II
aux époques préhistoriques. On ne la rencontrait que dans les pays de pure provenance germanique, ou pris en possession exclusivement par les Allemands, et là seulemeal où se retrouvent actuellement encore les races allemandes, telles que celles des Wendes et les Slaves. Elle s'est conservée jusqu'au commencement de ce siècle, en Allemagne, et se maintient aujourd'hui encore dans les Alpes. Son développement fut si lent et se confond si intimement avec notre histoire nationale que pour se faire une idée même générale de cette institution et pouvoir la juger, il est nécessaire de remonter à une époque antérieure à celle dont nous nous occupons.
Les marken étaient à l'origine très-grandes. La colonisation du pays devenue plus compacte en rendit à diverses reprises la division nécessaire. Après l'abrogation de la constitution primitive des cantons, des vestiges d'anciennes marken se retrouvèrent encore à côté de la constitution des comtés (i). Dès qu'avait lieu la colonisation d'un territoire, on établissait d'abord un ou plusieurs villages; ceux-ci distribuaient ensuite aux habitants, et à litre de propriétés particulières, les parties du sol les plus voisines des habitations, et destinées au labour et ;au jardinage, tandis que le reste du territoire était retenu en commun ; cette partie de la contrée, à beaucoup près^ la plus considérable; consistait en pâturages et en forêts. Si la population s'accroissait, ou s'il arrivait de nouveaux colons, d'autres habitations, des fermes, des villages s'élevaient à côté des premiers," et à cette occasion l'on faisait de nouvelles concessions de terrains ; des parties de forêts défrichées devenaient ainsi des champs et des jardins. Tout le reste du pays restait en communauté indivise, sous le nom de mark, et à la disposition de l'ensemble des villages, des fermes ou des communautés ; toutefois le village fondé le premier demeurait à la tête de la Markgenosçenschaft. Quelques forêts' en furent exceptionnellement détachées au profit de communautés particulières, ou partagées à titre de propriétés privées entre les mârker. Dans le principe,
(1) Voyez les détails sur ce atget dans Landau : « Les territoires, » et dans L. Maurer, " Histoire de la constitution des marken en Allemagne. »
les marken appartenaient à une seule et même Société politique (tribu ou canton); plus tard, et après rétablissement de letat féodal, il arrivait qu'une mark se composait souvent de diiférente domaines, appartenant à des seigneurs terriens. Si la mark consistait uniquement en forêts, elle s'appelait mark forestière ou mark des bois ; consistaitelle en forêts et en pâturages, on la nommait forêt communale, pâturages communaux; c'est l'origine du mot commune. Le mot allmende (bien communal) provient des Alamans; ce terme, qui ne paraît pas dans les documents publics avant Tan 1133, remonte probablement à une époque bien antérieure.
Si la plupart des marken communes se composèrent plus tard de forêts (la jurisprudence des marken est désignée souvent sous le nom de jurisprudence forestière et les juges sous celui de comtes forestiers,) en général les bruyères, les marais, les tourbières et les carrières, les chemins, les sentiers, les eaux, les ponts et le droit de paccage et dans beaucoup de marken,- même les pâturages et les vignobles rentraient dans la mark commune. Le droit de faire partie de [a markgenossenschaft se conférait par la remise d'une propriété, comprenant une maison, une métairie et une mesure de terre (mansus) ; en un mot, c'était une ferme dans le sens actuel du mot, contenant, et à titre de propriété particulière, l'étendue de terre labourable nécessaire à l'entretien d'une famille. Tel habitant qui ne possédait pas une mesure tout entière, n'avait aussi qu'un droit plus restreint dans la jouissance des produits de la mark commune â tous. L'autorité de la mark s'étendait sur chacune des fermes, en tant que propriété foncière, car on ne pouvait ni les aliéner ni les vendre sans l'autorisalion des markgenossen .
A l'origine, les marken appartenaient à des fermiers libres ; mais lorsque la domination féodale et la noblesse se furent établies, au détriment de la condition des hommes libres, ti'ansformés plus tard en vassaux des grands seigneurs, beaucoup de ces marken devinrent seigneuriales, et d'au^ 1res mi;xtes. Il y eut ainsi, selon le genre de la propriété, trois sortes de marken : la mark seigneuriale, la mark mixte et la mark libre. Le nombre des marken appartenant
à ces deux dernières catégories se restreignit toujours davantage, et, dans le cours du moyen âgé, elles devinrent même rares. Dans les marken seigneuriales ou mixtes, les vassaux ou colons jouissaient du droit de propriété moyennant une petite redevance. A l'avènement de la souveraineté, la plupart des marken forestières devinrent domaines de TÉtat ou appartinrent à la famille souveraine.
