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s'avancer au travers du pays dés Cattes et attaquer les Marcomans par derrière. C'est ainsi que s'amoncelait la foudre qui allait menacer l'existence du nouveau royaume suève.
A cette époque, éclata une grande révolte parmi les peuples des Alpes orientales, de la Pannonie et de l'Illyrie; Tibère se vit forcé de retourner sUr ses pas et le danger fut conjuré. Si le caractère de Marbod eût été à la hauteur de sa mission de fondateur de royaume, ou si ce prince, profitant de son séjour à Rome, s'était suffisamment identifié à l'esprit de la politique romaine, il eût dû se trouver convaincu, tout à la fols, de l'impossibikté d'échapper à la domination de Rome, autrement que par l'affaiblissement de l'empire, et de l'inefficacité des concessions ou des traités de paix. La prudence lui commandait de soutenir le mouvement de résistance, dans le territoire du bas ftaimbe, en attaquant les Romains dans les hauts territoires, afin de les prendre ainsi entre deux feux. Au lieu d agir de la sorte, il fit la paix avec Tibère. Marbod devait payer cher cet acte d'inintelligence ou de faiblesse.
Quoique à cette époque, il ne put être question encore d'esprit national parmi les tribus et les populations allemandes, vivant indépendantes et détachées les unes des autres, et ne se rappelant leur parenté de race, qu'à l'heure du danger, l'extension de la domination romaine, reconnue déjà par leurs alliés occidentaux, eût dû éclairer Marbod, trop uniquement préoccupé de ses possessions particulières, et le tenir en g^rde contre un danger semblable. Une sage politique exigeait qu'il fît alliance avec les tribus allemandes de l'Occident qui, peu de temps après, recouvrèrent leur indépendance, au moyen de leurs propres forces. Son aveuglement lui coûta la couronne et perdit le royaume. Nous reviendrons sur ce fait, l'explosion de la guerre d'indépendance attirant maintenant notre attention du côté du RJiin.'
A peine la révolte en Pannonie et en Illyrie se trouvat-elle étouffée sous des torrents de sang, que Rome, qui songeait à se distraire, par des fêtes triomphales, des sacrifices exigés pendant ces trois dernières années, reçut inopinément la nouvelle que les Allemands du Nord-Ouest
avaient secoué le joug et détruit toute Farraée roraaine. Ces événements firent une impression si vive sur le vieil Empereur, que, redoutant une sédition à cette occasion, il prit à Rome des mesures de prévoyance, promit, coihme au temps de la guerre des Cimbres, de pompeuses fêtes à la Divinité supérieure, si elle sauvait l'empire de ce péril, et pendant plusieurs mois, laissa ci'oître sa barbe et ses cheveux en signe de deuil. Suétone, rhistorien d'Auguste, « raconte qu'il frappait fréquemment sa tête contre la muraille en s'écriaiît : « Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! » Il ordonna que le jour de cette défaite fût mis au nombre des jours néfastes.
L'incapable Quinlilius Varus avait succédé, dans l'Allemagne occidentale, en qualité de gouverneur, à Thabile Saturnin, rappelé en lUyrie. La lenteur naturelle de Varus et son esprit paresseux lui faisaient préférer les loisirs de la paix au tumulte de la guerre. La cupidité était son principal défaut ; son historien constate que « Gouverneur » de la Syrie, il entra pauvre dans ce riche pays et sortit » riche de ce pays appauvri. «"Ce n'était pas l'homme qu'il fallait pour dompter les belliqueux Germains, et Varus était dans une profonde erreur, lorsqu'il les considérait comme des êtres n'ayant d'humain que le corps et la voix, et que l'on réduirait par les procès, si on ne parvenait point à les dompter par les armes.
Varus, à la tête d une armée d'élite de 40,000 hommes, s'était avancé, l'an 8 après J.-C., du Rhin, vers l'intérieur de l'Allemagne, et établi dans la contrée du haut Diemel. Jusqu'alors les populations allemandes avaient, à la vérité, reconnu la suzeraineté des Romains, mais seulement à titre d'alliés. Elles n'avaient payé ni tril)iit ni subside; dirigeant elles-mêmes leurs affaires intérieures, elles n'avaient concédé aux Romains que l'usage des routes militaires et des places d'armes que ceux-ci sollicitèrent, sous prétexte de bon accord. Varus se méprenait lorsque, au milieu d'une population d'origine asiatique, il croyait se trouver dans une province romaine.
Il permit à ses soldats d'y élever des métairies, d'y bâtir des villages et les laissa s'établir dans ôette contrée, comme s'ils se fussent trouvés sur le territoire romain. Il chercha
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à y introduire le droit romain et à aphmir, d'après les lois de Romer les dilfêrends qui s'élevaient entre les ind^nes^ les coioQS FODiaiiis et les soldats. Une foule d'avocat» habiles se précipitèrent à ce bane de justice improvisé et aidèrent probablemrat leurs compatriotes^ à gagner leurs procès en règle, contre les indigènes sans défiance ; ceux-ci, ne connaissant pas ou très-imparfaitement la langue latine, et étrangers même à l'institution des avocats, se tinrent bientôt pour trahis. On imposa des amendes aux Allemands à la suite de querelles civiles toujours terminées à leur désavantage ; ils se virent condanmés à des châtiments corporels et même à perdre la vie, fait sans précédent dans la jurisprudence nationale. Toutes ces circonstances dessillèrent les yeux des Allemands qui se repentirent, mais trop tard, de la légèreté avec laquelle ils s'étaient faits les alli^ des ^Romains. Jamais ils n'avaient songé à renoncer à l&dvs mœurs, à leurs droits, à leurs coutumes, à leur autonomie, à leur indépendance politique basée sur la liberté et sur leur constitution militaire.
Peu à peu, le mécontentement se manifesta de toutes parts. Le peuple frémissait de rage à l'aspect des perfides avocats romains et des verges des licteurs. Les hommes de condition se désolaient de voir leur épée se rouiller, et leur cheval de bataille vieillir dans l'inaction. Tous nourrissaient au fond de leur cœur une haine violente contre Rome ; mais les divisions survenues entre les principales tribus, la servilité de quelques-uns de leurs chefs, qui avaient brigué l'amitié des Romains, et, de plus, la I^ésence d'une armée romaine, fortement disciplinée, leur imposaient silence.
Parmi les princes des tribus allemandes, se trouvait un jeune homme qui, quoique ayant reçu son éducation miUtaire à Rome , avait conservé fidèlement l'amour de la liberté et de l'indépendance nationale. Armin, fils de Ségimer, prince des Chérusques, avait, durant le règne de Tibère, servi pendant quelque temps sous les drapeaux de Rome; c'était probablement au début de la révolte en Pannonie. A peine âgé de vingt-six ans, il était, d'après le témoignage même des Romains, si bien doué, qu'il reçut dès lors le droit de bourgeoisie romaine et fut admis dans
h ehe^raderie. Il snrpasBact tous ses compatriotes par la noblesse de sa race, sa forcQ corporelle, sa vive inteUigenee A les qualités de son esprit ; Farde^r de son àme étincelait dans ses yeux et illuminait son visage (1). Armin, cédant aux propositicms et aux promesses de Tbabile Saturnin, avait ccMisenti à prendre service dans Farmée romaine, conjointement avec son frère Flavius qui perdit un œil paidmit la campagne en Panaonie; mais Armin n*ayait pas tardé à se repentir de cet acte de faiblesse. L'aspect du peaple pannonien, luttant pour reconquérir sa liberté, fit monter la rougeur de la honte au front du noble jeune homme, et dès lors il ne songea plus qu*à écarter, de son propre pays, ]e danger de Foppression. Il quitta immédia* tement le service militaire de Rome, tandis que son frère s*obstinait à y rester. De retour dans ses foyers, Armin fat témoin de toutes les mesures prises par Varus pour soiraettre à jamais sa patrie et la romaniser par le moyen de la langue, des mœurs, du droit et de la constitution de Borne. La lâcheté des princes allemands Findigna; mais. en entendant bouillonner la sourde colère du peuple, il conçut le projet d'expulser les Romains par la violence ; bientôt, à la fsiveur de circopstances particulières, ce projet se réalisa. Armin devint le chef d'une conjuration qui réunit, en une nouvelle ligue, les populations voisines de la haute Lippe, de FEms et du Wéser jusqu'au Hartz, les plus menace, et à la tête desquelles se trouvaient les Chérusques. Armin fit preuve en cette occasion d'une grande circonspection et ae communiqua son plan qu'à un petit nombre d'individus. Peu à peu, il initia à son projet d'autres conjurés, sous la foi du serm^t, à mesure qu'il crut pouvoir se fier à eux. Il eut à lutter d'abord contre Finertie, conséquence ordinaire de l'oppression, et dut recourir à toute sa force de persuasion pour convaincre ses compatriotes, qu'ils étaient en mesure de lutter avec avantage, contre les Romains, et de les expulser du pays ; mais Armin ^eut surtout à triompher de la lâche jalousie des gens de distinction, opposés à son projet. Toutefois ces considérations cédèrent devant
(1) « Manti fortis, sensn celer, ultra barbarum promtus ingenio-ardorem animi vultu ocalÏBque praeferens. n Veulej., IL, 118.
l'insolence des Romains, devant la colère du peuple et devant les insinuations de son génie. Armin ne oégligea rien pour le succès de sa cause ; on croit même qu'il adressa une sommation à Marbod, éloigné en ce moment. Il est ordinaire que dans une aussi vaste conjuration, se trouve un traître. Ce triste rôle fut dévolu à Ségeste dont Armin avait récemment enlevé et épousé la fille, Thusnelda, promise à lin autre que lui. Ségeste, homme d'un caractère lâche et rusé, était' celui des princes qui avaient le plus vivement brigué la faveur de Rome; ayant obtenu, d'Auguste lui-même, le droit de bourgeoisie, il s'était glissé, en qualité de courtisan, dans l'entourage du gouverneur. Mû tout à la fois par sa haine contre Armin et par son penchant à la servilité, à l'égard de Rome, il découvrit le plan de la conspiration à Varus, lui conseilla de faire arrêter les conjurés et engagea même le gouverneur à s'assurer de sa propre personne, dans le cas où il ne lui eut pas inspiré la confiance nécessaire. Mais Varus, plein de mépris pour le caractère du dénonciateur qu'il avait appris à connaître, dédaigna cet avertissement/ Il s'endormit dans une insouciance complète, se confiant, d'une part, aux forces de son excellente armée et de l'autre, à la soumission du peuple que les conjurés s'efforçaient de rendre de plus en plus apparente.' L'œuvre de la romanisation semblait réussir d'une façon merveilleuse dans cette contrée ; le peuple se portait en foule devant les juges romains et paraissait se soumettre volontairement à là juridiction et à l'administration de Rome, se prêtant de lui-même aux procès ; ceux d'entre les Allemands qui portaient la parole en'public allaient même jusqu'à se féliciter de ce que la justice et les lois « modérées » de Rome adoucissaient la rudesse native du peuple ; ils admiraient, disaient-ils, la facilité avec laquelle celui-ci s'habituait à une jurisprudence, inconnue jusqu'alors, terminant par le droit et la justice des causes qui, précédemment, ne se décidaient que par la force. Grâce à cette tactique, le gouverneur romain se départit de sa vigilance ordinaire, au point qu'il finit par se croire bien plutôt un juge civil, jugeant au tribunal à Rome, que le général d'une armée romaine, postée au centre de l'Allemagne, et qu'il agit dans les assemblées nationales et au
— H5 — camp, comme s'il fût parvenu à dompter Fesprit indépendant des Allemands, par la seule voix des huissiers ou par la verge des licteurs. Armin lui-même et son père Segimer sefforçaienl d'entretenir cette illusion de Varus, par de fréquentes visites et par' leur présence à sa table. Varus fut si complètement induit ainsi en erreur, qu'il dédaigna les règles les plus élémentaires de la prudence. Au lieu de tenir l'armée rassemblée, il envoya des divisions de troupes en garnison, dans des eiKlroits isolés, éloignés les uns des autres, leur donnant pour mission, peut-être môme à Tinstigation des conjurés, de poursuivre les brigands ou d'escorter des transports de marchandises.
L'heure de la crise approchait; le peuple frémissait d'impatience. Telle était même la violence de l'enthousiasme inspiré par l'espoir de l'indépendance, que le fils de Ségeste, Sigismond, remplissant les fonctions de prêtre chez les Ubiens (Cologne) rompit ses vœux et passa à Inisurrection. Au signal donné par le chef de la ligue, une révolte éclata au Nord du haut Diemel, à l'endroit où se trouvait le camp d'été de Varus. Celui-ci rassembla en hâte son armée et marcha vers le Nord, afin d'étouffer la sédition. La veille encore, Ségeste avait renouvelé d'une manière plus pressante sa dénonciation ; ce fut en vain ; Varus persistait à mépriser le traître. Les chefs militaires des cantons, qui se trouvaient au camp, restèrent en arrière, sous prétexte de rassembler tous leurs hommes, afin de venir lui prêter main forte; mais en réalité, pour appeler le peuple aux armes, surprendre ensuite les garnisons romaines demeurées isolées, les massacrer et poursuivre l'armée de Varus, tout en guettant le moment et l'endroit les plus favorables pour l'attaquer avec succès. La rapidité et la vigueur déployées, en cette occasion, par l'armée des populations liguées entre elles, font présumer que les préparatifs étaient faits d'avance et avec entente. Le soulèvement fut si général que Ségeste même se vit forcé d'y prendre part et que l'Amsivarien Bojokalus, qui s'y était refusé, fut, sur l'ordre d'Armin, arrêté et mis aux fers.
Il est probable que Varus, instruit de l'explosion de la révolte par des messagers allemands, se soit servi aussi de guides allemands qui, l'induisant en erreur, auraient amené
Tarmée romaine à Feodroit choisî par le chef des Aliemands. La marche des Roniaias fut lente, à cause des obstacles qae pr^éseotaleot les montagnes, les vallées, les rivières et les forêts épaisses, tout le long de la route ; ils eurent fréquemment à aplanir la voie, à abattre des .arbres, à eonstmire des ponts, tous travaux qui fatiguaient les troupes. Le grand nombre de cbariote et de bêtes de somme chargés des bagages du campement, une suite nombreuse, composée d'hommes de peine, de femmes et d*en£uits, fiirent aussi une cause de retard pour cette marche, qui dut s'effectuer en colonnes détachées. A ces causes de fetigues et de lenteurs s'ajoutait encore la pluie qui rendait, à certains passages, le terrain impraticable ; tandis qu'en d autres endroits, les soldats se k^urtaient sans cesse contre les racines mises à découvert ou contre les arbres abattus par le vent; partout les obstacles de la route amenaient du désordre dans les rangs. Ce fut au milieu de ces embarras et au centre d une chaîne de forêts vierges, que Tarmée romaine se trouva soudainement cernée et attaquée par les Germains. Les tirailleurs seuls apparurent d abord, harcelant larmée en marche. L'attaque devint bientôt plu3 sérieuse, et les Romains essuyèrent do grandes pertes, sans pouvoir se défendre, à cause du désarroi introduit dans leurs rangs et de la difficulté du terrain, sur lequel, ils se trouvaient enveloppés par 1 ennemi. Lorsque vers le soir, ils réussirent à atteindre le sommet d'une montagne non couverte de bois, qui leur offrait une place &vorable pour leur campement, ils brûlèrent ou abandonnërenf la plupart de leurs chariots et ceux de leurs bagages les moins indispensables. Ainsi débarrassés, ils effectuèrent, dès le lendemain, leur marche plus aisément en colonnes serrées, et sans pertes d'abord, au travers de prairies non plantées d'arbres. Mais dès que l'armée romaine entra dans la forêt, les Germains renouvelèrent l'attaque. Les cavaliers et les fantassins obligés, pour leur défense, de slî serrer les uns contre les autres, éprouvèrent autant de dommages par leurs propres épées et par la chute des arbres, que par les armes de leurs adversaires. Le troisième jour, la tempête éclata plus violemment encore sur l'armée romaine, si éprouvée déjà; de sorte qu'elle ne put ni avancer, ni reculer, ni par'consé-
queut prendre position et se défendre ; le maniement des armes même devint difficile. Leau ruisselait le long des flèches, des boucliers et des lances des Romains, tandis que les Allemands armés légèrement, libres, dans leurs^ positions, d'avancer ou de reculer, avaient moins à souffrir de la violence des éléments. Les rangs des uns s'éclaircissaient à vue d œil, pendant que l'armée des autres se renforçait d'heure on heure, par l'adjonction des populations. Le péril de la situation des Romains ramenait de plus en plus les hésitants, à la cause de l'indépendance.
Le sentiment du danger enleva toute présence d'esprit à Varus. Blessé el redoutant la captivité, il se donna la mort; son exemple fut suivi par ses principaux officiers. Au même instant, le général allemand apparut sur la hauteur; dominant le lieu du combat, il distribuait des ordres et excitait ses troupes en leur annonçant du renfort. Sur ces entrefaites, le lieutenant romain L. Eggius s'efforçait de réunir les dernières forces de l'armée; une fois encore, l'antique ardeur romaine se réveilla à l'appel de ce chef, dont le collègue, C. Cejonius, fut mis à mort par ses propres soldats, pour leur avoir lâchement conseillé de se rendre. Mais l'avantage obtenu par les Allemands s'accentuait à chaque instant; leurs farouches cris de guerre, le poids de leurs coups et le bruit de l'attaque devinrent si effroyables, que le désespoir, qui surprit les Romains, ne connut plus de bornes. Bala Numonius prit la fuite à la tête de sa cavalerie et chercha à atteindre le Rhin ; mais le sort le trahit à son tour, et il ne survécut pas longtemps à ceux qu'il avait abandonnés; il mourut de la mort des lâches.
Les chefs, que la mort épargna, et les aigles romaines tombèrent aux mains des Allemands. Paralysés par la douleur ou par l'épuisement de leurs forces, la plupart des soldats romains ne parvenaient même plus à lever la main, pour défendre le plus longtemps possible leur vie. Les uns disposaient de leurs dernières forces pour se donner réciproquement le coup de mort; les autres jetaient leurs armes et présentaient volontairement leur poitrine au glaive de lennemi, car aucun d'eux n'eût réussi à fuir.
Ainsi fut anéantie jusqu'au dernier homme, une armée de Romains qui, d'après les historiens romains eux-
mêmes, n'avait point connu jusqu'alors son égale sous le rapport de la bravoure, de la discipline et de l'art militaire. Quelques soldats seuls s'échappèrent et allèrent annoncer à Rome cet épouvantable désastre ; les autres se virent emmenés en captivité ; les officiers furent oflTerls en holocauste aux divinités, dans les bois sacrés du voisinage. Le courage, dont les Romains firent preuve devant la mort, excita l'admiration de l'ennemi. Plusieurs exemples d'héroïsme sont parvenus jusqu'à nous: Caj. Calius, romain de distinction, se frappa le front avec ses chaînes, jusqu'à ce que la mort s'en suivit. Un porte-enseigne arracha l'aigle de la hampe, la serra contre sa poitrine et se précipita dans le marais rougi de sang, afin de ne pas laisser tomber le trophée entre les mains des vainqueurs. La colère de ces derniers contre l'ennemi, qui menaça leur indépendance, ne connut point de bornes. Ceux des Romains que la mort avait épargnés, durant le combat, furent pendus au gibet; des blessés, jetés tout vivants'dans des fosses ; les têtes des prisonniers de distinction, clouées aux arbres. Celle de Varus seule fut envoyée, en guise de trophée dérisoire, à l'inactif Marbod qui, à son tour, l'expédia à Rome où elle reçut, par ordre de l'Empereur, d'honorables funérailles. Les Germains se montrèrent surtout cruels à l'égard des avocats. Ils coupèrent la main aux uns, crevèrent les yeux aux autres ; un soldat des plus farouches parmi les vainqueurs arracha la langue à l'un de ces avocats et lui fit coudre la bouche, tandis que, tenant toujours sa langue à Ja main, il lui criait : « Et maintenant, serpent, cesse de siÔler ! » Toute l'armée romaine eût été massacrée sans l'empressement des Germains à s'emparer du butin. A la faveur de la nuit, une troupe de soldats romains se rassemblèrent autour d'un trompette qui, bien avisé, sonnait l'attaque, comme si un corps de troupes auxiliaires était proche; ils réussirent à s'échapper, car les vainqueui's sachant, en effet, qu'une troupe commandée par L. Asprenas se trouvait non loin de là, cessèrent de les poursuivre. Asprenas s'avança alors avec ses deux légfons, recueillit les fuyards, les transporta au delà du Rhin et paralysa ainsi le mouvement des tribus qui se trouvaient établies dans cette contrée. Toutefois trente mille Romains perdirent la
vie dans la forêt de Teutoburg(l). G'étaieot les plus valeureux parmi les légionnaires.
Annin rassembla son armée sur le champ de bataille tout couvert encore de cadavres sanglants et rendit grâces aux Dieux, pour la victoire. Il célébra la liberté reconquise et représenta l'union comme le moyen le plus efficace pour la conserver. II. fit ensuite partager le butin. Les trophées de la victoire furent suspendus dans les bois sacrés (2). Les aigles romaines devinrent le partage des Marses et des Bructères. Des prisonniers de naissance illustre et d'autres, ayant aspiré aux plus hautes dignités, furent réduits à sarvir en qualité de portiers ou de conducteurs d'animaux.
Six années s'étaient entièrement écoulées, avant qu'une armée nouvelle, forte de 100,000 hommes, commandée par Germanicus, se hasardât à paraître en cet endroit redouté. Les os blanchis des légionnaires y recouvraient toujours le sol ; on y pouvait voir aussi les fossés du camp creusés par trois légions romaines ; des squelettes dispersés ou amoncelés indiquaient encore les divers endroits où les lésons avaient combattu et succombé. On y retrouvait des débris d'armes, des squelettes de chevaux, des crânes d'hommes cloués aux arbres, et dans la forêt voisine, les autels sur lesquels les généraux avaient été immolés, tandis que des témoins de ce sanglant combat, qui avaient pu se soustraire à la dé&ite ou à l'esclavage, et qui accompa-
(1) La forêt de Teutoburg formait la partie Sud-Ouest derOsninç.L'enàrait où eut lieu le combat de Y arns (pendant l'automne de l*aa 9 après J^.) n'est point encore exactement déterminé, malgré la finrande quantité d'ouvrages de controverses, publiés à ce sujet par Tes archéologûtes. Il est assez généralement admis que la bataille eut lien près de Honi,àrendroit annelé aujourd'hui encore Winfeld. Cette opinion parait la plus vraisemblable.
(z) n est à remarquer que les mêmes bois sacrés, dans le voisinage desquels eat lieu la déâite de Varus, se trouvent signalés encore 800 ans plus tard, oomme étant ceux des Saxons ; il en est fait mention, au srnet de la destmction de leur sanctuaire national, Vlrmensaul, travail auquel Tannée de CWlemagne consacra trois jours. Rappelons-nous aussi que les Romains dirigèrent souvent leurs expéditions vers cette contree dans la proximité de laquelle Varus avait établi ses quartiers. Ce n'est donc pas sans raiaon peut-être que Schierenberg présume que les reliques nationales, sacrées pour toutes les tribus allemandes, y étaient déposées, et que oe fat pour ce motif que les Romains cherchèrent souvent à s'emparer de œ territoire. On a retrouvé par hajsard dans les environs de Hildesheim en 1866, one partie de la vaisselle de Drusus, ou de Tun de ses généraux. Tons les vaees appartiennent aux époques de César et d'Auguste. '
giiaient alore Germanicus, désignaient encore, à ses soldats désolés, la place où leurs frères ou leurs compagnons d*arines avaient perdu la vie, le lieu où les légats avaient succombé, Tendroit où les aigles étaient tombées aux mains de lennemi. Ici, Varus avait reçu sa blessure et s'était donné la mort. Là, Armin avait convoqué rassemblée du peuple,' jugé les prisonniers de guerre et tourné en dérision les drapeaux et les aigles de Rome. Ce fut avec une vive et douloureuse émotion, que l'armée romainie rendit les derniers honneurs aux victimes. Le général en chef jeta la première pelletée sur le tertre qui recouvrait les ossements des trois légions, parmi lesquelles beaucoup de soldats, présents à cette cérémonie, comptaient un père, un frère ou un ami.
Dès le lendemain de la bataille, les vainqueurs se hâtèrent de détruire les forteresses élevées antérieurement par les Romains au centre de leurs foyers ; presque toutes tombèrent promptement aux mains des Germains. La plus proche et la plus redoutable d'entre elles, la forteresse Aliso, résista longtemps, grâce à la persévérance de sa garnison qu'avaient renforcée les fuyards du combat de Teuloburg. Les ruses de guerre auxquelles on eut recours des deux côtés témoignent de l'importance du siège. Les archers romains, en nombre assez considérable, causèrent, au début, de grands dommages aux assiégants. Le commandant, Celius, craignant que les Allemands ne se servissent des tas de bois empilés autour des remparts, pour incendier son camp, feignit de manquer de combustibles et fit sortir de toutes parts des soldats, sous prétexte de leur faire enlever furtivement des bûches ; la ruse réussît, les Germains éloignèrent promptement leurs bûchers. Le siège traînant en longueur, et les Germains paraissant vouloir réduire la garnison par la famine, le commandant fit conduire pendant la nuit, dans les greniers aux blés, des prisonniers, qu'il relâcha ensuite, après leur avoir fait couper les mains; il espérait que les assiégeants, renseignés sur les approvisionnements de leure adversaires, renonceraient à leur dessein. Armia se vengea de la cruauté du Romain, en faisant hisser, sur les remparts, les têtes coupées de ses prisonniers. Au moment où une partie de
l'armée allemande, cédant à Timpatience, se retirait, lesvivres manquèrent dans le camp ennemi. Aucun secours ne lui venant en aide, la garnison composée alors de plus de soldats infirmes que d'hommes valides sortit furtivement, par une nuit de tempête, de la forteresse. Déjà les Romains avaient franchi les deux premiers feux du bivouac des Allemands, lorsque arrivés au troisième, ils furent découverts et massacrés, presque jusqu'au dernier homme. Quelques prisonniers 'seuls furent rachetés par leurs parents et relâchés, moyennant leur promesse de ne plus combattre contre les Allemands. Toutefois l'Empereur leur fit défendre de rentrer en Italie. D'autres ne furent enlevés à la servitude, que quarante ans après la défaite de Varus. Tous les Germains, à la solde romaine^ ou retenus à Rome, par des circonstances particulières,^ furent expulsés de la ville. Ceux que l'on craignait le plus, ceux surtout qui se trouvaient parmi les prétoriens furent déportés dans des îles lointaines. Rome semblait paralysée par l'effroi et par la douleur, comme aux époques d'Annibal et des CimbreSw
D'affreux pronostics contribuaient à entretenir cette disposition dans les âmes : la foudre avait, disait-on, éclaté dans le temple de Mars, au champ de Mars ; le sommet des Alpes s'était écroulé et de ses débris trois colonnes de feu s'étaient élevées vers le ciel que l'on avait pu voir souvent rougi par des flammes ; des comètes avaient apparu ; des lances de feu avaient été aperçues, se dirigeant du Nord vers Rome, enfin des statues de la victoire avaient, en se mouvant, tourné le dos à l'Italie et présenté leur face du côté de la Germanie.
Craignant que les Allemands ne poursuivissent le cours de leurs succès et tremblant pour le maintien de la domination romaine dans les Gaulés, Auguste se disposa à envoyer aussi promptement que possible une nouvelle armée sur le Rhin, afin de couvrir les frontières de l'empire. On fit appel à tous les hommes capables de porter les armes; les réfractaîres furent menacés des pemes les plus sévères et les 'plus ignominieuses; on enrôla des affranchis, et jusque des esclaves. A la lètede cette armée rassemblée à la hâte, Tibère se rendit, à marches forcées, vers le Rhin. Asprenas maintenait alors difficilement, avec ses deux.
légions, la tranquillité dans les provinces, sur la gauche du fleuve. Enclin par sa nature à une extrême prudence, Tibère redoubla de circonspection. Redoutant une attaque inopinée de la part des Germains, il défendit expressément à ses soldats de s'aventurer au delà du Rhin. Un de ses officiers, ayant permis à quelques soldats d aller à la chasse sur l'autre rive, fut dégradé pour ce fait. Lorsque finalement, Tibère se fut décidé à traverser le fleuve, en compagnie de son neveu, Fintelligent Germanicus, fils de Drusus, il voulut se convaincre personnellement de l'exécution ponctuelle de ses ordres, tant il était persuadé que la défaite de Varus devait être attribuée surtout à la négligence du chef de l'armée romaine. Lui, qui jusqu'alors n'avait agi que d'après ses inspirations propres, soumit dès ce moment, contre son habitude, tous ses plans de campagne à l'avis de son état-major. Il inspecta lui-même chaque train qui passait le Rhin et veilla à ce que chaque chariot fût convenablement chargé et ne conthit que le bagage nécessaire. Il lui arrivait souvent de prendre ses repas en plein air, assis sur le sol, et même de dormir sans pavillon ; il donnait ses ordres par écrit, recommandant à tous qu'on eût à l'éveiller, à toute heure de la nuit, si quelque doute surgissait à legard de leur exécution. La frayeur des Romains n'était pas fondée'. Après la victoire remportée sur Varus, Ârmin avait perdu le commandement. Les tribus, qu'aucun Hen politique n'unissait entre elles, étaient retombées dans l'indivision. Nul, parmi leurs princes, ne se laissait diriger par des vues politiques ; le seul d'entre eux qui les surpassât par les lumières de son esprit développé au contact du gouvernement de Rome, et dont le patriotisme s'était renforcé de toute sa haine contre la domination étrangère, Armin languissait prisonnier dans les cachots du château de Ségeste qui, au crime de haute trahison, avait ajouté celui de félonie à legard du libérateur de son pays. Ce prince indigne infligeait les plus mauvais traitements à son gendre, à l'insu de tous, soit que Ségeste fût parvenu par son astuce à dérober, à tous les yeux, ses odieux procédés, soit qu'Armin eût trouvé, dans son amour pour sa fenune, la force de cacher ou d'atténuer la trahison de son beau-père.
Dans de telles conditions, l'armée romaine n'avait pas à redouter des attaques bien sérieuses. Toutefois, telle était encore l'impression produite par le désastre de Varus, que Tannée suivante (40 ans après J.-C); Tibère se contenta d'incendier quelques villages, de dévaster quelques champs cultivés, de faire mettre à mort un espion des Bructères et (le regagner, avec son armée, la rive gauche du Rhin, après une courte expédition sur la rive opposée.
De retour à Rome, il s'occupa avant tout, de se faire décerner les honneurs du triomphe pour sa victoire en , Pannonie, qui, l'année précédente, à la nouvelle de la dé- ( ikite de Varus, avaient été forcément ajournés.
