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Les Frères Mineurs et les autres Ordres religieux

Bénédictins et Cisterciens. — Par la profession des trois

vœux de religion les Frères Mineurs dès leur naissance restaient

dans la tradition monastique. C'était à peu près le seul point

commun entre les antiques formes de vie religieuse et la nouvelle

forme adoptée par saint François d'Assise ; encore les vœux

86 G. DuKANDi, Tractatus de modo generalis Concilii celebrandi, Parisiis, 1671, P. III, tit. 16 : De Ordinibus mendicantium alendis, fovendis et reformandis et etiatn corrigendis, et ut ex ipsis assumi possint ad curain et regiinen animarum, et de excessibus eorumdem. Vide supra> p. 476 s.

d'obéissance et de pauvreté prenaient-ils avec lui une étendue qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors ? Tout le reste : but, genre de vie, organisation, était différent.

Malgré ces différences très nettes, moines et chanoines accueillirent assez favorablement les Mineurs qui trouvèrent dans les Bénédictins ou « Moines noirs » de grands bienfaiteurs. Si. au début de sa conversion plusieurs d'entre eux ne surent pas distinguer le Saint dans le fils de Pierre Bernardone, ils l'entourèrent plus tard d'une affectueuse vénération (l Cel. 16 — II Cel. 101). Beaucoup parmi ces vétérans de la vie religieuse voyaient dans les nouveaux venus des hommes suscités de Dieu pour restaurer l'Eglise. En maints endroits ils leur fournirent leurs premiers établissements. Et d'abord le premier de tous, après l'abandon de Rivo-Torto, celui de la Portioncule à Assise ; le premier couvent aussi à Rome et à Paris. A la vérité les. conditions qu'ils posaient, étaient, comme celles du clergé séculier, fort précaires, et conformes d'ailleurs à la simplicité et à la pauvreté des premiers Frères 87.

Quelques Frères Mineurs auraient voulu plus nombreuses les ressemblances de leur Ordre avec ceux de saint Benoit, de saint Bernard ou de saint Augustin 88 ; Us se heurtèrent à la volonté bien arrêtée de leur saint fondateur. A sa mort l'influence du monastère sur l'humble démeure des Frères qu'il

8^ Ainsi à Saint-Jean d'Angély en 1225, les F. M. sont reçus à condition de n'avoir pas d'autel fixe, ni de cinnetière, et de n'administrer les sacrements qu'à leurs religieux (Gallia Christiana, t. II, col. 11 02 s.); conditions semblables à San Germano (1230), sur les terres de l'abbaye du Mont-Cassin (E. Gattula, Hist. Ahb. Cassinensis, Venetiis, 1733, t. II, p. 495). A Reading (1233) les moines ne les . acceptèrent sur leurs terres qu'à condition de pouvoir les en expulser dès qu'ils chercheraient à acquérir quelque propriété, à agrandir leur enclos ou à recevoir des dîmes ou des offrandes. (Eccleston, p. 99s, 171 s). Les Cisterciens ou « Moines blancs » dont les monastères s'élevaient dans des landes désertes et incultes, ou près de forêts inaccessibles, toujours loin des villes recherchées par les Mineurs, n'eurent pas l'occasion de contribuer comme les Bénédictins à la fondation de couvents franciscains. Il ne faut pas oublier non plus que ce furent les Bénédictins de Fécamp qui transportèrent en Angleterre les premiers Frères Mineurs (Eccleston, p. 7).

88 Le Concile de Latran (Can. 12) avait donné l'organisation de Cîteaux en exemple à tous les autres Ordres (Hefelb-Leclercq, Conciles, t. V, P. II, p. 1342s).

couvrait de son ombre se fit davantage sentir. Les constructions, la disposition des officines dans les cloîtres franciscains se modelèrent sur l'abbaye ; la célébration de l'Office divin surtout s'introduisit dans la chapelle du couvent à l'instar de l'église monastique ou canoniale. Il n'en résulta pas une fraternité plus intime avec les anciens Ordres, car ces emprunts correspondaient au développement progressif des Frères Mineurs ; et à mesure que s'affirmait dans l'Eglise leur importance, les moines et les chanoines se montraient plus défiants à leur égard. . Des nuages montèrent à l'horizon. Matthieu Paris dans sa chronique déverse sa bile à la fois contre la cour romaine et contre ses protégés, ses favoris, ses agents, les Frères Mineurs. Il s'irrite des emplois dont le Souverain Pontife les, charge et du crédit . qu'ils trouvent auprès des princes et dans lé peuple 89.

De leur côté les Frères blâmaient le relâchement des moines et leurs grandes richesses 9*^.

Peu à peu les Bénédictins se montrèrent plus difficiles à accorder aux Mineurs un logis sur leurs terres. Comme avec

89 Au nombre des emplois qui irritaient particulièrement le Chroniqueur de Saint-Albans, il faut citer la réforme des monastères et l'examen des élections abbatiales qui maintes fois furent confiés à des Frères Mineurs.

90 Cf. S. BoNAV., Expositio super regulam. Op. omn., t. VIII, p. 399 s. — Salimbene, p. 112 et 213, fait la critique du gouvernement à vie chez les Bénédictins et aussi un éloge de Cluny. — Voir aussi la Disputatio tnundi et religionis appelée aussi Defensio Mendicantium où les Ordres monastiques sont à la fois accusés et excusés (J. Pecham, Tractatus très de paupertate, dans Brit. Soc. of franc. St., vol. II, p. 167, 169, 174.

Monachi antiquitus se legi diuine Subiecere penitus, set hos paulatine Cecaverunt redditus et burse vicine Et sic, acres primitus, fracti sunt in fine.

Et si de tôt milibus sint decem vel centum Vacantes erroribus, condentes talentum An ab hoc ex omnibus sumus argumentum Quod unum in moribus teneant accentum.

Non desunt in ordine sancti Benedicti, Qui cum patris nomine non sint benedicti, Qui careant crimine et noxa delicti, Nec a summo numine sunt sic derelicti.

le clergé séculier il y eut donc avec les Moines noirs des orages^ plus rares cependant et ordinairement plus violents. Ces conflits naissaient souvent à l'occasion des changements de lieu ou des agrandissements que sollicitaient les Mineurs, appuyés toujours sur l'autorité pontificale. Et toujours de puissantes abbayes comme celles du Mont-Cassin, de Vézelay, de Cluny, ' de Moissac ou de Marmoutiers étaient obligées de faire de ces concessions que Matthieu Paris déplore avec tant d'amertume 9'.

