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LES PRIVILÈGES

si facilement des privilèges quelque mérités qu'ils aient été par les services rendus, que saint François « aima mieux vaincre à force d'humilité que par autorité de justice » {Giano p. i3). Qui oserait dire que cette aversion pour les privilèges n'était pas plus profondément sage que le désir qu'avaient les clercs d'en obtenir? Certaines lettres de recommandation paraissaient cependant nécessaires pour briser l'hostilité qui accueillait les Frères lorsqu'ils pénétraient dans des contrées nouvelles. Saint François n'avait pas songé à en faire la demande lorsqu'il envoya pour la première fois ses Frères en France, en Allemagne et en Espagne. Etait-il imprévoyant au point de ne pas se douter des difficultés qu'ils allaient affronter et des insuccès qui les attendaient dans des pays si différents de mœurs, de langue et de climat ? Oui, on doit accuser d'imprévoyance le fondateur des Frères Mineurs, si l'on se place au point de vue des résultats immédiats que recherchent ordinairement et en premier lieu le commun des fondateurs. Ce n'était pas le point de vue du Poverello. Il savait parfaitement que ses fils auraient à souffrir. Mais cela ne pouvait effrayer celui qui eut avec Frère Léon le dialogue de la joie parfaite, et qui s'était écrié en. apprenant le martyre de cinq de ses fils au Maroc : « Maintenant je puis dire en vérité que je possède cinq véritables Frères » {XXIV Gen., p. 21). Cela même enfin entrait pleinement dans son programme qui n'était pas de fonder, 'Comme nous l'entendons aujourd'hui,, des établissements solides, mais de réaliser V Evangile jusques et y compris la patience héroïque dans le dénuement, les humiliations et les souffrances. « Et que tous mes Frères, écrivait-il^ où qu'ils soient, se souviennent qu'ils se sont livrés corps et âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Pour son amour ils doivent s'exposer à tous les ennemis visibles et invisibles, -car le Seigneur a dit : a Celui qui aura perdu . son âme

pour moi, la sauvera pour la vie éternelle. Bienheureux •ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux... Si l'on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre... Soyez heureux quand les hommes vous haïront et vous maudiront... Ne craignez pas ceux qui tuent le corps... » La réunion de tous ces textes évangéliques dans le Chap. XVI de la Régula prima consacré aux Missions chez les infidèles, les exhortations à la joie au milieu des épreuves, des angoisses, des tribulations de l'âme et du corps (Chap. XVII), à la charité envers ceux qui accablent les Frères de mauvais traitements et les livrent au martyre et^à la mort (Chap. XXII), son Admonition VI : « Considérons tous, mes frères, que le Bon Pasteur a souffert la passion de la Croix pour ses brebis. Et ses brebis l'ont suivi dans la tribulation et la, persécution, dans l'opprobre, la faim et la :soif et l'infirmité », tout cela fait assez voir qu'il ne pouvait consentir à demander des privilèges pour éviter les persécutions qui parachèveraient la ressemblance du Frère Mineur avec le Christ, et auxquelles, comme à la Sainte Pauvreté, le royaume des cieux est promis (S. Math. V, 3, lo). Cette volonté était chez lui si arrêtée et si réflé- .chie, qu'il l'exprima eh termes formels dans son testament: « Je commande fermement à tous mes Frères par obéissance, quelque part qu'ils soient, de ne pas oser demander des lettres à la cour romaine par eux-mêmes ou pnr personne interposée, ni pour avoir une église, ni pour changer de lieu, ni sous prétexte de prédication, ni pour cause de persécution contre leurs personnes, mais lorsqu'ils ne seront pas reçus dans un endroit, qu'ils fuient dans un autre pour y faire pénitence avec la bénédiction ■de Dieu » ^-.

12 Ubertin de Casale interprétait avec justesse la pensée de saint François quand il écrivait dans VArhor vitae (Lib. V, c. 3, fol. 211*) :

LA PRÉDICATION 8i

L'opposition entre l'intention de saint François et les aspirations des clercs et des lettrés est absolue sur ce point des privilèges. Elle ne semble pas moins nette au sujet de la prédication, des études et de la science.

3. — Les idées de saint François sur la prédication, les études et la science.

Saint François avait la plus grande estime pour la prédication qui, depuis l'approbation d'Innocent III, était dans son Ordre un office réservé à des religieux spécialement désignés. Il déclarait que, choisis par un grand roi pour annoncer au peuple les ordres qu'ils ont reçus de sa bouche, les prédicateurs sont dignes de respect et de vénération (II Cel. io3).