Durant les années suivantes, la paix régna dans tout l'empire romain. Il n'est pas étonnant qu'après la campagne insignifiante de Tibère, la honte et la soif de la vengeance excitées par la défaite de Varus se soient fait sentir à Rome, plus violemment encore. Germanicus quQ, sur l'ordre d'Auguste, Tibère avait adopté, fut envoyé sur le Rhin, afin d'y prendre le commandement supérieur de l'armée ; tandis que Drusus, le propre fils de Tibère, moins heureusement doué que Germanicus, se rendit en Pannonie, chargé d'une mission semblable. Huit légions romaines se trouvaient dans les deux provinces de la Germanie, à la gauche du Rhin (le légat Caïus Silius commandait le corps d armée de la haute Germanie et Aulus Cœcina, celui de la basse Germanie), outre un certain nombre de troupes auxiliaires germaniques. Les légions s'étaient vues, de plus, renforcées vigoureusement par des éléments germaniques. Soit que les préparatifs eussent exigé beaucoup de temps, soit qu'Auguste, peu disposé à l'agrandissement de l'empire, redoutât, à son âge, de nouvelles complications ou de nouveaux dangers, l'armée romaine n'entreprit rien jusqu'en Fan 44 après J.-C. Cette amiée fut celle de la mort d'Auguste et de l'avènement de Tibère au trône des Césars. Celui-ci étant moins aimé que Germanicus, réputé plus <^pable, des .séditions éclatèrent sur le Danube et sur le Rhin. L'armée du Rhin voulait acclamer Germanicus et le saluer du titre d'Empereur. La révolte, qui eut lieu à cette occasion, et à laquelle prirent part plusieurs garnisons établies sur la rive droite du Rhin ou dans le pays des
Chauques, fut si violente, que Germanicus se décida à mettre sa femme et son enfant en* sûreté, dans la ville de Trêves. Il réussit, par sa présence d esprit et la considération personnelle, à triompher des plus opiniâtres parmi les séditieux. Voulant diriger, vers un aulre but, le besoin d'ac- . tivité ressenti par l'armée et y rétablir la discipline, Germanicus résolut d'entreprendre une campagne contre les Allemands qu'il avait résolu de punir de la joie manifestée par eux, tant à la mort d'Auguste, qu'à l'occasion des troubles récemment sun^enus dans l'empire. Sans faire préalablement de déclaration de guerre, il ordonna qu'une forte armée romaine passât le Rhin et pénétrât dans la forêt Gœsique (Hàser), afin de surprendre à l'improviste les Marses qui y habitaient. Ceux-ci célébraient précisément une grande solennité, (probablement la fête du printemps), par des banquets nocturnes. Les Romains pénétrèrent furtivement, pendant la nuit, dans la forêt et réussirent à cerner les buveurs imprudents qui avaient négligé de poser des sentinelles. De quatre côtés à la fois, des divisions romaines s'élancèrent sur les Allemands; ceux ci, presque complètement désarmés, furent égorgés sans résistance. Tout fut détruit par le fer et par le feu sur un espace de cinq mille pieds d'étendue ; d'après le témoignage de l'historien romain, ni le sexe, ni l'âge ne furent épargnés. Au nombre dos édifices religieux et profanes qui furent complètement détruits se trouvait un temple appelé Tanfanae, tenu généralement en grand honneur, parmi les populations allemandes de cette contrée. Les Romains, n'ayant devant eux que des soldats désarmés, fuyants, ou à demi vaincus déjà par l'ivresse ou le sommeil, n'éprouvèrent aucune perte. Cette action cruelle, qui ne pouvait être assimilée à la bataille de Teutoburg où les Germains attaquèrent Varus l'oppresseur, alors que, dans là circonstance actuelle, il s'agissait d'une population paisible, excita, au plus haut degré, la colère des populations germaniques voisines et contribua à les faire sortir de leur fausse sécurité et de l'-état de divisions dans lequel elles étaient retombées à la suite de leur victoire. On se ressouvint alors d'Armin qui fut retiré de son cachot. Mais tandis que celui-ci parcourait les divers cantons, appelant partout le peuple aux
armes, Ségeste que les partisans de son gendre avaient emprisonné à son touiv réussit à s'échapper et à enlever Thusnelda, Tépouse d'Armin qu'il enferma dans son châteauw A la nouvelle des cruautés commises à l'égard des Marses, les Bructères, les Turban tes et les Usipètes prireut les armes. Leur cruel exploit accompli, les Romains avaient opéré précipitamment leur retraite vers le Rhin. Ils furent attaqués par les populations des forêts ; mais tout porte à croire que, protégés par la supériorité de leurs forces, ils repoussèrent l'attaque, sans essuyer de grandes pertes.
On célébra à Rome les fêtes de la victoire ; elles coïncidèrent avec l'arrivée des nouvelles du rétablissement de la paix en Pannonie, Germanicus ayant appris, sur ces entrefaites, que des hostilités avaient éclaté chez-les Chérusques, entre les partisans d'Armin et ceux de Ségeste, s'était décidé à pénétrer dès l'année suivante plus avant dans la Germanie, afin de venger la défaite de Varus. Il envoya en amont de TEms, Csecina & la tête de quatre légions, de cinq mille hommes de troupes auxiliaires et d'un corps de volontaires germains de la gauche du Rhin (dès lors l'Allemagne devait être soumise par des Allemands); tandis que lui-même se dirigeait, en longeant le penchant septentrional des monts Taunus, contre les Cattes, avec un nombre égal de légions et un nombre double de troupes auxiliaires; il rebâtit la forteresse de son père, afin de pouvoir les envelopper des deux côtés, et laissa derrière lui L. Apronius, chargé de veiller à la sécurité de la route et des passages d'eau. La grande sécheresse avait facilité la marche des troupes au départ ; mais une brusque crue d'eau pouvait venir présenter des dangers pour la retraite. Les Cattes furent surpris à l'improviste , comme l'avaient été les Marses, et les femmes, les enfants, les vieillards, tués ou emmenés prisonniers. Ceux d'entre les hommes valides, qui avaient traversé l'Eder à la nage, essayèrent d'empêcher les Romains de jeter un pont sur cette rivière; mais assaillis par une nuée de flèches, les Cattes sévirent obligés de se réfugier dans la forêt. Le général romain fit incendier leur capitale Mattium (Maden) et se replia ensuite sur le Rhin.
La présence -de CsBcina dans leur voisinage avait ôié aux Cbérusques la possibilité de prêter secours aux Cattes. Les Marses, affaiblis, non découragés par leur récente défaite, avaient pris les armes, mais s'étaient vus repoussés durant le combat. Le sentiment du danger avait tiré de leur engourdissement les populations de tous les cantons. Armin qui, jusqu alors, avait fait preuve de modération à regard de son beau-père, se trouva, par lenlèvement de sa femme, dégagé de toute considération personnelle. L'armée nationale se rassembla en foule. Ségeste, réduit à l'extrémité dans sa forteresse, appela les Romains à son secoure. Son fils Sigismond se rendit à cette fin auprès du gouverneur romain, mais non sans anxiété sans doute, à cause de sa défection antérieure. Il fut interné. Germanicus, à la tête de troupes auxiliaires, se hâta d aller délivrer Ségeste qui fut soustrait ainsi avec un certain nombre de ses adhérents, à la justice répressive du peuple. Contraint de s'éloigner de la patrie, que deux fois il avait trahie, il alla finir sa vie honteuse, en qualité de sujet romain, dans une province de l'empire. Parmi les femmes de distinction, faisant partie de sa suite , se trouvait sa fille, l'épouse d'Armin ; celle-ici partageait, selon le témoignage de l'historien romain, les sentiments patriotiques de cet illustre chef.
Lorsque Thusnelda fut présentée au général romain, aucune larme ne jaillit de ses yeux, aucune plainte ne sortit de sa bouche. Les mains croisées sur la poitrine, elle tint constamment son regard baissé sur le sein dans lequel palpitait son enfant. Cette noble et infortunée princesse ne devait plus revoir ni sa patrie, ni son époux. Le fils auquel elle donna le jour, peu de temps après, fut élevé à Ravenne où il termina, plus tard, une vie obscure et toute pleine d'humiliations. Àansi se vengeaient les Romains civilisés des héros de l'indépendance allemande ! La conduite tenue par Ségeste en ces circonstances fut le complément de ce triste drame. Cet homme, dont la haute taille contrastait tant avec la bassesse du caractère, se présenta au général romain, entouré des trophées de la défaite de Varus qu'il lui offrit en lui rappelant les bons services rendus précédemment par lui, aux ennemis de son pays.
« Ce n'était pas la première fois, disait-il, qu'il reconnais- » sait fidélité et soumission au peuple romain. Du jour » où l'Empereur lui avait concédé le droit de bourgeoisie , » il avait choisi ses amis et ses ennemis, selon que le » commandaient les intérêts de Rome. Il n'était pas traître » à sa patrie, car les traîtres sont odieux même à ceux » qui les utilisent (ce langage est à toutes les époques, » celui des traîtres) ; mais il avait agi de la sorte, parce » qu'à ses yeux, les intérêts de Rome se confondaient avec » ceux des Germains et parce qu'il préférait la paix à la » guerre. Cette môme raison l'avait amené à dénoncer, à » Fex-général Varus, le ravisseur de sa fille, Armin, qui » avait rompu l'alliance avec Rome ; s'offrant même à ser- » vir de caution, il avait conseillé au trop confiant général » de faire emprisonner Arnijn et ses complices. Les dé- A plorables événements prévus par lui, ayant eu lieu, il » avait jeté lui-même Armin dans les fers ; puis il s'était vu » retenu en captivité à son tour, par son gendre. Mainte- )) nant, décidé à ne plus prendre part ni aux troubles ni aux » innovations, il remettait le soin de ses intérêts à Rome, » non pas en vue d'une récompense , mais afin d'assurer » seulement la sécurité de sa pei'sonne. Il était disposé, » ajoutait-il, à accepter le rôle de médiateur auprès du » peuple allemand, au cas où celui-ci préférerait le repentir » à la ruine. » Ségeste termina sa harangue en suppliant le général romain d'user d'indulgence pour les fautes de jeunesse, commises par son fils. Il daigna reconnaître qu'il avait enlevé sa fille par la violenee et s'en remit au vainqueur pour décider si la princesse serait envisagée plutôt comme épouse d' Armin que comme fille de Ségeste. On sait ce que décida le général romain.
La nouvelle de la défection de Ségeste fit une profonde impression sur les populations allemandes. Lorsque la considération de sa parenté avec Armin eut disparu, le peuple mesura toute l'étendue de la trahison ourdie depuis plusieurs années par ce chef du parti romain. L'enlèvement de sa femme, la servitude réservée à son enfant dès sa naissance, froissant les sentiments les plus intimes d'Armin, irritaient au plus haut degré son naturel impétueux. Exaspéré, il parcourut les cantons des Chérusques et électrisa
par sa parole les assemblées du peuple ; communiquant à tous ses sentiments de colère, il appelait les peuples aux armes contre Ségeste et contre Rome. « L'excellent Père! le » grand Empereur ! La valeureuse armée ! s'écriait-il dans » lamertume de sa douleur. Ils ont eu le courage d enlever » une faible femme par la violence ! J ai anéanti trois lé- )> gions et tué trois généraux; mais non par la trahison. » J ai fait la guerre , non pas contre des femmes encein- » tes, mais ouvertement et contre des ennemis armés. Nos » bois sacrés conservent encore les dépouilles romaines » que je consacrai à nos Dieux. Alors même que Ségeste » reviendrait habiter sur les bords du Rhin et ferait re- » prendre à son fils Tétat ecclésiastique, jamais les Alle- » mands ne pardonneraient à cet homme d'avoir introduit, » entre l'Elbe et le Rhin, la verge, la hache et la toge » romaines. Avant la domination de Rome, le peuple ne » connaissait ni la peine de mort, ni l'impôt. Et maintenant » que nous avons secoué le joug de l'étranger, qu'Auguste » le Divinisé n'est plus et que l'insolent Tibère est au gou- » vernail, vous redouteriez un jeune homme inexpérimenté » et une armée mutinée ! Que ceux qui préfèrent la patrie, » les aïeux, l'ancienne renommée nationale et nous-même » aux nouveaux foyers, à la servitude et à Ségeste, nous » suivent dans le chemin de la gloire et de l'indépen- » dance! »
La parole enflammée du héros provoqua l'enthousiasme non-seulement des Ghérusques, mais aussi de toutes les populations voisines ; Ingujomer, lui-même, oncle d'Armin, qui avait joui pendant longtemps d'une très-grande considération chez les Romains, se jeta dans le parti national. Afin d'arrêter les progrès de la révolte qui, en s'étendant à toutes les tribus de l'Allemagne du Nord-Ouest, eût mis en danger les possessions romaines situées à la gauche du Rhin, Germanicus envoya Cœcina avec une division forte de quarante cohortes (16,800 hommes) dans la direction de l'Ems, au travers du territoire des Rructères, tandis que la cavalerie, conduite par le préfet Pedo, arrivait des frontières des Frisons. Lui-même traversa le Zuyderzée, afin de se joindre aux divisions de l'armée à l'Ems où un corps auxiliaire de Chauques devait le renforcer. De là, le lieu-
tenant Septimus tenta un coup de main contre les Bructères qui se retirèrent devant lui, après avoir brûlé leurs provisions; on retrouva, parmi le butin, l'aigle de la 21'"'' légion perdue à l'époque de Varus. L'armée romaine s'avança ensuite, ravageant tout le territoire compris entre TEms et la Lippe, jusqu'à la forêt de Teutoburg où se trouvaient les ossements des soldats de Varus.
A l'approche de l'armée romaine, forte d'environ 70,000 hommes, Armin, tout en cherchant l'endroit le plus favorable au combat, se retira dans le voisinage des marais. Germanicus fit alors avancer la cavalerie, afin de lui faire occuper promptement la position abandonnée par l'ennemi. Armin recula encore, concentrant son armée dans la contrée forestière ; il mit une partie de ses troupes en embuscade et se plaçant devant l'ennemi, donna, au moment opportun, le signal de l'attaque à ceux des soldats cachés dans la forêt. La cavalerie romaine fut culbutée ; la réserve accourue à son secours, enveloppée avec elle et mise en déroute. Tous auraient péri dans les marais voisins, dont les Romains ne connaissaient pas les passages, si Germanicus n'avait pas lancé ses légions à droite, afin de soutenir les lignes vacillantes de ses troupes, de sorte que l'armée put opérer sa retraite en bon ordre. A la suite de cette défaite, Germanicus ramena son armée sur l'Ëms, et s embarquant de nouveau, il rejoignit le quartier général du Rhin. Une partie de la cavalerie romaine se retira au Nord, dans la direction du Rhin ; faisant un détour, elle se rapprocha des côtes de la mer. Caecina ramena directement son corps d'armée; il avait reçu l'ordre de passer aussi promptement que possible les longs ponts (on appelait ainsi un sentier étroit qui traversait de vastes marais s'étendant à l'Ouest de Paderborn vers Beckum). Ce sentier avait été établi par le général L. Domitius, qui durant six années (6-L av. J.-C.) avait exercé le commandement supérieur en Allemagne , et s'était un jour avancé de l'Elbe jusqu'au Havel, traversant ainsi les marais fangeux et sans fond de cette contrée qu'entourait un cercle de forêts. Le corps d'armée romain allait atteindre cette digue, lorsqu'y arrivèrent de leur côté les Allemands conduits par Armin ; inieux renseignés sur les chemins et les passages que les
Romains, et, en outre, plus légèrement armés, ils avaient, abrégeant la route, pris les devants. La digue se trouvant endommagée en certains endroits , il fallut que Csecina y établît un camp retranché qui lui permit d'employer une partie de ses troupes aux réparations et l'autre, à sa propre défense. Au moment ou Armin donna le signal de l'attaque, la position des Romains était plus critique encore qu'elle ne l'avait été dans la forêt de Teutoburg. Leà Allemands cernèrent les postes des soldats et les positions occupées par les travailleurs. Bientôt les cris des pionniers se mêlèrent aux clameurs des combattants. La profondeur du marais et le peu de fermeté qu'offrait le sol boueux et glissant dans lequel le soldat, chargé de sa cuirasse, enfonçait jusqu'aux genoux, chaque fois qu'il essayait de manier le javelot, augmentaient les difficultés de la position des Romains. Les Ghérusques, au contraire, étaient familiarisés avec les combats au milieu des marais; en outre, leur haute stature leur permettait de passer plus aisément d'un entlroit sec à un autre, à travers la vase, pendant qu'armés de leurs longues lances, ils atteignaient plus aisément aussi leurs adversaires. Heureusement pour les légions romaines chancelantes, le crépuscule vint mettre un terme à cette lutte inégale. Armin, profitant de l'avantage de sa position, ât ruisseler dans le marais les cours d'eau et les sources des hauteurs voisines, de sorte que le lendemain , le sol, devenu plus humMe et plus glissant encore, rendait plus ardu le travail des soldats romains. Cette nuit fut employée d'une manière bien différente dans les deux camps ennemis. Tandis que les Allemands buvaient, mangeaient et faisaient retentir les vallées et les forêts de leurs cris sauvages ou de leurs chants joyeux , les Romains ^e tenaient silencieux et sombres, autour de leurs feux à nK)itié éteints. Leur général , ayant pris un peu de repos, fit un mauvais rêve. Varus lui apparut tout sanglant, sortant du marais; il l'embrassait et semblait vouloir lui parler, lorsque l'effort fait par le général pour se débarrasser de son étreinte le fit se réveiller en sursaut. Toutefois Gœcina était un guerrier endurci et de sang-froid : déjà il avait fait quarante campagnes et n'avait reculé devant aucun danger ; on le disait circonspect dans la fortune comme dans le malh^r.
Lorsque le jour parut et que Caecina eut reconnu la position, il découvrit qaune langue de terre étroite et desséchée s'étendait entre les montagnes et le marais, sur laquelle, en cas d'urgence, un front de bataille pouvait se développer. Il se décida immédiatement à envoyer en avant les blessés et les bagages et posa, afin de les protéger, des bataillons de soldats en forme de carrés sur la digue, le long de la montagne. Mais bientôt la panique triompha de la discipline ; les colonnes dé flanc, abandonnant presque aussitôt le poste assigné, se refoulèrent du côté opposé, cherchant un sol plus affermi. Armin attendit, pour donner le signal de l'attaque, que le train, transportant les bagages de l'armée romaine, se fût embourbé dans le marais ou dans les fossés. Mais dès que les soldats eurent, en rompant les rangs, mis partout le désarroi, chacun d'eux ne soignant que pour lui et tous se montrant sourds aux ordres du chef, le général allemand fit sonner la charge; lui-même criait à ses guerriers : « Voici de nouveau Varus et ses légions vaincues ! » Aussitôt il se fit jour avec une troupe d'élite à travers la cavalerie ennemie à laquelle il infligea de grands dommages. Les chevaux blessés se cabraient et, glissant sur le sbl fangeux, renversaient leurs cavaliers. Les aigles devinrent surtout l'objet d'une lutte acharnée. Caecina, dont le cheval s'abattit, se trouva enveloppé; il eût été à coup sûr fait prisonnier, si la première légion ne l'eût pas héroïquement défendu. Dans cette circonstance, les Romains durent une fois encore leur salut à la rapacité ordinaire de leurs adversaires. Tandis que ceux-ci s'abandonnaient au pillage, les légions romaines réussirent, vers le sohr, à regagner la plaine. Toutefois elles n'étaient pas au terme de leurs épreuves. Les outils et les ustensiles les plus nécessaires pour aplanir le terrain, combler les fossés, dresser les tentes leur faisaient défaut^ par suite de l'abandon de leurs bagages. Les malades et les blessés manquaient de secours; les vivres étaient souillés de sang et de boue, et il ne se trouvait plus de bois sec pour alimenter le feu . A toutes ces privations se joignait le souvenir poignant de tant de frères d'armes disparus ! Les soldats romains consternés ne voyaient que ténèbres dans l'avenir et déploraient amèrement l'issue de cette jouniée néfaste, qui avait coûté la vie
à un nombre si considérable de victimes. Telle était lanxiété générale, qu*à un certain moment,, tous se précipitèrent vers les sorties du camp, s imaginant que les Germains allaient y faire irruption. Cœcina, convaincu de la fausseté de ralarme,se rendit à la hâte vers celle des portes du camp opposée à la direction du camp ennemi, et où la foule des fuyards se trouvait le plus compacte ; ne parvenant à les retenir ni par ses ordres, ni par ses prières, ni même par ' la violence, il se décida à se coucher en travers de la porte. Les soldats eurent honte de lui passer sur le corps; ils apprirent au même moment, par les ofticiers, que leur effroi n*était pas fondé. Alors Gœcina réclama des soldats, en termes énergiques, lobéissance et la pei*sévérance. Il leur dit qu'ils ne pourraient atteindre le Rhin qu'en observant la discipline la plus sévère; qu'ils devaient ne point se disperser, attendre l'ennemi avec sang- froid et n'attaquer qu*après en avoir reçu l'ordre. Voulant former un corps d'élite, il confia,aux cavaliers les plus hardis, ses propres chevaux et ceux de ses officiers. Une agitation non moins vive se manifestait dans le camp allemand, provoquée toutefois par des causes toutes différentes, c'est-à-dire par l'avidité du butin, la passion du combat, ainsi que par la diversité des opinions des chefs. Armin était d'avis de laisser s'avancer l'armée romaine et de ne la cerner et l'attaquer que lorsqu'elle se serait aventurée dans des contrées marécageuses. Ingujomer, au contraire, voulait^envahir instantanément le camp. Cette opinion plus hardie, mais moins prudente, prévalut; ceux d'entre les Germains, moins pourvus de butin que les autres, entrevoyaient ainsi l'occasion de se procurer un plus grand nombre de prisonniers et une part plus large de richesses. Au point du jour, ils franchirent les fossés, escaladèrent le rempart sur lequel se trouvaient peu de troupes et que la frayeur semblait paralyser. Mais au moment où ils voulurent descendre du parapet, les cors et les trompettes avertirent les Romains de l'attaque. Ceux-ci se précipitèrent en colonnes serrées contre l'ennemi qui montait en désordre à l'assaut. Les Germains, s'attendant à les trouver épuisés par les fatigues ressenties à la suite du passage des marais, découragés, rebelles aux ordres de leurs chefs, furent consternés en entendant le
bruit des trompettes, le cliquetis des armes, et ne résistèrent point à rîmpétuosité avec laquelle les attaquèrent les colonnes serrées des Romains. L'assaut des Germains fut repoussé et ceux-ci, contraints de se retirer après le combat qui dura jusqu'au soir, laissant le champ de bataille aux Romains. Ingujomer expia la témérité de son conseil; il reçut une grave blessure; Armin sortit sain et sauf du combat. Les débris de cette armée romaine atteignirent, sans autre obstaclç, les rives du Rhin où déjà la nouvelle des pertes, éprouvées par elle, était parvenue et avait provoqué une panique telle, que sans le courage et la présence d'esprit d'Agrippine, épouse de Néron, on eût détruit le pont jeté sur le fleuve près de Cologne, afin d'empêcher le passage des Germains sur la rive gauche du Rhin.
Une autre partie de l'armée romaine, sous les ordres de Gerraanicus, n'éprouva pas moins de vicissitudes, de la part des éléments. Germanicus avait débarqué, à l'embouchure de l'Ems, deux légions qui devaient longer les digues afin que les vaisseaux, ainsi allégés, pussent traverser une série de bancs de sable. Mais, surprises par une haute marée, ces légions n'atteignirent qu'à grand'peine les hauteure, et ce ne fut que trempés d'eau et à peu près morts d'inanition que les soldats Curent recueillis de nouveau par la flotte.
Malgré sa dernière défaite, Armin avait atteint son but et expulsé une seconde fois les Romains de l'Allemagne. Ségimer, frère de Ségeste, quitta le pays avec sort fils et se rendit sous la protection des Romains, dans le pays des Ubiens. Toutefois, son fils qui avait outragé le cadavre de Varus, obtint difficilement son pardon.
Dès que Germanicus fut rentré à Cologne, il fit des préparatifs formidables, afin de résister aux forces croissantes des Allemands et de réparer, dans toute la mesure du possible, les pertes éprouvées antérieurement. Les Gaules, l'Espagne, l'Italie s'efforcèrent à l'envi de remplir les vides de l'armée et de fournir des armes, des chevaux et de l'argent. Germanicus cherchait de son côté à ranimer le courage de ses troupes. Il faisait donner des soins vigilants aux blessés, distribuait des récompenses, se préoccupait des besoins des soldats, multipliait les discours encourageants à l'armée, la louant et la glorifiant. Il chercha à triompher, au
moyen d'un nouveau plan de campagne, des hésitations de Tibère qui se montrait, lui, très-opposé à toute guerre avec TAllemagne. « Les Germains, disait Germanicus, tirent leurs » avantages de leurs forêts, de leurs marais et de la briè- » veté de leur saison d cté/Pour pénétrer dans FAllemagne, » en vue d une campagne d été, il faut que l'armée fasse des » marches extraordinaires; le poids des armes et des ba- »* gages et la longueur des routes lui causent plus de domi) mages que les blessures reçues dans le combat. D'autre » part, les colonnes serrées des Romains sont supérieures » aux troupes allemandes sur un terrain uni et ferme, à » cause de leur tactique et de la promptitude de leurs ma- » nœuvres. Il nous faut donc adopter pour l'armée un change- » ment dans le mode de transport. L'équipage si nombreux » qui favorise les pièges tendus par l'ennemi et entrave la » résistance, doit être réduit autant que possible pour les » marches au 'travers du pays. Il faut que la navigation » supplée aux chevaux que la Gaule ne parvient plus à four- » uir ; il est bon aussi d'attaquer du côté de la mer, où il » n'y a pas de résistance à redouter, car elle est inconnue » aux ennemis. De la sorte, la campagne pourra s'ouvrir » plus tôt, les troupes et les provisions seront réunies en y> leur lieu et place, les cavaliers et les chevaux surtout » pourront, sans éprouver de fatigues, être amenés dans le » pays par le moyen de la navigation . » Ces considérations prévalurent. On n'équipa pas moins de mille bateaux, de différentes dimensions, pourvus de doubles gouvernails, afin de pouvoir les faire manœuvrer dans les deux sens ; on se munit de ponts volants, ainsi que de toutes les choses nécessaires, pour faciliter et activer le transport de l'armée. Tandis que ces préparatifs se poursuivaient vigoureusement dans la presqu'île batave (Pays-Bas), le légat Silius reçut, en vue peut-être de détourner l'attention de l'ennemi, l'ordre de tenter un coup de main contre les Cattcs. Silius fit prisonnières la femme et la fille d'Arpus, prince des Cattes, et pilla le pays. Toutefois il fut interrompu dans son œuvre destructrice par les pluies survenues subitement. Germanicus, ayant appris que les Allemands assiégeaient le fort Aliso sur la haute Lippe, marcha à son secours avec six légions. A son approche, les assiégeants se retirèrent. Le
monument funéraire élevé aux légions de Varus et un autel consacré à Drusus avaient été détruits par les Allemands. Germanicus releva Fautel ; mais la nécessité de réparer les routes militaires et les fortifications entre le fort Âliso et le Rhin, avant son retour dans ses quartiers d'hiver, ne lui laissa paa le temps de relever le monument.
Au printemps de Tan 16, les bateaux étaient prêts. Germanicus embarqua, dans les Pays-Bas, la plus grande armée que l'Allemagne eut vue jusqu'alors (plus de 100,000 hommes), la conduisit heureusement par le canal de l'Yssel et par le Zuyderzée sur la mer, jusqu'à l'embouchure de l'Ems, et de là, en remontant le fleuve, jusque dans l'intérieur du pays. Le débarquement de l'armée romaine eut lieu à l'endroit où rOsning remonte au Sud-Ouest et où le Wéser se rapproche angulairement, surtout du territoire de l'Ems. Un corps auxiliaire de Bataves fit preuve en cette circonstance d'un grand talent de natation. Tandis que l'armée •principale atteignait le Wéser, on apprit la défection des Angrivariens qui formaient l'arrière-garde. Steniitius fut envoyé contre eux avec un corps volant de cavalerie et d'infanterie légère, pour les punir par le glaive et la flamme.
Sur ces entrefaites, l'armée romaine arriva au fleuve. Au même moment apparut l'armée allemande conduite par Ârmin, qui, averti exactement des mouvements des Ronaains, avait eu le temps de rassembler des forces suffisantes pour le combat. Au moment où les avant-postes s'avançaient vers le fleuve, Armin, entouré des autres princes et des chefs des tribus, se trouvait' sur la rive droite. S'exprimant en langue latine, il demanda aux soldats romains si le général impérial était arrivé, et sur leur réponse affirmative, il lui fit demander l'autorisation de parler à son frère. Elle lui fut aussitôt accordée. Flavius (1) se rendit sur le bord du fleuve et fut salué par son frère qui se tenait sur la rive opposée. Après que celui-ci eût fait éloigner les guides et les archers qui l'escortaient, interrogeant son frère il lui demanda comment il avait perdu son
(l) Qudqaes historiens lui donnent le nom de Flavus. Il était d'usag* decoanger de nom en recevant le droit de bourgeoisie romaine. Il paraît que le nom de Flavus provenait de la couleur jaune doré, particulière aux cnevenx dee Allemand.
mL Flavius lin j^épondllqu il avait reçu cette blessure qn^ques années auparavant, dans une bataille livrée en Pmnonie, où il servait sous les ordres 4e Tibèrç. Après qu*Armhi Teùt questionné sur le genre de récompense qu'il avait reçue, Flavius déclara avoii* été gratifié d une augmaiiation de solde, de chaînes d'or, de la couronne du vainqueur et d'autres distinctions honorifiques. Armiu témoigna alors -son mépris pour ce qu il considérait comme le salaire ignominieux de la servitude. Fla\îus, de son côté, exalta la magnificence de Rome, les trésors de d'Empereur, et s'appesantit fort sur la sévérité du châtiment réservé aux \*aincus. '« Armin pouvait se soumettre encore et compter sur les » ménagements et sur les distinctions ; sa femme et son fils » ne seraient point traités en ennemis. »Armin conjura alors son frère, au nom de leur mère qui s'associait à ses prières (cette circonstance fait supposer que Ségimer, leur père, était mort depuis là défaite de Varus), de prendre en considération les droits sacrés du peuple, l'antique liberté et les Dieux de la patrie. « Pas même au prix de la couronne » impériale, il ne serait, disait-il, traiti*e à sa femillc, à ses » compatriotes, à la nation! » Ces paroles et d'antres semblables firent d'autant plus d'impression, qu'elles étaient pl^>ibndément senties. Elles mirent Flavius dans un tel état ^'exaspération, qu'ayant réclamé son cheval et ses armes, il oût tiré à l'instant même Fépée contre son frère, si le fleuve ne les avait séparés. Stertinius, présent à l'entretien, s'était élancé vers lui. afin de le calmer. Au môme moment, on put voir, sur l'autre rive Armin annonçant airx siens la i)ataille, avec des gestes menaçants. Dès le lendemain, les Romains aperçurent Ips Allemands rangés en bataille de l'autre côté du Wéser. Germanicus Tit passer la cavalerieà gué, afin de détourner l'attention des Germains, .au moyen d'une attaque de flanc et de se ménager ainsi le temps de construire uu pont pour le passage de l'armée. Le ducdes Bataves, Chariovalda passa le premier le fleuve à l'endroit où il était le plus rapide. Les Chérusques simulant une fuite, se retirèrent dans le creux d'une vallée ; c'était surtout dans le but d<? cerner les impétueux agresseurs et de fondre ensuite sur eux de toutes parts. Chariovalda qui s'était le plus exposé, excitant les sienS", s'élança lui-même dans les bataillons les
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plus conpaetes et fit des prodiges- de iraleirr. tAsà& duorant la lutte, son ciie^ s étant ahatta, il succomba sous la supériorité des> forées enaernies, et tt ne fut qu'à grand'peioe; que les conmaodants ÂrmiJius et StertîiHKis> parvinrent i sauver tes débris de la eatalerie.
Cependant le général rowain avait réossî à débarquer sur le W4er. Il eoanut par un déserteur ou par un espion, Fen-* drmt ch<»^ par Ârmin . Lés populations liguées avaient tenu conseil, disait-il, dansr un bois sacré et décidé que lassant du camp romain aurait lieu pendant la onit. Plusieurs circonstances semblaient confirmer cette assertion. Le crépuscule laissait apercevoir les feux du camp ennemi ; d'adroits émissaires s étant glissés à proximité distinguaient le piétinement des chevaux et le tumulte occasionné par une considérable masse d'hommes en mouvement. L'heure décisive approchait. Il semblait que le souvenir des échecs éprouvés jusqu alors par les Romains en ÂUans^ne rendit leur général anxieux. Gennanicus- fit, sous un déguisement, le tour da eamp, afin de s'assurer partout des dispositions des soldats. Tout à coup un guerrier allemand sauta de son cheval sur le rempart et d'une vmx retentissante, s'exprimant ea langue latine, il promit au nom d'Armin « des fiemmes aile- » mandes, des biens-fonds et une solde quotidienne de cent » sesterces à tout déserteur. » Cette proposition semblait s adressa surtout aux nombreux Germains qui servai«3it dans l'armée romaine. Une invitation, faite aussi audacieusement dans le camp romain, ne pouvait être que repoussée avec colère, les traîtres ne se trouvant pas disposés à révéler aussi ouvertement leur pi*ojet de défection. Vers minuit^ une division de l'armée allemande essaya d'attaquer le camp romain; mais ayant trouvé les Romains en éveil, elle se retira sans avoir donné un seul coup de lance. Le jour suivant, les deux plus grandes années qu'eût vues l'AUemagAe jusqu'alors se trouvèrent en présence. Le moment est venu de décrire plus exactement leur organisation militaire respective.
