SOI
La bénédiction qui opérait les guérisons et dont la formule magique servit à Wuotan pour guérir le pied foulé de Baldur, sest conservée jusqu'à nous à travers les siècles (1).
Il y avait, outre le repas du sacrifice, une troisième cérémonie religieuse : c'était le baptême, adopté aussi parmi les Germains ; il fallait que le nouveau-né reçût, au moyen de leau, une consécration qui lui ouvrait le cercle de la famille. A cette cérémonie se rattachait l'imposition da nom; dès que l'enfant avait été arrosé d'eau, il acquérait complètement le droit à la vie. A dater de ce moment l'exposition de cet enfant était assimilée au crime de l'homicide (2). Guitzmann a trouvé aussi dans les traditions bavaroises des indices de ce baptême. Lé mariage était consacré également par des cérémonies ; on offrait i cette occasion des sacrifices à Freyr et probablement aassi à Freya, la déesse de l'amour; on bénissait le sein delà fiancée avec le marteau de Thor qui servait à beaucoup d'autres consécrations. A la suite de cette cérémonie avait lieu un festin plus ou moins somptueux et prolongé suivant les ressources de la famille. Ces interminables banquets de noces, qui durent pendant huit jours, et dans lesquels on consomme des bœufs entiers et une quantité considérable de vivres et de boissons, ont lîeu encore dans plusieurs de nos pays de montagnes.
Les funérailles étaient l'occasion des £^es religieuses les plus importantes. A l'origine on brûlait les corps; plus tard, ils furent enterrés. Le christtaBÎsme avait aboli dans l'empire romain l'usage de brûler les corps ; dans plusieurs lettres adressées aux missionnaires par des papes, ceux-ci s'élèvent contre cette coutume païenne; toutefois l'ensevelissement des morts précéda dans le Nord l'introduction de la foi chrétienne. Le corps de Baldur fut brûlé ; Freyer fut enterré, d'après la tradition d'Ynglinga, à l'endroit où il mourut de maladie alors qu'il était roi de
(1) On tronve de plas ami>le8 détuLs swr ce siget dans les onviages da Grimm, de Simrodcet de Guitzmann.
bner qn'en généial la populaiioi
Yation delà taille et de la beauté k|it vantées par ks BciiwaittB.
Suède. Hien ne nous indique ^i lun de ces genres de fun^illes prévalait sur lautne, soît dai>s le ca6 de mort violente, soit dans le cas de mort à la suite de maladie, ou bien si Ton faisait quelque distinction de cet ordre pour les gens libres ou ceux qui ne Tétaient pas.
Ce ne fut que par l'énergique volonté de €harlemagnc et par la menace de la mise à mort, qu'on parvint, après bien des difficultés, à empêcher les Saxons ^t les Thuringiens de continuer de brûler les corps ; il n'est pas fait mention de 'rattachement qu'auraient pu conserver poxur cette coutume païenne les Francs, ies Bourguignons, les Âlamans et les Savarois. U semble que l'usage de hruleo* les morts et celui de les enterrer aient existé conjointement chez ces tribus, avant leur conversion au christianisme. Les découvertes laites dms Iqs anciens tombeaux des Francs prouvent que, antérieurement à leur prise de possession des provinces romaines, et avant leui' adJiésion au christianisme, ils avaient adopté l'usage établi datosces pays d'enterrer les morts (1). C'estaittsi seulement que peut . s'expliquer oettecldusede la loi saliquequiintei*ditsou6peiine d'une grosse amende payable ^n argent, l'enlèvenoedtit.des corps ^terrés ou non enterrés (2). C'est auçsi oe que prouva, en 1653, la découverte du tombeau de Childéric ; ce roi avait été enterré avec tout le luxe des ensevelissements de l'époque chrétienne postérieure ; Charlemagne encore fut embaumé, comme l'ancien roi franc, revêtu de sa magnifique armure, ceint de sa couronue et entouré de ses trésors. On déploya la même somptuosité k l'occasion de l'ensevelissement de simples guerriers, Xand dans ÏMlemagne proprement dite que dans le Nord. «Nous ne re- » trouvons pas,ditLindenschmidt, dans les tQmbeaux francs » et alamans, les morts recouverts d'un linceql de simple » toile blanche comme l'étaient ceux des premiers chré- ^ tiens romains ou romans ; les corps des hommes sont ' » revêtus de leur arniure complète, et ceux des femmes de » l^iffs vètemeats de iète. Ces inléa*essautes découvertes
(1) LioâeiwehmidjbiMp.' 2.
(2) Lez 6al., LY. m quis corpus oceisi hominis^ antequam in terra mittatnr, in fortum ezapoliaverit 62 H eol. onlpabilifl jvoioetv- Bi quis corpus jam sepultom effoderit et ezspoliayerity etc.
» nous permettent de juger d une manièi^e à peu près » complète ce qu'était la vie extérieure à cette époque » déjà si éloignée de la nôtre. » En effet, la découverte des tombeaux a ouvert de nouveaux horizons aux historiens. Chez tous les Germains, le guerrier était enterré avec sa plus belle armure, la bride, la selle de son cheyal et son cheval lui-même. Il arriva même dans le Nord qu'on enterra le vaisseau avec le chef de la marine.
Des corbeaux, des chiens et même des esclaves étaient souvent mis à mort à l'occasion des funérailles; cefulfe cas, lors de celles de Bàldur et de Nanna dont les corps furent brûlés. Bien souvent on jetait des vivres et des boissons sur le bûcher, que Ton bénissait avec le marteau de Thor (4).
Plusieurs héros parmi les chefs de marine furent brûlés, comme le fut Baldur, sur leur vaisseau, abandonné ensuite aux caprices de l'océan. Toutefois. on a retrouvé aussi les tombeaux de quelques-uns de ces héros, dont les pierres tumulaires présentent la forme d'un vaisseau. Les fuûérailles étaient considérées comme une dette sacrée due aux morts. Aucun cadavre ne pouvait être laissé sans sépulture ; même celui de l'homme mis légalement à mort devait être recouvert de terre.
Au)f époques anciennes, on enterrait les morts çàetià, d une manière éparse ; ce ne fut qu'après l'abandon de la coutume de brûler les corps et après qu'on eut renoua^ à l'usage païen général des tumulus que l'Eglise chrétienne parvint à faire inhumer dans des cimetières communs, établis dans le voisinage des premières chapelles et des églises, les- morts de la population des centuries; celle-ci était restée jusqu'alors, même après la mort, divisée selon les cercles de parentés. De cette époque datent
(1] On trouva parmi les objets conservés dans lestombeaax de Tépoqne mérovingienne des épées et des lances courtes et longues, des oooteaiix. des haches de différentes formes, des flècheH et des arcs, dés boudieis de diverses espèces. Deux casques seulement font partie des armes daee à ces découvertes; on n'a reurouvé, en Allemagne surtout, ni cuirasses. ni drapeaux, ni trompettes ou cors datant de cette époque; mais en revanche, on y découvrit des éperons, des bridons^ des vestiges d'objets de vêtementSr des ceintures, des omeiuentSjparticubèrementaes épingles ou agrafât qui servaient à. attacher les vêtements, tous ces objets souç les formes l»
Slus variées, des bagues, des chaînes, des bracelets, des vases en bronze et es monnaies.
les monuments funéraires et autres distinctions que nous trouvons encore dans nos cimetières actuels.
Un repas mortuaire avait lieu jadis à Toccasion des funérailles; il n'était pas extraordinaire que la tristesse en fût bannie ; la coutume de ces banquets s'est conservée également jusqu'à nos jours ; ils remplacent en quelque sorte l'ancienne solenaité de la prise de possession de l'héritage à laquelle s'attachait souvent, dans le Nord, la cérémonie d'un sacrifice religieux. '
Dans le Nord la prise de possession d'une pièce de terre était accompagnée d'une cérémonie religieuse appelée la bénédiction par le feu ; on faisait aveciin tison rouge le tour de la propriété qui se trouvait bénite de la sorte. Dans d'autres contrées, on se servait du marteau pour cette cérémonie. La mise en liberté complète des esclaves, le duel, le serment et le jugement de Dieu, étaient également dans le Nord l'objet d'une solennité et l'occasion de sacrifices.
• Quoique les Germains considérassent leurs dieux comme mortels, ils croyaient néanmoins que l'âme humaine avait été immortelle à l'époque qui précéda « l'aube de la fin des dieux. » Ils se figuraient la vie postérieure sous des formes bien plus variées que ne la représente l'Eglise, chrétienne. Tandis que celle-ci divise les hommes en deiix catégories selon leur piété ou leurs péchés, promettant le ciel aux uns et menaçant les autres de Tenfer, les Germains admettaient plusieurs genres de séjour dans la vie future. Les dieux se choisissaient, croyaient -ils, les plus nobles d'entre les hommes et les appelaient à eux au moyen d'une mort violente. Odhin choisissait ses élus sur le champ de bataille, Thor prenait les siens parmi les serviteurs, Freya parmi les femmes et Gefion, parmi les vierges; tous renaissaient alors à une vie plus heureuse, dans laquelle ils trouvaient plus de jouissances et bien moins de maux qu'ils n'en avaient rencontrés sur la terre. Les géants et les nains attiraient aussi les hommes à eux ; les méchants et tous ceux qui avaient causé quelque préjudice aux autres ,par leur magie, leur malice ou leur cruauté, étaient surtout leurs élus. Quelquefois même des hommes, plus vertueux se trouvaient entraînés par eux^ mais ces mau-
vais génies les traitaient avec moins de cruauté que les autres. Hel recevait tous ceux quavaient dédaignés Ifô géants et les pygmées, c est-à-dire la foule des êtres lâches et oisifs qui ne croyaient ni à Dieu ni au démon, ou qui mouraient dans Toubli, soit de maladie, soît de caducité. De là vint que des héros et des rois se donnèrent la mort lorsqu'ils sentirent approcher la vieillesse ; les uns s'ouvrirent- les veines, d'autres se livrèrent aux flammes sur un vaisseau abandonné aux flots; d'autres enfin se précipitèrent du haut d^un rocher dans la mer. La vie cpie Ton menait chez Hel était sombre et triste. Cette divinité demeurait dans la région de glace (Niflheim) où tout est privé de mouvement et de vie. On voit que l'enfer des Germains contrastait avec celui des chrétiens. La sortie de ces lieux était interdite ; d^épouvantables chiens veillaient aux portes. La salle de Hel a pour nom : « Eljudnir, » c'est-à-dire « épreuve de la patience » ; le plat y est nommé « la faim »; le couteau, « la famine »; le serviteur, « la lenteur », et le seuil de la porte, « la perdition qui s'approche ». Il n'y est pas question de châtiment, et la vie y est en tout semblable à celle qu'on mène sur la terre. On y sert aux convives de l'hydromel et d'autres choses aussi. L'imagination des Germains symbolisait par Hel l'ennui qui poursuit ses victimes jusqu'après leur mort, conséquence d une vie désoeuvrée. Un tel ennui devait être considéré par ce peuple, doué d une si prodigieuse activité, comme un mal trop grand en lui-même pour qu'il fût nécessaire de supposer l'existence d'autres tourments dans l'eafer.
Outre les hommes qui mouraient, soit sur leur lit de douleur, soit sur le champ de bataille, en un mot, sur la terre ferme, il y en avait un grand nombre encore qui te^ minaient leur vie dans les flofaj. De là vint que l'imagination des Germains peuplait la mer de géants qui lui i^lamaient leurs victimes.
Dans les profondeurs de la mer habitait le géant Gymir ou Oegir, avec sa femme Ran (la proie) et ses neuf filles. Ran, munie d'un filet, poursuivait les navigateurs pendant lu tempête et s'efforçait de s'emparer de tous les passagers. Les habitants du Nord croyaient se faire; bien aeeueillir
par Ran lorsqu'ils étaient bien vêtus et qu'ils portaient de l'argent sur eux. Ils considéraient la tempête comme une iavitation à un festin, qufelle leur adressait.
Outre les géants, il y avait aussi de plus petits génies des eaux qui allaient se c&oisii^ des* mortels ; cette der-^ nière croyance s'est maintenue le plus longtemps; eUe existe actuellement encore dans l'Allemagne du sud, au Mummelsee.
