MOYENS D ACTION
apostolat, tel est le double but de V Ordre franciscain. Ce double but dérive directement de l'idéal d'imitation du Christ qui fait le fond de la spiritualité de saint François.
Moyens d'action. — De ce même idéal dérivent aussi ses moyens d'action. C'était surtout et en première ligne Vexemple même de ces nouveaux Pénitents d'Assise, la convaincante leçon de choses de leurs vertus qui réveillait les consciences et invitait ceux qui les voyaient à vivre plus chrétiennement. C'était en second lieu la prédication.
Avant de prêcher aux hommes l'Evangile, François avait compris, que la simple loyauté'exige d'abord de l'incarner en soi. Il affirmait que les Frères Mineurs étaient envoyés par Dieu pour apporter la lumière de leurs exemples à ceux qu'enveloppent les ténèbres du péché (I I Cel. io3, i55)A « Il y a, disait-il encore, comme un contrat entre le monde et les Frères ; ceux-ci doivent au monde le bon exemple, le monde leur doit de pourvoir à leurs nécessités. Quand ils cesseront de donner le bon exemple, au mépris de leurs engagements, le monde, par un juste retour, retirera sa main » (II Cel. 70). L'exemple joyeux de la charité, de la pauvreté, de r humilité était celui que ses Frères devaient fournir au monde, vertus-sœurs qu'il ne cessait de leur rappeler comme devant donner à son Ordre sa véritable originalité, et assurer plus efficacement que toute autre vertu leur salut et l'édification des fidèles (I Ceh 26).
La charité est le précepte par excellence du Maître. Elle occupe une place importante dans sa spiritualité. Saint François veut que ses fils l'observent dans toute son ampleur. Elle est avec la pauvreté le moyen de réaliser son idéal. Elle s'adresse aux âmes et ayx corps, ne fait acception de personne, ne s'effraie ni des laideurs ni des misères physiques ou morales les plus repoussantes, et
inspire deux des formes d'activité propres aux Mineurs : la prédication et le soin des lépreux. Le soin des lépreux apparaît, en effet, à l'origine de l'Ordre, nous l'avons déjà noté '3, comme l'épreuve obligatoire que le Saint impose à ceux qui veulent être de sa compagnie.
Une autre forme d'activité, le travail manuel, était commandé par la pratique de \zi pauvreté. On sait l'attachement que François avait voué à cette dernière, et comment, par amour du Christ crucifié, il porta aussi loin que possible le renoncement à tout bien terrestre. //^if de la pauvreté la base de son Ordre. Il interdit donc toute propriété /'arif/cMlière ou collective, toute espèce de revenus et de provisions, et jusqu'au contact même de l'argent {Opusc. S. P. F. Reg. Prima C. VII ; I Gel. 35, 89, 44). De propos délibéré, il écarte ainsi l'un des grands moyens de subsistance des Associations religieuses au Moyen-Age, \ts fondations pieuses. Il exige de quiconque veut entrer dans sa Fraternité une désappropriation totale et la distribution de tout ce qu'il possède aux pauvres {Reg. prima, G. II; I Gel. 24). Les Frères trouvaient leurs moyens de subsistance dans le travail manuel, la quête quotidienne et les offrandes spontanées des fidèles. A ces dernières, François préférait le travail manuel afin, disait-il, d'être moins à charge aux bienfaiteurs. Par lui, les Frères donnaient en outre l'exemple salutaire de la vie laborieuse que méprisaient les hérétiques et « chassaient l'oisiveté, ennemie de l'âme u ; par la mendicité, ils donnaient l'exemple non moins nécessaire de l'humilité à la suite du Ghrist qui « vécut d'aumônes » {Opusc, S. P. F. Reg. pj-ima, G. VII-IX, Testament] II Cd. 71-77, 161).
