LES FRÈRES MINEURS TROP NOMBREUX
cardinal Hugolin, François maintient son idéal, son plan de vie et d'action, tels qu'il les avait conçus dès la première heure, sous le regard et à la voix du Christ crucifié.
Au cours des discussions fréquentes qu'il eut à soutenir pour les défendre, sa simplicité se montra souvent plus sage, plus réaliste que le zèle si légitime et si noble des clercs, et que la prudence même du cardinal Hugolin. Saint François ne pouvait guère contester la possibilité théorique d'unir les deux programmes, le sien et celui des lettrés ; mais sa fine intelligence, sa connaissance profondé du cœur humain lui révélaient combien la réalisation de cet alliage désirable était difficile et serait rare. Difficile aussi et presque chimérique était la réalisation intégrale de ses vues personnelles par une foule de disciples. Il le comprenait mieux que personne et l'avait prévu depuis longtemps. Placé dans l'alternative de diminuer l'élévation de son idéal pour le rendre accessible au grand nombre, ou de réduire le nombre de disciples, pour n'avoir qu'une élite capable de se hausser jusqu'à son idéal, il n'hésite pas, il préfère, sans d'ailleurs y réussir, sacrifier le nombre. « Soucieux de protéger sa chère pauvreté, l'homme de Dieu craignait la multitude qui aurait donné à l'Ordre, sinon la réalité, au moins l'apparence de la richesse. C'est pourquoi on l'entendait s'écrier .: Oh ! s'il pouvait se faire que le monde, n'apercevant plus que très rarement les Frères Mineurs, en vienne à s'étonner de leur petit nombre ! » (II Cel. 70).
Ce souhait, il s'était vainement efforcé de l'accomplir en usant d'une rigueur extrême de discipline dans la formation de ses premières recrues, puis en essayant, par l'institution du Tiers-Ordre, de dériver le courant qui entraînait tant d'hommes vers le premier Ordre ^3^ enfin
23 Cf. Le Monnier, Histoire de S. Fr. d'A,,. Paris, 1890, t. II, p. 2 s.
par la Règle de i223 qui, plus brève, plus sévère, plus impérative que celle de 1221 peut être considérée comme une barrière qu'il tenta de dresser au seuil de son Ordre.
La première Règle (1221). — En présence du nombre chaque jour grandissant des Frères Mineurs, et des ten-^ dances nouvelles qui surgissaient, saint François avait eu. la sagesse rare de se reconnaître impuissant à organiser, à gouverner et à discipliner seul sa famille religieuse. Il se comparait à la petite poule noire qui n'arrivé pas à nourrir et à protéger ses poussins. Il s'appuyait donc sur la. prudence du cardinal Hugolin, l'ami qui le vénérait comme un saint. Plus tard, accablé par les infirmités, qu'il avait rapportées d'Orient et par les tristesses que lui causait la divergence de vues entre lui et les clercs, il alla, plus loin ; il résolut de se décharger complètement, Dès- 1221, Pierre de Gatane l'avait remplacé comme Ministre Général. A la mort de celui-ci et vraisemblablement après, avoir consulté le cardinal Hugolin, François lui donna pour successeur Frère Elie. Malgré cette abdication, le. saint fondateur continua d'être regardé comme le véritable chef de l'Ordre 24. G'est à ce titre de fondateur et de supérieur qu'il entreprit une nouvelle rédaction de la Règle..
La Règle primitive, approuvée viva voce par Innocent III, avait été mise à l'épreuve du temps. A chaque assemblée capitulaire, l'expérience y faisait apporter les,
24 Prelationis officium resignavit (Il Cel. 143), Non solunt generalu officio resignavit (ibid., 151), gênerait cedens officia (Legenda Maj., VI,. 4). Il n'en est pas moins vrai que dans la Règle de 1223, comme dans; celle de 122 1, Frère François promet obéissance au Pape, et les autres^ Frères au Frère François. Dans son Testament, il parle toujours ea véritable supérieur de l'Ordre. — Pierre de Catane et Frère Elie qui gouvernèrent du vivant de saint François portèrent le titre de Ministre- Général. Ils ne sont désignés comme Vicaires généraux que depuis Thomas^ de Celano qui, dans sa Vita Secunda (1246-7), fit prévaloir cette dernière dénomination (cf. F. M. Delorme, La Legenda antiqua de Pérouse, dans Archiv. fr. hist., t. V, 1922, p. 322).