Des géants et des esprits qu'on supposait habitants ùest montagnes, attiraient aussi des hommes dans leurs ca^ vernes souterraines et dans leurs châteaux de cristal. Ont croyait que tous ceux qui disparaissaient dans les fente» des rochers, avaient été enlevés par des puissances surnar turelles.
Gest ainsi qu'après llntroduction du christianismey rimagination transféra dains les montagnes Walvalet (kl père qui choisit) et s^ élus ; on se les représenta dès lorft eomme des héros appartenant à l'empire des^ Francs ^ Il eût été impossible d'enlever aussi spontanément au souh venir du peuple la tradition du séjour de délices réservé sox héros après leur mort. Lés plus dignes d*entr.e lea hommes, c'est-à^ire tous les hommes d'action et tous teft héros étaient censés prendre part à l'existence de Wttotan.^ vie pleine d'activité et de jouissances. On croyait que la Walhalla était le plus magnifique des châteaux du cieL La salle était éclairée par Féckt des épées. A. la sortie &t b*ouvait la « GlanzrWald » (forêt brillante) dont le feuillage brillait comme l'or; c'était la plus belle forêt que possé-* dassent les dieux et les hommes.
C'est dans cette halle qu'entraient tous ceux que Walr« tater appelait à lui et qu'allaient choisir les Walkyrtes^ les vierges ailées des combats. Walvater réservait eett0 demeure (la Walhalla) aux héros tombés dans la bataille ; c'étaient ses fils de prédilection. C'est là que le cuisinias Andbrimir faisait bouillir pour eux, dans le chaudjram BiQMBmé. Ëldfarimir, le sauver Jàhrimir, qui diaque jouit renaissant à la vie était bouilli de nouveau. Toujours ob versait l'hydromel provenant de la chèvre HeidniO) jqiii broutait à Varbre nniii^rselv et bien çtie les héros eossent vidé le) cMmfenu des tonneaux. Chaque matin,, les élus,
sortaient armés et combattaient; leur besogne héroïque achevée, ils rejoignaient la Walhalla à l'heure du repas. Walvater lui-même se mettait à table javec eux ; ilne buvait que le vin et donnait en pâture, à ses deux loups, la chair qu'on plaçait devant lui. Le sanglier était dr^sé sur la table, la grande corne circulait, le chantre célébrait les exploits des héros, qui passaient ainsi la nuit, faisant entendre des chants d allégresse, à côté des Walkyries; celles-ci leur servaient à boire; le matin venu, les héi'os reprenaient leurs occupations de la veille et cette vie bienheureuse devait se prolonger jusqu'au « crépuscule de la fin des dieux, » c'est-à-dire jusqu'au moment où les élus, unis aux Ases , auraient livré à la race du loup la bataille décisive. Freya choisissait souvent de nobles femmes pour en faire des Walkyries, qui étaient les compagnes des élus ; c'était chez Freya que se rendaient après leur mort les femmes qui habitaient alors avec les héros dans le Wingwolf ; les jeunes filles se rendaient chez Gefion, la déesse vierge.
Il est à remarquer que l'existence menée à la Walbsdla représentait en quelque sorte la continuation , mais toute somptueuse, de l'existence terrestre, que menaient les gens de la suite d*un chef puissant; nous avons dit déjà que ce fut sous cet aspect que l'on se figura le Christ et ses disciples après l'introduction du christianisme. (Test aussi de cette manière que se trouvent définis dans le poème de l'Heliand les rapports établis entre les chrétiens et le Christ.
Faut-il après cela s'étonner que, ayant adopté de semblables croyances, et convaincus par-dessus tout de l'impossibilité d'échapper au destin, les Germains se soient livrés aux combats sans souci de leur vie. Toute la morale de ce peuple découlait de sa foi religieuse. Quelque attrayante qu'eût pu lui paraître la vie terrestre, elle perdait tout son prix s'il la comparait à l'existence des héros habitant la Walhalla. Tous les efibrts de l'homme soucieux dç son. bonheur devaient donc tendre à le rendre digne d'occuper après sa mort ce beau séjour. La vertu s'identifiait ainsi avec la bravoure. Maurer remarque avec justesse : « que la morale des Germains se fondait sur la
» ferme conviction de Tinstabilité des biens terrestres et » sur celle de la perpétuité attachée à une bonne renom- » mée honorablement acquise. Il est dit dans Thymne du » Nord (Havamal) : La fortune meurt, les amis meurent, » on ne meurt pas moins soi-même ; mais jamais ne meurt » la renommée de celui qui a fait le bien. »
Ces sages maximes, qui s'étaient développées à la faveur de la foi religieuse du peuple, et dont le Havamal s'est si heureusement inspiré , sont acceptables à toutes les époques; elles concordent souvent aussi avec celles des Grecs considérés comme le peuple le plus civilisé de la terre.
Le ûls de Thomme libre est courageux et jojeux Et hardi dans le combat.
L*homme doit être vaillant, et avoir Thumeur sereine Jusqu*au jour de sa mort.
L'homme sans dignité se flatte en vain de vivre éternellement, 6*il se dérobe aux combats.
La vieillesse Ônalement ne l'épargnera pas, Bien que la lance Tait épargné.
Une autre maxime engage l'homme à ne pas se fiera la richesse, car elle est une amie peu sûre, et à ne pas se désespérer dans l'adversité.
Contrairement à Pindare qui considère leau comme le plus précieux des biens terrestres, le Havamal prône le feu et la lumière du soleil, et il ne trouve pas de guide plus sûr que le silence; il prévient les hommes contre Forgueil, car.
Si le sot orgueilleux acquiert parfois
La fortune ou la bienveillance des fismmes,
Sa crête se gonfle, sa prudence n'augmente pas,
Son orgueil seul s'accroit.
Il ne faut louer le jour que le soir venu, sa femme quand elle
est morte et l'épée, lorsqu'elle a fait ses preuves. Bois Tàle près du feu, patine sur la glace, Achète le cheval lorsqu'il est maigre, l'épée quand elle est , rouillée,
Elôve l'étalon chez toi, et le chien ailleurs. A l'archet qui grince, à la flamme qui pétille. Au loup qui happe, à la corneille qui jase, A la laie qui grogne, à l'arbre sans racines, A la ffrossd marée, au chaudron bouillonnant, A la nôche qui vole.
A la glace survenue pendant la nuit, à une yipère enroulée,
Aux semonces conjugales, à un glaive ébrécoé,
A un ours caressant, à un enfant royal,
A nu ve«Mi malade, à un valet obligeant,
A une diseuse de bonne aventure, à des vaincos sur le ckamp
de bataille, A un ciel serein, â un seigneur qui rit, A un chien qui* boite, à des habita de deuil, A un champ de blé ensemencé, À Tenfant prudent comme un
vieillard.
Que chacun se garde avec soin d'accorder sa conûance. N'outrage jamais par l'injure ou l'ironie, Ni l'étranger ni le voyageur.
Rarement celui qui reste à la maison sait A quel point est noble celui qui y entre. « Chez l'homme le mal et le bien Habitent ensemble dans son cœur.
Il n'est point d'homme auquel rien ne manque, ' Il n'en est point de si méchant non plus, qui ne soit propre à rien. Ne te moque pas d'un orateur à la tête chauve, La parole du vieillard souvent est utile, Souvent d'une peau ridée sort un conseil fort sage. Ne rudoie pas le voyageur, ne lui refuse pas l'hospitalité. Donne avec joie à celui qui part.
Sois circonspect, mais sans excès; Mais sois surtout prudent en buvant Thydromel. Il n'est en voyage de plus fâcheux compagnon Que l'ivrognerie.
Et moins bienfaisante que la plupart des hommes le croient Est la bière ; Plus on eti boit et moins On a d'autorité sur ses sens.
L'homme ignorant se trouve-t-il avec d'autres hommes. N'a rien de mieux k faire que de se taire. Personne ne se doute qu'il ne comprend rien, Lorsqu'il a soin de ne rien dire ; Mais il est vrai que celui qui ne comprend rien, Ne sait pas non plus quand il doit se taire.
Un des traits principaux du caractère des Germains iK)us est révélé par le prix qu'ils attachaient à la complële indépendance de l'homme ; or eelle-d n'est réalisable qa à la condition de posséder quelque fortune si modique qu'elle soit. Conformément à cette disposition morale Thoinme doit mettre sa confiance en lui-même et non dans les atitrfô. On retrouve aussi des règles diététiques à leur usage» teDes que celle-ci : « Faire tout à soii heure et n'omettre rien de » ce qu'il fautfaire ; ilnefautpourtantpasse priverde nott^ » riture et de sommeil. » La propreté est recommandée,
mais OA nlnsiste pas d ane manière particulière sur le geiïre des vêtements. Les Germains avaient une grande aversion pour le mensonge ; c'est ainsi que la séduction et l'adultère étaient considérés par eux comme des vices flétrissant ceux qui s'en rendaient coupables. Toutefois les rapports entre» les personnes de sexe différent n'étaient pas aussi austères que Tacite le dit, non sans quelque arrière-pensée, àl'égard de la licence effrénée qui régnait alors à Rome. La conduite parfois assez légère de leurs dieux et les reproches que ceux-Kîi s'adressent confirment cette opinion. Une race aussi vigoureuse que celle des Germains ne pouvait être exempte de passions ; aussi est-il dit dans différents passages que : « Le mal d amour est le plus rigoureux à r> endurer; celui-là le sait qui en a fait l'expérience. Per- » sonne ne doit blâmer celui qui s'est laissé surprendre » par l'amour ; il subjugue souvent l'homme le plus pru- » dent, tandis que l'homme insensé lui échappe; le plus » sage même peut succomber sous ses attaques.*»
La doctrine morale ne se reliait pas du reste étroitement à la religion; celui qui connaît la foule des proverbes allemands, sait combien elle s'est augmentée de sentences dues à l'expérience des siècles ultérieurs.
Cette doctrine morale et la doctrine religieuse se conservèrent pendant un plus long temps chez les tribus restées dans leurs foyers ainsi que parmi celles qui s'établirent dans l'Islande. Ce furent ces tribus qui s'opposèrent aussi avec le plus d'obstination à Tintroductiou du christianisme, tandis que les tribus colonisées dans les provinces roinaines adoptèrent sans résistance la nouvelle doctrine. Dès le tv* siècle, les Visigoths d'abord, les Ostrogoths ensuite, et après eux, les Alains, les Gépides et les Rugières confessèrent la foi chrétienne; au commencement du v* siècle, tes Burgondes se firent d'abord catholiques, puis ariens; ils redevinrent catholiques au vi* siècle. Les Francs se convertirent au vi* siècle ; puis vint le tour des Alamans, ensuite celui des Longobards; la conversion des An* glo-Saxons date du vi* siècle, celle des Bavarois, du commencement du vin"" siècle, celle des Saxons, de la fin du viif siècle et du commencement du ix*jsiècle ; celle des Normands du x'' siècle, et enfin celle des Islandais remontent
environ à Tan 1000. Ces époques témoignent qu'en général plus les tribus se trouvaient éloignées de leurs foyers primitifs, plus aisément elles adoptaient le christianisme ; les événements dont les Germains du Sud avaient été témoins avaient dû nécessairement affaiblir en eux le souvenir des usages nationaux qui leur avaient été jadis si chers. Une autre circonstance vint y contribuer encore. L'émigration avait eu lieu à la faveur de conquêtes faites par la violence ; la guerre, si fatale aux coutumes et aux institutions démocratiques, transforma peu à peu les chefs des tribus en rois doués dun pouvoir presque absolu. L'Eglise chrétienne, qui déjà avait abandonné ses formes démocratiques pour se constituer hiérarchiquement, et qui en outre renforçait le principe monarchique par la doctrine de l'obéissance passive à l'égard de l'autorité supérieure, l'Eglise fit cause commune avec la i*oyaulé, afin de pouvoir s'étendre à la faveur de son appui, fut-ce même paj la violencp. Ceux des Germains restés dans la mère patrie, c'est-à-dire les Saxons et les Scandinaves, furent en conséquence les derniers à embrasser le christianisme.