'L'humilité se manifestait encore par une souînission entière envers le clergé séculier dont il voulait être l'auxiliaire et non pas le rival. « Regardons, disait-il, comme nos
13 Voir plus haut, p. 32.
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maîtres tous les clercs et tous les religieux en ce qui regarde le salut de l'âme et n'est pas contraire à notre religion, et respectons en Dieu leur ordre, leur office et leur ministère » {Reg. prima., C. XIX). Dès cet instant il était décidé à ne réclamer jamais aucun privilège, aucune exemption., à n'usurperjamais aucune fonction, ni recevoir aucunedignité ecclésiastique : toute son activité apostolique devait s'exercer dans la dépendance du clergé séculier (Testament). Aussi quand il entrait dans une ville, avait-il coutume d'aller d'abord trouver l'évêque ou le prêtre de l'endroit (I Gel. 76). Cette humilité devait aussi porter le Frère Mineur à se contenter des emplois les plus bas et à se regarder comme le serviteur et le sujet de tous ceux avec qui il vivait {Reg. prima, C. VII ; I Gel. 3<S). G'est par ce sentiment d'humilité qu'il donna à sa fraternité quelque temps après son retour de Rome et à un moment où le menu peuple d'Assise se réconciliait avec les Majores (1210), le nom d'Ordre des Frères Mineurs (I Gel. 38) m.
La prédication est le second moyen d'action choisi par saint François. Les premiers Jaïcs que le Saint-Siège autorisa à prêcher furent les Vaiidois (1179) et les Humiliâtes (ii83-i20i). En vertu de l'approbation donnée par Innocent III en 1209, les Pénitents d'Assise étaient prédicateurs officiels de la Sainte Eglise. Mais cette approbation contenait deux restrictions importantes : 1° la permission de prêcher n'était pas accordée à tous les frères indistinctement, mais à François seulement "l?t à .ceux de ses disciples, clercs ou laïcs, qu'il jugerait aptes à ce ministère
i*On sait qu'au Moyen-Age, le mot minores servait à désigner le menu peuple. On le trouve aussi comme synonyme de laie dans un sermon de Maître. Berout, doyen de Laon (^ 1270). Commentant cette parole d'Isaïe (c. LI, 7) Populus meus lex mea scripta in corde ipsorum, il dit : « Per populum Domini, minores scillicet laid designantur, qui legem Domini scriptam in corde habent. Clerici autem legem habent scriptam in quaternis, et ob hoc gratiam bene operandi amiserunt » (Bibl. Nat.. Paris, Ms. N. acq. lat. 338, f. 130V).
{Legend. tr. soc, G. XII, 52). Par là, la prédication: devenait dans l'Ordre un office spécial qui ne devait être concédé qu'à bon escient ; 2° même à ces religieux spécialement désignés et pouvant exercer leur ministère dans les. églises, ce n'était pas la prédication de l'Ecriture, c'est-àdire de la Théologie qui était permise, mais uniquement, la prédication de la Pénitence. Et par ce mot de Pénitence, il faut entendre, à l'exclusion de l'enseignement dogmatique, les grandes lois de la vie chrétienne, l'observation des commandements de Dieu, le pardon des injures, la. restitution des biens mal acquis, l'extinction des haines et des discordes, la nécessité de faire pénitence pour obtenir la rémission des péchés, la crainte et l'amour de Dieu,, la Passion de Jésus-Christ. De là, le nom d'exhortation: pénitentielle employé d'ordinaire pour désigner cette prédication uniquement morale permise aux laïcs. « Allez,, avait dit Innocent III à François^ et selon que le Seigneur daignera vous inspirer, prêche:^ à tous la Pénitence. Puis, quand il vous aura fait croître en nombre, et en grâce, revenez avec allégresse m'en informer, alors je vous concéderai avec plus d'assurance, de nouveaux et plus amples pouvoirs » (ï Cel. 33). Les autres Frères qui n'avaient pas été délégués à l'office de la prédication, devaient se contenter;, d'adresser de pieuses exhortations dans le. genre de celle que contient le Chapitre XXI de la Régula prima '5.
En un teinps o;â les simples fidèles, même les plusignorants, s'arrogeaient le droit d'enseigner, au risque de:
1" Plusieurs auteurs, au contraire, pensent que la vraie prédication ecclésiastique, embrassant le Dogme, la Morale et les Sacrements, fut permise aux F. M. dès l'origine. Le P. Hilarin de Lucerne (L'idéal de- S. François, t. II, p. 162-183) distingue la prédication dogmatique de la prédication morale ou de la pénitence, mais il distingue aussi cette dernière, pour laquelle certains Frères seulement étaient autorisés, de Vexhortation pénitentielle permise à tous.