Dans l'accomplissement de ce ministère, deux choses, qui montrent de quelle sagesse profonde il était animé, lui tenaient particulièrement au cœur. La première est qu'en aucun cas V apostolat de la parole ne doit nuire, ni se* substituer à l'apostolat de l'exemple, ni enfreindre ces deux grands principes directifs de l'activité franciscaine : soumission à l'Eglise de Rome et fidélité à la

« Et quia Franciscus sanctam societatem Dominae paupertatis et mundanae persecutionis, quas Christus légitimas uxores habuit, noluit dissociare, sed utrasque equa charitate diligere, imo unica quia quasi non sunt due, sed una. Idcirco ut plene possideret regnum caelorum quod utrique est datum omne illud quod posset persequentes arcere voluit abdicare. Et propter hoc quia jus privilegiorum et paupertatem exsuffiat et pefsecutionem annullat, et sic divortium matrimonii ssjncti procurât, idcirco nullam voluit bullam, nuUum privilegium, nisi hoc solum quod sua paupertas maculari non posset, a quo nunc genuit in statu suorum posterorum se subdole spoliatum. »

Il est intéressant de remarquer que l'admirable législateur de la Compagnie de Jésus avait sur les dignités ecclésiastiques proposées ^ ses fils et sur les privilèges, les mêmes sentiments que le Poverello. Il décida même que l'usage des privilèges octroyés par le Saint-Siège serait réglé par le Général (cf. H. Joly, Saint Ignace de Loyola, collection Les Saints, p. 178, 187).

vie d'oraison {Reg. prima, Ch. XVII). La prédicatioriy. pas plus que le travail manuel, pas plus que le soin des lépreux, d'une importance si grande pour lui, ne sont desfins en soi, mais des moyens pour tendre à un but qui est: avant tout de donner l'exemple chrétien. L'Ordre que François a voulu instituer est encore plus un Ordre d'imitateurs du Christ qu'un Ordre de prédicateurs. C'est pour cette raison qu'il rappelle sans cesse à ces derniers la nécessité de puiser dans la méditation ce qu'ils doivent, enseigner aux hommes. Aussi les veut-il libres de toute autre charge, afin qu'ils puissent sans entrave s'adonner aux études spirituelles (II Cel. i63). Et enfin c'est parce qu'il met l'apostolat de l'exemple au-dessus de tout, qu'il les engage cependant à se livrer, comme il le fait luimême, de temps en temps, aux humbles emplois du travail manuel, du service des malades et de la mendicité {Leg. antiq. 71 b ; II Gel. 74 s.).

La seconde chose qui lui tenait au cœur est que jamais, ne fut abandonné le genre simple et populaire de la prédication pénitentielle. Il avait pour cela d'excellentes raisons ► Il considérait combien facilement le prédicateur est porté à faire étalage de son érudition, à éblouir plutôt qu'à enseigner. Il considérait aussi les besoins de la masse du peuple qui avait soif de paix, et à qui les grands devoirs de' la vie chrétienne devaient être rappelés en termes brefsfacilement compréhensibles et saisissants. Si l'on s'en tient aux vues du fondateur, il faut admettre qu'il ne devait pas. y avoir dans son Ordre deux genres de prédication, dont l'un aurait été propre à tous les religieux, l'exhortation pieuse, et dont l'autre, la prédication ecclésiastique proprement dite, aurait été réservée aux clercs. Le Ghap. XXI de la Régula prima donne bien le thème d'une pieuse exhortation ou laude, que tous les Frères peuvent adresser aux fidèles. Mais il n'en résulte pas que ceux qui sont officiel-

lement désignés comme prédicateurs, puissent aborder la grande prédication embrassant le dogme et les sacrements. Au contraire, même très savants, ces prédicateurs devaient, comme les simples Frères,se tenir sur le terrain moral. La Règle de 1228 nous le démontrera bientôt.

Tous les religieux ne respectaient pas fidèlement ces limites. La preuve en est dans le zèle inlassable avec lequel François mettait en garde les prédicateurs contre le danger de la vaine gloire {Reg. prima, C XVII), et dans les préférences qu'il montra toujours pour l'humble Frère, dont la vie obscure, pieuse et pénitente, disait-il, contribue plus que la parole des orateurs à l4 rédemption des âmes {Leg. antiq. 71 ; II Gel. 164).

L'attitude de saint François au sujet de la prédication fait pressentir celle qu'il eut à l'égard des études et de la science.