La supériorité des armées romaines sur cdles des autres pépies était due à leur discipline et à leur tactique militaire. Le soldat romain était sans cesse tenu en activité et exercé au métier des armes; c'est même à cette circonstance
que Farinée devait son nom (exercitus). Pour le soldat la période de la guerre ne différait pas beaucoup de celle de la paix, sinon que pendant la guerre il combattait avec des armes émoulues ; toujours en temps de paix il portait des armes et des bagages d*ua poids double ; de sorte que beaucoup d'entre eux envisageaient la guerre comme une sorte de soulagement, car le soldat romain se trouvait soumis à Texercice des armes comme ne l'était nul autre. Matia et soir, en été comme en hiver, sans cesse il acquérait des forces ou les retrempait par la marche, la course, le saut, la natation, Téquitation ou par le port de lourdes charges. Il s*exerçait à tout ce qui concerne Fart militaire, lançait des flèches et maniait la lance ; ni les rigueurs des saisons, ni Fépoque des pluies ne venaient interrompre le cours de ces exercices, pour lesquels de grands hangars se trouvaient construits aux quartiers d'hiver. Toutes les manœuvres militaires étaient ordonnées, npn point comme exercices de parade, mais en vue d'une utilité pratique. Les généraux ne vivaient point dans Féloignement ou dans Findifférence à Fégard des soldats, mais payaient même de leurs personnes lorsqu'il s'agissait des exercices les plus ordinaires. Il arriva même' qu'un commandant supérieur ou l'Empereur lui-même ne dédaignât pas de donner l'enseignement à des recrues. C'était dans le système des récompenses que se trouvait surtout le mobile de leur émulation. Le soldat qui s'était distingué par son habileté, son courage, sa vigilance ou par d'autres vertus militaires, recevait, à titre de récompense, de l'argent, des chaînes d'or, des distinctions honorifiques, des ovations publiques durant les marches triomphales, et ce qui valait mieux encore, FËtat pourvoyait complètement à ses besoins : le temps du service terminé, on lui donnait en propriété quelque biens fonds qui le faisait subsister.
Jusqu'à l'époque de César tous les grades d'otTiciers avaient été dévolus à l'aristocratie ; il n'en était plus de même à Fépoque qui nous occupe. Les plus hautes dignités militaires étaient conférées au simple soldat qui se distinguait dans la guerre, ou était reconnu apte à occuper des postes élevés. Cette disposition aidait à jeter du prestige sur le métier des armes et contribuait au succès. A Fépoque
de Tempire, rinfanterie était divisée en légions composées chacune de 6,100 hommes. Telles légions comptèrent même souvent jusqu'à 15,000 hommes par l'adjonction des troupes auxiliaires dont se servait Rome. Les légions représentaient la grosse infanterie ou le noyau de larmée ; elles se composaient de 10 cohortes et de 5o sous-divisions, sous les ordres d'un nombre correspondant de tribuns et de centurions (1).
La première cohorte avait la garde de l'aigle d'or qui brillait à la télé de la légion et à laquelle étàitvoué un culte particulièrement religieux ; cette circonstance rendait plus coupable encore l'abandon de ce signe sacré au moment du danger; elle explique aussi la persévérance avec laquelle les Romains cherchèrent à retrouver les aigles enlevées pendant le combat de Varus et la joie qu'ils éprouvèrent en les revoyant. La première cohorte, occupant le poste d'honneur, se composait de 1,100 soldats d'élite. Les autres cohortes se composaient chacune de 555 hommes. L'armement des soldats était uniforme et ordonné avec grande intelligence. Ils portaient un casque ouvert, en acier, surmonté d'un cimier creux, une cuirasse ou une cotte de maille, des cuissards et un long bouclier bombé, long de 4 pieds sur 2 1/2 de large, en bois léger, recouvert de cuir de bœuf et revêtu de plaques de fer. Le légionnaire portait en outre un léger javelot, une lourde lance (pilum) haute de 6 pieds, terminée par un morceau d'acier en forme de trident et ayant 18 pouces de longueur. Lancée à une distance de 10 à 12 pas, par une main habile, cette arme traversait les boucliers et les cottes de mailles ; elle était meurtrière pour la cavalerie surtout, en supposant toutefois que les légionnaires possédassent assez de sang-froid et d'expérience pour laisser les cavaliers s'approcher d'eux à la distance voulue. Dans la mêlée, les légionnaires se servaient d'une épée courte et large, à deux tranchants, plus maniable que la lance pour les luttes à courte distance. Chaque légion comprenait huit rangées d'hommes, espacées par un intervalle de 3 pieds, pour que le soldat pût manœuvrer aisé-
(1) Les préfets occupaient le rang de nos généraux actuels, les légats celui des colonels, les tribuns, celui des capitaines, et les centurions, celui des lieutenants.
ment dans les rangs, et aussi pour que les vides survenus pussent être rapidement comblés et les guerriers blessés ou épuisés, remplacés.
Un escadron de cavalerie, composé de 132 hommes pour la première cohorte et de 66 cavaliers seulement pour toutes les autres, se trouvait adjoint à chacune des légions. Ces divers escadrons étaient souvent réunis en un seul régiment, et suivant les circonstances, ils formaient un corps de cavalerie agissant en masse. L'armement de la cavalerie était semblable à celui de rinfanterie,avec la seule différence que les cavaliers portaient de plus hautes bottes et des épées plus longues que celles des fantassins. Les soldats de la cavalerie, de l'infanterie légère et les archers se recrutaient pour la plupart dans les corps auxiliaires, fournis par les populations des frontières, soumises à la domination romaine. Les plus habiles d'entre eux' étaient instruits dans l'art militaire, commandés par des officiers romains, et équipés selon le système de Rome. Les autres conservaient leurs armes nationales et obéissaient à leurs chefs indigènes. A une époque postérieure, l'artillerie acquit une non moindre importance dans l'armée de Rome ; ses machines à jet lançant des projectiles à des distances de 200 à 300 pieds n'étaient pas aussi inférieures à nos canons qu'on a pu le croire. Chaque légion comptait jusqu'à 10 de ces machines du plus gros calibre et jusqu'à 55 d'une dimension plus petite, qui toutes lançaient des pierres et des projectiles avec une violence extraordinaire. La disposition du camp constituait une partie importante de l'organisation militaire. Durant la guerre, les soldats établissaient chaque soir un camp fortifié : c'était un carré parfait entouré d'un fossé profond et d'un rempart de palissades haut de 12 pieds; le camp avait 4 portes et était divisé par un nombre égal de chemins principaux. Au centre se trouvait le quartier général. Au signaj donné par les trompettes pour la levée du camp, en un clin d'œil les tentes étaient repliées, les ustensiles emballés et les légions alignées et prêtes à marcher. Quoique pesamment chargés, les soldats parcouraient souvent 7 lieues en 6 heures de marche. Si l'on ajoute aux avantages de ce perfectionnement matériel et à ceux de l'armement des soldats, l'éduca-
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tion scientifique des officiers, l'art supérieur des manœuvres et rextrême facilité avec laquelle, sur un ordre du commandant en chef, de grandes masses de troupes pouvaient se trouver réunies à un endroit désigné, on s*étonne à bon droit que les troupes irrégulières des Allemands aient pu, non-seulement résister aux légions romaines, mais encore parvenir à les vaincfe complètement. Les Allemands ne possédaient à vrai dire aucun de ces avantages militaires. Germanicus le constate lorsqu'en haranguant ses troupes avant la bataille, afin de stimuler leur courage, il leur fait remarquer « que les Germains n'avaient vaincu jusqu'alors » qu'avec l'aide des éléments, ou à la faveur d'attaques sou- » daines ou bien encore par la ruse. Ils n'auraient pu, di- » sait-il, résister aux armées romaines disciplinées; car là » où les forêts ou les collines leur ménageaient certaines res- » sources, celles-ci n'en étaient pas moins contre-balancées » par de grands avantages du côté des Romains. Il était » impossible aux Allemands, postés au milieu d'épais four- » rés et de troncs d'arbres, de se servir de leurs ifnmenses » boucliers et de leurs longues lances aussi aisément que » les Romains maniaient leurs courtes épées et leurs bou- » cliers ajustés à leur taille. Les Germains n'avaient ni » cottes de mailles, ni casques, et leurs boucliers n'étaient » recouverts ni de cuir, ni de fer, mais formés seulement » de planches bariolées. Les soldats du front de bataille » seuls se trouvaient être bien armés; les autres portaient de )) courts javelots ou des perches terminées par des pointes » durcies au feu. Quelque redoutables que parussent les » Allemands, quelque violente qu'eût éTé leur attaque, ils » n'avaient montré aucune persévérance. A peine avaient-ils » reçu quelques blessures , que perdant tout sang-froid, » rebelles à toute discipline, ils cherchaient leur salut dans » la fuite, malgré les ordres de leur général..»
Ces paroles du général romain, prononcées avant la bataiDe dans l'Idistaue, « à la Porta Westphalica », quoique empreintes à une certaine partialité, contenaient un degré de vérité que d'autres notions concernant l'organisation militaire allemande, nous obligent de reconnaître. La répartition de l'armée des Germains se faisait d'après les conditions de naissance, c'est-à-dire que les divisions se com-
posaient de familles, de parents, de races, de communes, d'habitants de vallées, de tribus, de cantons ou de populations diverses. Un chef de famille formait avec ses fils, ses frères, ses cousins et ses serviteurs le noyau de la di\ision. Plusieurs de ces familles, réunies en un seul groupe, représentaient une centurie, dépendant d un chefchoisi par elles. Un canton tout entier, ou plutôt la tribu, qui habitait le canton, formait une division plus nombreuse, soumise à un prince ou à un chef de canton ; celui-ci avait droit au commandement en vertu de la noblesse et de la fortune en biensfonds possédées par sa famille. Chez les Germains de l*Ëst, les Gètes, les Marcomans et les Suèves, un roi héréditaii^e commandait aux chefs de tribus ou princes. Chez les populations du Nord-Ouest de l'Allemagne, au contraire, ce n'était qu'au cas où la guerre les eût forcées à se réunir sous un commandement unique, qu'un chef suprême ou duc était élu, et ce commandement expii^ait avec la guerre, à moins qu'il ne se prolongeât .par la force de l'habitude. Cette organisation militaire, remontant à l'origine du peuple, rendait plus difficile le maintien de la discipline. Le général n'avait pas le pouvoir de placer les officiers les plus capables, aux postes les plus importants qu'occupaient, par droit de naissance, les hommes de condition ou les chefs de familles. Toutefois, elle offrait l'avantage de laisser, aux parties isolées de l'armée, une plus grande indépendance ; de sorte que celles-ci prenaient, plus aisément, leur parti d'une défaite partielle ou la réparaient plus promptement qu'une armée régulière et permanente. En outre, l'expérience acquise pendant la guerre suppléait en grande partie à la science de l'école militaire ; l'armée allemande, ainsi que toutes les milices, surtout après qu'elles avaient fait, pendant une couple d'années, la campagne contre Rome, s'entendaient bien mieux que jadis à combattre en batailles rangées. Aussi Armin, élevé à l'école militaire de Rome, avait-il usé de toutes ses ressources pour initier, en quelque sorte, les tribus allemandes à la technique de l'art militaire, de sorte qu'il y eut une différence immense entre le soulèvement des peuples, opéré sans ordre dans la forêt de Teutoburg, et les combats réguliers livrés à la Porta Westphalica. Le train dé l'armée des Allemands se composait de serfs, tandis que les Romains n»'en-
rôlaient des affranchis, pour ce service, qu*en cas de nécessité, circonstance qui constituait un désavantage pour les premiers (1). Ainsi s'explique la grande variété mentionnée par les historiens romains dans le mode des vêtements et de Tarmement des Allemands. Tandis que les uns portaient de bons vêtements ajustés, d'autres étaient couverts de cuii*s ou de peaux d animaux; les uns se trouvaient fournis depées et de lances, les autres, armés seulement de perches noircies au feu. On comprend ainsi plus aisément le moti^ pour le* quel les Allemands sont représentés, par les Romains, tantôt comme des hommes d'une valeur peu ordinaire, tantôt comme des fuyards, ainsi que cette particularité consignée dans tous les rapports, à savoir, que les soldats les mieux armés, les plus grands, les plus valeureux, se trouvaient placés aux premières lignes, tandis que derrière eux se trouvaient postés les hommes de mince valeur ou mal armés, de sorte que Ioi*sque les chances du combat paraissaient contraires aux Allemands, ou que les soldats placés en avant tombaient, les autres prenaient ordinairement la fuite; on comprend aussi, par là, comment il se fit que les Germains perdaient beaucoup de batailles par suite de leur avidité à 1 égard du butin.
Quant à l'armement, il paraît que les hommes de distinction seuls portaient, à l'origine, la cotte de mailles, le casque et Tépée, car ces annes étaient rares. Fabriquées à Rome, elles furent importées en Allemagne par la voie commerciale ; or le pays étant pauvre, les gens de distinction seuls pouvaient s'y procurer des armes aussi chères. C'est ainsi que le butin de guerre, enlevé aux Romains, vint surtout enrichir les magasins d'armes des Allemands. Plusieurs milliers d'entre ceux-ci se trouvèrent pourvus
, (1) Qaoiqne les historiens romains ne fassent pas expressément mention de cette disposition, il n*est fos permis de douter qu'elle ait existe Deux fiiits dét^minés par Thistoire en faisant foi, on peut en conclure que, surtout dans les temps postérieurs à cette époque, les propriétaires emmenaient à la guerre un certain nombre de serfs qui^ cnez les Ailemanda des temps anciens, composaient tout au moins la moitié de Tannée. Les ^us grandes exp^itions de migrations, depuis celles des Cimbres et des Teutons jusqu'à ceUes des Goths, des Alamans, des Francs et des Bourguignons, se composaient ordinairement du peuple entier emmenant les femmes, les eiifants et tout Tattirail dans des cnariots. Les serfs ne pouvant rester en arrière, il en résulte que, dans les combats des émigrants, ils formaient en tous cas une partie de Tarmée.
d'armes romaines, enlevées à l'armée vaincue de Tarus( IV Armin avait attaché un grand prix à ce feit, et GermanicuS eût -pu voir bon nombre d'Allemands revêtus encore des cottes de mailles de ses compatriotes, si celles-ci ne s'étaient trouvées trop petites pour la plupart des Germains. • La plus grande partie de l'infanterie allemande se servait, pour arme d'attaque , d'une lance terminée* par une pique de fer courte et étroite, que les combattsmts maniaient avec la même habileté à courte ou à longue distance. Ils avaient, pour arme de défense, un grand bouclier, formé de planches et couvert de peintures, représentant des armes. Plusieurs d'entre eux étaient munis aussi d'une certaine quantité de javelots qu'ils lançaient au loin. La plupart des cavaliers se contentaient du bouclier et de la lance. Leurs chevaux ne se distinguaient ni par leur beauté, ni par la rapidité de la course, mais par la solidité de leur nature. Ils n'étaient pas dressés avec art et ne connaissaient que les mouvements de flancs. La principale force de l'armée consistait dans l'infanterie ; les voltigeurs, mêlés aux cavaliers, dont il a été question déjà, constituaient une sorte darme particulière. L'ordre de bataille était en général formé angulairement ; les corps des soldats tués étaient retirés , même durant les batailles où le succès était douteux. C'était souvent l'occasion d'un redoublement d'acharnement durant le combat. L'abandon du bouclier par le soldat était envisagé comme un crime capital. Un homme, déshonoré pour ce fait, n'était plus admis, ni au service divin, ni aux assemblées du peuple. Il arriva que maints guerriers, se trouvant dans ce cas, après avoir échappé aux dangers de la guerre, mirent, en s étranglant, un terme à leur ignominie. Le chef de l'armée, le duc, agissait sur l'esprit de l'armée bien plus par l'exemple, que par les lois de la discipline. Aussi devait-il la considération dont il était l'objet moins à sa dignité qu'à l'admiration qu'excitaient ses hauts faits militaires. Il n'était permis à aucun supérieur qui ne fut pas revêtu de la prêtrise, de battre les soldats, de les mettre aux fers, ni même de les admonester. Si quelque répression était nécessaire, elle se faisait, non pas en guise
(1) Tacite, uln»., n, 45.
de puoilion émanant de la volonté du duc, .mais au nom de la Divinité qui gouvernait larmée d une manière invisible. Les Allemands se servaient aussi pendant le combat d une bannière, conservée en iteni^ps de paix dans les bois sacrés. Tacite considérait, comme de précieux motifs d émulation, la coutume de composer les divisions de larmée d'après les familles ou les races, surtout lorsque la population tout entière. quittait ses foyer^, ainsi que la présence des enfants et des femmes au combat; celles-ci excitaient le cottî*age des guerriers, réconfortaient les affamés, soignaient les blessés, ravivaient les soldats épuisés et renvoyaient les timides à l'action. Il arriva fréquemment que des rangés d'hommes, qui déjà vacillaient, se raffermirent, grâce à 1 énergie des femmes qui s'opposèrent à leur retraite. Tout Allemand, ayant atteint l'âge désigné, devait prendre les armes. L'armement avait lieu durant une solennité publique ; le prince, le père ou même l'un des parents les,plus âgés du jeune homme revotait celui-ci du bouclier et de la lance. La suite ou sorte d'escorte était une institution militaire importante, à laquelle beaucoup d'auteurs ont donné toutefois une signification plus grande qu'elle De le méritait. Autour du prince, que rehaussaient sa gloire militaire, ses grandes possessions ou la hîiute influence de sa famille, se rassemblaient soit un certain nombre do jeunes gens désireux de s!instruire du métier des armes,, soit des guerriers expérimentés, pauvres ou insuffisamment riches, soit des cadets de famille, soit d'autres encore qui, ne voulant pas être entretenus gratuitement à la cour du prince, mettaient leur épée à sa disposition pour divers services (tel que Hagen de Troneke à la cour du roi Gunther),soit enfin ceux auxquels un chef était nécessaire, pour conquérir quelque domaine par la violence. Il parait toutefois que celle dernière catégorie se rencontrait le plus rarement; la' plus ordinaire était, à cause du nombre restreint de semblables suites, la première, qui se recrutant dans Tenlourage du prince, formait sa société en même temps que sa garde du corps. Participant aux vicissitudes et aux voyages du prince, ces suites se divisaient en différentes séries de rangs et d'emplois, dévolus selon la volonté de leur chef. 11 en résultait une grande éimilation parmi
tous leurs membres. Tous ambitionnaient la première place auprès des princes ; ceux-ci ne briguaient pas moins lavantage de se voir entourés par le plus grand nombre, et par les plus valeureux des hommes de suites. L'usage de réunir autour de soi un cercle de jeunes gens d'élite semble avoir été tenu, par les princes, en grand honneur pendant la paix, et leur avoir fourni un appui sûr en temps de guerre. Si la suite se distinguait soit par le nombre, soit par la valeur, une plus haute considération en rejaillissait sur le prince, non-seulement aux yeux de ses propres populations, mais encore à l'extérieur. On l'honorait par le moyen des ambassades et des présents; et par la seule autorité de son nom, il contribuait souvent à décider de la paix ou de la guerre. La gloire du prince ne souffrait pas qu'on le surpassât en valeur durant le combat ; ce n'était pas pour la suite une moindre honte de se montrer inférieure au prince, quant au courage. Le fait de rentrer du combat, sans le prince, constituait pour les hommes de la su^te une ignominie flétrissant leur vie entière : leur devoir le plus sacré était de le défendre, de le protéger et de contribuer à sa gloire par leurs propres exploits. C'est ainsi que les princes combattaient pour la victoire et les suites pour leurs princes.
Si la paix régnait à l'intérieur, pendant longtemps, la plupart des jeunes gens de distinction prenaient service dans les pays étrangers; et comme l'esprit de la nation n'inclinait guère à la paix, qu'il était plus facile d'acquérir de la gloire au milieu des. dangers et que la guerre surtout favorisait la formation des suites nombreuses, il arrivait souvent qu'un prince se mettait à la tête de ces jeunes gens. Ceux-ci réclamaient, de la générosité de leur chef, un cheval de bataille et une épée de combat. Au lieu de solde, on leur donnait des vêtements et des rations qui se distinguaient plutôt par l'abondance que par la recherche et que fournissaient d'ordinaire le butin et le pillage. Tacite remarque encore que les jeunes gens de distinction se décidaient difficilement à se livrer à l'agriculture et à attendre que l'automne leur apportât les fruits d'un labeur rationnel ; ils préféraient poursuivre l'ennemi ou se mesurer avec lui, car il leur semblait que c'était s'abandonner à la mollesse
. 147 — et à la paresse que d'acquérir par un travail régulier ce qui se pouvait obtenir par le sang et par la lutte (1). Durent le combat, les hommes de la suite se groupaient et se serraient autour du prince et contribuaient fréquemment, par la supériorité de leur armement et par leur valeur militaire, à décider du succès de la guerre.
Telle était la constitution militaire des Allemands, lorsque, sous le commandement général d'Armin, leur duc élu par eux, ils vainquirent en Tan 16 après J.-C., à la Porta Westphalica, une des plus grandes armées de Rome. Aussi Armin ne négligea-t-il pas d'exciter le courage des siens, sécriant : « Voici les Romains, que sont-ils? Qui comp- » tent-ils parmi eux? Les plus lâches de l'armée de Varus, » des gens qui pour échapper à la guerre ont eu recours à » la révolte, parmi lesquels la plupart sont stigmatisés dans )) le dos, d'autres, estropiés par les fureurs de la mer. Obligés M encore une fois de se battre, ils auront à cqmpter avec la » colère des Dieux sans espoir de succès. Ils sont venus » par bateaux, parce que la voie de terre leur présentait des » dangers, mais dans la mêlée, quel secours attendre du » vent et des avirons? Rappelez-vous tout ce que vous ont » fait souffrir leur cruauté et leur avidité ! Eh ! que nous » reste-t-il à faire, sinon conserver notre liberté ou mourir » avant d'être réduits à la servitude ! »
Le champ de bataille sur lequel se rencontrèrent les deux armées se trouvait dans l'Idistaue, vallée couverte de prairies, située entre le Wéser et la chaîne des montagnes, qui par la saillie de leurs hauteurs sur le fleuve et leur recul forment une sorte de gorge en forme d'amphithéâtre, dont ia base présente l'aspect d'un demi-cercle. Cette vallée, terminée par une haute forêt dont les branches ombrageaient un sol dépourvu de buissons, offrait un libre espace aux évolutions des troupes. Une partie de l'armée allemande loccupait, tandis que l'autre tenait l'entrée de la forêt,. dont les Cliérusques couronnaient les hauteurs, se proposant d'attaquer le flanc des Romains pendant la bataille. L'armée
(1) Les AUemands de distinction seuls redoutaient le travail et non pas tous les Allemands comme l'ont affirmé jusqu'à présent la plupart des commentateurs de ce passage du livre de Tacite. La majorité de la population se composait, dans l'Allemagne du^Nord-Ouest^siurtout, de paysans libres qui cultivaient eux-mêmes leur bien.
romaine s adossa au Wéser. A son front se trouvaient les corps auxiliaires gaulois ou germaniques, derrière ceux-ci, les archers à pied, ensuite la grosse infanterie formant environ cinq légions et le noyau de la cavalerie. Le général en chef se tenait à leur tête. La réserve se composait de quatre légions, de troupes légères, des archers à cheval et d'autres cohortes formées d alliés. La bataille commença vers onze heures du matin. Huit aigles (1), qui prirent leur vol vers la forêt semblèrent un heureux présage aux yeux des Romains. Il paraît que les Chérusques, réprimant mal leur impatience, se découvrirent trop tôt. Germanîcus les fît cerner aussitôt par un corps de cavalerie d élite, conduit par Stertinîus.
Dès que la bataille fut engagée entre les infanteries, la cavalerie romaine attaqua brusquement le corps d'armée des Chérusques, par derrière. Ceux-ci, culbutés, se jetèrent hors de la forêt dans la campagne. Au même instant la confusion s introduisit dans les premiers rangs et Tordre delà bataille fut mis en déroute ; les Chérusques étant sortis de la forêt, les Romains sofforcèi'ent de s'y retirer. Se distinguant entre tous, au grand péril de sa vie, Armin cherchait par raclion et la parole à contenir l'armée dans ses positions, et quoique grièvement blessé, il continuait à combattre. II eût réussi à enfoncer la troupe des archers, si des cohortes de Rhéticns, de Gaulois et de Vindéliciens ne se fussent jetées en masse au-devant do lui. Grâce toutefois à un violent effort de son cheval, il traversa les bataillons ennemis, les pourfendant à droite et à gauche. Le sang rendait son visage méconnaissable. Non-seulement il réussit à sauver sa personne, mais encore à ramener son armée en bon oixirç.
Les Romains soupçonnèrent que les corps auxiliaires des Cbauques, ayant reconnu Armin, avaient favorisé sa fuite. Ingujomer, de son côlé, se fit jour au travere des ennemis, en combattant. Quelques troupes furent refoulées au delà du Wéser. La bataille avait duré jusqu'au crépuscule. L'armée allemande se retira à la faveur de la nuit et les Romains conservèrent le champ de bataille. L'historien
(1) L'apparition des aigles dans cjbs contrées n'est pas rare aujourd'hui encore. Sctiierenberg en compta un jour dix-huit, passant à la suite les uns des autres.
romain, aux seules assertions duquel il faut bien nous rapporter, raconte, à propos de la poursuite des fuyards, qu un espace d'environ 10,000 pas fut couvert d armes et de cadavres, que parmi le butin on trouva un certain nombre de chaînes destinées probablement aux Romains et que quelques fugitifs, ayant cherché un asile sous la feuillée des arbres, y avaient servi de cibles aux archers.
H est permis de supposer que Tarmée allemande ne subit pas une défaite complète et même que le succès de la bataille resta indécis, par le fait même que les Romains n'utilisant pas leur avantage, se contentèrent d'élever un trophée. L'aspect de ce tertre, surmonté d'un monument, exaspéra les Allemands de telle sorte que peuples, princes, jeunes gens et vieillards reprirent les armes, attaquèrent de nouveau l'armée des Romains et les mirent en déroute. Cette dernière assertion doit être envisagée comme un euphémisme ; car l'armée romaine paraît s'être retirée ; bientôt après, les Allemands réussirent à lui offrir une seconde bataille, dans des conditions plus favorables.
L'endroit choisi pour ce combat, qui n'eut lieu probablement que peu de jours plus tard, se trouvait plus bas, au Wéser, longeant d'un côté le fleuve, et touchant de l'autre à la forêt, à un marais profond et au rempart quelesAngrivariens avaient élevé comme frontière entre eux et les Chérusqucs. Ârmin plaça son infanterie sur ce rempart et sa cavalerie dans les bois contigus, avec l'ordre de tomber sur les derrières des légions, si celles-ci s'aventuraient* dans la forêt. Germanicus fut en cette occasion bien servi par ses espions. Connaissant exactement la position de l'ennemi, il fit ses préparatifs en conséquence. Il plaça sa cavalerie dans la campagne et divisa son infanterie en deux troupes ; l'une devait attaquer le rempart et l'autre, la forêt. Il réserva à lui-même le commandement de cette dernière division. Les Romains rencontrèrent au rempart une énergique résistance Les Allemands, inébranlables comme des rocs, repoussèrent les assiégeants avec rage. Le général romain craignant de voir succomber ses soldats dans la mêlée , fit retirer ses. légions et avancer l'artillerie ; les engins lancèrent alors de lourds projectiles qui causaient d'autant plus de dommages aux soldats allemands, que serrés les
uns contre les autres, ils servaient en quelque sorte de cibles. Ceux-ci n'avaient point d'armes équivalentes à opposer à celles de rartillerié ; peut-être aussi que, peu familiarisés avec cette sorte d'attaque, ils reculaient devant l'assaut ; ils durent à la fin se retirer. Le général impérial, à la tête de sa garde, s empara de la digue et poursuivit les ennemis jusque sur la lisière de là foret. La lutte Ait effroyable. Les Allemands reculèrent pas à pas jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au marais, tandis que les Romains avaient derrière eux le fleuve et les montagnes. Des deux côtés on était décidé à vaincre ou à mourir. Les Germains firent preuve d'un courage non moins héroïque que celui des Romains ; mais leur mode d'armement et les conditions du combat leur créaient une réelle infériorité. Resserrés dans un étroit espace, pressés les uns contre les autres, les Allemands ne pouvaient ni se servir de leurs longues lances, ni mettre à profit la souplesse et l'agilité de leurs membres, car le combat était devenu une compacte mêlée. Mieux sei'vis par les circonstances, les soldats romains, revêtus de la cotte de mailles, portant le bouclier et une courte épée, conser\'èrent un grand avantage sur leurs adversaires dont la haute taille n'était pas garantie.
Suivant l'ordre du général, les légionnaires visant au visage de leurs adversaires qui se couvraient le corps de leurs boucliers, se frayèrent successivement, sur des monceaux de cadavres, un chemin au milieu des rangs allemands. La blessure d'Armin ne lui avait permis que de diriger l'action sans y prendre part, pendant que son oncle, parcourant sans cesse le champ de bataille, animait les soldats au combat et réalisait des prodiges de valeur. Le carnage dura jusque pendant la nuit, car les Allemands restaient inébranlables. Germanicus défendit de faire quartier aux prisonniers, « parce que, disait-il, l'extermination complète de cette race pouvait seule mettre fin à la guerre. » A riicurc du crépuscule, il renvoya, du combat une de ses légions avec l'ordre d'aller établir le camp . Les autres troupes continuèrent à se battre ; la cavalerie ne remporta qu'un succès contestable. Le récit de l'annaliste romain ferait supposer que ce combat sur le Wéser aurait été plus avantageux aux Germains que le premier. Il semblerait môme que les
Romains eussent été battus et obligés de chercher ]^ur salut dans un camp retranché, élevé à la hâte. U est à présumer, en effet, qu'étant vainqueurs, ils auraient utilisé avec succès leur cavalerie en poursuivant Fennemi. Si, d'après la tradition romaine elle-même, la cavalerie romaine avait combattu avec un succès douteux, il est plus que probable toutefois que celle-ci éprouva un désavantage, de sorte qu'il . ny eût pas lieu d'attribuer la victoire aux Romains. La suite des événements le prouve, au reste, d'une manière évidente. Germanicus ne songea ni à continuer la guerre jusqu'à « l'extinction de l'ennemi », ni à élever une forteresse en Mie de garantir à l'avenir le pays occupé, comme c'était à cette époque la coutume des Romains. Toutefois il érigea de nouveau un monument consacré au triomphe et portant cette inscription pompeuse : « Après la fin de la guerre » contre les peuples d'entre le Rhin et l'Elbe, l'armée de Ti- » bère consacra ce monument commémoratif à Mars,àJupi- ^ » ter et à Auguste (1). » Germanicus opéra promptement sa ^ retraite vers l'Ëms, envoya le général Stertinius contrôles ÀDgrivariens, afin de garantir les derrières de son armée et embarqua de nouveau celle-ci sur l'Ems. Faisant voile sur la mer, sa flotte se vit rejetée par une violente tempête sur diverses côtes de la mer du Nord et jusqu'en Bretagne (2); cette catastrophe anéantit presque entièrement l'armée. Des cent mille hommes embarqués, quelques milliers à peine rentrèrent dans leurs quartiers d'hiver établis sur la gauche duRhiii. Il parait que Germanicus lui-même se serait jeté de désespoir dans la mer si on ne l'eût retenu. Tout ce sinistre est raconté, par les Romains, dans des termes si exagérés qu'on ne peut se défendre de les soupçonner d'avoir essayé de mettre leurs pertes essuyées au Wéser, sur le compte de la tempête éprouvée sur mer.
11 semble en effet que les peuples germaniques se trou-
(1) Gennailiclu n'eut point, pftrfût-il, la prétention de s'attribuer la victoire, car il se servit de rexpression diplomatique: de beUatis nationibus
néral en chef
(2) Lajgéographie de cette époque s'enrichit ainsi par les naufinigés de notions ignorées encore.
vèrent si peu découragés que Germanicus, redoutant de se voir attaquer par eux sur le Rhin, rassembla en hâte une armée de 30,000 hommes avec laquelle il envoya, la même année, Cajus Silius contre les Cattes, afin de les tenir en respect, tandis que lui-môme essayait, avec de plus grandes forces militaires, d'intimider les Marses. Leur duc, Mallovendus, se réconcilia à cette occasion avec les Romains, auxquels il livra une des aigles des légions de Yarus, que Ton avait trouvée ensevdie dans le bois sacré.
Après avoir rétabli promptement la sécurité des frontières, Germanicus, au retour de sa course, regagna la rive gauche du Rhin. Toute l'expédition de Tan 16, commencée avec un déploiement de ressources, inconnu jusqu'alors, n'avait abouti à aucun résultat sérieux. De plus, Rome avait perdu la plus grande partie d'une flotte composée de mille vaisseaux, et la majeure partie d'une armée de cent mille hommes. Presque tous les chevaux cédés par les Gaulois, aux Romains; avaient été tués; les caisses militaires étaient vides. D'autre part, les Allemands venaient de résister pour la première fois à la plus grande des armées romaines, réputée invincible en rase campagne, à cause de sa tactique supérieure, de sa discipline et de son n^ode d'armement. Les circonstances avaient prouvé que la force des Germains croissait avec le danger ; le manque d'union était en jBffet leur plus grande faiblesse.
