‹ Histoire de la fondation des états germaniquesChapitre 16 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

talons de leurs vieilles chaussures, il écrase la mâchoire inférieure du monstre.

Le fils suhlime du père de la victoire,

Widar n'hésite pas à lutter contre le monstre.

Il lui perce le cœur avec son épée

Qu*il enfonce dans sa gueule héante ; il venge ainsi son père.

Thor atteint et tue le serpent Midgard ; cependant à peine a-t-il mis entre eux une distance de neuf pieds, quil s'affaisse et tombe mort, par leffet du poison lancé par le serpent.

Freyr aussi privé de son glaive, dont il a fait le sacrifice pour obtenir sa bien-aimée Gerda, doit succomber dans la lutte contre Surtur.

Les fils de Muspel allument alors Fîncendie universel qui doit consumer toute chose.

Il est dit dans la Woluspa : •

Le soleil s'obscurcit, la terre est engloutie par la mer.

Les brillantes étoiles tombent du ciel,

Des tourbillons de feu enveloppent Farbre universel (qui

nourrit les hommes et les choses).

La flamme ardente recouvre le ciel.

Mais des ruines du monde surgit une création plus belle encore que la création précédente :

Alors elle (la prophétesse) voit sortir de Teau pour la seconde fois

La terre qui reverdit de nouveau.

Les flots s abaissent; l'aigle vole au-dessus des flots

'Et va chercher les poissons restés sur les' rochers. .

Les Ases se réunissent sur le champ Ida

Pour s entretenir de celui qui changea la face du monde.

Ils s'y rappellent d'anciens oracles

Et les caractères runiques découverts par Fimbultyr (1).

Là se retrouveront de nouveau dans l'herbe

Les merveilleux disques d'or que possédaient primitivement les Ases^

Ces dieu^c qui gouvernent les peuples et la race de Fiolnir («le la terre — les nains).

Là, les champs, quoique non cultivés, produiront des moissons, '

(1) C'est-à-dire des conjectures et des paroles mysttîrieuseB d'Odhin prédisant la fin du monde.

Toat mal disparaîtra, 6t Baldar reviendra. Baldur et Hodur habitent dans le ciel du dieu de la victoirev. Ces dieux possèdent la sagesse du choix. Savez- vous ce quecela signifie?

Il est dit plus loin dans la Wôluspa :

Je vois une salle plus lumineuse que le soleil.

Sur les hauteurs du Gimli, elle est couverte d'or.

Là demeureront de nobles et dignes princes

Qui jouiront sans cesse des honneurs.

Le puissant monté sur son coursier se rend au conseil des

dieux.

C'est le puissant d*en haut qui gouverne tout. Il termine les différends, apaise les discordes Et prescrit des lois éternelles.

Il faut admettre d'après cela qu*uD dieu plus puissant que les Ases (i) se soit chargé de la direction de l'univers lors de cette nouvelle création. Nous ne saurions nous refuser à Considérer cette croyance comme un achemine-ment vers la foi chrétienne, soit qu'elle eût eu pour objet de glorifler le christianisme, soit qu elle eût eu en vue son adoption ; ce furent les chrétiens eux-mêmes qui les premiers transcrirent les prédictions attribuées aux. dieux.

Il est impossible que les Normands n'aient reçu aucune' notion concernant le christianisme ; ils s'étaient trouvés en relation avec des peuples chrétiens pendant trois à quatre siècles et antérieurement à l'époque où l'Edda fut écrite, et, en outre, des colonies de chrétiens venus de l'Irlande s'étaient établies dans l'Islande, même avant l'arrivée des Normands dans cette île.

Toutefois la conclusion de la légende concernant là création présente un caractère tout germanique lorsqu'elle parle de la régénération de l'humanité et du soIeiL Deux hommes, Lif et Liftrhasir (c'est-à-dire la vie et le

(1)11 est vrai que Simrock et Maurer repoussent cette supposition;: mais ilsn^allëguent pour cela aucun motif sérieux. Ou bien les Germains croyaient à leurs anciemies divinités, les Ases, ou ils n*y cro^^ent pas* S'ils y croyaient, il ne devait point exister à leurs yeux de Dieu qui tesac fût supérieur ; mais si au contraire ils croyaient à rexistence de la puissance supérieure d*un Dieu inconnu, les AseB devaient n'avoir plus do significauon pour eux. Ce Dieu supérieur rappelle beaucoup le Dieu in-r connu de Paul à Athènes.

conservateur de la vie) réussissent en se cachant à échapper à la destruction du monde. Ils se nourrissent de la rosée et engendrent une nouvelle race d'hommes. Avant d'avoir été mangé par le loup, le soleil avait procréé une fille plus belle que lui ; elle devait conduire le char du soleil après la mort des dieux.