Pour être markgenosse, il ne fallait pas seulement habiter la mark, mais aussi cultiver sa propriété soi-même. Les markgenossen étaient, en général, appelés « mârker. » Le droit des màrker comprenait la jouissance soit illimitée, soit restreinte des pâturages, des bois et de la tourbe. H n était pas aisé d'obtenir Tagrégation à la raarkgenossenscbafl, pour laquelle il fallait le consentement unanime de tous les markgenossen du village. La condition principale consistait dans lacquisition d'un bien-fonds donnant droit aux bénéfices de la mark, et le plus souvent aussi dans laremise d'une somme d'argent au moment de l'admission. Tous les habitants, non propriétaires fonciers dans la mark, s'appelaient ausmârker, npn-hériliers ou gens non armés, non défendus, et même petites gens. A cette classe appartenaient les journaliers, les ouvriers, les domestiques, les mercenaires dont le nombre s'augmenta à mesure que se restreignit celui d^s hommes libres.
Il y eut aussi des habitants dans les marken, qui do possédant point une propriété foncière formellemeut reconnue comme autorisée, s'appelèrent plus tard « kolhsassen » « kôlher » en opposition avec hufnern , « hubnern, » c'est-à-dire màrker, dûment autorisés à jouir des ressources de la mark.
Tous les autres habitants de la mark ne jouissaient que des droits de tolérance. Celte disposition devint la base de la législation concernant le domicile. L'origine de ces lois et la restriction introduite dans le libre choix de la résidence , dont les besoins actuels des peuples réclament l'abrogation, remontent aussi à ces époques antérieures. L'institution des marken, ainsi que les avantages qu'elle garantissait aux màrker, engendrèrent le système de Imterdiclion d'où découlèrent les lois de bannissement qui en sont aujourd'hui encore les derniers vestiges. Le principal
avantage réservé aux markgeiiossen consistait dans Tautorisatîon de se servir du bois de la forêt. A Torigine, chaque màrker pouvait couper tout le bois réclamé pour ses constructions, son chauffage et son usage particulier. Au xnr «iècle, des dévastations furent commises, dans certaines forêts ; on prit dès lors des mesures protectrices qui concernèrent d abord le bois de construction, et plus lard le bois de chauflkge. Le màrker devait adresser sa demande au chef de la markgenossenschaft, c'est-à-dire au comte forestier, qui lui indiquait la quantité de bois dont il pouvait disposer. L'usage de la cueillette du bois,- maintenu actuellement encore dans la population indigente de nos campagnes, remonte à Torigi^e des markgenossenschaften. On se servait généralement aussi du bois de la mark pour les haies qui clôturaient jadis les champs et les fermes, ppur la fabrication des instruments agricoles et des moyens de transport, tels que charrues, auges, chariots, traîneaux, ainsi que pour la construction des vaisseaux.
Aux époques primitives, toutes les ressources offertes par la forêt, tels que les glands, les fènes, le droit de pâture, la récolte de la résine et de la poix, le battage des glands et des fônes, Je droit de casser des branches, appartenaient exclusivement aux mârken. L'accroissement de la population ainsi que les dévastations commises dans les forêts, obligèrent les administrateurs de la mark à prendre des mesures propres à favoriser la recroissance dans les bois. Il ne fut plus permis, dès lors, d'y mener paître les chèvres, les moutons, les pourceaux et les ânes, qu'à des époques déterminées. On préposa des pâtres communaux, chargés d'y surveiller les chevaux, les vaches, les moutons, les pourceaux et les oies.
Les droits de chasse et pêche appartenaient à tous les propriétaires indépendants de biens-fonds complètement libres. Ces droits disparurent lorsque la propriété foncière tomba presque exclusivement entre les mains de quelques seigneurs, et que surgirent les droits de réserve. Il est vrai que les drdits de chasse et de pêche restèrent inhérents à des propriétés foncières complètement libres, mais celles-ci ne se trouvaient qu'entre les mains d'un nombre d'individus fort restreint. L'ancien système de
la libre jouissance ne se maintint que dans quelques marken libres.