Germanicus se disposait à recommencer la campagne l'année suivante, lorsque Tibère, fatigué de luttes et de sacrifices, se guidant d'après la clause du testament d'Auguste qui recommandait de ne point chercher à agrandir l'empire, mais de se contenter de veiller à la sécurité des frontières, se décida à conclure la paix. Il fit valoir pour considération politique, qu'en^ abandonnant à elles-mêmes les populations germaniques, elles s'affaibliraient tout naturellement par leurs propres divisions, et rappelant à Rome Germanicus, il chercha à l'indemniser en lui ménageant les honneurs du triomphe.
L'annaliste romain constate naïvement que la guerre,qiie Germanicus ne parvenait pas à finir, se trouva ainsi terminée. Au printemps de l'an 17 après J.-C., le prince impérial fit son entrée triomphale dans la capitale du
monde; on proclama ses victoires sur les Chérusques, les Gattes, les Bructères, les Usipiens, les Longobards, les Angrivariens et sur tous les peuples des contrées s'étendant jusqu'à l'Elbe. Le butin enlevé à l'ennemi, des prisonniers, des tableaux, représentant les montagnes et les fleuves de ces contrées, ainsi que les combats livrés, précédaient le char du triomphateur. Des Allemands, hommes et femmes de distinction, faisaient partie du cortège ; on y remarquait Sigismond, fils de Ségeste, ainsi que Sésisthacus, fils de Ségimer qui tous deux se repentirent, mais trop tard, de s'être fiés à la générosité des Romains; Ségeste, auquel on fit l'injure de le placer parmi les spectateurs, Hramis, femme de son neveu et fille d'Ucromer, roi des Battes, ainsi que le Sicambre Deuterix, Libes, prêtre des Gattes, et enfin la plus infortunée des femmes, l'épouse du libérateur, Thusnelda, avec son fils Thumelikus, âgé alors de trois ans!
Le manteau des forêts vierges de la Germanie déroba, toujours aux yeux de tous, le nombre des Romains qui terminèrent leur vie dans les fers des Allemands, qui furent réduits en servitude ou, qui à la faveur de la science romaine, contribuèrent aux progrès de l'agriculture et de l'industrie, dans cette contrée.
L'Allemagne était libre à jamais !
Les Romains ne conservèrent que la rive gauche du Rhin et la rive droite du Danube; ils ^levèrent entre ces deux fleuves le rempart-frontière, établirent, à l'intérieur du pays, des forteresses, dés colonies, des villages, des fermes, des routes ; ils élargirent les villes, améliorèrent l'agriculture et les instruments de travail, importèrent la vigne et les arbres fruitiers, étendirent leurs relations commerciales, en un mot ils fertilisèrent le pays-frontière, par les ressources de la culture romaine. Toutefois ils exigeaient en retour, des habitants, le service militaire et l'impôt, et leur enlevaient ainsi leur autonomie et leur indépendance.
Après la guerre de l'indépendance, toutes les populations germaniques de l'autre côté du Rhin renoncèrent à la protection des Romains. Pour la première fois, les tribus de la race germanique se trouvèrent former une seule nation. L'illustre chef qui, dans sa jeunesse, avait pu constater les sentiments de fierté des citoyens romains et l'homogénéité
de l'État romain, devait souhaiter plus que jamais, eu ce moment, de voir l'agrandissement de sa patrie, la réunion des nombreuses tribus en une unité politique et l'organisation définitive d'une ligue militaire permanente.
La guerre terminée, le peuple avait conservé sa confiance et remis la dignité de général ou de chef, au héros qui avait sacrifié à Tindépendauce de sa patrie, son bonheur privé, son épouse bien-aimée et les joies de la paternité. Il ne devait plus revoir son fils ! Mais cette prépondérance accordée à Armin offusqua les autres princes allemands. L'un d'eux surtout, Ingujomer, le propre oncle d'Armin, se trouvait en proie à la jalousie.
L'avis imprudent émis par lui au sujet de l'attaque du camp de Cœcina avait prouvé que, bien que guerrier valeureux, il était très-inférieur à son neveu, sous le rapport du talent militaire; Ingujomer, humilié de servir sous le commandement d'un homme plus jeune que lui, passa avec une troupe formée de ses partisans et des gens de son escorte du côté de Marbod, roi des Marcomans, qui s'était brouillé avec Armin, paraît-il, dès le commencement de la guerre de l'indépendance, au sujet de l'envoi de la tête de Varus. Armin la lui avait fait remettre, soit pour lui rappeler ses devoirs, soit pour lui prouver qu'il pouvait se passer de son secours. Tandis que les princes cherchaient, dans la puissance presque illimitée du chef des Allemands de l'Est, un appui pour leur autorité particulière, contre le représentant de la volonté nationale, le libérateur de la patrie, Armin, possédait toute la confiance et l'amour du peuple. Le roi Marbod était haï par le parti national (i), aussi les populations les plus importantes du Nord -Ouest de l'Allemagne, celles des Semnones et des Longobards, rangées sous le sceptre de ce prince, se soulevèrent et se détachèrent de lui. Dès lors la rupture éclata ouvertement entre le parti des princes et le parti national ; le premier se rattachant à Marbod et l'autre, à Armin. Ainsi se réalisa, trois ans après la^erre de l'indépendance, la prévision de Tibère. L'ancienne humeur guerrière excitée d'abord par les princes, en vue surtout de leurs intérêts privés et de leur
(1) Tacitb, Ânn., U, 45.
ambition, ne connaissait plus de frein. Armin çt Marbod se micontrèrent bientôt, chacun à la tête d une armée puissante; toutefois ces armées ne devaient plus comi)attre comme jadis sans ordre et livrant au hasard le succès des combats. Instruits dans lart militaire par leurs guerres avep les Romains, l^s Allemands combattaient maintenant en colonnes serrées, avaient une réserve, et obéissaient aux ordres de leur chef; beaucoup d entre eux se trouvaient même pourvus d'épées et de cottes de maille (1).
Lan 19 après J.-C. eut lieu une des plus grandes batailles signalées par Thistoire ancienne ; l'endroit où elle se livra n'est pas déterminé, mais devait, selon toute probabilité, se trouver dans le voisinage de l'Elbe, peut-être même dans la contrée où, plus tard, un si grand nombre de populations allaient se combattre.
Monté sur un magnifique cheval, Armin, passant eh revue les diverses parties de son "armée, excitait le courage de chacune de ses troupes par de chaleureuses paroles, leur rappelant « la liberté recouvrée, la destruction des légions, » les armes romaines prises à lennemi et qui, de toutes » parts, se trouvaient aujourd'hui aux mains des guerriers » allemands! Eh quoi! ces héros, pourraient-ils bien se » laisser dicter des lois par le roi Marbod, par ce lâche » qui n'osant pas affronter la lutte contre les Romains, se )) cachait dans les parties obscures de la forêt Hercynienne, » et de là sollicitait bassement, au moyen d'ambassades et M de préseiiJLs, le titre d'allié des Romains! Par ce trailre à j) la patrie, par le vassal de l'empire romain que la colère » céleste devrait anéantir, comme l'avaient été les légions » de Quintilius Varus ! Rappelez-vous nos combats pour » l'indépendance, s'écriait-il, et croyez bien que la victoire « ne peut faire défaut aux vainqueurs des Romains ! »
De l'autre côté, Marbod cherchait à diminuer aux yeux de son arjnée les qualités militaires de son adversaire. Exaltant Ingujomer, il s'écriait : « En cet homme s'incarne » toute la gloire des Chérusques ; c'est d'après'ses avis que » se livrèrent les batailles qui furent gagnées ; Armin, fou » effronté, homme ignorant, se prévaut de la gloire d'au-
p) Tactte, Ann.) II, 45.
» truî. II n'a vaincu que par la trahison, trois légions sans » défense qu'il anéantit au grand préjudice de TAllemagne, 3) et pour sa propre honte, alors qu'il laisse toujours gémir, » dans l'esclavage , sa femme et son flls. Jngujomer, au » contraire, attaqué par douze légions commandées par » Tibère, avait conser\^é intacte la gloire des Allemands, » les Romains s'étant retirés aussitôt et à des conditions » équitables. Aussi ne regrettait-il pas qu'il ait dépendu de » lui, soit de recommencer la guerre avec les Romains, )> soit de conclure la paix sans effusion de sang. »
Les armées n'avaient pas besoin de ces excitations de leurs chefs ; les Chérusques et les Longobards combattaient pour leur antique gloire ou pour le maintien de leur indépendance reconquise, les autres, pour l'extension de leur domination (1). Jamais de plus grandes armées ne se mesurèrent avec plus effroyable entrain. Des deux côtés, les ailes droites furent battues, et la nuit vint séparer les combattants, sans amener de résultat décisif. Une seconde bataille devait décider de la victoire. Mais Marbod s'étant réfugié dans un camp retranché, sur une hauteur, cet acte de pusillanimité devint le signal de sa défaite. La démoralisation s'empara de toute son armée. Les gens de son escorte passèrent en foule du côté d'Armin, et le lâche Marbod, entièrement abandonné, se vit contraint de se retirer vers la Marcomanie. Arrivé là, il compléta sa trahison ; il appela les Romains à son aide et vérifia ainsi la prédiction d'Armin. Mais Tibère objecta que Marbod, n'ayant point prêté secours aux Romains lorsque ceux-ci combattaient les Chérusques, n'avait pas le droit de réclamer maintenant leur appui contre ces mt^mes ennemis. Toutefois il paraîtrait que Drusus, fils de Tibère, qui jadis commandait en Illyrie, fut envoyé comme négociateur de la paix. Du moins on le vit deux ans plus tard (21 ans après J.-C), maintenant, en digne fils de son père, les intérêts et l'influence de Rome, non par de nouveaux combats, mais en excitant des querelles intestines. Marbod, comme tous les traîtres, reçut bientôt son juste châtiment ; il fut renversé à la suite d'une révolution intestine. Gatualda, jeune homme d'une famille
(1) Tacite, Ann,, II, 4*3.
distinguée, fuyant le despotisme de Marbod, s'était réfugié chez les Gètes. La défaite et la faiblesse de Marbod lencouragèrent à retourner en Marcoraanie avec une troupe nom- I)reuse, composée en grande partie aussi de fugitifs; dans l'espoir de décider la noblesse à se joindre à lui. Il attaqua et prit à rimproviste la résidence ou château royal dans lequel se trouvait le trésor d'État des Suèves. Bientôt il ne resta plus à Marbod, abandonné par les siens, qu'à s'assurer des bonnes grâces de l'Empereur des Romains. Réfugié à Noricum au delà du Danube, il écrivit à Tibère, invoquant Tamitié de Rome qu'il avait préférée, disait-il, à celle de tous les autres peuples. Tibère lui assigna Ravenne pour résidence et attribua, devant le Sénat, non peut-être tout à faft à tort, la chute du roi à ses menées diplomatiques. Marbod senît dès lors ep quelque sorte d'épouvantail pour le peuple ; car dès que les Suèves faisaient mine de se remuer, il suffisait aux Romains de les menacer du retour de ce prince, pour les faire rentrer dans l'obéissance. Il passa encore dix-huit ans en Italie, survivant à sa gloire. Le même sort fut réservé à Catualda qui, soutenu d'abord par les grands, suivit, paraît-il, en tous points les traces de son prédécesseur. Il fut chassé avec l'aide des Hermundes et exilé dans la Gaule narbonnaise ; après lui, le quade Vannius s'empara du pouvoir, grâce à l'influence romaine. Mais trente ans plus tard, le peuple accablé par les impôts se souleva, et ce prince se vit chassé à son tour par ses. neveux Wangio et Sido, aidés de Vibillius, roi des Hermundes ; après qu'il eut perdu une bataille pour laquelle il avait appelé à son secours les Jazyges et les Lygiriens, les Romains lui assignèrent ainsi qu'aux siens des résidences dans la Pannonie. Lorsqu'ils se furent assurés de l'acquiescement de Rome, |es neveux" de Vannius se partagèrent le royaume.
Tandis que le despote Marbod succombait sous la colère dupeuple,Armin avait à combattre l'opiniâtreté des princes qui croyaient leur puissance et leurs intérêts personnels mis eu danger par la restauration de l'indépendance nationale et par l'institution d'un pouvoir central (établi sur toutes les tribus allemandes du Nord-Ouest) reconnu généralement et confié à Armin. En conséquence, ils repro-
ohaient à celui-ci de viser, à l'exemple de Marbod, à une domination absolue. Il est à croire qu'ils s'étaient créé uo parti dans le peuple, car à cette époque éclata une guerre civile dont les chances restèrent incertaines. Trop faibles pour combattre ouvertement, ils eurent recoui's au meurtre. Un membre du parti des princçs, Gandester, prince des Cattes, écrivant au sénat romain, promet de faire mourir Armin, au cas où Ion consentirait à lui envoyer le poison nécessaire. L'antique vertu romaine prévalut une fois encore en cette circonstance ; il lui fut répondu que le peuple romain se vengeait ouvertement de ses ennemis, l'épée à la main, mais non secrètement et par la trahison.
£nfln, Àrmin succomba (20 ans après J.-C), assassiné par la main d'un prince de sa famille, dans la trente-septième année de sa vie ; c'était la douzième de son comniaiidoment. L'historien romain (1) consacra à sa mémoiiv ces paroles mémorables : « A coup sûr, le libérateur do » TAlIemagne qui, non semblable à d'autres rois ou chefs » d'armée, lit trembler Rome, non à son origine, mais au )) point culminant de sa puissance; Armin qui eut des » chances de bonheur et d'autres dans les combats, » fut toujours victorieux dans la guerre ; il est célébré » aujourd'hui encore par les peuples allemands, dans leufô » chants héroïques ! »
Le libérateur était mort, mais l'œuvre de la délivrance était accomplie. L'assassinat d'Armin semble avoir fait sortir le peuple de son engourdissement ; l'élévation de l'irminsaul dans le bois sacré, fut ordonnée à titre de monumeat commémoratif, en l'honneur de ce chef, et en expiation du crime. Peut-être aussi fiit-ce en souvenir de Fœuvrc et du plan général de ce prince, qu'environ un siècle plus tard, l'association des Saxons et des Francs se constitua de nouveau.
Armin fiit en effet le sauveur de rAllemagne, car sans lui, les Romains eussent conquis et romanisé la Germanie, à l'instar de la Gaule, et il serait arrivé, alors même que le peuple eût secoué quelques siècles plus tard le joug étranger, que la langue allemande n'en aurait pas moins
(1) Tacite, Ânn., Il, 88:
-^ 159 — disparu et avec elle les plus riches produits du développe^ ment national. Le peuple germanique fut redevable à Arrain de n'avoir plus revu, depuis, les Romains fouler le sol de rAliemagne, et grâee à lui, le Rhin resta pendant dix-huit siècles un fleuve allemand et libre !
L assassinat du libérateur ne resta pas impuni. Il semble que le peuple ait exercé une terrible vengeance, car la principale noblesse chérusque fut exterminée durant la Sruerre civile. Toute la race princière disparut, à Icxception du fils de Flavius Italicus, dont la mère était la tille de Cattumer, prince des Cattes. Trente-six ans après la mort d*Armin, une ambassade chérusque parut à Rome pour lui offrir le gouvernement des Chérusques.
Il est probable que le parti favorable aux Romains avait repris le dessus dans les pays lassés et épuisés par la fîuerre civile. L'empereur Claude accueillit le vœu des Chérusques d'autant plus volontiers qu'Italicus, né à Rome, t*levé d'après les notions romaines et ^devenu citoyen de Rome, pouvait mieux que personne servir les intérêts de l'empire; il lui remit de l'argent et lui céda des oflîeiers expérimentés. Italicus fut accueilli avec joie. Mais ayant pris sérieusement le gouvernement en main, il résista à toutes les factions qui avaient bouleversé pendant si longtemps le pays ; une révolte éclata aussitôt; il n'est pas suHisamment j^taLli si elle fut le fait du parti aristocratique ou du parti démocratique. Victorieux à la suite d'une grande bataille, le nou\ eau prince devint arrogant ; ch?.ssé à la suite d'une second^ révolte, il fut rétabli de nouveau avec l'aide des Loûgobards ; il disparaît alors, presque en môme temps que les Chérusques eux-mêmes, de la scène du monde.
La guerre d'indépendance, conduite par Armin, ne devait pas demeurer sans effet sur les peuples germaniques des frontières du Nord-Ouest de l'empire qui, soumis à la suprématie de Rome, avaient dans cette même guerre combaltu à côté des Romains contre leurs propres frères. Le nouveau système introduit dans la politique de Tempire consistait à ne pas renouveler les attaques, mais à se borner aux menées diplomatiques qui permettaient de semer la division parmi les peuples germaniques ; aussi la retraite des forces militaires romaines de la gauche du Rhin
eut-elle pour conséquence de soustraire les Ghauques à la suprématie romaine.
Dix ans plus tard (28 ans après J.-G.) une révolte éclata parmi les Frisons à Toccasion de Fimposilion d un tribut consistant en peaux de bœufs ; les employés romains chargés de faire rentrer les impôts, ayant refusé les livraisons, trouvées insufiisantes, avaient mis en vente Iw bœufs et les terres des Frisons et livré à Fesclavage leurs femmes et leurs enfants. Des agents du fisc et des employés publics furent pendus. L'agent supérieur, Olennius, se réfugia à grand-peine dans la forteresse Flevium ; les Frisons qui Fassîégeaient se retirèrent derrière leurs fossés et leurs remparts à rapproche d une armée qui s'avançait rapidement, sous les ordres du vice-gouverneur de la basse Ger- . manie, L. Apronius; mais attaqués^ par les Romains, ils réussirent à battre ceux-ci complètement. Une troupe de 900 Romains furent anéantis, tandis quune autre de 400 hommes qui s'étaient retirés dans la villa d'un receveur d'impôts, se donnèrent volontairement la mort, préférant perdre plutôt la vie que la liberté. Dès lors, le nom des Frisons fut de nouveau en grande estime parmi les Germains. Tibère tint cette défaite secrète à Rome, afin de ne point se voir forcé de recommencer la guerre. Cet acte de faiblesse encouragea les Germains, qui n'en conçurent que plus de mépris pour les Romains et reprirent même à leur égard leurs dispositions agressives (1). A peine dix ans sétaient écoulés depuis la guerre d'indépendance des Frisons que déjà les Ghauques et les Gattes recommencèrent leurs invasions dans les provinces romaines. En l'an 47 après J.-G. , les Ghauques entreprirent une grande expédition vers la basse Germanie; mais ils furent repoussés pour la seconde fois par une armée romaine sous les ordres de Gorbulo. A cette occasion, les Frisons se virent obligés, à l'approche de l'armée triomphante, sinon de se soumettre, du moins de faire des tentatives de réconciliation. Toutefois le fait suivant prouve combien ils désiraient se soustraire à la domination romaine. Peu de temps après, des Frisons colonisèrent des
(1) Après le r^gne de Tibère, Caligala se glorifia auzyenzdes Romains de prétendues victoires, fit teindre les cheveux à des uaulois et prit des Germains à sa solde pour les conduire à Rome en guise de prisonniers.
parties de terrain voisines de leurs frontières qui ayant été occupées antérieurement par les Romains, avaient été partagées par le gouvernement entre les soldats ; les Frisons y avaient bâti des maisons et ensemencé des chartips, comme si ces terrains avaient été leur propriété. Les Romains exigeant qu'ils les évacuassent, des négociations furent enlamées à ce sujet et une ambassade frisonne, envoyée à Rome. Là, parmi les principales somptuosités de la capitale du monde, le théâtre de Pompée fut surtout mis sous les yeux de ces envoyés, dans le Ibut de les impressionner par la hiasse imposante des spectateurs. Les Frisons se tirent indiquer les places réservées aux divers dignitaires, celles des chevaliers et des sénateurs. Ayant aperçu, au milieu des places réservées au sénat, quelques sièges d'honneur, ils s'informèrent de leur destination; comme on leur dit que ces places seraient occupées par les envoyés des peuples qui se distinguaient par leur valeur ainsi que par leur amitié pour Rome, les deux envoyés allemands se levèrent aussitôt et allèrent s'a'sseoir parmi les sénateurs, disant : « Aucun homme sur la terre ne surpasse les Germains pour la fidélité et la gloire. » Le public romain se moqua des barbares dont la malice était peut-être aussi grande que le courage ; mais Néron les gratifia du droit de bourgeoisie romaine ; cependant il persista à exiger que les Frisons abandonnassent les terrains. Ceux-ci s'y refusant,' les hostilités se prolongèrent jusqu'à ce qu'ils eurent cédé à la force. Les Ampsivariens réclamèrent alors cette même contrée, parce que, expulsés par les Chauques, de nouvelles résidences leur étaient devenues nécessaires ; leur prince Bojocalus se prévalut d'êt^e resté fidèle aux Romains pendant cinquante ans, d'avoir été emprisonné par ordre d'Armin et d'être entré ensuite au service de Rome. Le général romain Avitus donna aux Ampsivariens une réponse évasive et prenant Bojocalus à part, il lui offrit ce territoire à titre de présent personnel et de gage de l'amitié romaine. Mais cette proposition de corruption révolta même le chef du parti favorable aux Romains. Il répondit qu'il méprisait le prix de la trahison, et, furieux, il se retira avec les siens en s'écriant : « Il se peut que le sol nous manque pour vivre, mais il ne nous fera jamais défaut pour y mourir ! »
Les Ampsivariens prirent les armes et appelèrent à leur secours les Bructères et les TeuchtèFes. Dans la campagne qui suivit et à laquelle prirent part aussi les populations voisines d*au delà de la droite du Rhin, les Usipiens, les Tubantes, les Cattes et les Chérusques, il semblerait que les Allemands eussent eu le désavantage, car les Romains, en passant le Rhin, emmenèrent avec eux beaucoup de prisonniers qui furent vendus en esclavage.
Pendant Télé de cette même année 59 eut lieu une grande bataille entre les Cattes 'et les Uermundes au sujet de la propriété des sources salines (près d'Orb ou de Kissingen). Le combat fut d'autant plus acharné, que les sources salines étaient envisagées comme sacrées ; les Hermundes, victorieux, sacrifièrent aux Dieux les prisonniers cattes. Malgré ces discordes intestines qui consumaient les forces des Allemands, au grand profit des Romains, ceux-ci ne panenaient qu'à grand peine à contenir sous leur domination le, peu ^e tribus qui se trouvaient encore sous leur dépendance.
En fan 70, les Bataves secouèrent le joug romain. Pendant la guerre pour l'indépendance du Nord-Ouest de l'Allemagne, les Bataves avaient, en qualité d'alliés, rendu de réels services aux Romains; mais ils n'en reçurent que àfi l'ingratitude. Non-seulement la jeunesse fut eulevnîe pour la conscription, afin de remplir les vides survenus dans l'armée, mais les vieillards et les invalides eux-mêmes appelés sous les armes, se virent obligés de se racheter, afin de contribuer ainsi à remplir les caisses du gouverneur. 11 se commit à ,cette occasion des faits ignominieux qui révoltèrent la conscience publique. Un jeune Batave de distinction, se trouvant au service militaire de Rome, prit à cœur la cause du peuple et la fit sienne. Claudius Civilis, ainsi s'appelait cet éminent jeune homme, accusé de rébellion sous Néron, avait été chargé de fers d envoyé à Rome; son frère Paulus avait été mis à mort à la suite de la même fausse accusation. Après la mort de Néron, Vitcllius et Galba se disputèrent la couronne impériale. Mis en liberté par Galba, Civilis se vit l'objet des poui'suites de Vitellius. Mais lorsque après la mort de Gall)a et celle de son successeur Otlion, Vespasicn s'opposa à Vitellius en qualité de compétiteur, Civilis fit semblant de
prendre parti pour Vespasien, afin de préparer au moyen de cette ruse la libération de son pays. Par une réunion de circonstances favorables, il regut, de deux généraux de Vcspasien, Tordre d'empêcher, au moyen d une révolte feinte, que les troupes qui se trouvaient au bas Rhin, marchas-sent vers l'Italie où Vitellius les réclamait ; presque en môme temps, les régiments bataves venant de Tltalié regagnaient le Rhin. Alors Civilis convia la iioblesse et les hommes Ic3 plus capables parmi le peuple* à un banquet nocturne qiii devait ^voir lieu dans un bois sacré. Discourant avec les invités réunis, il chercha à les exciter à la révolte, ranimant 'en eux le souvenir de leur glorieuse origine (ils provenaient des Gattes), ainsi que celui des injustices et des oppressions exercées à leur égard par les Romains : « Ja- » mais, disait-il, le moment n'avait été plus favorable pour » secouer le joug des Romains, car il ne se trouvait dans » leurs quartiers d'hiver que de faibled vieillards et des proy> visions. Il ne fallait pas qu'ils se laissassent intimider par » la renommée des légions. Leur infanterie et leur cavalerie M étaient excellentes. En outre il était probable qu'ils rece- » vraient du secours des tribus alliées germaniques,aussi bien » que des Gaulois qui n'aspiraient pas moins qu'eux à vivre » indépendants. La révolte devait ne pas déplaire à l'un des » deux partis quij divisaient Rome ; en cas d'insuccès, on » pouiTail en attribuer la faute à Vespasien, et en cas de » victoire, on n'aurait de compte à rendre à personne. » Cet appel rallia les sufirages des invités qui jurèrent par les âmes de leurs aïeux de' tenter là lutte pour l'indépendance. Civilis fit serment de ne pas se couper les cheveux avant d'avoir chassé les Romains (1). Il enVoya ensuite de secrets agents aux Canninevates, voisins et parents d'origine des Bataves, ainsi qu'à des troupes bretonnes et bataves qui se trouvaient au service de Rome, à Mayence. Les Canninevates entrèrent énergiquement dans la conspiration et choisirent aussitôt pour duc, Brinno, homme tout à fait supérieur, d'une famille distinguée et dont le père avait servi la cause du peuple. Selon l'usage du pays, le proclamant leur chef, ils le placèrent sur un bouclier et relevèrent sur leurs épaules. Les Frisons entrèrent dans la con-
(1) Tactte, h. IV, U, 15, 6L
juration. La révolte éclata; deux légions furent attaquées à rimproviste dans leurs quartiers d'hiver peu éloignés de la mer ; le camp fut pris et pillé ; les marchands et les colporteurs romains chassés, les forteresses cernées, et même incendiées ou abandonnées par leurs propres commandants, lorsque ceux-ci se trouvèrent' incapables de les défendre. Alors Civilis, sous prétexte de dompter Tinsurrection des Cannincvates, conduisit les troupes, qu'il commandait à titre d'officier romain, du côté des insurgés.
Il fut bientôt hors de doute pour les Romains que Civilis, et non Brinno, était le chef de la sédition. Les belliqueux Germains ne purent contenir longtemps leur impétuosité. Les Bataves, les Frisons, les Canninevates formaient un corps d'armée principal. Aux environs du Rhin, une bataille eut lieu entre eux et une armée roraaiuo rassemblée à la hâte ; dès le CQmmencement du combat, une cohorte de Tongres passèrent, avec bannières déployées, du côté de leurs compatriotes; l'armée romaine fut par cela même mise en déroute et finalement détruite. La flotte composée de vingt-quatre vaisseaux tomba aussi entre les mains des Allemands. Des Bataves, qui formaient une partie des rameurs, contribuèrent, par leurs maladresses volontaires, à dérouter les officiers de marine, que finalement ils massacrèrent. La nouvelle de cette défaite des Romains fit une grande sensation sur les deux rives du Rhin. Dès lors les Bataves furent honorés comme les héros de l'indépendance et reçurent des ambassades de la part d'autres Germains qui leur faisaient des offres de services. Civilis, cherchant à gagner l'amitié des Gaulois, renvoya, sans rançon danâ leurs foyers, les officiers gaulois prisonniers qui avaient combattu parmi les Romains, et rendit aux soldats leur liberté, leur laissant l'option de prendre service dans son armée ou de rentrer chez eux ; il distribua, à ceux qui prirent ce dernier parti, du butin enlevé aux Romains. Il s'efforça d'inspirer de la confiance aux Gaulois et d'exciter en eux le désir de secouer le joug de Rome. Il leur rappelait l'exemple d'Armin combattant pour l'indépendance, « et qui avait su résister victorieuse- » ment noa pas seulement à un Vitellius, mais à l'Empereur » Auguste lui-même, ou plutôt à toutes les forces réunies de
)) l'empire d'alors. » Une seconde armée romaine, sorJ^ie des Gaules, s avançant, sous les ordres de Flaccus Hordeonius, contre les révoltés, fut battue comme la première, grâce à la défection des troupes auxiliaires allemandes, des Ubiens, et de la cavalerie des Bataves et des T révires. Un petit nombre parmi lés assaillants échappèrent seuls à une complète destruction et s'enfuirent vers la forteresse de Castra Vêlera, située près de Wésel. Voulant de plus en plus exalter lardeur guerrière de son armée, Civilis avait fait placer sa raère et sa sœur ainsi que les femmes et les enfants de ses soldats derrière les combattants, de sorte que les chants guerriers des hommes se mêlaient aux bruyantes lamentations des femmes.
Vers ce môme temps, des cohortes bataves et canninevates, envoyées par Vitellius à Rome et auxquelles Civilis avait dépêché un messager, firent volte face pendant leur marche et se dirigèrent vers la basse Germanie, afin de se joindre à lui ; elles enfoncèrent, non loin de Bonn, une légion qui avait voulu s'opposer à leur passage. A la faveur de ces avantages, la considération de Civilis s'accrut sans cesse, conjointement avec le nombre de ses partisans et de ses alliés. Les Bructères et les Teuchtères se joignirent aussi à lui ; des troupes de Cattes, de Mattiakères et de Suèves se jetèrent dans la haute Germanie et assiégèrent Mayence, tandis que les Ubiens (habitants de Cologne) se résignaient mal à subir plus longtemps le joug de Rome. Civilis poursuivit avec ardeur le siège de l'armée romaine dans Castra Vetera ; les vivres manquant, l'armée dut finalement se rendre à la discrétion de ses ennemis. Pendant que s'accomplissaient ces événements, la guerre entre les deux prétendants impériaux se terminait par la bataillé de Crémone; Vespasien fut proclamé Empereur. Dès lors, les Gaules commencèrent à entrevoir leur prochaine rupture avec Rome * La révolte éclata et s'étendit au Sud, jusqu'à la Saône. Les Trévires (sous la conduite de Jules Tutor et de Jules Classicus) ainsi que les Ubiens se détachèrent de Rome, tandis que Civilis détruisait, sur le Rhin, toutes les fortifications romaines. Celui-ci, qui cherchait à consolider davantage encore son alliance avec les Allemands de la droite du Rhin, y fut puissamment aidé par une célèbre prê-
tresse allemande appelée Yéiéda (i). L*adbésion de Goli^iie lut d*un grand poids pour la cause de rinsurrection ; cette ville promit tout à la fois de dispenser désormais les All^ mands de la rive droite du Rhin, des douanes et des taxes commerciales, et de conclure avec eux une plus étroite alliance. Tandis que Civilis consolidait avec une grande prudence l'œuvre de l'indépendance (2), la révolte dans les Gaules n'éclatait pas avec le même succès. Comme déjà le fait s'était produit sous César, ce peuple léger ne parvenait à s'entendre ni sur le choix du clief, ni sur le plan de campagne, ni sur le ^enre d'oi^nisation politique à introduire. Aussi lorsque Vespasien, cherchant à réprimer énerçiquement la révolte, envoya sur le Rhin une grande armée vers la Gaule, les Gaulois déposèrent proniptement les armes, s'estimant très-heureux d'échapper à la rigueur des châtiments. Déjà leur antique courage avait faibli à tel point, que beaucoup d'entre eux, pour ne point exposer leurs fik aux dangers de la guerre, payaient des volontaires qui les remplaçaient. Ils furent, d'après le témoignage de lannaliste romain, d'autant plus accablés sous le joug, qails étaient plus méprisés par leurs maîtres. Ainsi s'évanouît, spontanément, le projet de fonder un empire gaulois. Le général romain Céréalis, ayant promptement mis fin à la révolte gauloise, retourna ensuite sur le Rhin. Pendant que Ci>ilis, retenu par une expédition sur le fleuve, s'attardait en oi^nisantla défense, Céréalis battit un eoi*ps allemand dans le voisinage de Bingen, occupa Mayence et se tourna vers
(1) Vélécla habitait le pays des Bmctèros sur la Lippe et occupait nue tour dans lacnielle elle se dérobait au public. Un de ses parents, se chargeant du rôle d'intermédiaire auprès de la prétrecae, transmettait les questions et les réponses.