Les trois Nornes survécurent aussi à la fin du monde ; mais de redoutables déesses du destin quelles étaient jadis, elles s'étaient transformées en aimables déesses du bonheur.

Le mythe de la fin du monde, qui trouve jusque actuellement même croyance parmi les peuples, fit la force de l'ancienne religion dans laquelle il se maintint durant le cours des siècles. Nous y retrouvons l'idée que les peuples germaniques se faisaient du monde ; ces grandes images dues à leur puissante imagination sont comme une sorte de pressentiment concernant la destinée de l'univers, daiis lequel les créations se succèdent sans cesse, où la vie naît de la mort elle-même, depuis les régions souterraines où le ver se remue dans la poussière jusque sous la voûte des cieux où les astres rayonnent.

Le commentaire même de Tacite prouve combien les Romains éprouvaient de difficulté à se familiariser avec ks croyances du peuple germanique; Thistorien romain ne conserve le nom originaire que de deux de leurs divinités, Nerthus, la mère de la terre, et Tuisko, le fils né de la terre, qui engendra Mann, le père primitif des tribus allemandes, et qui ont pu être désignées aussi sous h forme de divinités du Nord, tandis qu'il leur attribue trois divinités romano-grecques, Mercure, Mars, Hercule et une divinité égyptienne, Isis. Ce fait peut s'expliquer par l'analogie qui existait entre ces derniers dieux et ceux connus sous le nom de Odhin, Thqr, Tyr ou Zîo et Frigg. Toutes les notions que possédaient les Romains au sujet de la mythologie germanique ne portent aucune atteinte à l'authenticité des traditions du Nord, dont la validité acceptée par tous les Germains est prouvée à révidence par Grimm, Simrock et Guitzmann, qui s'appuient pour cela sur les anciens mythes et sur les usages conservés dans les tribus germaniques.

Les Germains n'avaient pas de clergé privilégié ; c'est la raison pour laquelle ils conservèrent aussi longtemps leur constitution démocratique, tandis que les Gaulois furent asservis et ruinés par le clergé et par la noblesse. Les fonctions sacerdotales étaient dévolues au chef de famille ou au membre le plus âgé de la famille, et dans la tribu au prince. Des femmes renommées pour leur sagesse et des prophétesses furent les seules personnes qui jouirent parfois d'une grande considération dans le sacerdoce. L'évocation des puissances surnaturelles et le don des visions par le moyen de la magie étaient tenues en grand honneur ; c'est ainsi que la « sudkunst »(la magie) est mise en toute évidence dans l'Edda. Le christianisme traita les prophétesses de sorcières; toutefois l'ancienne croyance, taxée de superstition par la nouvelle religion, se conserva avec tant de ténacité dans les esprits qu'au dix-huitième siècle encore une femme considérée comme sorcière fut brûlée vive. Théophraste Paracelse de Hohenheim représentait, il y a quelques siècles seulement, la nature sous l'aspect de géants, de nains, ou sous celui de génies des montagnes, de l'eau, de la lumière et du feu (salamandres). Les femmes les plus renommées pour leur sagesse furent Véléda, Aurinia et certaine géante, qui avait, paraît-il, annoncé à Drusus sa fin prochaine.

Les Germains du Nord n'Iavaient pas non plus de clergé particulier. Ainsi que dans le cercle restreint de la famille, le chef était chargé tout à la fois du gouvernement temporel et des fonctions ecclésiastiques, de même les chefs de tribus (goden) et les rois du Nord réunissaient entre leurs mains l'autorité temporelle et le sacerdoce. En Islande, le goden ou hofgoden (hof signifiait à l'origine un endroit consacré) se trouvait chargé du soin de l'entretien et de l'embellissement du temple, et de la présidence des cérémonies, ainsi que des séances de l'assemblée nationale « le Ding » . Il devait exercer aussi une certaine autorité protectrice.

L'origine des temples n'est au reste pas très-ancienne. Les Germains pensaient qu'il était indigne des dieux de se trouver représentés sous des formes humaines ou enfermés entre des murailles. Ils consacraient leurs forêts et

leurs bois, et donnaient à ces sanctuaires le nom des dieux qu ils y adoraient (1).