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multiplier les sectes hérétiques, la réserve observée par le grand pape se justifie d'elle-même. IJ exhortation pénitcntielle était d'ailleurs le seul genre de sermon que François et ses premiers compagnons avaient employé jusqu'alors (I Gel. 23, 29), le seul aussi qui put convenir à leur simplicité.
Si l'action que saint François se proposait d'exercer était restreinte à ce genre d'apostolat très modeste, du moins il ne s'était fixé aucune limite dans l'espace. Le monde alors connu n'était pas trop vaste pour son zèle audacieux et quand, sept ans après qu'il eut reçu la bénédiction d'Innocent III, le cardinal H ugolin l'arrêta dans son voyage vers la France ; quand il lui reprocha d'envoyer ses frères en des contrées lointaines pour y souffrir mille tribulations et mourir de faim, François lui répondit : « Pensez-vous donc, Messire, que le Seigneur a envoyé les Frères Mineurs pour nos provinces seulement ? Bien au contraire, le Seigneur les a choisis pour le salut des âmes dans le monde entier, non seulement parmi les chrétiens, mais encore chez les infidèles. Et pourvu qu'ils observent ce qu'ils ont promis au Seigneur, le Seigneur les pourvoira de tout le nécessaire parmi les infidèles comme parmi les fidèles » {Leg. antiqua, 82).
N'était-il pas à craindre que le défaut de science chez ces Pénitents, hier encore simples laïcs, ne fit dévier leur mouvement, et ne les entraînât dans le sillage des groupes hétérodoxes ? Saint François aperçut certainement le danger, car deux grands principes dominent et dirigent l'apostolat de son Ordre et complètent son programme 16.
Principes directifs. — Le premier est celui à'nntjidélité
1^ Rappelons ici de nouveau que ces principes n'ont pas été formulés systématiquement par saint François, mais quiconque étudie ses actes et ses enseignements ne peut s'empêcher de remarquer qu'ils sont bien les directives de toute son activité.
inviolable à l'Eglise Romaine. « Entre toutes choses et par dessus toutes choses, il estimait qu'il fallait garder, vénérer et pratiquer la foi de la Sainte Eglise Romaine en qui seule se trouve le salut (I Cel. 62). » Dès le début de la Régula prima :/« Frère François, et tous ceux qui seront à la tête de cette Religion, promettent obéissance et révérence au Seigneur Pape Innocent III et à ses successeurs. » Le chapitre XIX® exige « que tous les frères soient catholiques, et qu'ils vivent et parlent en catholiques. Si l'un d'eux commet quelque erreur contre la foi et la vie catholiques en paroles ou en actes, et s'il ne s'amende pas, qu'il soit absolument expulsé de la fraternité. » François n'avait rien d'un inquisiteur ; il n'en était pas moins décidé à ne. tolérer dans sa famille aucun germe d'hérésie. En demandant au Pape l'approbation de sa Règle qui était une interprétation de l'Evangile d'une rigueur inusitée jusquelà, François donnait un éclatant témoignage de sa volonté ferme d'être soumis aux directions de l'Eglise. Il se plaçait, en outre, sous la juridiction immédiate du Saint-Siège, ce qui d'ailleurs, dans sa pensée, ne l'exemptait pas de la juridiction épiscopale.
