ORGANISATION DES ÉTUDES I
Grégoire IX, renouvelant les canons d'anciens Conciles, interdit-il la prédication aux laïcs, quel que fût leur Ordre (i235). Comme d'un autre côté le prêtre était souvent inférieur à sa tâche, le pape avait conscience du péril que faisait courir à l'Eglise la décadence des études ecclésiastiques. Il entreprit donc de les relever. Les Dominicains, par la nature même de leur institution, dès le premier moment de leur naissance, étaient aptes à contribuer à cette œuvre de salut public. Il n'en était pas encore ainsi des Franciscains. Cependant les hommes instruits n'étaient pas rares sous l'habit de la pauvreté. C'est pourquoi les voix amies de Jacques de Vitry ^4, de Robert Grossetête, chancelier de l'Université d'Oxford 35^ de Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris 36^ d'Eudes de Châteauroux, chancelier de l'Université de Paris 3?^ encourageaient les fils de saint François à suivre les fils de saint Dominique.il ne fut pas loisible aux Mineurs de se soustraire à cet entraînement. Dans leurs rangs mêmes, Césaire de Spire et Jean de Plan Carpin en Allemagne, Grégoire de Naples et Aymon de Faversham à Paris, saint Antoine de Padoue en Lombardie et en France, prouvaient surabondamment par leurs œuvres la fécondité de l'alliance entre l'idéal franciscain et la culture scientifique. Bientôt entre Dominicains et Franciscains, sur le terrain de la science, une émulation ardente va s'établir 38. Dès i23i, les Mineurs possèdent trois centres d'études : Bologne, Paris et Oxford.
2^ Cf. PiTRA, Analecta novissima. Spicilegii Solesmensis altéra continuatio, t. II Tusculana (1888), p. 403, cité dans Etudes fr., t. XXIX (1913). P- 181, n. 3.
35 ECCLESTON, p. II4.
30 Cf. France fr., t. VI- (1922), p. 426-429.
3^ Cf. Etudes fr., loc. cit., p. 184.
38 Après une discussion avec un Dominicain, Hugues de Digne disait triomphalement : (( Isti boni . homines (Fratres Praedicatores) semper de scientia gloriantur. Dicunt etiam quod transierunt per homines ydiotas quando transeunt par loca Fratrum Minorum in quihus eis caritative et sedule ministratur. Sed per Dei gratiam, modo non poterunt dicere quod per homines ydiotas transierunt». (Salimbene, p. 253.)
L'Ecole de Bologne. — Bologne, ville universitaire par excellence, comptait environ dix mille étudiants es Arts libéraux et en Droit romain, quand les Frères Mineurs y apparurent avec Bernard de Quintavalle, vers 1211. En i2i3, un professeur de TUniversité, Nicolas de Pepoli, leur procura une habitation, qui promptement devint trop petite. Un autre professeur, Accurse le Grand, le juriste le plus célèbre de son époque, leur donna alors , une vilkj qu'il possédait dans le voisinage de la cité. Le Provincial, Pierre ou Jean de Stachia, juriste également, s'empressa d'accepter. Ce devait être pendant le séjour de François en Orient. A son retour (été de 1220), il passa par Bologne. Apprenant que ses fils y possédaient une maison, il ne put retenir son mécontentement et leur ordonna aussitôt d'en sortir tous sans exception. Thomas de Gelano y était malade ; il en a gardé le souvenir et nous raconte que le Saint ne permit de rentrer dans cette maison que lorsque le cardinal Hugolin eut déclaré pubHquement qu'elle était sa propriété Sg.
François revint à Bologne deux ans après (1222)4°. Son passage produisit une si grande impression sur la
3» II Cel. 58. Le même fait nous est raconté par Angelo Clareno dans son Historia septem tribulationum avec des détails d'une authenticité douteuse (Cf. Dôllinger, Beitràge zur Sektengeschichte des Mittelalters, t. II, p. 445-447) : le Ministre provincial est irrévocablement maudit par saint François, cependant la cause de cette malédiction est surtout, comme dans Celano, la violation de la pauvreté. Les Actus (Cap. 61, § 2, p. 183s) donnent un autre récit non moins invraisemblable où saint François s'émeut et lance la terrible malédiction, non parce que la pauvreté a été méconnue, mais parce que le Provincial avait ouvert une Ecole sans permission, ce qui fournit au fondateur l'occasion de rappeler que les Frères doivent se livrer plus à l'oraison qu'à l'étude. Pourquoi Thomas de Celano nous l'aurait-il caché ? Ce n'est pas là une théorie qui lui soit étrangère, pas plus qu'à saint Bonaventure.