Des cessions de monastères entiers comme celui d&Sancta Maria in Capitolio {Ara cœli) exécuté de force par ordre du

91 Le Cardinal Eudes de Châteauroux fait allusion, en la condamnant, à cette résistance des moines (Et. fr., t. XXIX, p. 188-195). — ^^- Vézeîay le couvent des Mineurs avait été détruit et mis au pillage par desi moines, l'Abbé fut excommunié ; un accord intervint en 1233 (Bull, fr., t. I, p. 110-112). A San Germano l'Abbé du Mont-Cassin se montrait difficile pour accorder un changement de lieu (1247), un concordat fut enfin conclu en 1252, dont toutes les conditions de précarité antérieure sont éliminées {Bull, fr., t.- I, p. 492 et 643). Il en fut à peu près de même à Saint-Jean d'Angély (1247) où les Mineurs durent promettre de ne plus chercher à s'agrandir (ibid., p. 470-473). Ils firent la même promesse (1241) à l'Abbé de Saint-Germain des Prés à Paris (Arch, fr. hist., t. X, 1917) P- S^S)' Le différend avec les moines de Cluny qui s'opposaient à l'établissement des Mineurs à Charlieu fut un des plus violents et des plus longs à dénouer (1254-1280), cf. Bull, fr., t. III, p. 438-444 ; Martène- DuRAND, Thés. nov. Anecd., t. II, col. 545 s. ; U. Chevalier, Regestes Dauphinois II, N°s 9075-9078 et 9881, analyse dans Arch., fr. hist., t. VIII (1915), p. 296, voir aussi p. 293s). D'autres démêlés se produisirent avec l'Abbaye de Moissac (1280), (Cf. jBmU. fr,, t. III, p. 445; Chronique d'Aimery de Peyrac cité dans Bibl. Ec. Chartes, 1855, p. 131-134; avec l'Abbaye de Saint-Jean de Laon (1290), Cf. Bull, fr., t. IV, p. 171s; avec les moines de Marmoutiers au sujet du couvent de Chartres que les Frères désiraient rapprocher des murs de la ville au grand déplaisir des moines du prieuré de Saint-Martin en Vallée, dépendant de Marmoutiers (1290-1291). Cf. Bull, fr., t. IV, p. 194, 242 ; Et. fr., t. XVIII (1907), p. 16. — A Mezin (diocèse d'Agen) les Mineurs avaient été appelés par les habitants, mais les moines de Cluny qui avaient là un prieuré s'y opposaient ; une nuit ils escaladèrent le toit pendant que les Frères chantaient matines, ils pénétrèrent dans le couvent, brisèrent les portes de l'oratoire, blessèrent plusieurs religieux et pillèrent le couvent qui fut dès lors abandonné (1291). Cf. Bull. F,, t. IV, p. 290 et 309. Avec les Cisterciens on ne signale guère qu'un différend qui fut rapidement apaisé (1244) par Robert Grossetête à Scarborough (diocèse d'York), Cf. Rob. Grossetête, Epistolae, éd. Luard, p. 321-323 et Brewer, Mon, franc, t. ï, p. 406.

Saint Siège, n'étaient pas propres à faciliter des relations cordiales 92.

Les sépultures furent aussi un sujet de mésentente, mais très rare 93.

Une occasion de conflits assez fréquente venait des transfuges. Souvent des Moines noirs ou des Moines blancs demandaient leur admission chez les Cordeliers et inversement. Un monastère tout entier, celui de la Montagne noire près d'Antioche, adopta la Règle de saint François. Plusieurs abbés bénédictins, notamment Albert de Stade, célèbre par sa chronique, Etienne de Saint-Thibéry, le martyr de l'Inquisition (1242), un autre abbé d'Abingdon, près d'Oxford, quittèrent leur crosse abbatiale pour revêtir la bure franciscaine 94.

Dans tous ces cas nulle difficulté ne semble avoir surgi. Il en allait tout autrement quand un Frère Mineur abandonnait son Ordre pour passer dans un autre. C'étaient des défections que les Frères n'acceptaient pas facilement. La Règle ne défend-t-elle pas en effet de sortir de cette religion ?

Peu à peu toute une législation se créa pour prohiber ou régler le passage d'un Ordre à l'autre. , ■ Honorius III, en instituant l'année de noviciat (22 septembre 1220), interdit aux Mineurs, sous peine d'excommunication, de sortir de leur Ordre après la profession et aux autorités ecclésiastiques de recevoir ceux qui étaient ainsi sortis gS.

Par une autre bulle il avait spécialement ordonné aux Gister-

"2 Vide supr., p. 163. Des cessions analogues eurent lieu à Vérone (1249-1257). Cf. Bull. Fr., t. I, p. 530, t. II, 196 s., t. III, 28 ; à' Tivoli (1241-1258), cf. Bull, fr., t. I, p. 28g s., 293, t. II, 129, 156 s., 263, 315; à Bury S. Edmond (diocèse de Norwich) (1263). Cf. Bull, fr., t. II, p. 255, 464-467, et R. HowLETT, Mon. franc, t. II, p. 267-275.

83 Cf. l'accord signé avec les Bénédictins de Saint-Pierre de Gand en 1252 (Arch. fr. hist., t. IV, 191 1, p. 428-430), et en 1287 (A. MiR^us, Opéra diplomatica, t. IV, p. 47), et le démêlé des Frères avec les moines de Saint-Marie de Dublin (1291) (Materials, p. 62).

9* Cf. Biblioteca, t. I, p. 65-67 ; Conformités, dans Anal, franc, t. IV,. p. 329, 344 ; XXIV Génér., p. 248 s.

95 Bull fr., t. I, p. 6, 19. — De leur côté les Cisterciens déclarèrent dans un Chapitre général (1223) que les Moines qui passeraient aux Prêcheurs ou aux Mineurs seraient considérés comme fugitifs (Martène- DuRAND, Thés. nov. Anecd. T. IV, col. 1336).

-ciens de ne pas admettre de Frères Mineurs, dans leur Ordre et réciproquement. Ces instructions ne furent pas suivies fidèlement 9^.

Alors, Innocent IV, pour adoucir le caractère absolu de cette prohibition, autorisa les religieux expulsés ou sortis de l'Ordre franciscain à entrer, après en avoir obtenu la permission de leurs Ministres, dans un Ordre approuvé, sauf ceux des Augustins, des Templiers, des Hospitaliers et autres Ordres militaires (16 août 1245). L'année suivante il restreignit ce privilège en exigeant aussi pour ces mutations une permission ^spéciale du Saint-Siège (9 septembre 1246) 97.

"8 Grégoire IX pensa contraindre tous les religieux qui avaient changé d'Ordre à reprendre leur première profession (19 mai 1235), cependant pour éviter des scandales il maintint (4 août 1236) le statu quo et, pour l'avenir, la défense de son prédécesseur relative aux réceptions de profès d'un autre Ordre {Bull, fr., t. I, p. 159, 202).

