DÉBOIRES DES SPIRITUELS
•et ses compagnons captèrent ainsi la confiance du roi et trouvèrent près de lui une généreuse protection. A la demande du Ministre général, Jacques II roi d'Aragon s'efforça de détruire dans l'esprit de son frère Frédéric l'estime qu'il avait pour les fugitifs toscans. Il n'eut aucun succès '5. Alexandre d'Alexandrie mourut le 5 octobre i3i4, au couvent de l'Ara Gœli sans avoir obtenu leur soumission. Il ne fut remplacé que vingt mois après (29 mai i3i6). Clément V mourait à son tour (14 avril i3i4), et son successeur ne fut élu que le 7 août i3i6.
Durant cette longue et double vacance, la situation se tendit brusquement.
Les Frères de la Communauté considérèrent sans doute que la mort du Souverain Pontife et du Ministre général abrogeaient les décisions prises en faveur des Spirituels. Les supérieurs déposés furent réintégrés dans leurs fonctions, et l'hostilité se manifesta de nouveau contre les zelanti. Ceux-ci recoururent en vain au Ministre provincial. En vain le Cardinal Jacques Colonna prit leur défense. Au Chapitre provincial réuni à Carcassonne (fin i3i5 ou commencement de i3i6), tout ce qui venait d'être fait illégalement fut illégalement confirmé. A la tête de la custodie de Narbonne fut placé Guillaume d'Astre, Tun des adversaires les plus décidés des Spirituels. Deux des anciens supérieurs qui contre tout droit avaient pris part à ce Chapitre furent désignés comme délégués de la Provence au Chapitre général convoqué à Naples pour la Pentecôte de l'année suivante (27 mai i3i6).
Exaspérés par de tels abus, les zelanti de Narbonne et de Béziers en appelèrent au futur Pape, puis, avec l'aide des habitants dont ils étaient vénérés, ils replacèrent à
i-'i Bull, fr., t. V, n03 217 s. ; H. Finkk, op. cit., t. II, no» 419-422 ; t. III, p. 267-270 ; Arch. fr. hist., loc. cit., p. 159 s. ; Estudios francescanos, t. XVIII, 1917, p. 133-138, 361-365 ; t. XIX, p. 29-38 ; Bihlioteca, ■,t. 111, p. 190-192.
leur tête les Gardiens qui leur avaient été précédemment donnés. Un grand nombre de leurs amis de la même Province accoururent dans ces deux couvents. Il en vint même quelques-uns de la Province voisine d'Aquitaine.. Ils étaient en tout cent vingt religieux réunis dans ces. deux couvents.
Guillaume d'Astre, custode de Narbonne, et Bertrand' de la Tour, Provincial d'Aquitaine, lancèrent contre eux une sentence d'excommunication que l'archevêque d'Aix et l'évêque de Toulouse, après une nouvelle intervention de Jacques Colonna (27 février i3i6), cassèrent.
A l'approche du Chapitre général, les Spirituels de Narbonne et de Béziers envoyèrent à Naples un messager chargé d'un pli dans lequel ils protestaient contre les agissements dont ils étaient victimes et contre la présence des deux députés de la Province de Provence. Ils réclamaient justice, c'est-à-dire le droit de pratiquer en paix, dans les couvents qui leur avaient été assignés, la Règle telle que le Siège apostolique en avait réglé l'observance. Cette protestation ne fut pas entendue. Le Provincial de la Terre de Labour, président du Chapitre général puisque le Ministre Général était mort et que l'assemblée capitulaire se tenait dans sa Province, refusa de lire le message des Spirituels. Les Spirituels n'avaient plus de recours qu'auprès du futur Pape et du futur Ministre général '6,
16 Les faits racontés ici sont rapportés : i° dans le procès de Bertrand de la Tour contre les Spirituels d'Aquitaine (13 février 1316 n. st.) (Arch. fr. hist., t. XVI, 1923, p. 339-349), qui passe sous silence tout ce qui pouvait légitimer l'indignation des Spirituels, tout ce qui avait été fait contre eux au mépris des ordres d'Alexandre d'Alexandrie et de Clément V ; 2° dans la lettre du cardinal Jacques Colonna (27 février 1316) qui rétablit l'exactitude des faits (ibid., p. 350-355) ; 30 dans une apologie des Spirituels de la même époque (Arch. f. Litt. u. Kirch., t. IV, p. 51-63) ; 4° dans le message des Narbonnais au Chapitre général (3 mai 13 16) (ibid., t. II, p. 159-164) ; 5° dans les procès-verbaux de l'accueil reçu à Naples par le messager (26 juin et 29 juillet 13 16) (Etudes fr., t. XXVII, 1912, p. 422-426) ; 6° dans le Répertoire de-
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Frère Michel de Gésène fut élu Ministre Général le 27 juin i3i6. Quelques semaines après, Jacques Duèze, créé cardinal par Glément V en i3i2, montait sur le trône pontifical (7 août 1 3 16) et prenait le nom de Jean XXII.
