II
le moyen âge jusqu'aux temps modernes, tels que le carcan, le bernement, le goudronnement et Templumement, en vigueur, aujourd'hui encoreî dans le nord de l'Amérique, paraissent avoir eu une origine fort ancienne; on en retrouve l'application sous le roi Richard d'Angleterre (1189).
L'ancienne constitution judiciaire subit peu à peu d'importantes transformations chez les tribus colonisées sur le territoire romain. Trois circonstances y contribuèrent : l'extension de la puissance du roi, celle de Tautoritéde l'Eglise et la corruption des mœurs. Attirés sur le sol romain, où les conviaient des jouissances de toute sorte, qui leur avaient été jusqu'alors inconnues, les Germains ne surent point résister à tant de séductions. Une circonstance vint aussi coopérera leur corruption ; ce fut la propension au commerce, disposition particulière à la race germanique, qui à cette époque de rudesse et de violence, alors que la tourmente de la migration des peuples commençait seulement à s'apaiser, dégénéra aisément en cupidité et en brigandage.
Sous les Mérovingiens s'élevèrent de graves plaintes au sujet des abus produits par l'institution des aides du serment. Les parjures s'étaient si fréquemment renouvelés que certain évéque ne laissa plus jurer que sur une caisse vide de reliques ; ce prélat considérant le parjure comme la règle ordinaire dans la prestation des serments, ne voulait pas charger de la sorte la conscience de la personne appelée à jurer, et l'exposer ainsi à sa perte étemelle.
La corruption des mœurs, en altérant l'intégrité de la justice^ tourna à l'avantage du clergé qui cherchait à prendre légalement une position éminente dans le royaume. Les clioses en arrivèrent sous Louis le Débonnaire au point que la loi défendit désormais à tout laïc de porter plainte contre un ecclésiastique.
Les rois aussi contribuaient à la réforme de l'ancienne jurisprudence en ajoutant, par intérêt personnel, à la nomenclature des crimes capitaux, celui de haute trahison designé dans le code byzantin sous le titre de crime de lèsemajesté (l3esa3 majeslatis) ; ils firent en sorte aussi que les cas pour lesquels un homme libre pouvait être châtié corpo-
rellement ou même perdre la vie, fussent plus nombreux que les circonstances prévues par l'ancien code national.
Sous Charlemagne l'institution des aides pour le serment fut abolie peu à peu, du moins dans les causes importantes. Au début de son règne, des plaintes s'élevèrent contre les rachinburgen, qui ne paraissaient plus régulièrement aux séances des cantons et des communes ; oa les accusait de laisser tomber de la sorte en désuétude la précieux privilège déjuger leurs semblables; ils en agissaient ainsi, parait-il, dans la crainte de déplaire aux puissants, qui, à cette époque, faisaient tous leurs efforts pour s'élever sans cesse davantage au détriment des hommes libres ; on se plaignait, de plus, que les uns se refusaient par la violence à payer les amendes que leur imposaient les comtes et les centeniers en punition de leur absence, tandis que d'autres multipliaient les séances de justice, afin de percevoir plus de casuels. Faisant droit à ces plaintes, Charlemagne limita au nombre de trois par an les jours de justice provinciale, et établit une nouvelle fonction judiciaire, les « schôffen » ou juges (scabini, skepen) nommés par les comtes et les centeniers, et chargés de rendre la justice soit conjointement avec les rachinburgen, soit sans leur aide, lorsque ceux-ci feraient défaut, de sorte qu'en tous cas la justice pût suivre son cours. Ils devaient se trouver toujours au nombre de sept. Cette disposition s'étendit aussi bien aux populations romaines qu'aux populations allemandes.
C'est ainsi que le peuple perdit de nouveau un de ses droits les plus précieux. Au prince élu, au président suprême des assemblées nationales de justice, avait succédé un roi héréditaire, en quelque sorte factice, car le droit d'élire le roi subsistait toujours ; mais comme le roi était devenu, par la transmission du droit de la représentation du canton, le propre président des justices particulières et l'exécuteur des arrêts, et qu'il ne pouvait pas dans un aussi vaste empire payer partout de sa personne, il se choisit des représentants lui-même et enleva ainsi au peuple le droit d'élire des représentants du canton et du district. Jusqu'alors le peuple avait eu du moins ses juges nationaux libres, les rachinburgen, en quelque sorte les précurseurs de nos
jurés actuels ; ceux-ci durent dès lors parts^er leur droit avec des juges préposés par le roi, lequel n'exerçait pas seulement ladminislration de la justice par le moyeu des comtes et des centeniers, mais aussi par l'interventioD des gouverneurs extraordinaires, les sendgrafen (missi). Après (jue ce genre de fonction eut été attribué à ceux-ci, on put en appeler aux gouverneurs du roi, dans les séances de justice, auxquelles les ducs et les comtes devaient paraître» suivis de leurs vicaires, et accompagpés des centeniers et des juges (schôffen). C'est en ces occasions que se révélaient souvent ouvertement la violence des grands et celle des fonctionnaires. Un document important de Tan 804, contenant le rapport de quelques sendgrafen envoyés en Istrie, nous a laissé des notions très-précises (1) au sujet de certaines exactions dont les grands se rendaient coupables.
Les trois sendgrafen, le presbytérien Izzo et les comtes Gadolar et Gajo, y racontent leur mission en détail. Us avaient choisi dans les villes et les bourgs (2) 172 hommes importants (homines capitaneos) et leur avaient fait jurer qu'ils diraient sans crainte la vérité, afin que les sendgrafen connussent par eux tous les griefs du peuple, s'il avait à se plaindre du clergé, de ^'administration judiciaire, des fonctionnaires, ou à mentionner des violences exercées sur les personnes ou sur les propriétés, sur les veuves ou sur les orphelins. Les assermentés, que rappellent, en quelque sorte, nos délégués auprès des conseils provinciaux et auxquels l'inviolabilité était garantie, parlèrent franchement et hardiment. D'abord, le patriarche Fortunatus fut accusé d'avoir cherché â libérer TEglise des charges et des devoirs déterminés concernant le senice militaire, et d'avoir contribué ainsi à léser les parlîcuUers. Contraint par le témoignage de différents jurés, le patria^ ehe dut finalement reconnaître ses torts. Lorsqu'il fut question d'une pêcherie qui jadis avait appartenu à la population tout entière, mais dont une partie lui av^it été
(1) Voyez Pertz, Archiv., IV, p. 171 et suivantes; en extrait b. Waii d. Werf. (ïesch. 3, voyez p. 405 et suivantes.
(?) Les Burçflecken (bourgs) se retrouvent fréquemment encore sur le penchant méridional des Alpes.
extorquée, de vives plaintes s'élevèrent à cet égard contre le duc Jean, à cause des violences auxquelles il avait eu recours en cette occasion.
11 fut aisé de se rendre compte alors de quelle manière les grands 'de cette époque agissaient à l'égard des hommes libres pauvres. Les assermentés se plaignirent que le duc avait enlevé aux communes les forêts qui toujours avaient fourni à leurs aïeux des pâturages et des glandées ; le duc avait posé à leur détriment* des pierres-bornes, et accordé à des esclaves la permission de s'établir sur leurs terres; enfin, ils ajoutèrent qu'il s'était fait payer par ces esclaves une redevance pour des biens qui appartenaient à eux seuls. Leurs bœufs et leurs chevaux n'étaient jamais en sûreté, et s'il arrivait à quelqu'un d'entre eux de murmurer, il était menacé d'être mis à mort. En outre, le duc avait abrogé les bons et aiiciens règlements, tels qu'ils existaient depuis la domination de l'empereur grec, établi des centeniers et réparti la population entre ses flls, Ses filles et ses gendres, qui se faisaient bâtir des châteaux par les indigents. « A aucune époque, nous n'avons dû, » disaient les envoyés en se plaignant, creuser des fossés, » exécuter un travail d'esclaves, cultiver la vigne, brûler » la chaux, nourrir des chiens, payer des impôts, comme » nous y sommes contraints actuellement. Nous donnions » précédemment un boisseau (de grain?) par tête àe » bœuf. Jamais nous ne payions d'impôt pour les moutons, » comme on l'exige aujourd'hui, et encore faut-il que nous » livrions annuellement des génisses et des agneaux. Non- » seulement le duc Jean, mais aussi ses flls, ses filles et ses » gendres exigent de nous des corv,ées consistant en ser- » vices de navigation vers Venise, Ravenne et la Dalmatie» » ainsi que sur les fleuves, chose inusitée jusqu'à présent. » Dès qu'il sort de chez lui pour le service du roi ou qu'il » envoie ses gens en expédition, il s'empare de nos che- » vaux et de nos fils pour le transport de ses bagages. H » leur fait faire des corvées de charriage à trente milles » de distance et au delà, et renvoie ensuite les gens à » pied, car il emmène les chevaux jusqu'en Franconie, où » finalement il les abandonne ou en gratifie ses hommes. » Dans ces cas-là, il dit à la population : Rassemblons
^> notre contingent destiné à l'empereur, comme à l'époque » de la domination grecque, un représentant du peuple » m'accompagnera ensuite auprès de l'empereur pour lui » offrir les présents. Nous rassemblons tout avec bonheur, » et dès quil s'agit du voyage, le duc nous dit : Vous » n'avez que faire de m'accompagner, je serai votre repré- » sentant auprès de l'empereur. Et tandis qu'arrivés chez » l'empereur, lui et ses fils s'attribuent tous les honneurs, » nous gémissons ici sous l'oppression. Du temps des » Greôs, nous rassemblions une fois l'an les présents des- » tinés à l'empereur de la manière suivante : celui qui » possédait cent moutons en donnait un, aujourd'hui la » proportion est de un sur trois. En outre, le duc Jeaû » réclame pour lui-même bien plus de choses que n'en » exigeait le gouverneur grec. Pendant trois années » successives il a fallu payer aux esclaves païens, qu'il a » colonisés sur* nos terres et sur celles de nos esclaves, » une dîme équivalant à celle que nous devons à l'Eglise; » or, nous devons supporter toute cette oppression, toutes » ces charges inconnues à nos aïeux. Si l'empereur Charles » vient à notre aide, nous échapperons à celte affliction; » sinon il vaudra mieux pour nous mourir que de vivre » dans de si pénibles conditions. »
Le duc Jean nia Texistence de la plupart de ces griefs que l'on peut toutefois croire fondés par la teneur même de sa réponse. Il avait considéré les forêts et les prairies comme domaines royaux, et maintenait cette opinion ea dépit des assermentés; quant aux impôts sur les moutons, D tf avait prélevé que ceux qui existaient précédemment; il se tira d'affaires de la même manière relativement aux présents annuels offerts à l'empereur. Il eût renoncé aux corvées de la navigation, si on les avait trouvées trop rigoureuses. Il avait désigné aux esclaves des parcelles de terrain pour s'y coloniser, mais avec la conviction qu'il ne lésait personne en agissant ainsi; dans le cas où ces esclaves commettraient quelque dégât dans les champs ou dans les forêts, on les en expulserait. Si, au contraire, ils contribuaient à peupler des endroits déserts , leur pré- .sence devait être considérée comme très-utile.
Les sendgrafen s'entremirent à Tégard des deux parties.
rendirent à la population le droit de pâture et de glandée et réclamèrent en retour leur aide pour les travaux publics. Il fut convenu que le duc s'al)stiendrait désormais d'élever toute prétention arbitraire.
Ce document prouve que l'institution des sendgrafen avait acquis , à lepoque de Charlemagne , une importance réelle ; mais il démontre également de combien peu de garantie le droit national se trouvait entouré, combien les hommes libres étaient exposés à larbitraire des grands et de$ fonctionnaires, et comment la liberté nationale marchait inévitablement à sa ruine, depuis quelle ne trouvait plus son point d'appui dans la nation, car un seul homme peut réussir à hâter la marche du, développement hational, mais cette marche une fois interrompue, il ne . parviendra jamais à la faire reprendre. Si, dans un cas isolé, Charles fît rendre la justice par les sendgrafen, il s'en présenta dix autres dans lesquels l'oppression et les • violences restèrent ignorées par lui. Toute situation politique qui ne s appuie que sur un seul homme ne saurait avoir une longue durée. Charles ne chercha jamais à ramener l'ancien self-government du peuple, aussi ne parvint-il qu'à obvier à quelques abus issus du système féodal .
L'influence du clergé sur la législation se fit surtout sentir après que Charles eut été couronné empereur. Aux assemblées de l'empire, tenues en 802 et en 803, Charles alla même jusqu'à soumettre le code des Francs à une révision tout en faveur du clergé. Le wehrgeld, payable au clergé, fut, comme nous l'avons dit déjà, porté à un taux plus élevé. La violation d'un asile fut passible d'une amende de 600 sohdi. Les taxes payées au roi devaient Fetre en solidi d'argent; les amendes concernant la paix (fredum), ainsi que les autres compositions, se payaient en solidi d'or. A cette occasion, le peuple tout entier se vit pour la dernière fois consulté au sujet de la révision des lois. Après que l'assemblée de l'empire eut donné son assentiment, les comtes firent la lecture des articles additionnels à la loi salique, dans toutes les assemblées judiciaires de l'empire, de district en district, en présence des schôffen ; le peuple, présent à la lecture, fut inter- ^
rogé à reffet de savoir s'il donnait son adhésion, et chacun, irfvité à sanctionner les changements introduits dans la loi, soit par sa signature, soit par quelque autre témoignage. Ainsi se trouva modifiée la loi ripuaire. Les aides au serment lurent abolis par les articles supplémentaires. Jusqu'alors, si quelqu'un s'était disculpé au moyen de douze aides par le serment et que le plaignant n'eût pas admis le serment, on avait recouru au jugement de Dieu. Dans les capitulaires de l'an 803, la profession d'avocat (qu'on avait réussi à introduire aussi chez les Francs) fut expressément interdite; chacun devait défendre sa propre cause, à Texception de ceux qui s'en trouvaient incapables pour cause de maladie ou d'incapacité d'esprit. Les juges avaient à décider d'après la loi en vigueur, et non d'après leur appréciation arbitraire.
Le genre du droit et celui de la procédure adoptas parles Allemands présentent non moins d'intérêt que ceux des Romains. A l'origine, c'est-à-dire après la conquête des provinces romaines, chacune des nationalités possédait son droit particulier ; les Romains conservèrent le droit romain, et les Germains, le droit allemand. Celui-ci attribuait aux Romains un wehrgeld équivalant à la moitié de celui du Franc libre, dans le cas de rixe entre Allemands et Romans : ces derniers ne se servaient entre eux que^ du droit romain. Peu à peu, les deux systèmes de droit exercèrent l'un sur l'autre une influence irrésistible. Tandis que la constitution militaire, les conditions et les formes judiciaires consefvant leur essence germanique primitive, pénétraient sans cesse plus intimement dans les pays romains, maintes lois et institutions mmaines se trouvèrent introduites dans le droit des Germains, chez lesquels la royauté avait subi déjà, sous l'influence romaine, une transformation si radicale. Tandis qu'au sud-ouest de l'empire, l'institution des comtes, des rachinburger et des aides du serment, les jugements de Dieu, l'institution des cautions et des gages acquéraient droit de bourgeoisie sur les territoires romains proprement dits, la prescription, le droit de représentation, la succession par droit testamentaire (les Germains primitifs ne connaissaient point l'usage du testament) , la libre disposition du bien-
fonds et du sol, et finalement, hélas! la torture et les peines corporelles infligées aux hommes libres, s'étaient introduits dans le code allemand:
Mentionnons aussi la coutume assez étrange adoptée dans l'empire des Francs de remettre aux intéressés les documents originaux concernant la justice nationale, qui ne se trouvaient point inscrits sur un registre. Il en résulta souvent qu'il fallut faire renouveler par le roi ces sortes de documents égarés ou détruits par l'incendie.
Système militaire.
Si à l'aspect des luttes perpétuelles et des guerres cruelles auxquelles se livre l'humanité toujours en quête! d'une forme de gouvernement dont les bienfaits équivaudraient à la grandeur de ses sacrifices, on pouvait douter de l'avenir de la civilisation, il y aurait lieu de se rassurer lorsqu'on se rend compte de la transformation opérée dans le système militaire tel qu'il était au moment où commence l'histoire de la nation allemande. Le mode de l'art militaire se rattache intimement au degré de culture économique et morale auquel parviennent les peuples.
A l'origine, les prisonniers de guerre étaient tués ou sacrifiés aux dieux ; les tribus des peuples guerriers possédaient alors trop peu de notions d'agriculture et ne disposaient pas des instruments nécessaires pour utiliser le travail de leurs prisonniers. La coutume de les réduire en esclavage ou de les vendre en qualité d'esclaves, introduite chez tous les peuples de l'antiquité et qui s'est conservée jusqu'aujourd'hui dans les tribus nègres de l'Afrique, était un progrès comparativement à l'usage primitif éternel maintenu chez les Indiens de l'Amérique et de l'Australie. Le troisième genre de traitement réservé aux prison-
niers fut le servage ; dans ce cas, le sol était conquis ou acquis conjointement avec le colon qui l'occupait ; celui-ci ne pouvait être détaché de la glèbe, restait tributaire et soumis à des corvées spécifiées. La quatrième transformation laisse le prisonnier entièrement libre de sa personne ; il peut acquérir du territoire et se faire une fortune; le droit indi\âduel est reconnu, mais la propriété d'autrui n'est pas respectée. Les incendies et les ravages désolent le pays ennemi ; les armées s'entretiennent au moyen du pillage, la propriété foncière est confisquée. Dans la période suivante, les personnes et les propriétés sont respectées ; les armées sont entretenues par des réquisitions en nature ou en ai^Qjit ; le vaincu est épargné et l'ennemi blessé, soigné; l'humanité prévaut et l'idée de la pane éternelle surgit. Toutefois elle ne pourra se réaliser que si un équilibre judicieux s'établit entre les nations inquiètfô, redoutant de se voir attaquées. Il semble vraiment que la paix permanente ne puisse être obtenue qu'au moyen de redoutables armées permanentes, et l'on oublie que ces armées, consommant une grande partie des ressources de l'Etat, l'obligent à contracter des emprunts durant la paix, et, que bien souvent, le moment du danger arrivé, l'Etat se trouve épuisé avant mênoie d'avoir pu déployer ses forces. D'autre part, la portion de la population masculine la plus capable, la plus intelligente, peu soucieuse de sacrifier au service militaire les plus belles années de son existence, cherche et trouve le moyen de s'y soustraire.