Estime de saint François pour la science. — Bien qu'il aimât à se proclamer idiota, c'est-à-dire, ignorant, saint François n'était pas, tant s'en faut, un illettré. Il n'avait fait aucune étude théologique, mais il reçut dans une lecture attentive et dans la méditation de la Sainte Ecriture cette sagesse qui vient d'En -Haut i3. n y trouvait la consolation et la joie dans ses plus vives douleurs. Quelquefois il conversait avec ses Frères ou avec des visiteurs sur des sujets théologiques. Peu familier avec la terminologie de l'École, la pénétration et la supériorité de son intelligence se révélait néanmoins dans la justesse de ses solutions (II Gel. 102-104). Il portait un tel respect à toutes

13 Dans les opuscules de saint François on rencontre 39 citations de l'Ancien Testament et environ 200 du Nouveau, dont 62 tirées de saint Matthieu, 40 de saint Luc, 32 de saint Jean et 9 de saint Marc. Cf. W. Lampen, O. F. M., De textibus S. S. allegatis in opusc. S. P. N. F., dans Archiv. fr. hist., t. XVII (1924), p. 443-445. — Sur le savoir personnel de saint François voir les judicieuses réflexions de M. E. Gilson, dans La Philosophie de saint Bonaventure, Paris, 1924, p. 47.

les productions de l'esprit humain, qu'il recueillait pieusement,avec la vénération qu'auront plus tard les humanistes chrétiens, les écrits des païens eux-mêmes : « le bien qui s'y trouve, disait-il, n'appartient ni aux païens ni à personne,mais à Dieu seul, source de tout bien » (I Gel. 82). Le Poverello avait donc l'âme trop haute pour faire fi de la science. Seulement il l'envisageait sous deux aspects distincts : 1° par rapport à son rôle dans l'Eglise, 2° par rapport à son rôle dans l'Ordre des Frères Mineurs.

Sous le premier point de vue, il en reconnaissait la nécessité vitale. Il affirmait que les Docteurs en Théologie étaient dignes d'honneurs encore plus grands que les prédicateurs, et il fit écrire dans son Testament ce mot significatif : « Nous devons honorer et vénérer tous les théologiens et tous ceux qui nous expliquent la parole de Dieu, car ils nous donnent l'esprit et la vie » {Leg. antiq. 70). On ne peut exprimer en termes plus heureux l'idée des immenses services que rend la science théologique. Loin d'être un contempleur de la science, François d'Assise en était un ami et un admirateur fervent »4. S'ensuitil, qu'à l'instar de saint Dominique, il la considéra comme un élément constitutif de son Ordre, qu'il s'en fit le promoteur et la regarda comme un de ses moyens d'action indispensable ?

Saint François ne met pas la science au nombre de ses moyens d'action. — Il se peut qu'à un certain moment de sa vie il ait eu l'idée de le faire. Il avoua un jour à un novice qui lui demandait la permission d'avoir un psautier : « Moi aussi je fus comme toi tenté d'avoir des livres, mais j'ouvris l'Evangile pour connaître la volonté de Dieu,

^'^ Chesterton est tout à fait dans l'erreur lorsqu'il écrit que saint François eût essayé volontiers d'imposer son ignorance au monde entier (Saint François d'Assise, trad. Is. Rivière, Paris, 1925, p. 234).

et j'y lus: Il vous est donné à vous de connaître le royaume des cieux ; les autres ne le connaissent qu'en paraboles {Leg. antiqua yS). » Aucune hésitation n'est possible au sujet de la nature de cette tentation. En citant le texte de S. Luc (Gh. VIII, 11) qui semble promettre à certaines âmes la connaissance et l'amour de Dieu, en vertu d'une faveur spéciale, directement, sans passer par le long et pénible circuit des raisonnements humains, et en ajoutant cette réflexion : « Il y en a tant qui montent volontiers vers la science que bienheureux sera celui qui se fera stérile pour l'amour du Seigneur Dieu », le Saint nous apprend lui-même que la tentation d'avoir des livres ne consista pas seulement dans le désir de posséder une bibliothèque, mais dans celui d'acquérir la science par l'étude.

De quelle étude s'agissait-il donc ? Non pas d'une étude d'édification personnelle, puisque François s'y livra toute sa vie, mais de celle par conséquent qui serait un véritable travail scientifique et qui viserait à acquérir la science pour la science. C'est à cette velléité qu'il ne donna pas suite. Il se demanda bien avec ses premiers compagnons comment ils pourraient être par leurs progrès dans la sainteté, un exemple bienfaisant (I Cel. 34). Jamais ils ne se demandèrent s'il ne leur serait pas utile d'aller sur les bancs de l'école, comme très sagement saint Dominique l'ordonna aux premiers Frères Prêcheurs, et comme plus tard le fera saint Ignace de Loyola lui-même.

