils avaient pris la fuite et s'étaient dirigés vers la Grèce. Réfugiés dans Tîle de Trazoni ou Trizonia (golfe de Corinthe), ils y restèrent en paix l'espace de deux ans (1295-1297) 7, jusqu'au jour où les Frères de la Province de Syrie, informés de leur présence, s'efforcèrent de les en chasser. Au Ministre général qui s'était fait l'interprète de la Communauté et qui le priait de condamner les fugitifs, Boniface VIII avait tout d'abord répondu avec sa rudesse ordinaire : « Laissez-les servir Dieu, ils sont meilleurs que vous. » Mais les Frères revinrent à la charge. Ils lui présentèrent Libérât et ses quelques compagnons comme des hérétiques et des schismatiques attachés au Pape Célestin V, protestant contre \ son abdication et répandant le bruit que son successeur n'était pas vraiment Pape. Cet argument toucha Boniface VIII. Il donna aux archevêques de Patras et d'Athènes
/ l'ordre d'enquêter et de poursuivre les coupables. Libérât et Ange quittèrent alors le territoire latin de leur île et se réfugièrent en Grèce au sud dé la Thessalie. C'est là que l'excommunication vint les frapper. Elle fut promul-
)guée dans l'Eglise de Nègrepont par le Patriarche de
6 XXIV Gêner., p. 431 s.
'' Epist. excus., dans l'Arch. /. Litt. u. Klrch., t. I, p. 527 ; Hist. trib., ibid., t. II, p. 309 s., 315 s.
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Constantinople (i3oo) 8. Ceux qui étaient restés en Italie » tels que Conrad d'Offida et Jacopone de Todi se lièrent avec les Colonna en lutte contre le Pape. Jacopone de \ Todi fut emprisonné (1298) et ne recouvra la liberté qu'en i3o3 9. Conrad d'Offida, accusé auprès du nouveau Ministre général de divers méfaits, entre autres de con- ' séiller la scission de l'Ordre, parvint à se justifier, et même à conquérir sa bienveillance. Avec Thomas de Tolentino, il organisa une mission pour l'Orient dont\ le chef fut Jacques de Monte, homme d'une grande sainteté et qui se montra tout dévoué aux persécutés. Douze ' missionnaires faisaient partie de ce groupe. Ils abordèrent à Nègrepont. Ils eurent la joie de ret^puver Libérât et Clareno que Jacques de Monte espérait bien emmener avec lui ; mais le Ministre général à qui il avait jugé bon de demander l'autorisation, la refusa. Ils partirent seuls vers les Indes (i3o2) 10. C'est alors que Libérât et Ange de Clareno se décidèrent à changer de tactique. Au lieu f de fuir la persécution, ils résolurent de l'affronter et de ' revenir en Italie pour faire acte de soumission au Sou- » verain Pontife (i3o4). A cette date, Benoît XI avait succédé à Boniface VIII, et Jean de Morrovalle, créé cardinal (i5 décembre i3o2) par Boniface VIII, avait été remplacé au Chapitre général d'Assise (i3o4) par Frère' Gonzalve de Valbonne (1 304-1 3 1 3), Provincial de Saint-Jacques en Espagne. Libérât n'eut pas le loisir de se présenter devant Benoît XI que la mort enleva le 7 juillet i3o4. ^ Avec treize compagnons, le chef des Pauvres Ermites se \ retira dans le royaume de Naples, Il n'y resta pas Iontemps en paix. Gonzalve de Valbonne le déféra au juge- "1
8 Epist. excus., loc. cit., p. 528 s., Hist. trib., loc. cit., p. 316 s.
9 Voir plus bas, Appendice III.
io Epist. Excus., loc. cit., p. 529 s., Hist. trib., loc. cit., p. 313, 317 s.; Biblioteca, t. III, p, 219-221. — Thomas de Tolentino et trois de ses compagnons subirent le martyre aux Indes en 1321.
ment de l'inquisiteur dominicain, Thomas d'Aversa. Celui-ci, convaincu de son innocence, conseilla '» à tLibérat de se présenter devant Clément V (i3o5-i3i4)' qui, nouvellement élu, se trouvait encore à Bordeaux. Libérât se mit en route et mourut près de Viterbe (iSoy)^ laissant la direction des Ermites à Ange Clareno. Frère Ange était de retour en Italie depuis deux ans. Il s'était 'rendu tout d'abord auprès du Protecteur des Pauvres lErmites, le cardinal Napoléon Orsini, qui voulut le garder auprès de lui. Mais lorsque, après l'élection de Clément V^ le Cardinal se rendit à Avignon, Clareno, malade, resta dans la Province romaine. Son retour avait inquiété les partisans de la Communauté qui le dénoncèrent à Clément V. Une enquête confiée à l'archevêque de Thèbes,^ Isnard, vicaire pontifical à Rome "2^ lui fut entièrement favorable, ainsi qu'aux Ermites répandus dans le royaume de Naples. Ils purent désormais rester tous dans la même situation, c'est-à-dire, en dehors de la juridiction des supérieurs, jusqu'à nouvelle décision.
Ubertin de Casale ne faisait pas partie du groupe des Pauvres Ermites. Après ses quatre années de lectorat à Florence (1285-1289) où il s'était rencontré avec Pierre Jean Olive, il s'adonna au ministère de la prédication. Il remporta de remarquables succès et déploya un grand, zèle contre les sectes hérétiques. Mais, propagandiste ardent des idées spirituelles dans les provinces d'Ombrie,. de la Marche d'Ancône et de Toscane, censeur impir^
11 Thomas d 'A versa ne conserva pas longtemps cette attitude conciliante. Il sévit avec une rigueur extrême contré les compagnons de Libérât. Cf. Hist. trib., loc. cit., p. 320-327.
12 Quatre Inquisiteurs de l'Ordre des Frères Prêcheurs, les Pénitenciers dominicains et franciscains et deux évêques assistaient l'archevêque de Thèbes (A. Clareni, Epistola Excusatoria, dans Arch. f. Litt. M- Kirch., t. I, p, 531 s.).