Trois circonstances différentes favorisèrent les missionnaires chrétiens, qui se rendirent d'abord chez les Alamans, ensuite chez les Bavarois, chez les Saxons et chez les Frisons : les Germains n'avaient pas de clergé privilégié qui eût pu redouter pour son autorité la concurrence de ces nouveaux apôtres; ensuite leur paganisme était tolérant par sa nature et ne se montrait pas aussi avide de propagande que l'Eglise chrétienne ; enfin les femmes, qui jouissaient d une grande considération en Allemagne, s'initièrent promptement au christianisme. Suivant les recommandations contenues dans un écrit du pape Grégoire le Grand et qui se retrouvent souvent aussi répétées dans les lettres de saint Boniface, l'apôtre des Allemands, les missionnaires chrétiens prirent en considération les usages païens et les transformèrent peu à peu en coutumes chrétiennes. Des églises et des chapelles s'élevèrent à la place des arbres et des sources consacrés ; le crucifix et l'image de la Vierge Marie furent exposés aux endroits oii l'on avait honoré, soit Thor, soit Freya. On conserva dans le signe
de la croix celui de la bénédiction donnée avec le marteau de Donnar. Les processions païennes, telles que celles en rhonneur de « la terre mère», furent transformées en processions chrétiennes et en pèlerinages.
La conversion au christianisme ne s opérait pas toujours sans rencontrer d'opposition morale. Des faits intéressants qui eurent lieu chez les Frisons, sont rapportés à cet égard. Le duc frison Pratbord avait fait baptiser par révêque franc Wulfram, un fils qui mourut. Il consentit néanmoins à se faire baptiser lui-même (4). On raconte que déjà il avait posé un pied dans le baptistère lorsqu'il lui vint à Fesprit de demander à Wulfram où se trouvaient en ce moment ses prédécesseurs, les princes frisons païejis. Lorsque l'évêque lui eut répondu que, n'ayant pas été baptisés, ils étaient en enfer, le prince retira son pied de l'eau, déclarant qu'il préférait se trouver plutôt en enfer en société avec les siens qu'en paradis avec de simples gueux. Longtemps après l'adoption du christianisme, il y avait encore des vieillards qui, fermement attachés à leur foi païenne, accusaient le christianisme d'avoir introduit des calamités sur la terre (2). Des querelles religieuses concernant le paganisme et le christianisme éclatèrent dans une famille frisonne qui, persécutée plus tard par Ratbod, se réfugia en Franconie (3): Deux membres de cette famille étaient devenus ecclésiastiques ; mais l'aïeule, très-opposée au christianisme, suscita à cette occasion de grands chagrins à sa belle-fille, sœur de ces ecclésiastiques. Elle lui reprochait de n'avoir mis au monde que des filles. A la naissance de Liafburg, plus tard la mère de l'abbé Liudger, qui devint un zélé missionnaire, la grand'mère fit sur elle le signe païen (4), en vertu duquel un enfant pouvait être mis à mort aussi longtemps qu'il n'avait pris aucune nourriture. La petite fille fut jetée, sur Tordre de l'aïeule, dans un baquet d'eau, par des serviteurs ; mais elle resta cramponnée à l'un des bords jus-
(1) Rettberg, II, 54.
(2) Wattenbach, 52.
(3) Rettberg, II, 523.
(4) Le droit d'exposer les enfants s'était introduit encore dans le texte de la loi frisonne, même àVépoque de Charlemagne.
qu'au moment où une vieille femme compatissante vint à passer. Celle-ci lui versa du miel dans la bouche et rompit ainsi le charme païen ; elle continua à se chaîner d elle, à la prière de la mère, jusqu'à la mort de la cruelle aietile.
La profession de foi chrétienne se limita pendant plujsieurs siècles aux pratiques extérieures ; il était réservé aux hommes d'une époque ultérieure d en découvrir le sens profond ; plusieurs siècles s'écoulèrent encore durant lesquels on célébrait en secret le culte divin païen, dans les forêts et sur les montagnes; c'est ce que témoignent de nombreuses prescriptions et les traditions du Brocken (Blocksberg).
La mission chrétienne se trouva favorisée aussi par les efforts que fit Rome dès le principe en vue de devenir le centre du monde chrétien. Elle y réussit d'autant plus aisément, que le prestige qui avait entouré la capitale du monde païen fut exercé après la destruction de la puissance temporelle par son évêque.
Quoiqu'il n'ait pas été prouvé que les apôtres des Âlamans, Fridolin, Golumban et Gallus, eussent été soumis à l'autorité de Rome, ou investis par elle de leurs pleins pouvoirs, bien que l'apôtre des Bavarois Emmeran n'ait foil qu'après l'accomplissement de sa mission un voyage àRome, durant lequel il perdit la vie, nous trouvons néanmoins dans des documents appartenante des registres officia du vu"" siècle, des indices de passe-ports donnés aux pèlerins qui se rendaient à Rome (1).
Kilian, l'apôtre des Thuringiens, qui mourut à Wurebourg, alla le premier, fut-il dit, à Rome solliciter du pape de pleins pouvoirs pour sa mission. Le droit exercé p«* l'autorité supérieure ecclésiastique en Allemagne, ressortit peu à peu de cette sanction volontairement réclamée à févêque de Rome par les missionnaires. Ce fut à l'aide des Garlovingiens qu'un effort important fut réalisé dans cette voie. Ceux-ci briguant le târône des Francs s'allièrent avec l'autorité ecclésiastique, afin de mieux résister à l'opposition qu'allait inévitablement rencontrer chez un grand nombre de Francs la confiscation de la couronne à leur profit. Le pape de son côté avait tout à gagner par son al-
a) Bettberg, D, 589.
— 8i8 — liaDce avec ces puissants guerriers. D'abord les dispositioûs furent tout amicales. Dès lors, Boniface se considérant comme plénipotentiaire du siège romain auquel il avait prêté officiellement le serment de vassal et qui exigeait d^ évoques ses inférieurs une semblable obéissance, eut à s'applaudir des faveurs et de la protection des Carlovingiens. Lorsque Pépin eut dérobé la couronne, les relations amicales établies entre lui et les grands dignitaires de TEglise revêtirent, comme nous l'avons dit, la forme d'un traité formel à la faveur duquel le christianisme fut propagé par le fer et la flamme, et la dîme introduite à sa suite ; des évêques et des ecclésiastiques furent investis, des couvents fondés, et enrichis de trésors et de biens-fonds.
Dès lors aussi la puissance et les prétentions des papes s'accrurent de génération en génération.
On rencontrait dans les Gaules, à Tépoque de la domination romaine, une sorte de hiérarchie supérieure formée par les métropolitains: En Allemagne elle prit naissance à Tépoque de Bonifaoe, archevêque de Mayence. Les évêqués gaulois avaient, à titre de seule autorité existante lors de la ruine de Ja puissance temporelle de Rome, maintenu Tordre jusqu'à ce que le nouveau gouvernement germanique se fût entièrement constitué. Mais plusieurs sfècles s'étaient écoulés avant que la hiérarchie eût été admise chez les Francs de l'Est.
Ce fut d'abord sous Boniface que les métropolitains prirent position en Allemagne. Boniface se considérait encore comme archevêque, dominant tous les autres évêques allemands ; Cologne même était représenté comme simple siège épiscopal, tandis que l'archevêque siégeait à Mayence. Les évêchés saxons de Minden, de Munster et d'Osnabrûck furent, lors de leur érection par Charlemagne, placés sous la juridiction de celui de Cologne et ce dernier fut élevé au rang des archevêchés. Lesévêohésde Wurzbourg, d'Eicbstâdt et même ceux de Strasbourg, de Bàle, deChur, d'Augsbourg et de Constance, se trouvaient à l'origine placés sous la dépendance de BoniÊice, ils y restèrent jusqu'au moment où ils furent pour -la plupart élevés au rang des archevêchés.
Les^évêques étaient au commencement et demeurèrent jusque dans le sixième siècle soumis au mode démocratique de l'élection, c'est-à-dire qu'ils étaient désignés pour remplir les charges ecclésiastiques par le choix de la généralité des chrétiens, du bas clergé, des prélats et des évoques du voisinage. Dès l'époque du synode d'Orléans (549), où une semblable élection eut lieu encore, on prit en considération Fassentiment du roi, à cause des intérêts matériels de l'Eglise. Ce genre d'élection fut mis en usage une fois encore à Reims en 625 ; mais à partir de cettéépoque à laquelle* prévalut le système des bénéfices, le roi se plul à mesure qu'il comblait l'Église de bien-fonds, à considérer comme un droit acquis sa participation à l'investiture des sièges épiscopaux ; dès lors aussi s'introduisit la simonie ou vente des charges ecclésiastiques.
La défense des droits civils et politiques des évêques et des abbés donna lieu à la création de la fonction des curateurs (avocats), que se réservaient souvent les seigneurs lorsqu'ils faisaient des donations à TEglise.
A l'instar de cette fonction protectrice concernant les hauts prélats, naquit un droit de patronage à l'égard de juridictions ecclésiastiques de moindre importance, lequel impliqua également le choix des ecclésiastiques, qui précédeniraent avait été libre.
Le haut clergé prit dès le principe une position trèsinfluente dans la politique, grâce à l'influence dont il avait joui dans lea Gaules déjà, antérieurement à l'arrivée dei Francs, et grâce à la bonne intelligence dans laquelle il vécut avec ces derniers. Il ne se contenta pas de s'occuper presque à l'exclusion de tous autres des affaires du gouvernement qui se trouvaient fort embrouillées, mais il prit siège aussi dans la diète rendue plus restreinte par Cliarlemagne et de laquelle se forma la diète ultérieure. Outre leur immixtion dans cette dernière diète, les hauts ecclésiastiques avaient encore droit de siège et de vote au synode dans lequel s'introduisit 'aussi sous leur influence une politique tout en leur faveur ; à cette époque, la politique était inséparable de la religion et de l'Eglise.
La position de l'Eglise se renforça d'une manière extraordinaire par les donations des rois francs. La concession
des biens-fonds provenant des domaines, au moyen de laquelle le roi récompensait ses fidèles partisans, soit séculiers, soit ecclésiastiques, non-seulement augmenta leur fortune pécuniaire, mais leur conféra aussi une multitude de droits qui jusqu'alors n'avaient appartenu qu'au chef de TEtat.
Le droit de monnayage, le droit d'établir des impôts ou des taxes dévolu au fisc, et même l'administration de la ju&* tîce passèrent peu à peu des mains du roi à celles des bénéficiaires. Ce fut l'origine de l'immunité qui, se rattachant aux institutions romaines, obtint sa consécration parmi les Germains, et qui, dévolue surtout à l'Eglise par la générosité des rois francs, assura au clergé une position exceptionnelle qui devint chaque jour plus puissante.
Il est vrai que, dans le principe, des obligations militaires se rattachaient à ces immunités ; mais le haut clergé s'en vît déchargé par Chartemagne, à la suite d'une pétition présentée , avons-nous dit, par les Francs euxmêmes.
Déjà, sous les Mérovingiens, le clergé parvint à s'approprier l'ancien droit germanique, d'après lequel les tribus étaient administrées selon leurs lois particulières, et il sut le maintenir plus longtemps que n'y réussirent les autres conditions àociales. Il acquit ainsi l'avantage de \ivre sous le droit romain depuis longtemps favorable à ses intérêts. Le clergé parvint non-seulement à conserver sa position spéciale à Tégard de l'administration judiciaire, mais encore à en augmenter le bénéfice par ses empiétements à l'égard des autres conditions sociales ; il en résulta un grand nombre de conflits, et bientôt même maints délits commis par des ecclésiastiques au détriment de laïques demeurèrent imptmis^. Nbtts' avons- mentionné déjà le taux élevé du wehrgeld aHonéair c!e*rgé.