Chose remarquable : François compose le Cantique du Soleil^ei il envoie ses Frères prêcher et chanter tour à tour, sous la direction de Frère Pacifique. « Nous sommes les jongleurs de Dieu, doivent-ils dire, et pour notre salaire nous désirons que vous viviez en bons chrétiens. » L'ancien roi de la jeunesse comptait donc un peu sur la poésie et la musique pour ramener les âmes vers le Seigneur, et

faire fleurir la paix ? « Que sont, disait-il, les Frères Mineurs, sinon des jongleurs du bon Dieu, qui cherchent à émouvoir les cœurs et à les élever jusqu'à la joie spirituelle ? » Il espérait contrebalancer l'influence des jongleurs profanes dont la voix portait les hommes à la; volupté au lieu de célébrer les louanges divines, et l'on peut dire que l'art entrait dans une certaine mesure, parmi les moyens d'action de saint François {Leg. antiqua 24, 4H, 44 ; Cel. 126, 21 3) ; la science non.

11 n'a fait aucune place à la culture de la science dans son programme, et tandis qu'on le voit dans la Règle de 1221 recommander le travail manuel et le soin des lépreux (Ch. VII et VIII), il n'y a rien dans cette Règle, ni dans celle de 1 223, ni dans ses lettres, ni dans aucune de ses Admonitions, qui soit une recommandation du travail scientifique, « Que ceux qui ne savent pas travailler, apprennent », dit-il {Testament ; II Gel. 161) ; s'agit-il, au contraire, des lettres ? « Que ceux qui ne savent pas les lettres, ne se soucient pas de les apprendre » (Règle de 1223, Ch. X). Sans doute, aucune des Règles monastiques antérieures ne fait du travail intellectuel un dévoir pour les religieux. Mais s'il avait été dans ses intentions d'encourager l'étude, saint François qui ne reculait pas devant les innovations, aurait-il reculé devant celle-là? N'aurait-il pas plutôt imité son grand ami saint Dominique ?

Non seulement il n'a pas voulu promouvoir la science dans son Ordre, mais il n'a rien fait pour écarter les entraves apportées à cette noble occupation par le genre de vie qu'il avait imposé à ses disciples. A ceux qui lui demandent l'autorisation d'avoir quelques livres il répond que par amour des livres il ne veut pas perdre le livre du Saint Evangile (II Cel. 62), et que le vrai Frère Mineur ne doit avoir que ses vêtements {Leg. antiqua 66-74 ; II Cel. 194, 195). Tandis qu'il permet d'avoir les outils

et les instruments nécessaires au travail manuel {Reg. jfrima, C. VII), il n'autorise que la possession des livres nécessaires à la récitation de TOffice divin (ibl-^. G. III); les autres devaient être en petit nombre, et à la disposition de ceux qui en avaient besoin (II Gel. 62), c'est-àdire, possédés en commun, ce qui n'est pas toujours suffisant pour faciliter les travaux scientifiques. Tandis qu'il consent à des mitigations de l'austérité corporelle, qu'il les conseille même, pour faciliter la vie d'oraison (Leg. antiqua g6y 97 ; II Gel. 21, 22, 129), il ne consent à aucune mitigation de la pauvreté pour favoriser le travail intellectuel. Tandis que saint Dominique songe de prime abord à établir ses Frères dans les villes universitaires, saint François s'indigne de la construction d'une maison pour ses fils à Bologne (II Gel. 58).

C'est un fait, saint François n'a pas été le promoteur du mouvement scientifique dans sa famille religieuse.