C'est ainsi qu'actuellement la jplupart des armées européennes se recrutent dans les couches inférieures des populations ; or, de tels soldats ne peuvent combattre avec le zèle et la persévérance que donnent la connaissance d'avantages matériels, et la conscience de biens intellectuels d'un ordre plus relevé.
Sous un pareil régime les classes supérieures perdent promptement l'habitude de manier l.es armes et s'abandonnent à la mollesse, à la volupté et à la bonne chère; de là résulte le danger de voir la race dégénérée et énei-vée devenir la proie d'un conquérant plus puissant ou plus habile. Mais au contraire, si la valeur militaire est le partage de toute la nation, elle exercera l'influence la plus heureuse
sur la santé de la race, et contribuera efficaceraent à la sécurité de TEtat et à Findépendance de là nation. Malheur au peuple si Télite de la population se déshabituant du métier des armes, abandonne aux prolétaires la défense du pays. Ce pays deviendra inévitablement soit le jouet d'un despote, soit la victime d un conquérant^ et peut-être môme celle de runetdelautre. Rome a prouvé la vérité de cette assertion. Aussi longtemps que chaque citoyen romain se vit obligé de servir sa patrie, Rome fut la souveraine du monde entier; mais lorsque les Romains commencèrent à se soustraire au service militaire afin de se donner plus de loisirs pour les divertissements et les débauches, lorsqu'en Gaule le désir d*échapper à la conscription eut amené les jeunes gens à recourir à des mutilations contre lesquelles Tempereur Valentinien édicta même la peine de mort, lorsque les Romains eurent partagé avec des troupes étrangères le soin de défendre leurs frontières, Rome succomba sous les armes des Germains. Ces mêmes Germains, qui à leur tour bouleversèrent Fempiire romain, disposaient non point dune armée permanente, mais d'une armée essentiellement nationale recrutée d'après le système du service militaire obligatoire.
Le système militaire des Germains reposait tout entier sur le. service obligatoire ; mais comme à cette obligation se rattachait aussi pour le soldat celle de son entretien, le service ne se prolongeait pas cliaque année au delà d'une couple de mois pendant l'été. Les Romains faisaient ordinairement leurs expéditions à dater du mois de juillet, après la maturité de la moisson ; ce fut exceptionnellement que Julien se munit de biscuits durant une de ses campagnes. Il fit venir aussi de FAngleterre, à Foccasion d'une mauvaise récolte, six cents vaisseaux chargés de céréales.
Non-seulement les esclaves mais môme les lètes n'étaient pas autorisés à porter les armes ; les hommes libres avaient seuls ce privilège, et c'est ainsi que les armées des Germains se trouvaient composées uniquement de l'élite de la nation. Les hommes libres combattaient, les esclaves s'occupaient du service et des bagages de l'armée. Ce ne fut que par exception, dans des circonstances périlleuses.
ou lorsque les défenseurs faisaient défaut, que les serfs furent requis pour larmée.
L'organisation de l'armée était fondée sur la famille. Oa n'en agissait pas comme à l'époque actuelle, .où le plus ou moins d'élévation de la taille des soldats décide seule de leur adn\ission dans telle arme ou dans telle autre, sans qail soit tenu compte de leurs préférences ou de leurs aptitudes; cette coutume regrettable suffirait seule à démoraliser les meilleurs éléments dont se compose l'armée. Les familles, les parents alliés, les communes formaient les compagnies, les markgenossenschaften et les centuries formaient les bataillons, et les cantons, les régiments. Ce système avantageux, dit Tacrte, excitait l'émulation des combattants qu'enflammait d'ardeur la présence de leurs parents, de leurs femmes et de leurs enfants dont ils entendaient les applaudissements et les cris ; ils pouvaient aller faire panser leurs plaies par leurs mères et leurs femmes qui sondaient et lavaient résolument leurs blessures ; elles réconfortaient les combattants par la nourriture et les animaient à la lutte par leurs paroles encourageantes; souvent même au moment du plus grand danger, elles se précipitaient au combat, et, par leur exemple et leurs exhortations, contribuaient à décider de la victoire en faveur des Germains. Les femmes allemandes se sont distinguées par leur héroïsme, parmi celles du monde entier depuis les époques les plus reculées jusqu'aux guerres d'indépendance contemporaines, pendant lesquelles on compta plus de mille femmes vêtues d'habillements d'hommes qui prirent part à la lutte.
Les parents alliés et les familles se subdivisaient jadis en centuries impliquant par elles-mêmes un titre d'honneur militaire. Le chef naturel de la division était le père de famille, le plus âgé et le plus considéré du groupe. Le centenier, élu aussi en qualité de juge, était probablement le commandant de la centurie ; au-dessus de lui se trouvait le comte ou le prince. On élisait un duc pour chef suprême de toute l'armée composée de différents cantons appartenant à une ou à plusieurs tribus de peuples ; la valeur bien plus que la noblesse décidait de cette élection, quoique la noblesse fût originairement issue de la valeur.
Remarquons toutefois d'après les témoignages de Thistoire que les plus valeureux guerriers appartenant aux familles nobles étaient choisis de préférence aux autres.
Le duc ne disposait point d'une autorité dictatoriale illimitée, et il agissait plus sur l'esprit de larmée par l'exemple que par le commandement. La considération qui lui était acquise se mesurait à la valeur, à la circonspection et à l'énergie dont il faisait preuve durant l'expédition. Son autorité disciplinaire était fort restreinte. Les châtiments avaient un certain caractère religieux, et rentraient dans les attributions des prêtres. Les Allemands croyaient se trouver durant le combat sous la surveillance de la divinité, de telle sorte que celui, qui avait, soit abandonné son bouclier, soit quitté le théâtre delà lutte, ne pouvait désormais plus assister au service divin ni aux assemblées nationales ; le mépris attaché à sa personne était si grand qu'il arriva qu un grand nombre de .ces délinquants se pendirent pour échapper à l'opprobre.
La principale force de larmée allemande consistait dans l'infanterie, dont l'ordre de bataille présentait la forme d'un triangle. Pourtant, quelques tribus se signalèrent par lexcellence de leur cavalerie; les chevaux allemands, quoique de chétive apparence, étaient solides et agiles. Il y avait aussi, comme nous l'avons dit déjà, des corps mixtes, composés de cavaliers et de fantassins, qui, choisis parmi les plus valeureux soldats, se trouvaient placés au front de bataille et couvraient les flancs des fantassins. Exercés dès leur plus tendre jeunesse à Fart du combat singulier et de la chasse, les Germains possédaient une grande force et mie habileté particulière pour le maniement des armes. On disait même que les Francs combattaient indiiTéremment de la main gauche ou de la main droite. Les Germains tenaient à se charger le moins possible d'objets superflus durant le combat ; se dépouillant de leurs vêtements, ils ne conservaient qu'un léger vêtement de toile, et parfois même se battaient complètement nus. Tacite, en parlant des Germains en général, mentionne ce fait, que plus tard il attribua spécialement aux Hérules. Durant la guerre contre Narsès, larmée franquealamane fut commandée par Âgathias ; les soldats avaient
la poitrine et le cou nus, les jambes recouvertes de bas de cuir ou de toile ; ils ne portaient ni cuissards, ni bouclier ; leur tête était découverte ; peu d'entre eux portaient des casques ; la légèreté de cet équipement devait naturellement leur permettre de prolonger la durée du combat.
A lorigine, le mode de l'armement était bien simple à cause de la rareté du fer; chacun se servait, selon ses ressources particulières, soit d'armes en fer poli, soit d'armes en bronze ou en pierre. Dans le* principe, les épées étaient rares, tandis que lès lances étaient généralement en usage ; celles-ci étaient terminées par une courte pointe en fer, en bronze ou en pierre ; elles consistaient parfois en de simples perches dont le bout était durci au feu.
Peu d'entre les Germains portaient des cuirasses; les uns se trouvaient coiffés de casques, les autres d'armets. L'usage des armes en acier devint plus général chez les Germains à la suite de leurs rapports avec les Romains, et à la faveur de l'extension que prit l'industrie métallurgique à l'époque de l'empire. Les Germains trouvèrent souvent durant leurs guerres contre les Romains l'occasion d'améliorer leur équipement ; peu à peu les guerriers pourvus de casques et de cuirasses cessèrent d'être des exceptions, et déjà même il s'était trouvé des cavaliers cuirassés parmi les Cimbres qui luttèrent contre Marins.
Les fouilles opérées dans les tombeaux de l'époque mérovingienne ont mis au jour un certain nombre d'armes différentes. On remarque parmi celles-ci la longue épée fendue qui, beaucoup plus grande que celle des Romains, ne servait qu'à frapper. Les Gaulois employaient aussi ces épées, mais la matière en était si défectueuse que la lame s'en recourbait au premier coup; elles n'étaient d'aucune ressource pour le combat. Celles des Germains leur étaient supérieures; leurs armuriers avaient acquis un grand art dans cette fabrication. L'épée dont il fallait se servir pour fendre le casque et la cuirasse de l'adversaire exigeait de la part de larmurier des soins si particuliers que cette sorte d'arme ainsi perfectionnée était fort rare. Celles de ces épées dont se servirent certains héros
dans le cours de leurs exploits acquirent même, soit par l'histoire, âoit par la légende, une certaine renommée. Les Germains employaient encore une autre épée appelée « saramasaxus » , à lame courte, à dos épais et n'ayant qu'un tranchant. 11 y avait en outre le « sahs » ou « sax »; c'était une sorte de grand couteau de chasse qu'employaient les Saxons. Le nom du propriétaire se trouvait gravé 5ur les boutons et sur la poignée, et des devises en caractères runiques en recouvraient la lame (4). La poignée et la gaine étaient généralement en bois garni de cuir ou de toile et souvent enrichies d'or et de pierres précieuses. On retrouve fréquemment encore des haches dont les Francs, les Goths et les Saxons se servaient non-seulement comme arme de défense, mais aussi en guise de projectile durant le combat. Il y avait des lances longues et d'autres courtes; ces dernières étaient jetées au loin sur les adversaires. La lance fut l'arme principale des Germains, qui depuis l'époque de Tacite jusqu'à celle de la migration des peuples firent preuve d'une habileté trèsremarquable dans la manière de manier et de lancer cette arnie.
Quoique les plus anciens historiens romains n'aient pas mentionné l'arc et la flèche, les fouilles faites dans les tombeaux ne permettent pas de douter que les Germains ne s'en soient sems. Des circonstances se rattachant à certains faits accomplis durant la migration des peuples, autorisent à croire qu'ils tiraient un excellent parti de cette arme. La terreur inspirée par le grand nombre de Goths armés d'arquebuses pendant la guerre italique avait amené les Grecs à transformer leur équipement. Théodoric, roi des Ostrogotlis, se piquait d'être très-adroit dans le maniement de l'arc, et le roi visigoth, qui porta le même nom, mania aussi l'arc avec beaucoup de succès. Au siège de Cumes, la force et l'habileté dont fit preuve Aligern, frère de Totila, excitèrent l'admiration de tous les guerriers. Les cuirasses les plus solides ne résistaient pas à ses coups ; une de ses flèches traversa le bouclier, la cuirasse et le corps d'un général romain nommé Pallodius qui, se^
(1) Voyez Lindenschmit. a. a. Q. p. 12 et suivantes.
fiant trop à son armure d'acier, s'était imprudemment exposé sur le rempart. Les Longobards se sei^vaient de Tare pour la chasse. Les lois germaniques en font mention à diverses reprises.
Le bouclier était la principale arme de défense ; le jeune homme en était revêtu lors de sa prise d'armes ; l'abandon du bouclier pendant le combat était considéré comme un délit ignominieux. A l'origine, le bouclier était fort grand, mais à mesure qu'on employa la cavalerie chez les Francs, il diminua de volume. Le bouclier était fait en bois recouvert de cuir ou de. toile, garni de clous, ayant au centre une forte bossette ; il était bariolé de couleurs éclatantes; ces peintures grossières représentaient probablement (les animaux; le bouclier ser\'ant d'arme de luxe se trouvait souvent orné d'or et de pierres précieuses. Les rois des Longobards et des Goths avaient des po'rte-boucliers qui se tenaient à côté d eux et leur passaient de nouvelles ariïies lorsque celles qu'ils maniaient se trouvaient endommagées. Procope cite le roi Téja qui dans la guerre contre les Goths se distingua par sa valeur extraordinaire, et ne peut lui refuser son admiration. IJ raconte la manière dont le roi accompagné de son porte-bouclier et sortant des rangs lance son défi. « Reconnu par les >^ Romains, il fut attaqué, dit-il, par une troupe d'élite. » Le héros échappa à leurs coups, à la faveur de sou bou- » cher et entassa autour de lui cadavres sur cadavres. Dès » que son bouclier était transpercé par les flèclies ou que X leur poids faisait fléchir son bras, il se faisait passer un » autre bouclier ; il continua à combattre jusque dans la » troisième partie du jour, et ne céda pas un seul pied » du sol à l'ennemi ; il renversait son adversaire de la » main droite, tandis qu'avec la main gauche, il se cou- » vrait de son bouclier jusqu'à ce que celui-ci fût » de nouveau troué par les flèches. Mais son bras » s'était finalement trouvé trop fatigué pour saisir pres- » tement un autre bouclier : il s'était découvert, et le » roi, héroïque guerrier, était tombé transpercé par une » flèche. »
Les fouilles opérées dans les tombeaux de l'époque mérovingienne font supposer que les casques et les cui-
rasses étaient rares. Gharlemagne chercha le premier i en introduire 1 usage général ; il interdit l'exportation des armes à l'étranger et ordonna que tout homme qui possédait douze bonniers de terre portât en campagne un équipement en fer. La description enthousiaste que fait le moine de SaintrGall de l'armée de Gharlemagne (voyez page 306) prouve que l'usage général de l'acier pour les armes de défense était une innovation. On ne se servait d'abord que de .cuirasses faites au moyen de chaînes, qui, superposées les unes aux autres, présentaient la forme d*écailles; les cuirasses plates datent seulement de l'époque de Gharlemagne, toutefois il est déjà fait mention de cuissards dans la description du moine de Saint-Gall.
Les fouilles nous ont fait connaître outre les armes, 'de nombreux modèles d'éperons et de bridons de chevaux.
Nous ne possédons aucun des étendards ou drapeaux appartenant à cette époque ; Tacite dit qu'on les portait au combat, après quoi on les rendait aux sanctuaires religieux où ils étaient conservés. Divers faits ont donné la mesure de l'habileté obtenue dans le cours des siècles par les Germains pour le maniement des armes et dans les exercices militaires, et à la faveur de laquelle ils réalisèrent des exploits héroïques durant cette époque de luttes et de violences. Déjà Tacite mentionne la « danse des épées » comme étant le divertissement habituel lors des grandes réunions. Des jeunes gens nus sautaient et dansaient au milieu d'épées et de pointes de lances dirigées contre eux. Ils acquéraient, par cet exercice, beaucoup de grâce et de •dextérité et s'y livraient non pour gagner quelque argent, mais pour leur propre plaisir. Les applaudissements des spectateurs qui prenaient grand intérêt à ces jeux étaient leur unique récompense. Plus tard ce genre d'amusement se transforma en tournois auxquels prirent part les chevaliers du moyen âge.
. Nous devons encore à Procope cette relation fort intéressante, concernant la guerre gotho-grecque : « Au com- » bat de Draconcella, le roi Totila cherchant à retarder le » moment de l'attaque, afin de laisser à des renforts atn. w
» teudtts le texqps d*arraver, donna aux deux années le » spectacle de sou habileté. Couvert de sa cuirasse comme » d une écaille d or, il s'élança monté sur un cheval fou- » gueux dans lintervalle qui séparait les deux armées et » y exécuta les imanœuvres les plus difficiles ; il lançait en » Pair sa lance ornée de banderoles rouges et de ^lons )) d or et la ressaisissait ensuite , tout en galopant ; il fit » aussi les conversions et les évolutions les plus variées » avec tant de grâce, de dextérité, et pendant si longtemps » que lies deux armées, en présence depuis le matin, met- » tant leurs armes au repos, ne songèrent point à satta- » quer avant le milieu* du jour; sur ces entrefaites, les » corps auxiliaires étaient arrivés sur le lieu du com- » baL ))
Trois cents ans plus tard, les fils de Louis le Débonnaire, Louis et Charles, après avoir réuni leurs armées près de Strasbourg, eurent recours à de semblables ruses militaires. Souvent, dit Nithard, petit-fils de Charlemagoe, tous les soldats se rassemblaient sur un terrain Tacant et se plaçaient en nombres égaux les uns en face des autres, se divisant en troupes de Saxons, de Basques, de Francs de Test et de Bretons. A un signal donné, les deux armées s attaquaient réciproquement; au moment où elles bondissaient Tune contre l'autre, les uns faisaient volteface et se couvrant le dos de leurs boucliers, se dirigeaient en courant vers Je corps de réserve ; arrivés là, ils se retournaient précipitamment et poui*suivaient alors à leur tour leurs adversaires, jusqu'à ce qu enfin les deux rois et tous leurs chevaliers arrivant à bride abattue se jetassent dans la mêlée ; brandissant leurs lances, et jetant de formidables hourralis, ils attaquaient tantôt les uns, tantôt les autres, et dirigeaient ce simulacre de bataille opéré de la façon la plus tumultueuse. Il y a lieu de s'étonner que, parmi tant de soldats de nationalités diverses, des guerriers aussi fougueux aient pu conserver assez de modération et de saog^froid pour qu'on n'ait point eu à déplorer les moindres accidents.
