Le Testament de saint François
Aux yeux des observateurs du dehors, l'Ordre de saint François n'avait ni dégénéré ni démérité. Mais dans l'esprit du Fondateur une comparaison s'établissait entre l'Ordre florissant et déjà si puissant qu'il avait sous les yeux, et Fhéroïque Fraternité des origines. Il ne reconnaissait
38 Thomas de Celano est particulièrement instructif à cet égard. 11 nous montre saint François i° ayant abandonné à d'autres mains le gouvernement de son Ordre : interrogatus a quodant fratre setnel, cur fratres omnes sic a sua custodia rejectos alienis eos tradiderat manibtis, quasi ad eum nullatenus pertinerent ; 2° pour d'autres motifs que ses infirmités : Fratres diligo sicut -possum; sed si mea sequerentur vestigia, illos utique plus amarem, nec me illis redderem alienum ; 30 soUi- ■cité cependant de déposer les Ministres qui ne suivraient pas ses idées : Numquid et Provinciales ipsos Ministros qui tanidiu libertate usi sunt non mtitabis? (II Cel. 188).
plus ses enfants dans ces Frères Mineurs dont quelquesuns paraissaient rougir de leur simplicité (Eccleston p. 22), qui pouvant avoir maintenant, grâce aux privilèges cités plus haut, leurs églises particulières comme les anciens^ moines, ne se mêlaient plus autant à la foule des fidèles dans les églises paroissiales, et qui enfin, au lieu de donner leurs soins aux lépreux ou d'aider les travailleurs à la ferme et aux champs, se détournant peu à peu de l'humble labeur des mains, se portaient avec empressement vers les études (II Gel. igô).
Il eut comme le pressentiment que son Ordre pourrait un jour renier sa vocation providentielle. Cette prévision assombrit ses dernières années, mais elle ne désarma pas son courage. Afin d'apaiser sa conscience, il désirait personnellement revenir aux œuvres du début. Mais la mort approchait. Alors il rassembla toutes les forces de son cœur et toutes les clartés de son intelligence pour exprimer une dernière fois ses intentions dans un Testament qui devait compléter sa Règle et avoir comme elle force de loi.
Le Testament est Teffusion ardente de la reconnaissance de saint François pour les bienfaits dont le Seigneur l'avait comblé, l'affirmation précise, solennelle de ses volontés et la suprême déclaration de sa fidélité à l'Eglise, en même temps qu'une protestation contre les transformations dont il était le témoin. « Mon Testament, dit le Saint, n'est pas une Règle nouvelle, mais un souvenir et une exhortation à l'observance de la Règle. » Il y rappelle en effet les phases de sa conversion, l'arrivée des premiers disciples, leur commune pensée : vivre selon la forme du saint Evangile, leur dépouillement total et leur genre de vie simple et soumise à tous. Il renouvelle l'obligation du. travail et de la pauvreté en toutes choses, les mesures à prendre contre ceux qui manqueraient à la foi catholique;; enfin il formule nettement la double interdiction de solli-
ORIGINE DES VICISSITUDES DE L ORDRE lOQ
citer des privilèges et d'ajouter des gloses au texte si simple et si clair de la Règle. Ce texte, saint François veut le conserver intact, pour que l'esprit dont il n'est que l'enveloppe reste lui-même intact et pur dans l'âme de ses enfants.
Autant qu'il a été en son pouvoir, François a maintenu jusqu'à son dernier souffle l'idéal dont il avait tiré son plan de vie et d'action. lia accepté sous les données de l'expérience, avec le conseil d'hommes prudents et sages, les changements indispensables à l'organisation de son Ordre, à la solidité de son orthodoxie et à sa vitalité future. Il a toujours refusé, avec une opiniâtreté qu'il est permis de trouver excessive, de faire accueil aux tendances, même très louables qui, en orientant son institut vers des horizons plus larges, menaçaient d'en modifier la nature et la mission. Même lorsque des éléments nouveaux s'y furent incorporés, même lorsque des hommes de talent et de science furent entrés dans sa Fraternité et que fatalement, de par la loi qui régit tout organisme vivant, devait s'opérer une métamorphose, il resta fidèle à sa pensée première et ne voulut changer ni son but ni sa méthode. C'est pour cette raison qu'il repoussa la fusion que lui avait proposée saint. Dominique (II Cel. i5o).
En somme le conflit qui s'était élevé entre saint François et les plus distingués de ses fils, mais non les moins zélés pour la gloire de leur Ordre et le bien de l'Eglise, était non seulement l'éternel conflit de l'idéal et du réel ou du possible dans l'observance de la pauvreté, mais encore et surtout le conflit entre deux manières de concevoir l'activité apostolique des Mineurs, entre deux conceptions qui pouvaient être également belles, également nécessaires^ également fécondes pour la régénération de l'Eglise,
I lO CHAPITRE III
Aux yeux des clercs, l'activité extérieure devait, dans une certaine mesure, conditionner le genre de vie et la pratique des vertus de pauvreté, d'humilité et de simplicité. Pour saint François, au contraire, le genre de vie et la pratique de ces vertus devaient conditionner les formes de l'apostolat.
Toutes les vicissitudes futures de la famille franciscaine naîtront de cette dualité d'idéal.
Parmi les fils du Poverello, les uns s'attacheront uniquement, irréductiblement à sa pensée sans y rien ajouter ni en rien retrancher; les autres, désireux de développer le grain de sénevé qu'il avait planté, s'efforceront d'étendre leur activité sur tous les terrains, au risque de dépasser et de méconnaître les intentions formelles de leur Père.