4° Témoignage de Thomas de Spalato, Historia pontificutn Salotli- .tanorum et Spalatensium, dans Mon. Germ. Jiist. SS. t. XXIX, p. 580, reproduit dans Biblioteca, t. I, p. 98, et dans Lemmens, Testimonia minora p. 9 s.
l'école de BOLOGNE I29
gent universitaire, que des étudiants en grand nombre sollicitèrent l'honneur d'être admis dans son Ordre. Ne serait-ce pas à cette occasion qu'on pria le Saint Fondateur de vouloir bien permettre au Frère Antoine d'enseigner à ses Frères la théologie? On peut le présumer sans trop de témérité. On se ^souvient des conditions auxquelles François accorda la permission demandée. Saint Antoine de Padoue peut ainsi être considéré comme le premier Lecteur, c'est-à-dire comme le premier professeur de Science Sacrée chez les Franciscains. Mais ceci n'est vrai qu'au sens large du mot. Les leçons qu'il donna au couvent de Bologne, puis dans ceux de Toulouse et de Montpellier, à l'occasion du séjour qu'il fit dans ces deux villes universitaires, ne constituaient pas un enseignement théologique régulier. C'était du moins le premier pas vers une organisation des études qui ne dut pas attendre longtemps pour se réaliser à Bologne.
Il fallait bien donner à la jeunesse studieuse qui peuplait le couvent une nourriture qui pût lui convenir, un enseignement théologique solide. Celui qu'avait inauguré saint Antoine fut certainement continué, bien qu'on ne connaisse pas le nom de ses continuateurs irnmédiats. Il le fut, et avec succès, car en 1286, Grégoire IX intéressa la charité des fidèles à la construction d'un monastère plus spacieux, capable d'abriter une Ecole de théologie où devaient se former des Lecteurs pour les principaux couvents de la Province. Avec celui de Bologne, ces couvents devinrent des centres d'études dont les cours n'étaient point réservés aux seuls Frères Mineurs. La réputation scientifique de leurs Maîtres était telle que le Pape Innocent IV accorda aux clercs séculiers qui se pressaient autour de leurs chaires, un privilège dont jouissaient déjà les étudiants de l'Université de Paris, le droit de percevoir les revenus de leurs prébendes et bénéfices ecclésias-
tiques pendant les cinq dernières années que dureraient leurs études (26 mars 1 249) 41 .
L'Université de Bologne ne donnait pas l'enseignement théologique; par suite l'école des Mineurs ne lui était pas agrégée et ne possédait pas le droit de conférer les grades. Les Frères Mineurs, en Italie, et il en était de même des Frères Prêcheurs, furent obligés, pour conserver au dehors comme au dedans le bon renom de leurs études,, d'envoyer à une faculté de théologie les religieux qu'ils destinaient à l'enseignement. Ceux-ci venaient pour l'ordinaire à Paris 42.
L'École de Paris, — Moins de dix ans après leur arrivée à Saint- Denis (1219), les Franciscains rivalisèrent d'influence au sein de l'Université de Paris avec les Dominicains. Les Dominicains s'étaient installés du premier coup en plein centre de la ville (1218). Saint- Denis au contraire était loin du quartier des écoles. Mais les Mineurs venaient souvent à Paris visiter les pauvres, les malades, les prisonniers. De plus la foire du Lendit se tenait chaque année à l'ombre de la vieille abbaye bénédictine. Les étudiants y faisaient alors leurs emplettes de parchemin et trouvaient ainsi l'occasion d'entrer en contact plus intime avec les enfants de saint François. La vie pauvre et édifiante, de ces derniers, l'éloquence de Grégoire de Naples Ministre provincial, exercèrent sur les Maîtres et les élèves une puissante attraction qui se traduisit (i225) par la prise d'habit de quatre Docteurs, dont le plus connu est Aymon de Faversham. Aymon qui jouera jusqu'à sa mort (1244) un si grand rôle rejoignit peu après, avec Simon, de Sandwyz, les Frères qui avaient essaimé en Angleterre. Les deux autres Docteurs restèrent vraisemblablement à.
^1 Bull, fr., t. I, p. 529.