(2) Pendant qu'il se livrait à cette entreprise, Civilis eut un jour roccasioa de fidre preuve de son courage personnel d'une manière éclatante. Une troupe de Ton grès et de Nerviens, sous le commandement de Claudias Labeo, refusaient d'adhérer à la cause nationale. On en vint aux mains près d'un pont sur la Meuse et déjà les Bataves traversaient le fleuve à la nage pour tomber sur les derrières des Nerviens et forcer le passage du pont, lorsque Civilis s'élança au milieu des Tongres et s écria à haute voix : ^ Nous n'avons pas pris ré(»ée pour que fiataves et Tré* n vires commandent aux autres population». Loin de nous cette pré- » tention! Entrez dans notre ligue et j'irai ù vous, et ensuite faites de » moi soit un chef, soit un simple soldat, n La troupe laissa tombor les armes et se rendit à ces paroles, tandis que son commaadaxLÉ prenait la fuite.
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Trêves, qui se soumit après une courte résistance. Le général romain se rendit à une réunion de Trévires, devenue célèbre, aecorda le pardon à ceux-^i et leur fit en cette circonstance une déclaration importante concernant la politique romaine. Il y donna l'assurance que les Romains ne comptaient pas s'établir sur le Rhin^dansledessein de protéger l'Italie , mais seulemetit, afin qu un sec(md Arioviste ne s'emparât pas des Gaules. Tandis que la situation des Romains s'affermissait par la pacification de la Gaule et par la défection des habitants des frontières, désertant la cause de Tindépendance, Givilis rassemblait une armée à la hâte, afin de mettre un terme à de plus grands empiétements de la part de Rome. Il se contenta de se défendre, jusqu'au moment où Farmée de l'indépendance se fôt, à la faveur des expéditions des Allemands de la droite du Rhin, mise en état de prendre l'offensive avec la certitude du succès. Classicus et Tutor auraient voulu combattre immédiatement, et avant- que les Romains eussent pu recevoir du renfort de la Gaule, de l'Espagne et de la Bretagne. Ils ne comptaient guère sur le concours des Allemands de la droite du Rhin, ceux-ci se relâchaient trop souvent de la discipline, et montraient une avidité pour le butin qui compromettait souvent le succès.
Cette dernière considération prévalut et l'attaque nocturne du camp romain fut décidée. Les Ubiens et les Lin- ;?ones formaient le centre, les Bataves, l'aile droite et les Bnictères et les Teuchtères, l'aile gauche des colonnes d'attaque. Céréalis, qu'une aventure galante avait retenu bors du camp pendant la nuit, s'en trouvait encore éloigné, lorsqu'il apprit tout à la fois la nouvelle du combat et celle de la victoire des Romains. Le camp était bouleversé, la calalerie battue, les ponts sur la Moselle étaient occupés, avant T^e le général romain eût pu réunir les siens et marcher à lennemi. Céréalis répara sa faute par sa présence d'esprit et son courage. Il se jeta au-devant des fiiyarrds, les arrêta et par un coup d'audace, aidé d'une troape d'élite, il reprit les ponts. Par ses énergiques exhortations, il parvint à ramener la confiance dans son armée qui, bientôt rasseml»lée, se présaita en bataillons rangés en face de l'ennemi. 1> autre part, Civilis et ses compagnons ne restaient pas
inactifs. Ils reformaient les ran^set excitaient leurs hommes au combat; la bataille commença une seconde fois. Déjà les Romains allaient succomber, lorsque les alliés germaniques et les Bataves compromirent de nouveau le succès, abandonnant les rangs pour s*emparer du butin. Géréaliseut ainsi le temps de ramener les siens au combat, de repousser les Allemands et de prendre leur camp qu'il détruisit (M3 même jour. À la suite de la défaite de Tarmée allemande, le parti romain reprit le dessus à Cologne. Les Allemands qui s'y trouvaient en minorité furent vaincus, et beaucoup d'entre eux massacrés; la femme et la sœur de Civilis, ainsi que la fille de Glassicus, furent livrées aux Romains. La crainte des rigueurs de Civilis porta le parti terroriste dominant à Cologne à commettre un second crime plus honteux encore. Les soldats d'une des meilleures cohortes de Civilis, formée de Chauques et de Frisons, se trouvant à Zulpich, sur la frontière du territoire Agrippinien (Cologne) furent invités à un pompeux festin où on les enivra, après quoi, enfermés d^ns la salle du banquet, on les y fit périr au milieu des flammes. Civilis se prépara à la vengeance ; mais Céréalis profitant promptement de son avantage, soumit les Nerviens et les Tongres et prit ses garanties pour la ville de Cologne. D'autre part, les Allemands remportèrent quelques succès ; Classions battit un escadron romain ; les Canninevates firent en partie couler la flotte romaine sur le bas Rhin et châtièrent une division des Nerviens pour leur adhésion à la cause des Romains. De petites escarmouches couronnées de succès dédommagèrent les Allemands des revers éprouvés récemment par la défaite des Bataves près de Trêves. Civilis s'étant, sur ces entrefaites, affermi près de Wésel avait de nouveau complété son armée par des renforts. Lorsque, à son retour de l'Allemagne, le général romain se disposa à l'attaquer dans cette position, Civilis fit rompre les .digues et submergea le pays environnant.
Lessoldats romains, de petite stature et lourdement armés, se trouvèrent dans cette circonstance en grande infériorité, à l'égard des Germains. Bientôt commença un combat inégal dans lequel les Romains essuyèrent de grandes pertes. Pendant plusieurs jours on se battit dans l'eau ; les Aile-
mands nageaient ou traversaient aisément le territoire inondé, tandis que les Ronfiains, plus petits de taille et gênés en outre par leurs longues épées, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, restaient souvent enfoncés dans la vase. Enfin la trahison fit tourner les chances du combat en faveurde Rome. La troupe des Bructères, abandonnant une digue qui s avançait au loin sur le Rhin, avait nagé au delà d'un des bras du fleuve, afin de prendre les Romains en flanc. Mais, bien avisés, ceux-ci avaient esquivé l'attaque, découragé leurs adversaires et rétabli l'équilibre entre les corps d'armée. A ce même moment un déserteur batave leur indiqua un passage par lequel la cavalerie pouvait tomber sur le dos des Allemands. Attaqués par devant et par derrière, les Germains se virent forcés de faire retraite vers le Rhin, ce qu'ils purent réaliser toutefois sans éprouver de grandes pertes, car les Romains n'ayaût pas leurs vaisseaux à leur portée, s'étaient trouvés surpris tout à la fois par la nuit tombante et par des torrents de pluie. Le lendemain déjà, des renforts, venant de l'Espagne, arrivaient au camp romain, en même temps que des troupes auxiliaires chauques rejoignaient Civilis. Celui-ci se décida à continuer la lutte, en employant un mode de défense qui devait à l'avenir contribuer souvent à assurer la victoire aux Néerlandais. Il fit évacuer les villages, mettre en sûreté le matériel transportable, rompre les digues établies sur le canal de l*Yssel par Drusus, et se retira ensuite au delà du Rhin dans le Delta, laissant un large lac entré lui et les Romains. Tutor, Classicus et cent treize sénateurs trévires raccompagnèrent. Alors s'engagea un combat dans lequel une division allemande fut battue et Civilis lui-même forcé de se sauver à la nage au delà d'un des bra»du Rhin. Céréalis s'étant rendu à Bonn, afin de faire hâter les travaux du camp pour la réinstallation des quartiers d'hiver, les Allemands repassèrent le fleuve et profitèrent de son départ pour pénétrer la nuit dans le camp romain et y causer de grands dommages, coupant les cordes qui retenaient les tentes au sol et s'en servant ensuite pour garrotter les soldats qu'ils massacrèrent. Un nouveau combat eut lieu sur le territoire des bouches du Rhin, mais avec des alternatives de succès réciproques. Toutefois, il semble que des deux côtés l'on ait
souhaité uq acconiQàodement pacifique. Les Romains se lassaient probablement d uue lutte qui, par le mode de défense particulier aux Pays-Bas, menaçait de traîner ea longueur, sans leur promettre des dédommagements suffisants ; Givilis, de son côté, voyant que des renforts complétaient sans cesse larmée ennemie et que la flotte romaine se rassemblait, et constatant surtout la défection et Tiudolence des alliés, était en droit de douter d une victoire de moins en moins prochaine. Aussi lorsque Géréalis fit iaire de secrètes propositions, promettant la paix aux Bataves et à Givilis son pardon, et que la prêtresse Yéléda ainsi que les parents de Givilis, retenus en esclavage, se montrèrent dîésireux de la paix, ce dernier consentit aux négociations. Elles eurent lieu entre les deux généraux au centre d un pont qui se trouvait sur le canal rhénan de l'Yssel ; ces démarches semblent avoir amené la conclusion de la paix; mais les données manquent au sujet de cet entretien. Si, à la suite de ces événements, les rapports entre Bataves et Romains devinrent pacifiques, les premiers ne paraissent pas toutefois être retombés dans leur précédente dépendance, car dans ce cas, le général romain ne leur eût pas fait d*aussi larges concessions, et ne se serait pas donné tant de peine pour les amener à accepter la paix. Les Allemands de la droite du Rhin se trouvaient plus puissants que jamais, et Rome devait redouter, avec raison, qu'ils ne prissent énergiquement le parti de leurs alliés en détresse, au cas où elle eût poussé ceux-ci i bout. Nous pouvons, d'après ces faits, conclure, contrairement à Topinion antérieurement émise, que les Néerlandais avaient atteint le but primitif de leur révolte. Si leurs corps auxiliaires les plus exercés restaient encore au service des Romains, ils demeuraient néann^oins débarrassés des impôts, de la conscription arbitraire et de loppression.
Un long épuisement se manifesta à la suite de ces événements. Les Néerlandais s'étaient vus obligés de dévaster leur pays pour pouvoir le défendre, et des générations devaient s'écouler avant que ces désastres fussent réparés. Les Romains, de leur côté, avaient dépouillé les Gaules et rfspagne, renoncé depuis longtemps à toute conquête pour
conserver leurs frontières ; ils s estimaient beareux dès lors que les Germains ne les attaquassent plus.
Les Allemands de la droite du Rhin paraissaient vouloir jouir aussi, en paix, des victoires acquises au prix de si longs combats. Les armes furent déposées pour longtemps dans FAliemagnc du Nord-Ouest, où toute Tattention se porta sur la culture du pays. Les colons allemands se groupèrent davantage vers les frontières romaines; bientôt k population s*accrut de telle sorte, quelle amena de nouveaux changements dans ces contrées.
À cette époque, la centralisation et la culture romaines jetaient dans les Gaules des racines toujours plus pro* fondes, pendant que les colonies et les villes romaines de la gâuclie du Rhin et de la droite du Danube atteignaient le plus haut degré de leur développement. De légères contestations au sujet des frontières paraissent à la vérité avoir surgi encore, soulevées toutefois plutôt par les Allemands que par les Romains. Les belliqueux Gattes, qui ne supportèrent jamais avec résignation le joug romain, demeurèrent surtout de turbulents voisins. Leur mépris pour les Romains les amena à chasser Gharjomer, prince des Ghénisques, qui avait brigué Tamitié de ces derniers. L'empereur Domitien, auprès duquel ce prince se réfugia, (8i ans après J.-C.), se flatta d'avoir remporté une victoire sur les Cattes , mais les historiens romains affirment qu'il n'avait pas même aperçu l'ennemi et qu'il acheta des esclaves allemands qu'il fit figurer en guise de prisonniers.
Tandis que Rome perdait entièrement son prestige, sa politique ne se soutenait en Allemagne que par la désunion et la guerre civile. A cette époque, les Bructères, qui peu de temps auparavant avaient exercé une grande influence, par l'autorité de leur prêtresse Véléda et par celle de la prêtresse Ganna qui lui succéda, furent décimés par les Chamaves et les Angrivariens et chassés de leurs résidences. A la fin du I** siècle éclata une violente guerre contre le roi des Daces, Décébalus, dans laquelle furent enveloppées les tribus allemandes des Quades et des Marcomans., Les Romains voulaient les contraindre à leur prêter des secours.
Kaergiquement soutenu par les Germains, le roi des
Daces battit successivement plusieurs armées romaines et fit un si mauvais parti à l'empereur Domitien, que celui-ci dut se résoudre à payer un tribut aux Daces ; les Romains n'avaient jamais essuyé cette humiliation, depuis la fondation de Rome, quoiqu'ils l'eussent infligée, bien des fois depuis, à d'autres peuples.
La paix semblait assurée pour un assez long temps à l'Est et à l'Ouest, mais durant cette période de calme s'amoncelèrent des forces que devaient réclamer de nouveaux et grands événements. L'Europe allait être remuée jusque dans ses replis les plus profonds ; sous le choc des peuples lancés les uns contre les autres devait finalement s'écrouler lempirc romain, et le monde changer de face. Le peuple germanique civilisé devint le plus puissant des moteurs de cette grande évolution, à laquelle on donna le nom de migration des peuples ; c'est au sujet des Germains que, pressenlant en quelque sorte l'avenir, l'historien romain s'écriait un jour : « Depuis 210 ans, l'Allemagne a essuyé bien des » revers ; Rome aussi a éprouvé, en combattant les AUe- )) mands, des défaites comme elle n'en avait pas subi durant » la guerre des Samnites, ni durant les guerres puniques, » ni du côté de l'Espagne, des Gaules, de la Bretagne, ni » du côté de la Perse. Durant cette époque, Rome a cé- » lébrc souvent des triomphes, et pourtant l'Allemague » n'est pas encore vaincue ! »
Migration des peuples.
La guerre pour Tindépendancc batave terminée, une profonde paix régna, pendant à peu près im siècle, aux frontières de l'Allemagne, ainsi que dans tout l'empire romain. Rome, ayant clos pour toujours la série de ses conquêtes, ne songeait plus qu'à les conserver et à en jouir. Cette soif de jouissance répondait à la grandeur de ses possessions.
Mais les conséquences de l'excès des voluptés étant inévitables, la satiété se produisit et le genre des stimulants, auxquels on recourut alors, fut cause que tout Torganisme se relâcha et disparut dans la corruption. Toutefois, il y eut encore une certaine période de sérénité, durant laquelle la civilisation de Rome féconda les provinces conquises. Depuis un siècle, les Romains occupaient l'Espagne, les Gaules et une gi'ande partie du Sud de la Bretagne ; partout ils avaient tracé des routes militaires, bâti des forteresses, introduit le système de la centralisation dans l'administration, fait adopter leurs codes civil et criminel, ainsi que leur mode d'impôts, de telle sorte qu'ils avaient romanisé complètement ces pays et transformé leurs habitants en sujets tributaires. Leur action s'étendit de la même manière sur les possessions, conquises plus récemment, entre le Rliin et le Danube. C'est à cette époque qu'ils élevèrent et fortifièrent le rempart-frontière de l'empire romain, qui s'étendait sur la rive droite du Rhin, depuis Cologne jusqu'à Ratisbonne, et que le Zehntland, encore inhabité, commença à se peupler de prolétaires gaulois et décelons romains. Ce rempart-frontière, que côtoyait une route bâtie, était tout hérissé de forts et de citadelles dont les garnisons devaient protéger les frontières de l'empire contre les invasions des Allemands. On vit alors s'élever dans ces contrées, et comme par enchantement, des métairies, des villages et des maisons de campagne. Les soldats romains de ces garnisons-frontières profitèrent de ces circonstances pour s'y établir ; leur temps de service terminè, ils recevaient du gouvernement, à titre de récompense, des parties de terrains.
Alore que, dans les colonies de pure origine germanique, la loi et le droit civil romains étaient seuls en vigueur, on retrouvait encore, dans la haute et dans la basse Germanie, des Municipes, c'est-à-dire des communes indigènes qui se gouvernaient d'après leurs propres lois, sous la suzeraineté de Rome. Elles rendaient aux Romains, en retour de leur protection, des serAices militaires et leur payaient des impôts. La civilisation romaine s'étendit bientôt comme un vaste réseau sur tout le territoire situé à l'intérieur du rempart-frontière. Le pays entier fut sillonné
de routes pavées et semé de forts, de colonies romaines et de villes. La protection assurée aux individus et aux propriétés et les progrès introduits dans les moyens de communication, y facilitèrent, dans une lai^e mesure, Taccès aux améliorations obtenues en Italie pour lagriculture, le commerce et l'industrie. L agriculture y fleurit bientôt, les colons pouvaient sans peine faire écouler leurs produits; dune part, le commerce les leur réclamait eu échange de marchandises étrangères et, de l'autre, la cousommation à l'intérieur s'était fort accrue par i'extensioQ de l'industrie et par l'établissement de fabriques nouvelles, construites à l'instar de celles de Rome, et dont les fouilles actuelles mettent au jour de remarquables vestiges. L'élévation du niveau général de l'aisance Qt naître le besoin de jouissances plus recherchées. On planta la vigne sur les coteaux de la Moselle et du Rhin ; on construisit dans Ie3 villes frontières des bains, des théâtres, Mes établissements de plaisirs publics et des débits de vin. Cependant que les Romains s'adonnaient de plus en plus à la culture des arts et goûtaient les douceurs de la paix, on vit se propager la coutume, introduite par César, de prendre des iiermains au service de Rome, de telle sorte qu'une grande partie des garnisons frontières se composait de troupes allemandes. Il en résulta qu'un nombre, chaque jour croissant, de Germains se familiarisèrent avec les ressources de la civilisation romaine, s'initièrent à la langue latine, acquirent le titre de citoyen et les dignités de che* valier romain et se mirent au courant de l'art militaire, de l'administration civile, de la législation et de l'industrie romaines. Quittant leur patrie pour différents motifs, ils s'établissaient dans les provinces de l'empire où ils se trouvaient souvent promus aux fonctions les plus élevées. Ceux des Germains qui acquéraient de la fortune chez les Romains appelaient ensuite, auprès d'eux, leurs parents de la Germanie ; c'est ainsi que les populations allemandes, habitant au delà du rempart-frontière, s'initièrent à la civilisation, prirent part à ses bienfaits, pendant que les relations commerciales et industrielles, entre Romains et Germains, acquéraient une extension en rapport avec l'accroissement de la population sur les territoires-frontières.
Si Ton songe que déjà du temps de César, les marchands accompagnaient les troupes suèves afin de leur acheter leur butin, on se figurera aisément combien le commerce dut se développer aux confins de Tempire, durant un siècle dmcessants trafics. Les Germains se pourvoyaient, par des colporteurs romains, de vins, d'armes et d autres produits de l'industrie, en échange desquels ils donnaient surtout des pelleteries, des peaux de bêtes, des bestiaux, des esclaves et aussi des objets de luxe pour les dames romaines (tels que des chevelures blondes, des pommades, du savon). Tandis que les éléments germaniques pénétraient de plus en plus dans la population romaine des confins de l'empire, et que finalement la défense des frontières romaines ainsi que les postes militaires les plus importants se trouvaient en grande partie confiés à des Germains, les populations allemandes se montraient avides des ressources de la civilisation romaine, et d'année en année plus disposées à envoyer, dans l'empire, l'excédant de leur population. Il faut de plus se rappeler qu'au degré où se trouvait alors la civilisation chez les Romains, le mode de leur industrfe agricole était tout extensif ; cette circonstance explique comment les populations des frontières allemandes, accrues à la faveur d'un siècle de paix, devaient nécessairement être amenées à faire irruption dans l'empire, alors surtout que les allures pacifiques de la politique de Rome contribuaient à faire disparaître, sous le dédain, la terreur qu'inspiraient jadis ses armées.
L'imminence du danger ne suffit point à cette époque pour réveiller l'ancienne ardeur guerrière des Romains. Entraînés sur la voie de la décadence, ils ne songèrent plus qu'à se donner des loisirs pour la débauche, se déchargeant sur les Germains de tout le soin de leur défense. Plus tard, non-seulement ils prenaient un nombre sans cesse croissant de troupes et de populations allemandes à leur solde, pour protéger leurs frontières; mais ils allaient se voir imposer l'obligation de payer un tribut à leurs adversaires, devenus leurs défenseurs. Dans les premiers siècles de la prise jde possession des territoires du Danube et du Rhin^ la domination romaine s'était afferoûe dans ces contrées par le fait que les populations y furent prompte-
ment acquises à la civilisation romaine ; mais lorsque, dans la ville de Rome, Thonneur, les mœurs, la virilité, la probité, en un mot toutes les plus nobles vertus de l'homme eurent entièrement disparu sous le régime despotique des Césars, après que le crime et le vice s'y furent disputé le premier rang, il arriva nécessairement que le poison de la corruption s'infiltra aussi dans les provinces de l'empire les plus éloignées.
Il devint d'usage parmi les grands à Rome de dissiper en une couple d'années des fortunes immenses et de se faire envoyer ensuite sous un titre quelconque dans les provinces, afin d'y exploiter les habitants et de se procurer, au moyen d'un pouvoir arbitraire, de nouvelles ressources pour de nouvelles débauches. Il en résulta que l'intégrité, qui n'avait pas peu contribué, dans le principe, aux triomphes de la puissance romaine, fit place à la fraude, à l'exaction et aux violences les plus insensées. C'est ainsi que la Grèce, l'Asie Mineure et TAfrique furent dépouillées, et que l'Espagne et la Gaule se trouvèrent épuisées complètement. Les récits que des témoins oculaires ont faits de la situation des Gaules, peu avant la migration des peuples, nous en ont laissé sous les yeux un épouvantable tableau. Les fonctionnaires ne semblaient exister que pour spolier leurs administrés et parmi ceux-ci, les moins fortunés ; les places s'achetaient et n'étaient, par conséquent, accessibles qu'aux riches. Tandis que ces derniers se trouvaient dispensés des impôts, les pauvres en étaient de plus en plus accablés ; s'il arrivait qu'ils ne parvenaient pas à les payer, on les expulsait de leurs maisons ou de leurs fermes, et s'ils se permettaient de murmurer, on les jetait en prison, parfois même on les mettait à mort. Les fonctions des préfets conféraient à ceux-ci le droit de proscription ; aussi en abusaient-il& souvent jusqu'à proscrire tous ceux qui possédaient quelque fortune dans la ville ; les grands se souillaient par des vices et des turpitudes qui ne s'étaient rencontrés jusqu'alors que dans le monde des esclaves. Le luxe et la débauche s'accrurent en raison même du mépris du droiï. Rientôt, riches et pauvres vécurent au jour le jour; les premiers ne se faisant point faute de dissiper promptement ce qu'ils extorquaient si
aisément, les autres, n'ayant aucun intérêt â économiser ce q\ie la violence pouvait leur enlever impunément. L'attraction des peuples vers les jouissances les plus enivrantes et les plaisirs les plus étourdissants atteint ordinairement ses dernières limites aux époques où la tyrannie, la guerre, la révolution ou quelque calamité jette parmi eux le trouble et l'effroi. Ce fait économique fut constaté. surtout pendant la décadence de l'empire romain et ne contribua jpas peu à sa chute. L'attrait des plaisirs, des festins, des spectacles et des combats d'animaux était devenu si irrésistible, qu'il arriva souvent que des débauchés ne quittèrent même pas la salle des banquets, alors que les Allemands prenaient leur ville d'assaut, et que là même où fumaient encore les ruines d'édifices incendiés, on préparait déjà de nouveaux divertissements (1).
Tandis que l'on fouillait toutes les contrées du monde connu pour satisfaire la sensualité des riches ou leur passion pour les combats d'animaux, les indigents se trouvaient dépouillés des derniers lambeaux de leurs vêtements, par les percepteurs de l'impôt ; il ne leur resta finalement d'autre ressource que d'aliéner leur liberté et de se placer sous la protection des riches, à titre de colons. Ce fut ainsi que se développa le système de la grande propriété foncière(latifundia),qui,dès lors tomba entre les mains d'un nombre toujours plus restreint de riches propriétaires, tandis que la majeure partie de la population devenait de plus en plus indifférente au sort du pays. Faut-il s'étonner, après cela, qu'un grand nombre d'habitants, possédant encore quelques richesses, se soient décidés à émigrer dans les pays germaniques voisins (2), où l'on jouissait de plus de liberté personnelle et de plus de sécurité pour les propriétés ? Parmi les populations romaines elles-mêmes, l'espoir de passer sous la domination allemande se manifestait généralement ; dans les Gaules surtout, on aspirait après l'arrivée des Germains (3). Si l'on songe qu'au milieu
(1) Parmi ces yiUes célèbres par leurs débauches, on cite surtout Cologne, Hayence et Trêves,
(2) Ceci eut lieu dans la Gaule et dans l'Italie. Des Romains se dérobèrent à ce joug odieux et fuirent chez les Longobards qui avaient cependant tue beaucoup de propriétaires romains.^ii, Benef. 60. Gaupp. Ans. 409. Heghel, Stadtev. 369.)
(3) Salyiaitqs Massiuensis, de Gvb. Dei, I. Y. S. 86 in hist. Gotb.
de cette complète corruption politique, économique et morale, la défense des frontières se trouvait en majeure partie confiée à des troupes auxiliaires allemandes, que de nombreux émigrants allemands s'établissaient sans cesse dans les provinces des marches romaines et s'y élevaient aux plus hauts postes militaires et politiques, et qu'enfin, Fanarchie régnant au milieu de cette population d'esclaves mécontents, l'on ny trouvait aide et protection que chez ces mêmes Allemands émigrés, l'on comprendra aisément la facilité avec laquelle les races germaniques conquirent les provinces romaines, pendant et après la migration des peuples. En plusieurs circonstances, la conquête se fit de la même manière que l'occupation du Texas par les Américains du Nord; la domination alleniande était déjà un fait accompli, avant que Ifô^rmées des'tîermains, appelées fréquemment sans doute par leurs compatriotes, eussent pénétré dans 1 empire et en eussent pris définitivement possession {!). La mollesse et le luxe qui avaient démoralisé le peuple de la capitale et des provinces finirent par corrompre l'armée elle-même, qui présenta bientôt un aspect bien différentde celui qu'ofiraientjadis|Ies anciennes légions romaines aguerries et victorieuses. L'antique esprit militaire avait entièrement disparu : tandis que durant la prospérité de l'empire, la race latine avait fourni du moins encore les officiers, la situation était devenue telle que l'on ne recrutait plus les armées que dans la lie du peuple. Dans de telles conditions, la discipline s'était relâchée, et les soldats devenus incapables de résister aux fatigues de la guerre, réclamaient alors dans tes camps et dans les cantonnements, des théâtres, des bains et tous les plaisirs particuliers aux villes. L'empereur Constantin se vit contraint de rappeler les garnisons des frontières dans les villes, afin de satisfaire leur goût pour le luxe et aussi pour se rendre les habitants favorables par l'augmentation du nombre des consommateurs. La surveillance des frontières se trouva en conséquence remise presque exclusivement à des troupes étrangères, et bientôt même les
éd. Elzevir und MAMHBnNUB, éd. Jaeger, T. U, bei Hnwdiberg G. d« A. u. F. S; 242.
(1) CefutsartoutlecasdaxmlaGaiileduNordyàr^garddeeFnuica^
commandements supérieurs furent confiés à des Germains, car dès lors il ne se trouvait plus parmi les Romains des sujets suffisamment capables, pour remplir ces fonctions. La portion la plus importante de l'autorité militaire passa ainsi aux mains des Allemands, avant même que leurs com- / patriotes eussent songé à conquérir le territoire de Rome. 1
En Fan 163, la paix fut troublée, dVbord par les Chau-ques et ensuite par les Cottes. Les premiers envahirent les | Pays-Bas ; les seconds s'avancèrent jusque dans la Suisse ; ' mais tous furent repoussés. En même temps éclata sur le bas Danube une guerre à laquelle prirent part presque toutes les populations suèves et gothes ; elle dura pendant quatorze ans avec des alternatives de luccès et de revers. Le motif de cette longue lutte, appelée la guerre des Marcomans, parce que ce peuple y prit la part la plus importante, n*est pas facile à déterminer, vu la pénurie des sources historiques de cette époque. Il est probable que, d une part, le refus des Romains de payer aux Daces le tribut consenti et, de l'autre, Taccroissement de la population des vigoureuses tribus germaniques amenèrent la formation d'une puissante ligue militaire qui dut prendre occasion du moindre choc extérieur pour entrer en campagne. Des batailles furent livrées, beaucoup de villes pillées et plus d'une armée romaine fut détruite (1). Les Romains essuyèrent pendant cette guerre de si rudes pertes que l'empereur Marc-Aurèle se vit obligé de faire vendre publiquement ses joyaux et d'épuiser les trésors de l'empire, tandis que le gouvernement se trouvait réduit à enrôler Inême des esclaves. Une armée romaine tout entière fut enveloppée pai* les Quades dans une con* trée déserte; elle y eût péri par le manque d'eau, si une soudaine pluie d'orage ne fût venue rafraîchir les soldats et ranimer leurs forces pour de nouveaux combats. Commode, successeur de Marc-Aurèle, réussit à conclure la paix pour un assez long temps (180); mais il fut contraint, pour remporter la victoire, de recourir à l'aide de troupes allemandes, auxquelles il fit d'importants sacrifices, leur abandonnant des territoires au sein même de l'empire. J
C'est de la fin de la longue guerre des Marcomans que
(1) ÂMMLks. Maboell., XXXI, 5.
datent les premières apparitions des ligues armées, composées des principales tribus allemand^es, dont il nous est permis de reconnaître encore les traces aujourd'hui.
Nous avons vu que les Goths et les Marcoraans avaient déjà, aux époques primitives, réuni, dans la Germanie de TËst, un certain nombre de petites peuplades et mis ainsi des bornes à Tesprit de conquête qui dominait à Rome. Nous avons dit aussi que les tribus de rAllcmagiie de rOuest furent régulièrement vaincues par les Romains, chaque fois qu'elles combattirent isolément, tandis que ceux-ci furent battus, lorsque Armin parvint à rassembler plusieurs peuplades en une association militaire. Pendant là guerre des Marcomans, Rome courut un plus grand danger encore, par laccroissement du nombre des peuples, alliés pour un but commun. Tandis que, durant les périodes de guerre ou de paix avec Rome, les Germains se familiarisaient avec lart militaire des Romains, sans en méconnaître les côtés défectueux, perfectionnaient leur tactique et leur armement et découvraient le secret de leur véritable force, consistant surtout dans lalliance entre tribus de même race, dans l'empire romain au contraire, la faiblesse et la corruption augmentaient conjointement avec le mépris que cette situation inspirait aux étrangers; d'autre part, pendant que le chiffre de la population romaine diminuait sans cesse, les races vigoureuses des contrées de l'Allemagne se développaient dans des proportions toujours croissantes. Il est probable que les peuples allemands dû Nord-Ouest, se ressouvenant des dangers qui avaient menacé leur indépendance, et éprouvant* le désir tout à la fois de jouir des plaisirs de Rome et d'extorquer des trésors aux provinces romaines, se rappelèrent les hauts faits des Marcomans et les exploits qu' Armin avait jadis accomplis, au moyen de leur alliance militaire. Ce fut dans ces circonstances que se formèrent, outre celle des Goths, les ligues des Alamans, des Francs, des Saxons et, quelques siècles plus tard, celle des Ravarois. .
Parmi ces dernières, il faut distinguer d'abord la ligue des Alamans. Celle-ci se forma d'une réunion de populations suèves, qui se dirigèrent du côté sud-ouest du Rhin vers les frontières romaines, se firent jour au travers du
rempart-frontière, peuplèrent le Wurtemberg actuel et Baden, et dans le cours de plusieurs siècles, conquirent et colonisèrent TAlsace et une grande partie de la Suisse. On na point établi encore avec certitude Torigine du nom des Alamans qui^ dans l'Allemagne actuelle même, fut remplacé à son tour par celui de Suèves ou Souabes. La vcreion la plus probable c'est que ce nom provient de tt Al » (c'était celui d une arme). Le nom des Alamans serait ainsi synonyme de <( Hommes d'armes » et identique au mot germain « Wehrmann », ainsi que nous l'avons expliqué précédemment. Les Alamans sont mentionnés pour la première fois, en l'an 213, comme habitant les environs du Mein, où lempereur Garacalla se vanta d'avoir remporté une victoire sur eux. Il semble que des tribus suèves se soient avancées jusque-là, après la guerre des Marcomans, côtoyant au nord les Hermundes et les Cattes (1). L'excellence de leur cavalerie, tout particulièrement réputée, explique leur mode de guerre, la fréquence de leurs invasions dans l'empire et la promptitude avec laquelle ils réapparaissaient, chaque fois qu'ils avaient été repoussés par les Romains.
