‹ Histoire de la fondationChapitre 182 sur 238 · JEAN XXII ET LES SPIRITUELS · texte numérisé non relu

JEAN XXII ET LES SPIRITUELS

doivent quitter leurs vêtements étroits et de forme insolite pour en prendre de plus convenables 29. En terminant, Jean XXII rappelle paternellement les Spirituels au grand devoir de l'obéissance, car un Ordre religieux est voué à la ruine lorsque les sujets s'y dérobent. Cette lettre fut accueillie par la Gommnnauté avec enthousiasme ^°.

Quelle attitude les Spirituels allaient-ils prendre ? Il semble très probable que Jean XXII, avant de publier sa Lettre, se soit entretenu avec libertin de Gasale. Celui-ci dut lui confier ses appréhensions, et comme le Souverain Pontife ne se résignait pas à permettre aux zelanti d'observer la Règle franciscaine en 'l'es soustrayant à la juridiction des Frères de la Communauté, libertin dut aussi lui demander l'autorisation de quitter son Ordrea Le 7 octobre iSiy, le jour même où paraissait la bùUl Quorumdam exigit^Jesm XX II, accédant à sa demande, par une autre bulle, incorporait le chef et défenseur indompté des Spirituels au monastère bénédictin de Gembloux (diocèse de Liège) 3i.

Ange de Clareno eut une attitude semblable à celle d'Ubertin de Casale. . Pendant sa détention à Avignon (été de ]3i7). Frère Ange avait adressé au Souverain

29 C'est sans doute ce qui fit croire à Mariano de Florence que Jean XXII avait modifié la forme du capuce. Cf. Arch. fr. hist., t. II, p. 640. Il ne fit au contraire que proscrire la forme étriquée adoptée par les Spirituels et inviter les supérieurs à prendre les mesures nécessaires pour éviter les exagérations.

30 Raymond de Fronsac salue la bulle Quorundam exigit en ces termes : « XXII capitulo ponitur gloriosa et diu desiderata lictera sanctissimi patris et domini Johannis divina providentia pape XXII... Et incipit hec lictera : Quorumdam exigit. » (Répertoire, loc. cit., p. 30). ■

31 Bull, fr., t. V, n° 287 ; H. Finke, Acta Aragonensia, t. II, n» 424 ; Fréd. Callaey, Etude sur libertin de Casale, p. 219-223. — S'il entra réellement chez les Bénédictins, il ne dut pas y rester longtemps, car en 1324, Ubertin est encore parmi les familiers du cardinal Napoléon Orsini (H. Finke, op. cit., n° 426), et prend part aux grandes controverses entre l'Ordre franciscain et Jean XXII sur la Pauvreté du Christ.

Pontife son Epistola exciisatoria. Il y raconte les xicissitudes des Pauvres ermites qui ne sont, dit-il, ni apostats ni excommuniés, à moins que vouloir suivre la Règle de saint François ne soit une hérésie digne de l'excommunication 32. Après qu'il l'eut remis en liberté, Jean XXII lui donna toutefois à choisir entre l'Ordre franciscain et un autre Ordre religieux. Il répondit qu'il appartenait déjà à un Ordre approuvé, puisque le Pape Gélestin V l'avait reçu lui-même parmi ses Frères et l'avait autorisé à suivre la vie érémétique. Sur cette réponse, Jean XXII lui fit donner l'habit des Gélestins par le Cardinal Napoléon Orsini 33.

Dès lors, les Pauvres Ermites d'Ange Clareno ne pouvaient plus être considérés comme faisant partie de l'Ordre des Frères Mineurs.

A l'égard des Spirituels de Provence, on usa des mêmes ménagements, mais quelques-uns d'entre eux eurent un sort beaucoup plus tragique.

Michel de Césène se rendit auprès de ceux qui étaient gardés à vue dans le couvent d'Avignon. Il s'efforça d'obtenir leur adhésion à la bulle Quorumdam. Vingt-cinq sur les soixante, résistèrent (12 et 1 3 octobre iSiy). Après les avoir interrogés de nouveau, le Ministre général les livra à l'Inquisiteur, Frère Michel le Moine qui avait été du nombre des Gardiens déposés en i3i3. Cinq seulement s'opiniâtrèrent à refuser au Pape le pouvoir de modifier l'observance de la Règle qui, d'après eux, ne fait qu'un avec l'Evangile ^4. Ils affrontèrent le dernier supplice

32 Cf. Epistola excusatoria, Arch. f. Litt. u. Kirch., t. 1, p. 522.

33 Historia tribulationum, loc. cit., p. 142-144.

3* A cette occasion, on communiqua à l'Université de Paris la réponse de treize théologiens séculiers et réguliers à trois questions qui leur avaient été posées, 1° sur l'obéissance qui est due aux Supérieurs des Frères Mineurs quand ils commandent de revêtir les habits de la fonije communément reçue dans l'Ordre, 2° sur le droit du Souverain Pontife

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« plutôt que de céder au Pape sur une question primordiale à leurs yeux, de greniers et de caves, de cordelières et de capuchons » 35.

Jean XXII poursuivait ainsi par différentes voies son oeuvre d'unification dans la famille franciscaine. Il la compléta par deux autres lettres.

La bulle Quorumdam exigit qu'il avait publiée au mois d'octobre i3i7 n'était pas la condamnation des Spirituels, mais elle l'annonçait. Cette condamnation arriva après que les Pauvres Ermites furent mis hors de l'Ordre et après que les Spirituels de Provence, ayant usé du recours légitime aux supérieurs et épuisé tous les moyens de résistance, se furent soumis. Elle suivit de près l'interrogatoire des vingt-cinq rebelles de Narbonne ; ce fut la hwWo. Sancta Romana à\x 3o décembre 1317. Jean XXII condamne et réprouve tous les Spirituels d'Italie et de Sicile, des Comtés de Toulouse, de Narbonne et de Provence, sous quelque nom qu'ils se cachent : Fraticeiles ou Frères de la vie pauv?^e. Et cela malgré les privilèges qu'ils prétendent avoir obtenus de Célestin V, privilèges d'ailleurs abolis par Boniface VIII. Avec eux sont condamnés les bi:{oques et les béguins qui étaient devenus