Le célibat imposé aux pï*êlr€!sdut sdn origine à la situation faite eh Orient à la femme, bien différente de celle qu'elle devait à la coiisidémtiofl'dont elle jouissait parmi les Germaiils. En Alléfmiagne, où la femme était entourée de respect; le mariage des prêtres' était dèfs l'origine incontestablement de règle; aussî^le célibat irtiposé aux prêtres de l'Italie ne fut adopté* par ceux de l'Allemagne qu'an. «
près de longues luîtes (1). Il ne fut pas question pour toute FEglise. de rOccident de la proscription du mariage des prêtres, pendant la première période du christianisme; toutefois, le droit de se marier était limité pour le clergé inférieur, tandis que certaines restrictions étaient introdaites dans le droit dont jouissait le haut clergé. Peu à peu, le nombre de ces entraves augmenta et bientôt aussi prévalut la défense formelle du mariage des prêtres. Les premières décisions concernant leur mariage sont contenues dans une ordonnance du pape Sixte (385), d'après laquelle le mariage du bas clergé jusqu'au sous-diacre inclusivement était permis sans restrictions, mais seulement en tant que mariage unique et contracté avec une jeune fille ; le mariage s y trouvait défendu aux ecclésiastiques d'un grade supérieur, à dater du diaconat inclusivement. Toutefois, leur mariage était maintenu s'il avait été conclu avant leur admission à ce grade, et à la condition d'observer la continence. Cette restriction fut étendue parle pape LéonI* au sous-diaconat.
Les synodes gaulois en restèrent là jusque dans le vf siècle. On vit encore alors des prêtres mariés même dans les grades supérieurs. Plus tard, une loi défendit à toute veuve de prêtre de se remarier. La loi mentionnée ci-dessus qui défendait le mariage aux ecclésiastiques d'un rang supérieur fit du célibat un état supérieur, plus saint et plus agréable aux yeux du siège romain ; il en résultait que beaucoup d'ecclésiastiques renonçaient volontairement à se marier sans pour cela donner toujours l'exemjple d'une grande pureté de mœurs. Dès le iv* siècle, il fut interdit aux prêtres d'habiter avec, d'autres femmes qu'avec leur épouse, leur mère, leurs sœurs, leurs tantes ou d'autres parentes non suspectes. Saint Boniface le premier commença à s'élever contre le mariage des prêtres sans toutefois rien obtenir à cet égard. Le moine même qui se mariait n'encourait d'autre punition que celle de se voir enlever les dignités ecclésiastiques, et déclarer indigne de les occuper. Dans toute cette période, la dissolution du mariage fut en général l'objet de moins de difficultés qu'elle ne le devint plus tard.
(1) Reittberg, Hûtoire de l*Église, 651.;
La fondation des couvents eut Heu en Allemagne conjointement avec l'introduction du christianisme et l'investiture des évêques. L'enseignement et l'éducation du peuple datèrent de l'origine des sièges épiscopaux et des abbayes. Pendant longtemps, les couvents furent les sanctuaires de la science, de la littérature et de l'éducation populaire ; leurs bibliothèques et leurs archives nous ont légué un grand nombre d'œuvres utiles. Actuellement encore, les bibliothèques des monastères de Saint-Gall et de Corvey possèdent des manuscrits d'une grande valeur, concernant l'histoire de l'époque carlovingienne. L'école érigée primitivement dans le monastère doit être considérée comme la souche de notre système scolaire. Le soin des indigents était avant tout l'Objet de la sollicitude des abbayes.
Des couvents furent fondés par des évêques, par des particuliers et par des rois. Dans le principe, ils se trouvaient entièrement soumis au pouvoir officiel de l'évêque et ne jouissaient que d*un droit particulier concernant leurs revenus. Au commencement du vni** siècle l'abbé disposa d'une autorité disciplinaire sur les moines, et l'évêque ne conserva plus qu'un droit de surveillance générale. Au milieu du vnr siècle surgit aussi l'institution de Téléction libre de l'abbé, conjointement avec le droit de confirmer ce choix, lequel fut dévolu à l'évêque ; mais à la fin du vni* siècle quelques collations privilégiées accordées au pape s'introduisirent dans cette institution.
Les donations faites au couvent par les évêques et les séculiers, mais surtout par la famille royale franque, consistant en terres, en serfs, en droits de chasse et de pêche et en immunités, étaient si considérables que, au commencement, elles entraînaient avec elles pour ces couvents des obligations à l'égard de l'Etat. Ce furent d'abord des charges militaires (1) et des contributions en espèces, puis seulement une taxe payable en] argent, destinée à cou- Ci) Il y eut en conséquence, sous les premiers Carlovingiens,des évêques et aussi des abbés appartenant à la condition séculière. Aux vi® et vn» siècles le clergé n'était pas encore militaire. Il le fut au ym^ siècle lorsque, à la suite de la sécularisation, il se préoccupa du moyen de rentrer en jouissance de ses biens; il espérait qu'on les lui aurait rendus en récompense de sa participation aux charges de la guerre.
vrir les frais du service militaire ; finalement ils n eurent plus d'autre obligation que cplle de prier pour le succès de Tarmée.
Le règlement de vie constituait la partie la plus importante de la constitution des couvents.
Les principes de l'ascétisme monacal, concernant slI^ tout le renoncement au monde, y étaient généralement admis; seulement les règles variaient selon les couvents. C'est ainsi que lancienne et tolérante règle bénédictine du Mont-Cassin s'était peu à peu substituée aux autres règles, entre autres à celles de saint Basile et de saint Golumban. L'avantage de la règle bénédictine parait avoir consisté surtout en ce qu'elle était très-précise dans la prescription des occupations et des obligations des moines, tandis que saint Golumban n'émettait que des principes généraux concernant la pauvreté, le renoncement, le silence, le genre austère de nourriture, la vanité mondaine; rappelant fréquemment la sévérité et la raideur du Nord, il laissait ainsi aux abbés despotes beau jeu pour opprimer à l'aise leurs subordonnés. Des plaintes s'élevèrent souvent de l'abbaye de Firtda contre les rigueurs de l'abbé; elles parvinrent un jour même jusqu'au roi qui se vit contraint de déposer ce dignitaire. Saint Benoît avait fixé exactement l'emploi de chaque heure du jour et de la nuit. Tandis que saint Golumban ne permettait que l'usage des légumes ou de plantes légumineuses, de la farine et de l'eau, peu de pain et de. bière, sans même faire aucune exception pour les malades, saint Benoît accordait Tusage de la viande à tous les moines débiles ou malades, et celui du vin à tous les autres et même en assez grande quantité. Alors que saint Golumban menaçait de coups tous ceux qui se rendaient coupables de quelque méfait sans distinction de personne, saint Benoît ne réservait ce châtiment que pour des pécheurs endurcis ou pour de jeunes gens indisciplinés {i).
La règle bénédictine n'avait pas en vue des couvents de femmes; pourtant on en érigea sous son inspiration.
Les couvents, tant d'hommes que de femmes, furent en
(i) Voyez pour les détails sur la constitation intérieure des couTents : Bettberg, U, 683.
réalité peuplés par suite de quatre circonstances diffé'- ^entes : ils reçurent l"" des personnes qui par un zèle extrême pour la foi croyaient faire ainsi œuvre agréable à Dieu ^t être utiles à leur prochain par leur exemple ; 2"" des individus qui à la suite de quelque grand malheur désespéraient de jouir encore du Lonhenr ici-bas ; S** ceu3^ qui dénués de ressources cherchaient à se procurer une existence à Tabri de tout souci ; 4* enfin des personnes contraintes par la volonté de leurs parents ou de leur iar mille à embrasser Tétat religieux.
Il est incontestable que, dans le principe, les couvents firent beaucoup de bien en Allemagne; les moines défriichèrent des forêts, transformèrent des marais en champs fertiles, établirent des routes et des vignobles, améliorèrent l'élève des bestiaux et la culture des fruits ; ils fondèrent des écoles et des bibliothèques, perfectionnèrent te technique industrielle, cherchèrent à donner aux peuples des moeurs plus douces, et à lui inculquer la noblesse de^ sentiments et une piété sincère; mais, dans le cours des siècles, les couvents dégénérèrent, et comme il arriva que peu à peu les moines abandonnèrent les macérations pour se livrer aux joies et au bien-être de la vie, ils firent semr leurs facultés à un usqge tout opposé au but primitif de rinstitution. C'est ainsi que s'immobilise ou disparaît touft ce qui prétend se dérober au pouvoir réformateur ou régénérateur du temps et au progrès de l'esprit humain.
Tandis que dans l'origine , parmi tous les efforts tentés en vue de la civilisation , la prédication était l'œuvre principale des moines et des prêtres, de telle sorte que Charlemagne même ordonna qu'on eût à leur faire subir un examen avant de les ordonner, afin de s'assurer qu'ils fussent en état de convertir les païens et d'instruire les fidèles, plus tard le culte extérieur et les <cé*émonies l'emportèrent sur toute autre chose. Il en résulta que le haiftt clergé ne se recruta plus que dans la noblesse., et que Xîelui-ci prit de plus en plus le caractère d*uae caste politique et dominante. Les reUques devinraoït Tobjet d'un scandaleux abus. Dès le V siècle, des villes gauloises s'étaient prises de querelle au sujeft de la possession de •oorps de saints ; à la vérité, ces cor|)s avaient été jaéis
l'objet de larcins ou remplacés par d'autres dépouilles mortelles ; mais ces prétendues reliques étaient devenues bientôt, en Allemagne et en Italie, l'occasion d'une spéculation si manifeste que tels couvents ou tels autres endroits se trouvèrent même en concurrence comme le sont aujourd'hui les villes d'eaux de l'Allemagne. L'ardeur du prosélytisme en faveur de l'enrôlement se manifesta également. Tel était déjà, en 8H , le fanatisme des moines, qu'on cite des abbés forçant par la violence des jeunes gens à se faire novices.
Les pèlerinages donnèrent lieu à de non moindres abus; il arriva souvent que des femmes en prirent prétexte pour se livrer à des dérèglements. L'usage des passe-ports est issu de celui des pèlerinages; cette institution qui prit, dès la génération suivaiïte, une forme vexatoire et insensée, avait dû son origine à un motif raisonnable.
Il y eut aussi des ermites qui, dans la solitude des forêts ou sur le sommet des montagnes, se dérobèrent au contact du monde et à toutes ses joies pour se livrer à la prière.
La plupart des abus que nous avons signalés n'étaient encore que des manifestations isolées à Tépoque qui nous occupe. Ils prirent, dans le cours des siècles, une extension telle que la nécessité d'une réforme radicale se fît généralement sentir en Allemagne.
Entretien des indigents.
Le mode de secours accordé aux indigents était particulier à l'état social que nous avons analysé. Il ne saurait être question ni de richesse ni de pauvreté à cette époque primitive où les hommes libres, les serfs et les esclaves exploitaient leurs fermes respectives, où tout au moins les esclaves étaient au service des hommes libres. Aussi longtemps qu'il y eut du sol vacant on établit des villages et des fermes. L'accroissement de la population
força les fils puînés des familles de se réunir à l'effet de conquérir de nouveaux territoires. Les cas d'indigence résultant de défauts corporels étaient rares ; en général la race était très-saine et très-robuste, et l'on exposait dès leur naissance les enfants estropiés ou de complexion délicate. Les gens devenus mafadifs ou restés inûrmes par suite de blessures reçues pendant la guerre étaieiit entretenus par des parents éloignés, si leur famille manquait des ressources nécessaires ; enfin l'hospitalité exercée si largement à cette époque et qui venait en aide aux indigents permet de juger combien était grande la bienfaisance privée à l'égard des pauvres. « Quel peuple avait, dit Ta- » cite, prodigué plus que les Germains les festins et l'hos- » pitalité? » Le fait de repousser un individu de chez soi était taxé de crime. Chacun accueillait amicalement et traitait en convive, selon ses ressources, tout étranger réclamant l'hospitalité. S'il arrivait qu'on n'eût rien à lui offrir, le chef de la famille le recommandait à l'un de ses voisins ou à quelque ami dont il indiquait l'habitation au voyageur. Parfois aussi, ils entraient ensemble dans la maison voisine la plus convenable où ils étaient accueillis avec la même aménité. Personne ne songeait à faire de distinction entre les gens connus et ceux qui ne l'étaient pas. Au moment de se séparer on échangeait ordinairement quelques petits présents. Il était d'usage de ne rien refuser à l'étranger, qui ne se faisait pas toujours scrupule de réclamer l'une ou l'autre chose avant son départ. Les cadeaux étaient agréables à tous, mais en général on n'attribuait pas grande valeur aux objets que l'on offrait, et d'autre part on ne se croyait pas tenu de garder grande reconnaissance à l'égard de celui qui les donnait. Le prisonnier de guerre lui-même était traité comme un convive.
