‹ Histoire de la fondationChapitre 171 sur 238 · Première phase des controverses · texte numérisé non relu

Première phase des controverses

Raymond Godefroid et libertin de Casale répondirent au questionnaire des Cardinaux en même temps, mais par deux mémoires différents •'o. C'est pourquoi leurs réponses au sujet de la pratique de la Règle ne sont pas parfaitement identiques et ne rendent pas exactement le même son. L'ex-Ministre général concède que la Règle et la Décrétale de Nicolas III sont observées en substance, mais il dénonce cependant un grand nombre d'infractions, surtout en matière de pauvreté^'. Pour Ubertin, la vie commune est au contraire en contradiction absolue avec la Règle et avec les intentions du saint fondateur, et même avec les Constitutions et la bulle Exitt qui seminat'^^. Cette opinion qui, par sa sévérité, différait sensiblement de celle de Godefroid, Ubertin de Casale eut à cœur de la justifier. Il le fit dans un nouveau mémoire connu sous le nom de Rotulus où il dénonce vingt-cinq violations de la Règle ;, il y ajouta un autre opuscule qui signale dix infractions à la bulle de Nicolas III. Il les soumit à l'examen de Raymond Godefroid qui, revenant sur son premier jugement, leur donna son approbation. Le Rotulus fut ensuite confié au cardinal Jacques Colonna^S.

30 Le mémoire de R. Godefroid est mentionné dans le Répertoire de tFronsac (Arch. /. Litt. u. Kirch., t. III, p. i8, 3°) et est contenu

(ibid., p. 142-144) dans, la réplique du procureur et de Bonagrazia (ibid,, ,p. 141-160). Le mémoire d'Ubertin de Casale, non signalé dans le {Répertoire, commence par les mots Sanctitas vestra et a été publié par

le P. Ehrle (ibid., p. 51-89). — Raymond de Fronsac et Bonagrazia^ .dans leur premier Mémoire (après le 4 juillet 1311), prétendent réfuter là la fois Godefroid et Ubertin (Arch. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 141).

Mais celui-ci se plaint de ce qu'ils ne citent, ni ne réfutent sa réponse ,à lui, bien qu'elle ait été communiquée au Pape et aux enquêteurs en (même temps que celle de Godefroid (ibid., p. 162 et 190).

31 Ibidem, p. 142 s. Voir plus haut, p. 416, n. 49.

32 Ibidem, p. 51-89.

33 Nous apprenons ces détails par la réfutation du Rotulus qu'écrivit deux ans après le Ministre général Gonzalve de Valbonne. Celui-ci ne

PLAIDOIRIES d'UBERTIN DE CASALE 445

Dans cet ouvrage, Ubertin reprochait à la Communauté d'enseigner que tous les conseils évangéliques ne sont pas obligatoires ex vota et que les Déclarations pontificales passent avant les intentions de saint François. Il dénonçait différents abus : distribution des biens des novices aux Frères et non aux pauvres, abondance, richesse et ampleur des vêtements, port habituel des chaussures, voyages à cheval, réception multiforme de la pécune, provisions abondantes dans les greniers et les celliers, revenus annuels, institution et destitution arbitraires des Provinciaux par le Ministre général. Il se plaignait aussi de la grandeur des couvents et des jardins, de la richesse des ornements et vases sacrés, de la multitude des prédicateurs insuffisants, des études ou trop subtiles ou profanes, de l'incapacité des missionnaires chez les infidèles. Il pro-» testait enfin contre le choix de l'ex- Ministre généralJeanf Minio de Morrovalle comme cardinal Protecteur. (

Tactique d'Ubei^tin de Casale. — La véhémence qui circule à travers les pages qu'il écrïy'it durant ces polémiques n'exclut pas l'habileté. Sans doute ses critiques du relâchement de l'Ordre sont aussi acerbes que dans son Arbor vitae qu'il écrivit sur l'Alverne. Elles redoublent» même. Mais le joachimisme qui l'aurait mis en mauvaise • posture disparaît^ complètement devant la Commission de^r Groseau, et l'ardent polémiste s'efforce, sans y réussir toujours, d'atteindre à la modération. Il se garde bien, par

veut pas croire au changement d'opinion opéré par R. Godefroid et accuse Ubertin d'avoir menti en disant qu'il avait obtenu son approbation. (Cf. A. Chiappini, O. m., Cotnmunitatis Responsio <{ Religiosi viri » ad Rotulum Ubertini. de Casali, dans Arch. fr. hist., t. VII,