Comment expliquer une pareille attitude chez un homme d'une intelligence si large, d'un esprit si élevé ?■ La science théologique n'est-elle pas, par excellence, Farme de l'apôtre, un puissant moyen de travailler au salut des âmes par la réfutation de l'hérésie et l'exposition desvérités éternelles ? Sans doute. Et il ne suffisait pas certes, saint François le savait bien, d'être humble et pauvre pour vaincre les adversaires de la foi. Les prêtres cathares, dont beaucoup étaient plus savants que les prêtres catholiques, triomphaient maintes fois dans les controverses. Il fallait donc unir la science à la vertu, les ressources de la dialectique à la sainteté de la vie évangélique ! Ainsi l'avait compris le fondateur des Prêcheurs, ainsi le comprenaient les savants qui s'étaient faits les disciples de François. Ils déduisaient la nécessité des études du devoir de la prédication. Leur maître, pourtant si logique, ne tirait pas la même conclusion. La mission, qu'il avait choisie pour lui

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et pour ses Frères, ne requérait pas une érudition qui aurait nui à ses desseins plutôt qu'elle ne les aurait servis. Il ne prétendait pas répondre lui seul à tous les besoins du cœur et de l'esprit de l'homme, ni posséder lui seul les remèdes à tous les maux. Que d'autres se servent de la science à la gloire de Dieu, que d'autres reproduisent les traits du Christ, Docteur et Maître de toute vérité, François lui, veut imiter le Christ humble, pauvre, aimant et souffrant. Son apostolat à lui et à son Ordre, sa vocation, ce n'est pas de défendre, à l'aide de polémiques savantes, la foi de l'Eglise contre ses ennemis du dehors, c'est plutôt de rénover dans le sein de l'Eglise la vie conforme à l'Evangile et cela par la force probante de l'exemple et par la prédication de la pénitence. Les Docteurs, à l'aide de la science, de la dialectique et de la controverse, démontrent la vérité de l'Evangile, François va en démontrer la beauté. Afin de remplir ce programme et d'atteindre ce but, les études scientifiques lui paraissent donc inutiles, et de plus, dangereuses pour l'esprit de vie intérieure, de simplicité^ d'humilité, de pauvreté, fondements de son Ordre (Leg. antiq. 70 ; II Cel. 195). L'étude et la science exigent la possession de riches bibliothèques, une habitation stable, de confortables demeures. Ce sera, en effet, en prétextant de leur ardeur pour l'étude, que certains Frères Mineurs s'excuseront plus tard de recevoir des rentes et de ne plus, pratiquer la mendicité '5. La science pose un rayon de gloire

15 « Tôt igitur Conventibus et locis multiplicatis, difficile et quasî impossibile est tantam multitudinem, etiamsi presens ille fervor inesset omnibus, minutis eleemosynîs et quotidie mendicatis vivere et maxime Conventualibus qui studio sacrarum litterarum dediti, nequeunt assidue ostia et domos fidelium petendo infestare. Qui ergo soli orationi et nonstudio eleemosynarum continuo quaestui student : quia non indigent procuratoribus, neque illis proventibus (qui dicuntur annui). Ob id tamen non damnant illos qui studiis vacantes illis egent » (Constitutions Alexandrines, Cap. III, publiées au Chapitre général de Terni, en igoOy dans Chron. hist. leg. t. I, Naples 1650, p. 170s, et dans Orbis seraphicusj t. III, Romae 1684, p, 166).

au front de celui qui la possède, et lui mérite des honneurs. Or saint François n'en voulait ni pour lui ni pour ses fils. Il ne rêvait pas d'agir dans les sphères intellectuelles, ni de faire bonne figure dans le monde, ni de s'imposer. « La science, disait-il au contraire, rend beaucoup d'hommes indociles, elle met en eux quelque chose de rigide qui les empêche de se plier aux humbles disciplines, Multos, inquit, scientia reddit indociles, rigidum quiddam eorum injlectî non sinens humilibus disciplinis d (II Gel. ig/j). Outre cet orgueil, dans lequel il est si facile au savant de tomber et qu'il redoutait par dessus tout, François redoutait encore un autre défaut : celui de la science purement livresque, qui fait si souvent l'intellectuel inapte à l'action et vide de bonnes œuvres. « Mes Frères qui sont poussés par le désir de la science, se trouveront les mains vides au jour de la rémunération. J'aimerais mieux qu'ils progressent dans la vertu, afin qu'au jour de la tribulation, ils aient avec eux le Seigneur dans leur angoisse. Car elle viendra, la tribulation, et les livres alors ne serviront de rien. On les jettera dans l'embrasure des fenêtres et dans les coins ». u II ne parlait pas ainsi^ ajoute Celano, pour les détourner de l'étude de ^Ecriture sainte, mais pour leur enlever à tous le souci superflu d'acquérir la science. Il préférait les voir affermis dans la charité, plutôt que transformés par curiosité en demi-savants. Il pressentait que lés temps n'étaient pas loin, où la science serait une occasion de ruine, tandis que la sagesse serait un soutien pour les hommes spirituels » (II Gel. 195).