Le second principe est que l'action doit être le fruit de la contemplation ; la vocation franciscaine est avant tout une vocation à la vie intérieure et contemplative. François veut que la vie du Frère Mineur soit mixte, c'est-à-dire un harmonieux mélange d'action et de contemplation, celle-ci étant l'élément principal et la source de celle-là, à tel point que l'activité extérieure n'est admise que comme rayonnement de la vie intérieure et dans la mesure où elle ne la gêne pas (I Gel. 71,91 ;II Cel. 94, 95, i63, 164, 178). L'oraison, l'union intime avec Dieu estjdans l'esprit de saint François, le premier soin du Frère Mineur et le plus essentiel, toute autre occupation devant,à l'occasionjui être sacrifiée. Cette conception est fortement exprimée dans la chaude
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exhortation qui forme le chapitre XXII de la. Régula prima : « Méfions-nous beaucoup de la malice et de la finesse de Satan qui ne veut pas que Thomme tourne son esprit et son cœur vers le Seigneur Dieu. Il rôde et cherche, sous prétexte de récompense ou d'avantage quelconque, à s'emparer du cœur humain, à étouffer en lui la divine parole, à lui faire oublier les préceptes du Seigneur, à l'aveugler par les affaires et les soucis du siècle et à y faire sa demeure... Donc, mes Frères, veillons tous beaucoup sur nous, de peur que sous prétexte de récompense à gagner, de travail à accomplir ou d'aide à obtenir, notre esprit et notre cœur ne se perdent, et ne s'égarent loin de Dieu... Faisons toujours en nous un temple, une demeure à celui qui est le Seigneur Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint-Esprit. » Pour indiquer dans quel recueillement intérieur le Frère Mineur doit vivre, François trouve des mots charmants : (I Bien que vous soyez en voyage, vous devez vous conduire comme à l'ermitage ou en cellule. Partout où nous allons^ nous avons toujours avec nous une cellule. Car notre frère le corps est notre cellule et notre âme est l'ermite qui s'y cache pour méditer et prier le Seigneur. Si l'âme ne demeure pas en repos dans sa cellule, la cellule bâtie de main d'homme sert de peu au rehgieux » {Leg. antiqua, 80).
Ce principe devait assurer à la vie des Frères Mineurs son intégrité, et à leur apostolat toute sa fécondité. François l'inculque si souvent et avec tant de force à ses disciples que l'on peut dire que le Frère Mineur, qui ne le comprend pas et ne cherche pas à le pratiquer, est aux antipodes de la pensée franciscaine ^7.
Le plan de saint François était donc très net et très précis, ses moyens d'action riches et féconds, ses principes
^^ Il faut lire à ce sujet les belles pages du P. Hilarin de Lucerne, O. M. C. : Histoire des Etudes dans l'Ordre de Saint François, Paris 1906, p. 20-37.
sûrs. Quant à l'organisation, si rudimentaire qu'elle soit au début, elle suivra les progrès de l'Ordre lui-même qui, dès maintenant, par les trois vœux de religion, reste dans la tradition monastique. Par sa pratique de la pauvreté et par son genre tout particulier d'apostolat, il accepte, au contraire, en les dépassant encore, les tendances de son époque qui ramènent les âmes à la vie évangélique et apostolique. Au XII P siècle, comme d'ailleurs en tout temps, ce retour à l'antiquité de l'Eglise primitive constitue une nouveauté.
4, — Nouveauté de l'Institution Franciscaine.
Lorsque, au cours des phases diverses de sa conversion et de sa vocation, le fils de Bernardone conçut son idéal particulier d'imitation du Christ,ce fut sous l'influence exclusive de la grâce divine. Mais quand il dressa le plan de vie et d'action qui devait le réaliser, il n'est pas téméraire de penser qu'à l'impulsion prépondérante de l'amour du Christ, vinrent s'ajouter la connaissance au moins indirecte des essais tentés avant lui et le travail de ses observations personnelles sur l'état de la société à son époque. Ses frivolités de jeune homme ne l'avaient pas empêché d'être le témoin attristé des misères que subissaient les pauvres, des duretés et de l'orgueil qu'engendre* l'argent dont, fils de marchand, il connaissait la puissance si souvent funeste. Sous l'empire des divines suggestions et de ses propres expériences, il trouva le remède à quelques-uns des maux de son temps ; il exécuta avec succès ce qui avant lui n'avait été qu'une ébauche.
Jusqu'à l'époque de saint François, la vie religieuse ne Connaît que deux formes : la forme canoniale et la forme monastique, dont la vie érémitique n'est qu'une variété.