Il résulte de ce qui précède que l'entretien des indigents fut, dans l'origine, dévolu aux soins de la bienfaisance privée. Les hommes libres se prêtaient mutuellement aide et assistance par les confréries, les associations, les sociétés fondées sur la mutualité, en prévision d'accidents, et par des gildes, nom sous lequel nous retrouvons actuellement encore des sociétés de secours dans le Holstein.
Après l'introduction du christianisme, le nombre des
indigents s*accrut : beaucoup de serfs et d'esclaves furent mis en liberté à la faveur du sentiment religieux, tandis qu*un grand nombre d'hommes non libres s'enfuirent de chez leurs maîtres et se réfutèrent dans les villes ou dans les monastères, y cherchant une occupation stable que couvent ils ny trouvaient pas.
L'entretien des indigents tomba bientôt à la chai^ du clergé et des couvents. La charité envers les pauvres qpe le christianisme recommandait si énergiquement, fut on des principaux motifs de ces nomlH^euses dotations de biens faites aux couvents par les laïques et par les ro^. Telle fut la sollicitude que montrèrent pour les indigents, durant les siècles suivants, les évoques et les couvents, que les populations voisines des sièges épiscopaux et des monastères, habituées à se voir secourues, devinrent insouciantes et paresseuses. On retrouve aujourd'hui encore dans certaines villes épiscopales les traces de cette disposition à ne point venir en aide à soi-même.
Les vêtements.
Les sources historiques et indigènes nous permeUeut .4e distinguer quatre pièces de vêtements qui furent en usage chez les Germains primitifs : le chapeau, le soulier, le manteau de fourrure et la chemise. Ces quatre objets ^sont attribués déjà aux Âses dans la tradition religieuse .du nord de la Germanie. Les^Goths aussi portaient des jchapeaux à larges bords retroussés. Il est dit que dans gine bataille contre les Lotharingiens, qui eut lieu au cquût «mencement de notre ère, les Saxons portaient des chapeaux de paille. On peut considérer comme objets de mise nationale tous ceux dont l'imagination revêtait les divinités ; d'après cela il faut admettre que le mode d'arme-
ment offrait, dans les temps primitifs, mais toutefois en quantité fort restreinte,, des boucliers, des casques, des lances et des épées. Les souvenirs les plus anciens chez ce peuple remontent à Tépoque de sa mythologie. Les données dues à la tradition religieuse ne concordent pas entièrement, pour ce qui concerne lextérieur, avec les assertions des plus anciens ^crivain^ romains, surtout avec celles de César. Celui-ci dit : « Les Germains ont Thahitude de se baigner ds^is la rivière et de ne porter dans les pays froids d'autres vêtements que des fourrures (i), dont la courte dimension laisse une grande partie de leur corps à découvert. »
Ce passage des Commentaires s'explique par le fait que les Germains se dépouillaient avant la lutte de tout vêtement inutile aûn de pouvoir combattre plus «lisément et plus longtemps (2). Mais comme César n'avait connu les Germains que sous leur aspect militaire, on comprend qu'il ait commis l'erreur de ne leur attribuer d'autre vêtement que le manteau en pelleterie qu'ils portaient durjant leurs campagnes.
Déjà Tacite nous donne à cet égard une description pUjs exacte. « Ils ont tous, dit-il, pour vêtement, un manteau » de fourrure fermé par une agrafe, ou par une épingle si » celle-ci manque ; les autres parties du corps (la partie » inférieure des cuisses et des bras) restent découvertQS. » Us portent aussi des pelleteries qu'ils ornent souvent de » peaux fines et tachetées (qui ne songerait à la martre ,et » à rheripine)? Le costume des femmes est semblable ^à » celui des hommes, excepté qu'elles s'enveloppent le ;plus » souvent dans des vêtements de toile rayée de rouge ,et » de blanc, Elles ne portent point de manches et leurs » bras sont nus ; la partie supérieure de la poitrine n'eiist » pas couverte, quelque sévère que soit du reste leur dé-
F(l) Nos philologues traduisaient jadis toujours : «^peUes beUuarmm,» •par " peaux d'animaux n. C'est pourquoi les écoliers se représentaient lés iGermainB comme des sauvages.
(2) D'après Paul Wamefned, lliistorien des Longobards qui consulta les anciens cbants nationaux et les légendes, les Hérules et les Lombards Be dépouillaient entièrement de leura YÔtements afin do pouvoir combattre plus aisément. Un vestige jde cette co^tume s'est conservé dans l'armée ^nçadse; les officiers qui se battent en duel se débarrassent des Vê- -t^meots recouvrant les p^rtiQs sup^eureB de leur corpç.
» cence. » Nous possédons, grâce à une circonstance particulière aux Suèves, un renseignement sur le mode de leur coiffure ; rassemblant leurs cheveux, ils en formaient un nœud sur le sommet de la tête.
Le Grec Agathias nous donne, environ deux siècles plus tard, une autre définition encore qui indique ce qu'il faut entendre par cette nudité des Germains durant le combat. « Ils ne sont vêtus, pendant la bataille, dit-il, » que de culottes de peau ou de toile. » Sidoine Apollinaire dépeint les Francs « comme des hommes de haute » taille portant des vêtements étroits et rattachés, et » ayant la partie inférieure de la jambe couverte jusqu'au » genou. » Une ceinture entourait leurs hanches dégagées, ils portaient des moustaches, et leurs cheveux tombaient fort bas sur le front, comme l'usage s'en était conservé encore quelques siècles plus tard, et comme on en retrouve la coutume aujourd'hui dans plusieurs districts ruraux.
Nous possédons une description exacte due à ce dernier écrivain et concernant le cortège d'un Allemand de condition, Sigismer, pendant son voyage de noce. « Le jeune » prince marche au milieu de sa suite, revêtu de pourpre » flamboyante, d'or rouge et de soie blanche comme la » neige; ses cheveux et son teint sont rougeâtres. L'as- » pect des princes et des hommes de sa suite inspire » de l'effroi même en temps de paix. Leur pied est ren- » fermé jusqu'à la cheville dans une chaussure de pelle- » terie. Leurs genoux, leurs cuisses et leurs mollets sont » découverts. Un vêtement serrant et rayé dont les man- » ches recouvrent seulement les épaules leur descend à » peine jusqu'au jarret. Une ceinture de cuir garnie de » boutons entoure leur corps; leur épée est attachée au )) ceinturon passé par-dessus leurs épaules. Leurs armes » sont également un ornement. Leur main di^oite agite la » lance à crochet ou le wurfaxt (le marteau de Thor), » la main gauche tient le bouclier dont la surface est » d'une blancheur de neige étincelante, les ornements en » sont dorés ; tout l'éclat de cette arme révèle autant de » richesse que d'amour pour la magnificence. » Cette description rappelle d'une manière frappante la mise ac-
tuelle des habitants de la haut^ Ecosse. Il est probable que Sigismer, qui ne portait pas de culottes, alors que celles-ci étaient déjà en usage chez les Francs, appartenait à une autre tribu.
Nous devons encore à Paul Warnefried un renseignement ultérieur concernant les Longobards, au sujet des peintures qu'avait fait exécuter la reine Theudeiinde et qui rappelaient un épisode de l'histoire longobarde.
D'après lui, lès Longobards se rasaient le cou et la nuque ; les cheveux du sommet de la tête étaient séparés et retombaient le longues joues. La plupart des vêtements étaient commodes, et, comme ceux des Anglo- Saxons en toile rayée de différentes couleurs. Ils portaient des souliers à rubans largement découpés sur le devant. Ils commencèrent à porter des culottes en Italie lorsqu'ils adoptèrent les guêtres en cuir pour monter à cheval. Nous savons, par la légende d'Alboin, qu'ils portaient depuis longtemps des bas blancs.
Les descriptions concernant le mode des vêtements des anciens Francs, que révèlent les sources carlovingiennes, ne contredisent pas absolument ces données. Einhard et le moine de Saint-Gall racontent que Gharlemagne était resté fidèle à l'ancien costume national, et ils décrivent de visu ses vêtements. D'après leurs témoignages l'ancien costume des Francs consistait en souliers lacés à bandelettes rouges liées autour de la jambe en forme de croix, en culottes de toile souvent brodées, en une chemise de toile (Charléhiagne portait en outre des caleçons en toile) et en une blouse ou en un jupon de toile cirée; ils avaient en outre une bande qui retenait leur épée et une ceinture entourant leur corps. Ils portaient pour pardessus, un manteau gris ou bleu doublé et carré, de sorte que, posé sur l'épaule, il touchait devant et derrière aux pieds, tandis que des deux côtés il recouvrait à peine le genou (ce vêtement rappelle le manteau de nos voituriers et le plaid écossais). Les Francs portaient aussi un bâton noueux souvent orné de sculptures, et dont la poignée était mouchetée d'or ou d'argent (comme l'usage s'en est conservé pour nos bouchers et nos marchands de bestiaux).
L'anecdote relatée par le moine de Saint-Gall prouve
que les Francs avaient du reste imité les petits maîtres romains, lesquels se pavanaient dans leurs jupons rouges ornés de plumes de paons.
Gharlemagne chercha à combattre cette épidémie de modes luxueuses en ne -portant que l'ancien et simple costume et sa peau de mouton, dont il recommandait Fusage; il s enveloppait du manteau frison à carreaux bleus et gris, peu coûteux et connu depuis longtemps dans le monde commercial. On s en servait, est-il dit, pour « se couvrir pendant le sommeil et se garantir contre le vent durant les courses à cheval. »
Les données de César sur le mode des vêtements sont tout aussi inexactes que ses autres appréciations au sujet des Allemands. Rassemblant tous les faits dus aux sources et analysant les objets trouvés dans lois tombeaux, noos pouvons conclure que les Allemands portaient, immédia- .tement sur le corps , un objet de vêtement inconnu aux Romains, c'est-à-dire la chemise de toile; ils portaient aussi des. souliers lacés et souvent un chapeau. II y a Ueu, du reste, de distinguer leur costume d'hiver de leur costume d'été.' En hiver les bonnets de fourrures et en été les •chapeaux de paille étaient probablement en usage, tout au moins dans maintes tribus. Les cuisses restaient nues pendant l'été ou couvertes de pantalons de toile ; et durant l'hiver elles étaient cachées sous des pantalons de cuir ; les mollets nus en été étaient pendant l'hiver couverts de bas et de bottes fourrées, et les genoux, nus comme s'en est conservé l'usage chez les Tyroliens. Leur jupon était en toile cirée, un léger manteau les garantissait de la pluie; en hiver ils portaient une fourrure : celle des jgens riches était bordée d'une pelleterie plus fine.
Déjà du temps de Tacite, le genre de mise distinguait les riches et les hommes libres des pauvres, de^ serfe et des esclaves; les premiers portaient des culottes et des habits serrants tandis que le costume des derniers était semblable à celui des Écossais de nos jours..
Les femmes portaient des vêtements longs et flottants en toile rayée de pourpre ou de teintes de diverses couleurs; ils étaient découpés aux bras et à la poitrine. Elles se servaient, durant l'hiver, d'une pelleterie qui les garan-
tissait da froid. Il est question déjà, dans l'ancienne Edda, de leurs manteaux bleus et de leurs robes à traîne.
Les fouilles opérées dans les anciens tombeaux prouvent que dès les temps anciens les ornements de toilette étaient très-luxueux. Les bracelets , les anneaux*, les chaînes et les épingles à cheveux, en or, ornés souvent de tètes d'oiseaux ou d'émail s'y trouvent sous les formes les plus variées ; mais la plupart de ces ornements étaient de fabrication romaine. Les ceintures et les baudriers étaient dus surtotit à l'habileté artistique d^ indigènes (1).
Ce genre de mise paraît avoir été adopté par les Germains de race pure qui habitaient les contrées du Nord et les rives du Rhin. Les modes romaines prévalurent bientôt c'hez ceux des Germains qili habitaient dans les provinces romaines. Charlemagne, dont la famille avait surtout contribué à établir là prépondérance de l'élément germanique, conservé dans toute sa pureté chez les Francs de l'Est, lutta contre l'adoption de ces modes. Grégoire de Tours nous a légué de merveilleuses descriptions concernant la magnificence déployée par les Francs de l'ouest de la Gaule sous les Mérovingiens. Le luxe des femmes consistait surtout dans la richesse de leurs voiles et dans celle des perles et des broderies dont elles, s'ornaient.