La science et l'apostolat franciscain. — Mais alors pourquoi acceptait-il des savants dans son Ordre ? Saint François exprime sa pensée à ce sujet dans une curieuse parabole. Il imagine un Ghapitre général de tous les reli gieux qui sont dans TEgHse. Les lettrés s'y trouvent à côté

■des ignorants qui savent plaire à Dieu sans aucune science. La parole est donnée successivement à un savant et à un homme simple. Le premier, vêtu d'un sac, la tête couverte de cendres, résolu à prêcher par l'exemple, parle simplement, brièvement sur les fins dernières. L'auditoire fond «n larmes, et celui qui était déjà réputé pour un sage, est vénéré comme un saint. Mais Thomme simple se dit: « Que faire ? Le savant a pris le sujet que je me proposais de traiter. Je sais quelques versets de psaumes, eh bien ! j'agirai à la manière des clercs, puisque celui-ci vient d'agir à la manière des ignorants. » Il se lève à son tour, énonce le texte d'un psaume et, rempli de l'esprit divin, il le commente avec tant de ferveur, de pénétration et de douceur, que tout l'auditoire est saisi d'étonnementet s'écrie : (t C'est Dieu qui parle par la bouche des simples ! » « Notre Ordre, dit saint François expliquant lui-même la parabole, est une immense assemblée où l'on vient de toutes les parties du monde pour vivre d'une même forme de vie. Voyant les Frères sans instruction amenés par l'Esprit- Saint à la connaissance des choses spirituelles, les sages se font simples, et les simples voient avec fruit s'humilier avec eux et comme eux des hommes illustres qui, dans tous les pays, pourraient jouir de la gloire parmi les gens du siècle » (II Cel. 191 s.). Saint François cherchait ainsi à faire comprendre que les nouveaux éléments, qui entraient dans son Ordre, devaient se façonner suivant la nature même et la mission de cet Ordre, et non pas, ce qui pourtant advint, le transformer ^^. Savants et lettrés ne

^6 C'est ce qui découle encore de ce passage où Thomas de Celano, parlant de la simplicité, dit que saint François l'exigeait des clercs et des laïcs, jugeant qu'elle n'était pas contraire à la sagesse, mais plutôt sa propre sœur, encore qu'il soit plus facile aux ignorants de l'acquérir -et de la pratiquer : Hanc in fratribus litteratis et laicis requirebat pater sanctissimus, non eatn contrariant sapientiae credens sed vere germanarn, licet pauferibus scientia faciliorem ad habitum, promptiorem ad usum (II Cel. 18I9).

devaient pas avoir une autre méthode et un autre but que les simples et les ignorants. Le saint fondateur regardait cette unité comme le plus bel ornement de sa famille religieuse (II Gel. 192). Au savant qui se présentait pour recevoir l'habit de la pauvreté, il demandait donc de renoncer, non seulement à ses biens matériels, mais aussi d'une certaine façon à la science, afin que, dépouillé de cette richesse immatérielle^ il puisse s'offrir nu aux bras du Crucifix et pleurer ses péchés dans la solitude et le silence. On pourrait,^après cela, sans crainte, le désigner pour la prédication : lion déchaîné, il sortirait robuste, apte à tous les travaux de l'apostolat, leo excatenatus ad omnia robustus exiret (II Gel. 194) 17. .

Saint Antoine de Padoue, qui avait acquis à Sainte- Croix de Goïmbre une science théologique approfondie, pratiqua cette héroïque abnégation i8. De même Pellegrino de Fallerone et Richer de Muccia, tous deux de Bologne {Actus, G. 36 et 37). \,-

En acceptant les savants et les lettrés dans son Ordre, ce n'est pas à leur science que François faisait appel, ce n'est pas sur leur science qu'il comptait pour convertir les âmes, c'est sur l'exemple magnifique de leur humilité et de leur simplicité. Leur sacrifice avait en outre l'avantage de vouer les grands clercs au modeste et méritoire apostolat des humbles et des pauvres alors si délaissés. On ne s'éloignerait sans doute pas beaucoup de la vérité en disant que saint François acceptait volontiers les hommes de science

^'' Saint Bonaventure rapporte ainsi ce désir de saint François en termes non moins expressifs : « Ad hujus, inquit, culmen qui cupit attingere, non solum mundanae prudentiae, veruni etiam Utterarum peritiae renuntiare quodammodo dehet, et tali expropriatus possessione, introeat in potentias Domini, et nudum se offerat hrachiis crucifixi. Nequaquam enim saeculo perfecte renuntiat, qui proprii sehsus loculos intra cordis urcana réservât (Leg. maj. C. VII, 2).