Pendant les .batailles les plus importantes, les Germains descendaient de cheval et continuaient à se battre à pied; nous avons dit déjà qu'à la bataille des Alamans, près de
Strasbourg, les simples soldats avaient exigé que les nobles et les princes missent pied à terre. Des faits analogues se reproduisirent souvent. Lors du combat livré contre Narsès, sur les bords du fleuve Dracon, les Goths firent placer leurs chevaux derrière les rangs de bataille, et combattirent à pied ; leur exemple fut suivi par leurs adversaires. Le roi Totila tomba à la tête de l'infanterie. Durant la bataille livrée sur le fleuve Dyla.où Amolphe battit complètement les Normands, les Francs, stimulés par l'allocution énergique du roi, descendirent de cheval et, contrairement à leurs habitudes, combattirent à pied; ils n'auraient pu réussir autrement à s'emparer des retranchements des Normands.
Aux époques anciennes, les Germains n'avaient que peu ou point de places fortes ; il paraît que la capitale de Marbod seule était fortifiée; quelques châteaux forts' s'élevaient çà et là, car il est dit que Ségeste fut assiégé dans le sien par les partisans d'Armin. Nous avons remarqué que dès que les Romains occupaient quelque contrée allemande, ils y élevaient des forteresses que les Germains avaient grande hâte de démolir. Les villes bâties par les Romains sur le Rhin et sur le Danube paraissent avoir offert plus de résistance, quoique Invavium (Salzbourg) et plusieurs autres villes romaines luxueuses aient été détruites. Trêves fut. prise d'assaut à quatre reprises différentes; Mayence fut plusieurs fois conquise et dévastée durant la migration des peuples ; sous le règne du successeur de Louis le Germanique, les murailles de cette ville furent relevées et fortifiées contre les invasions des Normands, qui déjà avaient pénétré jusqu'à Bonn. C'est à peine si, à l'époque de Charlemagne, on s'était préoccupé du soin de fortifier les frontières ; on avait négligé d'élever des fortifications dans l'empire, n'ayant eu à redouter sous son règne aucun ennemi, soit de l'extérieur, soit à l'intérieur. Ce ne fut qu'à la fin de la période carlovingienne qu'on éprouva la nécessité d'entourer les villes de remparts, de fossés et de murailles, afin de les protéger contre les invasions des rapaces Normands, et plus tard contre celles des Magyares, tandis que la nouvelle noblesse cherchait à garantir sa sécurité en se bâtissant des châteaux forts sur les
«cimes des montagnes ou sur les saillies des rochers (1).
Les luttes soutenues par les Gattes et les Bataves contre les Romains, les hardies expéditions maritimes entreprises d'une part par ces troupes de Francs qui, partis des rivages de l'Asie Mineure, pénétrèrent jusqu'au bas Rhin, et de l'autre par les Saxons et les Normands qui abordèrent en Bretagne et dans les Gaules, prouvent qu'antérieurement déjà les Germains livraient des combats sur mer. Charlemagne, obligé de faire sur mer la guerre contre les Danois et les Normands, institua ^e ban et l'arrièrc-ban d'une armée maritime et organisa ainsi la marine.
Il est permis de supposer qu'à moins de pressant danger, l'armée n'était convoquée qu'une fois chaque année. Les Francs, soumis au service obligatoire, avaient droit de siège et de vote aux assemblées nationales ou aux diètes; la levée des troupes et la revue coïncidaient avec les réunions des mois de mars ou de mai. Avant de se soumettre à l'austère discipline de l'armée, les hommes libres délibéraient sur le plus ou moins d'opportunité de la guerre; la décision prise, celui qui se rendait coupable • d'infraction à l'égard du service obligatoire était sévèrement puni. L'homme libre qui se soustrayait à ce devoir, était passible d'une amende de soixante solidi, payable soit en argent, soit en une valeur équivalente représentée par un certain nombre d'aunes d'étoffes pour vêtements, soit encore en bétail ; il était défendu de la payer en esclaves ou en biens-fonds, afin que l'économie rurale ne s'en trouvât point troublée. Il y eut des préposés particuliers, chargés de percevoir les amendes payées en argent (heribannatores). Le tiers en revenait au comte ou à l'évoque, dans les diocèses où ce dernier cumulait les fonctions de comte et la dignité ecclésiastique (2).
(1) En Italie, Taûtorisation du roi était, paraît-il, nécessaire pour U i d'une forteresse. En Tan 916, le prince carlovingien Bjéren-
construction
lissades et de ponts-levis, et lui octroya, à cett« occasion, la permission de détourner la route. BOhmer Kegesten, a. a. 916.
(2) On concéda à Téyêque de Wurzbourg le droit de feure rentrer luimême la p|art qui lui en revenait, tandis que jadis, à rexcei>tion des fonctionnaires préposés à cet eifet, les gouvemelirs du roi (missi) étaient seuls autorisés à perceyoir ces amendes.
La peine de mort était prononcée contre les déserteurs et contre ceux qui s'absentaient de Tarmée sans autorisation. Le pillage était défendu sous peine dune amende de soixante solidi.
Une grande sollicitude s'étendait sur tout ce qui concernait* les approvisionnements, les munitions et surtout les bagages de l'armée ; le roi fournissait les fourrages. Dans les contrées que travci'gait l'armée, les comtes, les évêques et les seigneurs étaient tenus d'organiser de grands magasins de foin et d'avoine, d'avoir des chevaux et des chariots tout prêts à l'accompagner ; les fermes des districts environnants devaient payer leurs redevances en nature à l'époque du passage des troupes, afin que celles-ci n'eussent point à soufiTrir du manque de vivres.
L'étude du développement complet du système militaire depuis son origine jusqu'à la fin de la période carlovingienne, prouve qu'à toutes les époques le service militaire obligatoire fut imposé, chez les Germains, à tous leshommes^ libres, propriétaires de biens-fonds, auxquels incombait aussi le soin.de leur propre entretien. Sous la domination romaine, la conscription était en usage dans la Gaule, et après que les Francs l'eurent conquise, ils étendirent, même jusque sous le règne de Clovis, l'obligation du service militaire à tous les Romains ; c'est du moins ce que le traité conclu en Armorique entre les Celtes et les Romains nous permet de supposer. L'organisation du service militaire établissait que les provinces les plus voisines du théâtre de la guerre eussent à fournir le contingent exigé,, tandis que les provinces plus éloignées n'étaient mises à contribution qu'en cas de nécessité, les troupes avaient à franchir des distances réclamant trop de temps et entraînant de trop grandes dépenses.
Ce même système militaire s'était conservé encore sous les Carlo vingiens, du moins quant à ses formes apparentes^ mais, en réalité, il avait subi déjà quelque modification ; l'obligation du service existait encore pour tout homme libre, chacun était tenu encore de s'équiper et de se munir de tout ce qu'exigeaient l'habillement, l'armement et l'entretien. Tout vol commis dans le pays même était passible d'une indemnité triple et de l'amende de 60 solidi, payable
— 226^ à l'armée; le coupable en était exclu; cette deraière peine était réservée également à tout contrevenant aux règlements militaires. Les fils n'étaient pas soumis au service obligatoire, n'étant pas considérés comme des membres de la commune en état de pourvoir à leur équipement et à leur entretien ; mais il est probable qu'ils étaient admis à remplacer leur père à l'armée.
Cette constitution militaire, excellente en elle-même, tomba en désuétude par suite de l'obligation imposée aux hommes libres d'avoir à s'entretenir eux-mêmes pendant la guerre ; le logement militaire n'était pas suffisamment réglé et, en tout cas, il n'eût pas suffi aux besoins du soldat; les habitations étaient encore trop distantes les unes des autres, le système flnancier fonctionnait trop irrégulièrement aussi, pour que l'Etat pût se charger seul de Tentretien de l'armée. Remarquons encore ici que le peuple ne peut se trouver vraiment pénétré du juste sentiment de la dignité de l'homme et de la véritable fierté nationale, que sll voit l'élite de la nation concourir avec lui à la défense du pays, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui dans la plupart des nations, où les classes les plus pauvres passent les plus belles années de leur vie au service militaire ; de plus, comme une partie de la population est seule appelée sous les drapeaux, la durée du service se prolonge bien plus longtemps qu'il ne le faudrait, si tout citoyen était, dès sa jeunesse, exercé au maniement des armes.
L'impossibilité dans laquelle se trouvèrent les hommes libres de subvenir aux charges militaires à mesure que s'étendirent les limites de l'empire et que se multiplièrent et se perpétuèrent les guerres (1), donna lieu à tant d'exemptions du service militaire, qu'il arriva souvent que les peines édictées contre l'abstention de ce devoir ne furent plus appliquées. Peu à peu, la levée des troupes tal remise aux comtes et ce fut entre leurs mains une arme dangereuse dont ils se servirent pour opprimer les classes peu favorisées de la fortune. Un grand nombre d'hommes libres appauvris s'endettèrent, aliénèrent leurs biens et se virent contraints finalement d'engager leur per-
(1) Voyez pour les dëtsUs, RoiL Geaelu des BenefimlweBena, p. 995 et Buivantea.
sonne à des seigneurs devenus riches, à des fonction* naires, à des comtes ou à des évoques, afin d'obtenir de ceux-ci une ferme à titre de fief; ils remplissaient, dès lors, leurs obligations militaires aux frais de leur seigneur féodal. Les choses en étaient venues au point qu'à la flû de Fépoque carlovingienne, il ne se trouvait plus à larmée, sauf quelques rares exceptions, d'hommes complètement libres, autres que les seigneurs, les évêques et Ta nouvclte noblesse,, se composant de fonctionnaires. L'armée était toute composée d'hommes-lîges ; les officfers, chefs militaires par droit de naissance,, étaient ces seigneurs féo- <iaux qui s arrogèrent aussi, à cette époque, au mépris des droits du roi, l'hérédité des fiefs particuliers qui leur avaient été temporairement concédés. L'organisation de Tarmée se confondit avec celle de l'Etat, de telle sorte que l'expulsion des hommes libres de l'assemblée coïncidia avec l'époque de la transformation de la constitution militaire.
Charlemagne cherclia , à la vérité , à arrêter la' marche des choses en ordonnant, comme nous l'avons dit déjà, que l'homme libre possédant quatre manses de terre fût obligé de servir, tandis que ceux qui en possédaient moins eussent à se réunir à d'autres petits propriétaires jusqu'à concurrence des frais exigés pour l'équipement et l'entretien d'un homme'. Mais Charlemagne ne sut qu'arrêter, et non empêcher la ruine de Hnstitution.
L'anéantissement de la condition des hommes libres fut peut-être un mal nécessaire ; ceux-ci contribuèrent à l'éducation des hommes non libres et préparèrent l'avènement die la liberté complète résen^éc à toutes les classes de la nation; mais la perte de la liberté fut une réelle calamité pour répoque durant laquelle s'opéra cette transformation, car la noblesse ne se souciant guère alors ni de la dignité de la nation , ni de l'indépendance de l'empire , ne cherchait qu'à augmenter ses richesses et sa puissance, aux dépens des hommes libres et de l'Etat. Sous les petits-fils de Charlemagne, les vassaux réussirent à se soustraire au service militaire ; aussi toute l'armée fut bientôt si désorganisée que pendant un demi-siècle on rencontra, même parmi le peuple des Francs qui dominaient^alors l'Europe,
des hommes assez insouciants pour laisser impunément investir leur territoire par des pirates normands, et assez lâches pour leur acheter ensuite la paix à prix d'argent. Les Normands se trouvaient dans ces contrées si fort à Taise, qu'ils se donnèrent à eux-mêmes, et d'après leurs cantonnements établis le long des fleuves français, les noms de « Danois de la Somme, » « Danois de la Seine » et « Danois de la Loire » . L'abbé de Saint-Denis et sou frère, faits prisonniers par les Normands en 858, se rachetèrent au prix de 685 livres d'or et de 3,259 livres d'argent. On paya aux « Danois de la Somme » eu 860, 3,000 livres d'argent et en 861, 5,000 livres d'ai-gent pour expulser les « Danois de la Seine ». En 866, les « Danois de la'. Seine » s'accommodèrent d'une somme de 4,000 livres d'argent. Charles le Gros ne réussit plus qu'à rassembler sous les armes la population ecclésiastique, après que toute la noblesse se fut refusée à faire partie de l'armée. « La constitution militaire carlovingienne repose, » dit Roth, sur les principes qui ser^îrent de base à celle » des Mérovingiens ; l'obligation du service imposée à tout » homme libre, membre d'une communauté indépendante, » la convocation des troupes , la peine du bannissemeut » prononcée contre le réfractaire et la position militaire » du comte ne sont point des innovations ; ce sont les con- » ditions essentielles de la constitution militaire existant » depuis Favénement de la monarchie. » Une constitution nouvelle revôt ordinairement des formes anciennes jusqu'à ce qu'après s'être affermie , elle juge convenable de s'en affranchir. Si l'immunité sapa dans sa base la eonstilutiou des cantons, tandis que par la dispensa tion des bénéfices l'ancien droit de propriété établi chez les Germains disparaissait, l'institution de la seigneurie attaquant jusque daus son essence la constitution militaire amena la ruiue complète de celle-ci. Ce résultat n'avait point été appréciable durant l'époque carlovingienne ; .ce fut une période de transition durant laquelle l'ancienne constitution militaire, pour n'être pas ouvertement abandonnée, n'en disparaissait pas moins devant celle qui allait s'y substituer.
Système financier.
Dans TAlIemagne primitive, tous les besoins trouvaient à peu près leur satisfaction dans le mode du self-government. Les principales charges de l'Etat et les frais nécessités par le système militaire établi incombaient aux particuliers ; dansTempire franc, toutes les ressources réclamées pour l'équipement et l'entretien de l'armée, l'administration de la justice et l'érection des édifices publics étaient procurées au moyen de taxes payées en nature. Dans de telles circonstances, le besoin d'un système financier ne se faisait guère sentir ; il ne saurait donc être question ici d'un genre d'économie politique spécial, ni d'un système d'impôts particulier. Les premiers et les seuls impôts privés, d'origine fort ancienne, consistaient dans les présents annuels que recevait le prince, et dans la part qui lui revenait du wehrgeld imposé à l'occasion de la violation de la paix (fredum). Le peu d'impôts payés par les Germains étaient d'origine romaine. Les Frisons s'acquittaient du tribut au moyen de cuirs, et lesCattes livraieni des bœufs. Il arriva qu'un jour les Frisons chassèrent et pendirent même les employés du fisc. Armin, exhortant ses troupes avant la bataille livrée aux Romains, leur fait entrevoir l'imposition de ces tributs, au cas ou ces derniers seraient vainqueurs. L'usage d'imposer un tribut à l'ennemi vaincu était jadis si généralement adopté qu'on le retrouve encore sous les Carlovingiens ; Pépin exigea des Saxons la livraison annuelle de trois cents chevaux. Le payement des impôts et celui des amendes s'effectuaient en général par la remise du bétail et des peaux de bêtes; dans le Nord, on s'en acquittait souvent aussi au moyen de peaux de castor et de pelleteries de martre.
Les Germains s'étaient initiés chez les Romains à l'in-
stitution de la douane qui constituait également un genre d'impôt. La ville de Cologne (ville des Ubiens), placée sous le protectorat romain, avait établi sur le Rhin, à l'égard des Germains, un droit de péage qui parut Irèsincommodc à des peuples peu accoutumés à ces sortes d'entraves ; l'abolition de ce droit fut la première conditiou posée par eux lors des négociations qu'ils entamèrent avec les Ubiens en vue d une commune alliance contre Rome. La guerre pour l'indépendance fut amenée précisément par le désir qu'éprouvaient les Germains de se soustraire aux extorsions arbitraires et à l'odieuse conscription militaire imposée par les Romains.
Lors de la conquête des Gaules par les Francs, le système des impôts existant y fut maintenu, ainsi que plasîeurs autres institutions d'origine romaine qui, de Fempire franc, pénétrèrent ensuite dans Fintérieur de l'Allemagne. Ce système, quoique ayant subi plusieurs transfoimations, était fort simple. Dès le r^ne de Senrins TuHius, le principal revenu de l'Etat consistait en uûe contribution (tributum) ou taxe qui se déterminait d'après la valeur présumée de toute propriété. Cet impôt fut supprimé 587 ans après la fondation de Rome, et alors que les caisses de râtat s'étaient trouvées considérabkraent enrichies au moyen des trésors enlevés par les Itomaîns durant la guerre macédonienne. Depui.T celte" époque, les revenus ordinaires de FEtal consistèrent prineipalefiiefii dans le payement des impôts prélevés dans les provinces : impôts fonciers, impôts en nature, dîmes.