Quoique Charlemagne donnât l'exemple de la simplicité par le choix de ses vêtements, les dames de sa course distinguèrent par la magnificence de leur mise; c'est du moins ce qui ressort du pocme d'Angilbert , dont il a déjà été lait mention ; il dit :
Là-dessu8 la reine s'avance. . ....
Luitgarde la gracieuse épouse du grand Charlemagne.
Son cou rivalise avec la couleur des roses et éblouit par son
éclat.
Et la chevelure qui entoure sa tête ne le cède pas à la beauté
de la pourpre Des nœuds de pouTpre entourent ses tempes d*une blancheur
de neige.
Des âls d*or attachent son manteau ; sur sa tête brillent Des pierres précieuses ; sa couronne étincelle comme un rayon
d'or.
Sa robe est faite d*une toile teinte de pourpre.
(1) Voyez dans Jacob Falke, Die deutsche Trachten und Modewelt, I.
Son cou éblouissant étincelle sous Féclat de différentes pierreries...
Montée sur un coursier rapide, Rhodudris s^avance la
première.
Le diadème de son front brille de Féclat de la pourpre sur sa
chevelure blonde.
Plusieurs rangées de pierres précieuses j étinoellent, Telle que la couronne d or ^ui orne sa tête rajonnante Et Tagrafe qui, sur sa poitrine, rattache son magnifique
manteau. t
Parmi les rangées des dames formant sa nombreuse escorte, Brille Bertha accompagnée d*un essaim de jeunes allés. Par son esprit mâle, son noble maintien et son brillant
aspect , Ainsi que par sa voix, ses jeux et son caractère, elle est
l'image parfaite de son père.
Un cercle d*or entoure sa tête resplendissante de beauté. Des tresses d*or sont entremêlées dans ses cheveux blonàs et
soyeux; Son cou blanc comme la neige porte avec orgueil une magnifique pelleterie de martre.
Sa robe est ornée de pierres précieuses. Dont les innombrables rangées étincellent de Téclatleplns
pur. Les topazes qui s*j confondent brillent^ dans leur monture
dor.
Gisèle la suit, dans sa splendeur éblouissante. Accompagnée d'un essaim de jeunes filles , elle resplendit
comme Tor, cette fille du roi !
Des fils de pourpre sillonnent le délicat tissu de son voile. Sa chevelure et son visage rayonnent de beauté. Son- dovL brille d une meulière éblouissante et reflète le vermeil
de la jeunesse.
Sa main semble faite d*argent et son front brille comme For. Ses yeux ardents luttent avec la lumière du soleil. La magnifique vierge monte hardiment sur le rapide coursier, Quoique celui-ci se cabre et couvre son mors d'écume. Elle part au galop entourée de sa nombreuse suite. Composée de cavaliers et de dames montés sur d*impatients
coursiers.
Elle quitte la terrasse avec son cortège ; La pudique vierge suit les traces du pieux monarque. Après eue, arrive Rhodaide, ornée d or. Qui devance rapidement cette troupe joyeuse.. Ses pieds, son cou et ses cheveux resplendissent sous Tédat
de ses joyaux.
Un manteau de soie enveloppe ses belles épaules. Il est richement orné de pierreries et attaché par une agrafe
d'or.
La couronne, faite de pierres précieuses, surmonte son front
épanoui.
Rhodaide^ la magnifique vierge, s'élance fièrement
Vers Tendroit où se réfugient les cerfs inquiets.
Ensuite vient Théodrade, au visage vermeil
Et au front étincelant ; Tor doit le céder à Téclat de ses cheveux.
Son cou éblouit, brillant sous son collier d'émeraudes.
Ses pieds, ses mains, son visage, ses joues et son cou brillent également.
Seâ veux ardents, scintillant comme les étoiles, lancent des éclairs.
On aperçoit de loin son manteau orné d*une riche fôumire.
Ses pieds délicats sont contenus dans le magnifique cothurne de Sophocle. '
Elle est étroitement entourée par un essaim de dames resplendissantes.
Son coursier a la blancheur de la neige ; il emporte fièrement
La fille de Charlemagne, la vierge pieuse et magnifique,
Loin du palais, vers les épaisses forêts.
La manière dont les cheveux étaient' coupés constituait un signe distinclif ; les esclaves portaient les cheveux court-rasés; les homi:nes libres les avaient longs. Les princes mérovingiens conservaient leur chevelure flottant jusque sur leurs épaules (1). Lors de sa déposition, Thassilo eut la tête rasée. La longueur de la barbe paraît avoir été également le signe distinctif dune condition supérieure ; Walvater (le père de tous) était représenté portant une longue barbe.
L'ancien genre de mise s'est maintenu le plus longtemps chez les habitants du nord de la Frise ; ce peuple est le seul qui ne se soit pas courbé devant la noblesse feudataire ; aussi le paysan frison est-il représenté dans l'histoire, en vertu de l'indépendance que toujours il sut garder, comme l'égal des nobles. Clément (2) remarque
(1) Au milieu du v® siècle, un référendaire byzantin vit à Rome le fils du roi franc Clodion envoyé à Rome ; le duvet n'ornait pas encore, dit-il, le menton du fils du roi, mais sa chevelure dorée flottait sur ses épaules.
(2) Clément dit, dans le « Nordgermanische Welt, ».les Frisonnes du Nord i)ortaient encore, dans ce siècle, un grand mouchoir blanc qui leur couvrait toute la tête et dont les rubans pendaient de tous côtés; eUes portaient une robe blanche de fine toile, fort ample, ayant de nombreux
Sli». Le pardessus (kothl) était de couleur pourpre, plissé et ample ; il ne escendait guère au-dessous des hanches et avait de larges manches qui allaient jusqu'aux coudes. Elles portaient autour du corps une ceinture dont Texténeur était couvert d'une multitude de petits clous en cuivre jaune, de sorte qu'on eût dit que toute la ceinture était faite de cuivre. Des
même que les Frisonnes du Nord s'habillent encore actuellement comme s'habillaient les femmes des Giml»res, décrites par Sti'abon.
Après la conquête des Gaules par les Francs , les Gaulois et les Romains adoptèrent les habillements ajustés franco-allemands, dont la mode se répandit peu à peu dans tout l'Occident, tant il est vrai que la prépondérance nationale s'étend même jusque sur le genre des vêtements.
Les Romains ne se servirent pas de l'éou comme ornement. Il est probable que c'était un signe distinclif queles Germains peignaient sur leui^ boucliers.. Tacite parle de leurs boucliers décorés de peintures; s'ils* représentaient quelque souvenir de victoire remportée, ou de haut fait accompli, les propriétaires de ces boucliers, et après eux leurs héritiers, s'en enorgueillissaient et les conservaiait en guise d'armoiries ou d'armes parlantes. C'est ainsi que les armes furent considérées comme les insignes de certaines familles qui , après avoir acquis une grande conâdération, devinrent ensuite les familles principales delà nation. Il parait que déjà Wittikind avait porté lécu.
La nourritare.
Il a été question plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage du genre de nourriture des Germains. Nous ne pouvons que rassembler ici à ce sujet les données éparses ci
épingles en argent de la longocnr d'un doigt retombaient à rexiéneor dupardessns.
^ Strabon raconte qne les propbétesaes saintes des Gimbres étaient habillées de blanc et portaient nn x^ardessns rouge attaché par des bondes (agrafes, épingles), et nne ceinture de bronzé.
— sa —
et là dansThistoire. Tacite dit que les Germains préparaient avec de l'orge et du froment une boisson qui avait quelque ressemblance avec le vin. C'était la bière, qui fut un breuvage inconnu aux Romains pendant fort longtemps, et dont ils ne firent jamais aucun cas. A coup sûr, la bière à cette époque était loin d*ètre ce qu'elle est aujourd'hui ; ce devait être une bière aigre comme celle dont on fait encore usage dans une -partie du nord de TAllemagne , pour les domestiques des fermes. A Tépoque suivante, lart de la brasserie prit un tel développement dans TAilemagne du Nord, qu'on exporta de la bière en Angleterre. Tacite dit aussi plus loin que le commerce du vin se faisait aux frontières romano-germaniques ; on sait que la tribu allemande des Nerviens en avait prohibé l'usage à cause de son effet énervant. Les Phéniciens l'avaient, paratt-il, introduit par mer dans les contrées de la Baltique; le dieu Odhin est, eu, effet, représenté comme « un buveur de vin. » L'usage du vin prévalut à mesure que les Allemands se trouvèrent en relation avec les Romains. Après que, sous Fempereur Probus, la vigne eut été plantée sur Ici^ bords du lac de Constance (qui dans les tenips les plus anciens avait une autre configuration), dans la Suisse, sur les. bords de la Moselle et sur la rive gauche du Rhin, elle fut introduite par les soins des missionnaires, à l'époque carlovingienne, mais surtout sous le règne de Charlemagne, sur la rive droite du Rhin et en amont du M ein et du Necker, jusqu'à Meissen ; dès lors le vin fut partout en usage. Les monastères et les domaines royaux donnèrent l'impulsion tant pour la production que pour la. consommation de ce produit.
Le-cidre n'a été cité que depuis l'époque de Charlemagne ; il est possible qu'il ait été connu précédemment, car les Germains possédaient lesarbres dont les fruits produisaient la meilleure espèce de cidre, c'est-à-dire les pommiers et les poiriers sauvages.
L'nydromel ou meth était un breuvage très-estimé, surtout parmi les Germains du Nord; préparée avec du miel, cette boisson était forte et enivrante. On employait en outre le miel pour les pâtisseries, car le sucre n'était pas connu à cette époque.
ce Leur nourriture, dit Tacite, est très-simple, elle conn. ts
siste en pommes, en gibier et en lait caillé. » Il oublie de mentionner le pain, dont assurément les Germains faisaient usage, puisqu'ils disposaient des céréales et de la farine, la viande des animaux domestiques qu'ils élevaient, celle des bœufe, des moutons, des chèvres et surtout celle des porcs et des oies : à toutes les époques on fuma les poitrines doies et les jambons. Ils se servaient en outre du gruau, sorte de bouillie faite avec de lavoine ou avec une autre espèce de grains dont des débris carbonisés ont été retrouvés entre les pilotis des cités lacustres; les découvertes qu'on y fit ont révélé aus^i que les cerises existaient antérieurement à notre ère. Il est certain qu'à cette époque où le gibier était si nombreux, toute chair, depuis celle du lièvre jusqu'à celle de l'ours et du sanglier, devait fournir les mets les plus usuels et les plus appréciés.
Sous les Carlovingicns on possédait, outre toutes les espèces de gibier et do volatiles, tels que les pintades et les faisans, presque toutes les sortes de légumes, de fruits et de groseilles dont on se sert aujourd'hui ; ou consommait aussi une grande quantité de fromage, de beurre, de poulets et dœufs. Il paraît que l'appétit atteignait jadis d'assez grandes proportions, surtout chez les moines, car nous savons que ceux de l'abbaye de Fulda recevaient pour leur souper, et selon la. saison, 3, 4 et 6 œufs et même 7, le dimanche. Les poulets et les œufs figuraient parmi les redevances imposées aux formes censitaires au profit des fermes seigneuriales ou des monastères (1). Le poisson était un aliment très-recherché; on entretenait des poissons dans de nombreux étangs (2). La chairdu lièvre accommodée avec du lard paraît avoir été un des mets favoris à cette époque.
Les Allemands, dit Tacite, apaisaient leur faim sans recourir à l'art culinaire et sans se semr de stimulants (c<3t usage n'était guère celui des Romains à cette époquel Mais ils n'observaient pas cette même modération à l'égard
(1) 11 est à reuiarquer que les charrues ont conservé dans le nord de rÀllcmajîi^e à peu près la contenance qu'elles avaient sens les Carlovingiens; elles dilforent de grandeur selon la contrée : 40 arpents dans la plaine et GO dans les collines.