Parmi les ressources de la mark, on compta plus tard Tex traction de la tourbe, les carrières, les fosses d'argile, de marne, de gravier et de sable. Si la mark était suffisamment grande, les màrker avaient le droit d'étendre leurs champs de labour, en mettant en culture le pays boisé el les pâturages. On appelait « fang » (prise) cette extension des champs cultivés, obtenue au moyen du défriehemeui par un particulier, par une communauté ou par la markgenossenschaft. Au début de la période carlovingienne. elle fut souvent appelée « bifang » (reprise). Comme il était nécessaire de déroder une partie de la forêt lorsqu'il s'agissait de former un nouveau village, souvent le nom de celui-ci rappelait cette circonstance. Dans le Harz, les noms des villages se terminent souvent par <^ rode ^ et ceux des villages de la Haute Franconie, par « reulh. s
Maurer dit que « toute association tend à se renfermer » en elle-même. Les markgenossenschaflen confirmeat » cette assertion, non-seulement par la distinction établie » entre les màrker et les ausmàrker, entre les associés » ayants droit et les non-associés seulement autorisés. » mais encore entre les gens habitant dans la mark » même et ceux qui avaient leur domicile ailleurs. Celte » disposition ressort surtout du système adopté pour la » propriété des biens et pour la répartition des produits » et d'autres ressources de la mark. Ce mode de res- » triction était une conséquence nécessaire de Tinsli- » tution des markgenossenschaflen, composée de pro- » priétaires. » Les màrker devaient, à la vérité, lenir surtout à se trouver abondamment pourvus, avant tous autres, des productions de la mark, et aussi à ce qut les produits ne se trouvassent pas renchéris par suiti^ d une exportation trop considéraLle. En conséquence, i était interdit, dans presque toutes les marken, d'exporter, sans l'autorisation des associés, des produits tels que It charbon de bois, le bois à brûler, la foin, la paille, !<• fumier, la marne, etc., souvent même le poisson elle? écrevisses. Il fallait au$si que les produits de la mark) fussent autant que possible confectionnés »
Il est vrai que les sources qui contiennent un grand nombre de ces dispositions appartiennent à des époques postérieures ; toutefois elles nous révèlent une coutume introduite anciennement, qui exigeait que le bois de construction , et le bois usuel fussent travaillés par les charrons dans la mark même. La mouture du grain et du colza se faisait primitivement à la main; on retrouve encore dans de très-anciens tombeaux, les pierres dont on se servait pour écraser le grain. Les Germains apprirent bientôt des Romains lart de construire des moulins, introduits généralement déjà à 1 époque carlovingienne. Le système de la restriction que Ion retrouvait partout dans la markgenossenschaft, s étendait aussi à la mouture. Les màrker étaient tenus à faire moudre le grain et le colza par les moulins de la mark, dans lesquels on employait les ausmàrker. Souvent aussi Ton exportait des marchandises confectionnées dans la mark et provenant des produits bruts de la mark, tels que des voiles de navire, des cordages, de la poterie, des vases en bois, des tonneaux, du pain, mais seulement après que ces produits avaient été mis en vente dans la mark.
Dans plusieurs marken, la propriété foncière ne pouvait être ni vendue à des étrangei's (c'est-à-dire aux non associés), ni prise à gage par eux (1).
Lés màrker étaient tenus à certaines obligations, consistant principalement à se prêter aide réciproque dans les cas d'inondation et d'incendie, ainsi que pour le nivellement des routes, le déblayement des neiges, ou autres services de bon voisinage. En cas de querelle avec des étrangers, ils se devaient secours, au moyen des armes, comme aussi aide dans les villes, lorsqu'il s'agissait d'y élever des murailles, des fortifications, etc.
Les màrker pouvaient et devaient se saisir des malfaiteurs surpris en flagrant délit, et même les emprisonner, si ceux-ci étaient ausmàrker.
La responsabilité de la commune, qui fut adoptée à des époques plus récentes, à l'occasion de discordes intestines
(1) On retrouvait encore en 1865 un yestige de* ce droit de restriction à Francfqrt-Bur-Mein ; il fut défendu à la viUe d^empruntei: aux étrangers ieè capitaux sur hypothèques municipales.
et de guerres, ressort de ce devoir de protection réciproque. A Torigine, cette responsabilité se trouvait limitée aux délits concernant les bois, et dont le châtiment retombait sur toute la communauté, lorsque le coupable n'était pas découvert.
Plus tard, les màrker furent tenus à exercer Thospilalité à regard des étrangers.
La mark formait souvent aussi une association religieuse, lorsqu'elle ne possédait qu'une seule église, ou bien une cathédrale, de laquelle les églises des autres villages n'étaient que les succursales.
