PRIVILÈGES PONTIFICAUX II
Nouveaux privilèges. — Le cardinal Hugolin devenu Pape sous le nom de Grégoire IX (19 mars 1227-22 août 1241) ne se borna pas à confirmer les privilèges déjà accordés par Honorius III, il en concéda de nouveaux. Ce sont d'abord (i3 mai 1227) les pouvoirs accordés aux Ministres d'absoudre ceux de leurs sujets qui pourraient être sous le coup d'une excommunication 2. En un temps de lutte entre l'Eglise et l'Empire, où il était si facile d'encourir cette peine, c'était là une concession importante et qui dispensait les Frères de se rendre devant le tribunal de l'évêque. De plus, par les lettres Cum non deceat du 26 juillet 1227 ^, le Souverain Pontife défendit de les contraindre à comparaître devant quelque juge que ce fût, à moins d'un mandat spécial du Siège Apostolique. Le même jour, Grégoire IX les autorisait à avoir près de leur oratoire un cimetière particulier, où seuls ils seraient admis à dormir leur dernier sommeil. 4
En raison des services qu'ils rendaient à l'Eglise au diocèse de Vicence, le Saint-Siège prend sous sa protection (20 octobre 1227) les Mineurs de Bassano, leur couvent et leur église''. Un privilège analogue est accordé l'année suivante au couvent de Santa Croce à Florence 6.
La basilique d'Assise reçoit plus encore. Non seulement le Pape la prend sous sa protection, mais il la fait entrer dans le domaine de Saint-Pierre, l'exempte de toute juridiction épiscopale et la décore du titre de Çaput et mater Ordinis 7.
Le Souverain Pontife félicite en outre ceux qui offrent
2 Bull, fr., t. I, p. 28.
3 Bull, fr., t. I, p. 31.
^ Bulle Ita vohis, ibid.
^ Licet Sacrosancta, op. cit. p. 34s.
^ Sacrosancta romana, 14 sept. 1328, op. cit., p. 45. ^ Recolentes, 22 octobre 1228, Is qui Ecclesiam, 22 avril 1230, op. cit., p. 46, 60 s.
aux Mineurs des églises et des habitations 8. Il encourage tous ceux qui contribuent à la fondation de leurs couvents^ et invite les prélats de l'Eglise à recevoir comme prédicateurs les religieux chargés de cet office par leurs Provinciaux 9.
Comme on le voit, toutes ces lettres apostoliques ont pour but, soit d'accroître le ministère apostolique des Franciscains, soit de leur conférer une large autonomie.
Mais, bientôt devant ce mouvement, deux obstacles de. nature très différente se dressèrent. Ce fut d'un côté la méfiance du clergé séculier, et de l'autre le souvenir des. intentions du fondateur si fortement marquées dans son. Testament.
Le Chapitre général de i23o. — Les Frères ne pouvaient, d'une part, écarter ces obstacles et développer librement leur activité sans recourir à l'appui de la Cour romaine. Et^ d'autre part, ils se ressouvenaient trop vivement encore des volontés de saint François, pour qu'ils tentassent de le faire sans quelque hésitation. Ils résolurent donc d'élucider leurs doutes au Chapitre général réuni à l'occasion de la translation du corps du séraphique Père lo.
s Par exemple à Pise (19 février 1229) et à Rome (23 juillet 1229),. op. cit., p. 48, 50,
^ Si Ordinis, 1^^ février 1230, op. cit., p. 58.
1° EccLESTON, p. 81 s. — Nous possédons plusieurs relations des événements qui se déroulèrent aux Chapitres généraux de 1230, 1232 et 1239. Ce sont celles de Thomas d'Eccleston (79-84), de la Chroniquedes XXIV Généraux (p. 212-215, 228-232), de Nicolas Glassberger (An. fr. t. II, p. 49-52, 55, 59-61) et du Spéculum vilae publié en 1509 (reproduit dans E, Lempp, Frère Elie de Cortone, p. 163-169). Aucune de ces, narrations n'est exempte d'anachronismes, de confusions et decontradictions. La plus incohérente est celle du Spéculum vitae, sur laquelle E. Lempp s'est imprudemment appuyé, malgré l'exégèse savante qu'il en a faite (loc. cit., p. 24-33), pour bâtir son récit tendancieux (ibid., p. 88, 96-100). La version la moins contestable est cellede Thomas d'Eccleston, qui fut à même d'être bien renseigné par l'ua des principaux acteurs de ces événements, Aymon de Faversham.