à modifier la Règle par la bulle Quorumdam, 3° sur le refus d'obéir au Pape et aux prélats qui veulent imposer cette constitution (Chartularium, t. II, n<* 760, p. 215-218). — Les cinq rebelles furent condamnés : le moins opiniâtre à la prison perpétuelle, les quatre autres au bûcher ; l'exécution eut lieu à Marseille, le 7 mai 1318 (Répertoire, loc. cit., p. 30 s. ; Historia tribulationum , loc. cit., p. 146 s. ; XXIV Gêner., p. 469-472 ; Bull, fr., t. V, n" 293 ; Baluze-Mansi, Miscellanea, t. II, p. 248-251). — Bernard Délicieux fut retenu en prison pendant près de deux ans. Son procès avait été disjoint de celui des autres Spirituels et on le poursuivait de nouveau pour sa campagne anti-inquisitoriale. Condamné le 8 décembre 13 19 à la dégradation et à la prison perpétuelle, puis dépouillé de l'habit religieux, il mourut peu après, fin 13 19 ou 1320 (cf. M. Dmitrewski, Frère Bernard Délicieux, dans Arch. fr. hist., t. XVIII, 1925, p. 3-32).

3fi Noël Valois, loc. cit., p. 433.

Jeurs adeptes et se réclamaient indûment du Tiers-Ordre franciscain 36.

Les Spirituels de Toscane réfugiés en Sicile avec Henri -de Céva étaient naturellement englobés dans cette proscription générale. Cédant aux sollicitations réitérées de son frère Jacques II d'Aragon, Frédéric avait promis, très à regret, de les chasser de ses états et de les envoyer à Tunis après s'être assuré que le sultan de cette ville les recevrait favorablement. Le roi de Sicile ne tint sans doute pas sa promesse et continua de les protéger, car Jean XXII, voulant à tout prix les atteindre eux aussi, publia la bulle Gloriosam Ecclesiam (23 Janvier i3i8) qui les condamne et les excommunie spécialement. A cette occasion le Pape fait à grands traits l'historique des démêlés avec les Spirituels, expose et réfute leurs principales erreurs et ordonne de mettre tout en œuvre pour préserver les fidèles de cette contagion. ^7

La Communauté avait enfin le dernier mot sur les Spirituels. Leur cause est définitivement perdue. Les lettres Quorumdam exigit, Sancta Romana et Gloriosam ecclesiam les retranchent pour toujours de l'Ordre des Frères Mineurs. Jean XXI l a, pour un temps, sauvé l'unité de l'Ordre franciscain. Les Spirituels et les béguins de Provence, exaltés par les poursuites et les châtiments terribles qui les frappaient, ne se détachaient point encore des chimères joachimistes. Ils croyaient voir dans tous ces événe-

36 Bull, fr., t. V, no 297.

37 Bull, fr., t. V, n° 302 ; Répertoire, loc. cit., p. 31 s. ; H. Finke, op. cit., n°^ 423, 425. — Dans une autre bulle, Etsi Apostolicae Sedis, du 23 février 13 19 (Bull, fr., t. V, n» 354), Jean XXII prit la défense des membres du Tiers-Ordre à qui certains prélats voulaient appliquer une condamnation portée au Concile de Vienne contre les Béguines. (Cf. Hefelé-Leclercq, Histoire des Conciles, t. VI, P. II, p. 680-684).

Jean XXII fait remarquer que cette condamnation n'atteint pas les Frères et Sœurs du Tiers-Ordre de la Pénitence fondé par saint François et mis sous la direction des Frères Mineurs par Nicolas IV.

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ments la réalisation des prophéties de l'Abbé de Flore. L'Eglise qui les retranchait était plus que jamais la grande prostituée, et Jean XXII qui les frappait avec tant d'éner- 'gie, le précurseur de l'antéchrist.

Rebelle et illusionné jusqu'au bout, Ange Clareno, à la mort de son protecteur Jacques Colonna (i3i8), se retira -dans un ermitage dépendant de l'abbaye bénédictine de Subiaco. Au lieu de dissoudre sa Congrégation des Pauvres Ermites ou Fraticelles, • il continua de la diriger et de la gouverner. Il institua des Provinciaux, des Custodes et des Gardiens et donna enfin à ce groupe une certaine organisation qui lui rallia les autres Spiritueis d'Italie 38. En peu de temps, les Fraticelles se répandirent dans un grand nombre d'ermitages non seulement autour de Rome, en Ombrie, en Toscane et dans les Marches, mais encore dans les royaumes de Naples et de Sicile. A partir de ce moment, le mot Fraticelles servit à désigner les compagnons d'Henri de Céva ^g.

38 Cf. F. Tocco, Studii francescani, p. 260-263.

39 Le mot Fraticelles désigna d'abord et uniquement les Franciscains qui, à la suite d'Ange Clareno, se séparèrent de l'Ordre avec l'approbation de Célestin V, révoquée peu après, ainsi que nous l'avons vu, par Boniface VIII. Dans un rapport qui résume tous les débats entre les Spirituels et la Communauté, Raymond de Fronsac distingue très nettement les Fraticelles ou partisans d'Ange Clareno des Spirituels de Provence et de Toscane et des Béguins (Arch, /. Litt. u. Kirch., t. III, p. II, 13, 32) ; Ange Clareno lui-même appelle ainsi ses compagnons (Arch. f. Litt. u. Kirch., t. IV, p. 141). On ignore à quelle date exacte leur fut donné ce nom qu'ils prirent ou acceptèrent volontiers par humilité. On le rencontre pour la première fois dans la bulle Sancta Romana. Ubertin de Casale avait déjà dit dans VArbor vitae (Lib. III, cap. 8, fol. 90*) : « O cum quanta suavitate audirem quod observatores evangélii minimi jraticellunculi nominarentur a mundo. » Cf. l'étude magistrale du P. Ehrle, op. cit., t. IV, p. 64-180 ; voir aussi F. Tocco, Studii francescani, p. 268-277, 395"397) 41° ! L- Oliger, Documenta inedita ad hist. Fraticellorum spectantia, dans Arch. fr. hist., t. III (1910), p. 253 s. — La thèse défendue par Wadding, qui tendait à démontrer qu'il n'y a aucune parenté entre les Spirituels et les Fraticelles est aujourd'hui abandonnée.