■*2 HiLARIN DE LUCERNE, Op. cU., p. l68.
l'école de paris 131
Saint-Denis. Peut-être y donnèrent-ils quelques leçons aux religieux. En tout .cas, il n'y eut de véritable Ecole de théologie régulièrement constituée et incorporée à l'Université, et par conséquent publique, qu'en i23i, lorsque l'un des Maîtres régents les plus fameux, Alexandre de Halès, revêtit l'habit franciscain. A cette époque, les Mineurs venaient, puissamment protégés par Guillaume d'Auvergne et par Grégoire IX, de s'installer sur les terres de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, tout proche du quartier universitaire 43. Alexandre de Halès organisa cette école que sa célébrité personnelle plaça au premier plan de l'Université et qui fit du couvent des Cordeliers de Paris le centre intellectuel le plus important de l'Ordre entier. Jean de la Rochelle, disciple d'Alexandre, lui succéda. Eudes Rigaud, plus tard archevêque de Rouen, Guillaume de Melton, et enfin saint Bonaventure sont, dans la première moitié du XI IP siècle les illustrations de la chaire dont les Franciscains étaient titulaires à l'Université de Paris 44. Chaque Province de l'Ordre pouvait envoyer gratuitement au studium de Paris deux étudiants
^3 HiLARIN DE LUCERNE, Op. Cit., p. I7I S.
** La preuve que les Frères Mineurs n'occupaient pas deux chaires à l'Université de Paris, comme le P. Hilarin avait cru pouvoir l'affirmer (op. cit., p. 222-239), se trouve dans le manifeste publié le 4 février 1254 par les Maîtres de l'Aima mater (Chartularium, t. I, n° 230, P- 253 s.). Ils y font l'histoire de leurs querelles avec les Réguliers, se plaignent amèrement des Dominicains qui ont, disent-ils, usurpé deux chaires. Ils disent ensuite comment, pour empêcher que les autres religieux imitent leur exemple, ils ont statué que chaque Ordre devait se contenter d'une seule chaire et d'un seul Régent. C'est, en effet, le décret qu'ils portèrent en février 1252 (iSid. n° 200, p. 226). Les Prêcheurs étaient donc ainsi les seuls à avoir deux chaires avant 1252. A plus forte raison, étaient-ils encore les seuls après cette date. Lorsque Jean de Parme, entre septembre 1253 et février 1254, obtint une réconciliation momentanée des Franciscains et de l'Université, ce ne fut donc pas en sacrifiant une chaire sur deux, mais en révoquant l'appel que ses religieux, de concert avec les Prêcheurs, avaient adressé à Rome. Le P. Hilarin a rétabli ce point d'histoire dans la version italienne de son ouvrage : Storia degli stiidi scientifici neW Ordine fran-
en ayant soin seulement de les pourvoir des livres nécessaires. Ces jeunes religieux devaient avoir les qualités physiques, intellectuelles et morales telles qu'il fût possible de bien augurer de leurs succès. Avant de se rendre à Paris ils devaient avoir passé deux ou trois ans dans le studium particulier de leur Province ou dans celui d'une Province voisine. Il y avait aussi au Grand couvent, des Etudiants de faveur, studentes de gratta, dont l'entretien personnel était assuré par eux-mêmes ou par leur couvent 45.
L'Ecole d'Oxford. — La fondation de l'école des Frères Mineurs à Oxford paraît avoir précédé de deux années celle de Paris. Les Frères entrèrent dans la grande cité universitaire d'Angleterre en 1224. Tout de suite, comme à Bologne, comme à Paris, ils gagnèrent les sympathies des Maîtres et des étudiants, qui leur fournirent immédiatement une phalange de recrues également enthousiastes pour la pratique de la pauvreté et la culture de la science. Chaque jour, pieds-nus, même par temps de neige et de boue, ils se rendaient avec le plus joyeux entrain aux écoles de théologie fort éloignées de leur demeure. Mais le Chancelier de l'Université, le célèbre Robert Grossetête, dont la piété et le zèle égalaient la science, touché de leur ardeur pour l'étude, ouvrit ses cours publics dans le couvent que fit construire, vers 1229, Frère Agnello de Pise, Provincial d'Angleterre 46. Du
cescano, Siena, 1911, p. 224-240. Le P. Michel Bihl continua néanmoins de défendre l'opinion première du P. Hilarin. Cf. Etudes fr., t. XXV, p. 598-613; Archivum fr. hist., t. IV (1911), p. 797s; Etudes fr., t. XXVI, p. 586-591; Archivum,: t. V, p. 169-171; Etudes franc, t. XXVII, p. 80-93; Archivum, ibid., p. 407.
*5 Constit. Narbon. Rubr. VI, loc. cit. p. 456; Hilarin de Lucerne, op. cit. p. 242-247.