Il est probable qu il s'est trouvé en outre dans ces bois sacrés des endroits consacrés, où se conservait le symbole de la divinité; c'est ainsi que le chariot sur lequel Nerthus, la mère de la terre, avait coutume de parcourir le pays, était abrité dans un bois sacré, et que Tlrminsul aussi s'élevait encore à l'époque de Gharlemagne dans un bois semblable. Il y eut peut-être quelques temples; car l'érudit historien romain signaleaussi un temple appartenant aux Marses et appelé « Tanfanà » ; mais c'était là plutôt des sanctuaires nationaux réservés à toute la tribu. II paraît que les cantons et les communes choisissaient de préférence les sources, les hauteurs et les bois pour y offrir leurs adorations aux divinités. On trouve actuellement encore dans plusieurs montagnes de l'Allemagne quelques vestiges de murailles qui entouraient jadis l'endroit où se faisaient des sacriflccs aux divinités.

Le voisinage des arbres était surtout favorable à la célébration du culte; aussi leur laissait-on atteindre un degré de croissance tel qu'il n'était pas rare de rencontrer des chênes et des tilleuls comptant environ mille ans d'exis- •tence. L'érection des temples eut lieu surtout dans le Nord où le paganisme se maintint bien plus longtemps que dans

(1) Cette assertion de Tacite (Germ. 9) a souTent été Tobjet de contestations, à cause de certains passades de César et d'Âgathias, diaprés lesquels les Germains avaient, jparaissait-il, adoré des arbres, des eaux, des •collines, des rochers, et aussi parce qu'il est dit que différents missionnaires détruisirent les idoles. (Saint Columban, entre autres, renvem trois idoles de bronze doré dans une chapelle de Bregenz, qui avait appartenu précédemment au culte chrétien.) Il est aisé défaire s'accorder ces deux assertions. Evidemment les deux premières donnée -( sont le résultat d'une erreur commise par Tauteur qui, ne s'étant pas rendu sur la lieux mêmes, a dû s'en rapporter aux opinions des autres. Les Germais^ il est vrai, adoraient leurs divinités dans des forêts, dans le voisinage d^s •sources ou sur les collines, et ils y offraient leurs sacrifices. Il en rcsnl- >tait que ces endroits étaient sacrés pour eux et qulls les considéraient t conime des asiles inviolables, mais ils ne les adoraient pas. Ils peuvent '«.voir possédé des symboles de leurs divinités dans certains endroits sa- < crés, maie ils ne les avaient pas, à coup sûr, revêtues d*une forme humaine. Ils n*en avaient pas non plus une aussi grande quantité que les Grec? et les Romains. Leurs dieux domestiques ne paraissent pas avoir été, comme ils le furent chez les Romains, connus sous le nom de dieux lares. Le signe du marteau suffisait, comme a suffi depuis le crucifix, pour symbole de la ^lévotion de la famille.

les autres contrées ; il mit plus de temps aussi à s'y transformer, cest-à-dire à se ressentir des influences étrangères; l'élément aristocratique y domina aussi bien plus longtenjps que dans TAUemagne de TOuest. On a conservé encore quelques peintures décorant jadis le temple d'or d'Upsala.

Si le souvenir des anciens endroits sacrés s'est entièrement perdu, tandis que les anciennes doctrines se sont conservées par une quantité innombrable de légendes dans lame du peuple allemand, c'est que le clergé chrétien s efforça dëlever partout à la place des arbres bénits, des églises ou des chapelles chrétiennes, et de substituer l'image du Christ aux symboles païens qui se voyaient jadis soit près d'une source, soit sur une hauteur ou dans quelque autre endroit sacré. Il est avéré que Grégoire le Grand avait expressément recommandé dans une de ses lettres aux missionixaires anglo-saxons, de ne point détruire les temples païens, mais de les transformer en églises chrétiennes, afi^ que le peuple visitât plus volontiers ces endroits antérieurement consacrés au culte. Il près-, crivit aussi de ne pas abolir les anciennes fêtes qui avaient lieu les jours de sacrifice, mais de les consacrer en l'honneur des saints du christianisme; il voulait que le peuple ne fût pas privé de ses divertissements.

Ces recommandations nous ouvrent de larges horizons pour l'histoire de la civilisation.

Les Germains ne connaissaient pas le sabbat juif qui fut • le précurseur du dimanche des chrétiens (i). Ils rattachaient leurs fêtes aux divers retours des saisons ; de là

(i) La diviàion de la semaine en sept jours portant les noms des dieux attribués également aux planètes, provenait de Babylone et avait été adoptée aussi en Ij)firypte ; elle fut admise à Rome au ii^ siècle après Jésus- Christ et chez les Francs, au iv» siècle. A cette époque, ceux-ci étant encore païens substituèrent aux dénominations des planètes qui portaient le nom des dieux romains, Soleil, Lune, Mars. Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne, celles des dieux allemands correspondant aux premiers, c'est-àdire Sunna, Mano, Zio, Wodan, Donnar, Freya, et dont on fit Sonntag (dimanche), Montng (lundi), le Zista^ alaman (mardi), le Wodansday anglo-saxon (mercredi), Donnei*stag (jeudi), Freitag (vendredi). Samstag (samedi) provient probablement du mot «sabbat.». Les Romans conservèrent la dénomination romaine : Sonntag fut le jour du Seigneur (diee dominica, dimanche). Les Anglais conservèrent les dénominations allemandes pour les six premiers jours de la semaine et donnèrent au septième seul le nom attribué par les Romains au isamedi (saturday).