1914, p. 661),. — Le Rotulus ne nous est pas parvenu intégralement ; nous ne le connaissons que par le3 fragments qu'en citèrent Raymond de Fronsac et Bonagrazia dans leur réfutation intitulée Sapientia aedificavit (Arch. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 95-130), puis Gonzalve de Valbonne dans la réfutation précitée (Arch. fr. hist., t. VII, p, 659-675 ; t. VIII,

exemple, de dire comme il l'avait fait cinq ans auparavant que la décadence de l'Ordre commença avec la bulle Quo elongati abrogeant le Testament de saint François. Il reconnaît au contraire que le Fondateur, ayant renoncé au gouvernement de l'Ordre, ne pouvait plus rien ordonner 34. Il sait aussi excuser ses vivacités et retenir la verve railleuse qui s'exerçait autrefois sur la Décrétale de Nicolas III 35. Il termine même la Réponse aux « Quatre Questions » en disant qu'il entend bien ne pas la contredire 36, Dans la défense de Pierre Jean Olive, Ubertin joint l'énergie à l'habileté. Dès le début, il avait déclaré ouvertement que l'enseignement du Maître provençal n'était si vivement attaqué que pour mieux affaiblir la portée des reproches qu'il adressait à la Communauté 3?. En quelques lignes il réfute les allégations de ses adversaires. Puis il ramène la discussion sur le terrain qu'il a choisi : celui de la discipline et de l'observance de la Règle. Il

34 « Quia jure humano non est dubium quod nihil poterat precipere, quia jam ipse biennio ante et plus renunciaverat omni prelationis officio, sicut idem frater Léo testatur. » (Réponse d'Ubertin aux Quatre Questions, ihid., p. 54).

35 Voir plus haut, p. 411.

36 « Et quia subito scripsi et plene non potui examinare ad unguem omnia, parcat mihi sanctitas apostolica, si alicubi latinum forsitam plus debito pungnat vel universaliter sive indefinite loquar quia ex multo gemitu, quem habeo predictorum defectuum et in me et in aliis, sic descripsi sanctitati vestre, quod mihi omnino corrigendum videtur, non intendens alicujus infamiam, sed cum affectu sincero sanctum ordinein desidero corrigi, non confundi... Nec intendo aliquid contra declarationem domini Nicholai predecessoris vestri dicere, vel quomodolibet contrarie, sed illud, quod sencio, veraciter respondere. » (Arch. f. Litt. u. Kirch., t. m, p. 89).

37 « Et probabiliter credo quod fuit malum motivum et modus peior destructionis eorum (librorum Joannis Olivi) quia ipse (J. Olivi) exprimebat in suis scriptis transgressiones in observancia paupertatis, quris summe, qui hoc fecerunt, timuerunt ad communem noticiam pervenire, quia non videntur habere animum corrigendi. » (Réponse d'Ubertin aux quatre questions, Arch. /. Litt. u. Kirch., t. III, p. 88. Voir aussi sa Declaratio (ibid., p. 193). Plus tard il reviendra encore sur la même idée dans son Apologie d'Olive (op. cit., t. II, p. 384 s.).

PLAIDOIRIES d'uBERTIN DE CASALE 447"

développe les idées que nous connaissons sur le devoir pour le Frère Mineur de pratiquer les conseils évangéliques et de se conformer en tout à Vusus pauper obligatoire en vertu du vœu d'observer la Règle.

Sa réponse aux « Quatre questions » 38 établit un parallèle qui devient un contraste saisissant entre l'idéal de pau-^ vreté, d'humilité, de simplicité si cher au cœur du séraphique patriarche et l'état actuel de TOrdre. L'exposé des idées de saint François et l'énumération des abus qui les détruisent emportent, par l'abondance des détails, la conviction que ni la Règle ni le Testament ni les Constitutions ni la Décrétale de Nicolas III ne sont observées et que TOrdre des Mineurs est tombé en une irrémédiable déchéance. Dans VArbor vitae il avait fait peser la même accusation sur l'Ordre des Prêcheurs. Exagération manifeste, car il était bien contraint de reconnaître ensuiteque les deux Ordres continuent d'être en vénération auprès du peuple ^9. Son pessimisme provenait de sesidées joachimistes. Il fallait bien que les deux Ordres fussent déchus de leur première ferveur et que la corruption se répandît dans l'Eglise pour que le fougueux; Spirituel puisse leur appliquer ces mots que saint Jean adresse à l'ange de l'église de Sardes : « Tu as la réputation; d'être vivant, mais tu es mort » (Apoc. IIÏ, i).