Les inquisiteurs de la Province romaine poursuivirent Glareno puissamment protégé par l'abbé de Subiaco4o.. Vers i33o, il essaya encore d'obtenir l'autorisation qu'il souhaitait depuis si longtemps. Philippe de Majorque, filsde Jacques II roi de Majorque, avait revêtu l'habit franciscain. Le chef des Fraticelles dont il était devenu l'ami,, l'engagea à demander au Souverain Pontife la permission de suivre la Règle de Saint François ad Htteram, mais en dehors de l'Ordre des Frères Mineurs 41, il se heurta à un refus 42. Bien plus, Jean XXII, engagé dans des controverses théologiques et des luttes politiques nouvelles avait cessé un instant de poursuivre les Spirituels insoumis. La démarche de Philippe de Majorque les ayant rappelés à son attention, il réveilla contre les Fraticelles, et les béguins la vigilance des inquisiteurs de Sicile (17 février i33i) 43. Trois ans après il jette l'interdit sur tous les lieux qui leur avaient été offerts en asile et ordonne au Gardien de VAra Cœli de procéder à l'arrestation d'Ange Glareno (21 février i334) 44. L'abbé de Subiaco s'opposa à l'exécution de ce mandat j Ange put s'enfuir. Il échappa trois ans encore aux poursuites et mourut le i5 juin i337 45.

Ange Glareno ne paraît pas avoir eu de successeur comme Supérieur général des Fraticelles. Les uns domptés par les peines et censures qui les frappaient ne

40 Cf. Arch. /. Litt. u. Kirch., t. IV, p. 13, 16-20. •*! Cf. la supplique de Philippe de Majorque à Jean XXII, dans Arch /. Litt. u, Kirch., t. IV, p. 67.

42 Bull, fr., t. V, n° 894, lettre du 26 janvier 133 1.

43 Ibid.^ no 896.

44 Ibid., n° 1056 et 1058 ; Arch. f. Litt. u. Kirch., t. IV, pp. 17-20..

45 Ange Clareno ne fut pas béatifié, mais le peuple l'honora d'un: culte privé, et quelques historiens lui donnèrent à tort le titre de Bienheureux. (Cf. Liv, Oliger, Expositio Regulae, pp. XXVIII-XXXII). Citons pour mémoire une tentative de réhabilitation de Clareno, par le- P. CiRO DA Pesaro, dans la Miscellanea francescana) t. XV-XVIIî (1914-1917).

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rentrèrent point dans l'Ordre, mais, autant qu'on peut le conjecturer, se placèrent sous la direction des évêques et prirent le nom de Clarennins. Les autres gardèrent le nom de Fraticelles et persévérèrent dans leur attitude de rébellion. On les retrouve encore au XV^ siècle 46.

Les Spirituels ne disparaissent donc point de la scène immédiatement après la Bulle Sancta Romana. Ils cessent du moins d'exister comme parti au sein de l'Ordre franciscain.

Ainsi finirent au commencement du XI V^ siècle les querelles sur l'observance de la Règle que saint François avait laissée à ses fils. Toutefois il importe de remarquer ici que ces dissensions n'ont pas tenu une aussi grande place que pourrait le faire croire le nombre des documents qu'elles ont laissés dans les Archives. Quatre ou cinq Provinces : la Provence et l'Aquitaine en France, l'Ombrie, la Marche d'Ancône et la Toscane en Italie, furent seules agitées. C'est peu pour un Ordre qui était répandu dans tout le monde alors connu.

46 Afch. f. Litt. u. Kirch., t. IV, p. loo ; F. Tocco, op. cit., p. 267 ; Liv. Oliger, Documenta inedita ad hist. Fraticellorum spectantia, dans Arch. fr. hist., t. III, 1910, p. 253-272, 505-529, 680-699 ; t. IV, 3-23, 688-712.

Innocent III avait deviné la puissance de rénovation chrétienne contenue dans le plan d'action de la petite troupe des « Pénitents venus d'Assise ».

Il leur avait donné des encouragenients et fait des promesses que tinrent ses successeurs. Ardents protecteurs de l'Ordre et promoteurs des transformations progressives qui, suivant les indications de l'expérience et les besoins de l'Église, enrichirent le jeune Institut de sages emprunts aux vieux Ordres de moines ou de chanoines, les papes lui assurèrent dans le cadre de la hiérarchie catholique l'indépendance. Ses jeunes énergies ainsi disciplinées n'en furent que plus robustes pour se livrer avec fruit à l'apostolat et à la science.

De tous les pontifes dévoués à la famille franciscaine naisvsante, c'est Grégoire IX qui lui rendit le plus de services et assuma le rôle le plus important et le plus délicat. Il fut la mère aimante et infatigable qui veille sur un berceau. Quand François qu'il avait connu personnellement disparut de ce monde, Hugolin se trouva plus libre d'apporter à son œuvre les perfectionnements indispensables. Mais il avait si tendrement aimé le Poverello, il avait subi si souvent l'irrésistible ascendant de sa sainteté, qu'il sut rester tout près de sa pensée. Il s'efforça de maintenir les Mineurs dans une pauvreté toute voisine de celle que son saint ami chérissait et compatible avec l'essor de l'Ordre. Innocent ÏV et Alexandre IV, dans leurs désirs

de favoriser les Frères Mineurs, de récompenser leur dévouement au Saint-Siège, d'étendre leur influence, ne comprirent pas toujours, comme Grégoire IX, toutes les délicatesses et toutes les susceptibilités de la pauvreté franciscaine. Celui-ci avait dispensé les Frères Mineurs de l'observance obligatoire du Testament de saint François. Ceux-là encouragèrent certaines tendances à une observance moins rigoureuse de la Règle et accordèrent des dispenses partielles sous la forme de ces privilèges, dont François avait si grande horreur. Alexandre IV en a fait rénumération dans la bulle Virtute consjpicuos du 2 août 1258 qu'on appelait déjà du temps de Salimbene le Mare magnum. En la lisant, on assiste au crescendo continu des privilèges pontificaux, témoignage direct de l'affection que les fils de saint François recevaient du Vicaire de Jésus-Christ, témoignage indirect des services qu'ils ne cessaient de lui rendre ».

