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BONIFACE VIII ET LES COLONNA

refusèrent, et, des querelles de famille se greffant sur cette première cause de désaccord, engendrèrent une violente hostilité entre le Pape et les deux Cardinaux, qui attaquèrent la validité de son élection, en niant la validité de l'abdication de Célestin V. Or l'affection pour l'Ordre franciscain était de tradition chez les Colonna depuis que l'un d'eux, le Cardinal Jean de Saint- Paul, avait présenté et défendu son jeune fondateur devant Innocent III. La Province Romaine surtout était l'objet de leurs munificences, et Nicolas IV témoigna la reconnaissance de tout l'Ordre en contribuant par ses faveurs à accroître leur grandeur et leur puissance dans la ville éternelle.

Salimbene, qui connut Jacques Colonna à Ravenne, parle de sa vénération pour Jean de Parme. NouSj savons que le pieux cardinal avait un faible pour les Spirituels. Ceux-ci, par la renonciation de Célestin, perdaient un ami et un protecteur. Jacopone de Todi qui l'avait célébré dans ses vers, quand il leur accorda la permission de vivre séparément de l'Ordre, ne se consola jamais de ce que Dante appela « le grand refus ». En Boniface VIII les Spirituels ne trouvèrent qu'un adversaire. Cinq mois à peine après son élection (8 avril 1295J, il annula; les privilèges que leur avait accordés son prédécesseur ; à la fin; de cette même année (29 octobre lagS), il exigeait la démission! du Ministre général Raymond Godefroid, grand ami du roi de France et trop favorable aux Zelanti avec qui on pouvait prévoir déjà que des querelles allaient éclater. L'année suivante) (22 septembre 1296), il poursuivait ceux d'entre eux qui s'étaient réfugiés en Grèce. La jonction des Spirituels et desi Colonna se produisit donc naturellement. Toutefois elle ne fut pas unanime. Ange Clareno se tint à l'écart de la rébellion. P. J. Olive fit plus ; il essaya de l'arrêter. Dès le 14 septembre^ 1295. il écrivit une lettre adressée à Conrad d'Offida, et plus\ tard un traité où il démontre la validité de l'abdication de { Célestin V et la légimité de Boniface VIII. Sa voix ne fut pasj écoutée. Ubertin de Casale, que l'amitié unissait à l'auteur de la Divine Comédie, ne se rendit pas aux raisons d'Olive. Son Arbor vitae, rédigé en i3o5, a contre Boniface VIII des page dont la violence n'est dépassée que par celles de Jacopone de

Todi. Celui-ci épancha son amertume dans des satires mordantes; il signa même avec deux autres Frères Mineurs le manifeste par lequel les Colonna firent appel contre le Pape au Concile Général (10 mai 1297). D'autres que les Spirituels se joignirent aux deux Cardinaux en révolte. Léonard de Tivoli, inquisiteur de la Province romaine, recueillit sur Boniface VIII, qui pourtant l'avait chargé précédemment de missions en Sicile et en Aragon (1295-1296), des dépositions qui représentaient le Pape comme suspect d'hérésie. A la prière du Cardinal Orsini, qui était alors Protecteur des Franciscains, et du Cardinal Acquasparta, qui en avait été le Ministre général, cette enquête fut abandonnée et Léonard jeté en prison, ainsi que son successeur à r Inquisition qui avait enquêté contre un familier du Souverain Pontife. Tous deux d'ailleurs étaient attachés aux Colonna.

Si leur amitié retenait quelques Frères Mineurs parmi les adversaires de Boniface VIII, les autres lui restaient fidèles, et quand l'excommunication frappa la puissante famille, ils prêchèrent la croisade ordonnée contre elle dans la Marche d'Ancône et le Patrimoine de saint Pierre. Matthieu d'Acquasparta, légat en Toscane et en Lombardie (1297-1298), obtint de Florence pour cette croisade « contre des chrétiens » suivant l'expression dont le Dante la stigmatisa plus tard dans son poème, des secours en hommes d'armes. Sienne, Lucques, Pistoie répondirent également à son appel. Une à une toutes les places fortes des Colonna tombèrent. Palestrina, leur dernier refuge, fut rasé (1298). Le pauvre Jacopone de Todi, qui s'y était enfermé avec eux, expia dans les fers la violence de ses pamphlets. Le grand jubilé de i3oo ne lui rendit pas la liberté. Il ne l'obtint que de Benoit XI, le 23 décembre i3o3. Boniface VIII avait été inexorable.