En forme de conclusion, Ubertin se radoucissant disait : « Je ne veux pas témérairement incriminer la multitude des Frères, car plusieurs qui étaient disposés à vivre-

38 Cf. op. cit., t. III, p. 51-89.

38 {( Et quia respectu aliorum religiosorum et clericorum vitam mundam servare videntur ab adulteriis et talia videntur punire, et in noticia scripturarum, et in aliqua compositione morum extrinsecorum poUere videntur, ideo quasi omnia eorum vitia a populis supportantur... Idcirco nunc in hîs ultimis tomporibus et ultimo fine quinti tanta corruptioinundavit in tota Ecclesia quod quinto angelo Ecclesiae Sardis dicit Joannes ; Nomen habes quod vivas et mortuus es. » (Arhbr vitae,. Lib. V, cap. VII : Jesu despectus iterum, fol. 2262),

autrement ne vivent dans le relâchement que parce qu'ils l'ont trouvé installé en entrant dans l'Ordre, parce qulls ne connaissent pas la rigueur de leur profession et surtout parce que c'est ainsi qu'ils ont été éduqués. Il y en a d'autres à qui les abus déplaisent ; ils les supportent pour le bien de la paix, non par goût. D'autres encore condamnent et fuient ces abus ; ils sont persécutés. Enfin, il en est d'autres qui se rient des intentions de saint François, ■des exemples des premiers Frères et du texte de la Règle ; ils enseignent que les mitigations sont nécessaires à l'honneur de Dieu, au salut des âmes et au prestige de l'Ordre. J'en conclus que ce serait une pauvre réforme, et de courte durée, que celle qui consisterait à autoriser les religieux de bonne volonté à observer la Règle à la lettre et à obliger les relâchés à se conformer au moins à la bulle Exiit qui seminat. Cette décrétale est d'un latin si prolixe que les relâchés y trouvent des prétextes à toutes les mitigations.

« La vraie réforme consistera dans la pratique de la Règle à la lettre, sans aucune glose ni aucun privilège qui puissent en adoucir la rigueur. A ceux qui ne veulent pas ou ne croient pas pouvoir la pratiquer à la lettre, que l'on donne un autre genre de vie plus large ; mais que la Règle telle qu'elle a été instituée par le Bienheureux Père Saint François, devienne le monopole, sans confusion possible, de ceux-là seulement qui désirent, avec l'aide de Dieu, la pratiquer littéralement. Il n'y aura de paix dans l'Ordre qu'à ce prix. Grâce à Dieu, il y aura toujours parmi nous des zélateurs, prêts à souffrir persécution, d'autant plus que la multitude n'est pas disposée à abandonner ses usages relâchés 4°.

*" <( Non autem quoad predicta totam Ordinis multitudinem volo temerarie condemnare. Nam quidam ista secuntur, quia sic invenîunt et sue professionis artitudinem non cognoscunt, maxime quia instruluntur ad contrarium et sic de facto vident a majoribus observari, qui

Tout l'effort d'Ubërtin de Càsalé et dé Raymond Gode-i froid portait donc siir Vobsérvànce dé là Règle. Ils dëniâri-^ «daiérit èri somme pour les Spirituels là séparation complète ' 4e l'Ordre.

Réponses de là Communauté. — La Communauté, Tfeprésentée au début de la polémique par le Ministre' général Gonzalve de Valbonne et par quatre Maîtres eh , théologie 41 dirige au contraire toutes ses attaques contre