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Le chanoine est clerc par vocation, le moine, au contraire, est laïc ; le premier est attaché au culte, au ministère •de l'autel, le second est de préférence adonné à des travaux matériels, et à l'heure ou François paraît, il y a'des moines contemplatifs, laboureurs, tisserands, soldats. Le moine et le chanoine pratiquent tous deux des jeûnes nombreux, l'abstinence perpétuelle, la coulpe, les disciplines ; aucun d'eux n'est voué spécialement à l'apostolat '8. La Règle -attribuée à saint Augustin avait été jusqu'alors la grande charte de la vie canoniale, tandis que la Règle de saint Benoît était la charte de la vie monastique. Tous les autres fondateurs s'étaient inspirés de leurs idées ; aucun n'avait pensé à s'écarter de ces deux grands types accoutumés de la vie religieuse ; aucun surtout n'avait songé à interdire à son Ordre,en vertu des conseils évangéliques, la propriété. Les différentes familles bénédictines en particulier ont de vastes domaines qu'elles savent mettre en valeur par le travail des paysans et des serfs. Les Chartreux, avec un revenu calculé sur le nombre des moines, ne possèdent que le minimum indispensable à leur entretien, et se livrent à la vie contemplative. L'Ordre des Ermites de Grandmont, institué vers 1076 par saint Etienne de Muret au diocèse de Limoges, est celui qui a mis à la richesse les limites les plus strictes : un bois pour y défricher le terrain nécessaire à leur subsistance constitue tout leur avoir. Le fondateur interdit toute autre espèce de revenus. La vie religieuse ainsi est à l'image du régime féodal : le moine et le chanoine sont devenus de véritables seigneurs féodaux. Cependant la société éprouve maintenant de nouveaux besoins, des tendances démocratiques se sont fait jour et, dans la vie religieuse, de nouvelles formes ont tenté de se produire »9.
18 Cf. HiLARiN DE LucERNE, L'Idéal de S. François d'Assise, t. II, p. 114-118.
1^ Sur la vie religieuse à la fin du XII^ siècle et au commencement du XI 11^, voir la Bible Guiot et ia Bible au Seigneur de Bersé, dont
De même qu'elle se distingue des anciens Ordres, l'institution franciscaine se détache aussi nettement des sectes hérétiques et cela par sa soumission pleine et entière à l'Eglise romaine. Avec les Humiliâtes et les Pauvres Catholiques, les différences ne sont pas moins visibles 20.
Les Humiliâtes, établis en Lombardie, étaient à l'origine (vers 1178) une association de pieux fidèles menant dans leurs familles une vie humble et laborieuse. Ils ne faisaient aucun voeu de pauvreté et se livraient aux travaux manuels^ en particuHer à la fabrication du drap. Ils se livraient aussi à la prédication et furent pour cette cause excommuniés en 1184. Innocent III les réconcilia avec l'Eglise. Ils se divisèrent alors en trois groupes : 1° le Tiers-Ordre composé d'hommes et de femmes qui demeuraient dans leurs familles ; 2° le deuxième Ordre formé de ceux et de celles qui vivaient dans une maison commune, les uns séparés des autres par une clôture, et qui continuaient cependant d'être laïcs ; 3° le premier Ordre qui réunissait non pas seulement des prêtres^ mais des hommes et des femmes consacrés solennellement à Dieu et menant une vie vraiment religieuse.
Toute autre est la genèse de la Fraternité franciscaine. On se souvient des conditions que François avait imposées dès l'origine à ceux qui voulaient partager son genre de vie et revêtir son habit. Quant à ceux, clercs ou laïcs, qui ne pouvaient quitter le monde et accomplir ce total renonce-
il faut prendre d'ailleurs les critiques cum grano salis. (Ch. V. Langlois, La vie en France au M.-A., diaprés quelques moralistes du temps. Paris, 1908; P. Mandonnet, O. p., s. Dominique, Gand, 1921, p. 7-13).