^^ L. DE Kerval, Sancti Antonii de Padua vitae duae (Coll. Et. et Doc, t. V). Paris, 1904, p. 35.

dans son humble Fraternité pour consacrer les plus belles intelligences à l'éducation des pauvres gens. Admirable pensée, en un temps où si rares étaient encore ceux qui songeaient à s'approcher de la foule pour être entendus d'elle, à se simplifier pour parler à des simples. Un maître en théologie, un Docteur de notre Sorbonne expliquant avec amour le catéchisme à des paysans ou à des enfants, tel pourrait bien être l'idéal que le Poverello se faisait du savant franciscain 19. C'est pour tous les Frères Mineurs en effet, qu'il avait écrit ces paroles dans la Régula prima : « Et ils doivent se réjouir de se trouver avec ceux qui sont vils et méprisés, avec les pauvres, les faibles, les malades^ les lépreux et les mendiants du chemin » (G. IX).

Si donc, s'appuyant sur les paroles de saint François, on recherche, sans se laisser influencer par l'importance que les études prirent plus tard dans l'Ordre franciscain, quelle fut la vraie pensée de son fondateur au sujet de la science, on trouve que pour l'exprimer, il ne suffit pas de dire qu'il ne repoussait pas la science, mais seulement ses abus, c'est-à-dire la curiosité, la gloriole, la vaine érudition. La méfiance contre ces abus et leur blâme sont un lieu commun de l'éloquence ecclésiastique au XIII«^ siècle ; les sermonnaires qui nous restent de l'Université de Paris elle-même en sont remplis. Saint François allait plus loin. De propos délibéré il refusait de prendre la science au nombre de ses moyens d'action, à cause des dangers qu'elle faisait courir à son idéal, à la structure de son institut, à son système d'apostolat basé sur la force de l'exemple plus que sur la puissance de l'enseignement verbal. Pas plus que l'apostolat de laparole^ l'apostolat de

18 Rapprocher de cette idée la parole de saint Jean Eudes : « Que font à Paris tant de docteurs et tant de bacheliers, pendant que les âmes périssent à milliers, faute de personnes qui leur tendent la main...». (E. Georges, Saint Jean Eudes, Missionnaire apostolique, Paris, 1925,, p. 201.)

la science ne devait se substituer à l'apostolat de Vexemple. Malgré la droiture de leurs intentions et la beauté de leurs desseins, les clercs et les Ministres, qui sollicitaient de saint François la permission de se livrer à l'étude, se heurtaient donc à une détermination bien arrêtée chez lui de ne pas porter sur un terrain plus vaste l'activité apostolique des Frères Mineurs.

François ne fit pas davantage de la science une condition indispensable au choix des supérieurs. Traçant le portrait du iVlinistre général modèle, il dit: « Alors même qu'il serait un lettré distingué, il doit plus encore se distinguer par une pieuse simplicité et l'amour d,e la vertu... Qu'il ne soit pas collectionneur de livres, ni trop adonné à la lecture, de peur qu'il n'enlève à son office ce qu'il accorde à l'étude » (II Cel. i85). Le Chapitre VII de la Règle de 1223 exprime clairement que les Ministres n'étaient pas nécessairement prêtres. De simples Frères pouvaient être Supérieurs, car « Dieu ne fait acception de personne, disait saint François, et le Saint-Esprit, Ministre général de l'Ordre, se repose également sur le pauvre et sur le simple » (II Cel. igS).

A quelles conditions saint François permit les études scientifiques. — Cependant, tout en refusant de se faire le promoteur de la science dans son Ordre, saint François n'a pas voulu l'en bannir. Cédant aux nombreuses sollicitations des clercs, il a même consenti à ce qu'elle y fut cultivée, mais à certaines conditions précises, destinées à Timmu- , niser contre les dangers trop réels qu'il redoutait.