proAient la ténacité avec laquelle les paysans maintinrent îancienne dénomination de certains jours du calendrier pour lesquels on avait adopté les noms des saints chrétiens ; ils y tiennent surtout encore pour les prédictions concernant le temps. Les jours de la semaine ont conservé leur dénomination païenne.

Les Germains avaient surtout trois grandes fêles nationales solennisées par le sacrifice et par le culte divin : c'était la fôte d'hiver appelée dans le Nord « la Julfesl » (elle fut transformée en fôte de Noôl) ; la fôte de Téquinoxe du printemps, célébrée en Thonneur de la déesse Oslera, qui se confondit avec la grande fête des chrétiens ; celle-ci consena le nom de Ostern (Pâques) ; les feux dits de Pâques (Osterfeuer), allumés sur les montagnes, proviennent également de l'époque païenne. La fête qui se célébrait au milieu de l'été fut changée en fêle de Saint-Jean ; les feux de la Saint-Jean sont également d'origine païenne. Il est probable que la fête de la Pentecôte, ainsi qu'un grand nombre d'autres solennités célébrées en l'honneur des saints furent, sur l'ordre de Grégoire, substituées aux fêtes du paganisme. C'est du moins ce que font présumer les fêtes des villages si chères au peuple, et qu'on rattachait jadis aux jours de fêtes religieuses ainsi qu'à la consécration des églises.

Les églises devinrent comme l'avaient été jadis les temples et les endroits consacrés, des asiles inviolables dans lesquels les fugitifs et les criminels trouvaient un refuge.

Les Germains célébraient la plupart de leurs fêles pendant la nuit. Le souvenir de ces fôles de nuit s'est conservé dans le peuple sous le titre de<c sabbats des sorciers ». U paraît qu'on célébrait, tout au moins en Saxe, pendant une certaine nuit, une g\'ande fête à Toccasion d'un sacrifice ; elle fut conservée longtemps encore après rintroduction du christianisme, par les adhérents à l'ancienne religion; ils la célébraient sur les hauteurs du Hartz (Brocken) que recouvraient des forêts vierges. La religion chrétienne appelait les disciples du .paganisme des « sorciers », et traitait de (( démons » les divinités païennes.

Malgré toutes les influences chrétiennes et la guerre énergique que Louis le Débonnaire et le clergé déclaré-

rent aux souvenirs nationaux, l'ancienne mythologie se conserva dans l'imagination du peuple à la faveur de la tradition et des chansons. Sigurd et Sigfried loccupent aujourd'hui tout autant qu'il y a mille ans. Les anciennes fables se conservent encore sous les formes les plus variées parmi le peuple, étranger à toutes les recherches qui ont permis aux savants de réédifler le passé à l'aide de leurs découvertes. Les vierges du cygne, qui dans la fable se dépouillent de leurs vêtements de plumes, pour se baigner, ne sont autre chose que les anciennes Walkyries. L'imagination des Germains se figurait le génie des tempêtes sous la forme d'un aigle gigantesque qui enlevait l'air comme on enlève sa fiancée; de là provient cette expression si poétique, actuellement encore en usage, de la (c fiancée du vent » (1). La fable du Gôtterdàmmerung (le crépuscule de la fin des dieux) trouve jusque de nos jours un écho dans les prophéties sans cesse réitérées concernant la fin prochaine du monde. La prophétie au sujet du poirier du Walserfeld et de là grande bataille qui doit s'y livrer, rappelle la fable du frêne universel et le combat livré pour sa possession par les dieux aux géants et à la race des loups. Les anciennes divinités et prophétesses apparaissent encore dans nos châteaux sous le nom de « Dames blanches ». La légende de la construction du château gigantesque et du constructeur désappointé qui fit tant de ponts, de châteaux et de cathédrales, est racontée encore de nos jours de mille façons différentes; seulement le diable y est substitué au géant. Les femmes croient encore chez nous aux jours heureux et néfastes; elles attachent encore du prix à un remède nommé « sympathie », sorte de magnétisme appliqué par de vieilles femmes, c'està-dire par les descendantes des anciennes guérisseuses germaines. Nos jeunes filles cherchent encore à connaître leur destinée, durant la nuit de saint Sylvestre, au moyen du plomb fondu, et toujours elles croient pouvoir conserver leur beauté en se procurant de l'eau de source le premier jour de Pâques, si elles parviennent à la chercher à jeun et sans avoir été aperçues. Le pâtre solitaire dans les