!2) On trouve parmi les indications concernant l'entretien des ambassades une liste complète de mets et des différents ingrédients nécessaires à leur préparation dans « Marculf» Formeln », 1. Il, Walter Corp- j. g-* III, p, 295.
de la boisson ; aussi les conséquences de l'ivrognerie faîsaient-elles en quelque sorte parmi eux plus de victimes quer n'en faisaient les armes. Immédiatement après leur réveil, qui n'avait pas toujours lieu de bonne heure à la suite des festins, les Germfins se lavaient, ajoute Tacite, généralement avec de l'eau chaude en raison des rigueurs prolongées de leurs hivers. Après la toilette, chacun allait de son côté déjeuner, sans se préoccuper d'autrui; de là, ils se rendaient à leurs affaires tout armés; il arrivait fréquemment aussi que dès le matin ils recommençassent à festoyer. Aucun n'avait honte de boire jour et nuit. Les querelles qui s'élevaient parfois entre les gens ivres se terminaient le plus souvent par des blessures ou par des coups mortels. Toutefois, c'était à ces festins qu'on cherchait à réconcilier des adversaires et à nouer des alliances de famille; on y décidait aussi les questions concernant l'élection*^ du prince, la paix ou la guerre.
Il ne nous reste plus qu'à parler des mœurs.
Les mœurs.
Il est évident que jamais un peuple ne fît à sa première apparition plus d'impression sur une nation civilisée que n'en firent les Germains sur l'esprit des Romains. La beauté, la grandeur, la force, la hardiesse, le coi/rage indomptable, le dédain de la mort et les avantages intellectuels de ce peuple primitif, provoquèrent Fétonnement des Romains dégénérés, et de telle sorte que, plusieurs siècles plus tard, leurs historiens s'en étonnèrent encore.
Les Romains confirmaient à leur insu le dicton originaire de la Germanie du Nord : « Les yeux font reconnaître la noblesse de la naissance ». Ils ne pouvaient faire remarquer assez souvent les yeux bleus étincelants des Ger-
mains, quoique les yeux noirs fussent ordinairement plus éclatants.
Les cheveux d'un jaune doré (1) qui, chez les enfants, paraissaient avoir la blancheur du lait, étaient si enviés par les dames romaines qu'elles introduisirent la mode de porter des perruques faites avec des cheveux d'Allemands. Du ir siècle avant Jésus-Christ, jusque dans le viii^ siècle de l'ère chrétienne, il fut iait mention de l'aspect des Germains, et le jugement porté sur les Teutons fut renouvelé à leur occasion lors de la bataille des Sarrasins gagnée par Charles Martel. II est dit « que la race des Francs de l'Est 3> à la structure extraordinairement puissante et la race D des Allemands, si supérieures par le courage et la force j> corporelle, triomphèrent des Arabes, auxquels ils oppo- » sèrent leurs yeux foudroyants, leur poitrine invincibleet » leur poignée de fer. »
Les Germains eurent, ce semble, conscience de la beauté de leur race et prirent des précautions en vue de sa conservation. C'est ce que prouvent, d'une part, leurs lois cobdamnant les mésalliances (3), et de l'autre la sévérité de leurs mœurs, plus grande que celle des autres peuples. S'il ne faut en aucune façon admettre que les esclaves et les serfs aient appartenu à une race étrangère à la leur, il parait toutefois que dans lorigine, les esclaves étaient des prisonniers faits durant les guerres avec les autres peuples, et que la différence existant entre leur race et celle des Germains avait provoqué les lois établies contre les mésalliances ; nous avons dit déjà qu'après la défaite de Varus, des Romains furent répartis à titre d'esclaves entre les Germains.
Parlant de leur moralité. Tacite dit que les femmes germaines portaient des vêtements fort découpés, quoique les lois du mariage fussent très-sévères pour elles ; or, on ne saurait faire un plus grand éloge dé leurs mœurs. Parmi
(1) Toatefoîs il y ent dès lors des têiea cbanves. Paul Waraefried nconte ou'il j en avait chez les Longobards.
(2) L'norrenr des mésalliances se conserva dans les siècles suivants: c*esÈ ainsi an'actuellement encore, se maintient la séparation des villages slaves aans le nord et Test de TAllemagne, de^ autres villages aUemands bâtis d*une manière éparse ; les premiers sont b&tis en cercle autour de Véglise, rappelant un camp formé de tentes ; aucun mariage n'est contracté entre lents habitants re8p6ctî&.
tous les peuples non civilisés, les Germains seuls se contentaient d'une seule femme ; quelques membres de la noblesse seulement^ mus non par la passion, mais par Tarnbition ou par des motifs politiques, contractèrent parfois plusieurs alliances matrimoniales. <c Les femmes, ajoute encore Tacite (songeant sans doute à la corruption romaine) a sont modestes; elles ne sont perverties ni parles attraits » du théâtre, ni par ceux des festins. L'adultère est rare » parmi ce peuple ; mais s'il se produit, la loi est inexo- » rable et le châtiment prompt. L'époux est le juge ; il a y> le droit de chasser de la maison et en présence de ses pa- » rents la femme infidèle, nue, les cheveux coupés, et de » la fouetter ensuite en public, car il n'y a pas de miséri- » corde pour la prostitution ; dans cette circonstance, » l'homme ne se laisse séduire ni par la beauté, ni par la » jeunesse, ni par la fortune. Chez eux, personne ne traite » légèrement le vice, ni ne rejette la séduction sur la mode » de l'époque.
» Il y a même quelques tribus où les jeunes filles seules se » marient et où il n'est permis que de prendre une seule » fois un engagement matrimonial.
» Les femmes n'acceptaient qu'un époux comme elles ne » recevaient qu'un seul corps et une seule vie, et jamais » l'arrière-pensée d'un mauvais désir ne les surprenait, » La limitation du nombre des enfants et le meurtre d'un » parent étaient considérés comme des erimes, et chez » eux les bonnes mœurs valaient plus que ne valent ail- » leurs les bonnes lois. »
Tacite, préoccupé de la décadence des mœurs de Rome, cherche en faisant cette description â agir efficacement sur l'esprit de ses compatriotes et leur propose l'exemple des Germains ; toutefois il faut reconnaître qu'il s'y livre à une certaine exagération. L'histoire impartiale ne parviendrait pas à écarter quelques ombres de ce tableau ; il est vrai que les Germains ne connaissaient pas la corruption raffinée des Romains, et qu'ils respectaient l'institution du mariage; toutefois ilâ n'étaient pas des héros de vertu accomplis comme nous les représente cet adversaire en s'émerveillant de leurs mérites. Le rapt des jeunes filles, entre autres délits contre la morale, fut assez fréquent; les
<jermains n*étaient pas non plus exempts d'infractions à la morale, ainsi que le témoignent les aventures et les .discours des Ases, rapportés dans le poème de TEdda, et -dans lesquels les dieux et les déesses se reprochent leurs impudicités. Cest ainsi que s'explique la tolérance des Francs de TEst, à Tégard de la dégénérescence qui siniroduisit dans les mœurs de la cour mérovingienne. La diflTérence entre les mœurs des Germains et celles des Bomains consistait évidemment en ce que le vice était l'exception chez les premiers, tandis qu'il formait la règle chez ces derniers ; alors que les Germains le réprimaient par le châtiment, les Romains le toléraient et le favorisaient ; les uns s y trouvaient entraînés par l'exubérance de leurs forces physiques, les autres y étaient retenus par leffet d un énervement si complet que leurs sens ne se réveillaient plus qu à la faveur des stimulants.
Sahîan disait, deux siècles après Tacite : « Les Saxons 3> sont en effet un peuple sauvage et cruel, mais d'une » remarquable pureté de mœurs; les Alamans ont le y> grand défaut de s adonner à l'ivrognerie; les Fi^cs » sont perfides et menteurs, mais très-hospitaliers. Leur » perfidie est moins condamnable que celle des Romains; 20 lorsque le Franc fait un faux serment, il croit ne se » servir que d'une formule spéciale, et non pas commettre » un délit. Tous les crimes de ces peuples pris individuel- » lement se retrouvent chez les Romains ; ceux-ci sont dou- ^> blement coupables : ce sont des chrétiens; les autres » sont des païens. »
Tacite dit en parlant de l'éducation : « La mère nourrit » elle-même son enfant et ne l'abandonne ni à une nour- » rice, ni à une servante (cependant il est question de » nourrices dans les plus anciennes légendes, surtout au » sujet des principales familles). Les enfants des seigneurs » sont élevés aussi austèrementque ceux des serviteurs; » ils jouent ensemble dans le môme jardin, nus et mal- » propres. Ils croissent autour du même foyer jusqu'à ce » qu'ils aient acquis cette élévation de taiileqûi fait lobjet » de notre admiration. Ce n'est que lorsqu'ils ont atteint » l'âge de la virilité et lors de leur prise d'armes, que » s'opère leur séparation d'après les conditions respec-
tives. Le désir de se créer une famille ne se manifeste que tardivement chez les jeunes hommes, il en résulte qu'ils conservent plus longtemps toute leur force juvénile; les jeunes filles n'ont également aucun empressement pour le mariage, et conservent mieux ainsi leur fraîcheur et leur beauté ; ils s'épousent dans ces conditions favorables, et les enfants héritent de la forte constitution de leurs parents. Le fils d'une sœur est accueilli par son oncle comme par un père, car les Jiens du sang sont sacrés; cette considération influe aussi sur le choix des otages, car on connaît la force de leurs liens de famille. Les enfants sont les plus proches héritiers. Le testament est inconnu. S'il n'y a pas d'enfants, le parent le plus proche hérite : ce sont d'abord les frères, ensuite les oncles. Plus le cercle de la famille est grand et plus le chef y est- honoré et considéré. » Ces mœurs furent la base de l'institution du droit d'aînesse {le sénoriat).
Nous avons décrit déjà les cérémonies qui accompagnaient le mariage. Après l'introduction du christianisme, les mariages entre consanguins furent limités à certains degrés de parenté, et, dans le coui^s des siècles, l'interdiction du mariage entre parents s'étendit davantage encore; la séparation des époux devint sans cesse plus difficile, à dater de lafindel'époque qui nous occupe. Dès lors les prêtres commencèrent à réglementer de telle sorte la vie de famille, qu'ils allèrent même jusqu'à menacer d'anathèmes tout époux qui n'observait pas la continence le vendredi .
Un des principaux traits du caractère des Germains, était le dédain de la mort, que leur religion tendait encore à accroître. De nombreux exemples de sang- froid donnés par des héros romains l'ont été également par des Germains du Nord. On raconte qu'un jour, un homme conduit au supplice par une troupe de soldats et interrogé sur le calme dont il faisait preuve, répondit : « Je vais expérimenter maintenant si l'homme conserve la connaissance de son existence pendant qu'il reçoit le coup de mort. »
L'esprit d'indépendance était tel chez les Germains qu'ils n'auraient pu se résoudre à s'abandonner humblement
k la volonté des dieux, considérés par eux. comme des amis.. Ce penchant à Fimpiété amena parfois maints guerriers à avouer ouvertement qu'ils ne croyaient à nen, sinon à eux-mêmes, à leur force et à leur bonheur. Cette confiance illimitée en soi, unie au dédain de la mort, donnait au ca* ractère germanique cette rudesse et cette dureté avec lesquelles, bien que dénués de tout secours, les Germains étalaient toute leur arrogance^ alors que d'autres se fussent abandonnés au désespoir. Les Normands connaissaient à peine d*autres relations affectueuses que l'amour conjugal. De la morgue de leur caractère naquit Je désir général chez eux de s'illustrer par les exploits, qui les poussa aux aventures les plus téméraires. Nous avons dit que les Gattes ne se considéraient dignes de leur origine qu après avoir vaincu un ennemi; les Normands ne regardaient réducation d'un homme comme terminée que lorsqu'il avait cherché pendant quelque temps des aventures à l'étranger ; de là les expéditions des Wickinger et la coutume introduite chez les Normands de prendre du service chez des rois étrangers.
C'est du caractère particulier aux Germains qu'est issu aussi le droit du défi (fehderecht) ; ce droit contrastait avec les idées du monde antique où le droit individuel fut absorbé par l'Etat ; c était une institution toute particulière à la faveur de laquelle tout homme libre était autorisé à se rendre justice à lui-même ; il se trouvait à l'égard de ses compagnons en quelque sorte ce qu'était le souverain à regard de son peuple.