La direction de la markgenosse»schaft n'était conflée, dans l'origine, qu'à des préposés librement élus, et dont la charge se rapprochait de celle du centenier ou administrateur d'une population de cent personnes. Nous possédons à cet égard des notions exactes, remontant à l'époque de Charlemagne. Il y avait deux sortes de comités de direction : les protecteurs supérieurs ou baillis (1) qui, investis de ces fonctions par l'empereur, avaient la présidence ies assemblées des màrker, et puis des juges des marken élus par les màrker eux-mêmes, et qui s'occupaient des affaires courantes. Ces derniers s'appelaient màrkermeister (maître delamark),erbexen(chef), oberste màrker (màrker chef/, holzgrafen (comtes des bois), waldgrafen (comtes forestiers), deichgrafen (comtes des digues), d'après la contrée ou le genre de la mark. Dans le Wetterau et sur le Rhin, la dénomination la plus usitée était <( màrkermeister ; » « holzgraf » en Basse-Saxe, et « deiohgraf » le long de la mer où les digues formaient la frontière de la mark. Ces comtes ne disposaient d'aucun pouvoir politique. La direction des marken, conférée à l'origine par l'élection, devint plus tard, dans la plupart des Etats, un droit héréditaire auquel les femmes mêmes participèrent. C'était le cours naturel des choses. Lors de l'établissement de nouvelles colonisations, la direction de la mark restait dévolue au village primitif et confiée à la famille la plus considérée ; ce droit de direction ne se rattachait pas seulement à
(1) Dans 1a mark de Biebrauer, les seigneurs de Falkenstein étaient baillis; dans celle de BeUersheim, c'étaient les comtes de Solms, et dans la mark de Carber, c'étaient les châtelains de Friedberg.
^ 69 — la possession d'un bien-fonds quelconque, mais il se trouva plus tard relié, même inséparablement, à des fermes spéciales.
I^es directeurs des markgenossenschaften disposaient du droit d'ordonner le bannissement ou de suspendre le droit dasile qui en découle. Ils recevaient habituellement, à titre d'indemnités, une part double dans les revenus de la mark, et souvent aussi des honoraires en nature.
Il y avait des employés subalternes de la mark : c'étaient les intendants, les inspecteurs des bois et des forôts, les conducteurs de troupeaux, les valets des bois, les gardes du gué, de la Jbrét ou de la mark, les patres, etc., etc. Certains produits de la mark et le revenu des. amendes leur servaient de salaire.
Tout pouvoir était dévolu à la communauté des mârker, qui avait une organisation judiciaire formelle, en vertu de laquelle toute contravention à ses ordres se trouvait punie dune amende. A lorigine, tous les màrker se réunissaient; plus tard , il y eut des comités représentant les communautés et la justice de la mark ; ils se composaient de six, huit, douze ou quatorze juges, et les affaires importantes seules étaient portées à l'assemblée de tous les associés, appelée màrkergeding.
Toute cette organisation, si solidement établie, à son début, alla dès lors, et jusqu'à nos jours, en déclinant (1).
Le sol, regardé comme propriété particulière ou exploitation, privée, se trouvait divisé en «Hufen» ou «Huben » (mansus) ; désignation qui représentait le nom de nos fermes actuelles. Ces fermes avaient, selon la position ou la fortune du propriétaire ou du cultivateur, des dimensions différentes et appartenaient à différentes catégories économiques : fermes seigneuriales (mansus dominions ou indominicatus) ou métairies, pour nous servir d'une expression moderne; c'étaient plutôt des fermes à redevance
(mansi tributarii ou tributales) et elles se trouvaient, à
(1) La dernière màrkergeding fut tenue dans la contrée de Francfort, BOUS la présidence du landgrai de Hombourg, à Hombourg, en 1803. La dernière mark, comprenant jadis et jusqu'en 180(5, sept viUages et les terres de trois ou quatre seigneuries, se compose aujourd'hui de trois villages francfortois.
leur tour, subdivisées en fermes libres (mansi iugenuiles), fermes vassales (lidiles) et fermes d'esclaves (mansi serviles).