20 Sur les Humiliâtes, voir F. Vernet, Dictionnaire de Théologie catholique, t. VIT, col. 31 1-32 1 et son abondante bibliographie; I. Za- NONi, Gli Umiliati nei loro rapporti con l'eresia... nei secoli XII e XIII, Milano, 191 1. Sur les Pauvres catholiques, J. B. Pierron, Die Katholischen Armen, Fribourg im Breisgau, 191 1, et les comptes rendus analytiques et critiques du P. M. Bihl, O. F. M., dans Arch. Fr.i Hist., t. VI
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ment, ils reçurent de François une Règle appropriée à leur état et toute pénétrée du même esprit évangélique. Ils embrassaient la vie de pénitence, mais on ne peut pas dire qu'ils entraient dans la Fraternité de la Pénitence formée par le Poverello et ses premiers compagnons 21 . Dès l'origine ce premier groupe est fermé. Contrairement à ce qui se passe chez les Humiliâtes, il ne s'ouvre pas indistinctement à tous ceux qui désirent mener la vie de pénitence,, mais à ceux-là seulement qui, voulant au pied de la lettre pratiquer la vie évangélique, quittent la maison familiale,, et renoncent à toute propriété en particulier et en commun.. Par contre, l'Ordre des Frères Mineurs se rapprochait,, mais seulement en ce qui concerne la pratique de la pauvreté, des deux groupes de Pauvres Catholiques fondés,, l'un en Catalogne par Durand de Huesca (1208), l'autre en Lombardie par Bernard Primus (1210). Durand de Huesca. (Osca) avait été Vaudois. Il se convertit à Pamiers (1207) dans une réunion où il rencontra saint Dominique, et décida aussitôt de se consacrer à la défense de la vraie foi. Comprenant qu'il n'est possible de triompher de l'hérésiequ'en s'armant de la science sacrée et de la pauvreté recom-
21 K. MiiLLER (Die Anfànge des Minoritensordens und der Bussbruderschaften, Freib. im Breisg., 1885) ; Mandonnet, O, P. (Les origines: de VOrdo de Poenitentia, dans le compte rendu du IV^ congrès scientifique international des Catholiques tenu à Fribourg en 1897) ; Mortier,, O. P. (Histoire des Maîtres généraux de l'Ordre des F. P. Paris, 1905, t. II, p. 225 ss.) ; F. Tocco (Studii francescani. Naples, 1909, p. 164 ss) ont essayé de démontrer que l'Ordre franciscain se serait ramifié en trois. Ordres à la manière des Humiliâtes. M. A. Dufourcq, dans L'Avenir du Christianisme, t. VI (Le Christianisme et l'organisation féodale, 4" éd., 1924, p. 269 s., 272 s.) s'attarde encore et sans raison nouvelle à cette théorie réfutée par le P. Hilarin de Lucerne, O. M. C, pendant le- Congrès précité, puis par le P. Van Ortroy, bollandiste (An. Boll., t. XVIII, p. 294 s.; t. XXIV, p. 415-419), par le P. Edouard d'Alençon,. O. M. C. (Et. fr., t. II, p. 646), par le professeur Goetz, dans deux articles : Die Regel des Tertiarensordens (Zeitschrift fur Kirchengeschichte, t. XXIII, p. 97-107) et Die ursprunglichen idéale des heil. Fr. v. A. (Historische Vierteljahrschrift, 1903, p. 19-50), et par G. Schnûrer (Franz von Assisi, Mûnchen, 1907, p. 105).
mandée par l'Evangile, il institue cette Fraternité des Pauvres Catholiques qu'Innocent III approuve en 1208. Durand et ses disciples renoncent à tout ; ils se proposent d'observer, comme des préceptes, les conseils évangéliques ; ils promettent de donner tout ce qu'ils ont aux pauvres, sans souci du lendemain, sans accepter de personne, ni or, ni argent, ni valeur quelconque. « Il suffit, disent-ils, qu'on nous donne chaque jour de quoi manger et nous vêtir. » Prévoyant que des laïcs voudront entrer dans sa société^ Durand de Huesca n'admet, et en cela il se distingue de saint François, que ceux qui seront capables d'argumenter contre les hérétiques ; les autres doivent rester dans leurs maisons, y vivre religieusement du travail de leurs mains €t administrer leurs biens suivant la justice et la charité, La règle de Bernard Primus est en tout semblable à la précédente ; elle fut approuvée en 121022.
