J. DE PLAN CARPIN ET G. DE RUBROUCK
avait donc aucun secours à espérer pour le moment. Innocent IV, après avoir gardé Jean de Plan Carpin pendant trois mois auprès de lui, l'envoya à saint Louis pour l'informer de ce qu'il avait appris, peut-être aussi pour le prier de différer la croisade 3» .
Tout était prêt cependant, et le saint roi partit. A Chypre, il reçut du grand Khan des envoyés chargés de lui proposer une alliance (1248). Il s'en souvint après l'issue malheureuse de son expédition, et, comme il restait en Palestine, négociant avec les émirs égyptiens et mettant en état de défense les dernières places fortes du royaume de Jérusalem, il eut l'idée de prendre de nouvelles informations sur les Mongols, sur la possibilité de les convertir au christianisme, et de conclure avec eux cette alliance qui lui avait été offerte à Chypre. Il confia à Guillaume de Rubrouck cette délicate mission (i25i).
Guillaume devait se rendre auprès d'un chef tartare nommé Sartach, qui commandait entre le Don et la Volga, et que l'on disait chrétien. Il devait se présenter, non en ambassadeur officiel du roi de France, mais en missionnaire, ce qui l'exposa à des difficultés imprévues. Il les surmonta sans violer la consigne qui lui avait été donnée, en ajoutant à son titre de missionnaire celui de courrier diplomatique. Parti de Constantinople le
31 La relation du voyage* de Jean de Plan Carpin a été éditée' plusieurs fois. On en trouvera la bibliographie dans la belle étude de H. Matrod (Etudes franc, 1912, t. XXVII et XXVIII) et dans la Biblioteca, où le P. Golubovich l'a publiée d'après un nouveau manuscrit, t. I, p. 190- 213 ; t. II, p. 318 (Chronologie de J. de P. C.) ; t. I, p. 213-215 (Notes sur Benoît de Pologne, compagnon de Plan Carpin et auteur d'un autre récit). Voir aussi G. Pullé, Historia Mongalorum Viaggio da Pian del Carpino..., Firenze, 1913, et le C. R. dans Arch. fr. hist., t. VII (1914, p. 760-765). Ce voyage de J. de Plan Carpin eut en Europe un grand retentissement dont les chroniques contemporaines nous ont conservé le souvenir (cf. ,Mon. Germ. SS., t. XIX, p. 540, 634 ; t. XXII, p. S40). « Utlnam semper taies legati mitterentur a Papa qualis fuit frater Johannes qui a Tattaris rediit », disaient les moines de Cluny (Salimbene, p. 213), L'original de la réponse de Giiyiik rapportée au Pape par Jean de Plan Carpin existe encore aux Archives vaticanes ; il a été publié par M. Pelliot, Les Mongols et la Papauté, dans la Revue de l'Orient chrétien, t. XXII (1922-1923), p. 3-30. — Innocent IV envoya aussi à d'autres tribus mongoles un autre Frère Mineur, Laurent de Portugal. On ignore le résultat de sa mission (cf. Biblioteca, t. II, p. 319-324).
7 mai 1253, il traversa la Crimée, franchit les steppes du Dnieper et du Don, et arriva devant Sartach qui l'envoya à Batou, son père, sur la Volga, pour recevoir une décision. Le chef tartare sourit d'abord de l'audace malhabile de Frère Guillaume qui lui proposait d'embrasser la foi chrétienne, puis il lui donna ordre d'aller trouver l'empereur Mangou, successeur de Gûyûk, à qui il avait de même envoyé Jean de Plan Carpin. Guillaume entreprit le long et pénible voyage à travers le Turkestan et le Thibet vers Karakorum. Chemin faisant, il couvrait de notes son carnet de route. Après une chevauchée de 7 mois il arrivait en présence de Mangou, le 6 avril 1254. Il suivit la cour impériale trois mois encore, pendant lesquels il eut le temps, non de convertir, ni de conclure une alliance,, mais d'observer et de se renseigner. Le 18 juillet 1254, il quittait la cour de Mangou, et arrivait à Chypre le 16 juin 1255, ayant accompli un parcours de plus de 2000 kilomètres. Il se rendit ensuite à Saint-Jean d'Acre, d'où il envoya au roi de France une longue et curieuse relation de son voyage, qui rectifiait et détruisait les erreurs et les légendes acceptées depuis l'antiquité, œuvre surprenante, riche d'observations profondes et fines, de descriptions exactes et de notions précises en géographie, en linguistique et en ethnographie. Plus encore, son livre contenait des renseignements d'un intérêt immédiat, car il apprenait au monde catholique que le principal obstacle à la conversion tant désirée des Tartares, était le christianisme frelaté et corrompu, dont les Nestoriens leur donnaient le navrant spectacle. Quant à l'aUiance, l'heure n'en était pas> encore sonnée. Guillaume de Rubrouck avait emporté pour saint Louis une lettre hautaine de Mangou enjoignant au roi de France dé se soumettre à sa domination qui allait, pensait-il^ devenir universelle 32.
32 Les Tartares, que saint Louis reçut à Chypre en 1248, lui remirent une lettre du grand Khan remplie de déclarations libérales et pacifiques ;; {il n'y était pas question de soumission. (Guill. de Nangis, Vita S. Lu- ^ovici, dans Rec. Hist. France, t. XX, p. 358). On peut croire que ce ^'était là qu'une feinte que démasquaient les renseignements fournis par Jean de Plan Carpin, corroborés par la lettre de l'empereur mongol au: Souverain Pontife, par celle aussi que Rubrouck tran»rnit à saint Louis.