La ferme seigneuriale fut, désignée jusqu'à Fépoque de Charlemagne, sous le nom de terre salique (terra salica) dapfôs le Saalhof, ou bien domanial, seigneurial, c'est-àdire, bien libre de toute redevance que le propriétaire exploitait ou faisait exploiter par ses employés et ses administrateurs, ou bien encore, qu'il cédait moyennant certaines conditions à un fermier. Mais depuis, les fermes à redevance furent administrées et inspectées par Charlemagne lui-même. Ces fermes (mansi tribu tarii) étaient alors exploitées par plus ou moins de paysans non libres qui avaient à fournir des corvées spécifiées et à remettre des taxes au fisc propriétaire réel de la ferme. La subdivision de ces fermes à redevance, en ingenuiles, lidiles et serviles, provient probablement de ce que les premièi'es de ces fermes étaient à l'origine cultivées par des paysans libres ou affranchis, et les autres, soit par des esclaves, soit par des affranchis. Mais après que les difiërentes corvées et taxes imposées à ces trois catégories de fermes eurent été fixées, ces dénominations spéciales conférèrent à chacune de ces fermes une sorte de caractère indéniable; de sorte qu'elles conservaient leur désignation primitive alors même que ceux qui les exploitaient appartenaient à une classe différente. Cela se passait ainsi, tout au moins, sous le règne de Charlemagne. Il arriva que des fermes de serfs furent exploitées par des hommes libres, et des fermes libres par des fermiers esclaves. Cette dénomination ne servait qu'à spécifier le genre de corvées et les taxes qui, toutes régaliennes, n'avaient aucun ^caractère personnel. Nous trouvons dans le Polyptychon d'Irmino (1) beaucoup d'exemples de fermes libres (m. ingenuilfô), occupées par des esclaves, de fermes d'esclaves et de serfs exploitées par des colons, et de fermes libres et de fermes esclaves exploitées par des serfs, mais nous n'y constatons pas un seul exemple d'une ferme d'esclaves (m. servilis) exploitée par un homme libre.
Les fermes seigneuriales étaient plus grandes que les
(J) Guérard, CQima, 583,
fermes libres, celles-ci plus grandes que les fermes des serfs, et ces dernières plus grandes aussi que les fermes des esclaves. Il serait difficile d'en déte"^miner la contenance ; mais il est certain qu'elle différait selon les diverses contrées ou selon la position des occupants, comme c'est encore le cas actuellement. La base de la contenance ayant été fixée d'après les ressources exigées pour l'entretien d'une famille, on peut admettre que telle ferme était' désignée sous le nom de « mansus ingenuilis », parce qu'un colon libre (paysan) en retirait les moyens de subsistance pour sa famille ; telle autre ce mansus lidilis » ferme de serfs, et enfin telle autre « mansus servilis » parce qu'elles suffisaient à l'entretien d'une famille de serfs et à celui d'une famille d'esclaves. La contenance d'une ferme à redevance pouvait en conséquence varier, selon la fécondité du sol, de sept à vingt-quatre bonniers, parmi lesquels on comptait ordinairement : Vs de terres labourables, ^^ de pâturages et parfois Vs de vignobles. La ferme ecclésiastiqueT (mansus ecclesiasticus) ou ferme de la cure , nous perjoaet de fixer la moyenne de sa contenance. Conformément aux lois promulguées dans divers synodes, une ferme entière subvenait à l'entretien exclusif de chacune des églises. Sous le roi Lothaire, une loi exigea que la ferme ecclésiastique contînt 12 bonniers de terre labourable et, ^n outre, deux esclaves.
La contenance des fermes seigneuriales se trouvait moins déterminée encore que celles des fermes à redevances. Le propriétaire en décidait entièrement selon sa fortune. Il y avait des fermes seigneuriales qui contenaient 130 journaux de terre labourable (le journal correspondait à l'étendue de terre qu'un homme peut labourer durant un jour), des prairies de 400 voies de foin , 22 esblaves et un certain nombre de servantes ; d'autres qui consistaient en une étendue de 287 bonniers de terre laboui^able , de 127 demi-arpents de vignes, de 100 jauges de pâturages et d'un demi mille de forêt ; il y en avait d'autres encore contenant 446 bonniers de terre labourable (au delà de 2,000 arpents prussiens), 85 demi-arpents de vignobles; 76 journaux de pâturages et 77 bonniers de forêts ; tandis qu'une ferme seigneuriale de Ist Villa supra Mare ne con^
tenait que 37 bonniers de terre labourable, ainsi divisés : 7 bonniers de terre montagneuse inculte, 8 milles de pâturages, 12 jauges de marais et 3 bonniers de forêts; toutefois la ferme seigneuriale de Fontenay ne contenait que 3 bonniers de jauges et 2 milles de forêts.