L'Italie resta dispensée de ces impôts directs , mais , d'iutre part, elle eut à supporter les charges militaires à Fégard desquelles Fexemption des impôts n était qu'une bien faîWe compensation. Lorsque lltalic commença à se décharger sur les provinces du recrutement des troupes, Maximio y établit les impôts perçus à l'extérieur. Sous le r^ne d'Auguste, on érigea en système le genre des impositions adopté dans les provinces ; un registre cadastral fut dressé, et l'impôt foncier fut désormais payé en argent; on agit de même à Fégard de la dfme qui, dans FAsie Hinenre, à l'époque de Cieéron, se trouvait encore affermée. Du temps de Marc-Aurèle, le système des impôts fut régularisé. H y
eut des charrues imposées (caput), c'est-à-dire que tout le pays fut divisé en parcelles de contenance identique, auxquelles on attribua un même rapport, et qui furent soumises à une même taxe d'imposition foncière. L'année pX*enait cours, pour les impôts (indiction), au mois de septembre ; à cette époque, la somme totale des impositions à percevoir était déterminée et répartie ensuite entre toutes les propriétés soumises aux taxes. Les termes du payement échéaient au 1*' janvier, au i"^ mai et au l*"*^ septembre. Lorsque Julien prit le gouvernement de la Gaule, chaque charrue était imposée à raison de 25 sous ; et comme la Gaule était divisée à peu près en 1,200,000 charrues imposées, le revenu de Fimpôt foncier s'élevait annuellement (le sou d'or valant 9 francs 28 cent.) à 278,400,000 francs en valeur métallique absolue, et représentant, d'après la 1 ^ valeur métallique actuelle, une somme supérieure à celle ' ^ du budget de la France. L'évaluation considérable de cette somme pourrait en quelque sorte faire douter de l'authenticité de cette donnée, si l'on ne savait point à quel degré s'élevèrent à cette époque les plaintes que provoqua l'effroyable misère amenée au sein de ce fertile pays par l'oppression des impôts. Julien prit à cœur d'en atténuer la rigueur; mais en réalité, dès lors, les impôts ne se perce- ^'aient plus, ou tout au moins ne rentraient qu'avec la plus grande irrégularité, à cause de la difficulté qu'éprouvait le peuple à les payer; Julien les réduisit environ au quart, c'est-à-dire qu'il porta de 25 à 7 sous, la taxe imposée à la charrue de terre labourable. Savigny admet que la charrue xle terre était considérée comme un capital s'élevant à mille sous , somme représentant la proportion de 7 à 25. Le gouverneur civil, Florentins, constatant un déficit dans la caisse de l'Ëtat, chercha à le couvrir an moyen d'un nouvel impôt. Julien, qui avait eu maintes occasions d'accorder des délais aux contribuables trop opprimés par les charges, s'opposa énergiquement à ce projet; cette divergence de vues amena une violente querelle entre le gouverneur civil et Julien, lequel, un jour, foula aux pieds avec colère le rôle des impôts complémentaires que lui présentait Florentius. Il répondit à l'empereur, qui lui avait écrit une lettre d'apaisement :
« II ne saurait être question d augmenter encore Fimpôt, » car en employant la menace de la peine de mort, on ne » parviendrait même pas à extorquer la moindre des choses » à ces gens appauvris (1). »
Le cadastre des biens fonciers fut renouvelé tous les dix ans, à l'époque d'Ulpien, et plus tard il ne le fut plus que tous les quinze ans. La révision faite, le propriétaire obtenait un rabais lorsqu'il prouvait que la propriété foncière avait subi une détérioration, sans qu'il l'eût occasionnée lui-même.
La modération de Julien eut pour résultat de faire rentrer régulièrement les impositions.
On prélevait aussi, dans l'empire romain, l'impôt personnel, auquel n'étaient pas soumis ceux qui payaient l'impôt foncier. Tout homme payait un simplum et toute femme un demi-simplum ; sous le règne de Gratien, cette taxe fut abaissée à «/j pour les hommes et à «^ de simplum pour les femmes. Tous ceux qui, jusqu'alors, ne payaient pas d'impôt, parce qu'ils ne possédaient aucune propriété foncière, furent soumis à cette taxe personnelle; c'étaient les plébéiens, parmi lesquels on distinguait : a. les ouvriers et les journaliers; b. les colons. Les esclaves étaient imposés aussi ; mais cette contribution tombait à la charge de leurs maîtres; elle était considérée comme un impôt personnel; portée sur les rôles de l'Etat, elle avait plutôt le caractère d'un impôt prélevé sur le luxe. L'impôt personnel à la charge des colons était, pour plus de facilita, payé eu même temps que l'impôt foncier, par les propriétaires, qui le leur réclamaient ensuite. Quelques catégories particulières d'individus se trouvaient exemptées du payement de cette taxe : c'étaient toutes les personnes ayant moins de quatorze ans ou plus de soixante-cinq ans, les demoiselles, les veuves, les religieuses, les peintres, leur famille et leurs esclaves, les agents du fisc, les soldats et les vétérans. Il y avait d'autres exemptions, concernant des contrées entières ; plus tard on déchargea complètement de l'impôt personnel, d'abord les plébéiens, et finalement les esclaves des villes.
(1) Amm. Marc, XVII, 3.
Sous le règne d'Auguste, ou établit un impôt de 'cinq pour cent sur toute succession. Caracalla étendit le droit de bourgeoisie aux provinces, afin de pouvoir les soumettre également à cette imposition.
Après la conquête, les Francs maintinrent dans les Gaules le système fiscal (1), tout au moins dans ses principales dispositions, sans toutefois l'appliquer à eux-mêmes f s'y trouvant les maîtres, ils se seraient difficilement soumis à un régime qu'ils n aur^aient pu supporter au sein de leur patrie. L'impôt foncier fut conservé conjointement avec l'impôt personnel ; mais le système primitif subît peu à peu quelques transformations. Les Romains avaient réparti leurs rôles d'impositions d'après des unités fixes.
Le budget de l'année était arrêté au 1**' septembre; c'était d'après son plus ou moins d'élévation que se fixait le nombre plus ou moins grand de ces unités.
Ce système était suivi avec un tel arbitraire qu'il arriva qu'un grand nombre de citoyens, pour échapper aux impôts, émigrèrent chez les Germains, après s'être défaits même à vil prix de leurs propriétés. Les Francs chez lesquels le service militaire ne tombait pas à charge de l'Etat ne se voyaient pas dans l'obligation de recourir à de telles exigences ; rimpôt foncier se maintint chez eux à un taux fixe ; il devint peu à peu une charge régalicnne. L'impôt personnel revêtant le caractère de l'hérédité se trouva limité à certaines familles. Ces deux sortes d'impôts subsistaient encore de la sorte, à l'époque carlovingienne ; le roi en recevait le revenu. Il semble que, sous les Mérovingiens, il se soit agi aussi d'établir ce même système chez les Francs, car de vives plaintes s'élevèrent à ce sujet sous le règne de Frédégonde. Un grand nombre de Francs se retirèrent dans d'autres parties de l'empire ; d'autres se révoltèrent et brûlèrent les rôles d'impositions. La révolte fut étouffée par la violence ; des exécutions eurent lieu à cette occasion,et les impôts se trouvèrent bientôt plus élevés que précédemment. A cette époque sévit une épidémie qui menaça la vie des enfants de Chilpéric ; Frédégonde, saisie de remords, supplia son époux de faire brûler les registres
(1) Roth 85: LôbeU, p. 198 et suivantes.
du fisc. Des sujets romains émigrèrent sous le règne de ce prince, afin d'échapper à l'oppression des taxes. Chilpéric éleva l'impôt sur Faripenneà la valeur d'une amphore de vin.
Il existait en outre encore Tobli galion du logement militaire qui, abandonnée au hasard, fut souvent Foccasion de grandes et arbitraires irrégularités.
Un individu nommé Parthénius qui avait donné au roi Théodebert le conseil d'établir des impôts chez les Francs, fut assassiné par eux (1). Il était naturel qu'à cette époque de violences, on cherchât à s'attribuer toutes sortes de droits, mais il paraît que les Francs résistèrent longtemps et énergiquement aux efforts des rois qui trouvèrent souvent le moyen de leur imposer des charges fiscales; c'est du moins ce que prouve la remise régulière des présents annuels au prince, dont la coutume se conserva même jusque sous le règne des fils de Charlemagne. Le système des impôts d'origine romaine, qui subit à la vérité quelque transformation, continua à fonctionner parmi les Francs ; il ne soulevait des murmures et des oppositions que lorequ il arrivait aux rois de chercher à frapper de contributions soit les Francs, soit ceux d'entre les Romains qui jouissaient des privilèges de Fexemption..
En général, les biens d'Eglise n'étaient pas exempts de l'impôt foncier ; ce ne fut que par faveur et très-exceptionnellement que l'exemption leur en fut accordée par ceux des rois qui se trouvèrent disposés à imposer surtout les églises. Clotairç voulut même attribuer au fisc le droit de percevoir le tiers des revenus des biens d'Eglise; un^ prêtre, qui eut la présence d'esprit de faire appel à sa conscience, le fit renoncer à ce projet. Du reste, quelles que fussent les ressources que certains rois eussent réussi à octroyer par ce moyen, l'influence du clergé était assez grande pour qu il se fit indemniser dès sacrifices exigés par les impôts. Il arriva que des évêques obtinrent de précieuses immunités pour leurs villes ; ainsi la ville de Tours obtint du même Clotaire la franchise d'impôts pour la généralité de ses habitants.
Nous avons parlé déjà de Tintroduction de la dîme et
(1) LCbeU, 67, 205.
da neuvième dans Tempire des Francs. A la suite de la sécularisation des biens d'Eglise par Charles Martel et par Pépin, ïe concile de Lestines alloua à TEglise en compensation des biens qui lui avaient jadis appartenu et qui venaient alors d'être répartis entre les gens de guerre, à titre de bénéfices ou de récompenses, d*abord un sou par ménage et plus tard les deux dixièmes (le dixième et le neu- \ième) du revenu. Le même synode avait décidé, en outre, qu'après chaque vacancp, le bien de bénéfice retournerait a FEglise. Cette dernière disposition fit que ce coup d'Etat des premiers Carlovingieîis ne fut pas en général considéré comme un acte de sécularisation concernant les biens ecclésiastiques, car le revenu s'en trouvait seul temporairement distrait, tandis que le droit de propriété restait intact. Toutefois le droit de réversion n'était en réalité point en vigueur, car le roi éleva des prétentions à l'égard des biens d'Eglise, afin d'en disposer selon son bon vouloir en faveur d'auti^es privilégiés.
Du moment que cette mesure fut adoptée, l'institution de la dîme se répandit dans tous les pays du nord de TEurope; la remise de la dîme à l'Eglise fut imposée à toutes les tribus soumises à la suite de quelque nouvelle conquête des Francs. Ce fut le premier impôt que payèrent les Germains libres.
Lorsque, sous le règne de Charlemagne, l'Eglise se trouva de nouveau comblée de richesses et de biens-fonds, les monastères aussi furent gratifiés de la dîme provenant des domaines royaux ou payés par des colons exemptés jusqu'alors du payement de cette taxe. La dîme fut allouée au monastère de Pulda, sous la condition expresse que le revenu en serait affecté à Thébergement des voyageurs et à l'entretien des pauvres. L'abbé de Fulda,Ratgar, obtint, pour lui et ses successeurs, le droit de se faire payer par ses colons la dîme du revenu des biens territoriaux de cette, abbaye, afin de pouvoir construire et entretenir des bâtiments au moyen de cette ressource. Le monastère de Hersfeld fut gratifié de dîmes considérables prélevées dans le canton de Hesse et dans la Thuringe.
C'est chez les Ubiens, ainsi que nous l'avons fait remar- 7! quer déjà, que se retrouvent les premiers indices des
droits de douane perçus par eux sur les Gennains. Sur la rive droite du Rhin, ils avaient même des bureaux de douane identiques à ceux des Romains. Les Francs adoptèrent l'institution des douanes telle qu elle avait été établie d abord chez les Ubiens. Les droits douaniers devinrent des droits régaliens à l'époque de rérectiou du royaume des Francs. Chez les Romains, la douane appartenait à l'Etat ; leur système douanier était même plus libéral que celui de bon nombre d'Etats modernes. Ils n'étendirent les droits de douane que sur le grand commerce des marchandises, sur la valeur desquelles ils ne prélevaient que douze pour cent, tandis qu'ils accordaient le droit d'entrée en franchise à tous les articles introduits par les provinciaux pour Tusage des particuliers ou pour l'amélioration des terres, ainsi qu'à tous les objets conce^ nant le fisc ou l'entretien de Tarmée. Les Francs conservèrent le système douanier tel qu'ils le trouvèrent établi. Cent ans après la conquête de la Gaule par Clovis, Clotaire II décida explicitement, par un édit daté de 614, que l'institution douanière serait maintenue telle qu'il l'avait trouvée à la mort de soij père. Cette même décision fut également renouvelée sous les Carlovingiens. Dans le capitulaire de l'an 779 et dans un autre daté de 781, il est défendu expressément d'établir des douanes autres que celles qui existaient antérieurement ; les exemptions des droits de douane accordées par le droit romain, furent en conséquence maintenues. Pépin décida en 765 que toutes les denrées alimentaires non destinées au commerce entreraient en franchise de droit; en 805, Charlemagne confirma cette disposition en décrétant que la franchise de droits serait accordée à tous ceux qui, n'ayant pas l'intention d'en faire le commerce, transporteraient des marchandises soit de l'une dans l'autre de leurs habitations, soit dans le palais du roi, soit encore à l'armée. Celui qui cherchait à se soustraire illégalement aux droits de la douane était condamné, sous le règne de Louis le Débonnaire, à restituer la somme due au fisc et, en outre, à payer une amende de 60 sous au roi. L'armée, les ambassadeurs, les pèlerins d'une part, et de l'autre toutes les marchandises destinées au fisc ou à l'armée ou même à
lusage des particuliers, étaient exempts des droits de douane.
Sous Louis l'Enfant, en 906, le conseil des seigneurs habitant les contrées orientales du Danube prit, à Raffelstatten, des dispositions contre rétablissement des douanes privées instituées par des propriétaires fonciers ; il déclara que Ton eût à s'en rapporter à la constitution douanière légalement décrétée, et que les marchandises commerciales seules seraient dorénavant soumises aux droits de douane.
Les rois francs disposèrent largement de leurs droits douaniers régaliens, en accordant à de riches monastères la franchise douanière. Lst concession du droit de monnayer, du droit d établir des marchés, accordée à certains monastères et à certaines villes, était également un privilège qu'octroyait le roi, et auquel se rattachait le droit de prélever des taxes.
<3n établit des douanes sur les routes et sur les cours d'eau, dans les ports et aux frontières. On appelait : d^'tt lastgeld » (saumaticum) le droit perçu sur les marchandises amenées par des bêtes de somme, tels que chevaux, ânes, mulets; â^'apedaticum», le droit perçu sur les marchandises transportées par des hommes; 3**«rotaticum)>, le droit perçu sur les marchandises amenées par des chariots.
On désignait probabletnent par <c cespiiaticum »une sorte de droit de barrière perçu sur les routes, pour l'usage qu'on en faisait, ou comme indemnité pour les dégâts que Ton y occasionnait. Il y avait, en outre, le « rasengeld » ou « l'argent du gazon », c'était aussi une indemnité pour les dégâts conimis sur les propriétés privées situées dans des contrées dénuées de routes, et où les marchands passaient à travers les prairies. Le « vultaticum » était un droit de douane auquel les animaux étaient soumis ; il avait quelque similitude avec les deux derniers droits mentionnés, ainsi qu'avec le « pulveraticum » , droit prélevé sur les troupeaux d'animaux herbivores. Parmi ces droits de douane, il faut citer encore: le« mestaticum », prélevé sur la pose et l'entretien des pierres milliaires,lecc thermonaticum », indemnité pour le bois que les voyageurs pouvaient couper n. 16
dans la foret la plus voisine de la route en cas de réparation de leurs véhicules ; le « ecenaticum » était rindemiiiié prélevée pour les fruits que le voyageur pressé par la faim pouvait être amené à cueillir sur les champs longeaat la route. Le «pastio «était une indemnité prélevée pour les fourrages dont pouvaient se nourrir le long de la route les bêtes de somme ou de trait. Ces trois dernières taxes se payaient à l'endroit où commençait la route.
Il y avait un autre droit encore appelé le « thorgeld » qui se payait à l'entrée des villes. / On établit aussi des droits de péage concernant les 'vaisseaux. Parmi ces taxes on distinguait : 1. « Tufergeld » (ripaticum), droit établi sur la navigation des rivières; en Fan 820, il fut décidé que cette taxe ne serait prélevée que sur les vaisseaux qui amarraient en vue d'achats ou de ventes; 2. le «zuggeld »(tranaticum), droit réclamé pour l'entretien des chemins de halage; 3. le « hafengeld » (barganaticura ?), droit du port ; 4 . le « brûckengeld » (pontaticum), droit sur les ponts qui s'ouvraient pour laisser passer des bateaux. Le capitulaire de 805 défendit de tendre des cordes en vue de la perception de ces taxes. Toutes ces taxes douanières telles qu'on les retrouvait encore en Suisse jusqu'en 4848, concernaient plutôt le transport des marchandises que les marchandises elles-mêmes.
Outre ces diverses sortes de taxes douanières, il y en avait une autre encore particulière à la mark (laudatieum-, qui se prélevait avec l'autorisation du seigneur; c'était le droit perçu sur le marché et sur l'étalage des marchandises.
La multiplicité même de ces règlements mis en vigueur par les Carlovingiens prouve combien à cette époque était grande la tendance à confondre les intérêts des parlicu-. liers avec ceux de l'Etat ; elle se manifestait surtout pjir l'établissement des entraves douanières. Il est vrai que lautoriLé royale s'efforça d'abord de- résister aux prét^,'!!tions des seigneurs qui cherchaient à prélever d'innombrables droits, en vertu de leur autorité privée; mais lorsque, sous les débiles successeurs "de Charlemagne, les grands parvinrent à s'élever au-dessus du pouvoir centniK on vit s'élever partout des barrières qui durant les époques
ultérieures du moyen âge mirent au commerce des entraves qui équivalaient à la prohibition.
Sous les Garlovingiens, Firnpôt et le Système douanier empruntés aux Romains avaient perdu presque toute signification, les ressources qui en provenaient ne représentaient plus qu une somme très-restreinte.
On subvenait à l'entretien de l'Etat franc par le moyen de dotations considérables et par les services personnels des citoyens (1). Il n'y avait. pas alors de budget, ni dans le sens romain, ni dans le sens moderne du mot. Il n*eût été ni possible, ni même. nécessaire de l'établir; les principales fonctions de l'Etat étaient rétribuées par des donations ou par des dons en nature.