Le duel, qui s est conservé jusqu'à nos jours, était une des formes de ce droit du déti. La chasse et le duel exigeaient que l'homme s'exerçât sans cesse au maniement des armes, même en temps de paix. Le port des armes était le signe distinctif des hommes libres ; il en résultait que la prise d'armes était l'occasion d une grande solennité et que l'habileté dans leur maniement était tenue en si grande estime que même les Romains établis dans la Gaule empruntèrent tout à la fois aux Germains la coutume de ks porter toujours sur eux et l'habitude d'user du droit du défi. Cette puissance d'action particulière aux Germains devait favoriser aux époques suivantes le penchant au Ira-
vail et la soif des découvertes, lesquels distinguent surtout la race germanique.
Parmi les traits distinctifs du caractère des anciens Germains, il est permis de citer la candeur, la sincérité et la loyauté. Nous avons dit, il est vrai, que les Francs étaient accusés de s être initiés au mensonge, à la suite de leurs rapports avec les Romains, aujourd'hui enQore les Souabes leur reprochent leur manque de franchise, quoique, à tout prendre, ils fassent plutôt allusion à leur caractère moqueur. Leur loyauté se manifestait surtout dans le respect de la foi jurée ; la fidélité gardée au serment prêté au chef de suite était à toute épreuve, et les dettes du jeu se payaient au prix même de la liberté individuelle, le plus précieux des biens à leurs yeux. La noblesse du caractère des Germains se révélait surtout par leur respect pour la femme et par la générosité de leur hospitalité : il en a été question plus haut.
Les banquets ainsi que les assemblées nationales étaient, en temps de paix, les principales occasions- durant lesquelles se manifestait la vie publique des Germains ; c'était pendant ces festins qu'ils délibéraient au sujet des décisions politiques importantes. Ils y passaient la nuit et restaient souvent même jusqu'au matin, tandis que la corne décorée d'ornements en argent circulait autour de la table et que le poète célébrait, en s accompagnant de la harpe, les exploits de leurs pères. Ces solennités nocturnes (1) étaient tenues en si grand honneur que les Germains calculaient le temps écoulé d'après les nuits plutôt que d'après les jours.
Mais à ces beaux côtés du caractère des Germains^ se
"•te
joignaient d'autres côtés défectueux : c'est ainsi que l'on rencontrait tout à la fois chez eux l'afTectueuse hospitalité et l'ivrognerie, la loyauté et la passion du jeu^ la valeur militaire et l'esprit querelleur, l'amour de l'indépendance et l'esprit de désunion, la force et la violence, et, dès que les conquérants eurent connu les bénéfices de la civilisation, l'avidité et la cupidité, ainsi que tous les vices aux-
(l)Le culte do la nuit s'est conseryé dans le parlement anglais à regard de la politique.
quels ils s'abandonnèrent d'une manière immodérée, tout inconnue aux Romains éner\'és (1).
S'ils possédèrent des institutions démocratiques et do bonnes lois, ils conservèrent en revanche « la vengeance du sang » et le sacrifice humain. C était par le défaut de mesure que se distinguaient surtout les Germains dans !a pratique soit du bien, soit du mal; victorieux dans les Gaules ils s'adonnèrent avec frénésie aux jouissances de la civilisation romaine, et sous les Mérovingiens, ils se signalèreni par les vices et les crimes les plus odieux. Ce défaut eut pour conséquence que ce peuple, de mœurs pures comparativement à celles des Romains, nemprunla d abord à ceux-ci que les bienfaits de leur civilisation, mais que bientôt après il surpassa ses instituteur euxmêmes par la corruption à laquelle il se livra ; il arriva en fin de compte que 1 élément des tribus germaniques dut se voir renouvelé par celui des Francs de TEst restés à fabri de la corruption romaine. Ce fut encore le manque de mesure qui poussa cette race, si loyale à son origine, au parjure (2), à lavidité et à la domination sous le règne des Mérovingiens, et qui, dans le tumulte des conquêtes, la guida dans la voie du meurtre.
Dans Torigine, la peine de mort n'était appliquée quexceptionnellement chez eux, et les crimes ordinaires se pouvaient expier par la remise d'amendes payées en arjreat. Ce fut aussi la violence de leur caractère qui leur fît emprunter aux Romains Fhorrible appui du despotisme, c'est-à-dire la torture (3), les exécutions et le cruel supplice
(1) Déjà Hérodien rapporte à cet égard un juçement d'Alexandre St; vère : " Toutes les concessions s'obtiennent par l'argent; on apaise ainsi promptement les Germains, car ils sont tr&avides du noble métal e: toujours ils ont vendu au prix de l'or la paix aux Romains. » On disd: aussi au sujet des Francs de la Graule : «* L'or, l'argent et les beaux vêtements leur avaient surtout été promis s'Us parvenaient à prendre da butin durant la guerre, n ^
(2) Le serment était à l'origine appuyé par le geste de la main droit? et par les armes. L'épée était retirée du fourreau ; ou bien la pointe étaii tournée vers la terre et la main appuyée sur la poignée. On lurait auai de par sa chevelure ou de par sa barbe. Les Cattes, Oivilis et Harald à ù belle chevelure, jurèrent de ne se couper ni les cheveux, ni la barbe avint d'avoir accompli quelque exploit; cet usage se maintint pendant 80Uaiw et se conserva jusque clans le moyen âge. Alaric toucha la barbe de Ciodion en lui jurant une étemelle paix. La barbe était une chose sacrée axa yeux des (xermains.
(3) La torture fut adoptée sous les Mérovingiens ; elle était probable*
de l'aveuglement qui fut si fréquemment appliqué durant le moyen âge. Les Germains héritèrent, paraît-il, des Romains, entre autres fléaux encore, des maladies résultant de la corruption des mœurs et du dévergondage.
Ce fut daus les Gaules surtout que Ton put apprécier le mieux l'influence qu'exercèrent les Romains et les Germains, les uns à l'égard des autres. Les Francs et les Romans s'y confondirent promptement entre eux et s'empruntèrent réciproquement, les Francs : le goût de la littérature (1), la lecture, l'éducation intellectuelle, et daûs la vie légale, l'adoption de la prescription, le droit de représentation et le droit testamentaire ; les Gaulois : la mise et les mœurs guerrières des Francs, leur coutume de porter sans cesse leurs armes sur eux, le droit du défl, leurs noms, l'habitude de boire de la bière et divers autres usages domestiques.
L'adoption des noms allemands était une circonstance favorable, et il est regrettable qu'elle ne se soit ni étendue, ni maintenue; il en résulte que les noms romains ont pris droit de bourgeoisie en Allemagne, et que beaucoup de noms allemands, dont le charme ne se retrouve dans aucune langue, se sont complétement^perdus (2).
L'influence romaine se manifesta surtout par la facilité avec laquelle les Germains pratiquèrent, dès l'époque de la fondation de leurs établissements sur le territoire romain, l'art de la tromperie que favorisait le développement de l'industrie romaine. On sait que Clovis remit en payement aux assassins des princes ses cousins, des bracelets en similor; peu de temps après, quelques Saxons, revenant de l'Italie, usèrent du même subterfuge, donnant en guise d'or de petits lingots de- cuivre doré.
Après l'introduction du christianisme, il devint d'usage
ment d*origine romaine; car nous savons qu'elle fut appliquée parles Romains, au rv« siècle. D'après Ammien (XX 9) un certam Hortar subit la torture et fut brûlé vivant.
(1) Elle fut évidemment souvent reproduite en langage germanique. Ainsi l'on retrouve, par exemple, l'expression provinciale allemande « Maul und Nase auisperren y, (ouvrir de grands yeux ou regarder la bouche béante), reportée textuellement dans le latin ecclésiastique de TEglise.
{2) Les noms des familles nobles ne doivent leur origine qu'au com-
mencement de la période suivante ; après que la noblesse feudataire eut
ox forts, eUe prit l'bickbitade de s'en attribuer les noms.
bâti ses châteaux
d*aller chercher à Rome Fabsolution des pédiés graves, et dès le commencement da yhi* siècle eurent lieu les pèlerinages à la Terre sainte.
La fusion entre les Romains et les Germains sopéra promptement et pacifiquement, d une part à la fayeur de la civilisation romaine, qui offrait aux Germains de plus grandes ressources que la leur (4), et de l'autre, sous Tinfluence de la législation allemande qui garantissait aux Romains, outre leur autonomie conservée, d après leurs anciennes lois, une plus grande sécurité personnelle. On ne parviendrait pas à s expliquer autrement commeot un peuple conquérant, constituant une telle minorité, eu égard au nombre de la population vaincue, eût réussi à y établir et à maintenir sur celle-ci sa prépondérance. Les Francs estimaient à la vérité que chacun d entre eux valait plusieurs Romains; mais, numériquement, les Francs n en représentaient pas moins un groupe presque imperceptible, à 1 égard des habitants de la Gaule, dont le nombre s élevait à plus de dix millions.
L'autorité rovale,' une fois affermie , contribua à consolider le système gouvernemental régulier. Le roi dut, il est vrai, s appuyer d abord sur les Francs, mais peu à peu il gagna aussi à lui, au moyen du senice royal et du système des récompenses, les Romains les plus influents; il s'en servit à son tour contre les Francs, à l'esprit indépendant et insolent. Ainsi la liberté dont avaient joui ces derniers subit graduellement des atteintes, et ils ne se rappelèrent bientôt plus leur ancien et glorieux privilège que lorsqu'ils se trouvaient réunis pour décider une expédition militaire , à l'occasion de laquelle ils conservaient le droit de s'opposer au désir du roi ; or, ce cas se reproduisit souvent.
De tout ce qui précède concernant les mœurs et les coutumes des Germains, il ressort évidemment que M. Guizoi
(1) Ce fat surtout le désir de posséder les magnificences de rempii? qui conduisit les Longobards en Italie.
On cite un certain Aripert qui, se vêtant à dessein de mauTais bsr bits, fit servir de détestables aliment-s à une ambassade ft^l<»T»%»<^ ftfifl d*enlever au peuple Tenvie de descendre en Italia
U est dit aussi qu*arrivé dans ce pays, Alboin gravit une hante moBtagne, afin de contempler de là le torritoire qu'il voulait conquénc:
et d'autres historiens français se trompent , lorsqu'ils représentent les anciens Gerniains sous laspect de sauvages. Cette 0|)inion, qui dut son origine à l'époque où la celtomanie tendait à repousser ou à dénigrer toute chose de provenance germanique, n'était pas, il faut le reconnaître, flatteuse pour nos voisins. Elle ne témoignerait guère en faveur de la force nationale des Gaulois, s'il était admis que ceux-ci ont été subjugués par « des sauvages » . Abstraction faite du' caractère démocratique de leur droit et de leur constitution, qui à certains égards pourraient servir actuellement encore de modèles, abstraction faite des dispositions naturelles qui permirent à « ces barbares » de prendre du service dans les armées de Rome ^t de gravir même les marches du trône impérial, le respect que les Germains témoignaient à la femme suffirait pour attester la noblesse de leur race. Toujours, chez les sauvages, la femme occupe une position servile et subordonnée, et le rang qu'elle occupe ne s'élève qu'à mesure que le peuple lui-même s'élève et s'ennoblit.
A la fin de cette période, la civilisation commença à s'affermir de toutes parts; on vit apparaître alors le germe d'un développement économique auquel le monde dut une ère nouvelle que rien n'eût pu faire présager à l'époque de la première apparition des Germains dans le centre de l'Europe. Le progrès fut amené par la puissance du travail qui, donnant l'impulsion à Findustrie et à la science, mit au service de l'homme les forces de la nature, et lui aida, comme elle doit lui aider toujours, à se rapprocher du but de la civilisation.
Cette disposition ne se manifesta dans l'origine, chez les Germains et chez les peuples qui s'étaient retrempés dans lelément germanique (les Français et les Italiens), que par le «penchant à faire usage de la force mafferielle, par la fougue sauvage ou par l'avidité des conquêtes. Sous l'influence de la civilisation, leurs forces dirigées dans la voie de la production, semblables à un torrent sauvage contenu dans des bornes sûres, imprimèrent à ces nations un mouvement particulièrement rapide et tel que n'en connut pas lantiquité'. Le progrès amena l'abolition de l'esclavage, qui était une des hontes de l'humanité, la création d'une
bourgeoisie indépendante existant simultanément avec la noblesse, la liberté de conscience , et enfin laifranchissement de la science appelée à guider Iliumanité entière au travers des obstacles et des ténèbres , vers la justioe et la vérité.