Vers l'an 240, la ligue des Francs se trouve mentionnée pour la première fois, à l'occasion d'une de leurs incursions, ayant le pillage pour but ; mais ils furent battus et repoussés à Mayence. Au m* siècle, on signale comme faisant partie de la ligue franque les Sicambres, les Ghamaves, les Tubantes, les Bructères, les Ghatuariens, les Angrivariens, les Gattes et même les Ghauques, les Cliérusques et les Frisons ; toutefois ces dertiiers reparaissent biçntôt comme tribu indépendante, tandis que les Chérusques et les Ghauques se fondent en partie dans la ligue saxonne. Il est certain qu'à l'exception des Frisons, toutes
(1) Quelque temps après cette campagne de Garacalla les Cattes cessérenfcd être signalés pendant nn très-long temps, comme formant une tribu autonome. A cette époque, ils disparurent dans la ligue des tribus fraoqaes dont ils formèrent une des parties principales. Ils avaient depuis des siècles conservé leur indépendance au mojen de leurs propres forces et repoussé Garacalla au delà du Rhin; ils combattaient avec une teUe foreur que rr^ème blessés, loin d*abandonner le combat^ ils arrachaient avec leurs dents les flëdies de leurs plaies. Ils continuèrent à latterju8qu*à ce q^eles Romains eussent acheté, au poids de Tor, la paix et le droit de se retirer.
it
les peuplades du bas Rhin, à partir de Mayence, y compris les Balayes, firent partie de la ligue franque.
Les anciens historiens nous ont laissé, au sujet desFrancs, sur le nom originaire desquels nous n'avons pas eDCore d'explication satisfaisante, des commentaires analogues à 'ceux de Tacite au sujet des Germains ;' ces documents prouvent que trois siècles de contact d'abord avec la civilisation et ensuite avec la corruption romaine n'avaient pu altérer en eux ni leur vigueur primitive, ni leur fougue sauvage héréditaire. La chevelure dorée flottait enxx)re sur la tête des Francs; leur œil bleu rayonnait totyouVs du plus vif éclat ; le jeu des muscles de leurs membres vigoureux se laissait entrevoir sous leurs vêtements de cuir, étroitement serrés autour de leur taille ; toujours ils éveillaient chez les enfants l'ardeur la plus belliqueuse, et tel était leur esprit d'indépendance, qu'ils préféraient mourir plutôt que de se soumettre, de sorte que l'on disait d'eux, avec raison, que leur courage leur survivait. Ils déployaient sur mer et au milieu des tempêtes la même énergie que sur terre. Ce peuple de héros aux yeux duquel l'inaction semblait une honte, et la lutte, le comble de la félicité, ce peuple d'indomptables guerriers s'exerçant sans cesse au maniement des armes, a toujours prêts à combattre de la main gauche lorsque la droite était blessée, » inspirait aux garnisons des frontières lin continuel effroi (1). Redoutant nuit et jour et en toute saison leurs attaques, les soldats romains mangeaient et dormaient sous les armes. Les Francs se montraient plus alertes et plus particulièrement disposés à attaquer leure adversaires pendant la saison rigoureuse ; selon un auteur contemporain, « semblables aux vagues de la mer, ils se précipitaient avec fracas sur les Romains et les culbutaient avant que ceux-ci eussent soogé à se défendre (2) ».
(1) Leur arme principale appelée « francisq^ue n, de laquelle ils faisaient un Tirage terrible, était une hache d^armes gui^dVprès les spécimens trouvés dans les tombeaux des Francs, avait 3 pieds de long; le manche était ea fer creux, à l'une des extrémités se trouvait une hache et b, l'auti-e, une pique en acier.
(2) La population compacte des pays fmncs et la force corporelle des Francs sont signalées par les historiens romains, ainsi que leurs iicultes intellectijelles. Cent ans après Tapparition de la ligue franque, un Franc d^origine, yilvan, élevé au rang de général dans la Gaule, fat même nommé empereur à Cologne, mais il fut assa&siné quelques jours après.
Peu après celle des Francs, apparut une nouvelle liguer militaire des peuples de la Germanie du Nord connus sousle nom de Saxons. L'origine la plus probable de ce nom se rapporte également à une arme qui était la courte épée ou couteau de chasse, arme particulière à cette tribu « Sax » . Nous sommes toutefois porté à rattacher la désignation de Tarme au nom de la tribu, comme ce fut le cas pour les Francs. La ligue des Saxons se composait des Angles et des Saxons déjà mentionnés par Plolomée, de la plusgrande partie, des Chauques et des Chérusques, des débrisdes Cimbres et de quelques peuplades inconnues qui, sorties de la Baltique, avaient suivi les tribus des Suèves dans^ leur mouvement vers le Sud. Cette circonstance explique comment parmi tous ces peuples ce furent les Saxons quf conservèrent le plus longtemps leur parenté avec les Germains de la Scandinavie. Les Saxons empêchés de descendre vers le Sud-Ouest par leurs compatriotes, les peuplades^ suèves, et par les iFrancs, se virent par suite de laccrois-' sèment de leur population, amenés à tourner du côté de la mer leur esprit aventureux. Bientôt, montés sur des nacelles garnies de peaux de vaches, ces hardis pirates, côtoyant la mer du Nord, étendirent à diverses reprises leurs^ brigandages jusque sur les rives de la Gaule occidentale, et surtout sur celles de la Bretagne actuelle. « Il n*y a pas, dit « Sidoine Apollinaire, de plus redoutables ennemis; ils » apparaissent tout à coup dans leurs vaisseaux et dispa* » raissent à Timproviste ; là où ils abordent, ils renversent*. » toute résistance, culbutent ceux qu'ils surprennent, » échappent à toutes les poursuites, ou capturent les vais- » seaux qu'ils poursuivent. Loin de les effrayer, le nau- » frage ne sert qu'à augmenter leur adresse ; ils ne pren- » nent aucun souci des dangers de la mer, elle est leur » patrie et leurs délices. »
Tandis que les trois ligues mentionnées commençaient à jeter Fefifroi parmi les Romains à l'Orient, les Marcomans restaient sans cesse pour ceux-ci des ennemis redoutables. Leur nom ayant disparu bientôt après, et plus tard les Bajuvariens, sortis en quelque sorte du sol de réglons situées un peu' plus vers le Sud (toutes les populations germaniques se mouvaient dans cette direction), beaucoup.
d'historiens eavisagèrent les Bavarois comme des Marcomans . D'autres en font une ligue de tribus, composée de Hérules, de Rugières et d'autres peuplades gothes qui formèreut le peuple bavarois. Nous partageons cette dernière opinion. La ligue militaire des Gotbs se trouvait établie sur le Danube inférieur et sur la mer Noire. Les Goths, qae leurs facultés naturelles rendaient les émules des Grecs, possédaient, vers le milieu du m"^ siècle, un grand royaume borné ii Test par la mer Caspienne, au sud par le Pool- Ëuxin, à l'ouest par le bas Danube et au nord par le territoire des sources du Bug. Gibbon et avec lui la plupart des historiens adoptent l'opinion que peu de temps auparavant les Goths avaient émigré des côtes de la mer Baltique, où ils étaient encore au temps des Antonins (An du ir siècle), vers les contrées de la mer Noire. Un événement dune aussi haute importance, c'est-à-dire la conquête d'un royaume dont l'étendue correspondait à celle de toute la partie méridionale de la Russie actuelle, eût fourni à l'histoire le sujet d une narration tout au moins aussi intéressante que celle de l'expédition des Huns. Pourtant aucune mention n'en est faite, à l'exception de celle que l'on doit au plus ancien des historiens goths, Jomandès, qui, vivant en Italie à l'époque de la chute de l'empire ostrogoth, puisa ses documents dans d'autres sources, notamment dans les anciennes traditions des Goths. A la vérité, Jomandès fait sortir ces derniers de la Scandinavie, mais il tait remonter leur migration à une époque plus ancienne d'environ dix siècles, car il tient les Goths pour identiques aux Gètes, et leur attribue la lutte soutenue contre les Perses et racontée par Hérodote, comme aussi de nombreuses expéditions guerrières en Egypte et dans l'Asie Mineure. Il est possible que déjà antérieurement à la campagne de Darius contre les Gètes (500 ans avant J.-C.) de fréquentes relations commerciales, mentionnées dans les traditions du Nord, aient existé entre la Scandinavie et l'Orient. De récentes fouilles ont prouvé que, déjà à cette époque, une route commerciale conduisait de la mer Noire à la Baltique. Mais il est invraisemblable que les Gètes se soient avancés, avant l'époque de Darius, de la Scandinavie vers la mer Noire. Toute la migration de la race germanique dans les régions
de la Baltique ne pouvant remonter à plus de dix siècles avant J.-C, il est évident qu une telle expédition, marchant pas à pas, n a pas dû, coup sur coup, passer et repasser à travers toute la Russie.
Il faut donc rejeter comme non prouvée cette opinion, que lesGoths seraient venus des bords de lar mer Baltique au commencement du uv siècle, et rattacher Tassertion de Jor* nandès à un souvenir gardé par le peuple goth, de sa parenté avec les peuples de la Scandinavie. D'après des témoignages authentiques, les Goths étaient établis surtout dans les contrées du nord de la mer Noire au. vi** et au i*' siècles avant J.-C. et aux n% HP et iv* s. après J.-C. Au i" siècle avant J.-C, des conflits entre les Gètes et les Romains éclatèrent; dès lors lesGoths étendirent sans cesse leur empire, jusqu'à ce qu'ils eussent réuni, vers le milipu du ni* siècle, presque toutes les races des peuples germaniques de i'Est, dans une ligue guerrière qui s'étendit jusqu'au Caucase.
Des cinq races germaniques liguées ensemble, quatre \ d'entre elles se sont conservées en partie jusqu'à nos jours; la race golhe a disparu à l'étranger, où elle servit à la for* mation des peuples de la France méridionale, de l'Italie; de l'Espagne et des Alpes. Les ligues franque, saxonne et bavaroise formèrent de vastes royaumes, dont un seul a confondu son histoire dans celle de la mère patrie. La ligue alamane, nkaintenue dans les possessions enlevées aux Romains, se divisa; un tiers de cette ligue passa sous la domination franque, un autre tiers proclama, son indépendance.
La ligue de ces races principales, composée en outre d'une innombrable quantité de petites peuplades, n'avait pas eu uniquement pour motifs de sa formation des néces-^ sites politiques et économiques, mais aussi l'identité d'origine déjà signalée par Tacite, et dont se retrouvent encore aujourd'hui les traces dans les tlivers dialectes, types et caractères des peuples allemands.
Vers le milieu du m'' siècle, les Goths ouvrirent la série des grandes invasions des. races germaniques dans l'empire romain. On peut comparer cette époque à celle de la découverte de l'Amérique par les Espagnols, ainsi" qu'à celle de la découverte des champs d'or de la Californie et
de TAustralie. Les armes, les vins, Tor, Içs jeux de Rome, les villas romaines, en un mot toutes les ressources et les magnificences de la civilisation excitaient davantage la convoitise des barbares, chaque fois qu ils mettaient le pied sur le sol de fempire. Ces attraits, joints aux causes toutes politiques et économiques, spécifiées déjà, suffirent pour faire s'élever les flots de cet océan de peuples enva- Lisseufô àdes hauteurs prodigieuses, jusqu'à ce qu'enfin les digues se trouvèrent rompues et que l'empire futsubmei^é. Enl'an 250, lesGoths s'élancèrent au delà du Danube, s'emparèrent d'un camp romain et prirent Philippolis, ville située non Ipin des Balkans, après un assaut qui coûta, 4it-on, la vie à cent mille pei*sonnas. L'empereur Décius, accouru avec son fils pour venger ce désastre fut tué, et sou armée dispersée. Les Goths, cernés par les Romains, avaient réussi, gràceàleurrare valeur, àdisperser les légions romaines et à les attirer dans des terrains marécageux où, comme jadis il arriva aux Ghérusques, leur haute taille et leurs longues lances leur assurèrent de grands avantages. Amenés à faire la paix par l'appât d'un tribut annuel considérable que les Romains s'engagèrent à leur payer en monnaie d'or, les Goths, chargés des dépouilles d'une province entière, se retirèrent dans leur pays au delà du Danube, au commencement de l'année 252.
Peu de temps après, ils étendirent plus loin encore leurs brigandages. Ils entreprirent dès lors simultanément, sur la mer Noire et dans l'Archipel, toutefois dans de plus grandes proportions encore, des expéditions semblables à celles des Saxons sur les bords de la mer du Nord. Ils rassemblèrent sur les bords du Pont-Ëuxin une flotte toute composée de petites nacelles et de milliers de barques, et, durant trois expéditions successives, ils envahirent les bords, puis les villes de l'empire romain d'Orient. La ville de Trébizonde, assiégée par eux, prise d'assaut et pillée, vil ses magnifiques temples saccagés, un immense butin emporté et un grand nombre de prisonniers emmenés. Les villes de la Bithynie furent pillées durant leur seconde expédition ; plus tard, ils eurent la témérité de pénétrer par FHellespont, d'attaquer Athènes et de dévaster une grande partie de là Grèce. Le temple de Diane, à Ëphèse,
fut détruit eldlnappréciables trésors de bibliothèques furent brûlés pendant le sac d'Athènes. Déjà les Goths menaçaient ritalie, lorsque Gallien sortit enfin de sa torpeur et rassembla une armée à lapprociie de laquelle Tune des peuplades, comprises dans la ligue guerrière des Goths, les Hérules, après avoir conclu pour leur propre compte une paix des plus avantageuses, entrèrent en grande partie au service des Romains. Les autres Goths, ayant abandonné leur (lotie, se frayèrent une route au travers du pays jusqu'à leur patrie. A peine dix ans plus tard, en 269, les Goths firent une nouvelle expédition maritime, se composant de plusieure milliers de vaisseaux et de près de 300,000 hommes, dit-on; mais c'est là probablement une exagération. Rendus présomptueux par la grandeur de leurs succès prélîédents, ils furent complètement défaits dans une grande bataille près de Naissus par Tempereur Claude, après avoir éprouvé pendant une forle tempête de grandes pertes sur le Bosphore; ils laissèrent plus de 50,000 hommes sur le champ de bataille; le reste de larmée ne se sauva que grâce à leurs chariots qui formaient une sorte de retran- 'Chement mobile. Un certain nombre de jeunes guerriers délite, choisis parmi les prisonniers goths, furent incorporés dans la garde impériale, et beaucoup d'autres vendus comme esclaves. D'autres encore ne parvinrent qu'à grand'peine à se sauver au delà des Balkans, leur flotte ayant été détruite. Après la mort de Claude, arrivée l'année suivante, Aurélien, son successeur, conclut la paix avec les Goths et leur céda la province de Dacie (la Moldavie et la Valachie actuelles), dont la population indigène se réfugia dans les provinces romaines avoisinantes : tant était grande encore la terreur qu'inspiraient les Goths, même après leur dernière défaite.
La paix n'était pas rétablie encore en Orient que déjà les Francs et les Alamans pénétraient dans l'empira romain. En vain ces derniers furent repoussés par l'empereur Maximin, Goth d'origine, une troupe hardie de Francs s'abattit vers la Gaule, dévasta l'Espagne, s'empara d'un ^i*and nombre de vaisseaux et passa même en Afrique. D'un autre côté, 40,000 cavaliers alamans se précipitèrent sur les frontières de la Rhétie, pillant tout le pays
eompris entre le Danube et le Pô (270). Au retour, cernés sur le Danube par Fempereur Aurélien, poussés à une lutte désespérée par des conditions trop dures, mais délivrés grâce à leur bravoure, ils envahirent pour la seconde fois ritalie, repoussant devant eux Farmée romaine; ils en furent toutefois bientôt expulsés. Après que les Romains eurent réussi, au prix des plus grands efforts, à refouler ces premières incursions des ligues allemandes, lempereur Probe reconstruisit la muraille romaine ; mais elle fut de nouveau renversée Tannée suivante par les Alamans. Beaucoup de forts furent assiégés et détruits. Les Alamans étaient à peine paciiiés que les Goths surgissaient , et si ceux-ci acceptaient la paix, les Francs- réapparaissaient à leur tour. Probe avait songé d abord à faire occuper les provinces romaines des frontières, qui se dépeuplaient insensiblement, par des troupes germaniques disciplinées ; mais prévoyant que celles-ci fraterniseraient bientôt avec les Germains du voisinage, il envoya, dans les provinces les plus éloignées, les émigrés allemands tombés en son pouvoir, les Goths et les Vandales dans la Bretagne ou sur le Rhin, les Alamans dans TAsie Mineure, et les Francs sur les bords du Pont-Euxin (1).
On raconte un fait d une audace inouïe attribué à une troupe de ces Francs. Ils s'emparèrent d'une petite flotte dans la mer Noire, traversèrent le Bosphore, pillèrent les côtes de la mer Méditerranée, ainsi que la ville de Syracuse, et, après une longue pérégrination sur les côtes de l'Espagne et de la Gaule, débarquèrent à lembouchure du Rhin. Le récit des aventures de ces Francs et la description des merveilles et des richesses qu'ils avaient rencontrées dans le monde civilisé durent exciter tout à la fois, chez leurs compatriotes, la soif des conquêtes et le désir de s'emparer des trésors de lempire. Déjà les Francs eoni-
(1) Les Francs et les Alamans formant les garnisons, étaient dispersa en Afric^ue et en Asie. Une division de cavalerie franque se trooraît^à la fin du iv« siècle, dans la ThébaTde en Eflrpt^, une antre dans la Phénicie et dans laMésopotamie. La 7® cohorte de llnfanterie franque et la 11» franqnechamave se trouvaient en Egypte.Les Francs-Saliens servaient dans lagûrde impériale à Constantinople. La ])remière division dq cavalerie alamane et la 5« cohorte étaient en Phénicie; la 9« cohorte était dans les possessions dépendantes de Tancienne Thëbes, dans la haute Egypte.
meaçaient à pénétrer dans le Delta batave ; bien que repoussés à deux reprises, et quoique Constantin eut livré aux animaux féroces, dans le cirque de Trêves, deux de leurs princes prisonniers (1), et .qu'il en eût agi de même à Tégard des princes Alamans, quoiqu'il eût résolu de faire construire un pont de pierre sur le Rhin, près de Cologne, les Germains n'en parurent pas plus intimidés. L'excitation des Allemands à l'intérieur du pays était trop grande déjà pour qu'il fut possible de contenir davantage leur élan, soit par dés remparts, soit par des mesures de violence. C'est aiasi que les fiurgondes, chassés peu auparavant par Gépidis de leurs demeures établies sur les bords de la Vistule, avaient pris possession du territoire du haut Mein ; se . rappix)cbant du Rhin central, ils envahirent la Gaule con- l jointement avec les Alamans, leurs voisins du Midi. J
A celte époque désastreuse, Constantin transporta le siège de l'empire à Byzance, qui, dès lors, prit le nom de Constantinople ; il éleva le christianisme au rang de religion de l'État, rappela les garnisons des frontières dans les villes et incorpora un plus grand nombre .encore de Germains dans l'armée et dans sa garde. Assurément ces mesures n'étaient nullement propres à arrêter la décadence de l'empire, et il ne faut attribuer qu'à l'habileté personnelle de Constantin seule, le succès de la résistance que Rome parvint à opposer, pendant plusieurs années, au torrent impétueux des barbares.
On est porté tout d'abord à attribuer à l'introduction du christianisme une influence salutaire sur la destinée de l'empire romain, mais en y réfléchissant, on acquiert aisément la conviction que la religion chrétienne,, amendant letat de l'humanité en Occident, devait par cela même précipiter plutôt encore la chute de l'empire que la -retarder. Par l'introduction pratique- du principe de l'égalité
(l) Ces princes s'appelaient Âskaric et Merogais; d'aujxes Francs éprouvèrent le même sort, à cause de leur noble fierté ou, comme disaient le» Romains, & cause de leur sauvagerie si indomptable, que &iit prisonniers, on ne réussissait à les employer ni pour Tarmée, ni pour resclavage. Il arriva ^ue ceux d*entre eux aestinés aux représentations sanglantes de ramphitké&tre se percèrent de leur propre épée : une autre fois, à Rome, 80 de ces gladiateurs allemaAids se précipitèrent hors du théâtre, renversant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Or, ces résistances énergiques ne s'inspirent que du plus grand nânoîsmô.
naturelle entre tous les hommes, la religion du Christ amena une révolution sociale tendant à délivrer de l'esclavage la plus grande partie des populations, privées jusqu^lors de leurs droits. Il fallàitque le christianisme pénétrât d'abord dans les couches inférieures du peuple, par la l'aison qu'à Rome la société se trouvait composée originairement d'éléments aristocratiques, et que même à l'époque de la plus grande puissance de la démocratie, abstraction faite de l'esclavage, l'égalité entre les citoyens ne régnait en aucune façon dans l'empire. Aussi, dès que le christianisme cul jeté des racines dans les couches inférieures, l'organisme de l'Etat dut s'en trouver plutôt miné que consolidé. Le christianisme ne rççut sa véritable consécration que par la conversion des Germains. Le monde romain, ayant, depuis longtemps, perdu toute croyance aux anciennes divinités, et n'ayant pas encore retrouvé assez de simplicité d'âme pour accepter une foi nouvelle, on comprendra, sans peine, que la mesure d'Etat adoptée par Constantin n'ait point réussi àaflbrmirle christianisme dans les cœurs,et que même, sous Julien l'Apostat, on ait pu le proscrire, sans soule-
rver une bien grande opposition, La translation du gouvernement à Constantinople et celle des garnisons des frontières dans les villes, furent des mesures moins propres encore à assurer l'empire contre les invasions des Germains. Dès lors, ceux-ci renouvelèrent pendant un siècle leurs attaques avec une persévérance et une opiniâtreté si soutenues et avec une ardeur si frénétique que l'histoire ne peut guère opposer que la guerre de trente ans au spectacle offert à cette époque. Francs, Saxons, Burgondes, Alamans, Goths, se relevaient tour à tour pour tomber à Timproviste sur les provinces du Sud-Est et du Nord-Ouest de l'empire romain, fouler aux pieds les champs ensemencés, piller les villes, massacrer les Romains ou les traîner en esclavage. Toutefois, grâce à une clairvoyance politique qui fait certes grand honneur aux barbares, les populations indigènes paraissent avoir été plus ou moins ménagées. Qui dira le nombre des provinces dévastées, des villes pillées, des batailles livrées, des armées romaines et germaniques massacrées, durant ce siècle d'épouvante ! Il semblait vraiment que les enfants n'atteignissent leur jeunesse, que les mères n'éle-
vassent leurs fils que pour livrer de nouvelles victimes à cette boucherie humaine. En vérité, il n y a point lieu de s'étonner que les provinces des frontières se soient transformées peu à peu en déserts, que les empereurs aient été amenés à promettre 1 exemption des impôts aux colons, et que les magnificences des villes romaines soient tombées en ruines. Semblable à Fliydre, cet effroyable déchaînement de maux renouvelait sans cesse ses fureurs, et les peuples s étaient si bien faiùiliarisés avec les exploits militaires et les hauts faits d armes, que, dominé par la passion de la gloire, tout homme sentant en lui quelque énergie, excité par les poètes nationaux ou bardes, dont les chants glorifiaient les héros, n'aspirait plus qu'après les conquêtes ou la guerre. Cette soif militaire fut entretenue encore par le système des suites ou cortèges, grâce auquel les plus habiles champions se groupaient autour d'un seul chef de guerre. Il était naturel que ces soldats les plus hardis, les plus valeureux, qui affrontaient le plus vigoureusement le danger, succombassent en bien moindre proportion, parce que en général ils étaient bien armés et exercés, et doués de sang-froid. On excitait de génération en génération l'émulation des jeunes gens par le récit des hauts faits de leurs devanciers. Ce fut l'époque des chevaliers errants et des héros ; leurs célèbres exploits fournirent les sujcîs de nos chaots héroïques, nationaux, dont malheureusement nous ne possédons plus les originaux (1).
La description de cette multitude de batailles entraverail le récit des événements. Nous nous bornerons donc, en nous fondant sur les relations de témoins oculaires, à rappeler ici quelques exploits guerriers qui suffiront à donner une idée exacte de cette époque.
Sous le règne du fils de ConslanCin, Constantin II, en Tan 355, des armées d'Alamans, de Francs et de Saxons avaient passé le Rhin, pris aux Romains et pillé quarante villes parmi lesquelles Spire, Worms, Mayence, Cologne et Strasbourg. L'Empereur, qui Tannée précédente avait fait la campagne contré les Âlamans et avait eu l'occasion de constater leur impétueuse valeur près de Bàle, se choisit •
(1) A rexception d'un fragment du chant d*Hildebrand.
un lieutenant dans la personne de son cousin Julien, devenu plus tard empei'eur. Celui-ci, à la tète d'une armée d'environ 30,000 hommes, s'élança de Reims vers le haut Rhin (l'an. 356 après J.-C). Une autre armée de [ 25,000 hommes, venant d'Italie, arriva à Bâle au prin- ' temps de l'an 357. Les deux armées cherchaient à se réunir / afin de cerner les Alamans et de les serrer, selon l'expr^ ■ sion du chroniqueur, « comme dans des tenailles »{1). Déjà ce plan recevait un commencement d'exécution, lorsqu'une troupe audacieuse de Germains se glissa entre les deux camps et pénétra jusqu'à Lyon . Toutefois cette ville sut éviter le pillage en fermant ses- portes en temps opportun. Poursuivie par la cavalerie romaine qui lui barra le passage, une partie de la troupe fut massacrée au retour; une autre partie ne dut son salut qu'à la jalousie qui régnait entre les chefs de l'armée romaine* Tandis que les Alamans, établis sur la rive gauche du Rhin, près de Strasbourg, essayaient de rendre impraticables, au moyen de retranchements et de barricades construites avec de grands arbres abattus, les routes déjà très-mauvaises, d'autres se i retiraient dans les îles du Rhin et y défiaient les Romains \ par leurs cris et leurs injures. Irrité, Julien les y attaqua avec des forces supérieures, et fit massacrer les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, en un mot tous ceux dont les soldats purent se saisir. Les Germains transportèrent leurs provisions sur la rive droite du Rhin. Julien se hâta de relever les fortifications des remparts de Rheinzabern, détruites par les Alamans ; il y envoya des approvisionnements que fournirent les riches moissons des Alamans et y fit ensuite arriver sa propre armée. Les Alamans rassemblèrent tous leurs hommes valides et attaquèi«nt si inopinément l'armée auxiliaire des Romains, forte de 25,000 hommes, que celle-ci prit la fuite, abandonnant son matériel et ses bagages. Sur l'ordre de son chef, Barba tins, elle alla reprendre ses quartiers d'hiver. Les Alamans, croyant les Romains très-aifaiblis par cette défaite, députèrent à Julien des envoyés qui, d'un ton impérieux, sommèrent l'Empereur de quitter le pays qu'ils avaic^nt con-
(1) Ammian, MabcvI. XVI, c II.
quis par leur valeureuse épée. Julien, en dépit du droit des gens, retint les envoyés jusqu'à ce qu'il eût terminé les préparatifs, du conabat.
L'armée des Alamans se réunit dans un camp près de Strasbourg, sous les ordres de sept rois ou princes guerriers de diverses races et dont^ suivant le chroniqueur romain, les noms étaient Ghnodomarius, Bestralpus, Urius, Ursiciuus, Serapio, Suomarius, Hortarius. L'âme de l'armée était le roi Ghnodomarius ; l'orgueil excité en lui par ses hauts faits d'armes éclatait dans toute, sa personne ;' il avait en effet battu l'empereur Décentius, dont les forces étaient égales aux siennes, dévasté beaucoup de villes riches et parcouru les Gaules sans rencontrer de résistance. Sa conQance s'était encore accrue par la victoire qu'il venait de remporter sur une armée romaine nombreuse ; et cette conQance, ayant gagné ensuite l'armée alamane,se révélait alors dans toute son attitude. Lorsque le son de la trompette appela les Romains sous les drapeaux et que le soleil levant éclaira les colonnes formidables des Alamans, le doute s'empara du général impérial lui-même (1); il prit les plus grandes précautions pour éviter toute faute, harangua les différentes divisions de l'armée, recommandant la prudence aux plus téméraires et excitant les timides au courage. L'arméeromaine se composait d'environ 43,000 hommes d'élite. Parmi la cavalerie, se trouvait pour la première fois une division de cavaliers couverts de fer de la tète aux pieds, armure que les Romains avaient empruntée récemment aux Perses, qui la devaient eux-môlnes aux Egyptiens. Ainsi que leurs devanciers l'avaient fait quatre cents ans plus tôt, les Alamans opposèrent à la cavalerie romaine un corps de troupes supérieur en forées, composé de cavaliers et de fantassins. Ils n'ignoraient pas (c'est ainsi que le chroniqueur justifie cette mesure), que lorsqu'un cavalier, si habile qu'il fût, se trouvait en face d'un cavalier romain complétenient harnaché, le premier pouvait à la vérité tenir d'une main la bride et le bouclier et de l'autre manier la lance, mais qu'il lui était impossible de blesser un combattant tout bardé de fer. Le fantassin au contraire,
(1) Ammian. Mabc, XVI, c. 12,
qui, en cas de grand péril, ne devait songer qu*à lui seul, pouvait, inaperçu, se glisser à terre, percer le flanc du cheval, renverser aisément alors et tuev le cavalier sans défiance. Ne se contentant point de cette mesure de prudence, les Alamans avaient encore dressé une embuscade. Cbnodomarius et Serapio, en leur qualité de princes les plus puissants, exerçaient le commandement supérieur. Monté sur un coursier écumant, superbe sous l'éclat de ses armes que relevait encore la magnificence de la chevelure dorée qui flottait sur sa tête, fier de sa force musculaire et de ses exploits antérieure, Cbnodomarius, auquel les Romains attribuaient rinstigation de toute la guerre, dirigeait laile gauche où la lutte menaçait d'être la plus acharnée. Serapio, son neveu, jeune encore, mais mûr par l'intelligence (1), commandait l'aile droite. Cinq autres princes, dix fils de princes et un grand nombre d'oflîciers de nobles races se trouvaient aux côtés des deux généraux en chef : d'après l'évaluation des Romains, l'armée se composait de 35,000 hommes de diverses tribus réunies; une partie d'entre elles servant pour le salaire, une autre partie en vertu de traités réciproques ; ce n'était donc point seulement une suite, mais bien une armée nationale.
Dès que le son de la trompette eut appelé les Romains au combat, le chef de l'aile gauche de l'armée romaine. Sévère, faillit tomber dans l'embuscade des Âlamans; il reculait épouvanté, lorsque Julien, s'apcrcevant du danger, lui vint en aide avec 200 cavaliers, rétablit Tordre et excita l'infanterie à la résistance. Dans cette conjoncture, Julien fut protégé par un désordre produit subitement dans l'armée alamane. Prévoyant que si le sort des armes leur était contraire, leurs chefs les eussent aisément abandonnés, les soldats de l'infanterie exigeaient énergiquement que les princes et les chefs descendissent de cheval et combattissent à pied avec eux. Cbnodomarius mit à l'instant pied à terre, et sans hésiter les autres chefs suivirent son exemple. Les trompettes donnèrent de nouveau le signal
(1) Ammian Marcellin raconte ailleurs qu^il 8*appelait d*abord Agenarick, mais que son père Mederick lui donna le nom ae Serapio lorsque se trouvant en Gaule en qualité d'otage, il fut initié aux mystères de la Grèce.
de latlaque et les deux armées s'élancèrent vigoureusement au combat. Les Germains, s'abandonnant à toute leur fougue, se précipitèrent sur la cavalerie romaine, malgré la pluie de flèches qui tombaient sur eux ; ils agitaient leurs javelots de la main droite, et jetaient de sauvages cris de guerre. Leur chevelure flottait au vent, lardeur belliqueuse étincelait dans leurs yeux (1). Le soldait romain opposait une froide résistance à Timpétuosi té germanique. Habile au combat, revêtu de son bouclier, il se servait de son épée, lorsque lennemi se découvrait à lui; il arriva que la cavalerie s étant massée en une seule troupe, au plus fort de la lutte, Tinfanterie, pour couvrir ses flancs, fit autour d*elle une sorte de muraille avec ses bquclicre.