Les charges imposées aux fermes différaient selon leur désignation. Les fermes libres étaient soumises aux charges militaires et devaient livrer du bois (lignaritia); les fermes d'esclaves devaient entretenir les écluses et livrer du fer, de la moutarde et du houblon ; elles étaient tenues à cultiver la vigne, mais seulement là où le climat et le sol le permettaient, et elles avaient la garde des champs de la ferme seigneuriale. Les fermes des serfs étaient soumises aux mômes obligations que les fermes libres ; seulement, au lieu de trois solidi elles nen payaient que deux pour les charges militaires; jelles avaient, en outre, à fournir des corvées manuelles ou d attelage.
Les fermes avaient, daprès leur destination et le genre de leurs corvées, d'autres désignations encore que celles que nous avons citées, mais qui n ont aucune importance.
Chaque ferme avait une habitation (dans la ferme seigneuriale, on la nommait sala ou casa, et dajis les fermes à redevance, sella ou cella) et aussi des écuries, des granges et d'autres bâtiments ruraux indispensables. Nous avons dit déjà que ceux-ci étaient construits en bois et en charpente, et les toits et l'extérieur des quatre murs revêtus de planchettes de bois comme on en rencontre souvent, aujourd'hui encore, en Suisse. Les bâtiments de la ferme étaient pour la plupart séparés les uns des autres comme ils le sont actuellement encore, par des cours, des jardins, des espaces plantés d'arbres ou couverts de gazon.
Guérard a puisé dans le registre du monastère de Saint-Germain, un intéressant exposé de l'état de fortune, du nombre des fermes et de l'sipport des revenus de cette abbaye si richement dotée.
Elle comprenait 2) fermes seigneuriales qui se trouvaient à la tête d'autant de domaines complexes, 1,646 fermes à redevance, c'est-à-dire 1 ,430 fermes libres, 25 fermes de serfs et 193 fermes d'esclaves, ainsi que 37 fermes dont le rapport n'est pas indiqué, et de plus 71 hospices.
Fei^mes seigneuriales. Contenance : 4,706 mesurés, 1 aiisange et 7 journaux de terre de labour, 1,551 arpents [aripennes) de vignobles, 1,391 milles de prairies, 5 mesures de pâturages, 12 milles de marais, 174 mesures de forêts, outre 23 bois qui avaient, 1, 2, 3, 4, 5, 8, 10 et même 15 lieues (françaises) d^ circuit et pouvaient contenir une enceinte de 40 lieues -carrées. D après le registre, la ferme était distribuée de la sorte :
6,041 hectares de terre labourable.
Î96 >} de vigne.
76 V de prairies.
61/2 » de pâturages.
1 1/2 n de marais.
197,750 n de forêts.
Au total : 204,171 hectares (rhectare = 3 Xio arpents prussiens).
Fermes à redevance. Fermes libres (raansi ingenuiles) au nombre de 1,430, comprenant une population de 2,396 ménages, c'est-à-dire 8 familles d'hommes libres, 1,957 de colons (paysans redevanciers), 29 de serfs (hôrigen) (qui avaient à faire aussi des corvées), 43 d'esclaves, 160 de gens mariés de conditions différentes et 199 familles dont la condition n est pas suffisamment déterminée. Il y avait 4,028 pères de famille et plus de 4,615 enfants, ce qui faisait un total de plus de 8,643 personnes; on comptait 1,653 ménages dans lesquels vivaient les deux époux et 638 ménages dirigés par des veufs ou par des céh bâtai res.
La contenance générale de ces fermes était de 14,418 hectares de terres labourables, 212 hectares de vignobles, 278 hectares de prairies, 85 hectares de pâturages et 152 hectarcs.de forêts, formant un tolal de : 15,145 hectares, c'est-à-dire environ 8 arpents prussiens par tête.
Taxes annuelles : 109 livres, 15 solidi, 6 deniers d'argent, 4 chevaux, 55 \ bœufs, 5 jeunes vaches, 1,079 moutons, 288 brebis, 96 agneaux, 96 porcs, 1,921 voies de vin, 165 stères de moût de vin, 41 boisseaux de grains, 980 boisseaux d'épeautrc, 77 boisseaux d'avoine, 11 stères de sénevé, 2 chariots et 11 X pédales de bois, 105 pédales dechalas, 40,978 éclisses, 20,133 lattes, -372 bourdillons, 186 cercles, 350 fagots d'osier, 4,891 pou-
lets, 25,318 œufs et le service de 16 chevaux de monture. Ce qui, d après Jes prix cités plus haut et réduits au taux actuel de la valeur de l'argent, donne à peu près les chiffres suivants :
Argent . ; 61,801 francs.
