‹ Histoire de la fondationChapitre 79 sur 238 · AYMON DE FAVERSHAM MINISTRE GÉNÉRAL 15I · texte numérisé non relu

AYMON DE FAVERSHAM MINISTRE GÉNÉRAL 15I

Frère Elie le tenait en si haute estime qu'il le . désigna pour faire partie d'une mission composée de deux Frères Prêcheurs et de deux Frères Mineurs, envoyés en Orient par Grégoire IX (i233) pour travailler à l'union des Eglises grecque et latine. Plus d'une idée commune avait dû associer ces deux hommes : Elie et Aymon. L'un et l'autre ambitionnaient des recrues nombreuses, multipliaient les prédicateurs, encourageaient les études scientifiques et les missions chez les infidèles. Aymon devint néanmoins l'âme de la résistance contre Elie quand il vit à quels excès de pouvoir le conduisaient sa conception clunisienne du gouvernement et son ambition personnelle. Plus que tout autre il contribua à sa chute au Chapitre général de 1289. Maître du pouvoir, il dessina contre les tendances de Frère Elie un brusque revirement, en prenant chez les Dominicains le modèle de l'organisation qu'il voulait à son tour instaurer dans l'Ordre des Mineurs. Au témoignage d'Eccleston, Aymon de Faversham aimait mieux que les Frères aient de vastes enclos et qu'ils les cultivent pour se nourrir, plutôt que de recourir à la mendicité 9' . Cette conception,qui n'empêche pas le chroniqueur anglais de lui décerner le beau titre de « zélateur de la pauvreté » 92, Aymon de Faversham l'emprunte aux Dominicains, Salimbene nous dit, en effet, que les Prêcheurs préféraient avoir un bon couvent dans une ville importante comme Lyon, plutôt qu'une multitude de petites résidences dans des localités secondaires comme Hyères ou Vienne en Dauphiné 95. Nous savons du reste que Frère Aymon n'avait

■ceux des 12 et 13 décembre 1240, des 6, 7, 19 et 20 juin 1241, relatifs à l'institution des prédicateurs par les Provinciaux, à la nomination du procureur du Sacro Convento par le Custode d'Assise et le Provincial d'Ombrie, à l'absolution des cas réservés, à la récitation de l'Office divin avec d'autres, clercs, à la réception des novices et au séjour en pays d'excommuniés (Bull, fr., t. I, p, 287 s., 295 s.,. 298).

81 EccLESTON,, p. 55 s.

92 Ibid., p. 108.

■93 Salimbene, p. 233, 236.

pris l'habit des Mineurs qu'après avoir consulté Jourdain de Saxe, Maître général des Prêcheurs. Ils ne furent pas sans se revoir bien souvent en Angleterre, car le Maître général se plaisait à y visiter les fils de saint François 94. Que d'idées n'échangèrent-ils pas ? Dans ces entretiens, Aymon acquit la connaissance des Constitutions dominicaines. Il n'y a rien d'étonnant à ce que, les Mineurs lancés à la suite des Prêcheurs dans les études scientifiques, Aymon de Faversham entreprit de leur donner une législation et des usages calqués sur ceux de l'Ordre frère 95. V

Epris de ces idées, Aymon de Faversham les fit triompher au Chapitre général de 1289; homme énergique et juste, il était tout désigné pour en promouvoir l'exécution. Il le fit sans faiblesse 96.

Il y ajouta même une décision d'une portée si grande qu'elle modifia sensiblement le caractère de l'Ordre.

Frère Elie, qui, au témoignage de Salimbene encouragea le mouvement scientifique, se plaisait néanmoins, ajoute ce chroniqueur, à recevoir des laïcs en grand nombre et à prendre les supérieurs dans leurs rangs, alors que l'Ordre comptait des Docteurs célèbres, et assez de prêtres pour assumer ces charges. Aymon de Faversham, en conformité sans doute avec le Chapitre général, déclara que les laïcs, c'est-à-dire, tous ceux qui, même très

94 ECCLESTON, p. 16, 31 S., 34.

85 A l'exemple des Prêcheurs et aussi des moines bénédictins, les Mineurs pratiquèrent l'abstinence même en dehors des jours de jeûne. Il est difficile de préciser à quelle époque s'introduisit cette innovation consacrée par les Constitutions de Narbonne, en 1260, et donc aussi très probablement par celles de 1239. (S. Bonav., Op. omn., t. VIII,. p. 453.)