Il avait posé en principe que chacun de ses disciples devait rester dans son état et sa profession (Reg. prima, C. VII). Interdite aux laïcs (II Cel. igb), l'étude fut donc permise de droit à ceux dont elle était déjà la profession, mais, conformément aux directions de l'Eglise

alors en vigueur, l'étude de la science sacrée exclusivement, les autres recherches se conciliant difficilement avec la vocation du Frère Mineur. C'est ce qui ressort indirectement des louanges que François donnait à la simplicité. Toute simplicité n'était pas prisée par lui, mais seulement celle qui se contente de Dieu et dédaigne tout le reste... « La vraie simplicité, disait-il, est celle qui, jugeant que les gloires grecques ne sont pas les meilleures 20^ préfère Faction à l'étude ou à l'enseignement, plus eligit facere quam discere vel docere. Dans, l'interprétation des lettres divines, laissant à ceux qui vont à leur perte, la recherche, l'élégance et le clinquant des mots, elle demande, elle, non l'écorce mais la moelle ; elle veut non l'écaillé mais la perle ; elle aspire, non pas à posséder beaucoup de choses, mais à posséder beaucoup le bien suprême et stable : Non multa sed multum, summum et stabile bonum )) (II Cel. 189).

Cet éloge de la « sainte et pure simplicité, ta sœur, ô sagesse, ô reine ! » (ibid.) insinue dans quel esprit, de quelle façon, pour quel but le fils de saint François devait se donner à l'étude. C'était un esprit de profonde hamiUté- Le séraphique Père mettait un soin tout particulier à détourner ses enfants de la curiosité vaniteuse. Il enseignait à rechercher dans les livres le témoignage de Dieu, et non la valeur vénale ; la piété,non la beauté (Il Cel. 62). Il disait encore que la manière la plus fructueuse de lire et d'apprendre n'était pas de parcourir mille traités, mais de lire peu, de méditer beaucoup, de ruminer avec dévotion ce qui a été une fois saisi par l'esprit. Il estimait vrai philosophe celui qui ne met rien au dessus du désir de la vie éternelle. « Celui qui étudie l'Ecriture avec humilité et sans présomption, ajoutait-il, parvient facilement de la

20 Par gloires grecques, glorias grecas, il faut, sans doute, entendre ici la connaissance des lettres et des sciences profanes.

connaissance de lui-même à la connaissance de Dieu » (II Cel. 102).

. Acquise dans la méditation et la contemplation, la science que goûte saint François se perfectionne dans l'action et doit tendre à l'action (Opuscula S. P. F., Admonitio VII). Conformément à son axiome déjà cité : « On ne sait réellement que ce que l'on expérimente soi-même : Tantum scit homo de scientia quantum operatur » (Leg. antiq^ 74J, le vrai Frère Mineur ne doit pas, selon lui, se livrer à l'étude en vue principalement de la prédication, pour puiser dans les Livres saints des thèmes de spéculations théoriques, de beaux sujets de 'discours, de puissants arguments, en un mot, pour apprendre seulement à parler, mais en vue de sa propre sanctification, c'est à dire, pour apprendre à agir, à mieux aimer, à mieux vivre. Alors ses paroles n'en seront que plus éloquentes ; elles jailliront de ses entrailles, de sa propre expérience, de sa vie tout entière. La loyauté et l'activité, qui figurent parmi lestraits les plus caractéristiques de la spiritualité de saint François, lui dictent cette attitude à l'égard de la science. On lui demandait un jour si les lettrés déjà reçus dans l'Ordre pouvaient continuer à étudier la Sainte Ecriture,, c'est-à-dire suivant le langage du temps, la théologie : « Oui, répondit-il, je le veux bien, pourvu cependant qu'à l'exemple du Sauveur, qui a prié plus qu'il n'a lu, ils ne négligent pas l'oraison, n'étudient pas seulement pour savoir comment ils doivent parler, mais pour mettre en pratique ce qu'ils apprennent, et pour ne le proposer aux autres qu'après Tavoir pratiqué eux-mêmes » {Leg. maj\ XI, 1) 21.

21 Sa lettre à saint Antoine de Padoue pour l'autoriser à enseigner la théologie aux Frères, à supposer qu'elle soit authentique, est conçue dans le même esprit que la réponse ci-dessus rapportée par saint Bonaventure, et sous la réserve expresse que le travail de l'esprit, pas plua que celui des mains « n'éteigne l'esprit de sainte oraison » (Opuscules de S. Fr., trad. Ubald d'Alençon, p. 30 et 223).

Cette réponse résume ses idées et nous pouvons conclure que saint François considérant que la science n'était pas nécessaire à la réalisation de son idéal, et frappé des dangers qu'elle pouvait lui faire courir, n'a pas voulu la promouvoir dans son Ordre, ni en faille un de ses moyens d'action essentiels. Il consentit cependant à permettre seulement aux lettrés l'étude de la science sacrée, à l'exclusion des sciences profanes, et à la condition qu'elle soit d'abord un moyen de sanctification 23.

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