Chevaux à 540 francs 2,160 »
Bœufs à 227 francs 12,542 »
Jeunes vaches, 90 francs 450 »
Moutons et brebis avec afpieaux, 28 fr. 38^276 »
Porcs, à 56 francs 5,376 »
Vin à 14 fr. la boisseau 27,034 »
Blés à 14 francs le boisseau .... 574. »
Epeautre à 7 francs le boisseau . . ' . 6,860 »
Avoine à 4 fr. 70 c. le boisseau. . . . 362 n
Sénevé à 75 centimes le litre .... 27 »
Bois 75 n
Echalas à 5 francs le 100 1,575 »
Eclisses à 5 francs le 100 2,050 »
Lattes 1,000 »
Douves à 80 francs le 100 300 n
Cercles à 10 francs le 100 20 n
Osier à 20 centimes le fagot .... 70 «»
Poulets à 1 franc 4,891 n
Œufs à 40 centimes la douzaine . . . 844 »
Chevaux de selle à 10 francs par jour •. 160 n
166,447 francs.
Services, Labour de 7,585 verges de terre, soins à donner à 382 aripennes (X arpent prussien), à 12 verges de vignobles, 668 corvées d'attelage (1) à chaque saison; 587 corvées d'attelage chaque semaine, outre des cor\H5es indéterminées pour 655 fermes, 497 journaliers par semaine au temps des corvées et 1,266 journaliers par semaine hors du temps des cor\'ées, et de plus des journaliers selon les besoins de 524 fermes, des con'ées dattelage calculées toujours d'après les besoins de 892 fermes et de plus 168 charriages dçms d'autres contrées; des corvées d'abattage de bois selon les besoins de 451 fermes; la plantation des haies sur une étendue de 1,002 verges; le fauchage pendant 20 % jours, de 367 verges et le battage de 915 boisseaux de grains. Toutes ces taxes et corvées réunies représentent, d'après la Valeur actuelle de l'argent, 96,152 francs.
La ferme libre (mansus ingcnuilis) contenait en moyenne 10,3:) hectares et payait 183 francs 63 cetitimes, c'est-à-
(1) Curvada, travail de corvée» exécuté avec Taide d'une couple de bœ^^^'
dire 116 francs 39 centimes en taxes et 67 francs 24 centimes en corvées.
Les fermes des serfs (mansi lidiles) étaient au nombre de 25. Leur population comprenait 67 ménages, c'est-àdire 29 de colons, 5 de serfs et 25 ménages mixtes et 8 de conditions indéterminées; parmi ceux-ciS7 ménagesoù les époux vivaient tous les deux et 10 ménages gouvernés par des veufs ou des célibataires : au total 1 24'chefs de famille, et 133 enfants, soit : 257 personnes. La contenance était de 248 mesures de terre de labour, 99 demi-arpents de prairies, 10 mesures de forêt, ou, d'après la mesure française actuelle, 318 hectares de terre de labour, 13 hectares de prairies et 13 hectares de forêts, soit : 344 hectares.
Les taxes annuelles consistaient en : 4 livres, 8 deniers d'argent, 33 i^ boisseaux de grains, 67 boisseaux tfépeautre, 2,500 lattes, 2,^00 bourdillons, 300 douves, 180 cercles, 210 poulets, 2,100 œufs; le tout évalué eu argent d'après la valeur actuelle à environ 3,995 francs. Les corvées consistaient donc en labour de 300 verges de terre labourable, 125 corvées d'attelage (curvada, avec 2 bœufs) à chaque saison ; 75 journées de travail par semaine, en outre, des coi^vées d'attelage ; 50 charriages dans des contrées passablement éloignées; la préparation de 225 verges de haies; valeur totale, selon notre argent actuel : 5,253 francs.
La ferme des serfs (hôrige) contenait 13,76 hectares; quoique plus petite que la ferme libre, elle payait 370francs; c'est-à-dire 160 francs en taxe et 210 francs en corvées. Cela résulte de ce que les fermes libres de Guérard sont calculées d'après les domaines en général et qu'on peut adopter pour elles une moyenne, tandis que pour les fermes des serfs, nous n'avons que des indications relatives au seul domaine de Boissy. Dans celui-ci, la ferme libre contenait 1 5, 58 hectares et se trouvait imposée à 386 francs, c'est-à-dire qu'elle payait une taxe de 175 francs et fournissait des corvées évaluées à 210 francs; il est vrai que les fermes des serfs y étaient aussi plus petites.