Le Mare Magnum est une Somme qui retrace à sa manière les différentes étapes de Vévolution, évolution tellement rapide que si François était revenu en ce monde vingt ans seulement après sa mort, il aurait eu peine à reconnaître sa fondation.

A l'origine, c'est-à-dire dans les dix premières années de son existence, l'Ordre qu'il avait conçu sous la forme d^une Fraternité de la Pénitence, était, en effet, une association dans le genre des Pauvres Catholiques ou des Humiliâtes après leur réconciliation avec l'Église. Ses disciples

1 Bull, fr., t. II, p. 298-303 ; EuBEL, Epitome, p. 263-267. Dans un article de VArch. fr. hist. (t. XX, 1927, p. i86 s.), le P. A. Callebaut fait remarquer que saint François n'avait pas pour les privilèges une aversion absolue puisqu'il demanda le privilège de la confirmation de sa Règle. La vérité est qu'il repoussait tout privilège qui aurait pu mitiger sa manière de pratiquer la pauvreté, l'humilité et la simplicité évangéliques, dont il avait fait son genre de vie.

•s'étaient réunis autour de lui dans la banlieue d'une petite ville ombrienne alors sans renom. Le but qu'ils s'étaient assigné était double : vivre à l'imitation du Christ dans l'humilité et la pauvreté absolue, puis répandre dans le monde l'esprit de charité, de pénitence et de paix. La méthode suivie par le jeune fondateur pour réaliser cet apostolat était appropriée à la simplicité de ses premiers compagnons.

L'Eglise les approuve en 1209, et voici qu'ils se multiplient. S'étant répandus dans toutes les parties du monde alors connu, ils attirent à eux des recrues venant des quatre coins de l'horizon et de toutes les couches sociales : des Allemands, des Anglais, des Français, des Espagnols se joignent aux Assisiates et aux Italiens ; des nobles aux roturiers, de riches bourgeois à de pauvres artisans, des clercs et des savants aux laïcs. L'enrôlement de sujets si divers, par le tempérament, le caractère, les mœurs, les idées, modifia, on le conçoit facilement, la physionomie première de la communauté franciscaine. Il apparut aussitôt que, pour fusionner en un alliage homogène et stable tant de métaux différents, les premières règles, les premiers usages ne suffisaient plus. On vit qu'il serait bon, sans trahir ni affaiblir l'idéal du fondateur, de modeler la législation, la discipline et les observances des Mineurs sur la législation, la discipline et les observances des anciens Ordres. Le premier emprunt aux règles monastiques, et non le moindre, est l'institution du noviciat. Vinrent ensuite la réglementation des Chapitres, puis — et ceci n'était pas un emprunt aux règles antiques, mais une innovation dans la vie religieuse — l'institution des Provinces et des Provinciaux.

Vers 1239, la petite Fraternité est devenue un grand Ordre, nombreux et agissant Autrefois dans la plus complète dépendance à l'égard des évêques et du clergé

séculier quant à leur vie religieuse personnelle et quant à; leur modeste ministère, les Frères Mineurs aujourd'hui, relèvent immédiatement du Souverain Pontife. Ils sont exempts. Personne n'intervient dans leur gouvernement^ ni dans l'organisation de leur discipline, ni dans la constitution de leur hiérarchie. Le Chapitre général est l'autoritésuprême, dépositaire du pouvoir législatif, tandis que le pouvoir exécutif est entre les mains des Ministres qui,, tous, Général, Provincial ou Gardien, ont chacun leur sceau 2.

A l'origine, l'Ordre franciscain est un petit grouper d'hommes simples, presque tous laïcs. Le travail manuel est leur principal moyeii de subsistance et, après la prière,, leur principale occupation. Mais depuis l'institution du. noviciat, un fait capital s'était produit. Ce fut l'enrôlement d'un grand nombre de clercs. Ils seront désormais en majorité, ils auront la prépondérance, et ce sont eux .qui exerceront le gouvernement. L'Ordre des Frères Mineurs^ est devenu un Ordre de Clercs.

L'exemple de l'évangélique charité, de la pauvreté laborieuse, humble et joyeuse, tel avait été le premier et

2 Au commencement du XIII^ siècle, l'usage du sceau ne s'était pasencore généralisé dans la société au point que tout particulier put en avoirun. Le sceau était le signe, le cachet servant à valider les actes ou contrats, de quiconque, individu ou collectivité, avait une autorité reconnue, une juridiction, un office, une personnalité indépendante. C'est ainsi que les. corporations avaient un sceau au même titre que les seigneurs, les évêques et les Chapitres des cathédrales. — Saint François ne se servait que du signe de la croix, du thau, pour authentiquer ses lettres (cf. Tract. Mir,, 2),. mais il reconnaissait au Ministre général le droit d'avoir un sceau (II Cel., 185). Dans la suite, le couvent lui-même eut le sien (cf. Constitut. ■,Narbon., loc. cit., p. 461, Rubr. X) et les Ministres purent en concéder Tusage à certains religieux en raison de leur emploi, comme les lecteurs et les prédicateurs de la croisade. (Cf. Arch. fr. hist., t. VII, 1914,. p. 678 : Definitiones capituli Parisiensis, 1266, N" 2 ; voir aussi les Statuta provinc. Aquitaniae saeculi XIII, cap. III, N° 10, ,11, 13, ibidem, p. 473). Sur le sceau du Ministre général, cf. Arch. fr. hist., t. IV" (1911), p. 430-435. Sur le sceau de son Vicaire au Concile de Lyon, eni 1245, cf. Et. fr'., t. XXXIII, p. 525.

principal moyen d'action des Mineurs, puis en second lieu, la prédication de la Pénitence. Maintenant ils sont aptes à prêcher V Écriture ; ils enseignent officiellement, au nom de l'Église, toutes les vérités dogmatiques et morales. Ils sont la gloire et le stimulant des Universités, ils se donnent avec ardeur au travail intellectuel : le lipre que l'on copie, que l'on étudie ou que l'on compose absorbe une bonne part.de leur activité.