9' Bull, fr., t. I, p. 371, 423. — Innocent IV tenait à l'exécution de ses ordres : en 1247, il reproche aux moines de Cîteaux de les enfreindre (ibid., p. 463). Les mêmes mesures furent appliquées aux Humiliâtes •en 1250 (ihid.. p. 551, 578).

Avec les Ordres militaires les fils de saint François étaient en contact partout, guerroyant chacun à leur manière contre les infidèles de l'Orient et les peuples païens de l'Europe septentrionale, donnant ensemble leur vie pour la défense de la foi et se prêtant un mutuel appui (Bibliotéca, t. I, p. 180 s., 260; t. II, p. 2, 24 s., 20,s 297 s.). Cependant l'histoire n'a conservé que peu de souvenirs de ces relations, signe évident qu'elles furent amicales. Il y eut pourtant une brouille au milieu du XIII^ siècle. En vertu d'un décret d'Innocent IV une part des biens mal acquis dont on ignorait à qui était due la restitution, et une part des legs pieux sans •détermination plus précise allait aux Templiers ou aux Hospitaliers pour l'acquittement de leurs dettes. Or souvent les exécuteurs testamentaires attribuaient aux Frères Mineurs une partie de ces restitutions ou de ces donations indécises. Les Templiers et les Hospitaliers se croyant lésés infligeaient aux Frères de mesquines tracasseries auxquelles Alexandre IV mit fin en 1257 (Bull, fr., t. II, p. 250-252, 277). — Il était rare qu'un Hospitalier bu un Templier se fissent Franciscains et inversement (Bull fr., t. I, p. 509 ; t. IV, 161 s.). — Dans la douloureuse affaire de la condamnation des Templiers les F. M., nous l'avons déjà noté, n'eurent qu'un rôle secondaire. Ils firent partie des commissions diocésaines instituées pour examiner les dépositions; quelques-uns furent témoins à charge, surtout en Angleterre; mais ils ne furent pas mêlés activement comme les Dominicains de France aux poursuites et aux accusations, sauf dans l'Italie centrale, en Sicile, en Chypre et en Grèce où le procès ne revêtit pas le caractère d'acharnement qu'il eut dans le royaume de Philippe le

s. Dominique et S. François.

Miniature d'un Livre d'Heures du xin® siècle.

(Bibl. de l'Arsenal, Ms. 604, fol. 82'.)

Alexandre IV confirma ce dernier décret (21 mars 1255) 98. ;

. Un peu plus tard il rappela aux Bénédictins, aux Cisterciens, aux Chanoines et aux Ermites de Saint Augustin, aux Prémontrés, aux Camaldules, aux moines de Vallombreuse, aux Guillelmites l'obligation de ne pas recevoir chez eux, et de renvoyer les Mineurs qu'ils auraient acceptés, sans la permission de leurs supérieurs (5 lévrier 1257). Comme les demandés Âe quitter l'Ordre prenaient pour motif l'impossibilité de sup-' porter les observances franciscaines, et n'étaient souvent qu'un détour pour rentrer dans le monde, Alexandre IV exigea des religieux qui sollicitaient de sortir de l'Ordre la promesse de rester dans celui qu'ils choisissaient (3 décembre 1257) ; il les obligea ensuite à. accomplir ce changement dans le délai do deux ou trois mois (i 258) 99. '

A ces lois qui devaient servir de barrière aux défections des moines et des religieux il y eut quelques infractions retentissantes. En Espagne un Frère Mineur se retira dans un monastère cistercieri ; il s'y fit remarquer par ses vertus et mérita d'être choisi pour abbé. Les Frères Mineurs craignant qu'un tel exemple excitât de nouvelles désertions, s'emparèrent de l'abbé, le ramenèrent au couvent et l'emprisonnèrent. L'indignation des Cisterciens, excitée sans doute par d'autres faits

Bel (Mortier, Hist. Maîtres Gén., t. II, p. 460 s. ; Hefele-Leclercq, Hist. des Conciles, t. VI, P. I, p. 549; Wilkins, Conc. Magn. Brit., ti II, p. 329-40J ; Bull, fr., t. V Nos g6, 122, 185, 189; Bïblioteca, t. II, p. 158, 171, 177 ; t. III, p. 123, 153, 194),

Quand les Frères Mineurs parurent en Prusse, en Pologne, en Livonie, les Chevaliers de l'Ordre Teutonique se montrèrent favorables; ils fondèrent plusieurs couvents notamment à Thorn (1239) et à Cracovie (1258); mais au commencement du XIV^ siècle ils prirent une attitude hostile au clergé, principalement contre l'archevêque franciscain de Riga, Frédéric Baron (1304-1340) et entravèrent vers 1310 l'apostolat des Frères Mineurs, (Arcii. fr. hist., t. VI, p. 410, 702 ; Bull, fr., t. V, N» 166).

98 Bull, fr., t. II, p. 78. La même année, un Frère Mineur promu abbé d'un monastère de Vallombreuse, à Todi, dut reprendre la vie franciscaine (ibid., p. 49).

83 Bull, fr., t. II, p. 192 et 414, 266 et 396, 291. — Les Cisterciens interdirent la réception chez eux, sans l'autorisation de leur Chapitre général, des Frères Prêcheurs et des Frères Mineurs même munis de la permission des Ministres (1266 et 1268); cf. Martène-Durand, 'op. cit., t. IV, col. 142.S, 1430)-

analogues, se traduisit à leur Chapitre de 1275 par une interdiction générale et absolue de communiquer avec les Mineurs, de leur accorder l'hospitalité, de leur faire l'aumône, d'assister à. leurs prédications et de recevoir d'eux les sacrements. Mais des prélats et des princes s'interposèrent. Rodolphe de Habsbourg, Empereur d'Allemagne, demanda aux Moines de révoquer leur décision contre les Frères dans un délai d'un mois sous menace de retirer tous les privilèges dont Cîteaux jouissait en Allemagne, et d'interdire toute donation à ses monastères. L'année suivante (1276) Gîteaux abrogea le statut contre les Franciscains, sauf pour l'Espagne où il resta encore en vigueur 100.