DOUTES SUR l'observance DE LA RÈGLE II5
Autour du Ministre général Jean Parenti, des hommes éminents étaient rassemblés, tels saint Antoine de Padoue, Provincial de Lombardie, Agnello de Pise, Provincial d'Angleterre, Jean de Plan Carpin, Provincial d'Allemagne, Aymon de Faversham, Custode de Paris ' ' . Après de vives protestations contre la manière dont Frère Elie avait procédé aux cérémonies de la translation '2, on aborda la grave question de l'observance de la Règle. Jean Parenti affirma qu'elle était claire, qu'elle pouvait et devait être observée par tous, à la lettre »3,
Religieux fervent, très attaché à l'esprit de saint François, on en a la preuve dans le statut par lequel, renouvelant une décision de la Régula prima, il interdit aux Frères de prendre les noms de Maître ou Seigneur h, il se montra néanmoins favorable au mouvement scientifique. C'est lui qui donna à la Province d'Allemagne son premier lecteur »5, Il ne fut pas non plus, sans doute, étranger à la concession des derniers privilèges signalés plus haut, et qui furent presque tous accordés à la demande des Frères. Jean Parenti était donc du nombre de ces religieux qui n'estimaient pas que les nouvelles directions imprimées à l'Ordre fussent en contradiction avec la Règle et condamnables. Mais à côté de la Règle il y avait le Testament du fondateur qui prohibait formellement toute demande de privilèges. Il y avait aussi de nombreuses difficultés auxquelles on se heurtait à chaque instant. C'est ainsi que dans
1^ Que saint Antoine de Padoue ait rempli les fonctions de Ministre provincial, le fait est attesté par ses premiers biographes. Cf. L. de Kerval, 5. Ant. de Pad. vitae duae, Paris, 1904, p. 217. — Eccleston, p. 4; GlANO, p. 49.
^- Voir plus haut, p. 23 s.
^3 Cf. la Chron. XXIV Gen., p. 213, qui s'appuie sur un témoignage aujourd'hui perdu de saint Bonaventure.
^•^ Bernard de Besse, Chronicon XÎV vel XT Gen. Min. O. F. M., dans .4.11. fr. t. III, p. 695.
13 GlANO, p. 47.
Il6 CHAPITRE IV
les villes les bienfaiteurs ne voulaient souvent donner l'aumône qu'en argent. Saint François au contraire avait prescrit de ne recevoir les aumônes pécuniaires qu' « à l'aide d'amis spirituels » et en deux cas seulement : pour les nécessités des malades et pour procurer le vêtement aux Frères {Reg. secunda^ C. IV). Afin de tourner la difficulté l'usage s'était introduit de désigner aux bienfaiteurs un homme de confiance, dépositaire de leurs offrandes et chargé de pourvoir en leur nom aux nécessités des Frères »6. Cet homme de confiance, se demandait-on, ne pouvait-il pas être considéré comme personne interposée, et donc en contradiction avec la Règle?... Les immeubles occupés par les religieux étaient toujours regardés comme la propriété des donateurs, mais les meubles et surtout les livres, à qui appartenaient-ils ? Des religieux, désireux d'une prati^ que moins rigoureuse de la pauvreté, disaient que c'était la propriété commune de l'Ordre. La Règle semblait encore faire une obligation de tous les conseils évangéliques. Fréquemment les Frères se trouvaient exposés à en violer quelques-uns. En i225, deux Mineurs appelés à témoigner devant le tribunal de l'évêque de Penna, refusèrent de prêter serment pour ne pas enfreindre cette parole de l'Evangile : Ego autem dico vobis non Jurare omnino (Matth. V, 34), et leur témoignage fut considéré comme nul 17. Beaucoup d'autres doutes s'élevaient encore, notamment au sujet de la confession, de l'examen des prédicateurs, de la réception des novices, de l'élection du Général, de la permission d'entrer dans les monastères de moniales. L'application de la Règle devenait ainsi la source de nombreux scrupules, et l'observer à la lettre n'était pas aussi facile que l'affirmait le Ministre général. Sa haute autorité ne suffit ni à dissiper les craintes des uns ni à
16 ECCLESTON, p. 46.
17 Nufer nohis, i^r mars 1225 (Bull, fr., t. I, p, 21).