L'établissement des routes publiques et la construction (les édifices, des forteresses, etc., étaient à la charge des fermes situées dans les contrées voisines des endroits où s effectuaient ces travaux, faits en général par le système des corvées. Les écoles et le soin des pauvres étaient abandonnés à l'Eglise, qui, richement dotée, s'enrichissait sans cesse grâce aux donations du roi et à celles des gens pieux, des malades ou des mourants. Le service militaire ne coûtait rien à l'Etat. Les grandes fonctions de l'Etat étaient remplies par des seigneurs dotés de biens féodaux ; pour ce qui concernait le surplus des dépenses, le roi parvenait aisément à y subvenir par les revenus de ses domaines qui, jusqu'à l'époque de leur aliénation sous les successeurs de Charlemagne, donnaient un rapport considérable et ne contenaient rien moins que cent vingt-neuf palais (2).
Des impôts généraux ne furent établis que dans des cas exceptionnels, ainsi, par exemple, par Charlemagne pour venir en aide aux pauvres; par Louis le Débonnaire, pour le rachat des chrétiens en Palestine; par Lothaire et Cliarles le Chauve, pour obtenir des Normands la paix au prix d'argent.
(1) Roth. G.d.B.427.
(2) HâUman et après lui Ideler donnent Ténoinération snivante des endroits où se trouvaient Ie8^alai8.ûnp£naux :1. Âix-la-Chapelle (avant que Charlemagne j eût bâti le pàlais/iOrf trouvait une petite villa à Tusage des maires du palais francs). 2. Abra>hamsberg, Abûnsberg, actuellement Heiligenberg, dans le voisinage du Rhin et durÏTecker. 3. Âlbsheim dans
Les obligations imposées aux fermes étaient exactement définies et ne pouvaient être modifiées par les rois qu'en suite d'un contrat formel. Elles concernaient surtout le
le comté de Leinioges. 4.AlBlieiiu dans le voisinage du Rhin (prèe de Worms). 5. Alpen, vis^à-vis du Wésel. 6. Altheim dans la contrée d'Anspach. 7. Andemach sur le Rhin. 8. Arches sur la Moselle. 9. Anfhansen dans la haute Bavière. 10. Augsbourg. 11. Belling dans le Luxembourg. l'2. Bi- "blis sur le Weschnitz (petite rivière du Rhinj. 13. Bise8tadt,prè8 de Wonns. 14. Bodman sur le lac de Constance. 15. Borscb dans la contrée de Folda. 16. Brumat sur le Sorr dans la basse Alsace. 17. Bûdrich, en &ce du Wésel. 18. Coblence. 19. CoLmar. 20/ Constance. 21. Crœve sur la Moselle. 22. Diedesheim aux montagnes du Hardt. ^. Dezem^non loin de Trêves. 24. Dienheim, non loin d^Alzei. 25. Dinffelfing à llsar. 26. Domheim, près de Friedberg. 27. Drey ss dans le district de Trêves. 28. Duren diuis le district de Juliers. 29. Ehenheim dans TAlsace centrale. 30. Elze dans la principauté d'Hildesheim. 31. Eppingen, près de Heidelberg. 32. Enualingen^ près de Constance. 33. Êrwitte dans la contrée weetphalienne. S4. rlacht, non loin de la Lahn, 35. Flammersheim dans le district de Juliers. 36. Forcbheim près de Bamberg. 37. Francfort. 38. Geisfiirt dansk Gueldre. 39. Geismar dans la contrée de Fulda. 40. Geltersheimprèsde Schweinfnrt. 41. Gemsheim sur le Rhin. 42. Gœttingen. 43. Hamelberg dans la contrée de Fulda. 44. Hohen-Hameln dans le pays de Hildesheiio. 45.Harter8hausen,*près de Fulda. 46. Heilbronn sur leNecke^.47.Heppenheim au Bergstrasse. 48. Herstal sur la Meuse. 49. Herstelle sur le VTéser. 50. Hochfelden dans la basse Alsace. 51. Horbach, actueUement HoheubQrg, dans la principauté de Bayreuth. 52. Hovoye sur la Meuse. 53. Hœxter sur le Wéser. 54. Ingelheim. 55. Ingolstadt dans la Franconie. 56. Jupille sur la Meuse. 57. Earlstadt sur la Meuse. 58. Eordibeim, près de Strasbourg. 59 .Koppenstein au Simmer. 60. Ereuznach. 61. Ladenbour^sui le Mein. 62. Langen, près de Darmstadt. 63. Langlar, actuellement Glare, dans la forêt ardennaise. 64. Lustnau dans le comté de Hohenems. 65. Littershofen dans TËichstadt. 66. Liège. 67. Magdebourg. i5S. Majence. 69. Mandesfeld dans la contrée de Trêves. 70. Marlen, près de Kircnheûn sur le Rhin. 71. Massenheim, près de Wiesbaden. 72 Mattigkoeen dans ta haute Bavière. 73. Marsnam, non loin de la Meuse. 74. Metz. 75. Michel- Btadtdans rOdenwald. 76. Mûhlheim à TAltmuhL 77. Munerstadt dans h forêt ardennaise. 78. Nebelgau, non loin du Rhin. 79. Nevihausen, non loin de Worms 80. Nieder-Isemburg. 81. Nierstein. 82. Nimwegen. 83. Oetting dans la haute Bavière. 84. Autmûndcshafl dans la contrée de Fulda. 85. Oppenheim sur le Rhin. 86. Osterhofen dans la basse Bariere. 87. Ostermutigen en Bavière. 88. Paderbom. 89. PfuUingen. 90. Ranshofen. 91. Riamnas dans les Grisons. 92. Ratisbonnc. 93. Reimersbei| en Lotharingie. 94. Rodingen dans le pays de Juliers. 95. Roiufeid dans la forêt ardennaise. 96rRosbach «près de Friedberg. 97. Rottweil sur le Necker. 98. Sels dans la contrée de Wurzbourg. 99. ^zburghofendacs la contrée de Salzbourg. 100. Salzungen. 101. Schlettstadt d^s la hante Alsace. 102. Schœnerlen, près de Neuwied. 103. Seligenstadt sur le Uein- 104. Selz sur le Rhin. 105. Sinzig dans le pays de Juliers. 106. Solenhoren dans la Franconie. 107. Spa. 108. Spire. 109. Stenay. 110. Strasbourg. 111. Thionville. 112. Dortmund. 113. Trêves. 114. Tribur. 115. Tysenfiirt dans lacontréeauirichienne. 116. Ulm. 117. Vargel. 118. Yeringen. non loin de Mosburg 119. Wattenheim, non loin de Gemsheim. 120. Waiblic-
f:en sur le Necker. 121. Weinheim au Bergstrasse. 122. We*!. 23. Westen dans la contrée de Fulda. 124. Windrin dans la contrée da Luxembourg. 125. Worms. 120. ZuUn dans la Bavière auiaichieime. 127. ZuUstein sur le Rhin. 12& Zurich. 129. Zurzach.
service militaire. Le « hostiiitum » était l'obligation de livrer des chariots et des bœufs à l'armée ; les fermiers pouvaient s'en faire exempter, en payant une somme stipulée.- Ces chariots et ces bœufs servaient à transporter les armes, les munitions de guerre, les provisions et tous les bagages de l'expédition; ils étaient ordinairement escortés, pour leur sûreté, par d'habiles arquebusiers.
Les tenanciers avaient parfois à livrer des chevaux au lieu de bœufs. Telle abbaye devait fournir, tantôt cinquante paires de bœufs, tantôt huit chevaux d& trait.
Le (c carnaticum » était l'obligation de livre;* du petit bétail : on s'en exemptait en payant une livre, quatorze sous.
Il semble qu'à l'époque de Charlemagne, les fermes des hommes libres et celles des lètes aient été seules soumises à ces impôts militaires, tandis que les fermes des esclaves s'en trouvaient exemptées. En moyenne, le rapport annuel de cet impôt militaire variait entre le quart d'un *bœuf, ou quatre moutons, ou quatre sous par ferme, et le ' huitième d'un bœuf, ou deux moutons, ou deux sous par ferme.
De nombreux documents concernant les donations, prouvent que l'Eglise se trouva très-souvent affranchie de ces impôts militaires.
On doit comprendre peut-être encore parmi ces impôts militaires, le « herbaticum », droit de pâture pour le bétail employé à l'usage de l'armée .
Les troiSv quarts de tout trésor trouvé appartenaient au roi, et un quart seulement en revenait à celui qui l'avait découvert. Dans le cas où le trésor eût été trouvé sur un bien-fonds de l'Eglise, le tiers en était remis à révoque.
xvn
IMtèmtare et Beaux-Arts.
Il serait superflu de faire remarquer que le développeuuirv^^ ment progressif de la civilisation ne saurait s'opérer que ^ lorsque récriture se trouve introduite dans le domaine géné- ♦ rai d'une nation . Les Germains se servaient de l'écriture runique, transplantée chez eux, de la Grèce, vers le v* siècle . av. J.-C. et qui provenait à la vérité de l'alphabet aolîque dorique. Toutefois ce genre d'écriture n'était pas mis à la portée de tous; c'était plutôt une sorte d'écriture de convention à l'usage d'hommes supérieurs aux autres par leur esprit ou par leur naissance. C'est ainsi que dans le poème de l'Edda, le Rigsmal attribue à la noblesse seule la connaissance des caractères runîques, considérés dans les anciennes traditions et dans les chants nationaux comme un don mystérieux (1). L'écriture runique fut, pour autant qu'on en puisse juger, employée uniquement pour les inscriptions sur les pierres tumulaires, sur les épées, et probablement aussi, sur les maisons. L'usage d'orner les maisons d'inscriptions s'est conservé dans les pays des montagnes, où les anciennes coutumes se maintiennent avec tant de persistance (2).
(1) Cepaaaage du llTre de Tacite, 0. 19, Utteramm sécréta wri pari^ ter ae feminœ ignorant , remermant une allusion à la &ciliié de mœurs des Romains au sujet du rapport des deux sexes, doit plutôt ê^e interprété de la sorte : ' Les secrets de la littérature, non pas ceux de récriture, étaient inconnus aux hommes ainsi c^u'aux femmes. „
(2) Wackemagel (Gresch. d. Liieratur, p. 12) mdique ce passage connn de << Gem^nia » où Tacite dit : << Ils coupent en petits tk&tons un rameaa d*nn arbre fruitier sur lesquels ils tracent plusieurs signes et ils les répandent ensuite sur un finge blanc. S^agit-il d'interroger publiquement Toracle, c*est le prêtre, et dans les affaires privées, c'est le père de fEimille qui recueille les bâtons; il saisit chacun d'eux trois fois en regardant le ciel et donne ensuite l'interprétation d'après les signes qaiy sont apposés, n Wackernag[el &it remarquer à ce sui^ <^ue chez les Gfermains, le hêtre était considéré comme un arbre nuitier
On ne se servait pas aux époques primitives de récriture pour les besoins du commerce, ni pour la rédaction des productions intellectuelles du peuple ; la langue allemande netaït point encore suffisamment formée, et le peuple n'avait pas non plus atteint un assez haut degré de' développement encore, pour éprouver généralement le : hesoin de l'écriture.
Les productions intellectuelles étaient en conséquence confiées à la mémoire des individus : c'étaient d'une part les lois et le droit contumier qui se conservaient dans les traditions de l'assemblée nationale,' se transmettant ainsi de génération en génération, et,. d'autre part, des poèmes épiques nationaux chantés qui, dès les époques les plus reculées, tinrent lieu d'histoire écrite. Tacite nous apprend que le souvenir d'Armin se conservait dans la mémoire des peuples par le moyen des chants nationaux. A son tour, Jornandès dit qu avant chaque bataille, les Goths rappelaient par leui*s chants les exploits de leurs aïeux. Nous possédons de nombreux témoignages, dus aux Francs, et d'après lesquels la mémoire des hauts faits de leurs rois avait été conservée dans des chansons épiques. Il y eut, au vni^ siècle, un barde frison aveugle, nommé Bernlof, qui fut, dit-on, aimé partout et par tous en sa qualité de chanteur d'anciennes poésies. Charlemagne fit réunir tous les anciens chants populaires des Francs en un recueil que
précieux, et qu'en effet toutes les expressions désignant les fonctions de récriture se rapportent ^ aux faits et gestes n ae Foracle germain. Du mot " bûche » (nêtre) provient le mot " buch n (livre), et de " baguettes n celui de « buchstabe » (lettres). De Tincrustationdes signes dans ces petits bâtons provient le mot anglais ^ write i» (écrire). De l'action de les ramasser rendue par le mot « auflesen » provient le mot " lesen n (lire). Wackernagel ajoute que Toracle s'eflfbrçait de former des mots par la manière dont s'agençaient les signes gravés sur les bâtons dans Tordre de leur chute; il trouvait aussi quelque corrélation entre lo nom des lettres runiques et le problème au sujet dfuquel il interrogeait le destin. Nous possédons d'anciennes poésies du Nordalbitgien, de la Scan* dinavie et des Ânglo-Saxons, dans lesquelles, chaque nom de lettres de cet alphabet national est le sujet d'une ou de plusieurs strophes qui ressemblent à des prophéties. Les Germains se servaient surtout des caractères runiques pour leurs mystères religieux ; de là vient le mot de « runna » employé pour désigner un secret. A l'époque suivante, on employait encore l'écriture runique pour d'autres usages, mais toujours tracée sur du bois. On s'en servit pendant une grande partie du moyen âge en Scandinavie pour les inscriptions sur les pierres. Il est souvent question dans l'ancienne Edda des incrustations de caractères runiques sur les bf^guettes» et des prophéties qui s'y rapportent.
plus tard le fanatisme de son fils Louis le Débonnaire fit détruire.
Les exploits des Germains et les hauts faits de leurs héros furent célébrés par les poètes en langage métpique(l). A cette époque les uns enseignaient aux autres ou transmettaient à leurs enfants des chants héroïques qui se coûservèrent ainsi dans la mémoire des hommes durant des siècles. Ces chants se trouvèrent naturellement soumis à maintes variations en passant par un aussi grand nombre d'intelligences, mais ils -n'en furent qli une expression plus fidèle de Tesprit national. Les poètes nationaux assistaient à toutes les solennités officielles, surtout aux festins que donnaient les princes et la noblesse; ils célébraient ces réunions et contribuaient à y faire prendre aux convives de hardies détprmînatiôns. Si quelque chanteur aimé par eux s accompagnant de la harpe, faisait entendre dans le ton alternant de l'ancienne mesure métrique allemande quelque relation palpitante d'intérêt ou quelques-unes de ces poésies du Nord, du mérite desquelles de rares vestiges conservées jusqu'aujourd'hui nous permettent de concevoir une si haute opinion, à coup sûr il arrivait aloi'S, comme ce fut le cas pour les Huns et les Goths réunis à la table d'Attila, qu'au moment où le sanglier apparaissait sur la table et où la corne du taureau circulait parmi les convives, l'émotion de ceux-ci se traduisait, selon les circonstances, soit par les larmes, soit par leurs bruyants hourrahs, soit encore par leurs formidables cris de guerre.
Les rois eux-mêmes s'exercèrent à la poésie, et accompagnèrent leurs chants du son de la harpe. L'histoire a conseiTé le souvenir d'un trait touchant qui se passa lors de la guerre que fit Bélisaire à Gelimer, roi des Vandales. Pendant cette campagne qui se termina par la chute de la domination qu'exerçaient depuis cinquante ans, en Afrique, les A^andales eff^éminés, leur roi Gelimer, qui s'était réfugié
(1) Pendant la bataiUe, le roipiaff fit entrer ses poètes dans le Schildburg (carré de boucliers) afin qu'à Tabri de tout daujg^er, ils pussent tout voir et tout entendre; ils devaient ensuite, s'inspirant des événe: ments, les célébrer par des chante familiers qui, de la bouche des guerriers passaient dans celle du peuple. La chronique d*Aventin fitit mention d'anciens chants qui, lors ae la migration de la tribu bavaroiser furent composés en Fhonneur du duc Dieten.