A la même époque un autre Frère Mineur Guidolino de Ferrare abandonna l'Ordre et se fit recevoir, avant d'en avoir obtenu permission, à l'bbaye bénédictine de Nonantola (diocèse de Modène). Il s'attira si bien l'estime et l'aflFection des moines qu'ils le choisirent eux aussi pour abbé. Repris par ses Frères, il fut également incarcéré. La contestation entre moines et religieux dura dix ans. Enfin Honorius IV en 1286 lui confia, l'administration pleine et entière de l'abbaye. Il n'en garda point rancune à ses anciens confrères, dit Salimbene, et les reçut toujours avec courtoisie. A la suite de ces faits et pour éviter pareilles querelles à l'avenir, Nicolas IV,. complétant la législation du changement d'Ordre, décida en 1288 que les Frères Mineurs passés dans une autre congrégation, ne pourraient y recevoir aucune dignité ou office sans une permission^ expresse du Souverain Pontife »oi.

^0" Salimbene (p. 623) a raconté ces faits à la date de 1286. En causeur intarissable qu'il était, il a placé là, à propos d'un autre fait qui se passa réellement en 1286, ce récit et l'édit de Rodolphe qui s'accordent avec les décisions des Chapitres généraux de Cîteaux de 1275 et 1276, tels qu'ils sont rapportés dans Martêne-Durand, Thés. noVi anecd., t. IV,, col. 1447 s., 1452. Ces décisions sont publiées dans Arch. fr. hist., t. X (1917). P- 338, n. 6.

101 Salimbene, p. 624-625 ; Btdl. fr., t. III, p. 343 s. ; t. IV, p. 20. — Deux autres contestations à propos des transfuges de Mineurs aux Bénédictins eurent lieu à Sahagun (Province de Léon) en 1257 (Bull, fr., t. II, p. 245-248) et avec les moines de Westminster en 1290 (R. How- LETT, Mon. franc, t. II, p. 31-62). Quelques exceptions au décret de- Nicolas IV furent accordées par ses successeurs (K. Eubel, Epitotne, Nos 2020, 2119, 2127, 2187 ; Bull, fr., t. IV, p. 361 s., 416 s. ; t. V, No»- 56, 113, 124). -

Quelles que soient les causes de ces conflits, ils se terminaient le plus souvent par un accord amiable et les relations entre Frères Mineurs et moines blancs ou noirs étaient d'ordinaire cordiales. Souvent des associations de prières, des participations aux mérites spirituels les unissaient les uns aux autres 102.

Ordres mendiants. — Les Ordres mendiants sont ceux, nous l'avons vu, qui renoncent à toute propriété individuelle et collective et demandent à l'aumône leur moyen de subsistance. ^

Le premier qui suivit saint François d'Assise dans cette voie est saint Dominique, fondateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs.

A vrai dire, Dominique de Guzman, chanoine d'Osma, subit d'abord l'influence de Durand de Huesca qui se convertit en sa présence et fonda ensuite les Pauvres Catholiques dont l'apostolat s'exerçait en Aragon. Dominique dut 'être frappé de cet exemple qu'il avait sous les yeux. Avec les quelques compagnons qui s'étaient groupés autour de lui, sans autres liens que ceux de l'amitié et du zèle, il conçut à son tour le projet de fonder sur la même base de la science théologique unie à la pauvreté évangélique, une association religieuse qui combattrait pour l'Eglise dans la région languedocienne. Foulques, évêque de Toulouse,

102 En 1285, les Bénédictins de Montalcino (dioc. d'Arezzo) cèdent aux Franciscains une église avec une maison, un jardin et un cimetière (Bull, fr., t. III, p. 555) ; accord, lettre d'affiliation et association de prières entre les Bénédictins de Saint-Martin de Tournai et les Frères Mineurs en 1269 (Archiv. fr. hist., t. VII, 1914, p. 254 s.) ; en 1270 avec les bénédictins de Nestved (Danemark) (SS. Rer. danicarum, t. V, p. 515). En 1245, le Chapitre général de Cîteaux impose à tous les moines de dire une fois les sept psaumes de la pénitence et à tous les convers sept Pater noster pour les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs que le pape venait d'envoyer en Orient (Martène-Durand, Thés. nov. anecd., t. IV, col. 1385). Un autre Chapitre général en 1259 décida de célébrer les fêtes de saint François et de saint Antoine de Padoue. Le Chapitre général franciscain de Narbonne (1260) répondit en inscrivant à son calendrier la fête de saint Bernard et en demandant à tou^ les prêtres de dire une messe de Beata pour les Cisterciens. Ceux-ci accordent en 1267 l'association de prières avec l'Ordre des Mineurs (Wadding, Annales, t. IV, p. 114 ; Archiv. fr. hist., t. III, 1910, p. 504 ; Martène-Durand, op. cit., col. 1428) ; Raymond Godefroy, Ministre général, pendant le Chapitre général de Rieti accorde aux monastères de Fontevrault la participation aux mérites de l'Ordre (1289) (H. Niquet, Histoire de l'Ordre de Fontevrault, p. 450).

58o APPENDICE II

l'encouragea et l'institua, lui et ses amis, prédicateurs dans son diocèse. Il leur fit don de quelques revenus modiques. Puis, profitant de la réunion du concile œcuménique de Latran, ils s'en allèrent ensemble à Rome demander l'approbation de l'Eglise (i 21 5).

On sait que le concile avait porté un décret contre la fondation de tout Ordre nouveau. Dominique revint donc à Toulouse et, d'accord avec ses compagnons, fit choix de l'antique Règle de saint Augustin. L'année suivante, il se présenta au pape Honorius III, successeur d'Innocent III, qui approuva son Ordre de Prêcheurs le 22 décembre 1216.

Au moment où saint Dominique sollicitait de l'Eglise la confirmation de son Ordre, il y avait de grandes différences entre le plan de saint François et celui de saint Dominique. Saint François avait eu déjà l'idée d'un apostolat universel ; déjà pour la réaliser il s'était dirigé vers l'Orient, puis vers l'Espagne ; saint Dominique, au contraire, n'avait envisagé qu'un apostolat dans le Languedoc, car à son retour du deuxième voyage de Rome en 1217, quand, muni de l'approbation pontificale, il exposa à ses compagnons son intention de les disperser aux quatre coins du monde, ce fut de leur part un étonnement général et, de la part de ses bienfaiteurs, une opposition que sa grande ténacité seule put vaincre.

Entre ces deux fondateurs il y avait encore une différence sur la manière de concevoir la pauvreté évangélique. Du premier coup François l'embrasse dans toute sa rigueur, rejetant toute propriété individuelle et commune ; elle est pour lui un moyen de sanctification personnelle. Pour saint Dominique elle est avant tout le moyen et la condition de son apostolat, aussi n'exclut-elle pas l'acceptation de possessions et de revenus. Quand il se rendit au Concile de Latran, c'était pour obtenir l'approbation de son Ordre, et la permission de conserver les revenus qui lui avaient déjà été assignés par Simon de Montfort et l'évêque de Toulouse io3.

