MODIFICATION DANS LA DISCIPLINE
des braies. Il leur est, dès lors, interdit de quitter cette religion.
L'institution du noviciat ne fut pas la seule mesure qui contribua à fortifier la discipline. A l'égalité fraternelle des premiers jours succéda la puissance de juridiction chez les supérieurs et, chez les sujets, la soumission prompte et totaie aux ordres non contraires à la conscience et à la Règle. Saint François accoutumait ses fils à l'obéissance en leur imposant des épreuves qui paraissaient à certains esprits de pures extravagances : l'ordre donné à un frère de porter avec sa bouche une pièce de monnaie sur un crottin d'âne (II Gel. 65), à frère Massée de pivoter sur luimême sous prétexte de découvrir le chemin à suivre (Actus G. Il), etc. En réalité, c'étaient des moyens d'exercer la souplesse de leur volonté, de mesurer leur degré d'humilité et de renoncement, procédés fondés sur une science psychologique très sûre que François avait puisée dans sa propre expérience et que la pédagogie moderne ne désavouerait pas 6. Gette notion de l'obéissance est devenue classique par la formule perinde ac cadaver, dont saint François donna le premier l'idée par cette sai-^ sissante et pittoresque image : « Prenez un cadavre, et placez-le où il vous plaira, vous verrez qu'il ne résistera pas, il ne murmurera pas, et ne réclamera pas qu'on le mette ailleurs. Si on le met dans une chaire, il ne regar-
" Témoin la manière dont les jeunes recrues américaines étaient instruites et préparées à la bataille pendant la grande guerre. Au milieu de leurs exercices de tir, de leurs mouvements ou de leurs marches, on les voyait sur un signe de leurs instructeurs se débarrasser de leurs sacs et de leurs cartouchières, jeter sur le sol leurs chapeaux et leurs vestes, puis, en bras de chemise, exécuter les évolutions les plus comiques, courir de tous côtés, tomber à terre, se relever, prendre les poses les plus grotesques, comme des fous. « Ce que nous voulons, par ces exercices, disait un officier, c'est inculquer au soldat le sentiment de la discipline. Il doit obéir aveuglément par une sorte d'acte réflexe. Il faut qu'il se dise : Si notre chef demande cela, c'est qu'il a des raisons pour lo faire, je n'ai pas à les connaître. »
•dera pas en haut, mais en bas, et si on le revêt de pourpre, il sera deux fois plus livide. Tel est le véritable obéissant. Il ne se demande pas pourquoi on le déplace, ne se soucie pas de l'endroit où on le met et n'insiste pas pour qu'on l'envoie ailleurs. Elevé à une charge, il conserve son humilité coutumière et plus on l'honore, plus il se juge indigne » (Il Cel. i52)7.
L'expérience avait enseigné au ieune fondateur la conception véritable de l'autorité. Il ne tarda pas à faire entrer dans le texte de la Règle cette prescription : Que tous mes Frères bénis obéissent avec diligence à leurs Ministres en tout ce qui concerne le salut de Tâme et n'est pas contraire à notre genre de vie (Ch. IV). Cependant si un Ministre commandait à un Frère quelque chose qui fut contraire à notre vie ou à l'âme, le Frère n'est pas tenu d'obéir, car il n'est plus question d'obéissance, là ou il y a délit ou péché (Gh. V). Ce chapitre V invite aussi les Frères à pratiquer la correction fraternelle et à dénoncer au Ministre le religieux qui ne se serait pas amendé après trois charitables avertissements. Le Chap. XIII prononce l'expulsion de l'Ordre contre lés fornicateurs, le Chap. XIX contre ceux qui seraient tombés dans l'hérésie et qui ne voudraient pas venir à résipiscence ; le Chap. XII interdit aux Frères de recevoir le vœu d'obéissance d'aucune femme et leur défend les entretiens seul à seule.