9fi Aymon ne se contenta pas de la déchéance d'Elie. Grégoire de Naples,, Provincial de France, avait reçu Aymon dans l'Ordre, mais il était devenu partisan résolu de Frère Elie; il ayait même châtié durement et puni, de prison ceux qui l'avaient combattu. Le nouveau Ministre général les fit relâcher et, malgré la dette de reconnaissance qu'il avait envers son ancien Provincial, il le condamna à la prison perpétuelle. (Ecclestonv P- 36-)

instruits, n'auraient pas reçu la cléricature, seraient désormais exclus des fonctions de Ministre, de Custode ou de Gardien. L'admission dans l'Ordre fut même soumise à des règles si sévères, que le recrutement des laïcs fut presque totalement arrêté, dira plus tard Salimbene. Avant lui saint Bonaventure en constatera déjà la diminution 97.. C'est donc au Chapitre de 1 289 qu'il faut faire remonter cette prescription des Constitutions de 1 260 : « Nous ordonnons que nul ne soit reçu dans V Ordre, s'il n'est clerc et muni d'une connaissance convenable de la grammai7^e ou de la logique, ou s'il est laïc de telle condition que son entrée produise une très grande édification dans le clergé et le peuple. Si, malgré cette ordonnance il faut recevoir des laïcs pour remplir les offices matériels, que ce ne soit jamais sans une urgente nécessité^ et avec une spéciale permission du Ministre général 98 » .

(]es ordonnances ne furent probablement pas suivies à la lettre. Il importe peu. Elles étaient assez catégoriques pour diminuer le nombre et la prépondérance des laïcsparmi les Mineurs, et par suite pour changer la physionomie de l'Ordre.

Aymon de Faversham rechercha avec tant de persévérance l'imitation de l'Ordre de saint Dominique, que celui-ci s'étant à son tour assimilé dans une certaine mesure la pauvreté franciscaine, et ayant adopté la même universalité d'apostolat, les différences si profondes au.

97 n Eorum receptio quasi totaliter est prohibita )y (Salimbene, p. 103);, S. BoNAV., Op. omn., t. V, p. 154 (De perfectione evangelica) .

98 Et quia non solum propter nostram salutem vocavit nos Deus, verum etiam propter aliorum aedificationem per exempla, consilia et salubria hortamenta, ordinamus, quod nullus recipiatur in ordine nostro, nisi sit talis clericus qui sit competenter instructus in grammatica vel logica :, aut sit talis laicus, de cujus ingressu esset valde celebris et famosa aedificatio in populo et in clero. — Si quem vero praeter hanc formam recipi oporteat propter familiaria officia exercenda, non recipiatur absque urgente necessitate, et hoc de ministri generalis licentia speciali, (S. Bonav.^. Op. omn., t. VIII, p. 450.)

début entre les deux Ordres s'atténuèrent 99. Distincts par la forme et la couleur de l'habit, et aussi par la pratique de la pauvreté loo^ ils avaient néanmoins même but et mêmes moyens d'action. Le célèbre cardinal Eudes de Châteauroux, leur ami commun, pouvait dire : « Bien que saint François et saint Dominique paraissent avoir institué deux Ordres différents, d'après différentes intentions, ils tendent néanmoins tous les deux au même but : l'édifi- -cation des fidèles par la doctrine et par l'exemple, et ainsi Prêcheurs et Mineurs sont identiques '«« ».

Tel n'avait pourtant pas été le vœu de saint François. On se souvient de sa conversation avec saint Dominique et de son refus de fusionner les deux Ordres. Pour que trente ans après sa mort des hommes comme Eudes de Châteauroux, Humbert de Romans et Jean de Parme en

99 II faut résolument rejeter cette assertion de H. Thode (op. cit., xt. II, p. 8o) : <( Autant pour ce qui est de la discipline religieuse, que pour ce qui est du style architectural, les Dominicains n'ont fait •que recevoir de leurs rivaux Franciscains. » La vérité est que les uns ■et les autres sont pour leur discipline comme pour leurs constructions, partiellement tributaires des anciens Ordres, surtout des Cisterciens, et qu'ils se sont copiés réciproquement en plusieurs points.

100 Voir plus bas, Appendice II, 7.

101 Cf. Les Sermons franciscains du cardinal Eudes de Châteauroux, dans Et. fr., t. XXIX, p. 184. — C'était aussi l'opinion des Généraux des deux Ordres, Humbert de Romans et Jean de Parme. (Cf. Mortier, Hist. Maît. Gén., t. I, p. 461.) Ce sera encore celle de Clément IV. .(Bull, fr., t. III, p. 79 et 84.) Déjà en 1234, Grégoire IX avait uni les deux Ordres dans les mêmes éloges. (Cf. sa lettre au duc d'Autriche, Sicut olim, dans Eubel, Epitome, p. 232.) Ajoutons que les privilèges .accordés à l'un des deux Ordres l'étaient presque toujours à l'autre. — Malgré les traits frappants de ressemblance mentionnés ici, il subsistait entre les deux Ordres des différences dignes d'être remarquées. « Les uns, dit saint Bonaventure, tendent d'abord à la spéculation, ce sont les Prêcheurs, puis à l'onction; les autres, les Mineurs, tendent d'abord à l'onction, puis à la spéculation. » (Cf. In Hexaetneron, Coll. XXII, N. 21, dans S. Bonav., Op. omn., t. V, p. 440.) — Salimbene, s'emparant de la même idée, les comparaît à Esaû et à Jacob. Il distinguait! chez les uns ■un penchant plus fort vers l'étude des sciences profanes et vers les œuvres extérieures, chez les autres, plus de goût pour la prière et la contempla- -tion. On pouvait déjà attribuer aux uns les lumières de la raison et de la science, aux autres les flammes de l'enthousiasme et de l'amour.

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