103 V. Van Ortroy, P. Ferrand, O. P., et les premiers biographes de Saint Domhiique, dans les Anal. Bol., t. XXX (1911), p. 35 n" 18, p, 67 no 27, p. 68 no 28.

Et cette acceptation des biens que Simon de Montfort et Foulques lui offrirent, ne fut pas occasionnée par la nécessité de trouver une subsistance assurée dans ce milieu hostile qu'était le Languedoc hérétique, puisque, dès son retour de Rome, en 1216, sans que ce milieu eût changé, Dominique et ses fils se proposent dé renoncer, sinon aux revenus, du moins à ces biens qui lui avaient paru d'atord si nécessaires. Pourtant Honorius III dans sa bulle d'approbation des Prêcheurs (22 décembre 1216) confirme l'Ordre avec toutes ses terres et possessions présentes et /u;fMrc5. La renonciation à toute propriété, ne devint effective chez les Dominicains qu'au premier Chapitre général de Bologne (1220).

Que s'était-il. donc passé qui puisse expliquer cette modifi-r cation de la conception primitive de saint Didminique relative à l'apostolat et à la pratique de la pauvreté ? On est sûrement dans le vrai en pensant que l'exemple de François d'Assise exerça alors quelque influence sur le Patriarche des Frères Prêcheurs. A supposer que les deux saints ne se soient rencontrés ni au concile de Latran en 121 5, ni l'année suivante auprès d'Honorius III, comme quelques auteurs le croient sans vraisemblance, il est incontestable que dans ces deux voyages à Rome, Dominique n'a pas pu ne pas rencontrer sur sa route les Fils de François d'Assise, ou entendre parler de ces Frères Mineurs, dont un intime de l'évêque de Toulouse, Jacques de yitry, qui se trouvait à la même époque à la cour romaine, donnait des nouvelles enthousiastes à ses amis de France 104,

Est-ce à dire que saint Dominique a copié saint François ? Non pas. Le fondateur des Prêcheurs que l'exemple de Durand de Huesca n'avait pas pu entraîner jusqu'à l'abdication complète de toute possession et de tout revenu, n'a pas pu résister à l'exemple de François. Il s'est voué comme lui à l'apostolat universel et il s'est inspiré de son amour de la pauvreté ; mais il ne l'a pas copié, car son Ordre est un Ordre de Chanoines et il

iP^ Il faut noter ici que Jacques de Vitry avait fait la connaissance de Foulques de Toulouse à Liège en 12 12 et que c'est à sa prière qu'il écrivit vers 12 16 la vie de la B. Marie d'Oignies (cf. Acta SS., t. IV, p. 636). -

est resté tel. L'étude des sciences est pour ses religieux un devoir essentiel et la pauvreté dominicaine qui ne rejette, même après 1217, que les possessions en dehors de l'enclos du couvent et les revenus, est compatible avec la réception de l'argent et avec la propriété de ce couvent et de son église >o5.

Si l'exemple de saint François et des Frères Mineurs contribua à faire naître dans l'esprit de saint Dominique l'idée d'orienter son Ordre vers une pauvreté plus rigoureuse, et vers un apostolat plus vaste, d'autre part l'exemple des Prêcheurs si ardents à l'étude ne fut pas, on s'çn souvient, sans influence dans la transformation de l'Ordre franciscain, composé tout d'abord de laïcs, en un Ordre de clercs, Lès Mineurs se mirent à cultiver comme eux la science, et à se livrer non plus seulement à la prédication de la Pénitence, mais à la prédication de l'Ecriture proprement dite. Le pape et de hauts personnages de l'Eglise les encourageaient à marcher dans cette voie, des Maîtres de l'Université se revêtaient de leur habit ôt peu à peu les différences si pr(jfondes au début entre les deUx Ordres s'atténuèrent. Ils apparurent comme des frères jumeaux figurés dans la Sainte Ecriture par Esati et Jacob.

Cette fraternité s'affirma en de multiples occasions. A leur arrivée à Londres et à Oxford en 1224, les Frères Mineurs trouvèrent le plus cordial accueil chez les Frères Prêcheurs qui y étaient installés depuis 1221. Leur Maître général, Jourdain de Saxe, qui se plaisait à rendre visite aux fils de saint François, fortifia Aymon de Faversham et trois autres Maîtres de l'Uni-

los Certains auteurs, le P. Denifle, O. P. (Die Constitutionen des Prediger-Ordens vont lahre 1228, dans Arch. f. Litt. u. Kirôh., t. I( 1885, p. 182), le P. Mortier, O. P, (Hist. des M. G. de l'Ordre des F. P., t. I, p. 71-76), J. GuiRAUD (S. Dominique a-t-il copié S. François? dans Questions d'histoire et d'archéologie chrétienne, Paris, 1906, p. 153-' 165), écrivent que saint François et saint Doniiniqué arrivèrent au mêtrie idéal de pauvreté, indépendamment l'un de l'autre^ sous la même inspiration divine. Sur ces questions, cf. Hilarin de Lucerne, Hist. des Et., p. 28, n. 2, p. 33, n, 2 ; B. Altaner, Die Beziehungen des hl. Ddminikus zuin hl. Franziskus von Assisi, dans Fr. Stud^, t. IX (1922), p. 1-28. Et. de Salanhac, O. P., demandait au Chapitre dominicain de "fôulouse (1254) de diminuer le nombre déâ laïcs à l'exemple des Mineurs, et de modifier l'oraîâon de S. Dom., pour la rendre Semblable à telle de S. Fr. (Arch. fr. hist., t. XX, 1927, p. 213 s.).

versité de Paris dans leur désir de ceindre la corde franciscaine (1^29) »o6.

La chronique de Salimbene est riche de détails sur les rapports amicaux qui existaient entre les deux Ordres, et aussi sur leurs rivalités 107.

C'est qu'en efifet, comme le dit agréablement le Père Mortier, Jes occasions de discorde ne manquaient pas entre les frères jumeaux. Or chacun sait que l'amour fraternel est quelquefois querelleur. On s'aimait bien sans doute, « mais comme on se heurtait partout, dans les chaires des églises et dans les chaires 4es Universités, dans les missions lointaines et dans les prédications quotidiennes, à la cour romaine et à la cour des princes ; ^omme les besaces des quêteurs des deux Ordres se cognaient iiux mêmes portes et s'emplissaient aux, mêmes sources, il arrivait que, oublieux de leur amour fraternel, Prêcheurs et Mineurs se jalousaient, se disputaient et parfois allaient jusqu'à se déprécier en public » . « La nature humaine, avec toute sa malice, ses penchants mauvais, ses prétentions injustes, se faisait Jour de temps à autre et jetait quelques nuages passagers sur le ^iél serein des deux Ordres » 108,

Leur commun dévouement au service de l'Eglise et la défense de leurs intérêts communs contre les mêmes adversaires ne pouvaient éteindre complètement les sentiments si humains de Jalousie qui engendraient parfois un antagonisme déclaré «bg.