Malgré une organisation rudimentaire, l'Ordre des Frères Mineurs possède dès l'origine une formule de vie parfaitement claire et déterminée, un genre d'apostolat très humble, très restreint, mais très précis, une individualité propre qui le distingue de toutes les autres associations religieuses. François d'Assise eut-il une connaissance personnelle de ces tentatives de vie religieuse ébauchées par des hérétiques notoires ou convertis ? Rien ne nous le dit d'une façon formelle. Peut-être son père, que le commerce des draps appelait fréquemment au nord de l'ItaHe et au midi de la France lui en avait-il quelques fois parlé. En tout cas, quand il se présenta devant Innocent III, son projet apparaissait encore comme une nouveauté quelque peu suspecte, et par surcroît, comme un défi aux forces humaines. Le pape l'approuva pourtant après quelques hésitations. Cette approbation^ bien que donnée de
22 MiGNE, Patrologia latina. Innocenta III opéra omnia, t. II, col. 1510-1514 ; III, col. 648.
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vive voix, incorpore dans l'organisation ecclésiastique l'Ordre naissant des Frères Mineurs, qui devient ainsi le modèle de cette forme de vie religieuse nouvelle adoptée depuis lors par tous les Ordres mendiants ^3.
Forme de vie, nouvelle à plusieurs titres :
1° Par son idéal : revivre la vie du Christ, à la fois contemplative et active. La Règle franciscaine ne vise pas seulement la sanctification individuelle, mais celle aussi du prochain par l'apostolat. Ce vaste champ, réservé jusqu'alors au clergé séculier, s'ouvre désormais, et non plus par exception, aux religieux.
2° Par son mode de gouvernement qui place tous les religieux sous la juridiction d'un seul supérieur général soumis directement au Pape. Il en résulte un nouveau genre d'obéissance à laquelle la stabilitas loci des anciens Ordres religieux n'apportait pas ses limites.
3° Par le principe de la pauvreté évangélique, qui dépouille l'Ordre entier et ses membres de toute propriété individuelle et même collective, repousse l'usage de l'argent et interdit la perception de revenus fixes; pauvreté si singulièrement rigoureuse qu'elle constitue la caractéristique de l'Ordre franciscain, et qu'elle n'admet d'autres moyens de subsistance que le travail, les offrandes spontanées ou la mendicité. De là ce nom d'Ordre mendiant dont les Frères Mineurs furent chronologiquement le premier type.
4° Par son tempérament à la fois idéaliste et pratique, fait d'humilité, de charité, de simplicité, d'entrain, d'endurance et de gaieté parmi les austérités, les pénuries et les incommodités qu'amène l'observance de la pauvreté.
5° Par le caractère universel de son activité apostolique, le plan d'action adopté par saint François étend le zèle de ses fils non pas à un pays ou à un diocèse particuliers,
23 Les Pauvres Catholiques ne durèrent pas longtemps, absorbés qu'ils furent, soit par les Frères Prêcheurs, soit par les Frères Mineurs. Les Humiliâtes subsistèrent jusqu'au XVI^ siècle.
mais au monde entier y compris les infidèles. Le but qu'il s'est proposé, les principes et les moyens d'action qu'il a choisis donnent en outre à sa Fraternité une place à part dans l'organisation ecclésiastique et dans l'organisation civile. Dans la première, les Frères Mineurs sont les auxiliaires du clergé séculier, éloignés de toute espèce de privilèges, des dignités et des prélatures ; dans la seconde les fils de saint François sont en contact immédiat avec les masses populaires. Enfin ce même plan d'action, s'il nlnterdit pas la culture scientifique, n'y fait pas un appel formel et ne tend pas à la développer. Il tend au contraire à entretenir,à développer ou à restaurer une vie chrétienne conforme à l'Evangile. Il le fait par V exemple d'abord et principalement, puis par la prédication de la pénitence et de la paix.
Tels sont les traits spécifiques de la race franciscaine.
Les onze disciples qui, avec saint François d'Assise^ s'étaient présentés en 1209 devant Innocent III, étaient presque tous simples et ignorants. Moins de cinquante ans après ils se seront multipliés au point de se compter par milliers. Leur voix retentira encore sur les places publiques et au carrefour des routes mais elle s'entendra aussi dans les chaires doctorales des Universités. Dans presque toutes les villes on apercevra le clocher de leur église. Ils seront les confidents du peuple, ses soutiens et même ses pasteurs sur les sièges épiscopaux, les conseillers des princes et leurs arbitres, les messagers du Pape et ses ambassadeurs dans les afiaires politiques et religieuses, les défenseurs de la Foi contre les hérétiques et ses apôtres jusqu'au fond de la Tartarie.
Par quelle transformation rapide, sous quelles puissantes influences l'humble grain de sénevé planté par le Poverelloest-il devenu un grand arbre ?