La bulle Cum secundum du 22 septembre 1220, dont le Pape précisa les moyens d'exécution par d'autres lettres apostoliques du 18 décembre 1223, est un acte capital et qui marque une date importante dans l'évolution intérieure de la Fraternité franciscaine. Elle allait aussi entraîner des transformations plus profondes encore que
7 Voir aussi Opusc. S. P. F., Admonitiones II-IV; I Cel. 39, 45, 51. A ces instructions sur l'obéissance, François donnait pour corollaires des ■conseils non moins sages sur l'art de commander (II Cel. 153).
celles qui avaient été opérées jusque là, car ses conséquences tendaient à restreindre la liberté d'allure dont avait joui la première génération, et à provoquer la disparition progressive du travail manuel en dehors des résidences, parmi les artisans des villes et des campagnes. Elle était aussi un succès pour les savants qui avaient préconisé l'adoption dés anciennes Règles monastiques et un encouragement à persévérer dans leurs tendances.
Cependant, il faut ici le rappeler, la pauvreté séraphiqiie, avec ses sœurs l'humilité et la simplicité qui résumaient l'idéal particulier de saint François, résument aussi, l'idéal collectif de l'Ordre franciscain. Tous ses moyens d'action sont conditionnés par ces vertus préférées du saint fondateur. Pour leur rester fidèle, François rejette toute atténuation de la pauvreté, maintient la prédication dans le domai?ie humble et pratique de la pénitence, et s'efforce toujours d'éloigner ses Frères du mirage de la science et de l'appât des privilèges.
Saint François et la mitigation de la pauvreté. — Aucun Ordre religieux n'avait jusqu'alors pratiqué une pauvreté aussi rigoureuse que celle des Frères Mineurs. Elle était une gêne à la culture scientifique si chère aux lettrés ; de plus elle leur semblait au dessus des forces humaines. En conséquence, ils souhaitaient que le saint fondateur y apportât quelques adoucissements. « Pourquoi, lui demandèrent les Ministres, chaque religieux étant dépouillé de toute propriété particulière, ne serait-il pas permis aux Frères de posséder quelque chose en commun, ainsi que cela a lieu dans les anciens Ordres {Leg. antiq. 1 1 2) ? Pourquoi ne pas réserver une part des biens abandonnés par les novices, afin de pourvoir aux nécessités des Frères de jour en jour plus nombreux (II Gel. 67)8,
^ La Régula prima (c. II) permettait de recevoir quelques-uns de
Cela aussi se pratiquait dans les Ordres anciens. La vie y était moins instable et moins précaire ; plus aisé, par conséquent, le travail. »
Mais, c'est précisément cette instabilité et cette précarité que désirait saint François : il voulait soumettre ses fils aux lois des pèlerins qui ne vivent que sous le toit d'autrui et ne font que passer, soupirant après la patrie (II Cel. 59). « Les exemples de pauvreté donnés parle Fils de Dieu nous doivent guider plus que les autres religieux », avait-il dit un jour (II Gel. 61). Et c'était là une pensée constante en lui ; c'était le phare qui éclairait sa voie. L'attachement de saint François pour Dame Pauvreté était trop fort, il procédait d'un amour du Christ trop véhément pour qu'il pût condescendre à ces demandes qui paraissaient pourtant si senséesV II fuyait jusqu'à l'apparence même de la richesse qui avait été si funeste, à l'Ordre monastique, et il prenait les soins les plus minutieux pour que toutes les choses dont le Frère Mineur doit se servir, lui chantent sans cesse que la vie terrestre est un pèlerinage et un exil (Il Cel. 60). Il avait consenti aux résidences fixes, il admit aussi que les Frères eussent des églises particulières ; mais avec quelle fermeté il tenait à ce que les constructions fussent pauvres, et que l'Ordre n'en eût pas la propriété. Il expliqua comment il fallait procéder à ces établissements. Après avoir obtenu la permission de l'évêque, on ne devait accepter de terrain que juste ce qui était nécessaire pour y bâtir et pour avoir un modeste jardin ; une simple haie devait servir de clôture ; même dans les contrées où la pierre était moins chère que le bois, les habitations devaient être de bois et de mortier, et les églises petites (II Cel. 56 ;
ces biens quand les Frères étaient dans le besoin, mais non pas de les réserver. François supprimera même cette permission dans la Règle de 1223 (c. II).