‹ Histoire de la fondationChapitre 209 sur 238 · BONIFACE VIII ET PHILIPPE LE BEL · texte numérisé non relu

BONIFACE VIII ET PHILIPPE LE BEL

qu'il avait commencé de tenir, ajoutant que le Saint Père était prêt à le recevoir dans ses bras .

Mais, après le Concile de Rome tenu en octobre, et la publication de la bulle Unam sanctam (j3o2), aucune conciliation n'était plus possible. Une campagne fut entreprise en France pour peser sur l'opinion publique. Dans une grande assemblée tenue au Louvre (i3 et 14 juin i3o3), on lança un appel au futur Concile. Ce manifeste fut assez habilement rédigé pour réunir contre le Pape toutes les classes de la société ; c'est ainsi que l'adhésion du clergé régulier y était assurée par l'accusation portée contre Boniface VIII, de vouloir abaisser et détruire tous les Ordres religieux, les moines noirs et les moines blancs, les Prêcheurs et les Mineurs. Guillaume de Mâcon, lui-même, l'irréductible adversaire des Mendiants, signa cet kppel. Immédiatement des commissaires royaux se répandirent dans toute la France, et recueillirent les adhésions des seigneurs, des villes, des évêques et des communautés religieuses à l'aide de ruses, de violences ou de promesses. Tout l'arsenal de calomnies, de pamphlets et de faux qui avait servi à Frédéric II fut exploité. On connaissait déjà à cette époque l'art de travailler l'opinion publique. Grâce à cette pression éhontée, l'immense majorité du clergé séculier et régulier se rangea pour le roi derrière l'Université de Paris. Les Frères Mineurs de Paris, au nombre de quatre-vingt-cinq, signèrent le 25 juin, en même temps que les Frères Prêcheurs, l'appel au futur Concile, mais sous réserve de l'obéissance à la Règle, et de l'honneur et de la révérence dus à l'Eglise. Les adhésions de trente et un autres couvents s'échelonnent jusqu'au 9 octobre i3o3. Un mois auparavant, le 7 septembre, Guillaume de Nogaret s'était emparé de l'intransigeant vieillard à Anagni. Tous les cardinaux avaient pris la fuite, sauf trois, dont le Frère Mineur Gentile de Montefiore, Cardinal des saints Sylvestre et Martin in Monte. Matthieu d'Acquasparta, l'homme de confiance de Boniface VIII, était mort depuis un an (28 octobre i3o2).

Plus tard, au sein du collège des Cardinaux et au Concile de Vienne, quand Philippe le Bel, s'acharnant sur la mémoire de Boniface VIII, voulait obtenir de Clément V sa condamna-

tion, Gentile de Montefiore et Jean Minio de Morrovalle prirent énergiquement, contre Guillaume de Nogaret, la défense de ce Pape qui malgré de graves défauts succomba noblement. Il tomba, victime du laïcisme encore à ses débuts, en affirmant la nécessité d'un pouvoir moral au dessus des pouvoirs temporels, juridiction suprême dont l'existence serait encore aujourd'hui une sauvegarde pour la société >4.

14 Gautier de Bruges fut toujours traité avec rigueur par le roi. Même au moment où celui-ci cherchait à retenir dans son parti tous les membres du clergé, il détenait encore le temporel de l'évêché de Poitiers. Sur la lutte de Gautier de Bruges et de Philippe le Bel, cf. A. Callebaut, Une bulle du temps de Frédéric II contre Saint Gautier, év. de Poitiers, dans Arch. fr. hist., t. XVI, 1923, p. 34-56. Jean Duns Scot, qui dut quitter Paris avant le 25 juin 1303, date de la signature de l'appel au futur concile, ne s'enrôla point parmi les adversaires de Boniface VIII. Cf. A. Callebaut, Le B. ]. D. Scot, Bachelier des Sentences à Paris en 1302-1303, dans la Fr. fr., t. IX, 1926, p. 293-317.

Sur le Consistoire du 10 avril 1302 et le discours de Matthieu d'Acquasparta, cf. Boutaric, La France sous Philippe le Bel, p. 105 ; Dupuy, Histoire du différend entre le pape Boniface VIII et Philippe le Bel, roy de France, Paris, 1655, p. 73-79. Acquasparta prononça durant ces démêlés deux autres discours qui eurent un grand retentissement, l'un à l'occasion de la canonisation de saint Louis dans l'église des Frères Mineurs d'Orvieto en 1297 (Abhandlungen..., t. III, p. 60), l'autre au •moment du jubilé de 1300 à Saint-Jean de Latran, semblable, à celui de 1302 (Kervyn de Lettenhove, Etude sur l'histoire du XII I^ siècle, dans Métn. Acad. Roy. Belgique, t. 28, 1854, p. 78. — Le manifeste royal des 13 et 14 juin 13031 a été publié par Dupuy, op. cit.. Actes et preuves, p. 104, et par G. Picot, Documents relatifs aux Etats généraux et Assemblées réunis sous Philippe le Bel (Collée, de docum. inéd. sur Vhist. de France, Paris, 1901, p. 41). Ce recueil contient toutes les adhésions à l'appel au futur concile. Voir aussi Une réunion publique à Paris sous Philippe le Bel, le 24 juin 1303, par Ch. V. Langlois, dans le Bulletin 4e la Société d'histoire de Paris, 1888, p. 130. — Un exemple frappant <le la pression exercée sur les consciences est la lettre de protection envoyée par le roi au Provincial des Frères Mineurs de Touraine : la reine Jeanne elle-même et ses deux fils, Louis et Philippe, s'y portent garants des promesses royales. Cf. Dupuy, op. cit., p. 115 s. — Sur l'attentat d'Anagni, cf. une relation inédite publiée par Kervyn de Lettenhove, dans Revue des Questions historiques, t. XI (1872), p. 512. — Sur le procès de Boniface VIII, cf. Villani, Istorie florentine, dans Muratori, Rèr. ital, SS., t. XIII, col. 454 ; Dupuy, op. cit., p. 387-405. Gentile de Montefiore y est appelé Guillaume, et Jean de Morrovalle, Jean de Namur ; Hefele-Leclercq, Histoire des Conciles, t. VI, 2« partie, p. 661. Voir aussi Histoire littéraire de la France, t. 34, p. 401, n. 3, à propos

Page 1