Pour échapper à sa colère, plusieurs membres de la famille des Colonna et quelques Spirituels s'étaient réfugiés à la cour de Sicile. D'autres allèrent à la cour du roi de France, Philippe le Bel, où l'ancien archevêque de Bourges, Simon de Beaulieu, devenu (1294) Cardinal évêque de Palestrina (f 1297), et par conséquent sous l'influence directe des Colonna, avait semé les rumeurs qu'ils faisaient courir contre le rude Pontife. Ils y

BONIEACE VilII ET PHILIPPE LE BEL 6$l

mirent tout en œuvre pour exciter les esprits contre celui qui les avait frappés «2. chose d'autant plus facile, qu'entre la cour

12 Sur la politique des Colonna, cf. la lettre que leur adressa Pierre, roi d'Aragon, le 15 janvier 1282, dans Alex, de S. Priest, op. cit., t. IV, .p. 2Q7 ; L. MoHLER, Die Kardinâle ]. und P. Colonna, Paderborn, 1914, p. 42-164 ; R. Neumann, Die Colonna und ihre Politik..., Langensalza, 1916, p. 11-47. — Sur les relations entre les Colonna et les Frères. Mineurs, cf. Salimbene, p. 169, 550 ; Arch. fr. hist., t. XVI. (1923), •p. 332-335 ; Langlois, Les registres de Nicolas IV, N*"" 265, 1997, 3795, 6199 ; H. FiNKE, Ans den Tage Bonif., p. 108, 112, 114, 225 ; L. Oliger, Due tnusaici con S. Francesco délia chiesa di Aracoeli in Rotna, dans Arch. fr. hist., t. IV (1911), p. 234, n. 2, et la recension de l'ouvrage •de Mohler, dans Arch. fr. Mat., t. VII (1914), p. 539. Les enquêtes de Léonard de Tivoli et d'Ange de Castroveteri sont rapportées dans les -dépositions ordonnées en 13 11 par Clément V, cf. Abhandlungen der historischen Classe der kôniglicTi hayerischen Akademie der Wissenschaften, t. III (1843), p. 53, 61 s ; H. Finke, op. cit.,' p. 227 s. Sur Boniface VIII et les Spirituels, voir plus haut, p. 421 s.). Ubertin de Casalè s'efforce de montrer dans VArbor vitae (Lib. V, cap. 8, fol. 230*) l'iniquité de Bonif ace VIII au commencement de son règne ; il explique, son succès par l'appui que hii prêtaient les Frères Mineurs qui jouissaient dans l'opinion publique d'un si grand prestige. Sur les écrits du polémiste Spirituel contre Bonif ace VIII, cf. Frédégand Callaey, Etude sur Ubertin de Casale, p. 12, 13, 34, 124-130. — Sur les écrits de P. J. Olive, cf. L. Oliger, P. J. Oïivi, De renuntiatione Papae Celestini V Quaestio et Epistola, dans .Arch. fr. hist., t. XI (1918), p. 309-373. — Sur l'attitude d'Ange de Clareno, cf. René de Nantes, Histoire des Spirituels dans l'Ordre de S. François, p. 356 s., 412-420 ; Arch. f. Litt. «. Kirch., t. 1, p. 528 s. — Les poésies de Jacopone de Todi au sujet de Célestin V et da Boniface VIII sont les Laudes, N»» 54-58, éd. Ferri, Rome, 1910, p. 82-89. Voir aussi J. Pacheu, /. de Todi, Paris, 1914, p. 38-49 ; A. d'Ancona, /. de Todi ; René de Nantes, op. cit., p. 424- 426 ; Arch. f. Litt. m. Kirch., t. V, p. 509 et suiv. ; H. Finke, op. cit.. p. 44-47. — A. Tenneroni a prétendu, dans la Nuova Antologia (1906, fasc. 828), que les strophes les plus injurieuses pour la mémoire de Boniface VIII dans la satire célèbre : O Papa Bonif acio sont apocryphes ; cf. Anal. Boll. (1914-1919), p. 463. La question est encore très controversée. Monti, Una satira di Jacopone da Todi contra Bonif. VIII, dans les Miscellanea Ehrle, t. III, défend la même opinion que Tenneroni ; c'était aussi l'opinion d'Ozanam (Les poètes franciscains en Italie, p. 163 s. Cf. Revue Hist. fr,„ t. II, p. 423 s.). Sur la croisade contre les Colonna et la légation de Matthieu d'Acquasparta à Florence, cf. A. Thomas, Les registres de Boniface VIII, N°s 2351, 2375, 2383, 2387 ; Davidsohn, Geschichte von Florenz, t. III, p. 42.-53 ; Forschungen, 2" partie, p. 298 ; Hefele-Leclercq, Histoire des Conciles, t. VI, p. 378- 382 ; Perrens, Histoire de Florence (1887), t. II, p. 442 s. — Au sujet <de la destruction de .Palestrina, Dante a chargé la mémoire du chef