A Torigine, les fils de saint François étaient d'héroïques nomades, de saints vagabonds, sans domicile fixe. Ils travaillaient et prêchaient tantôt dans un endroit et tantôt dans un autre, sans s'attacher à aucun. Ils mendiaient de porte en porte ce qui manquait à un salaire toujours in-^ certain. Les léproseries, les hôpitaux, les cabanes abandonnées leur servaient d'abri et de lieu de repos. On leur offrit ensuite dans la campagne quelque pauvre maison souvent près d'un oratoire , bientôt ils eurent le droit d'y élever un autel portatif, d'y célébrer les Offices et d'y admettre les fidèles. La mendicité est une ressource qui alors ne suffit plus à leur entretien, mais que viennent compléter des aumônes spontanées et des fondations, car ilô ont maintenant dans l'enceinte des villes leur couvent avec un cloître et une église conventuelle dont la cloche mêle sa voix à celle des autres églises, et ce n'est pas elle qui est la moins écoutée.

Le sceau ^ le lipre, le cloître, la cloche, symboles expressifs de l'évolution de l'Ordre franciscain pendant la pre-r ' mière moitié du XI 11^ siècle, indices révélateurs du rôle important qu'il joue dès lors dans la chrétienté. .

Dans la suite, de nouveaux privilèges vinrent récompenser leur activité et leur zèle, mais en même temps, y énerver la salubre austérité de leur règle et provoquer de douloureux conffits. Parmi ces privilèges, les deux plus

célèbres, les plus dangereux aussi : la bulle Ad fructus uberes du 1 3 décembre 1 281 et la bulle Exultantes in Domino du 18 janvier J283 furent concédés par un grand ami des Frères Mineurs le pape Martin IV. La première favorisait l'apostolat des Franciscains en exagérant tellement leur exemption que l'autorité des Ordinaires s'en trouvait gravement lésée ; la seconde rendait si facile la pratique de la pauvreté qu'elle vidait ce mot de pauvreté de toute signification.

Saint François, l'expérience le montre, avait raison de douter de l'efficacité des privilèges pour faire respecter l'existence et l'activité de son Ordre. Le Saint-Siège néanmoins se devait à lui-même de protéger de bons serviteurs. Les privilèges n'avaient rien que de légitime, et ils furent avantageux à celui qui les accordait non moins qu'aux fidèles qui bénéficiaient du ministère des Frères. La permission de confesser accordée aux religieux rendait la paix aux consciences, et aux mœurs chrétiennes leur pureté ; celle de prêcher contribuait à l'instruction trop négligée des fidèles, arrêtait les progrès de l'hérésie, et stimulait le zèle des curés paroissiaux ; celle des sépultures favorisait la piété. Ces privilèges excitèrent, il est vrai, les récriminations et les jalousies du clergé séculier qui se croyait atteint dans ses intérêts. Dès l'origine, il avait été mis en défiance contre les Frères par la nouveauté de leur genre de vie. La nouveauté de leur ministère qui apparut comme un rouage inusité dans la hiérarchie, leurs succès, et quelquefois aussi leurs excès, le nombre enfin et l'importance de leurs privilèges transformèrent les premières défiances en tracasseries et en vexations parfois très violentes. Saint François, malgré toute sa sainteté, ne s'était-il pas heurté, lui aussi, à la défiance et à l'animosité d'un évêque ? Il n'en pouvait être autrement de ses fils. 3

3 II Cel., 147 ; Legenda major, c. VI, 8. Avant l'apparition des Ordres nouveaux il y eut de nombreux démêlés, non seulement entre le clergé

Si, contrairement à la pensée du Saint fondateur et à cause des persécutions injustes qu'ils subissaient, ils furent parfois trop avides de privilèges, les Frères Mineurs travaillèrent néanmoins comme il l'avait voulu, à travers tous les démêlés, toutes les polémiques et toutes les rivalités, au bien général de UÉf lise, soumis directement au Saint-Siège et auxiliaire^ctifs du clergé séculier 4.

Or, il est curieux de le constater : ces mérites de leur Ordre, quelques-uns des Mineurs ne savaient pas les voir. Obsédés par le contraste qu'ils apercevaient entre la vie humble et héroïque des débuts et la place glorieuse que les Frères avaient conquis dans l' Eglisey i les Spirituels pensaient que ce ne pouvait être que par une trahison de l'idéal franciscain. Certains abus, certaines mitigations leur donnaient raison. Ils s'opiniâtrèrent alors dans une lutte contre la Vie commune, qui, après avoir menacé l'unité de l'Ordre au temps de Clément V, se termina sous Jean XXII par leur complète défaite.

Dans ce conflit entre les Spirituels et la Communauté, il n'y a pas qu'une puérile dispute de mots, du fanatisme d'un côté et de la lâcheté de l'autre. Il y eut, au commencement, la juste indignation de nobles consciences qui ne voulaient pas déchoir d'un idéal très élevé, ni s'écarter de ce qu'ils croyaient être de bonne foi les traditions paternelles intangibles.

Jean XXII avait sauvé l'unité de l'Ordre pour un temps. Mais ce qui avait occasionné la révolte des Spirituels, les mitigations excessives de la discipline et de la pauvreté, continuait d'exister et de s'aggraver, provoquant ainsi de nouvelles tentatives de réforme qui seront couronnées de succès. Le XIV^ siècle sera témoin d'une mer-

et les moines, mais encore entre les membres mêmes du clergé séculier. Les conflits des Mendiants avec celui-ci n'ont rien de surprenant. '^ Voir plus bas, Appendice IL

veilleuse renaissance de l'Ordre de Saint François qui, après de rudes épreuves, prendra le nom à^ Observance régulière et qui comptera parmi ses gloires des hommes comme Bernardin de Sienne, Jean de Gapistran, et plus tard, en France, Olivier Maillard.