dans une forteresse bâtie sur un rocher, s y trouva assiégé par une troupe de Hérules envoyés contre lui parBélisaire. Menacé de mourir de faim, il refusa en termes de roi de capituler, ne réclamant des assiégeants que trois choses : du pain, dont il n'avait plus mangé depuis longtemps, une j éponge pour humecter ses yeux malades, et une harpe sur »i r . — i^ laquelle il désirait chanter le récit fait par lui de ses mal- pitHfWJii heurs. t&^f
Il ne nous reste des nombreuses poésies des Germains, concernant toute leur vie nationale, et qu une rage aveugle livra à la destruction, qu'un seul fragment du poëme de Ilildebrand. Tous les autres poèmes qui furent conservés durant la seconde période du moyen âge, ceux des Niebelungen, des Amelungen, de Gudrun, etc., ne sont que ^desJVemamem^ dé * poèmes nationaux j)rimlïïrs . Pour sidentifier à ce genre de poésies, il est nécessaire d'interroger encore les tribus congénères du Nord, et l'on y réussit surtout en s'initiant à l'Edda^ et aux traditions islandaises. L'origine de ces poèmes remonte à une époque où les tribus germaniques de la Scandinavie se trouvaient encore^ pour ainsi dire en communion de langue et de mœurs avec leurs compatriotes établis plus au sud, et alors que le christianisme n'était pas vertu imprimer une nouvelle direction à l'esprit national. C'est en consultant ces sources que les auteurs des poèmes des Niebelungen et de la nouvelle Edda se sont surtout inspirés des mythes nationaux; dans ces deux poèmes, l'institution de la « blutrache » ou vengeance du sang, est décrite d'une manière saisissante. Nous y retrouvons des notions intéressantes sur les premiers mythes et sur les poésies primitives ; elles dépeignent Tépoque durant laquelle les Germains, se trouvant en contact avec les Romains, se ressentirent inévitablement de Tinfluence corruptrice qu'exerçait la civilisation romaine sur ces natures simples. Elle ne parvint, en leur enlevant leur pureté native, qu'à les dépouiller des apparences de leur rudesse, et ne réussit, en excitant leurs passions jfer l'attrait des jouissances raflînées, qu'à les entraîner aux violences et aux crimes. "p> ^ Grégoire de Tours a retracé un tableau émouvant de leurs f cx-c^ mœurs à l'époque mérovingienne. Paul Warnefried, qui J^a,oAm.^î
écrivait sous le règne de Charlemagne, nous a ïégué des notions sur les traditions primitives des tribus germaniques, dans son histoire des Longobards ; laquelle fut, sans aucun doute, la source des traditions historiques de ce peuple ; nous n'en citerons comme exemple que les aventures d'Alboin, dixième roi des Longobaixls, sous la conduite duquel cette tribu prit possession de la haute Italie. Son père, Audoin, fils de Waltari, avait conduit les Longobards en Pannonio ; s étant trouvés en lutte avec les Gépides, les Longobards avaient vaincu leurs adversaires. Pendant la bataille, Alboin, armé de sa lance, avait renversé de son cheval et tué Thurismod , fils du roi des Gépides. Les Longobards supplièrent alors le roi Audoin d'admettre à son repas sou fil» Alboin, à la valeur duquel ils attribuaient leur victoire, et qui deviendrait ainsi, disaient-ils, le compagnon de Jable de son père, comme il avait été son compagnon à l'heure du danger. Audoin répondit en ces termes : « Je ne puis contrevenir à la loi ; y> je connais nos usages, le fils du roi ne peut manger » avec son père qu'après s être revêtu des armes d'un roi » étranger. » Alboin se rendit avec quatre cents compagnons darmes chez Thurisend, rôi des Gépides, qui, le premier, avait éprouvé les effets de sa valeur militaire, et il lui fit part de son chagrin. Le roi le reçut avec grande courtoisie, l'invita à sa table, et, le faisant asseoir à sa droite, il lui donna la place d'honneur. Lorsque la troisième coupe eut circulé et que les convives se trouvèrent passablement excités, le roi Tjiurisend se rappela soudainement son fils qui avait été tué, et regardant son meurtrier assis à sa place, il soupira et dit : « Cette place » m'est chère, mais il m'est désagréable de voir celui qui » l'occupe. » Un des fils puînés du roi, qui se trouvait à table , prit la parole après son père ; son sang aussi bouillonnait, tant par l'effet du vin que par le désir de la vengeance. Il se mit à tourner en dérision les nœuds qui rattachaient les cordons blancs des souliers des Longobards. a Vous avez aux pieds des chaînes blanches, dit-il, » et vous ressemblez à des animaux tachetés. » Les Longobards répliquèrent : « Va-t'en sur l'Asfeld, et tu y ap- » prendras quels sont ceux que tu compares à des ani-
» maux, et comment ils foulent aux pieds leurs advefôaires ; » tu y trouveras les ossements de ton frère, dispersés aux » vents. » Les Gépides, furieux, saisirent leui^s armes et voulurent laver immédiatement cette injure dans le sang. Les Longobards tirèrent leurs épées et se mirent sur la défensive. Le roi, s élançant de son siège se jeta entre eux, et réussit à calmer leur colère par ses menaces et par ses exhortations. Il jura de faire mettre à mort celui qui donnerait le premier coup. « Ce serait, leur dit-il, une vicr » toire ignominieuse que celle qu'ils obtiendraient en » temps de paix par l'assassinat de leurs ennemis assis à » leurs foyers ! » Le calme se rétablit et le repas continua joyeusement ; Thurisend remit à Alboin les armes de son fils Thurismod, et le prince prit congé du roi. Revenu chez lui, Alboin s'assit à la table de soii père, et lui narra les aventures qui lui étaient arrivées à la cour du roi des Gépides. Les convives louèrent l'intrépidité d' Alboin et la générosité de Thurisend.
Peu de temps après, Audoin et Thurisend moururent. Gunimund, successeur de ce dernier, cherchant à assouvir sa vengeance contre les Longobards, rompit la paix. Alboin s'allia avec les Avares (l'historien longobard remarque que ceux-ci s'étaient antérieurement appelés Huns) et livra bataille aux Gépides qui, menacés en outre de se voir attaqués par les Avares, furent complètement vaincus. Leur roi Gunimund fut tué de la propre main d' Alboin, qui de son crâne se fit faire une coupe, et emmena sa fille Rosamunde prisonnière, ainsi qu'un grand nombre d'hommes et de femmes réduits à Tesclavage.
Le roi des Longobards avait pour épouse Clotsuinda, fille de Clotaire, roi des Francs ; à la mort de cette princesse, il épousa Rosamunde, dont il avait tué de sa propre main le père et l'oncle. Les Gépides furent soumis par les Avares et par les Longobards. Gcs derniers contribuèrent sous la conduite de Narsès, à anéantir les Ostrogoths, et se rendirent ensuite dans la haute Italie, abandonnant aux Huns la Pannonie, à la condition qu*en cas d'insuccès, ils rentreraient en possession de leurs biens. Après avoir séjourné en Pannonie durant l'espace de quarante-deux ans, ils avaient quitté ce pays emmenant leurs femmes.
leurs enfants et leurs effets mobiliers. Alboin conquit toutes les villes de la Ligurie et entra victorieusement dans le Milanais, établit son camp à Ravenne et s'y adonna aux jouissances de la victoire. Il menait ainsi joyeuse vie depuis trois ans et demi, lorsque lexcès du vin l'excita à commettre un acte de cynisme révoltant qui fut la cause de sa mort. « Paul Warnefried raconte qu'un jour Alboin, » assistant à un festin donné à Ravenne, avant bu avec » excès, ordonna ensuite qu'on offrît à la reine du vin » contenu dans la coupe qu'il avait fait faire avec le crâne » du roi Cunimond; lui-même l'engagea, en- la raillant, à » boire avec son père. La cbose peut sembler incroya- » ble, ajoute l'historien, mais j'atteste, par le Christ, que » je dis la vérité; moi-même j'ai vu cette coupe, un jour » de fête, alors que le prince Ratchis la tenait entre les » mains et la montrait à tous ceux qui se trouvaient à » table avec lui.
» En entendant l'invitation offensante que lui adressait » son époux, Rosamunde ressentit une horrible douleur. » Elle résolut sur-le-champ d'assassiner ie roi, et pour » réussir à trouver des complices, elle eut recours à un % moyen honteux. La conduite grossière d'Alboin avait » subitement transformé l'épouse fidèle en une furie. Elle » prit pour confident un jeune homme de son âge, porte- » bouclier du roi, appelé Helmichis, qui lui recommanda » pour raccomplissement de son de.ssein un homme d'un » courage éprouvé, lequel avait nom Peredcus; comme » celui-ci ne voulut pas se charger d'assassiner le roi, Ro- » samunde eut recours alors pour le décider à un artifice : » elle alla occuper pendant la nuit le lit d'une de ses ser- » vantes qu'aimait Peredeus. Celui-ci vint le soir et crut » retrouver son amante comme de coutume ; la reine ne » le désabusa pas, mais au milieu de la nuit, elle lui dit : » Qui donc crois-tu que je suis? Peredeus nomma la femme » qu'il aimait. « Tu te trompes, lui dit-elle, je suis Rosa- » munde, tu t'es rendu coupable d'un forfait qui te vaudra » la mort, si tu ne tues pas toi-même Alboin. » Elle réussit » de la sorte à trouver des assassins. Alboin, surpris dans » son premier sommeil, fut tué après une énergique ré- » sistance ; n'ayant point son épée à sa portée, il s'était
249 — » armé d'un escabeau. Après sa mort, Helmichis, qui avait » pris parti pour Rosaraunde, chercha à s emparer de la » couronne ; mais il ne par\int pas à rallier à sa cause les » Longobards qui continuaient à vénérer la mémoire du » prince assassiné; Rosamunde s'enfuit avec lui à Ra- » venue, emmenant Alpsuinda, la fille qu'avait eue Alboin » de la princesse franque, et emportant tout le trésor des » Longobards. Le préfet romain Longinus conseilla à » Rosamunde de se défaire de Helmichis, lui offrant de » l'épouser, afin de régner ensuite conjointement sur Ra- » venne. Rosamunde, poussée de crime en crime, accepta, » et sous prétexte de servir son amant qui était au bain, » elle lui présenta un breuvage empoisonné. Mais à peine » eut-il commencé à boire, que s'élançant sur son épée, » Helmichis saisit Rosamunde par les cheveux et la con- » traignit à vider la coupe. Tous les deux expirèrent le » même jour. Le préfet Longinus envoya Alpsuinda et le » trésor des Longobards à l'empereur qui se trouvait à » Constantinople. On raconte que Peredeus avait réussi à » tuer sous les yeux de l'empereur, à l'occasion de jeux » nationaux, un lion d'une grandeur extraordinaire; la » terreur qu'inspirait un homme doué d'une si prodigieuse » force, fit qu'on se saisit de lui et qu'on lui creva les » yeux. S'étant muni plus tard de deux poignards, Pere- » deus se rendit au palais, sous prétexte de parler à l'em- » pereur, auquel il voulait, disait-il, révéler un secret im- » portant ; l'empereur lui envoya deux patriciens chargés »• de l'interroger, mais Peredeus les poignarda immédia- » tement. »
Quelle puissance tragique contenue dans cette narration qui, même dans sa forme prosaïque, rappelle les épopées nationales !
L'historien Jornandès, à son tour, puisa de la même Jcjvtiot^. manière dans les légendes des Goths. Parmi toutes \es tribus germaniques, ce furent les Goths qui atteignirent le plus haut degré de développement intellectuel, à la faveur des longs et intimes rapports qu'ils entretinrent avec les Grecs ; ce furent eux aussi qui les premiers adoptèrent le christianisme. Leur fin tragique transforma ceux qui écrivirent leur histoire en poètes, alors même qu'ils étaient
leurs adversaires. Remarquons en passant que la ruine des Visigoths et celle des Ostrogoths furent amenées, en Gaule comme en Italie, par les armées germaniques dont se servirent les généraux grecs. Les Goths possédaient de nombreux poèmes épiques remontant à l'antiquité. Ils célébrèrent, avant la bataille d'Andrinople , dans leurs chants de guerre , le^ exploits héroïques de leurs ancêtres, et ce fut ^ encore un hymne de gloire qu'ils entonnèrent en guise de chant funèbre, lorsqu'ils rendirent les derniers devoirs à leur roi tué pendant le combat contre les Huns. II est po^ sible que les Huns dont le langage était , à l'origine, semblable à celui des Goths, et qui vécurent avec ce peuple, durant un demi-siècle, en étroite alliance guerrière, aient trouvé parmi les Goths les chantres qui, à la cour d'Attila, enthousiasmaient les guerriers réunis dans les festins.
Les Goths se servirent les premiers de la langue allemande pour la rédaction, et ce fut chez eux aussi que les missionnaires introduisirent le christianisme avant llnvasion des Huns, alors qu'ils séjournaient encore dans les contrées voisines de la mer Noire.
Dès l'an 318, vivait parmi les Visigoths un homme nommé Vulfila; celui-ci devint en 348, évêque de ceux des Goths adhérant à l'arianisme. Lorsque éclata la persécution religieuse, en l'an 355, il se retira en Mésie avec des Visigoths fuyant comme lui les persécuteurs; îl mourut en 388, durant un concile tenu à Constantinople. f . / 1 r L'évêque Vulfila était tenu en grande considération par
l U / \Mvi icg Goths et même par l'empereur grec, à cause de ses V hautes facultés morales. Il exerça sur ses compatriotes une
si grande influence qu'il peut à bon droit être considéré comme le promoteur de la migration des Goths dans l'empire romain. On attribue à Vulfila la traduction de la Bible en langue gothe; quelques fragments en sont parvenus jusqu'à nous (1), Ce fut le premier essai de rédaction
(1) Les manuscrits contenant ces fra^ents se trouyent à Milan, à Wolfenbuttel et à Upisala. Les deux premiers, qui sont lesjplus voluminenx. furent trouvés dxna le monastère longobard de Bobbio; ils avaiest été conservés par les Ostrogoths qui adoptèrent la traduction de Vulfila. Le fragment a'Upsala est écrit en caractères d'argent et d*or sur parchemin de couleur pourpre, la reUure est en argent (de là vient le nom de Codex argenteus).
en prose allemande, dont les érudits sont unanimes à reconnaître le succès ; ils en concluent aussi que dès cette époque la langue était en complète voie de perfectionnement (1). Il est à remarquer que douze cents ans plus tard, ce fut une nouvelle traduction de la Bible qui créa la lajig:ue écrite actuelle des Allemands.
Le grand nombre des mots appartenant à des langues étrangères et admis dans .celle des Goths prouve que ceuxci entretinrent pendant longtemps des rapports avec les Grecs et avec les autres peuples voisins.
Nous sommes redevables aussi aux Goths de notre écriture actuelle. Ils se servaient à l'origine de l'écriture runique qui n avait que seize lettres ; leurs compatriotes de la Scandinavie cultivèrent avec succès Part de récriture et le propagèrent chez les Germains du sud. Vulflla composa un nouvel alphabet à l'occasion de sa traduction. Prenant pour point dé départ les principes adoptés par les Romains, et conservant intégralement les deux caractère (le « th » et r « u »), il rapprocha autant que possible les lettres correspondantes de l'écriture runique, de l'alphabet grec romain et y ajouta même quelques lettres appartenant à ce dernier (2). Il emprunta à l'alphabet grec le « z », le « k » et le « p », et le « ch » pour signe représentant le nombre 90 ; il prit à l'alphabet latin le « q », le « h » et le « j » et eu outre une lettre particulière pour le
(1) « Et quelle perfection de langage, dit Wackernagel, n'y retrouve- 9 t-on pas, à la uonte et pour renseignement de ceox qui pensent qne }} plus une langue est ancienne et plus elle est irrégulière, et au'à notre „ époane seule appartient ^ "'^-' "^ ^ ■"■ ' "* '-- ^-
n confusioin, la gloire de T
)7 consistait que dans une <^ . . . .
» lancrae ffotliique serait tout à fait irrémiiière, mais au contraire elle
IcsTréqueiites tVansformaîîdns de ses voyelles ; On j^ retrouve Iojj mots changeant fian's cCSBc de «en et de fmiup. C*ost ainsi, par exemple, que la langue gOÛilquu discciiie encore le nominatif et le vocatit de l'accusatif : Nominatif « sunus n vocatif : « sunnu n accusalif : " sunu » ; et discerne le pluriel de rindéclinable, dans la déclinaison comme dans la conjuguison ; exemple : ^ veis » wir (nous) ^ nnsis » ims (à nous, nous), " wit n wir-beide (nous deux), " ugkis » uns beidenià nous n deux), " galeitham » wir gehen (nous allons), « galeithos «"wir beide » gehen (nous deux allons) ; le passif sans auxiliaire s'indique seulement » par la terminaison : « haita » ich rufe (j'appelle), " haitada » (je suis n appelé). C'est làr une supériorité que possède seule encore la langue 9 grecque sur la langue allemande actuelle. » (*2) Wackemagel, de Lit., 22.
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son c< hv »'. Vulfila adopta également Tordre successif des lettres de lalphabet grec, tout en conservant ceux des noms, propres aux caractères runiques. L'écriture gothique si difficile fut d'abord seule en usage, mais dès l'époque des Oslrogoths, une écriture courante s'était perfectionnée déjà, et dès lors la première ne fut plus employée que pour la transcription des livres.
Vulfila s'occupait depuis longtemps de la traduction de la Bible lorsque les Huns firent invasion et vinrent enrayer pour un fort long temps la marche du développement national de^ Germains. Le flot de peuples qui s'épancha sur l'Europe romane, c'est-à-dire sur ritalie, l'Espagne et la Gaule, y introduisit à la vérité un germe nouveau qui vint en quelque sorte y rajeunir les anciennes populations, mais ni la civilisation générale, ni l'élément germanique n'y trouvèrent leur avantage. Les Germains établis à titœ de conquérants dans les provinces romaines, furent bientôt à leur tour acquis à la civilisation étrangère et complélement romanisés.
Une génération avait à peine disparu depuis la conquête, que déjà les Goths, abandonnant l'œuvre commencée par Vulfila, rédigeaient l'assemblage de leurs lois en langue latine. Des provinces romaines conquises par les tribus germaniques, elle se répandit aussi chez les Allemands restés en Germanie, chez les Frisons, chez les Thuringiens et chez les Francs. La propagation du christianisme devait favoriser encore ce mouvement, car bien que les missionnaires se vissent obligés de prêcher en langue allemande, la langue latine n'en était pas moins employée pour le rite. Le clergé ne se servait que de cette dernière, dans laquelle furent rédigés spécialement tous les documents historiques. Non-seulement alors l'écriture se substitua aux caractères runiques dont se servaient encore les Francs au vi* siècle, mais tous les talents d'un ordre supérieur devinrent le partage du clergé, qui retint aussi pendant un certain temps entre ses mains le domaine de la littérature ; c'est ainsi que le développement national fut privé des forces intellectuelles qui eussent pu favoriser son essor. L'usage de la langue allemande se trouva en conséquence limité au commerce personnel et aux chants
populaires qui durant le cours de plusieurs siècles s'inspirèrent des exploits des héros et des hauts faits accomplis pendant la migration des peuples.
Les premières productions littéraires dues à l'esprit allemand furent transcrites en langue latine ; celle-ci, bien supérieure à la langue allemande, sut maintenir sa prépondérance par la proscription de l'usage de la langue allemande pour les travaux littéraires jusque dans le siècle dernier, c'est-à-dire pendant plus de mille ans après que les Germains furent entrés dans la voie de la civilisation.
Nous avons dit que le développement intellectuel était tombé presque exclusivement, à la* faveur de l'introduction du christianisme, entre les mains du clergé. Les poèmes épiques, tout remplis des idées de l'ancienne mythologie, devaient être considérés comme un des plus sérieux ■obstacles à l'adoption et à la propagatioft de la foi chrétienne; on ne peut pas en réalité supposer que l'Eglise se soit occupée d'exhumer les anciennes poésies nationales. Le poème de Hildebrand, écrit par deux moines du monastère de Fulda, et le recueil des chants nationaux, ordonné par Charlemagne, ne doivent être considérés que comme des exceptions, et ils auraient disparu probablement aussi alors même que Louis n'eût pas donné ordre de les détruire.