Un amour filial exagéré portait les Mineurs à exalter leur fondateur au-dessus de tous les autres Saints. Piqués au vit quelques Prêcheurs contestèrent ses tnérites et la réalité des stigmates HQ.

108 ECCLESTON, p, H S., l6, 3I, 34.

i"' Salimbene, voir en particulier p. 223, 239, 252 s.

108 Mortier, Hist. >des Maîtres Gén., t. I, p. 325, 459 ; t. II, p. 103.

109 Dans les luttes civiles, il n'est pas rare de voir les Dominicains d'un côté, les Franciscains de l'autre. En Angleterre, par exemple, les premiers sont pour le roi Henri III, les seconds pour Simon de Montfortj en Provence, les uns sont pour Charles d'Anjou et les autres contre; à Strasbourg, en 1283, les 'Dominicains repoussent et les Franciscains iacceptent certains édits de la commune.

11" Grégoire IX interdit la prédication à un Frère Prêcheur qui avait .•nié les stigmates (1237)., B.vM. jr., t. I, p. 213 ; de même Nicolas IV en

C'était à qui des deux Ordres aurait le plus grand nombre de sujets ; ils cherchaient donc mutuellement à se soustraire des vocations. A plusieurs reprises les papes leur interdirent d'admettre les transfuges après l'année de probation » ' 1 .

Sans parler ici des controverses d'écoles, la proximité des couvents était une autre cause de dissentiments. Dans la ville du moyen-âge si resserrée entre ses murs de défense, les maisons s'entassent dans les rues étroites, les espaces libres sont rares. Que des. couvents se construisent les uns près des autres, ils ne pourront plus s'agrandir quand besoin sera. Ils vont se gêner dans leurs observances, se nuire dans leurs ressources et se jalouser dans leur action. Pour toutes ces raisons Prêcheurs et Mineursacceptent difïicilement d'autres rehgieuxdans leur voisinage, u 2,.

i2gï, Bull, fr., t. IV, p. 307 s. La sainteté de Claire d'Assise fut niée également par un Prêcheur de Vienne (Autriche) en 1260, Bull, fr., t. II, p. 398 ; l'indulgence de la Portioncule trouvait des contradicteurs chez' les Dominicains : Fr. Bartholi, Tractatm de Indulg. S. M. de P., éd.. Pj Sabatier, p. 78-81. D'autre part, des fables couraient sur la sépulture de saint Dominique que des Franciscains disaient enseveli à Assise avec saint François : Mortier, op. cit., t. II, p. 53-55.

m Le passage d'un Ordre à l'autre avait été défendui par Grégoire IX. en ,1235. Par une bulle du 13 juillet .1236 (Bull, fr., t. I, p. 198) il rappela aux religieux des deux Ordres la défense : 1° de recevoir à là profession avant une année de noviciat ; 2° dé retourner dans lé monde ou d'^entrer dans un autre Ordre. (Voir aussi la' bulle du 6 novembre 1236^ op. cit., p. 206.) Plus tard, à la demande des Prêcheurs, Innocent IV défendit aux Mineurs de recevoir les postulants qui s'étaient engagés par vœu à entrer chez les Prêcheurs et vice versa (20 avril 1244, àp; cit., p. 327). Les Prêcheurs d'Angleterre se- servirent si bien decette lettre, ils provoquèrent un si grand nombre de vœux, qu'il en. résulta un grand dommage pour les Mineurs et une querelle que mentionnent Math. Paris et Thomas d'Eccleston dans leurs chroniques. Innocent IV y mit fin en déclarant que l'interdiction qu'il avait portée ne devait s'entendre que pour les vœux prononcéis après l'année de probàtibni (17 et 24 juin 1244, op. cit., p. 342 et 345; Eccleston, p. ioi s.)> L'entrée d'Adam d'Oxford chez les Mineurs est un exemple de cetterecherche active des vocations, cf. Eccleston, p. 21 ss., et la Chronique dès XXIV gen., (Anal, fr., t. III, p. 218 s.), qui raconte par erreur le même fait au sujet d'Alexandre de Halès. — Comme lès litiges se renouvelaient, Alexandre IV et Clément IV renouvelèrent aussi les lettres de Grégoire IX et d'Innocent IV. Jean Pecham intervint également dansune affaire de ce genre en 1284 (Wilkins, Conc. mag. Brit., t. II,, p. 109 ss.).

'liz Bull, fr., t. I, p. 274 ; S. Bonav., op. cit., p. 362.'-363 ;, Estiidios' ff. „ t. II, p. 727.

Il faut pourtant bien que tous trouvent à se loger. Clément IV trancha la question (i265) en décidant que les couvents de- Mendiants ne pourraient se construire à moins de 3oo cannes les uns des autres. Il réduisit cette distance à 140 cannes en 1268 et c'est celle qui prévalut dans la suite ii3. Cette réglementation donna lieu à de nombreuses contestations dont les jugements, confiés à différents tribunaux, traînaient en longueur. Pour en finir Boniface VI H" chargea en 1299 le cardinal Dominicain Nicolas Boccasini, le futur Benoit XI, et le cardinal franciscain Matthieu d'Acquasparta qui, envoyé peu après en légation à Florence, fut remplacé par un autre franciscain le cardinal Gentile de Montefiore, d'examiner et de résoudre tous les litiges, de concert avec les représentants des deux Ordres. Ils rendirent leur sentence le 28 juillet i3oo : chacun des deux Ordres gardait les positions occupées avant le procès ; ils pourraient agrandir leurs couvents à volonté, sauf du côté où se trouve un couvent voisin ; dans ce cas l'agrandissement ne pourra dépasser 12 cannes, à moins que les Frères eux-mêmes s'entendent à l'amiable et se concèdent une distance plus grande. Devenu pape Nicolas Boccasini confirma et publia cette sentence (5 décembre i3o3) qui tarissait une des sources de querelles entre les deux grands Ordres frères ' 14.

S'il y eut de part et d'autre « des incartades fraternelles » , il y eut aussi de part et d'autre « une sollicitude extrême pour garder avec jalousie l'union des cœurs » "S.