A qui s'étonnerait des vicissitudes et des métamorphoses de l'Ordre franciscain, il suffirait de rappeler que des phénomènes semblables se sont produits dans les autres Ordres religieux. Dans l'Ordre de saint Benoît par exemple. « Combien l'histoire et l'œuvre des bénédictinsdans le monde et, ils est permis de le dire, les idées bénédictines ont dépassé tout ce que saint Benoît avait pu concevoir ! Combien peu il a pu songer que ses moines seraient un jour apôtres, missionnaires, civilisateurs, éducateurs, éditeurs des ouvrages des Pères de l'Eglise ? Quelle eût été sa surprise de voir un abbé mitre du. moyenâge, tel un baron féodal, faisant fonction de grand seigneur et d'homme d'Etat ! N'aurait-il pas été déconcerté devant les offices somptueux et le majestueux cérémonial qui sont devenus les traditions les plus chères au cceut de ses fils ? Combien le travail particulier que l'on a coutume de considérer comme la caractéristique du bénédictin, paraitrait insignifiant à ses yeux, et l'épithète de « savant », associée à ce nom, comme une sorte de constans epitheton, ne résonnerait- elle pas d'une manière étrange aux oreilles de celui qui (pour employer la phrase originale de saint Grégoire) s'enfuit des écoles de Rome, scienter nesctus et sapienter indoctus ! Quel développement ! Quelle transformation. Cependant, malgré cela, on reconnaît d'un commun accord que, dans l'ensemble et dans ses grands courants, l'histoire bénédictine a été conforme à la pensée de son fondateur et en a été le développement normal et non une contrefaçon » 5.

5 D. C. Butler, Le monachisme bénédictin, trad. Grolleau. Paris,, 1924, p. 24 s.

Suivant les sages observations de Son Em. le Cardinal Ehrle : « Dieu montre ordinairement aux saints Fondateurs, et quelquefois d'une façon directe et miraculeuse, le plan général de l'œuvre qu'ils auront à réaliser ; quant aux détails et à leur détermination précise, il les abandonne souvent aux causes secondes, c'est-à-dire, aux événements et à l'expérience de la vie qui donnent à ces fondations un certain développement progressif. On le constate pour saint François aussi bien que pour saint Dominique et pour saint Ignace.

« C'est doh'c^ se tromper sur toute la ligne que de prétendre trouver l'expression parfaite d'un idéal, dès le premier instant de sa réalisation ; de considérer ■ chaque période ultérieure de son développement comme un abandon partiel ou comme une déchéance, et de voir des éléments de destruction dans les forces qui y conduisent 6. »

fi p. Ehrle, Die Spirittialem, ihr Verhâltniss zum Fransiskanerorden atif zu den Fraticellen, dans Arch. f. Litt. u. Kirch., t III^ p. 558 s., cité par le P. Hilarin, L'idéal de Saint François, p. 9.

DIFFUSION GÉOGRAPHIQUE PE L'OIlDgE DES FRÈEES Mll^J^^PR^ AU XUI^ SIÈCLE

En 1217, les Frères Mineurs étaient répandus dans l'Italie presque entière. C'est alors que saint François pensa aux ai^tres nations de la chrétienté et aux infidèles ».

Au Chapitre général de cette année 1217 il décida de leur envoyer ses frères. Ils partirent les uns sous la direction de frère Elle vers la Terre Sainte, les autres vers l'Espagne sarrasine et ie Maroc, d'autres encore vers l'Allemagne, la Hongrie et la France.

Cette prepaière mission subjt un échec coniplet. Des s^x piissijpnnaires qui étaient parvenus à Séville, puis au Maroc, cinq furent martyrisés. Dans les autres pays, les frères, mal instruits de Ja langue et des mœurs, sans lettreç de recommandation, fpr^ent spupçor^nés d'hérésie et maltraités. Us revinrent en Italie auprès de François qui organisa au Chapitre de 1219 une n.ou-

1 Un grand n,om^re de chroniques Ipcale^ placent en France, en AUe- ^agne ejt surtout çfi Espagniç la fondatipn de cp.uvenj:s francis.catns 4 des j^^tes an,térieures à ceUe§ de 1217 ou 1219. C'est ainsi .que la présence j^gendaire de saint François est sigpalée à Lucerne e» Ï214 et que plusieurs couvents d,e France font remonter leurs fondations à des compagï>ops de ^aint prançoi? que des çheya.iers revenant de la crpjsade auraient r;§imenés avec eux ; une chroijique ^ 3rême raconte même que saint françois tint un Chapitre à Hildesheim. en 1222. La plupart de ces récits ^on,t des erreurs ipa.nifestes ou de pieuses traditions impossibles à vérifier.

Le meilleur guide pour l'histqire de l'expansion de l'Ordre hors des jf/TQijtières italiennes et pour ce que l'on pourrait appeler la généalogie jdjç^ provinces (franciscaines est le travail du P. G. .GOLUBpyiCH, iO. Mm publié dans sa Bibîipteca biq-bibliografica dçlla Tgna Santa, t. II, p. 214- 274 et p, 514-518, sous le titre : Le province delV Ordine minontico nei secoli XIII e XIV, in Europa e nelV Oriente francescano.

velle expédition 2. Elle était composée de quatre groupes. Lepremier avec saint François lui-même comme chef, partit pour l'Orient ; deux autres se dirigèrent vers la France et le quatrième vers l'Espagne. Les frères étaient munis cette fois delettres pontificales qui attestaient leur orthodoxie et devaient les. accréditer auprès de tous les prélats catholiques 3.

La France avait été, après l'Orient, le pays qui attira le plu& saint François. Déjà en 121-3 il en avait traversé la partie méridionale. Quatre ans plus tard, en 1217, il choisissait encore la. France pour son partage, mais le cardinal Hugolin l'avait arrêté; en chemin et dissuadé d'entreprendre ce voyage. François se fit alors remplacer par Frère Pacifique. Ce fut lui encore que: François mit vraisemblablement à la tête du premier groupe envoyé en 1219 et dont la tâche était d'implanter l'Ordre dans le. royaume de France proprement dit 4.

On ignore quel fut exactement son itinéraire. Il hâta vraisemblablement sa marche vers la capitale du royaume, vers .ce.

2 GiANO, p. 3-8; XXIV Gêner, p. 9-14.

3 Bulle Cum dilecti, ii juin 1219, Bull, fr., t. I, p. 2. Sur la date de cette bulle voir Arch. fr. hist., t. XII (1919), p. S91-S93, et Et fr.,. t. XXXIII (1921), p. 528 s.