Nous trouvons les premiers essais de la littérature des Germains rédigés en langue latine dans les légendes et dans les traditions concernant les premiers missionnaires chrétiens qui évangélisèrent les pays germaniques et qui tous furent canonisés; parmi tous ces documents, la vie de saint Séverin, •écrite par son disciple Eugippius, est la plus intéressante, surtout parce qu'elle donne quelques notions au sujet des événements qui eurent lieu au ^*'^r l V siècle, dans le pays de Noricum. Saint Séverin vécut à une époque où l'autorité politique avait déjà disparu et ? - ' pendant laquelle l'Eglise s'était trouvée en quelque sorte la gardienne de la sécurité et de l'ordre. Il jouissait auprès des princes germaniques d'une considération telle qu'il eut à différentes reprises l'occasion de s'employer en faveur des Romains.
Il prédit ses futures grandeurs à Odoacre, lorsque celuin. 17
ci, simple soldat encore, rencontrant le saint sur la roule de rilalie, réclama sa bénédiction (1).
On retrouve un autre genre encore de ces essais littéraires dans les martyrologes ou histoires des souflTrances des martyrs chrétiens, que d abord un historien ecclésiastique anglo-saxon appelé Beda, et plus tardWolfard, moine à Herriden, au x** siècle, rassemblèrent en un recueil.
Bientôt et conjointement avec les derniers historiens romains, les historiens allemands commencèrent aussi à écrire en langue latine les événements concernant la nation allemande. Nous avons fait remarquer déjà que les Ostrogoths furent supérieurs à toutes les tribus germaniques, quant à la culture intellectuelle ; nous trouvons parmi eux Cassiodore et Ablavius qui, vivant à la cour du roi Théodoric, se servirent les premiers des anciens poèmes épiques et des traditions des Goths pour écrire rhistoire de ce peuple.
On a consené une partie de l'histoire des Goths, écrite par le premier de ces auteui-s ; celle du second a malheureusement disparu, quoiqu'il soit permis de croire qu'elle se trouvait encore, au xn'' siècle, au monastère de Tegernsee (2).
Bien que Jornandès se soit surtout sem des écrits de ses deux prédécesseurs, il n'en est pas moins considéré comme le principal historien des Goths, et ses œuvres sont la source à laquelle vont puiser toujours ceux qu'intéresse l'histoire de ces peuples.
Le principal historien des Francs fut Grégoire deTours, quoiqu'il descendît d'une famille romaine opulente ;irTécut au vi** siècle et prit possession du siège épiscopal de Tours. Frédégaîre fut l'historien le plus renommé au yif siècle, et après lui ce fut l'auteur de l'histoire intitulée : « Exploits des Francs ». Nous possédons en outre, en tant que soui^ces historiques, quelques fragments de chansons franques célébrant les exploits militaires des rois, ainsi que quelques biographies écrites par les moines' écossais, saint Columban, saint Gallus, saint Rupert qui découvrit les ruines de l'ancien Fuvavium ensevelies sous la forêt et ha-
(1) Réttl)erff| Eirchengesch., J, et Wattenbach, Geschichtsqnelle, p. 30.
(2) Wattenbacb, a. a. Q., 45.
bitées par des animayx carnassiers ; on cite aussi parmi ces biographes, les saints Emmeran, Corbinian et Kilian.
On cite, du vn** au x** siècle, sous les Carlovingiens, un grand nombre d'historiens. Nous possédons les annales de saint Amand, qui s'ouvrent par le récit de la bataille de Testri livrée en 687, les annales de Murbach et celles de saint Germain. A l'époque de Cbarlemagne qui, comme tous les grands rois et tous les grands hommes d'Etat, prit soin de faire conserver le souvenir des événements glorieux de son règne, le nombre des historiens s'accrut encore. Paul Warnefried écrivit l'histoire des Longobards. Théodulf et Angilbert font dans deux poèmes dès descriptions pittoresques et animées de la cour de Charlemagne. Les écrits d'Alcuin contiennent le récit exact et minutieux des événements* accomplis sous ce règne. Mais, parmi tous ses contemporains, Einhard surtout s'élève dans ses annales et dans la biographie de Charlemagne au rang des meilleurs historiens par le style classique, par le goût, la concision et la clarté. Enfin le moine dp Saint- Gall nous offre, par son histoire de cette époque, une source de faitsi aussi riche que variée ; on y trouve un recueil d'anecdotes dont la véracité doit parfois être mise en doute, mais qui peuvent être considérées comme authentiques en ce qui concerne les mœurs.
A l'époque de Louis le Débonnaire et de ses fils, appartiennent surtout l'historien Nithard, petit-fils de Charle-. magne, Walafrîed Strabo, ainsi qu'un certain nombre d'annales, telles que celles des abbayes de Fulda et de Hersfeld, dues à des auteurs inconnus.
La poésie nationale marchait parallèlement au développement du peuple et à celui de l'histoire de la littérature et de la théologie, pour lesquelles on se servait sous les Carlovingiens de la prose latine. On peut se rendre compte du degré de culture qu'atteignaient à cette époque les Germains, par le fait qu'ils se servaient encore de la forme rhythmée pour les productions intellectuelles, tandis qu'ils devaient recourir, pour la prose, à une langue étrangère plus perfectionnée; les premiers essais de Vulfila n'avaient pas trouvé d'imitateurs. Quoique l'Eglise eût proscrit énei^iquement la poésie allemande, précisément parce
qu elle contenait un grand nombre de fables concernant la religion germanique, elle ne réussit point à contenir celte effusion de lesprit national; la plus grande partie de la population ne comprenait pas la langue latine qui était celle de TEglise. Nous somnies mêmes redevables au bas clergé de cette époque de quelques notices sur les seuls débris conservés de l'ancienne poésie nationale. La forme adoptée par elle était Tallitération (cest-à-dire plusieurs consonnances ou syllabes ayant un même son et se suivant), telle quelle fut conservée jusqu'au moyen âge, dans le nord de la Scandinavie et chez les Anglo-Saxons. Au ix* siècle on se servit de la rime. Des fragments conservés de ces trois genres de poésies ont suffi pour nous en donner une idée. Ce sont : deux Zauberlieder ou chansons de sorciers ; Tune d'elles menUonne encore souvent les noms attribués aux di\inités germanîquesy Wodan, Balder et Frija; le Hîldebrandslied (chant d'Hildebrand) et le Wessobrunnér Gebet (prière de Wessobninn). Le Hildebrandslied fut écrit en dialecte francorhénan, par des moines de Fulda, qui avaient conservé le souvenir de ce langage. Le sujet de ce poème se rattache à la légende de Dietrich, de Berne, qui embrassait toute la période héroïque de la migration des peuples ; il concorde en outre avec le mythe persan de Rustem. Hildebrand, chassé de Fltalie en même temps que Dietrich, se réfugie d'abord chez les Huns et revient ensuite avec de grandes forces militaires ; un duel a lieu entre lui et son fils Hadubrand qui, d enfant devenu honune sur ces entrefaites, se refuse à croire que le vieux guerrier soit son père; le fils est finalement vaincu, mais non tué, et c'est en cela que le mythe allemand diffère du mythe persan (1).
La simplicité et la force qui distinguent ce poème ra{h pellent le calme héroïque qui règne dans tout le poème de l'Edda, et suffisent pour donner une idée du genre de la poésie nationale dont nous déplorons la perte. S'agit-il pour la
(1) Le frafi^ment fie eette poérie commence ainsi : Lee deto: héros ae ëapoiaent aa combat Hildebzand intttnroge son adirersaûre aa euiei de md nom et de celui de sa &miUe. Le ffuerner ré^nd qu'il est le fils d*Hildebrand qui a fui devant Odcacre et s'est vëfugté chez les Huns. Hfldebrand se nomme; maia Hadubrand n^%)OQte point foi à sou iémoignaKe» il coa-
poésie germanique de contribuer à initier le peuple au christianisme, Fimagination et la profondeur du sentiment des Allemands se révèlent pai^toulr en même temps que la vigueur propre à la nature de leur race.
Le poëme intitulé Heliand nous en fournit la preuve : c*est l'ancienne Harinonie évangélique saxonne qui fut réimprimée en 1830, et dont Forigine remonte à l'époque qui nous occupe ; ce poëme est encore tout imprégné de Tancien esprit germanique. « La tribu nationale saxonne » à laquelle appartient cette épopée religieuse, dit Rettberg, » qui hélas nous fut ravi prématurément, offre précisé-
ridère cette révélation comme une feinte de la part du vieillard et loi rendant son présent consistant en on anneau d*or, il dit :
C'est avec le fer qoe l'on doit Recevoir le présent Poioto contre pointe.
C'est toi, vieaz Hua, Excessivement malin, Qui veux me surpi'endra.
Par tes paroles et veux Me frapper avec ta lance.
Ta es un vieillard
8^i exerça éterneHement la tromperie, ar il me fut dit.
Par des marins De l'Occident d'au delà de la Méditamnée,
S ail succomba dans la bataille, ildâbrand est mort, ' Le fils de Héribrand ! • Hildebrand dit :
« Fila de Hildebrand^ »
« Je vois bien, » A ton équipement»
> Que tu possèdes chez toi » €n bon chef de suite,
» El que dans ce ro]^ame,
> Tn n'es pas devenu encore aventarier. »
Lacnne.
Hélas ! Dieu toat-puiasant,
Qoe mon malhenrenx sort s'accomplisse !
Pai paseé Vété
Et l'hiver, soixante fois.
Envoyé partout
Où le peuple combattait.
Après que dans chaque forteresse
Lanmort m'épargna.
Maintenant mon propre enfant
Va VM frapper de son épéê,
M'élendre sur le sol avec son fer,
Od bien je dois me faire son meartriern
Cependant il te seH facile.
Si la force triomphe
D'un homme tel que moi,
D'acquérir une armure.
De faire du butin«
Si tu y as quelque droit.
j) ment à cause de sa conversion forcée, plusieurs bizarre- }» ries dans son acceptation de la foi chrétienne ; si d'un sol ^> arrosé de tant de sang a pu jaillir immédiatement après » les victoires de Charlemagne une source, si féconde de » poésies nationales, ce ne fut à coup sur que grâce à » l'indomptable caractère de ces tribus. » On retrouve partout dans leurs poèmes la richesse de l'ancienne forme épique nationale; l'harmonie païenne y retentit eacore comme un écho de lepoque qui précéda celle de l'inlrodaction du christianisme.
On y rencontre encore, il est vrai, et comme trace de l'ancien polythéisme, quelques désignations timides de la divinité sous la forme du pluriel ; mais si on s'en servit pour la foi nouvelle, ce ne fut toutefois pas en y rattachant l'idée de l'ancienne foi païenne. Le destin y apparaît encore disposant de sa puissance mystérieuse et meurtrière et tout semblable à Norne, la déesse de la mort. D'autres créations de ce genre paraissent avoir été empruntées aux poèmes épiques nationaux ; il suffisait, à coup sûr, de quelque chant national pour que l'auditeur confondit immédiatement les personnages de la Bible avec les divinités païennes. C'est ainsi qu'on se figurait les anges vêtus de plumes et voyageant partout dans des chars, tels que la tradition représentait Freya, les Nornes et Wieland; on les envisageait tout à fait comme des Walkyries vo\'ageant à travers les mondes. Le démon qui figure dans le récit de la tentation reçut le uom de « Ténébreux » ou de ce Mirki », nom qui rappelait les terreurs éprouvées dans une sombre forêt; en l'entendant prononcer, chacun se représentait l'effroi qu'inspiraient les ténèbres et les fantômes de la forêt. Ces légendes révèlent l'intention du poète, qui choisit le sol allemand pour en faire le théâtre des récits merveilleux de la Bible, tout en cherchant à les mettre autant que possible en harmonie avec les idées du peuple saxon.
L'allitération indique clairement que toutes ces poésies étaient destinées à être récitées dans les réunions populaires, et que l'on marquait le rhythme des vers selon lancien usage, en frappant sur les boucliers.
Le grand mérite de l'épopée nationale consiste danseelte
mei^veilleuse siipplicilé qui dédaigne toute métaphore, toute recherche et toute superfluité ; le récit est fait avec une grande netteté et sans aucune prétention à la nouveauté ; il semble que tout ce qui y est dit se soit conservé dans le souvenir du peuple, et que le poète n'ait eu autre chose à raconter que ce que lui-même a appris par les autres. Dans toutes ces narrations les scènes de la Bible rappellent les anciens usages germaniques. Les noces de Cana empruntent les formes d'un festin allemand; les cornes de taureau tenant lieu de coupes, et toutes remplies de vin circulent autour de la table, et des échansons y font leur office. C'est encore ainsi que dans le récit de l'arrestation de Jésus, saint Pierre est représenté frappant Malchus avec une hache de boucher.
Comme le passage où le Seigneur ordonne de se couper la main et de s'arracher l'œil plutôt que d'être l'occasion du péché n'était point de nature à impressionner beaucoup les Allemands familiarisés avec les blessures, on lui donna l'interprétation que voici : il fallait abandonner plutôt son ami et son compatriote que de consentir à pécher en même temps que lui ; il fallait quitter ses parcjnts, sa tribu pour fuir le péché, or, c'était le genre de sacrifice le plus pénible que l'on pût imposer aux Germains. Cette épopée du poète de l'ancienne Saxe, expliquant la Bible d'une manière conforme aux idées nationales germaniques, contraste avec le livre des Evangiles qui fut rédigé un peu plus tard en dialecte franc sous le tititî de « Christ «par Otfried, moine du cloître de Weissemburg. Le pocme qui jaillit d'une âme libre est à l'œuvre pénible d'Otfried conçue entre les murs d'une cellule, ce qu'est le chant de l'alouette sous la voûte d'un ciel lumineux aux airs appris d'une manière factice à l'oiseau, captif dans une cage, qui les répète ensuite. C'est surtout dans l'analogie que l'on parvint à établir entre une des conditions particulières à l'existence nationale des Germains et l'Evangile, que se manifeste la similitude au moyen do laquelle le christianisme parvint surtout à s'introduire chez ce peuple.
En effet, sous quel aspect y retrouvons-nous le Christ? Il y est représenté sous la forme d'un puissant chef de ^uite auquel ses amis avaient voué une fidélité toute sem-
blable à celle des vassaux ; or, c'était sous cet aspect seul que les Germains pouvaient se figurer le Glirist. L esprit germanique n'aurait pu admettre l'existence d'aucun rapport moral autre que celui qui rattachait l'inférieur au supérieur par les liens d'une fidélité réciproque, en vertu de laquelle le roi prodiguait à son vassal ses faveurs, et le vassal, son dévouement et les témoignages de sa reconnaissance à son souverain.
Préoccupé de la guerre qu'il doit livrer au démon et au monde, le Christ rassemble la troupe de ses fidèles adhérents. Au début de l'expédition, il quitte la forteresse de Jéridio ; à ce moment tous les vassaux, abandonnant leurs châteaux, accourent en foule et viennent offrir leurs services au maître qu'ils aiment, dans l'espoir d'obtenir un jour de lui la récompense promise. Le sermon sur la montagne est représenté comme un discours que, dans une grande assemblée nationale, Jésus adresse à ses vassaux. L'armée se resserre autour du puissant roi populaire, les douze apôtres en leur qualité de vice-généraux se rapprochent autant que possible de lui (c'étaient, selon la légende, les palatins de Charleinagne). Le Christ était aussi le ^< Heilende », celui qui guérissait (Heliand, Heiland), le sauveur (Neriand), le propœ fils de Dieu qui accorde ici-bas aux siens la victoire, et leur ivserve la l'écompense dans les prés fleuris du ciel. Le dévouement et la fidélité* à toute épreuve des disciples à l'égard du Christ, trouvaient leur image dans le dévouement et la fidélité du peuple germanique à son souverain.
Toute la gloire des gens de suite consistait à rester fidèles à leur seigneur, à le suivre en tous lieux et au besoin à mourir pour lui; il n'y avait, au contraire, pas de plus grande honte que celle qui s'attachait à l'hésitation ou à rintiécision ; c'est la foi seule qui engendre la force. Il suffit de se rappeler que le monde germanique connaissait les rapports sociaux, la fidélité réciproque gaixiée par le vassal ou le chef de suite, pour comprendre comment, en transportant par la pensée ces rapports dans les sphères supérieures du christianisme, le peuple germanique parvint à s'initier à la doctrine du Sauveur; ainsi seulement s'explique la facilité avec laquelle il adopta l'Evangile; les
mœurs et les usages nationaux Ty disposaient de la manière la plus favorable. Les Allemands, tout différents des Romains, possédaient ce qu'il fallait pour que FEvangile vînt agir puissamment sur- leur foi, sur leur sentiment et sur leur' volonté. Tout permettait d'espérer pour eux le plus grand profit de leur initiation au christianisme.
Le livre des Evangiles écrit par Otfried devint le modèle d'un nouveau genre de poésie appelée « Chants laïques religieux » en imitation des anciens chants en usage chez les Germains pour les danses et autres divertissements. Le clergé se montra d'abord hostile aux danses et aux chants profanes, qui trop souvent venaient troubler la sanctification du dimanche. Le peu de succès qu'obtinrent ses efforts, l'amena à agir encore en cette circonstance comme déjà il l'avait fait à Toccasion des solennités religieuses, et il résolut de transformer les fêtes profanes païennes en cérémonies chrétiennes.