Les fermes desclaves (mansi serviles) y étaient au nombre de 191. La population se composait de 558 individus préposés au service de la ferme, plus 568 enfants,
formant un total de 1,126 personnes, réparties en 328 ménages, cest-à-dirc : 94 ménages de colons, 11 de serfs et 55 d'esclaves, 101 ménages mixtes et 42 ménages de condition plus ou moins déterminée ; 205 ménages où les deux époux étaient vivants ; 74 ménages dirigés par des veufs ou des célibataires ; en moyenne pour chaque ferme 2 »Moo chefs de famille, 2 »'4o denfants, au total 5 •Hioo personnes.
Contenance : 1,049 mesures (42 ansanges), 1 journée de travail et 6 verges de terre labourable, 154 aripennes (*/^ arpent prussien) de vignobles, 228 a. de prairies,
I jauge de pâturages, 9 jauges de forêt, selon la mesure actuelle ; 1 ,352 hectares de terre labourable, 19 hectares de vignobles, 36 hectares de prairies, 1 hectare de pâturages, 12 hectares de forêts, formant un total de 1,420 hectares.
Taxes annuelles : 1 livre, 13 solidi, 1 denier d'argent, 79 moutons, Vsde brebis, ^3 de porc, 218 boisseaux (seaux) de vin, 23 boisseaux de grains, 10 stères depeautre, 20 1^ boisseaux et 97 stères de houblons, 47 stères de sénevé, 2,600 livres de fer, 3,425 éclisses, 2,825 lattes, 345 douves, 172 cercles, 1,225 fagots d osier, 440 planches, 717 poulets, 3,447 œufs, représentant ensemble une valeur, d'après notre argent actuel, de 9,150 francs.
Corvées : Labour de 4 journées de travail (679 verges de terre labourable), soins à donner à 510 arpents de vignobles, 4 corvées d attelage par semaine, en toute saison, attelage selon les besoins de 91 mesures, 77 journées d'ouvrage par semaine et hommes de corvée selon les besoins de 52 mesures charriages, pour 57 mesu^es (ou nombre illimité), Si charriages de corvées pour le domaine de la seigneurie; abattage des arbres selon .le besoin de 15 mesures, soins à donner à 229 verges de haies, à
II verges de fauchage, la garde des champs de 44 mesures, l'obligation de payer tout ce qui était nécessaire au service de la ferme seigneuriale, imposée selon 25 Ijm^ sures ; le devoir de porter des cages d'oiseaux du domaine de Secquivalau monastère de Saint-Germain; ces corvées représenleut un total, d'après la valeur de notre argeut actuel, de 21,842 francs. La ferme d'esclaves contenait en moyenne 7, 173 hectares, et supportait une taxe de
162 francs, cestrà-dire 48 francs de taxe et 114 francs représentés par des corvées.
Le nonili)re des ménages des colons surpassait 260 fois celui des ménages des hommes libres, 46 fois celui des ménages des serfs et 17 fois celui des ménages des esclaves.
Les fermes libres contenaient en moyenne 10,08 hectares de terre de labour, 15 ares de vignobles, 19 ares de prairies, 6 ares de pâturages et 11 ares de forêt; au total : 10 hectares 59 ares (= environ 40 arpents prussiens); la ferme des serfs contenait 12 hectares 72 ares de terre de labour, 52 ares de prairies et 52 ares de forêt, formant un total de 13 hectares 76 ares; la ferme d'esclaves contenait en moyenne 7 hectares. La ferme à redevance contenait en moyenne 10 M hectares, ou environ 40 arpents prussiens; elle surpassait, en importance, les concessions faites aux citoyens romains après l'abolition de la monarchie, à Torigine de la république.
Les fermes seigneuriales à redevance du monastère de Saint-Germain comprenaient, toutes ensemble, 22,129 bectares de terres labourables, 427 de vignpbles, 503 hectares de prairies, 92 M de pâturages,- 1 ^A de marais, 197,927 hectares de forêt, au total : 221,079 hectares, sans les parcelles de terre occupées par les hospices (hô« telleries des étrangers).
Voici le tal)leau des taxes et corvées de toutes les fermes à redevance (fermes emphytéotiques, selon l'expression moderne) du monastère de Saint-Germain, réduites en valeur actuelle :