* Cf. I Cel., 74, 75 ; Legenda antiq., 82 ; Leg. Maj., c. IV, § 9 ;. S. Bonaventurae Sermones, dans Op. omn., t. IX, p. 577 et 588. — Frère- Pacifique fut donc le premier Ministre des Frères Mineurs en France. Il s'appelait Guillaume Divini et naquit à Lisciano, village voisin d'Ascoli.. Il fit partie de la cour de l'empereur Henri IV, dont il célébra dans un poème italien l'entrée à Naples. Frédéric le couronna roi des vers. Il se' rencontra avec saint François un jour qu'il était allé voir une de sesparentes dans un monastère de pauvres recluses à San-Severino. C'est là qu'il fut touché de la grâce. Le lendemain, il recevait l'habit des- Frères Mineurs et le nom de Pacifique. Cf. II Cel., 106 et le témoignagede Fr. Thomas de Toscane, compagnon de saint Bonaventure : Mon. Germi SS., t. XXII, p. 592. Il ne resta pas en France car la Legenda antiqua,, N" 78 nous montre François sur la fin de sa vie désirant l'envoyer par le monde avec d'autres frères pour chanter le cantique du soleil. Noussavons par ailleurs qu'il fut visiteur des Clarisses en Italie (1226-1228). Voir plus bas, App. II, 8). Mais avant de rentrer en Italie, il parcourut le Hainaut Où il fonda plusieurs couvents, si l'on en croit Wadding (ad' ann. 1220). Arthur du Moustier prétend qu'il serait revenu en Artois, et qu'il mourut, en 1230, au couvent de Lens (Martyr, francise, 10 juillet et 7 août).

Paris dont Thomas de Celano dira plus tard qu'il produit la plus grande partie des sages et des lettrés de l'univers (I Cel. 120), et arriva assez tôt à Saint-Denis près de Paris, en 1219, Tannée même de son départ d'Italie. L'évêque et les Maîtres de l'Université prirent connaissance de la Règle et la trouvèrent catholique ; désirant avoir cependant plus de certitude sur son authenticité et sur l'orthodoxie de ces nouveaux religieux, — plusieurs évêques hésitaient encore à les recevoir, tant les faussaires étaient nombreux à cette époque — ils soumirent leurs, doutes ati pape. Honorius ni s'empressa de leur répondre que sa première lettre de recommandation, la bulle Cum dilecti^ aurait dû suffire, qu'ils devaient tenir pour approuvé l'Ordre des Mineurs, et admettre les frères, hommes catholiques et pieux, dans leurs diocèses 5, Cette Bulle produisit son effet. La diffusion des fils de saint François dans le royaume de France, puissamment favorisée par saint Louis et la reine-mère Blanche de Castille, s'accomplit avec rapidité.

Paris fut le centre d'où ils rayonnèrent sous la conduite de F.Pacifique, puis de Grégoire de Naples.En moins de vingt-cinq ans ils fondèrent plus de trente couvents : vers le Nord à Compiègne, Beauvais, Valenciennes, Gand et Bruges (i225), Saint-Omer (1226), Sentis, Dinant, Huy et Mons (1228), Arras, Lens et Douai (i23o), Amiens, (1232) ; vers l'Est et le Sud-Est, à Vézelay (la Cordelle) (1222), Sézanne (1224), Auxerre (i225), Soissons (1228), Noyon {vnZo), Sens (i23i), Provins, Meaux et Troyes (avant 1 233), Dijon (avant 1243); vers le Sud et le Sud-Ouest, à Tours (1224), Chartres (i23i). Le Mans, Etampes (avant i233) ; vers l'Ouest et le Nord- Ouest, à Rouen (1224) à Pantoise, Vernon^ Séez, Bayeux,

5 Pro dilectis, 29 mai 1220, op. cit., p. 5; Chartularium I, N" 37; GiANo, p. 4. — Ce récit n'est pas exempt de difficultés chronologiques. Le P. A. Callebaut (Autour de la rencontre à Florence de S. Fr. et du cardinal Hugolin, dans Arch. fr. hist., t. XIX, 1926, p. 530-534) fournit d'ingénieuses raisons basées sur un passage du chroniqueur Guillaume le Breton pour démontrer — à supposer que l'information de Giano (loc. cit.) soit parfaitement exacte — < que frère Pacifique vint en France après le Chapitre de 12 17 et arriva à Paris dès 12 18.

5ï6 APPENDICE I

Evvçux (ayant i233), à Qjiimper let à Rennes pntre î23q e.jt 1242 0.

Le gFOupiB qui se dirigea vers le midi de la France ne fut pas pioinç actif. Il avait à sa tête Jean Bonelli de Florence. Le 3.. (Christophe de Gahors en faisait partie, et plus tard sainj: Antoine de Padoue (t i23i) contribuera Ini aussi à l'ét^blissie.naent des Mineurs dans les régions situées au Sud de la LpiriB. Ils sont à Arles, à Aix-en- Provence, à Montpellier et à PérigueiLix y§rs 122P, à Draguignan, à Nîmes et à Toulouse yers 1222, à Linioges et à Brive vers i223, à Nice, à Bordeaux, à La Réple, à 3aint Jean d'Angély et au Puy vers 1225, en Avignon y^rs ^227, à Bourges en 1228, à Carcassonne, à Lunel et à Narbonni? aiyant I23i, à Rodez en 1232, à Salon, en i233, à Sisterpn csn 1238, à Beauçaire et à Marseille avant 1248 7.

En Espagne les origines de l'Ordre sont des plus obscures et des plus incertaines. Aucune fondation ne paraît y avoir eu lieu avant 1219. L'expédition de 1217 n'avait pas mieux réussi que dans les autres contrées de l'Europe, ce qui serait inconcevable si, comme l'affirmèrent les auteurs du XYII'' siècle, saint François avait établi lui-même un grand nombre de couvents pendant son yoyage de 1213-1214. En 1219, une nouvelle troupe de Franciscains arrive dans la péninsule ibérique. Sous la conduite, dit-on, de frère Zacharie de Roine ils parvinrent en Portugal. Le roi Alphonse II, la reine Urraque, et l'infantjB Sancia les accueillirent avec bienveillance et leur permirent dp

. 6 Les noms en italique désignent les couyents qui figurent sur le rouleau mortuaire de Guillaume des Barres rédigé en 1233. Ce docunjent mentionne également quatre autres couvents franciscains existant à çe}:tp date, Vendôme, Blois,' Orléans et Ghâtillon-sur-Seine (L. Delisle, Les rouleaux des morts, Paris, 1866, p. 407, cité dans Fr. franc, t. 1, 1912, p. 92).