^6 EccLESToN, p. 33, 60. — L'école franciscaine d'Oxford a été l'objet d'une nouvelle et dernière étude du savant A. G. Little dans VArchiv. fr. hist., t. XIX (1926), p. 823-874.
l'école d'oxford 133
même coup, l'école des Mineurs devint le centre de la Faculté de théologie d'Oxford. Quand Grossetête fut nommé évêque de Lincoln (i235), trois Maîtres séculiers formés par lui continuèrent son enseignement pendant dix ans. La direction de ce Studhim général passa ensuite aux mains des Docteurs de l'Ordre, dont les deux plus célèbres sont Adam de Marsch (1245) et Thomas d'York (1253).
De ces trois grands foyers scientifiques, ou Stiidia gèneralia : Bologne, Paris et Oxford, le zèle de l'étude se répandit après 1240 dans toutes les Provinces franciscaines. Le collège du Grand couvent de Paris, comme celui d'Oxford, pouvait conférer les grades universitaires à ceux qui avaient suivi le cycle complet des études et affronté les épreuves réglementaires. Ils en repartaient avec le titre de Lecteurs^ qui les rendait capables d'enseigner dans les écoles de chaque province appelées Studia particularia. Les autres couvents étaient pourvus de Lecteurs par les Provinciaux qui se réservaient le droit de choisir les religieux les plus capables. Ce droit fut reconnu et confirmé par Alexandre IV 47. Les Studia particularia se multiplièrent rapidement. Il n'y avait, pour ainsi dire, aucun couvent de quelque importance qui n'en fût doté.
^^ Exultante Spiritu, 28 mars 1257, Bull, fr., t. II, p. 218; Hilarin de LucERNE, op. cit., p. 373 s. — Le développement des études amena aussi une réglementation des livres. Saint François avait consenti qu'il y en eût un petit nombre dans chaque couvent (II Cel. 62). Il n'avait pas autorisé les bibliothèques privées. Les nécessités du travail intellectuel obligèrent à permettre aux religieux qui étudiaient de conserver quelques volumes à leur usage personnel. Cependant, pour éviter toute apparence de propriété, il fut statué dans les Constitutions que les religieux ne devaient garder des livres qu'avec l'autorisation du Provincial qui pouvait les retirer et les distribue? à d'autres, et que lui-même avait besoin de l'autorisation du Ministre général pour en avoir quelques-uns à sa disposition. Lorsqu'un religieux mourait en dehors de sa Province, ses livres devaient retourner à celle-ci (Cf. Const. Narb.. Rubr. VI, loc. cit. p. 457).
En Italie, on peut citer notamment ceux de Milan, Verceil, Padoue, Florence, Pise, Sienne, Lucques, Gênes et Fano. En France, Provins, Tours,Toulouse, Montpellier, Lyon, Dijon. A Dijon, les clercs séculiers, en vertu d'un bref d'Innocent IV, avaient les mêmes avantages qu'à Bologne 48. En Angleterre, Albert de Pise, pendant son provincialat (1236-1239), créa deux autres écoles. Tune à Londres, l'autre à Gantorbéry. Guillaume de Nottingham qui après Aymon de Faversham gouverna cette Province pendant quatorze ans (1241-1254), ouvrit des Etudes à Hereford, Leicester, Bristol et Gambridge ; Cambridge possédait depuis 1209 une Université. Oxford demeura néanmoins le centre de formation intellectuelle de cette Province anglaise que Jean de Parme, Ministre général, aurait voulu voir, disait-il, au milieu du monde pour qu'elle pût servir d'exemple à toutes les autres, tant y étaient fervents l'amour des observances franciscaines et le zèle de la science 49. Non content d'instituer de nouvelles écoles, Guillaume de Nottingham répartit dans les Universités d'Oxford et de Cambridge des étudiants en nombre suffisant pour remplacer les Lecteurs qui viendraient à mourir ou qui seraient appelés à un autre emploi 5°. Il arriva ainsi à pourvoir presque tous les couvents d'excellents professeurs. Bien plus, les autres Provinces de l'Ordre, et même l'école de Paris, reçurent fréquemment d'Angleterre leurs Maîtres les meilleurs.
La Province d'Allemagne n'avait pas de ville universitaire. Ses deux premiers Lecteurs furent des Anglais, Simon et Barthélémy, qui avaient pris en France l'habit religieux, peut-être le même jour qu'Aymon de Faversham. Envoyés par Jean Parenti, le premier en 1228, le second
48 Inclinatis precibus, 22 juin 1246, Bull. fr. t. I, p. 416.
49 EccLESTON, p. 123.
50 EcCLESTON, p. 63.