Le premier acte du nouveau Ministre Général fut d'envoyer à tous les Ministres provinciaux les Constitutions légèrement modifiées par ordre du Chapitre de Naples '7. Elles étaient accompagnées d'une lettre où, revenant comme ses prédécesseurs sur la jpauvreté dans les vêtements et les constructions, sur l'usage de l'argent et la vente des fruits récoltés dans les jardins conventuels, il ajoutait quelques ordonnances destinées à assurer l'exécution de la bulle de Clément V '§, i .
Rien n'aurait dû être plus agréable aux Spirituels, dont Michel de Gésène s'efforçait de calmer l'indignation facileà comprendre, que de telles ordonnances. Le Provincial de Provence, Etienne Alberti, leur ofi^rit en son nom le pardon. Qu'avaient-ils donc à se faire pardonner ? De pratiquer la Règle conformément aux instructions de la Bulle Exivi
Raymond de Fronsac (Arch: f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 26 s.) ; 7° dans VHistoria tribuïationum (ibid., t. Il, p. 141 s.). — Quelques-uns de ces documents ont été utilisés par le P. René de Nantes, Histoire des Spirituels, 1909, p. 384-405 ; Fréd, Callaey, Etude sur Ubertin de Casale,
19H, p. 208-216; A. Carlini, Fra Michelino e la sua cresia, 1912,. p. 63-74 ; Noël Valois, Jacques Diièse, dans Hist. litt. France, t. 34, p. 426-441.
. 17 Ces Constitutions sont connues sous le nom de Constitutions générales d'Assise, parce qu'elles furent élaborées par une Commission qur se tint à Assise. Elles ont été publiées dans VArch. fr. hist.; t, IV, 1911, p. 269-302, 508-536.
18 N. Glassberger a reproduit cette lettre dans sa Chronique (cf. Anal, fr., t. II, p. 122 s.). A noter la manière dont Michel de Césène comprend les obligations tant discutées de la Règle : « Sane cum tam ex altitudine nostrae professionis ac status quani ex paterna monitione summorum. Pontificum in declarationibus editis super regulam teneamur de bono aequo non solum ad observantiam eorum, quae infra ipsius regulae substantiam includuntur, verum etiam ad illa, quae faciunt vel facere possunt de directe ad ejusdem regulae votique nostri decentiam? et decorem, curavi... » (Loc. cit.).
de paradiso ?... De porter des habits d'une forme plus étroite que celle qui était alors en usage ?... D'occuper les deux couvents de Narbonne et de Béziers qui leur avaient été précédemment concédés par le Ministre Général et par le Pape défunts, et d'en avoir expulsé un peu vivement peut-être quelques Frères de la Communauté?... Pour aucun de ces faits ils ne pensaient avoir besoin de pardon. Ils le refusèrent en protestant encore contre la Communauté qui ne réalisait pas assez promptemenl les réformes indiquées par le Souverain Pontife '9.
Ce fut l'origine d'un nouveau procès contre les Spirituels de Provence et d'Italie.
Bonagrazia de Bergame qui, après la mort de Clément V n'avait pas tardé à quitter son exil de Valcabrère, et Raymond de Fronsac reparurent sur la scène. Ils présentèrent au Pape en consistoire public cinq suppliques à J'eifet d'obtenir : i° la suppression totale des Spirituels désignés sous le nom de Fraticelles ; 2° la correction et la punition d'Ubertin de Casale ; 3° le retour à l'obéissance des Spirituels de Toscane réfugiés en Sicile ; 4" là diminution des appels au Pape ; 5^ l'interdiction aux béguins de s'attribuer le titre de Tertiaires 20,
Vif et énergique, tout le contraire de Clément V, et, de plus, ami de l'Ordre, féru d'autorité, Jean XXII, qui avait été élu Pape grâce à Tappui du roi Robert de Naples et des cardinaux Colonna et Orsini, tous amis des Spirituels, se montra néanmoins dès le début, à la différence de Clément V, très mal disposé à l'égard des zelanti.
Il adopta du moins le même but que son prédécesseur : éviter à tout prix un schisme dans l'Ordre de saint François. Il appela devant lui Ubertin de Casale, Ange de
19 Cf. Arch. f. Litt. m. Kirch., i. IV, p. 6i.
20 Répertoire de Fronsac, loc. cit., p. 27 ; Historia tribulationum, Joe. cit., p. 142 s.