Les chances du combat demeurèrent longtemps incertaines; tantôt les Romains opposaient la plus vive résistance, tantôt ils se voyaient forcés de se retirer sous le choc de lennemi.. Les guerriers allemands les plus . expérimentés mettaient un genou en terre et s'efibrçaient de pénétrer, en savançant dans cette posture, jusque dans les rangs ennemis ; le combat devint si opiniâtre qu'on lutta finalement poing contre poing, bouclier contre bouclier. Les cris d'allégresse des vainqueurs et les gémissements des blessés retentissaient, tour à tour, au loin. Déjà l'aile gauche des Romains remportait l'avantage,- lorsque les Germains réussirent tout à coup à culbuter la cavalerie. Les légions étaient parvenues à recueillir celle-ci, afin de lui permettre de se reformer derrière leurs rangs, lorsque les cavaliers bardés de fer s'aperçurent que leur chef était blessé et que plusieurs de leurs camarades se trouvaient entraînés par le poids de leur armure sous le corps de leurs chevaux qui sabattaient. A cette vue leur consternation fut extrême. Ces cavaliers cuirassés cherchèrent leur salut dans la fuite; ils auraient apporté un désordre complet dans l'infanterie, si le général impérial, voyait le danger et accourant à leur aide, n'eût ranimé le courage des cavaliers et des fantassins. Aisément reconnu par ses soldats, à la faveur du dragon qui surmontait le drapeau pourpre de sa lance, il chercha à
(1) Amm. Mabc, XVI, 12.
les ramener par ses exhortations. Cependant les Alamans, après la dispersion de la cavalerie romaine, avaient attaqué les premiers rangs de l'infanterie avec plus de vigueur encore. La mêlée devenant de plus en plus compacte, la victoire demeura longtemps indécise. Les Romains trouvèrent làrun important appui dans deux corps d'élite gaulois, exercés au combat (les Bracattes et les Cornutes). Ces guerriers entonnaient un chant de guerre qu'ils commençaient à voix basse d'abord, puis, l'élevant graduellement, ils le faisaient finalement résonner avec un bruit semblable à celui du tonnerre.
La pluie de poussière et de flèches, qui obscurcissait la vue, fut cause que maints soldats blessèrent leurs compagnons. La résistance des troupes romaines disciplinées, serrées en rangs, excitait de plus en plus la fureur des Allemands. Ils cherchaient à détruire, par de violents coups d'épée, l'abri formé par les boucliers dont se couvraient les Romains comme « dune écaille de tortue (4). » Déjà les rangs des Romains s'ébranlaient, la lutte allait même se terminer pour eux par la défaite, lorsque les troupes auxiliaires allemandes vinrent en changer la face. Le corps batave, d'après le témoignage d'un chroniqueur militaire, <c composé d'hommes redoutables, qui réussissaient à délivrer » à grands coups d'épées leurs compagnons au milieu des y> mêlées les plus épaisses, » arriva à leur aide et le combat reprit avec une nouvelle ardeur. Lorsque les Alamans se virent en face de troupes de réserve, ils reprirent un instant haleine, pour se. préparer à recommencer le combat. Ils se précipitèrent alors sur leurs nouveaux adversaires avec une telle ardeur qu'il semblait que tout allait être écrasé sur leur passage. Les flèches et les javelots volèrent de nouveau ; les épées s'entre-choquèrent, tandis que les cuirasses se brisaient sous les coups des glaives ; ni les blessures, ni la perte du sang ne diminuaient chez les combattants l'ardeur de la lutte. La bataille restait toujours indécise. Les Alamans étaient supérieurs à leurs adversaires par leur force musculaire et par leur haute stature, mais les Romains étaient plus exerces et ainsi
(l) Amm. Mabc.
plus habiles; ceux-là sauvages et impétueux; ceux-ci, calmes 6t pradents, se confiant à leur valeur, tandis que leurs adversaires comptaient sur leur force gigantesque et sur leur haute taille. Le soldat romain se trouvait-il pour le moment accablé sous le poids des armes de ses adversaires, il reprenait néanmoins aussitôt courage. Lorsque le guerrier allemand, lui, était brisé de fatigue, il inclinait un genou et continuait à se battre. (Cette circonstance paraissait aux Romains, de cette époque, la preuve de la plus violente opiniâtreté.) Au milieu de cette effroyable lutte des deux armées, la troupe des nobles alamans, les princes et leurs suites, renforcés alors par des troupes fraîches, se précipitèrent dans les rangs des Romains et pénétrèrent jusque daus le centre de larmée, où ils engagèrent avec la garde (la légion prétorienne) un combat d une violence extraordinaire. La garde se massa étroitement et mit toute sa dextérité ^i œuvre pour opposer la plus énergique résistance à cette redoutable attaque. Les compagnons d*armes des princes alamans sacrifiaient leur vie sans la marchander, cherchant à tout prix à percer le rempart de fer des Romains inébranlables, ce Finalement, dit le chroniqueur » romain, larmée alamane, après de si prodigieux efforts, se » trouva accablée par la fatigue. » La fortune sourit aux Romains et les Alamans employèrent, à fuir, le reste de leurs forces. Gomme toujours, le vrai massacre commença en ce moment ; les Romains abattaient sans pitié tous ceux qu'ils pouvaient atteindre. Les Alamans se précipitèrent en masse dans le Rhin, dont le cours est rapide et profond près de Strasbourg, et essayèrent de se sauver à la nage. La plupart se noyèrent sous les yeux des Romains ou furent tués par leurs flèches, et en si grand nombre que le fleuve fut teint de sang ; six mille Allemands restèrent, dit-on> sur le champ de bataille; les Romains, selon leur coutume, n ont accusé que des pertespeu considérables : deux cent quarante-trois soldats et quarante-quatre officiers. Le duc alaman Ghnodomarius, fait prisonnier, fut couduit à Rome où il mourut peu de temps après. Deux cents hommes de sa suite, qui lui avaient juré fidélité à la vie à la mort, raccompagnèrent volontairement en captivité. Ainsi se termina à lavantage des Romains, et grâce au
concours de peuples auxiliaires allemands, la célèbre bataille des Alamans, près de Strasbourg. Alors seulement Julien relâcha les envoyés faits prisonniers avant la bataille; il expédia sur Metz les captifs et le butin et prit ensuite la route de Strasbourg à Mayence. Arrivé là, il établit un pont sur le Rhin et fit une incursion sur le territoire de la rive droite. Un corps volant de 800 hommes, envoyés pour dévaster les environs, trouvèrent là des maisons bâties d'après le style romain, abondamment pourvues d'animaux domestiques et de produits agricoles. Une députation alamane parut alors pour demander la paix. Mais soit que Julien n'acceptât pas leurs propositions, soit que les Alamans eussent • repris courage, ceux-ci se décidèrent, de nouveau, à résister. Cette disposition, peut-être l'approche de la saison rigoureuse et la chute d'une neige épaisse, firent prendre à Julien \e parti de se retirer. 11 se contenta de rebâtir un castel construit jadis par Trajan sur le Taunus (c'était, croit-on, à la place du Cronberg actuel), et retourna ensuite à Mayence.
Pendant ce temps, les Francs avaient pillé, sur le bas Rhin, quelques villes dépouri-ues de garnison et pris deux forteresses. L'hiver et l'année suivante se passèrent en combats entre Romains et Francs, suivis de deux invasions (358 et 359) dans le pays des Alamans ; il est probable que ceux-ci avaient rompu la suspension d'armes. Après une nouvelle dévastation de leur pays, les princes alamans se trouvèrent disposés à la vérité à conclure une pai^; définitive; mais les Allemands étaient si peu domptés que déjà, dans l'année 364, ils recommençaient leurs attaques, tandis que le règne de Valentinien V^ s'inaugurait par les invasions des tribus gothes, des Francs, des Saxons et des Alamans. En 356, une armée romaine fut battue par les Alamans, la ville de Mayence prise et saccagée. Cet état de choses se prolongea jusqu'à la chute complète de l'empire.
Le gouvernement romain cherchait avec perplexité le moyen de se débarrasser de ces ennemis incommodes, chez lesquels la population s'accroissait avec une telle rapidité» que, peu après chaque défaite, elle reparaissait presque plus nombreuse encore. En 370, l'empereurValentinien tenta de se servir des Burgondes en qualité d'alliés militaires contre
— isoles Âlamans. Les premiers étaient devenus les voisins de rest des Alamans et se trouvaient en dissentiment avec eux. au sujet de leuVs frontières et de la propriété de sources salines; les Alamans avaient pris possession, dans la contrée du Rœnerwald, des tenîtoires du Mein central jusqu'au penchant méridional du Taunus. L'empereur romain envoya secrètement des négociateurs sûrs aux princes burgondes pour les engager à tomber à un moment déterminé sur les derrières des Alamans, tandis que les Romains les attaqueraient en face. Les Bui^ndes acceptèrent la pro* position et s'avancèrent jusqu'au Rhin avec un corps d'armée d'élite, d'environ 80,000 hommes. Mais Yalentinien n'ayant point tenu parole, ni paru en temps opportun, les Borgondes, se tenant pour trahis, se vengërent sur tous les Romains qulls rencontrèrent sur leur passage et retournèrent dans leur pays.
Sur ces entrefaites, la situation était devenue si mena* çante du côté du bas Danube que les Romains conclurent à tout prix la paix avec les Alamans (374), afin d'envoyer tous leurs hommes disponibles sur le Danube, d'où les Quades, tribu gothe, avaient pénétré dans les provinces romaines qu'ils dévastaient. A peine ceux-ci furent-ils vaincus,. après une sanglante campagne, que surgirent des événements qui vinrent dominer tous les autres.
Alors qu'il suffisait du moindre choc pour mettre en effervescence le monde germanique depuis le Caucase jusqu'à la mer du Nord, l'empire des Goths se trouva. attaqué et conquis par un peuple nomade originaire de l'Asie. Les Goths avaient fui devant ce torrent, s'étaient jetés sur les Romains et avaient précipité ainsi l'écroulement de tout lempire. Nous croyons nécessaire, pour mieux faire connaître cette époque, de jeter un coup d'œil rétrospectif suit les Huns, auxquels toutefois on a donné une importance plus grande qu'ils ne méritent. Les Huns étaient un de tes peuples nomades, éleveurs de chevaux, comme ceux ^ui aujourd'hui habitent encore les hauts plateaux de l'Asie sous les noms de Mongols, dé Tartares ou de Kalmuks. Ces peuples nomades se nourrissent surtout de gibier et •le la chair du cheval; toute leur vie se règle selon les besoins de leurs troupeaux. Comme ils ne connaissent ni
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fagricBltvre, ni fart de s*a|)fproviâîoaDer de fourrages, ils se dirigent toujours vers les eontrées où se troovent des pâturages. Aussi, dès que ces terrains sont entièremeat dépouillés d'herbes, ils rassemblent leurs troupeaux et lèveut le camp* arec femmes, eniauts, armes ^ bagages, et placefit le tout sur de légerscbariots. Ils s*en vont alors planter leurs teutesdans desendroits plus £ivorabIes . Une telle population, comptant {^us de chevaux que dliommes (ils en possèdent un grand nombrede rechange), peut, en les ménageant, pstrcourir en très-peu de temps d'énormes distances. Âjoutoos aussi que, chez ces races nomades, les femmes, les enfants et les vieillards pourvoient toujours seuls aux besoins de la vie, et qu'ainsi les hoDimes adultes capables de porter les armes ont plus de loisirs pour d'autres occupations. Ils se livrent en général à la chasse, cette antique école préparatoire de la guerre. Ces peuples nomades, éleveurs de chevaux, sont, à cause de la promptitude avec laquelle ils conduisent leurs attaques et se dérobent aux poursuites, des voisins incommodes et très-dangereux pour les Etats agricoles, dès qu'ils réussissent à se réunir en grand nombre sous un chef capable. Hais la grande mobilité de ces peuples fait aussi que rarement ils conservent leurs conquêtes. Les fourrages dont ils nourrissent leurs chevaux, leur étant indispensables, ils ne peuvent envahir les pays des climats j froids ou même tempérés que pendant l'été, n'y trouvant qu'alors seulem»t la nourriture nécessaire à leurs chevaux. Lorsqu'ils s'emparent de ces contrées, semblables à des essaims de sauterelles, ils en dévorent les récoltes; vainqueurs ou vaincus ils doivent, en tous cas, se Retirer à l'approche de la saison rigoureuse. Si leurs attaques se sont dirigées contre un pays pourvu de places fortt-s dans lesquelles les populations peuvent se réfugier, \^ danger que présentent leurs invasions est moins grand ^^ leurs ravages se bornent aux moissons : le& nomades ut tant point en état d'entreprendre des sièges en règle. Le genre de leurs attaques est redoutable et les rend irrésistibles lorsque le pays n'a point de places forces. Ce fut le cas pour le royaume des Goths, car malgré sa valeur, cd peuple ne fut point en état de ré^ster à la première inva- / sion des Huns.
Les Huns (1) étaient, eomme les Mantehoux qui ont conquis la Chine, un people tartare. Us résidaient orîgî^ nairement sur les bords du fleuve appelé rAmour, entre la Sibérie et l'empire chinois, la Tartarie orientale et l'océan PaeifiquC'. Leurs attaques perpétueUesdécidèrent les Chinois (300 avant J.-C.) à élever ie long et célèbre rempart mufé (appelé la muraille de la Chine). Toutefois les Huns contîiiuèrent à se rendre si redoutables à Tempire du Milieu qu'ils obligèrent la Chine à leur payer un tribut annuel^ ne con* sistant en rien moins qu^en une troupe choisie de joUes jeunes filles chinoises, ctestinées à embellir .raffreuse race tartare (2).
Au i*' siècle avant J.-C. les choses changèrent de face. Les Chinois parvinrent à se faire des alliés parmi les autres tribus tartares ; pénétrant dans l'intérieur du pays des Huns, sur une étendue de plusieurs centaines de lieues, ils se précipitèrent à f improviste dans leurs camps, et les vainquirent complètement, grâce à la supériorité de leur tactique militaire. II résulte 'de cette dé£gLLte que les alliés des Huns les abandonnèrent ; une guerre civile ayant éclaté parmi eux, ils se séparèrent en deux, royaumes et furent flnalement réduits en servitude ou expulsés par d'autres populations. Une partie devint tributaire des ChiiKHS et une autre fut soumise par des peuplades tartares voisines. Les plus aguerris, environ 200,000 honmies avec leurs familles, se dirigèrent vers l'Occident an commencement du II"" siècle après J.-C. Leur nombre s'étant augmenté dans le cours de deux siècles, les Huns se partagèrent ai deux groupes; l'un, celui des Huns dits blancs, se dirigea vers la contrée de l'Qxus, l'autre, vers le Volga,
(1) n &*eziste axicnae preuve décisive en fiiyear de cette assertion des «iteurB modemeB. c'esi-ardire que les Huas, oomme les Ma^axs, sonl^ des descendants oes anciens Altsinnew dont la résidanee primitive était établie entre FAltaï et FOuraL Les sources ^^recques ne justifient pas non pins eette siipposition.
(2) Des princesses chinoises furent luissi rechercliées en maria^ par des princes tartares. de Gruines rapporte, dans son Histoire des Huns, La plainte émonvante d'une priocease i^noise qui, dans ses chants» déplore » dertinée. Ëkngnée de ses parents, elle vit auprès d'un époux barbare; da lait a^gri est son seul breuva^, k. viande crue sa seule nourriture une tente son imîqve cb&teait, et, dans T^xplosion de sa douleur, eUe exprime le vœu hkaa. naturel d'êibre doua^gée en oiseau pour s^envoler vers sa chère patrie, Tobjet de ses plus tendres désirs.
Ces derniers, vers Tan 375, traversèreot le Volga et attaquèrent les Àlains, autre peuple tartare dans lequel s'étaieût fondues probablement des populations gothes (1).
Après que les Àlains qui habitaient le pays entre la mer Caspienne et la mer d'Azof eurent été vaincus et obligés de ise fusionner avec les Huns, toute cette masse de peuples "se précipita sur l'empire des Ostrogoths ou Greuthungen, <iui, sous le règne du roi Ermanrich, avait atteint un haat degré de prospérité. Le roi fut surpris par cette invasion tellement à Fimproviste qu'il en perdît aussitôt Fesprit •et s'arracha la vie pour ne pas survivre à sa gloire, fiithimer, choisi pour lui succéder, résista vigoureusement pendant quelque temps aux Àlains dont il eut d'abord à soutenir les attaques, mais, après plusieurs défaites, il fut vaincu et tué.
Son fils Biderich étant encore enfant, Àlatheus et Saphrax, deux hommes d'une fermeté et d'un talent militaire éprouvés, se chargèrent de la régence du pays. Ceux-ci, renonçant aux chances de la résistance, se retirèrent jusqu'au Dniester, sur les frontières des Visigoths ou Thervingem, desquels ils attendaient des secours. Le roi des Visigoths, Àthanarich, rassembla en efiEet rapidement au Dniester uue armée chargée de repousser les Huns ; mais ceux-ci tournèrent l'avant-garde des Goths et tombèrent si inopinément sur le gros de l'armée qu'elle se vit obligée de chercher son salut dans la montagne, et de pourvoir à sa sécurité en élevant une muraille entre le Pruth et te Danube. Pendant que les Huns se partageaient le butin et vivaient en paix dans le royaume des Ostrogoths, une grande partie des Visigoths, sous la conduite de Fritigern
(1) Les auteurs romains font une description des Honsqui concorde à peu près avec les notions que nous possédons sur les Ealmucks. Lear structure était disproportionnée, ils avaient des cous de taureau, le corps long, des jambes cour^ et arquées, un affireux visage dépourvu de barbe ; ils se nourrissaient de racines sauvâmes, de fromage et de viande de cheval à moitié crue, mortifiée sous la selle; ils buvaient une boisson enivrante •composée de lait de jument. Leurs vêtements étaient en toile Vété, en peaux de martre Thiver; ils les portaient jusqu'à ce qn^ils tombassent •en lambeaux. Leurs jambes étaient enveloppées de jpeanx de dièvres et leurs souliers fabriqués d'aprte la forme des mocassms indiens. Os passaient toute la journée à cneval; les assemblées du peuple mêmes se te* liaient à cheval Leurs armes de prédilection étaient, oum le sabre, Tare et le lasso.
et d'Alavivus, se séparèrent d'Athanarîcli, se dirigèrent vers le Danube, et envoyèrent à ^empereur Vaiens une ambassade pour réclamer de lui différents territoires appartenant à l'empire romain. Le parti de la cour, qui depuis longtemps avait perdu toute énergie militaire, accueillitavec joie la proposition, espérant trouver parmi les Goths d'excellentes troupes de guerre qui les dispenseraient du recrutement ainsi que d'autres sacrifices. Le gouverneur byzantin consentit à accueillir les Visigoths dans la Thrace (1). Leur nombre n'est pas exactement connu ; mais comme les vaisseaux ne suffisaient plus pour leur transport, ils, se servirent de radeaux et d'arbres creux; le passage exigea plusieurs jours et plusieurs nuits. Beaucoup d'entre eux trouvèrent la mort dans les flots. Aussitôt que les Ostrogoths apprirent l'accueil fait à leurs compatriotes dans la Thrace, une partie d'entre ^ux descendirent également vers le Danube, et quoique l'accès leur en fût refusé, l'empereur Vaiens étant, paraît-il, devenu défiant, ils passèrent néanmoins la rivière sur des radeaux. Âtkanarich, qui avait juré que jamais ses pieds ûe fouleraient le sol romain, se jeta avec le reste des Visigoths dans la Transylvanie actuelle, pendant que ceux des Visigoths qui s'étaient avancés dans le pays se trouvaient dans un grand dénûment. L'empereur Vaiens avait ordonné à l'époque de leur arrivée qu'on les pourvût de vivres jusqu'à ce qu'ils eussent mis en culture la contrée qui leur était assignée. Mais cet ordre ne fut pas exécuté, et les émigrés allemands furent si indignement traités que notre chroniqueur romain s'en montre lui-même révolté. Non-seulement ils ne recevaient rien; mais encore ils devaient acheter à des prix très-élevés les plus mauvais aliments. Ne possédant pas d'argent, souvent il leur arrivait d'échanger un esclave contre un chien. La pénurie fut si grande que môme des fils de nobles furent vendus comme esclaves en échange de vivres (2). Les Goths occidentauxayant fait' entendre aux fonctionnaires romains qu'ils
•qull eût ét^ mortellement malade.
(2) A]ai.UABC.,XXXI,4.
— SMMt — ne subiraient jamais un tel traitement, le général Lupicien,' qui se trouvait dans le voisinage, rassembla son armée pour forcer les émigrants à s'éloigner. Non content encore, le général manda les deux princes visigotbs à Marcianople, et chercha à les faire périr dans un guet-apais ; mais ils furent sauvés par leur présence d'esprit et par leur courage, ainsi que par les prompts secours de leurs gens accourus à leur aide. Les Visigoths, se sentant d'ailleurs soutenus par les Ostrogoths, qui s'avançaient, perdirent enfin patience. Ils prirent les armes et mirent tout le pays de la Mésie à contribution. Les indigènes euxmêmes leur révélèrent les endroits où se trouvaient cachés les trésors et les provisions : chaque jour ceux de leurs compatriotes livrés à l'esclavage venaient se joindre à eux, abandonnant les maîtres auxquels ils avaient été antérieurement ventlus au plus vil prix. Ils se renforçaient en outre des exploitants des mines d'or, forcés d'interrompre leurs travaux, à cause d'impôts écrasants. Lupicien, qui voulut s'opposer avec son armée à ces troupes de pillards, fut complètement défait. Une seconde armée, envoyée rapidement contre les Goths qui s'avançaient vers la Thrace, ayant été battue dans un violent combat (1), l'empereur Valens accourut en personne à la tête d'une forte armée et livra une grande bataille dans les environs d'Andrinoplc. Le général de cavalerie Victor, Sarmate de naissance, avait vivement conseillé à l'empereur deviler toute rencontre jusqu'à l'arrivée de l'armée gauloise conduite par sou co-régent Gratien ; celui-ci avait récemment refoulé les Alamans au delà du Rhin après un combat sanglant. Mais l'avis des courtisans, jaloux de la part de gloire qu'eût retirée Gratien de la victoire, prévalut sur tout autre. Lorsque l'armée romaine fut proche d'Andrinople, un prêtre chrétien parut en qualité d'ambassadeur des Visigoths, apportant des propositions de paix. Us ne demandaient rien moins que la cession de la Thrace, avec tout ce qu'elle renfermait d'animaux et de vivres. L'empereur répondit évasivement et s'avança avec son armée jusqu'en vue du camp des Goths. Ceux-ci députèrent <le nouveau des envoyés, mais dans l'unique dessein de gagner
(1) Voir Amm, Makc, XXXI, 7. ■ •
du temps jusqu'à ce que leur cavalerie se fiit jointe à un corps d'Alains attendu impatiemment. Le général romain pressentant leur but, laissa les caisses de Tarmée dans Andrinople, et tous lés bagages sous escorte dans les environs de la ville; au point du jour, il s'avança audevant de§ Goths (9 août 378). Les Romains marchèrent pendant toute la matinée sur un terrain pierreux, exposés aux ravons brûlants du soleil, avant de rencontrer lennemi. Vers le milieu du jour, ils aperçurent à une distance de hait mille pas la barricade des chariots des Goths, rangés en cercle, semblable à une forteresse emmuraillée. A la vue de lennemi, les Goths poussèrent de sauvages cris de guerre ; l'armée romaine se rangea en ordre de bataille et s avança contre leurs retranchements. Les Goths se tinrent dabord sur la défensive, tandis^ que les Romains, encouragés par cette circonstance, se laissèrent entraîner à une attaque imprudente. Au moment où une division de tirailleurs et de cavaliers romains, qui s'étaient témérairement avancés, se trouvait repoussée par les Goths, la cavalerie gothe, sous les ordres d'Alatheus et dé Saphrax, arriva sur . le champ de bataille, soutenue par Une division d'Alains. Descendant des montagnes avec une grande rapidité, eller s'élança, renversant tout ce qui se trouvait sur son passage. Alors- rinfanterîe des Goths se précipita à son tour hors de la barricade de chariots, les trompettes sonnèrent et le combat devint général.
Lés troupes légères de l'armée romaine, repoussées dabord, trouvèrent bientôt leur appui dans les légions. Les colonnes s'avancèrent à l'appel de leurs chefs. Le combat s'étendit sur tout le front de bataille et les deux armées se jetèrent l'une sur l'autre avec une violence égale à celle de « deux courants de mer qui s'entrechoquent » (1). Les flèches firent d'autant plus de ravages que les soldats ne pouvaient les apercevoir, ni moins encore les éviter. Les Goths s'élançaient sur les Romains avec une vigueur croissante. L'épée et la hache furent les seules armes employées ; la violence des coups était telle, qu'ils •brisaient les casques et les boucliers. La terre était cou- Ci) Amm. Mabc, XXXI, 13.
verte de cadavres. On voyait ici la flèche meurtrière transperçant un corps privé de vie; là, une tête fendue par la hache, et chacune des épaules de ces cadavres ne présentant plus qu*une moitié delà tête. G*était un aifreux et déchirant spectacle que celui de ces combattants qui, mortellement atteints, se jetaient encore les uns sur les autres, dans ces vastes plaines toutes couvertes de morts, d'hommes luttant contre le trépas, et de blessés faisant entendre leurs gémissements !
Dans cet horrible tumulte, les légions romaines, épuisées par leurs efforts, sentirent enfin leurs forces se paralyser et leur sang-froid, les abandonner. Désespérant du succès, elles ne songèrent plus qu'à vendre chèrement leur vie. Ayant commencé le combat avec des troupes toutes fraîches, alors que la fatigue de la marche avait déjà enlevé des forces aux Romains, Fardeur des Goths ne fit que s'accroître, jusqu'au moment où ils vainquirent enfin leurs adversaires. L'armée romaine mise en déroute abandonna le champ de bataille. L'empereur Valens môme fut blessé pendant la fuite ; s'étant réfugié dans une cabane pour se faire panser, il y fut rejoint par des Goths qui ignoraient qu'il fût l'empereur ; il y périt dans les flammes avec les habitants de la cabane qui refusèrent de se rendre. Depuis la bataille de Gannes, les Romains n'avaient point essuyé de pareille défaite (1).
Les Goths, dans l'ivresse de leur victoire, s'avancèrent au point du jour vers Andrinople, dans le dessein de prendre cette ville à l'improviste et de s'emparer des caisses de l'armée romaine que leur avait signalées la trahison des déserteurs. Mais quoiqu'ils eussent complètement investi la ville dès la quatrième heure du jour, ils . ne parvinrent pas toutefois à la prendre par surprise. Les Goths trouvèrent une opiniâtre résistance sous ses murs ; comme ils ne disposaient d'aucune artillerie, et que surtout l'art des sièges leur était inconnu, ils éprouvèrent de grandes pertes de la part des armes des assiégés dont " les machines lançaient d'énormes pierres dans leurs groupes compactes. Ils durent donc se retirer sans avoir,
{}) Ce sont les propres paroles du chroniqueur romain. Amu. Mabc., XA AI, 18.
exécuté leur projet. Réunis à des bandes de Huns et d'Alains, les Goths marchèrent alors vers la Thrace, dévastant tout, jusque sous les portes de Gonstantinople ; ils se seraient emparés à coup sûr de cette ville, si elle ne s'était pas trouvée cpuverte par un corps de Sarrasins récemment enrôlés ; après une attaque infructueuse, les Goths, désespérant de renverser ces puissantes murailles, se décidèrent à la retraite.
Gratien apprit dans sa marche la défaite et la mort de son co-régent. Homme politique de grand sens, oubliant dans ce pressant danger tout intérêt personnel, i] ne songea qu'au salut de l'empire et confia la co-régence en Orient au fils d'un banni. Il n'eut pas à s'en repentir. Théodose le Grand parvint par ses efibrts à repousser en peu de temps les Ostrogoths vers le Danube; après les y avoir battus, il réussit à conclure avec les Visigoths, un traité de paix à la suite duquel ceux-ci allèrent s'établir dans la Thrace et dans l'Asie Mineure, s'obligeant à fouhnir des renforts militaires à l'empire (380). Pendant tout le règne de Théodose, qui dura quinze années, la paix ne fut plus troublée. Le dernier chef indépendant des Goths, Athanarich, se vit même forcé de chercher un refuge à Gonstantinople, où après sa mort, arrivée peu de temps après, il reçut les honneurs de splendides funérailles. Sur ces entrefaites, les Huns se dirigèrent tous par la Thrace vers la Pannonie, s'allièrent avec les débris des tribus ostrogothes et parurent, autant que la chose était compatible avec leurs mœurs, s'habituer à des résidences / fixes. J
En l'an 395, mourut Théodose laissant l'empire à ses '"^ deux fils mineurs, sous la tutelle de deux fonctionnaires de l'empire, désignés par lui. L'Orient passa de cette manière sous le gouvernement nominal d'Arcadius, âgé alors de dix-huit ans, que dirigeait le Gaulois Rufin, tandis qu'à Rome Honorius, âgé de onze ans, régnait sous la tutelle du Vandale Stilico. Ges deux chanceliers d'Etat nourissaient l'un à l'égard de l'autre une jâllousie déplorable ; n'étant, en leur qualité d'étrangers, animés d'aucun sentiment de véritable patriotisme, il semblait que le désir de servir leurs intérêts particuliers excitât entre eux une sorte
d'émirlation dans le choix des mesures propres à précipiter enlièrement lempire dans l'abîme.
Stilico, prétextant la dernière volopté de Tempereur défunt, s'efforça de concentrer entre ses seules mains le gouvernement de tout l'empire. Lorsqu'il essaya d'exécuter ouvertement son plan et qu'il se mit en marche vers l'Orient, Rufin ne trouva rien de mieux que d'exciter contre lui les Huns et les Goths. Les premiers firent une expédition dans l'Asie Mineure ; les Goths, sous la conduite d'Alaric, chef hardi et expérimenté, issu de la noble souche des Balthen (i), laquelle ne le cédait en noblesse qu'à la race royale des Amaliens, dévastèrent la Thrace et la Grèce. Attaqué par Stilico et menacé de se voir enfermé dans le Péloponèse, Alaric réussit, par une marche précipitée, à se réfugier dans l'Epire, pendant que Rufin était assassiné par suite des suggestions de Stilico. Alaric obtint le gouvernement de rillyrie orientale, quelque irrités que pussent être les habitants des provinces romaines en voyant que l'on récompensait d'une manière aussi scandaleuse celui qui avait ravagé l'Epire et la Grèce, et alors que l'on reconnaissait au conquérant goth une autorité légitime sur ces mêmes populations dont il venait de faire piller les villes et de faire massacrer les habitants. Alaric se préoccupa peu de l'opinion de. ses nouvelles provinces et se hâla de pourvoir complètement ses guerriers goths de nouvelles armes romaines, Tandis que les fabriques d'armes des Romains préparaient des boucliers et des épées pour les ennemis auxquels l'ancienne reine du monde allait bientôt ouvrir ses portes, les Visigoths choisissaient Alaric pour leur roi. Investi du double titre de gouverneur romain et de roi des Visigoths, Alaric, sous le prétexte d'exécuter la sentence de proscription prononcée à Constantinople contre Stilico, s'avança vers l'Italie (400). Déjà il avait obtenu d'Honorius, qui s'était réfugié à Ravenne, la promesse de lui abandonner la Gaule ou l'Espagne et il se préparait à partir pour le premier de ces pays, lorsque Stilico, revenant de la Rhétie avec son armée, le rencontra; après deux combats livrés, l'un à
(1) D'après Joxnandès, Balihaestsyliollyme ^ de hardi n, dfi là le mot anglais oold, «
Pollentia, l'autre à Vérone, il le contraignit de retourner en lUyrie.
Le Goth Radagaise ne fut pas plus heureux dans une autre expédition. Après avoir rassemblé sous son commandement diverses troupes de Vandales, de Suèves et d'Alains, dont lin certain nombre avaient été chassés de leurs demeures à la suite des invasions des Huns, Radagaise s'avança jusqu'à Florence ; dépourvu du matériel nécessaire pour un siège, il essayait vainement de prendre cette ville d'assaut, Lorsqu'il fut attaqué par Stilico, et si complètement battu, que quelques débris seuls de son armée parvinrent à se sauver (405).
Jusqu'à la fin du iv*^ siècle les invasions des Allemands dans les provinces romaines n'avaient été en grande partie que des expéditions de suites, des entreprises de simples chefe guerriers, l'invasion des Huns allait inaugurer l'ère de l'émigration de peuples entiers.