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royale et le Saint-Siège les rapports étaient depuis longtemps fort tendus. Dès le règne de Philippe le Hardi, fréquents avaient été les conflits entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique. Les agents royaux, impatients dés restrictions que les tribunaux épiscopaux imposaient aux justices laïques^ s'étaient heurtés déjà à l'intransigeance de certains évêques. L'inflexibilité de l'évêque de Poitiers, le Franciscain Gautier de. Bruges, fut le prélude d'une guerre qui devait s'exaspérer encore par les protestations du Pape contre les exactions du roi {Clericis laicos, 25 février 1296), et par les excitations des Colonna. Ce conflit atteignit son paroxysme, quand Boniface VIII eut convoqué à Rome un Concile pour réformer le gouvernement de Philippe le Bel. Dès lors ce n'était plus un simple malentendu, une affaire particulière entre le roi de France et le Souverain Pontife ; c'était la grave querelle du Sacerdoce et de l'Empire qui se renouvelait, l'irritante question de savoir si les Souverainssont absolument indépendants ^e l'Eglise dans leur gouvernement temporel. Le roi prévint Boniface VIII en rassemblant les Etats généraux du 10 avril i3o2, où ses conseillers dénaturèrent les enseignements du Pape, inventèrent de toutes pièces une fausse bulle, et l'accusèrent d'attenter aux droits de la couronne. A Rome, Boniface VIII tint un consistoire en août. Matthieu d'Acquasparta,run des Cardinaux les plus fidèles et lesplus dévoués au Pape, y développa courageusement devant les. ambassadeurs français la thèse traditionnelle de la suprématie du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Il termina son discours en invitant le souverain à abandonner la conduite

gibielîn Gui de Montefeltro, Frère Mineur depuis deux ans (voir plushaut, n. Il), d'avoir donné à Boniface VIII le conseil inique de pro-' mettre beaucoup et def tenir peu (Inferno, c. 27, v. iio-iii) ; le P. Golubovich a fait bonne justice de cette accusation et expliqué le langage du poète dans une étude très documentée : Una pagina dantesca (Arch. fr. hist., t. m, 1910, p. 214-230), puis avec quelques rectifications, dansla Bibliotecà, t. II, p. 483-506 ; sur la même question, cf. H. Matrod,. Silhouettes franciscaines de la Divine Comédie, dans Et. fr., t. XXIV, p. 366-386. — Sur Simon de Beaulieu, partisan des Colonna, et leur agent de liaison à la cour de Philippe le Bel, cf. le Processus de 13H,. publié par C. HôFLER dans les Abhandlungen déjà cités, t. III (1843):,, p. 50*. 53. 69, 71.

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