Guitzmann (1)' remarque, peut-être avec raison, que ces chansons obscènes (cantus obscœni), ces chants grossiers et erotiques que le prédicateur, dans ses homélies du code de Freisîngen, condamne en môme temps que l'ivrognerie et les danses auxquelles le peuple s'adonnait aux jours des fêtes des saints, rappellent les chansons populaires en usage encore parmi la tribu bavaroise habitant la contrée qui s étend du Bôhmerwald jusqu'aux Alpes, du Vorarlberg jusqu'à la Styrie, et contre lesquelles s'élève encore le clergé comme il le faisait il y a plus de dix siècles. Ces chansons sont désignées sous le nom de « Schnaderhupfln » « Schnadahagn, » « Schneidehupfl. » Cette dénomination provient peut-être de celle de la fête des moissonneurs. Il est probable aussi que ces chansons étaient à l'origine accompagnées du son de la cithare ; cet instrument était très-simple et fut en usage dès les époques les plus anciennes; on est d'autant plus autorisé à le croire que le rhythme de ces chansons s'adapte parfaitement à celui des danses nationales, et que dans les pays du Nord les danses sont actuellement encore exécutées d'après le mode des anciennes chansons populaires. Le fait que les « Schna-
(1) Gaitssmann, die heidnische Beligion der Baiwaren, p. 250.
derhupfln » sont une sorte d actualité en même temps qu une production nationale toute particulière, le fait aussi ' que toujours les anciennes poésies cèdent la place aux poésies plus modernes qui à leur tour disparaissent, si bien qu'il n'en reste plus trace, confirment cette supposition, et Ion peut en conclure que les sources de la poésie nationale ne sont pas encore épuisées.
De l'époque de Charlemagne datent les premiers essais littéraires en prose; la plupart sont des traductions, parmi lesquelles une seule, très-importante, nous a été conservée : nous voulons parler de la transcription des Har-
' monies évangéliques due à Ammonius d'Alexandrie.
Tous les efforts tentés dans la Germanie pour élever la langue allemande au rang des langues écrites se limitèrent à des tentatives isolées qui n'aboutirent à rien; toute la vie intellectuelle était devenue le partage du clergé qui ne se servait que de la langue latine. Le développement général de la nation se trouva enrayé- à cette époque; ceux-là seuls qui s'étaient initiés à la langue latine parvenaient à acquérir un degré de culture supérieur à cdui
, qu'avait atteint jusqu'aloi's la race germanique. Rien n'est plus nuisible au développement d'une nation que les guerres de conquêtes ; la migration des peuples exerça une influence qui fut aussi fatale aux Germains qu'aux Ro-
» mains et aux Gaulois.
Pendant quelque temps, la langue allemande parut devoir réussir à s'élever par ses propres efforts au rang des langues écrites. Au moment oii Vulfila commençait la traduction de la Bible, au début de l'invâsioiï des Francs Saliens et Rlu!»nans dans la Gaule, la langue latine, qui depuis plusieurs siècles dominait dans les contrées belges et rhénanes fut abandonnée en même terapsqjae le droit romain. Il y eut des Romains qui s'initièrent à la langue allemande; vers le v"" siècle il se trouva parmi ces derniers des écrivains qui en firent ressortir toute l'harmonie (1). Un Romain de distinction, Siagrius, petit-fils du consul de ce nom qui vécut parmi les Germains à Lyon, adopta leurs mœurs et leurs usages. Il apprit la langue
(1) Sid. ÂpoU. V ep. ad Syagr.
allemande avec tant de sollicitude et la mania avec tant de facilité et de précision, que les Allemands eux-mêmes sobservaient avec soin devant lui, afin de ne pas commettre quelque incorrection de langage. Sidoine Apollinaire remarque que Siagrius était l'objet de ladmiration des conseillers impériaux de la Bourgogne lorsqu'il leur présentait quelque rescrit romain rédigé dans leur propre langue, et qu'en tous lieux il était choisi pour arbitre. Il ajoute aussi que la manière dont il commentait les lois le faisait considérer comme le Solon des Bourguignons* En l'entendant parler, ceux-ci se mirent à apprécier la langue romaine et la manière de s'en servir. Les relations commerciales et le développement de l'éducation générale devaient inévitablement introduire la langueMatine chez les tribus allemandes établies dans les provinces romaines, et en propager l'usage surtout dans les villes. Lorsque Pépin, d'accord avec les Francs de l'Est, provoqua une réaction de l'élément allemand contre l'élément roman, la langue latine ne continua pas moins à garder sa prépondérance pour les écrits ; c'est ainsi que même les lois des tribus allemandes restées en Germanie furent rédigées dans la langue latine, qui demeura la langue officielle du gouvernement à dater de l'apparition des capitulaires de Charlemagne jusqu'à la paix de Westphalie ; à cette époque, la France et l'Angleterre se trouvaient depuis longtemps déjà en possession d'une langue qui leur était particulière. Ainsi s'expliquent tout à la fois la facilité avec laquelle le droit romain s'introduisit en AUemagoc et s'y substitua à Tancien droit national, fondé sur la liberté, et le retard apporté dans le libre développement national des Allemands.
Ici encore apparaît la loi naturelle par laquelle le perfectionnement d'un peuple ancien se trouve reporté sur un peuple plus nouveau. Durant le cours du v* siècle, on constata avec regret, il est vrai, du côté des Romains un mouvement de décadence dans leur civilisation qui en faisait redouter la ruine complète; c'est alors que surgit la nécessité de greffer un des rameaux ^de l'arbre séculaire sur une tige nouvelle, afin de recueillir à l'avenir des produits de culture plus abondants et plus substantiels.
Vivant en dehors de la civilisation du monde ancien, les Germains, comme au reste tous les peuples primitifs, s étaient adonnés aux occupations champêtres et avaient pendant des millicre dannées laissé en quelque sorte dans rinaction leurs aptitudes intellectuelles. Ce fat d^abord la construction des grandes villes, exigeant de plus grandes conceptions de Tintelligence, qui amena la nécessité des lois sociales ; et comme l'érection des grandes villes fut due aux Romains, il s'ensuivit que les premiers produits de culture dus au génie germanique portèrent l'empreinte de Rome.
Ce fut aussi sous Tinfluence romaine que s'organisa l'enseignement scolaire en Allemagne, et ce fut certes un des plus beaux titres de gloire de Charlemagne d'en avoir été le promoteur. On n'y comptait jusqu'alors qu'un fort petit nombre d'écoles, excepté toutefois dans les contrées voisines du Rhin, où les Romains en avaient établi durant leur domination. Dès le ni* siècle, toutes les grandes \illes de la Gaule, telles que Autun, Besançon, Lyon, Bordeaux, Poitiers, Toulouse, avaient leur univei'sité dans laquelle on enseignait la grammaire et la rhétorigue. Trêves, ville capitale et voisine du Rhin, fut particulièrement favorisée par les empereurs Gratien et Valentinien, et les instituteurs y reçurent des appointements qui, fournis par les ressources de l'Etat, furent plus élevés que dans aucune autre ville. Les écoles des Gaules florissaient encore sous le règne d'Honorius; mais déjà elles déchurent de leur rang lors de l'invasion des Germains ; durant la migration des peuples elles disparurent complètement.
Lorsque l'effervescence des peuples fut calmée , le clergé prit entre les mains la direction des écoles. Les premiers établissements de ce genre paraissent avoir eu en vue moins Téducation du peuple que celle des ecclésiastiques et des instituteurs des gens de condition. Celait surtout aux sièges épiscopaux que se trouvaient ces écoles, parmi lesquelles se signala l'établissement que, vers le milieu du vni* siècle, Grégoire érigea à Utrecht; cette école fut fréquentée par des jeunes gens appartenant à toutes les tribus, c'est-à-dirô par des Francs, des Frisons, des Saxons, des Bavarois, des Souabes et des Angles, et
elle donna à l'Allemagne un grand nombre d'instituteurs et devèques. Charlemagne institua même les examens pour le clergé. Nous avons fait remarquer déjà combien il monti^a de sollicitude pour les écoles qu'il ordonna detablir dans toutes les villes, dans tous les sièges épiscopaux, dans tous les monastères, partout enfin où la nécessité en réclamait. Il visitait et inspectait lui-même ces établissements à la tête desquels se trouvait une sorte d académie fondée au sein môme de sa cour. Ce prince peut à bon droit être considéré comme le fondateur de l'enseignement scolaire dans l'Europe centrale.
Parmi toutes les tribus germaniques, les Angles seuls s'étaient précédemment signalés par* leur ièle pour l'enseignement; ils avaient fondé à York un établissement devenu célèbi'e où s'était formé Alcuin qui fut, sous Charlemagne, le ministre de l'instruction publique.
Il ne saurait être question pour Tancienne Germanie, ni de sciences, ni d'arts; tout au moins on n'en retrouve aucun indice.
L'art médical était ordinairement exercé par les femmes, et comme l'expérience y contribue généralement au succès, c'étaient surtout de vieilles femmes qui en faisaient profession. Il en résultait que les femmes étaient respectées davantage chez les Germains que chez les autres peuples, et leurs avis suivis avec plus de déférence. Aux époques anciennes on recueillait avec soin des herbes médicinales dans les forêts et sur les montagnes.
L'art judiciaii^ fut le plus perfectionné, car le droit est un bien commun à tons.
Quant à l'astronomie, bien que le soleil et la lune aient dû attirer l'attention des hommes dès l'origine du monde» il parait que les Germain's ne s'en préoccupèrent que pour en faire l'objet de leur culte du de leurs superstitions ; toutefois c'était d'après le nombre des nuits, d'après les changements de lune et les solstices du soleil qu'ils calculaient le retour des saisons ; nous savons que les pro^ pbélesses des Germains conseillaient aux Suèves de ne point livrer bataille à certains jours.
L'art de l'architecture et celui de la peinture ne sortirent point des limites du métier. La construction et l'or-
nement des maisons que rappelle encore l'aspect de nos fermes de la Westphalie, de la Forêt Noire et des Alpes ne réclamaient guère de connaissances artistiques; aussi les peintres qui bariolaient de couleurs les façades, les enseignes et les boucliere ne sauraient être rangés parmi les artistes.
Les Germains n'avaient à l'origine aucune entente de l'art; nous en trouvons une preuve dans l'anecdote que voici : Un Teuton venu à Rome en qualité d'envoyé, et interrogé sur la valeur d'un tableau du Forum qui représentait un vieux berger, répondit : « qu'alors même que le » berger serait vivant, il ne voudrait pas le recevoir en » guise de présent. »
L'art musical fut en quelque sorte seul exercé par les Germains. La musique rehaussait leurs productions intellectuelles qui se résumaient dans leurs poésies. Déjà des Goths et des Vandales s'accompagnèrent, en chantant leurs poésies épiques, du son de la harpe. Théodoric envoya un jour à Clovis, roi des Francs, un habile joueur de harpe. Outfe cet instrument, les Germains connaissaient aussi la flûte et le cor dont ils se serxaient durant le combat ainsi ^ que pour l'accompagnement des danses. Le chant était 'du domaine général; tous les poèmes épiques étaient chantés ; les bardes étaient accompagnés de chœurs exécutés par le peuple, auxquels on joignait à certains endroits, paraît-il, le son de coups frappés en cadence sur les boucliers. Toutefois ce mode de chant était rude et sauvage ; les Italiens se plaignirent souvent des voix de basse des Germains, et Gharlemagne se donna des peines inouïes pour que les Francs parvinssent, à la faveur de maîtres de chant italiens, à assouplir et à adoucir leur organe (1). Dès le v" siècle le plain-chant fut introduit dans les églises de la Gaule ; sous le règne de Gharlemagne, la méthode de chant due à Grégoire le Grand fut substituée à celle de saint Ambroise, malgré l'opposition du clergé franc qui préférait le mode de son chant à celui des Romains. Deux écoles de chant furent érigées à Soissons et à Metz : des professeurs, distingués venus de Rome
(1) On disait que les Germams broyaient les notes dans leur gosier aa lien de les moduler avec clarté et pureté, conune le faisaient lesltaliens.
y donnèrent renseignement du chant et celui de la musique.
Le nombre des instruments s était accru, sur ces entrefaites. Outre les orgues importées de Constantinople, on connaissait encore plusieurs instruments à cordes, entre autres la cithare à sept cordes et les harpes d'une plus grande dimension. *
Les représentations théâtrales ne manquent pas ordinairement dans les pays où Ton cultive le chant et la danse. Nous devons à Tacite la description de la danse des épées exécutée par les jeunes gens germains. L'opposition violente que manifesta le clergé catholique à l'égard des chants et des danses provenant du monde païen, prouve que la coutume de ces réjouissances populaires remonte à répoque la plus reculée; elles étaient même si ancrées dans les mœurs du peuple que force fut au clergé de les tolérer et de se contenter de les combiner avec les fêtes chrétiennes. La coutume de danser à l'occasion de la bénédiction des églises remonte à coup sûr bien au delà de l'époque de l'introduction du christianisme. 11 y eut des représentations théâtrales à la cour des rois ostrogoths et visigoths ; on y jouait des bouffonneries pendant les repas. Les Vandales de l'Afrique avaient des théâtres, de la musique, des danses et des jeux, des courses et des combats d'animaux féroces ; ils eurent des danseuses et des bouffons jusqu'au moment où, complètement efféminés, par l'abus des jouissances sensuelles, ils disparurent du monde.
La Religion.
Dès l'enfance de l'humanité, l'homme élevant son esprit au-dessus des préoccupations matérielles s'est trouvé né-
■— 3^68 — cessairement amené, par l'aspect de la nature à recherclier les effets et les causes. Les rigueurs de l'hiver, la chaleur de l'élé, le retour périodique du jour, de la nuit et des saisons, les catastrophes produites par l'eau et par le feu, et finalement les maladies et la mort durent produire une vive impression sur l'être humain ; inexpérimenté et dépourvu de toute notion scientifique, il n'hésita pas à attribuer ces phénomènes à une puissance surnaturelle. Il est aussi dans la nature de l'homme de personnifier cette puissance ; or, plus son imagination est riche, et plus les formes sous lesquelles son esprit se la représente sont surprenantes et variées. C'est précisément dans ces circonstances que les Germains révélèrent leur provenance aryenne, car parmi tous les peuples connus ce furent eux surtout qui, rattachant davantage leurs traditions aux phénomènes de la nature, envisagèrent leurs divinités comme la personnification des éléments et des manifestations cosmiques. Leur religion montre en quelque sorte l'espoir qu'un jour viendra, mais dans un avenir éloigné encore, où l'esprit de l'homme connaîtra la nature et ses forces ainsi que les lois qui les gouvernent.
Les Germains se représentaient le monde à son origine sous la forme d'un abtme entrouvert (Ginnungagap).
Il n'y avait là. ni sable, ni mer, ni ondes salées,
11 n'y avait ni terre, ni ciel.
Il n'y avait qu'an abime, nulle part ne se troarait de l'herbe (I).
(1) Ainsi parle Toracle attribué à la prophétesse de rancienne £dd^
Snori Sturleson (oans la nouvelle Edda) ; on n*a conseryé en Allemagne aucune notion écrite concernant la mythologie. Toutefois il est pronvé depuis longtemps que celle des Allemands ne devait pas différer ae celle des Germains du nord, car ces pénibles provenaient de la même souche, les traditions religieuses des Germains, transcrites dans la langue de ces derniers, nous donnent la preuve de cette identité; nous possédons en outre deux documents provenant de la Germanie du sud : a^est la prière de Wessobrfinner et un fragment du MOspilli, ainsi quMne fouk de notions sur les mœurs nationales, et des traditions conservées en paitie jusqu'à nos jours chez toutes les tribus allemandes. Rappelons-nous toutefois que la mythologie compta cinq siècles d'existence de plusdansle nord de la Germanie que dans le sud; elle dut en conséquence ti^j être plus développée, de même qu'elle s'y trouvait déjà bien plus en Toie de décadence, lors de Tintroduction du cbristianiame, qu'elle ne Tétait dans le sud du pays à cette même époque. L'espace manquerait ici poor ks
Au nord de ce chaos se forma le Niflheim (la région de la glace) et au sud le Muspelheim (la région du feu). Les contrastes, ces conditions fondamentales de Tètre, qui sont aussi la base des idées persanes sur le monde, furent considérées par les Germains comme les conditiojiis préparatoires à la création, et cette opinion révèle une origine asiatique.
Douze torrents se précipitèrent de la source Hwergelmir dans le Niflheim, jusque dans l'abime; mais le froid qui régnait au Niflheim les congela ; l'eau qui continuait à s'échapper de la source recouvrait la glace, et ces couches de glaces superposées les unes aux autres formèrent un glacier gigantesque s^étendant jusque vers le Giilnun-
gagap- Les émanations glaciales sortant de la région de la glace,
les étincelles et les vapeurs sortant de la région du feu engendrèrent Ymir, le premier géant de la glace, ou des frimas qui procréa lui-même sa postérité, c'e§t-à-dire, les autres Hrimthursen.
Le contact des régions de glace et de feu avait aussi en* gendre la vache Audhumbla, du pisjie laquelle coulaient quatre torrents de lait qui servaient à nourrir le géant primitif. Cette vache, léchant le gjacier du Niflheim, en fit sortir au bout de trois jours un homme beau et robuste, « Buri, » le générateur; son fils est « Bôr «(celui qui naquit) qui rappelle Tuisko, le dieu né sur la terre ; or Bôr engendra, avec la fille d'un géant de glace, trois fils : Odhin, Wili et We. Ce furent les premiers Ases. Les géants représentaient la matière en même temps • que la puissance des éléments; les Ases représentaient l'esprit, la pensée, la volonté. Ces derniers combattirent et soumirent
développements ; force nous est de renvoyer le lecteur à d^autres sources ainsi qirà des travaux ébauchés très-recommajidables, c'est-à-dire Tan* cienne Edda (l'Edda de Saemundarhinns Froda) édition de Copenhague, 8 volumes in-4o, la nouvelle Edda, traduites toutes les deux, par Charles Simrock ; la Mythologie allemande par J. Grimm ; la Mythologie . allemande car Charles Simrock ; la Conversion au christianisme de la tribu norvégienne, par H. Maurer ; la religion païenne des Beivaren par A. Gmlzmann ; la Mvthologie du Nora (Copenhague), par Petersen et les recherches de Uhland, Grimm et Guitzmann ont surtout établi avec beaucoup de sagacité l'identité entre les religions des Germains du Nord et ceux au iSud, prouvée par les traditions, par les mœurs, par les usages par les coutumes superstitieuses, conservées jusqu'à nos jouifs.