(1) Le mogissement de la tempête est appelé encore poétiquement le Nord : « le chant de Taigle ».

fift.Tlfl

montagnes entend encore aujourd'hui le tumultueux départ de larmée de Wuotan, cest-à-dire des élus qui se rendent de Walhalla sur le champ de bataille. La légende parle encore d'anciens héros nationaux qu'elle suppose en compagnie des nains ; c'est entre autres Frédéric Barberousse qui se trouve dans le Kyffhaûser, et Charlemagne dans le Unterberg, près de Salzboufg; celui-ci doit y rester jusqu'au moment où la longueur de sa barbe mesurera trois fois le tour de la table; or, la fable représentait toujours Wuotan portant une fort longue barbe ; des corbeaux volent autour de la montagne; tous les cent ans, le héros se réveille et s'informa du vol des corbeaux; il doit dormir ainsi jusqu'au moment où ceux-ci, s'approchant de lui, murmureront à son oreille que les temps sont accomplis, qu'il doit se lever et conduire son armée au combat, afin de livrer la dernière bataille décisive. Or, ces co^ beaux sont les corbeaux d'Odhih ; le héros est Wuotan, qu'après l'introduction du christianisme l'imagination des Germains a banni dans la montagne où il attend avec ses élus le moment du combat universel. Ce combat est aux yeux du peuple qui espère, celui qui après la ruine de l'empire germanique doit relever la nation allemande et lui rendre son ancienne puissance et sa grandeur perdue. Les oiseaux de proie cloués sur les portes des granges de nos paysans, font songer au mythe d'Odhin qui dit :

Ceux qui viennent chez Odhin reconnaissent aisémept La salle lorsqu'ils la voient.

Un ioup est suspendu à la porte de TOuest ; Au-de;<sus de lui pend un aigle.

En conslatant avec quelle persistance les croyances du peuple se maintiennent malgré les transformations qu'elles subissent durant le cours des siècles, on est amené à considérer comme probables une foule de conjectures restées jusqu'alors à l'état de simples hypothèses.

On est teîité d'adopter l'opinion de l'auteur primitif de l'Edda, lequel représentait Odhin et les Ases comme de grands conquérants ou chefs d'armées venus de l'Asie, transformés en divinités par l'imagination du peuple. Semblables aux demi-dieux de la Grèce, ces dieux provenaient

de héros qui, à la faveur de leurs luttes contre les géants, contre les animaux carnassiers etd autres monstres, avaient permis aux hommes de fixer leur résidence dans telle contrée ou dans telle autre.

L'analogie entre Tlior et la légende d'Hercule est manifeste ; tous les deux combattent contre des géants et contre des serpents, tous les deux triomphent de la nature ' sauvage et aplanissent les voies aux hommes. Les Wanes furent peut-être les anciennes divinités que les Germains importèrent de leur berceau asiatique ; on serait porté à le croire surtout parce qu'ils toléraient les mariages entre frères et sœurs, et que cette coutume remonte à une époque bien reculée dans Thistoire de la culture morale. Les Ases, au contraire, peuvent avoir été les chefs ou conducteurs du peuple pendant le long trajet qu'il lit en se rendant de la mer Noire à la mer Baltique; ils ont pu être rangés au nombre des demi-dieux à cause de leur renommée ; le souvenir de la patrie primitive s'était si bien conservé parmi les Germains, que Thor entreprend encore des voyages, dans la direction de Test.

Le culte divin consistait chez les Germains en différentes pratiques dont la principale était le sacrifice? Outre le sacrifice et les festins du sacrifice il y avait encore des promenades solennelles d'où sont provenues lès processions ; il y avait aussi la consécration des enfants nouveau-nés, la bénédiction solennelle des mariages, les funérailles et enfin les oracles et les guérisous magiques. On distinguait, parmi les sacrifices, le sacrifice d'actions de grâces et le sacrifice d'expiation. Il était d'usage que l'on offrît à l'occasion du premier de ces sacrifices quelque chose en toute propriété à la divinité*; dans le Xord c'était souvent le fils que l'on préférait, le cheval favoi'i ou d'autres objets de choix. L'Eglise chrétienne lutta pondant longtemps contre cette coutume. Le concile tenu en Allemagne parBoniface en 742, défendit expressément les sacrifices « que des hommes insensés » introduisaient dans l'Eglise chrétienne en Hionneur de saints chrétiens, selon la coutume païenne. L'année suivante on interdit, tout en énumérant longuement les usages païens défendas, les sacrifices offerts à Wuotan et à Donnar, ainsi que les augures tirés du cerveau des

animaux sacrifiés, comme aussi la coutume de suspendre en guise d offrandes des bras et des jambes en bois.

