LES AMIS DES FRÈRES MINEURS
En France où la lutte était le plus vive, ils eurent de chauds partisans dans la personne de Jean de Bernin, archevêque de .Vienne (1218-66), du Cardinal Eudes de Chateauroux (f 1273) et de Jacques de Boulogne, évêque de Thérouanne (1287-1301). Jean de Bernin fit construire les couvents de Romans et de Vienne ; son corps fut enterré dans le premier, le second garda son cœur. En souvenir de ses bienfaits, les. Frères le firent peindre dans leur église présentant son cœur à saint François 81.
Eudes de Chateauroux, Chancelier de l'Eglise et de l'Université de Paris (i238j, puis cardinal, évêque de Frascati (1244), était l'un des personnages les plus considérables de son temps. Il eut l'occasion d'apprécier les Frères Mineurs à Paris et en Terre Sainte où il accompagna le roi Saint Louis. Il désirait ardemment la réforme des mœurs chrétiennes et ecclésiastiques et, rejetant les préjugés hostiles aux nouveaux Ordres religieux, il se montra toujours grand ami des Prêcheurs et des Mineurs. Il se plaisait à dire que leur apparition était un bienfait pour l'Eglise. Souvent il leur adressa la parole dans leurs Chapitres pour glorifier saint François, exalter son œuvre, encourager ses fils et leur donner de paternels avertissements. Il affirmait contre Guillaume de Saint-Amour et prouvait par des exemples frappants et des comparaisons ingénieuses qu'ils avaient le droit de prêcher partout comme envoyés du pape, et le droit de recevoir des fidèles la nourriture corporelle en échange des services spirituels qu'ils rendaient. Il prenait ouvertement leur défense aussi contre les anciens Ordres qui s'opposaient à leurs établissements et il s'élevait avec force contre toutes les divisions et les discordes si nuisibles au bien général de la chrétienté 82,
Jacques de Boulogne assistait à la grande assemblée de Paris en 1290 où Guillaume de Mâcon tenta d'obtenir la suppression des privilèges des Mendiants. Il se leva après lui : « Evêques,
M. Delorme, O. F. M., Constitutiones ■provinciae Provinciae, Cap. V^ dans Arch. fr. hist., t. XIV (1921), p. 423.
*ï U. Chevalier, /. de Bernin, arch. de Vienne, dans Rev. Hist. Egl, Fr., p. 18, 145 ; Salimbene, p. 233.
82 Voir les Sermons franciscains du Cardinal Eudes de Chateauroux,. dans Etudes fr., t. XXIX, p. 171-173, 188.
mes Frères, dit-il, écoutez-moi ! Je déclare que le seigneur évêque d'Amiens a parlé pour lui, mais nullement pour moi, à ■ce point que si les Frères n'avaient pas la faveur du privilège papal, je croirais faire un péché mortel en les privant de leur ministère, parce que leur vie et leur doctrine les en rendent dignes. Puisque nous nous occupons si peu du salut des âmes, nous pouvons bien supporter cet inconvénient pour nos églises » 83.
Dans les rangs des prélats inférieurs et du clergé paroissial l'aversion pour les Mendiants n'était rien moins qu'unanime. Longue serait la liste des chanoines et des prêtres qui concouraient avec empressement par des dons généreux à la construction des églises et des couvents, à leur ornementation, à l'enrichissement de leurs bibliothèques, que l'Ordre admettait à la participation de ses mérites spirituels et de ses prières, bu qui demandaient à être ensevelis avec l'habit de l'Ordre dans le cimetière des Frères.
. L'hostilité d'un grand nombre se dirigeait d'ailleurs moins contre les Frères que contre leurs privilèges et leur exemption. C'était sans doute le cas de l'archevêque de Bourges, Simon de Beaulieu. Dans les visites de sa province ecclésiastique il était accompagné de deux Frères Mineurs qui prêchaient dans les églises et les monastères où il passsait 84. Henri de Gand qui prit parti pour le clergé séculier contre les privilèges dans les controverses qui suivirent la bulle Ad fructus uberes, avait soutenu la cause des Mendiants lorsque Guillaume de Saint- Amour et Gérard d'Abbeville attaquaient surtout leurs principes et leur genre de vie évangélique. Il resta grand ami des Dominicains et des Franciscains malgré la divergence d'opinion qui le séparait d'eux au sujet des pouvoirs de prêcher et de confesser, il leur fit souvent des dons qui attestent son estime à leur 'égard 85,
La même estime se rencontre chez Guillaume Durand le
83 Mortier, Hist. Maîtres Gén., t. II, p. 210.
84 Cf. le Journal de ses Visites, dans Baluze-Mansi, Miscellanea, t. I, }p. 267, 270-273, 281.
ss Hist. litt. fr.. t. XX, p. 195 s.
jeune, évêque de Meiide. Les critiques qu'il adressait aux religieux dans son Traité du Concile général ne ressemblent en rien à un dénigrement systématique ; le titre même du chapitre où elles se trouvent, montre que, sans ignorer leurs torts, il avait pour eux une sincère admiration . Ce chapitre est intitulé : ■« Que les Ordres mendiants doivent être entretenus, favorisés et réformés et même corrigés ; que l'on peut en choisir parmi eux pour le ministère des âmes ; et de leurs abus » 86,
« Les Ordres mendiants, dit-il ensuite, ont été en ces derniers temps institués dans l'Eglise par une disposition de la divine Providence pour suppléer à l'ignorance, à l'insuffisance et à la négligence de ceux à qui appartient le soin des âmes et qui régissent l'Eglise. Ils supportent leurs charges, partagent leurs labeurs et leurs occupations. Ces religieux, en général, à cause de leur vie, de leurs mœurs et de leur savoir sont dignes d'être recommandés. Ils ont porté et porteront encore du fruit. Par l'exemple rare de leur vertu et de leur austérité, par l'enseignement de la science, par leurs prédications, par les confessions qu'ils entendent, par leur défense de la foi et leur réfutation des infidèles, ils sont dans l'Eglise de Dieu le rempart du peuple chrétien qui n'a, la plupart du temps, que défiance pour la vie et la science de ses propres prêtres. »
Ce témoignage élogieux du savant évêque de Mende, joint à ses propres critiques relatées plus haut, ainsi qu'aux attaques dont ils furent l'objet, permet de se faire une idée exacte de la situation et du rôle que tinrent les Frères Mineurs dans la hiérarchie ecclésiastique au cours du XI 11^ siècle.