FRÈRE ÉLIE MINISTRE GÉNÉRAL I
d'une façon scandaleuse les laïcs aux clercs qu'il ne pourrait dominer facilement. De sa propre autorité, il porte le nombre des Provinces à soixante-douze « créant ainsi toute une armée de fonctionnaires qui dépendent directement de lui » 75. En véritable autocrate, il nomme, destitue, déplace les Provinciaux suivant son bon plaisir. Il ne souffre même pas que l'on ose proposer quelqu'un à son choix 76. Il a conscience de sa dignité et de son prestige. On l'accuse de mener une vie luxueuse, d'avoir des domestiques nombreux à ses ordres et un cuisinier particulier pour ses repas qu'il prend à part comme les Abbés bénédictins. Les succès qu'il remporte exaltent ses instincts d'orgueil et de domination. Et puis pour achever ses travaux de la basilique et du Sacro Convento il lui faut de l'argent. Il exige des contributions incessantes. Le moyen d'obtenir ses faveurs est de lui envoyer de fortes sommes 77.
Il semble que l'idéal bénédictin exerça sur Frère Elie, pendant tout le temps de son généralat, un puissant attrait. On est induit à porter ce jugement quand on le voit préférer les laïcs aux clercs, s'entourer du faste imposant des Abbés de Cluny, imiter leurs glorieuses constructions et gouverner son Ordre à leur manière absolutiste.
Un tel état de chose ne pouvait durer. De tous côtés, on résolut d'y porter remède.
75E. Lempp, op. cit., p. 119.
76 ECCLESTON, p. 95, 98.
77 EccLESTON (p. 48 S., 82) et GiANO (p. 54-56) s'accordent pour reprocher à Elie sa tyrannie et ses exactions. On trouve les mêmes reproches dans les treize griefs que Salimbene accumule sur son compte et dont le principal est sa préférence pour les laïcs (Salimbene, p. 96-163). Ni Jourdain de Giano, que Frère Elie désigna en 122 1 pour la mission d'Allemagne (Giano, n. 19-21), ni Salimbene, qui fut reçu par lui dans l'Ordre, n'avaient, en dehors de ses excès, aucune raison de lui être hostiles.
6. — La chute de frère Elie AU Chapitre Général de Rome (1289).
Frère Elie triompha facilement des murmurateurs zélés pour l'observance de la Règle en les dispersant et en les châtiant durement 78. Il ne se doutait pas de l'opposition et des mécontentements qui grondaient dans les Provinces ultramontaines contre son absolutisme et son arbitraire.
Une première réunion des religieux les plus graves eut lieu probablement à Paris, car Jourdain de Giano rapporte qu'Alexandre de H aies et Jean de la Rochelle y furent présents. On y discuta les mesures à prendre pour le bien •de l'Ordre. Cette consultation n'eut aucune suite. Mais Frère Elie porta l'exaspération à son comble en instituant les Visiteurs qui, chargés d'instructions sévères répandaient la terreur dans toutes les Provinces 79. Une résistance générale s'organisa aussitôt en Angleterre, en France ■et en Allemagne. Les Frères de Saxe en appelèrent à Elie lui-même, mais sans résultat. Aymon de Faversham persuada aux Provinciaux d'en appeler directement au Pape. Il partit lui-même pour Rome avec Nicolas le Roux, représentant de la Province de France ; Jourdain de Giano représentait celle d'Allemagne. La plupart des autres Provinces firent cause commune avec les appelants
^8 Césaire de Spire, son ami et son disciple, emprisonné, mourut acca- "blé de mauvais traitements. Bernard de Quintavalle, lui-même, entouré de la vénération de tous, quitta Assise, et n'osa pas reparaître avant la déposition du terrible Général. (Cf. E. Lempp, op. cit. 111-114, qui s'appuie sur le témoignage de VHistoria septem tribulationum d'Ange Clareno. Ce témoignage porte sur des faits particuliers en harmonie avec les indications générales fournies par Eccleston, J, de Giano et Salimbene au sujet du caractère de Frère Elie).
79 Eccleston, p. 47-49; Giano, p. 55. — Ce n'est pas Frère Elie qui eut l'idée de se faire suppléer dans la visite des provinces par des Visiteurs. Les premiers furent envoyés par Jean Parenti en 1229 et 1230. Ils insistèrent particulièrement sur l'observance de la pauvreté (Eccles- -TON, p. 45-47; Giano, p. 49).