Quoique cette dernière coutume eût été interdite par presque tous les conciles qui se tinrent durant le vnr et le ix'' siècle, la superstition la maintint de telle sorte qu'elle existe actuellement encore; il sufBt'pour s'en con- ' vaincre de jeter un coup d'œil sur les chapelles qui se trouvent le long des grandes routes ; on y voit toujours suspendus des bras et des jambes en cire, en bois ou en argent (1). Nicolas von Dinkelsbùhl dit qu'au xiv* siècle de réels sacrifices avaient lieu encore.

Parmi tous les genres de sacrifices le plus important était celui dans lequel on immolait des hommes. Ce fut dans le Nord qu'il se maintint le plus longtemps sous des formes solennelles ; nous possédons à cet égard quelques narrations authentiques. Hâtons-nous toutefois d'ajouter que en général on n'immolait que les criminels, et qu*ainsi le sacrifice tenait lieu d|exécution ; cependant on sacrifia, mais exceptionnellement, des esclaves et des prisonniers de guerre. Après le combat de Varus, des Romains furent immolés aux dieux par les Germains en reconnaissance de la victoire qu'ils leur avaient accordée.

Les sacrifices humains avaient lieu encore en Norwége même après l'époque d'Olaf, qui y introduisit le christianisme et monta sur le trône en 995, Lorsque mû par son zèle pour la propagande, le roi invita les paysans à assister au Ding, à Trondheim, ceux-ci transformèrent l'invitation en un appel aux armes, et firent circuler la flèche de guerre, de maison en maison (c'était ainsi que se faisait, dans le Nord l'appel aux armes, surtout lorsqu'il s'agissait d'un acte arbitraire posé par le roi), car ils s'opposaient à la prédication du christianisme.

Lorsque le roi exposa son projet aux paysans armés qui assistaient au Ding, ceux-ci poussèrent des cris décolère et lui imposèrent silence (2), sinon disaient-ils « nous t'at- » taqueroné ici même, au Ding, nous te tuerons ou bien » nous te chasserons du pays. Nous avons laissé le choix » de ces traitements à Hakon, ton prédécesseur, lors-

(1) Guitzmanii, 285.

(2) Maurer, 1, 290.

» qu'il nous fit la même proposition ; il s est résigné et » nous avons conclu ensemble un accommodement à la » satisfaction de tous. Nous ne faisons pas plus de cas de » toi que de lui et il doit te sufQre que nous te traitions » comme nous avons traité cet excellent chef ». Le roi, entendant ces paroles, céda et offrit d assister à Tune des grandes fêtes de sacrifice prochaines afin de s'initier davantage à leurs croyances et de sunir alors amicalement à eux dans une foi commune.

Les paysans se calmèreiît et Ion convint d'une réunion à Mari lors de la solennité du grand sacrifice oflert au milieu de l'hiver, appelée Julfest, et à laquelle se rendraient tous les grands paysans et les chefs.

Avant que le moment fixé fût venu le roi invita les princfpaux jarles de la contrée à un festin, et leur déclara à cette occasion que s'il se voyait obligé de revenir au paganisme, il reconnaîtrait la nécessité d'ofirir aux dieux qu'il avait si outrageusement offensés un grand sacrifice d'êtres humains, dans lequel on immolerait non pas, comme jadis, des criminels et des esclaves, mais les' principaux chefs du pays, et il en désigna six qui se trouvaient précisément à sa table; il ajouta ensuite que si ce projet n'avait pas leur assentiment, il ne leur restait qu'à embrasser sa foi. Celte menace, à laquelle la présence d'une suite nombreuse donnait surtout du poids, agit d'une manière si persuasive que tous les convives se firent baptiser et donnèrent des otaiges. Fort de l'appui de ses nouveaux adhérents, Olaf se rendit à la Julfest, où il trouva tous ses adversaires réunis. Il convoqua le Ding et renouvela sa proposition. Le jarle Jârnskoggi lui répondit : « A présent comme précédem- » ment, ô Roi! nous, paysans, nous opposons à ce que tu » violes la loi; notre volonté, à nous tous, c'est que toi, » Roi, tu sacrifies comme les autres rois ont fait dans ce » pays, et aussi les autres chefs des Thrônder, Sigurd, le » jarle de lUadir, et Hakon qui fut récemment le jarle de » la plus grande partie de ce pays; c'était un homme dis- » tingué-quant à l'esprit et à la valeur, quoiqu'il ne portât » pas le titre de roi ; son règne fut béni pendant long- » temps, et on ne le chassa pas du pays; ni lui, ni son » père n'ontêssayé d'attenter au droit qu'a chacun de croire