Jamais les appels à la concorde ne firent défaut. Thomas de Celano, après avoir raconté l'entrevue des deux Patriarches en présence du Cardinal Hugolin, adresse à leurs fils une énergique exhortation à cesser leurs chicanes et à vivre comme leurs^

113 Bull, fr., t. III, p. 59, 158 ; t. IV, p. 473. La canne, mesure de longueur, allait de i mètre à 2 et plus suivant les pays. Cette distance de 300 cannes avait déjà été réglée par Alexandre IV en- 1260 à propos dit couvent franciscain d'AscoIi (Bull, fr., t. 11^ p. 405), et précédemment en 1256 et 1257, il avait réglé pour ceux dé Fano, Bologne et Macerata qu'elle ne devait être que de 300 pas (BulL fr., t. II, p. 119, 143, 223).

..IM Bull, fr., t. V, No 9. — Cependant un nouveau conflit éclata encore en 1309 à Alexandrie (Lombardie). Cf. Bull, fr., t. V, N»" 126,

^^5 Mortier, op. cit., t. I, p. 325

Pères dans une affection et une bienveillance mutuelles. Il propose, en outre, d'expulser les détracteurs obstinés i »6.

Devant les attaques du clergé séculier et le danger qui menaçait les deux Ordres, les sentiments de solidarité s'affirmaient. A Milan en i255 les capitulaires dominicains décidèrent de ne point user de l'autorisation de prêcher quand la même autorisation serait refusée aux Mineurs. La même année, en signe de fraternité, Humbert de Romans et Jean de Parme adressèrent à leurs religieux respectifs une lettre commune dans laquelle, unissant les deux Ordres dans les mêmes éloges, ils pressent ces frères d'armes de rester fidèles à la tradition de leurs fondateurs, de s'unir dans une intime charité, en évitant les sujets de discorde « 17. Cinq ans plus tard, au Chapitre général de Narbonne, les Constitutions rédigées par saint Bonaventure font un devoir aux Mineurs de recevoir les Prêcheurs, avec bonté et charité, comme des frères ; elles menacent de peines sévères les semeurs de zizanie. Les actes des Chapitres généraux répètent fréquemment des avis analogues ' »8.

L'émulation était trop vive entre ces frères jumeaux, pour que leur concorde fut durable. Sans cesse il fallait resserrer les liens de l'amitié toujours prompts à se détendre. Cela se faisait toujours au moment du danger. La menace de suppression des Mendiants, agitée en vain au Concile de Lyon (1274) opéra un nouveau rapprochement. Quand ils furent tranquilles sur leur sort, Jean de Verceil, Général des Prêcheurs, et Jérôme d'Ascoli, Général des Mineurs, voulurent régler à l'amiable leurs différends de famille. Comme leurs prédécesseurs de i255, ils écrivirent donc une lettre commune, 5 novembre 1274, dans laquelle ils dénoncent les maux qui résultent de leurs discordes : scandale des fidèles, dommage pour les âmes, danger pour les Frères. Mais ils ne se contentent pas de signaler les causes de mésentente, ils publient des ordonnances pour les couper par

116 n Cel., 149. Voir aussi Bernard de Besse, Liber de laiidibus, dans Anal, fr., t. III, p. 675. Eccleston, p. 99, 102.

11'' Wadding, t. III, p. 380-383 ; Mortier, op. cit., t. I, p. 457, 459-461.

118 Constitutiones narbonenses, cap. IV, dans S. Bonav., Op. ofHH., t. VIII, p. 454; Mortier, op. cit., p. 326,, 481; Reichert, Monumehta Ordinis Praedicatorum , t. III, p. 5, 9, 24 t. V, p. 8.

la racine. Ils interdisent donc de disputer désormais sur les mérites des saints et sur le plus ou moins de perfection de chaque Ordre, d'accepter les novices transfuges, de commettre des indiscrétions pouvant nuire à la réputation des deux Ordres, de construire à moins de cent ou cinquante cannes d'éloignement, de faire changer la sépulture que les fidèles auront choisie, de s'arracher les prédications, de troubler la juridiction des Inquisiteurs, d'avoir une conduite différente vis à vis des sentences d'excommunication ou d'interdit portées par les évêques 119.

1/interdiction de disputer sur le plus ou moins de perfection des deux familles religieuses fait allusion à certaines controveres très vives qui- échauffaient les têtes en Angleterre,

Pendant que Prêcheurs et Mineurs s'uiiissaient à Paris pour défendre contre les Docteurs de l'Université leur idéal de pauvreté évangélique, en Angleterre ils étaient divisés et discutaient pour savoir lequel des deux Ordres reproduisait le mieux la vie pauvre du Christ et des Apôtres.

Un Docteur Dominicain, Robert de Kilvs^ardby, Provincial d'Angleterre, écrivit un petit traité dont le but était de maintenir très haute dans l'esprit de ses novices l'estime de son Ordre. Le malheur est qu'il abaissait les autres, et particulièrement celui des Mineurs sans pourtant le désigner par son nom. Il affirmait l'excellence des Prêcheurs, d'abord dans le domaine de la prédication qui est une obligation essentielle de leur vocation, alors que tous les autres religieux, prétendait-il, ne s'y livrent qu'accidentellement grâce à l'émulation qu'ils reçoivent des Prêcheurs ; ensuite dans les pratiques d'austérité ; enfin et surtout dans l'observance de la pauvreté, car les Prêcheurs seuls vivent de la même manière que le Christ et ses Apôtres, bien plus que ceux qui se flattent de ne pas recevoir d'argent et de ne posséder rien ni en commun ni en particulier. « Dieu veuille, ajoutait-il ironiquement, qu'ils la gardent fidèlement cette forme de pauvreté qui en tout cas n'est pas celle que le Christ et les Apôtres ont pratiquée, et qui outrepasse les conseils évangéliques ! » Et

119 Mortier, op. cit., t. II, p. 105, n, 2.

quelle raison en donnait-il ? La même que les Docteurs de Paris : le Christ et les Apôtres avaient des loculi, et ils achetaient ce qui leur était nécessaire pour vivre.

Jean Pecham, ayant eu connaissance de ce traité, prit la peine de mettre les choses au point. Il ne laissa rien subsister des prétentions de Kilwardby. Au sujet des loculi du Christ il fit la même réponse que saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure aux Universitaires de Paris, ajoutant : « Suis donc, si tu le veux, le Christ dans cet état, mais permets à d'autres de le suivre dans la voie étroite qu'il a recommandée aux Apôtres » ^20.

La discussion reprit à Oxford en 1269. Les Prêcheurs étaient froissés d'entendre les séculiers dire que la pauvreté des Mineurs était la plus parfaite puisqu'ils ne recevaient pas d'argent. « Vous en recevez, répliquaient les Dominicains, mais de façon détournée, par personne interposée ; vous violez ainsi votre Règle, et vous vous écartez des intentions de saint François qui yous défendit de solliciter du pape des explications. Vous suivez la Règle de Grégoire IX et non celle de saint François. » Les Maîtres de l'Université d'Oxford, choisis comme arbitres de cette controverse, se prononcèrent pour les Mineurs et léspropos injurieux dirigés contre eux durent être rétractés 121.