' Ci. Antoine de Sébent, O. F. M., Essai de Géographie des établissements de l'Ordre de Saint François en Bretagne, dans Bulletin historique et philologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, année igog, p. 273-286 ; idem, Géographie de la Province de France, 12 17-1792, dans La France franciscaine, t. I (1912), p. 91-135 ; idem, Géographie de la Province de Provence, ibid,, t. III (1913), p. 118-149 ; H. Lemaitrç, Géographie historique des établissements de l'Ordre de S. Fr. en Aqui' taine, dans Rev. hist. fr., t. III, 1926, p. 510-574.

EN ESPAGNE Et Ék ALLEMAGNE ^17

s'iHstàiler à Cbïrribre^ a Guimarràéhs, à Alanqiier et à Lisbonne. Là Chronique des XXIV Génêi'aiix^ totit efl relatant l'itisuctêâ géhéral de la niissiori dé ijziy, place néàrtmoins l'établissement dés Frères Mineurs en Portugal à tetté année {t2iy) et là iilisèiôri chez les Maures dé Sévillè en 12I9 8,

Qiibi qu'il en soit, il est certain que les Mineurs possédaient lihé résidence à Saint- Antoine d'Olivarès près de Côïmbrè dès i22ài car iin chanoine de cette ville ému au récit du martyre dés driq frères (16 janvier 1220) dont les dépouilles furent transportées cette année-là datts l'église de son monastère, dfemâiidà aux Frères Mineurs de voiiloir bien l'admettre parmi eux. Ce jeune chanoine prit le nom d'Antoine ; c'était le futur saint Antoine de Pàdoue.

Il est également cèrtaiii que la propagation de l'Ordre dans là péninsule ibérique se fit avec siiccès sous la direction de Jean Parehti et de ses successeurs à la tête de cette Province. Elle flrôduisit même des fruits si abondants que saint François éprouva une très grande joie en apprenant la vie édifiante que ses fils menaient daris ceS régions (II Cel. 178). S'il est impossilDle de fixer avec certitude la date de fondation de la plupart des couvents on peut du moins regarder comme ayant été fondéis en 1225 ceux de Lérida et dé Vich et en i23o celui de Gérôtte efi Catalogne. Ils ne furent pas les seuls car le chroniqueur contemporain Luc de Tuy rapporte que sous le règne dé Ferdinand lïl de Castille (1217-1252) les Frères Mineurs constriiisirent des monastères dans toute l'Espagne.'En i23o, Jacques I d'Aragon fit la conquête des Baléares et les Frères Mineure s'établirent aussitôt à Palma. Il en fut de même après la prise dé Valence en i238 9.

8 Le p. GbLUBO\^iCH Î^BîbUotècà. t. 281) et le P. A. Lopèz, O. M. (Lii Provihcia dé Esfana, Santiago, 1915; p. 15-18; 46) suivent là Chronique des XXIV Généraux ; H. Boehmer, dans son Introduction à la Chronica fratrîs Jordani (p. LXXI-LXXX) se prononce pour l'envoi d'une mission ultramarine en Syrie et au Maroc en 12 17, et d'une mission uUi-^hiontainfe éh 1219. Il semble plus probable d'admettre que la mission dé 12*7 fut tinivèrsëlle, t'ëst-â-dire qu'elle eitibrassa les contrées situées âii-dèlâ des rhers él aii-delà des nibhts. Elle échoua et fut reprisé eh 121^:

» Atariasio Ldpez, O. m., La provincia de Espana de Id's Frailes

5l8 APPENDICE I

Soixante religieux sous la conduite de Jean de Penna étaient partis pour l'Allemagne et la Hongrie après le Chapitre de 1217 ; ils avaient affronté,plus qu'en tout autre pays, tant d'avanies que les frères ne parlaient qu'avec effroi de ces régions. Une nouvelle tentative de pénétration n'eut lieu qu'en 1221, couronnée, cette fois, du plus beau succès. Conduite par un homme du pays, Césaire de Spire, et mieux organisée, cette seconde expédition ne comptait que 27 religieux, 12 clercs et i5 laïcs, Thomas de Celano, Jourdain de Giano qui en devint le chroniqueur, le B^ Simon de Collazone et J. de Plan Carpin en faisaient partie. Ils traversèrent la Lombardie pour arriver à Trente, puis passant par le Tyrol et le col du Brenner, arrivèrent en Bavière à Augsbourg. Tout en cheminant, la petite troupe avait fait boule de neige ; ils étaient maintenant au nombre de 3 1 . A Augsbourg, l'évêque les reçut à bras ouverts et son neveu leur céda sa maison. Ce fut le premier domicile des Mineurs en Allemagne et leur quartier général. Césaire de Spire divisa alors ses compagnons en trois groupes qui de. la Bavière se répandirent d'abord dans les régions limitrophes :

Jourdain de Giano et deux autres frères se dirigèrent vers le Sud- Est à Salzbourg aux portes de l'Autriche ; trois autres se rendirent à Ratisbonne ; un troisième groupe, le plus important ayant à sa tête J. de Plan Carpin, partit vers le Nord et l'Ouest ; Wurtzbourg, Mayence, Worms, Spire, Strasbourg et Cologne furent successivement occupées. Ces villes déjà libres et déjà industrielles de la' vallée du Rhin constituaient alors le pivot de la vie nationale allemande et formèrent aussi le pivot de l'Ordre en Allemagne dans la première moitié du XI II® siècle.

Telles furent les premières stations des Frères Mineurs. C'est delà qu'ils gagnèrent ensuite l'Europe centrale et orientale: le Tyrol en 1 223 ; la Thuringe, le Luxembourg, le Hanovre

Menores. Santiago, 1915, compte-rendu critique dans Arch. fr. hist., t. XVII, 1924, p. 574-578; Luc DE Tuy, Chronica mundi, dans Hispania illustràta, éd. A. Schott, t. IV (1608), p.. 113 ; La Orden fr. y la casa real de Aragon, dans Est. fr., t. V (1910), p. 158-164 ; Testaments de Jacques d'Aragon en i2$2 et 1241, ibid., t. I (1907), p. 279, 356-358.

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