» au dieu auquel il veut croire. » (11 faut reconnaître que lancienne religion germanique était tolérante; ce fut même cette tolérance qui favorisa la rapide introduction du christianisme.) « Le roi Hakon Adalsteinsbostri fut le » seul qui donna cet ordre ; mais les Thrônder se mirent » en colère et firent des menaces au roi, pour le cas où il » eut persévéré dans sa résolution. Écoutant le conseil du » jarlc Sigurd et d'autres amis, il jugea à propos de con- » descendre à la demande des paysans ; c'est aussi la seule » chose qui te reste à faire, ainsi que nous te l'avons » dit déjà l'hiver dernier, car nous n'avons depuis lofô » rien changé à l'égard de nos croyances ! », Les paysans ratifièrent cette déclaration par leurs applaudissements; mais Olaf répondit qu'il voulait, comme on en était convenu précédemment, aller dans le temple pour s'initier aux cérémonies du sacrifice. Ces paroles calmèrent les paysanls et l'on se rendit au temple, sans armes, selon l'usage; le roi seul portait à la main une hallebarde garnie d'or. Parvenu dans le sanctuaire, Olaf s'élança vers les statues des dieux et brisa aussitôt celle de Thor ; tandis que ceux qui l'accompagnaient détruisaient les autres, le jarle Jarnskoggi était assassiné devant la porte du temple par des gens de la suite du tou Le peuple privé de son chef et doutant du pouvoir de ses dieux se rendit aux représentations que renouvela Olaf, et se fit baptiser. Cependant la résistance ne fut vaincue qu'en apparence.

Il y eut encore en l'an 1000, des sacrifices d'êtres humains parmi les païens de l'Islande. La partie chrétienne de la population reprochait à ceux-ci de ne choisir pour lesoffrir aux dieux que les individus les plus détestables, et de les soumettre à un genre de mort qui, quoique correspondant à leur crime, était pourtant trop horrible : ils les précipitaient du haut des montagnes ou les lançaient dans les crevasses des rochers (1).

Il était d'usage, dans les contrées du Nord, de briser le dos des victimes sur la pierre du sacrifice qui se trouvait à l'entrée du temple ; on les noyait aussi parfois dans l'eau sacrée. Parmi d'autres genres de sacrifices encore, le

(1) Maurer, I, 426.

suicide était considéré comme un sacrifice personnel. Dans des cas exceptionnels, on sacrifiait aussi des hommes li^ bres et des gens de distinction. Le roi suédois Oen immola neuf de ses fils pour obtenir des dieux nationaux, la prolongation de son existence ; le peuple suédois, à l'instar des Burgondes, offrit en sacrifice ses rois Domaldi etOlafr Tretelyja, en vue d'obtenir une abondante moisson. Le jarle Hakon immola son propre fils , pendant une bataille, afin de faire tourner la victoire de son côté.

Les sacrifices humains furent en usage en Allemagne jusqu'à l'introduction du christianisme, et jusqu'au viii** siècle, entre autres, chez les Bavarois, établis cependant sur des territoires qui, antérieurement, avaient appartenu aux Romains. Dans un écrit adressé à Boniface, le pape Grégoire III défendit de vendre aux païens des serfs pour les sacrifices païens, et, en l'an 743, le concile de Lestines renouvela cette défense. Il arrivait souvent qu'on enfermait uii enfant, en guise d'holocauste, dana une muraille, afin d'obtenir une plus grande solidité pour la construction; cette effroyable superstition était si invétérée, qu'aujourd'hui encore on retrouve les squelettes de ces enfants dans des murailles de bâtiments qui ne peuvent guère remonter à plus de cinq à six cents ans (i). .

Le cheval était l'animal le plus considéré parmi ce peuple guerrier; c'était aussi l'holocauste le pkis précieux.

Les sacrifices de chevaux furent, en conséquence, aussi fréquents dans le Nord que dans le Sud; c'est pourquoi les Germains païens du Nord furent appelés des « mangeurs de chevaux » par leurs compatriotes du Sud , qui déjà avaient embrassé le christianisme.