Il est probable que ces polémiques n'étaient pas localisées en Angleterre. Saint Thomas d'Aquin les aborde à son tour danssa Somme ^ et donne une réponse un peu différente de celle qu'il avait adoptée dans sa réfutation de Guillaume de Saint- Amour.

En 1256 il a principalement pour but d'expliquer en quoi conûs^Q la. perfection de la pauvreté, et il démontre 10 que la' pauvreté la plus parfaite en soi est celle qui renonce à la possession des biens même en commun, 2° que ce genre de

. 120 Le traité de R. Kilwardby ne nous est connu que par la réponsede J. Pecham publiée par F. Tocco une première fois dans La Quistione délia poverta nel Secolo XIV, Napoli, 1910, p. 219-275 ; une deuxième fois, dans le 2® volume de la Brit, Soc. of franc. Stud.; F. J. Pecham, Tractatus très de paupertate, Aberdeen, 1910, p. 121-147. Cf. Archiv. fr.^ hist., t. IV (1911), p. 151.

^21 A. G. LiTTLE, The grey friars in Oxford, 1892, p. 320-335.

pauvreté est aussi d'une plus grande perfection religieuse que les autres »22.

. En 1272 il ne traite que ce second point, c'est-à-dire, de la pauvreté par rapport à la perfection religieuse. Il conclut que la pauvreté n'est qu'un instrument de perfection, que la possession des biens en commun ne diminue pas la perfection religieuse et que l'Ordre le plus parfait n'est pas celui qui pratique une pauvreté plus stricte, mais celui qui a la pauvreté la mieux adaptée à son but. Et pour établir cette thèse les loculi du Christ lui servent encore de preuve laS.

Entre le traité contre Guillaume de Saint-Amour et la //« 11^, seize ans s'étaient écoulés ; la pensée de l'Angélique Docteur s'était pliée aux vicissitudes que la pratique de la pauvreté avait subies durant ce laps de temps.

Du côté franciscain la nouvelle doctrine jde saint Thomas ne passa pas sans réplique. Pierre Jean Olive crut bon de la réfuter. Il fit remarquer à bon droit que saint Thomas aurait dû prouver que plus la pauvreté est rigoureuse, moins elle est proportionnée à la fin principale et commune à tous les instituts religieux qui est la perfection de la charité, fin à laquelle toutes les autres fins particulières sont subordonnées 124

122 Contra impugnantes Dei cultutn et religionem C. VI, dans les Divi Thomae opéra omnia, t. XIX, Venetiis, 1754, p. 356-366. « 1° Ergo majoris perfectionis est paupertas illa sine possessionibus in communi quam illa quae in communi possessiones habet » (p. 361a), <( Ergo perfectius consilium paupertatis impletur ab illis qui communes possessiones non habent » (361b) ; 2° « Ergo magis est laudabile in religionibus possessionibus carere quam eas habere » ; « Ex quo patet quod majoris perfectionis et securitatis est possessionibus communibus carere quam eas habere » (361a). « Quamvis perfectio apostolica non annulletur in ilUs qui possessiones cotnmunes habent, tamen expressius conservatur in illis qui propriis dimissis, etiam communibus eurent. » (p. 36sb.)

123 lia, Ilae, q. 188, art. VII.

124 F. Ehrle, Olivis Leben und Schriften, dans Arch. f. Litt. u. Kirch., t. III, p. 517-522. — Cette différence dans la manière de concevoir la pauvreté évangélique n'échappait pas aux ennemis communs des deux Ordres. Nicolas de Lisieux, dans son Liber de ordine praeceptorum, écrivit : « Et licet fratres praedicatores et minores in mendicitate conjuncti sint, tamen in hac paupertatis quaestione multum dissentiunt. Nam Praedicatores in bonorum communitate in qua vivunt evangelicae perfectionis paupertatetn constituunt, a qua longe discordant qui illam esse ut nichil in proprio vel communi habeatur affirmant, » (Bibl. Nat., Paris, Mss. lat. 15986, f. 246*.)

Ainsi les controverses entre les Prêcheurs et les Mineurs allaient leur train. Les Mineurs se faisaient un peu trop gloire d'une pauvreté qu'ils ne pratiquaient plus dans sa sévérité primitive. Ils se vantaient un peu trop haut d'être les seuls à marcher exactement sur les traces du Christ. Ils avaient tort. Il n'en est pas moins vrai que leur Règle était théoriquement, au point de vue de la pauvreté, supérieure à toutes les autres. La bulle Exiit qui seminat tenta de fermer la bouche à tous leurs détracteurs séculiers ou réguliers. Comme il s'en rencontrait un certain nombre, nous venons de le voir, chez les Frères Prêcheurs, leur Maître général, Jean-de Verceil, sur l'ordre de Nicolas III, adressa à tous les Provinciaux une circulaire qui résume la lettre pontificale et qui se termine par ces mots : « Il est donc très dangereux, comme vous le voyez, de discuter avec les Mineurs sur leur Règle et leur état, de dire par exemple, qu'ils possèdent en commun ou en particulier ; que ne rien posséder n'appartient pas à la perfection, ou qu'ils reçoivent de l'argent par eux-mêmes ou par personnes interposées. Pour toutes ces raisons, je conseille et je veux que vous fassiez transcrire cette lettre et que vous l'envoyiez au plus tôt à tous les couvents de votre province » laS.

Les paroles de Nicolas III et de Jean de Verceil durent calmer momentanément les esprits. D'ailleurs de nouvelles luttes avec le clergé séculier apportèrent une diversion à ces querelles fraternelles 126, Prêcheurs et Mineurs s'unirent de nouveau pour résister à l'assaut conduit par Guillaume de Mâcon contre leurs privilèges.

Certes de semblables polémiques nées d'une piqûre d'amourpropre étaient regrettables ; elles ne devaient pas finir de sitôt. Elles revêtiront même plus tard, sous le pontificat de Jean XXII, une gravité extrême pour les Mineurs. « Mais les défaillances des personnes n'ont jamais atteint l'intimité des deux

125 Mortier, op. cit., t. II, p. 161 s.

126 Elles se réveillèrent dans le Midi de la France à partir de 1298. du fait des Spirituels que les Inquisiteurs Dominicains pourchassaient, ce qui occasionna un rappel à la concorde entre les deux Ordres de la part du Provincial dominicain Bernard de Jusix (1299). Cf. Mortier, op. cit., t. II, p. 338, 380 s.

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