tamen parati essent aliter vivere, si eis aliud mandaretur, Alii sunt, qùibus ista displicent et sic vivunt propter âliorUm pacem màgis q|Uain propter propriarh voluntatem. Alii ista corruptivà status fugiuht et ^rguunt et pro viribus contradicunt et propter hbb plurima patientur. Alii sunt qui ista colorant et necessaria dicunt ad honorem Dei et «ultuS ecclesiastici et ad animarum salutem et Ordinis honorem specfare affirmant... Concludo quod reformatio parva et parum duratura et apparens est quod mandatur, quod nullus impediatur, qui velit servare regulam secundum intentionem beati Francisci, sîcut sonat litterâ... et mandetur quod plene Declaratio (Nicolai III) ad minus a relaxatis aliis observetur. . . Causa quare dico quod ista est reformatio parva et parum <iuratura, est, quia colorabantur excessus per Declarationem quae multum habet involutum làtinum maxime in articulo pecuniae... Vera igitur reformatio esset, si excluderetur error, qui istorum est causa malorum, scilicet quod non est creditum beato Francisco, qui précepit pure et simpliciter sérvari regulam sicut sonat, et repulit omnem glosam et omrie privilegium, quod nos posset in superbiam elevare et regulam relaxare... Quod si dicerent (fratres), se nolle vel non posse, daretur eis modus Vivendi laxior, sic quod vita et professio concordarent verbis apertis, îta quod mundus aperte cognosceret quid promitterent et servarent. Et ista régula sicùt est a pâtre nostro beato Francisco instituta, daretur îllis qui eam servare pure et sine glosa cupiunt et se reputant Dei adjutorio posse adimplere... Et secure audeo dicere quod in Ordine pax non erit usquequo VicaHus Dei eam sic licteraliter tradat volentibus edm servare. Nâm per Dei gratiam et mérita beati Frdncisci zelatores regulae snmper fuerùnt in isto Ordine et erunt et eorum persecutores et sic iiunquam pax erit, maxime modo quia nimis notabiliter est corruptà et non est multitude disposita ad relinquendum predicta qiiae caUsa sunt scandalorum.» (Réponse aux quatre questions, Arch. f. Liti. u. Kirch., t. III, p. 85-87).

^1 Vital du Fouf, alors Provincial d'Aquitaine, plus tard cardinal du titre de Saint-Martin in Montibus, Alexandre d'Alexandrie, Provincial de la Terre de Labour, qui sera Ministre général (1313-1314), Gilles, Provincial de France, et Martin, Provincial d'Angleterre. (Cf. Répertoire de R. de Fronsac, Ai'ch. f. Liti. u. Kirch., t. III, p. 19^ 4°).

\ les ouvrages et la doctrine de Pierre Jean Olive 4'^. Les^ supérieurs avaient toujours estimé que pour ramener la paix, il fallait enlever ses adeptes au chef provençal en faisant condamner par l'Eglise ses écrits et ses doctrines.. On peut même considérer la tentative qui fut faite en ce sens le 12 avril iSog 43, comme l'étincelle qui mit le feu aux poudres et qui déclancha la contre-offensive des Spirituels organisée et dirigée comme nous l'avons vu, par Arnaud de Villeneuve.

Avant de procéder à toute autre chose, il importait aux yeux des avocats de la Communauté d'obtenir un examen et une condamnation officielle des opinions hérétiques erronées ou téméraires de Pierre Jean Olive. Il est clair que s'ils avaient réussi, les critiques spirituelles de la vie commune auraient perdu toute leur puissance. Imméf diatement, le débat était clos 44.

Gonzalve de Valbonne et ses compagnons présentèrent donc cinq mémoires (dont un du célèbre Gilles de Rome^, de l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin et archevêque de Bourges) pour réfuter les doctrines d'Olive, justifier la prohibition de ses ouvrages et établir l'opinion commu-

*2 II semble que les représentants de la Communauté n'aient pas eu en mains, lorsque la Commission de Groseau commença à fonctionner, toutes les dépositions des Spirituels. R. de Fronsac dit, en effet, à propos de la réfutation qu'il fit avec Bonagrazia du Mémoire de R. Godefroid : (( Et iste tractatus fuit formatus ex dictis in responsione fratris Raimundi Gaufridi et sociorum ejus... Nondum enim habebant copiam de objectis per fratrem Ubertinum' et ejus complices. » (Répertoire, ibid., p. 21, 15°). — Fronsac et Bonagrazia à la fin de leur réplique à R. Godefroid demandent que toutes les accusations de la partie adverse leur soient transmises et qu'on leur donne la facilité de se défendre : « Et quod' facultas .rationabilis defensionis non negetur eisdem. » (Ihid., p. 160).

^3 Voir plus haut, p. 436, n. 14.

^^ « Cum îpsa questio tangat fidem et prejudicialis sit et de sui natura preambula; ideo débet ante omnes alias questiones discuti et fine canonicodeterminari, ex cujus adventu apparebit, utrum fratres dicte doctrine sectatores sint super aliis querelis contra prelatos Ordinis vel ipsum Ordinem audiendi vel eis audientia deneganda. » (Réplique de Fronsac: et Bonagrazia à Godefroid, Arch. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 158).

Page 1