Les papes s'élevèrent énergiquement , à l'époque dé Boniface, contre l'usage de la viande des chevaux sauvages ou domestiques , parce que la viande de cheval avait formé une partie essentielle du repas des sacrifices. Pendant le sacrifice, on fixait la tête des chevaux immolés sur des pieux ou sur des troncs d'arbres, soit en souvenir du sacrifice lui-même, soit comme pratique de sorcellerie; il est probable que l'usage assez fréquent d'attacher, aujourd'hui

(1 ) On fit, il y a quelques années, une semblable découverte à Munster, en Westphalie.

encore, des tûtes de chevaux sur de vieux pignons provient de cette coutume.

On immolait, outre les chevaux, des génisses, de jeunes bœufs et des porcs.

Nous ne connaissons que fort peu de choses concemant le cérémonial de ces sacriflces, si ce n'est que les Alamans de Golumban se tenaient, dans ces circonstances, assis autour d'une cuve de bière, Maurer, se fondant sur les sources historiques du Nord, fait la description suivante, o Lesvictimesétaientimmoléesdevantlesstatuesdes dieux; )> on recueillait leur san$]f dans des chaudrons destinés à » cet usage, on en aspergeait alors le peuple rassemblé, » et on lavait avec ce sang les statues des dieux, les autels » et les murs du temple. Leur chair était cuite dans des » chaudrons suspendus sur des feux allumés dans le vos- » tibule du temple, entre deux rangées de banquettes; on » mangeait la chair et la graisse ainsi accommodées et Ton » en buvait le jus. » Pendant le i^epas, le peuple buvait de la bière, trinquant par-dessus les chaudrons; les prin- . cipaux convives portaient les toasts , fêtant la boisson et lamour. Cetait souvent à l'occasion de ces solennités que se prononçaient des vœux solennels.

Il était d usage d offrif des sacrifices à certains jours de fête ou dans des circonstances importantes, à loceasion de lexplosion de la guerre ou à la veille d'une bataille.

La coutume de faire des prédictions ou d'interroger l'avenir se joignait aussi à ces solennités. « Pour connaître » rissue d'une guerre importante, les Germains, dit Ta- » cite, font d'une manière ou d'une autre un prisonnier » appartenant au peuple avec lequel ils vont se mesurer, » et l'obligent à se battre avec un de leurs soldats qu'ils ». désignent; tous les deux combattent avec les armes qui » leur sont particulières, et la victoire de l'un ou de lau- » tre est considérée par eux comme un heureux ou fâcheux » augure. »

Il y avait encore d'autres genres de prophéties pour lesquelles on se servait de certains augures. Citons d'abord colui qui consistait à rassembler au hasard les caractères runiques gravés sur les petits bâtons qu'on lançait en l'air; on consultait aussi le vol des oiseaux; mais on ajoutait

surtout foi aux prédictions pour lesquelles on recourait au hennissement du cheval. On entretenait dans les sanctuaires et aux frais publics des chevaux blancs qui ne s'étaient souillés par aucun labeur profane, et que le chef de la tribu attelait au char sacré. Durant la course, on observait attentivement leurs hennissements et leur ébrouement. Les chevaux blancs jouissent toujours d'une certaine importance dans toutes les anciennes légendes ; ce sont, avec les chevaux noirs, les coursiers fantastiques attribués aux esprits (le blanc et le noir sont, en eflPet, les couleurs naturelles des chevaux).

Les songes ont fourni à toutes les époques, comme ils le font encore, abondante matière aux prédictions. On en tirait un nombre de présages si grand qu'aucun peuple ne s'en est jamais trouvé plus richement pourvu que les Germains, grâce à la puissance et à la fécondité de leur imagination. Hâtons-nous d'ajouter que cette grande propension à interpréter les rêves n'est; en tous cas, qu'un abus regrettable de la faculté créatrice à laquelle nous sommes redevables de tant d'inventions qui ont contribué abondamment et doivent contribuer davantage encore au développement de l'humanité.

On attachait de l'importance surtout aux présages qui se présentaient à la sortie de chez soi, et auxquels les chasseurs ajoutent foi actuellement encore (1). La rencontre de certains animaux était considérée comme un présagé de bonheur, tartdis que celle de certains autres faisait prévoir un jour néfaste. Il est d'usage encore dans quelques villes du Rhin que si, le matin, des jeunes gens traversent le marché, les marchandes sollicitent les jeunes hommes et les marchands les jeunes filles de les étrenncr afin de leur porter bonheur pour la vente durant cette journée.

La croyance aux jours heureux et malheureux est telle encore parmi les femmes allemandes que peu d'entre elles n'en tiennent pas compte lorsqu'il s'agit de fixer le jour de leur mariage. *

(1) Le gprand-père de Fauteur rentrait sans h&iter chez lui si sortant le matin, soit pour la chasse, soit pour une promenade à cheval, il lui arrivait de rencontrer une vieille fetome.

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