A peine les attaques furent-elles détournées de l'Italie, qu'un torrent de populations déchaîné en Orient par les Huns, se dirigea vers la Gaule, privée de troupes depuis que l'Italie s'était vue menacée. Une armée d'Alains, de Vandales et de Suèves traversa l'Allemagne du centre se dirigeant vers le Rhin, et rallia à elle, durant sa marche, plusieurs autres groupes de peuples, les Burgoudes, les Gépides, les Hérules et les Saxons. Ces vigoureuses hordes pénétrèrent chez les Francs, prirent d'assaut et pillèrent les villes de Mayence, de Reims, d'Amiens et de Tournai (407). Au bas Rhin, une bataille eut lieu à cette époque entre les Alains et les Francs, 20,000 Alains et leur roi Godegisille furent massacrés; les autres ne se sauvèrent qu'avec peine et grâce au roi Respendial accouru à leur secours. La migration guerrière selendit, après cela, de la Belgique vers le sud, se répandant sur toute la Gaule jusqu'aux Pyrénées ; les Vandales, les Alains et les Suèves se dirigèrent vers l'Espagne (409), et après qu'ils l'eurent en partie dévastée, en partie soumise à leur pouvoir, le plus grand nombre des Vandales sous la conduite de leur roi guerrier Giserich ou Genséric (429), s'embarquèrent pour l'Afrique et y fondèrent un royaume particulier dont la capitale, Carthage,
fut détruite en 534 par Bélisaire. Les Suèves s'établirent d*une façon permanente en Espagne. Les Burgondes obtinrent en 413, en qualité dalliés des Romains, la rive gauche du Rhin central avec Worms pour la résidence de leur roi Contran. De là ils se répandirent plus tard vers | le sud.
Sur ces entrefaites, Stilico avait été mis à mort, à la suite d une intrigue de cour qui éclata à Ravenne, où Honorius, s étant cru plus en sûreté, avait transporté sa résidence. Ses nombreux parents, amis, protégés, compatriotes et partisans se révoltèrent et appelèrent Alaric à leur aide. Celui-ci quitta avec ses Visigoths, Noricum, où il. s'était retiré, entra pour la seconde fois en Italie et pénétra jusqu'à Rome sans rencontrer de résistance.
A la faveur de leurs rapports avec les Romains civilisés, les barbares s'étaient initiés, ayec une promptitude extraordinaire, à l'art de la guerre et aux habiletés politiques, auxquels Rome était redevable du maintien de sa grandeur ; quoique étrangère encore à certaines exigences de la vie civilisée, à certaines coutumes de Rome, ignorant même l'art d'écrire, ces disciples intelligents eurent bientôt dépassé leure maîtres. Les rênes de l'empire d'Occident étaient à peine tombées des mains d'un Cermain que déjà un Allemand, nouvel Annibal, se trouvait devant les portes de Rome et par son épée et son génie dictait ses lois aux successeurs dégénérés des maîtres du monde. A peu près sept cents ans s'étaient écoulés depuis que le plus grand des généraux s'était vu contraint de s'éloigner de Rome sans avoir atteint son but. Or le chef militaire d'une petite tribu de race germanique se trouvait maintenant devant ses portes, et Rome tremblait, non pour sa gloire, mais pour ses richesses. En effet, l'or abondait encore à Rome malgré la division de l'empire, et quoiqu'elle eût vu transporter une grande partie de sa puissance et de ses richesses à Byzahce ; la dépravation et l'arbitraire des Césars n'avaient pas peu contribué au développement du luxe. Rome comptait alors à peu près dix -huit cents palais de marbre, demeures privées de sénateurs et de riches citoyens, enrichies pour la plupart
de toutes les magnificences de châteaux royaux (1): des chapelles, des bains, des cirques, des colonnades ombragées, ornées de fontaines, des serres et des jardins zoologiques. Malgré le bouleversement de fempire, les revenus annuels dp beaucoup de riches romains atteignaient encore une somme énorme qu'on peut évaluer à quinze millions de francs.
Les revenus moyens d'un sénateur dépassaient mille livres d'or. Il n'était pas extraordinaire qu'une fête se prolongeât durant toute une semaine et coûtât près de deux millions de francs. Les Romains les plus riches possédaient en outre de grandes propriétés hors de l'Italie, en Gaule, en Espagne, en Afrique et jusque dans l'Asie- Mineure. Ces propriétaires faisaient aussi des affaires de banque; â'énormes sommes de monnaies d'or et d'argent circulaient dans Rome, pendant que la quantité de vaisselle d'or et d'argent dont se servaient les gens de qualité, était plus considérable qu'on ne peut se l'imaginer, bien que les productions de ces métaux, grâce aux ressources de l'Amérique et de l'Australie, aient été décuplées depuis cette époque. Tandis que les Romains gaspillaient dans la capitale les revenus de leurs immenses propriétés, fruit du pillage de la moitié de l'Europe, Rome se voyait forcée de recourir encore à la Sicile et surtout à l'Afrique pour se procurer des approvisionnements de blés ; il en résultait qu'elle subissait la faniine dès que les ports africains étaient fermés. Les distributions gratuites de pain et de blé restreintes par César avaient repris d'énormes proportions, de telle sorte que la majorité d'une population qui dépassait 1,200,000 âmes vivait d'aumônes publiques. Fallait-il dès lors s'étonner si cette population qui jadis était parvenue sans peine à mettre en campagne 200,000 hommes de guerre, se trouvât si énervée que bientôt elle dut se reconnaître incapable de défendre les fortes murailles de la capitale du monde. Le roi des Goths, qui paraissait avoir été mis exactement au courant de cet état de choses, bloqua les douze portes principales de Rome, coupa les
vivres à la population et traita avec dédain l'ambassade romaine qui, envoyée par la population affamée, parut dans le camp des Goths (1). Il, y avait en eifet plus de mépris que de colère dans la réponse qu'il fit aux envoyés du sénat, lorsque après leur avoir réclamé tout l'or et l'argent de la ville, et aussi les objets précieux appartenant à l'Etat ou aux particuliers, ainsi que tous les esclaves de provenance allemande, ils lui demandèrent ce qu'il leur resterait. « Votre vie, » répondit-il. Néanmoins il leur accorda une courte trêve et se contenta finalement de la somme de 5,000 li\Tes. d'or, de 30,000 livres d'ai*gent et de 3,000 livres de poivre.
Le trésor de l'Etat, quelque abondant qu'il fût, ne suffit pas à effectuer le payement ; les riches hésitant à s'imposer des sacrifices , on eut recours aux temples, et les statues des divinités furent converties en moimaies. Les esclaves coururent en foule se soumettre à Alaric. Lorsque chargée de butin, son armée se retira vers l'Italie du Nord, elle se trouva augmentée en peu de jours d'environ 40,000 hommes. L'armistice conclu avec Rome, pour lequel l'autorisation de l'empereur Honorius avait été demandée, ne fit qu'ouvrir la voie à un traité de paix formel qui devait être conclu avec la cour ; celle-ci se trouvait alors à Ravenne. Toutefois les conditions d'Alaric consistant dans la cession de Loricum, dans le payement d'une contribution annuelle déterminée et dans la livraison des vivres parurent trop excessives à l'empereur ; il refusa d'y consentir, après même qu'Alaric eut limité ses exigences à la cession de Loricum et à la livraison annuelle des vivres. Alaric parut alors pour la seconde fois (en 409) devant Rome, qu'il livra de nouveau à la famine, en occupant le port romain d'Ostie, où les blés venus d'Afrique étaient emmagasinés, et força, par cette rigueur, le peuple à exiger que le sénat acquiesçât à toutes ses exigences. Les Allemands, soutenus par le
(1) L'envoyé romain crut imposer aux barbares jiar sa jactance; il avertit Alaric que s'il se refusait à une capitulation juste et honorable, au premier son de la trompette il aurait a combattre contre un peuple nombreux, exercé aux armes et poussé au plus violent déses^ir. Alaric répondit ironiquement: Plus Vherhe est épaisse et plus aisément on la coupe et il accompa^a sa brutale comparaison d'un éclat de rire qui , traduisait son mepns pour les menaces du peuple romain a&ûbli par U débauche.
sénat, ordonnèrent que l'empereur Honorius fût déposé et que le commandant de la ville, Attalus, fût élu empereur ; la reconnaissance fit une loi à ce dernier de nommer son protecteur Alaric général en chef de toutes les armées de l'empire d'Occident.
Les portes.de Rome furent ouvertes et le nouvel empereur, conduit par des guerriers goths, fut présenté au sénat romain et au peuple. Dans un langage élégant, l'empereur Attalus ne promit rien moins que d'incorporer l'Egypte et l'Asie à l'empire romain. Au commencement les choses se passèrent au delà même de toute prévision. A l'exception de Raveune et de Bologne, toutes les villes de l'Italie ratifièrent promptement le nouveau choix, tant s'était affaiblie la confiance, publique dans les ressources du peuple et dans la capacité de l'empereur. Déjà Honorius paraissait se résigner à son sort, lorsqu'il se trouva de nouveau encouragé à la résistance par l'arrivée inopinée de quatre mille anciens soldats de l'Orient. Rome ne pouvant pas subsister sans les approvisionnements de l'Afrique, et le gouvernement de cette contrée ne reconnaissant pas le nouvel état de choses, Attalus pour se donner quelque relief se vit dans la nécessité d'envoyer une armée en Afrique. Soit qu'il se méfiât des Goths, soit qu'il ressentît quelque désir d'indépendance, il n'accueillit point la proposition que lui fit Alaric de conduire lui-même l'expédition, mais il envoya un chef de confiance avec un petit corps de troupes romaines.
Lorsque ces troupes eurent été repoussées par le gouverneur et que celui-ci eût fait fermer tous les ports de l'Afrique, le sénat romain représenta au nouvel empereur que pour rétablir les arrivages de vivres, il était urgent de recourir à l'assistance des Goths. Attalus continuant à s'opposer opiniâtrement à cette mesure et se montrant tour à tour imprudent ou méfiant à l'égard de ceux-ci, Alaric le déposa dans une assemblée publique composée' de Romains et de Goths, et envoya les insignes du pouvoir à Honorius, préludant ainsi à son entrée en négociations avec lui. Mais ce dernier, comme tous les hommes faibles de caractère, se montrait plus opiniâtre et plus téméraire à mesure qu'on lui faisait des avances. A cette époque une division de Goths
ayant passé à soa service, il fit même recommencer l» hostilités contre Alaric. Ce prince, qui s'était s»r ces entrefeites dirigé vers la haute Italie, marcha avec résolatioa pour la troisième fois contre Rome qu'il prit d'assaut (409). Les habitants n'avaient opposé qu'une faible résistance ou, selon d'antres versions encore, ils avaient été trahis par les esclaves- qui pendant la nuit ouvrirent une des portes. La population fut soudainement réveillée par le son des trompettes des Goths. Cet événement fit une sensation extraordinaire dans tout le monde civilisé d'alors ; jamais Rome n'avait été prise d'assaut; et même du temps de Rrennus,le Capitole n'était pas tombé aux mains des ennemis.. La conduite du conquérant témoigneque peu auparavant lesGotfas s'étaient convertis au christianisme. Alaric abandonna à la vérité la capitale du monde au pillage, mais il recommanda en même temps à ses soldats d'épargner la vre des citoyens désarmés et de respecter, comme sanctuaires inviolables, les églises des apôtres Pierre et Paul (1).
Alaric évacua Rome le troisième jour et parcourut alors avec son armée chargée de butin la basse Italie, où l**s Goths se délassèrent dans la jouissance des riches pi-odnits du pays. Il nourrissait le projet de s établir en Sicile, ou en 'Afrique, lorsque la mort le surprit à Cosenze où, selon Jornandès, ses Goths lui firent des funérailles dignes de lui. Le Busento ayant été détourné, le corps fut placé dans le lit desséché de la rivière avec tous les insignes militaires, armes et armure, ensuite le fleuve y fut de nouveau ramené; mais, pour que toujours l'endroit de la sépulture du héros
(1) Tons les vases sacrés des ^Uses chrétieime» furent respectes, àérooés aux pillards et déposés au Vatican par une forte division de Ootiis qui firent à cette occasion une procession solennelle, quoiqu'il se trouvât dans l'armée d' Alaric pltisieors milliers de Huns non convertis au clcri8tiani8me.pan8 de telles circonstances, quelques actes de violences sont inévitables; il n'y eut toutefois que fort peu d'excès commis à l'égard de femmes ; un seul sénateur fut tue et un petit nombre de maisons incendiées. Mais les Allemands furent inexoiraDles pour le pillage des meubles et de tous les objets qui les attiraient par leur splendeur. Après que tous les coffres, les caisses et toutes les cachettes eurent été fouillés par ces soldats en quête d'or et de pierres précieuses, les palais furent également dépouillés de leurs macnifiques ornements; beaucoup de tentures et de tapis enlevés à des habitations romaines ^rent emportés sur des chariots. Dû reste Gibbon ra^^elle avec raison que les troupes de Charles-Quint ont saccagé Rome bien plus complètement et pendant plus de temps encore.
demeurât ignoré, les prisonniers qui avaient effectué ce travail (urent mis à mort. Après cela les Visigoths élurent, pour chef de l'armée, Atolf, frère dé la femme d'Alaric. Celui-ci qui se distinguait non moins par sa haute taille que par la beauté et la noblesse dç ses traits, ainsi que par ses facultés intellectuelles, abandonna le plan de son prédécesseur et rebroussa chemin afm de choisir dans la.Gaule des établissements fixes pour les Visigoths. Il y épousa (414) Placidia, sœur de l'empereur Honorius qui avait été retenue prisonnière à Rome et dont il avait captivé le cœur. Ce prince fut assassiné en 415 à Barcelone, avec tous ses enfants, à la suite d'une émeute. Il avait réussi en peu d'années à conquérir la plus grande partie de la Gaule méridionale, les villes de Narbonne, Toulouse, Bordeaux, et à étendre sa domination jusqu'au nord de l'Espagne. Sous son successeur Wallia, élu par les Visigoths, qui rendit la reine douairière Placidia à son frère Honorius (celui-ci mécontent de son premier mariage lui fit épouser malgré elle Constantin), le royaume des Visigoths se trouva affermi et Toulouse en devint la capitale en 419. Les Visigoths de-* vinrent bientôt si puissants en Espagne que les Vandales, comme nous l'avons déjà dit, émigrèrént en Afrique.
En 415, les Bui^ondes s'étaient ralliés au catholicisme ; à la suite d'une tentative de conquête dans la Gaule Belgique, Aétius, général romain , leur fit éprouver deux défaites (436 et 436). Bientôt après (443), le peuple des Visigoths fut, du consentement dgs Romains, transporté de ses résidences de la gauche du Rhin central, au pied des Alpes occidentales et dans le territoire sud-ouest du Jura, dans la Savoie et dans le Dauphiné (1), où sous le roi Gondeuch ils fondèrent le royaume bourguignon avec Genève pour capitale. Dans le même temps, les Francs s'avancèrent du bas Rhin, enlevèrent aux Romains la seconde Germanie, prirent Cologne, emportèrent quatre fois Trêves d'assaut, et dès lors tournèrent les efforts de leur ambition vers la Gaule du Nord. La lutte qui se prolongeait depuis plusieurs siècles, de nombreux combats et de sanglantes défaites,
a) L'ouvrage deFr. Hahn intitulé : Histoire des Bourguignons et des Borgondes fournit des renseignements détaiUés sur la fih de la prenuère dynastie.
ifavaientpiïempêcherles Alamans, toujours plus nombreux, de descendre sur la rive gauche du haut Rhin, pour s'avaacer ensuite jusqu'en Helvétie. A cette époque, les populations indigènes attendaient des envahisseurs étrangers leur délivi'ance ; le désordre économique que la charge des impôts, l'ébranlement du droit et l'oppression avaient introduit dans les provinces septentrionales de l'empire romain cl surtout dans les Gaules, avait atteint un si haut degré, qu'un grand nombre d'habitants se réfugièrent en AUemague, afin d'y mettre leur vie et leur fortune en sûreté. Cette situation devint telle que finalement les Allemands de la Gaule durent faire en quelque sorte la police dans ces contrées; il arriva que de riches Gaulois qui voulaient fuir avec leurs trésors prirent à leur solde, en qualité de protecteurs contre les nombreuses bandes de brigands, des Germains qui, moyennant un léger salaire, mettaient parfois en sûreté des sommes importantes (1).
On ne s'étonnera pas que de grandes et fertiles contrées se soient dépeuplées dans les Gaules et qu'en Italie des portions de pays d'une étendue de 500,000 arpents de terres labourables soient restées incultes pendant que dans les provinces du Nord, de plus vastes étendues de territoire encore étaient abandonnées. Beaucoup de grands propriétaires qui épuisaient le peuple ayant été à coup sûr massacrés, à larrivéedes armées allemandes, par leurs propres Sujets, ceux-ci préférant au seigneur romain le seigneur allemand, qui leur laissait leur juridiction propre, on comprend aisément la facilité avec laquelle les Germains pénétrèrent dans l'empire et en prirent possession, et l'on s'explique aussi les bons rapports qu'ils entretinrent dès le principe avec la population indigène. C'est ainsi que peu à peu la fusion des éléments romano-celtiques et germains engendra d'une manière pacifique de nouvelles nationalités. Pour ce qui concerne le partage des terres conquises, à titre de propriétés privées, entre les vainqueurs allemands, nous savons que les Visigoths s'adjugeaient les biens par la voie du sort, que les Longobards dans la haute Italie massacraient ^presque toujours les grands propriétaires romains et se substi-
(1) Paul Obobius, VII, 4L
tuaient à eux, et que les habitants des confins de la Suisse préféraient partager leurs terres avec les Alamans (ceux-ci continuant à vivre en paix avec eux e(i sous leurs lois propres), plutôt que de se trouver sous la domination des Romains, en danger permanent de conflR avec les Allemands. Nous savons aussi que, victorieux, lesJBurgondes se faisaient remettre la moitié du sol et le tiers des colons et des esclaves, et que même les Vandales en Afrique ne réduisaient jamais les populations vaincues en esclavage, mais leur enlevaient seulement une partie de leurs biens-fonds et se les partageaient par la voie du sort; au vi*^ siècle, ces Mena . étaient connus encore sous le nom de « champs des Van-^ dales » . Les Francs semblent avoir fait aussi des partages de biens par la voie du sort, mais Ton ne trouve aucun document précis à cet égard. L'influence des Francs était grande déjà avant la conquête des Gaules ; pour n'en citer qu'un exemple, nous dirons que le franc Arbogaste dominait ouvertement à la cour de Valentinien II ; il fit même assassiner celui-ci impunément et opposa ensuite à Théodose, Eugène en qualité de compétiteur, au nom duquel il prit les rênes de l'empire. Il est même très -probable que, déjà avant la chute d^nitive de la domination romaine, un grand nombre de biens et de terres seigneuriales étaient tombés dans le domaine privé des Francs de la Gaule. Quoi qu'il en soit, lorsque plus tard les armées s'y avancèrent, sous la conduite des rpisClodion et Clovis, il s'y trouvait de grandes propriétés et des biens domaniaux n'appartenant à personne et en assez grand nombre pour satisfaire tous les vainqueurs.
Depuis longtemps déjà les Francs se trouvaient trop resserrés au bas Rhin et dans la basse Germanie. Vers fan 445, le prince franc Clodion pénétra dans la Gaule du nord-ouest et prit Cambrai. Une armée romaine sous la conduite de Julien Valérien Majorien lui barra le passage^ et dans les environs d'Arras eut lieu une bataille, pendant laquelle de joyeux chants guerriers se firent entendre d'une colline voisine, occupée par les Francs. Les Romains s imaginèrent que le roi Clodion avait célébré solennellement ses noces pendant la bataille. Les Romains s'attribuèrent, à la vérité, la victoire, mais les Francs restèrent maîtres du ter-
rîtoire. Lorsque, peu d'années après, le roi Clodion mou* rut (448) et que ses deux fils se disputèrent la conduite de l'armée, des événements importants surgirent et entraînèrent les Francs dans la guerre générale.
Les deux chefs de la politique européenne de cette époque, Aétius, commandant supérieur de l'armée et gouverneur des Gaules, et le roi des Huns, Attila, cherchèrent à profiter de la division survenue parmi les Francs. Le premier aidant l'aîné des frères et le second, le plus jeune, ils s'efforcèrent tous deux de paralyser alors par des discordes intérieures ce peuple si redoutable pour tout autre conquérant.
Occupons-nous ici un instant de ces deux hommes qui ont exercé une influence très-importante sur leur époque, afin de le^ étudier attentivement. Aétius descendait par sa mère d'une famille romaine de condition. Son père, Gaudens, s'était élevé du rang de simple soldat au grade de général de cavalerie. Aétius, encore enfant, fut reçu dans la garde impériale et plus tard livré en otage à Alaric et aux Huns. De retour dans sa patrie, il s'éleva successivement aux plus hautes charges civiles et militaires de la cour. Doué de sang-froid, très-habile dans le métier des armes, il se distinguait encore et surtout dans le domaine intellectuel. Laborieux et infatigable, courageux en face du danger, calme et réfléchi, rien ne pouvait ni l'intimider, ni lui faire illusion, ni ébranler ses résolutions. Doté de tous les avantages de la force et de la beauté, il devait, à cette époque de corruption, occuper une position supérieure. Aétius était déjà général en chef de la puissance militaire romaine en Occident, lorsque Placidia, qui avait tenu les rênes du gouvernement pendant la minorité de son fils, lui reprit, à la suite d'une intrigue de palais, le gouvernement supérieur et le remit à Bonifacius, bien que celui-ci eût été cause que l'Afrique fût tombée aux mains des Vandales. Aétius ne se soumit pas, mais il fut battu; il s'enfuit chez les Huns, y réunit une armée auxiliaire et s'en retourna en Italie où il obtînt, par les armes, sa réintégration dans ses précédentes dignités . A cette occasion s'établirent de si bons rapports, entre Aétius et Rugilas, roi des Huns, que celui-ci autorisa les Huns et les Alains qui
avaieut suivi Aëtius à «idrer au service niili taire des Romaiûs. Cas auiciliâires furent envoyés dans les Gaules contre les Burgondes, les Francs et les Gotbs, et s établirent près d'Orléans ; Aétius envoya plus tard son &ls Carpilio dans le <»iBp des Huns, afin d y recevoir l'éducation militaire. Son amitié s'étendit aussi sur Attila, neveu de Bugilas, quoique Aétius surveillât sévèrement l'bumeur conquérante de ce prince et cherchât à en prévenir les conséquences par une politique babile.
Dans le cours de deux générations, les Huns quittant les vallées du Dniester, du .Dnieper, du Don et 4a Pruth avaient remonté le Danube jusque dans la Hongrie actuelle, où leurs rois établirent leur résidence. Rugilas était mort en 433 et avait laissé l'autorité suprême à ses deux neveux, Attila et Bleda. Ceux-ci avaient régné ensemble pendant douze ans ; Attila tua alors son frère et réunit sous sa seule main tout Fempire des Huns qui s'étendait depuis le Volga jusqu'à la Theiss, et de la mer Noire à la Volbynie. Pourtant les Huas ne formaient pas la portion principale de cet empire. Une grande partie de leur force leur venait des Alains et des Ostrogoths, leurs alliés et compatriotes, et d'autres petites tribus germaniques orientales.
Le secret de leurs succès se trouvait dans Tbomogénéité (lu gouvernement et dans l'unité du commandement; ce fut par là qu'ils s'imposèrent aux peuples germaniques divisés entre eux. Attila était certes l'bomme qu'il fallait pour retirer de cette puissance de l'unité tout l'avantage qu'elle peut donner. Son aspect présentait le type de la race mongole, c'est-à-dire que sa tête était informe, son teint brun, son œil enfencé, son nez plat et sa barbe mince. Ses épaules étaient lai^ges, ses formes ramassées ; la rude force musculaire pailiculière à sa race, et un courage indomptable se révélaient dans son allure, dans son maintien et dans l'expression de son regard ; on devinait en lui un esprit à grandes conceptions, s'élevant fort au-dessus du degré de civilisation de sou peuple. Le désir effréné de domination était sa principale passion ; mais quoique souverain absolu d'uu demi-million de guerriers, il n'était point inaccessible aux émotions de la pitié. A la vérité, il ne démentait pas la nature brutale de sa race, car la soif dé domination le
conduisit au fratricide ; d*ailleurs cet acte d*odieuse cruauté n'était guère en opposition avec les mœurs de cette époque, les Romains civilisés et les Grecs s'étaient rendus coupables de forfaits plus atroces encore.
Le nom de fléau de Dieu, sous lequel Attila fut inscrit dans les annales de Tliistoire, provenait bien plutôt de l'effroi que ce puissant païen inspirait au clergé chrétien^ que d'un degré de cruauté inouï parmi les Romains (i). La terreur inspirée par Attila était évidemment exagérée.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, l'organisation économique des Huns ne se prêtait pas à l'occupation permanente d'un pays civilisé. Même sous la domination d'un homme tel qu' Attila, les Huns ne pouvaient être redoutables qu'à un empire entièrement démoralisé comme Tétait l'empire romano-grec et n'auraient pu exercer leur influence que chez des populations divisées comme celles des Germains. C'est ainsi qu'Etzel (comme il est dit clairement dans le poëme des Niebelungen) avait établi sur les tribus de l'Allemagne du sud-est une sorte de protectorat, semblable à celui que, dans les temps postérieurs, une puissance de rOrient essaya d'instituer. Il eût suffi que quelques tribus, s opposant â cette usurpation, se fussent entendues pour la repousser ou restreindre sou influence et écarter tout danger.
Attila n'avait pu méconnaître que les Romains ne défendaient leurs frontières et ne prolongeaient leur existence éphémère qu'avec le secours de troupes mercenaires étrangères. Son propre oncle avait cédé aux Romains toute une armée d'Alains. Au Danube, les Huns parvenaient mal dès lors à résister aux séductions et aux jouissances de la civilisation romaine et, ainsi que le faisaient les Germains, ils s'enrôlaient en masse au service de Rome. Attila, craignant une réaction de mollesse pour son peuple, saisit ua
(1) Les procédés des Germains et même des Huns envers les pays conquis et les viUes prises d'assaut étaient en général plus doux que ccax des Romains. De toutes les plaintes des annalistes romains au sujet de Ift
mains de faire passer la population vaincue au fil de réglée, tandis que les Romains agirent souvent de la sorte à Tégard des habitants de ville» insurgées.
prétexte pour Texécution de ses projets ambitieux et réclama de Rome le renvoi de tous les déserteurs et le payement dun tribut annuel.
L'empereur s'y refusant, il occupa militairement la Mésie (la Serbie et la Bulgarie) jusqu'à ce que la cour de Byzance se fut décidée à faire la paix et eût promis le payement annuel de mille livres d'or, ainsi que l'extradition de tous les Huns fugitifs. De grandes difficultés entravèrent l'exécution de ces stipulations : le trésor était épuisé, et parmi les Huns réclamés se trouvaient aussi des Ostrogoths qui, refusant d'obtempérer aux ordres qu'ils recevaient, payèrent de leur vie leur résistance.
Pendant les négociations des ambassadeurs, l'eunuque Chrysaphe conçut, avec l'assentiment de l'empereur, le projet de faire assassiner Attila. Il fit offrir pour l'exécution de son plan à l'envoyé hun, Edekon, avant son départ de Byzance, cinquante livresd'or par l'interprète Vigilius. D'abord Edekon parut y consentir, mais rentré chez lui, soit repentir, soit calcul, il dévoila le complot à son souverain (1).
(1) Toute cette n^ociation se trouve relatée avec d^abondants détails dans le rapport de Tambassade dû à Priskus et au*un heureux hasard nous a conserve. Ce rapport donne sur le voyajro ae rambasrade grecque au camp royal d^Attila» dans les plaines de fa Iheiss, des détails plus intimes qu* ■
qnes.
nomie^
nous pouvons d'autant moins nous abstenir d'en donner un eztrail que ce tableau jette, sans aucun doute aussi, une grande clarté sur les mœurs des Ostrogoths, qui depuis 70 ans fraternisaient avec les Huns et n'étaient certes nas restés sans influence sur leur manière de vivre. Les envovés grées, Maximin et Priskus, qui ne connaissaient pas le projet de 1 attentat contre la vie d'Attila, se dirigèrent avec les envoya huns vers la cour de celui-ci, accompagnés d'une escorte de serviteurs et de chevaux de somme, portant des présents destinés au roi des Huns, ainsi que les tentes dans lesquelles ces envoyés passaient la nuit. Arrivés à Sardica après treize jours de marche depuis leur départ de Constantinople, les envoyés grecs mvitèrent Edekon avec les Huns à dîner. On tua les bœufs et les moutons qu'avaient livrés les habitants de l'endroit. Pendant le repas, les Huns et les Grecs se mirent à glorifier Attila, les autres firent de même k l'égard de leur empereur, au point que finalement ils allèrent jusqu à déclarer Théodose un dieu, tandis qu'Attila, diadent-ils^ n'était qu'un homme. Ils irritèrent par là si fort les Huns que ceux-ci furieux quittèrent la table. On n'arriva à les calmer que par des présents consistant en vêtements de soie et en pierres précieuses de Tlnde. Les envoyés trouvèrent la ville de Naissus détruite et dépeuplée, qudques malades seuls s'étaient réfugiés dans les ruines des temples. Les rives du fleuve se trouvaient couvertes des ossements des victimes de la guerre contre les Huns. Des bateliers barbares (on appelait ainsi tous ceux oui n'étaient ni Ronudiis ni Qrecs) firent passer aux ambassadeurs le Danube»
— Tsz —
Attila se moutra vis-à-vis des plénipotentiaires grecs, Maximin et Priskus, arrivés avec les envoyés huns, indigné au récit de cette infamie. Toutefois il se domina assez pour respecter le droit des gens dans la personne
sur des canots creusés dans des troncs d*arbre8. Tls trouvèrent un nombre immense de naceUes toutes semblables, et prêtes à transporter les troupes d* Attila au delà du fleuve. A àuelques journées du Danube, les Voyaj^urs durent faire halte et attendre que leur arrivée fftt annoncée au roi des Huns, qui faisait avec sa cour une excursion on une inspection. Après un court arrêt, ils furent conduits .plus loin et arrivèrent enfin à l'endroit où Attila avait établi ses tentes. Comme celui-ci avait appris d<fjà le projet de TasaBAsinat conçu contre sa personne, les envoyés eurent à lutter contre la méfiance dont ils étaient entourés, et à passer par quelques jours d'épreuves, avant qu'Attila fût convaincn qu'ils ignoraient le complot tramé contre lui. Lorsque les envoyés obtinrent finalement audience, ils trouvèrent Attila dans sa tente, entoaré d'une troupe de ses gens, assis sur un siège en bois. Maximin s'avança, salua le roi des Huns et dit, en lui présentant la lettre de l'empereur, que les envoyés lui souhaitaient, à lui et aux siens, santé et bonhear. Puisse-t-il arriver aux Romains ce que vous me souhaitez! répondit Attila; puis se tournant vers Vigilius (Pinteiprète oui avait transmis à l'envoyé le projet de l'assassinat), il l'appela « animal eft'ronté »», pour l'audace qu'il avait de se montrer devant lui, alors qu'il devait bien savoir que les conditions de la paix n'avaient ]>as été remplies, ni les déserteiuf , livrés. Vigilius répondit que tous avaient été livrés, qu'il n]en restait plus un seul chez les Romains. Mais Attik, de plus en plus irrité, l'atcabla de reproches et d'injures, s'écria que sauf son respect pour le caractère de 1 ambassade, il le ferait crnciner pour châtier l'impudence de son langage et livrerait son corps aux oiseaux de proi& Après cela, il fit lire par un de ses secrétaires la liste des déserteurs huns qui manquaient encore, et exigea que Vigilius se rendît sur-le-champ à Oonstsntinople avec le Hun Eslawpour réclamer l'extradition immédiate de tous les Huns. ^ Je ne souffrirai pas, dit-il, que mes sujets portent les année tf contre moi; au surplus ils ne peuvent venir en aide à ceux qui veulent leur confier la jprotection des pays conquis par moi, car où y a-t'il dans l'empire romain une ville ou une forteresse qai pourrait rester enoore
m me rendre les déserteurs, ou si l'on veut la guerre, n 11 permit que Maximin attendît la réponse au'il ferait à la lettre de l'empereur, mais lui ordonna de remettre immédiatement les présents. Cela fiât, les ambassadeurs se retirèrent dans leur tente.
Alors Ëdekon réclama de Vigilius qu'il lui rapportât à son retour les 50 livres d'or promises pour l'exécution de Tassa^sinat En mtoe temps il fut défendu à l'ambassade grecque d'acheter des prisonniers ronuinf, des esclaves non romains (barbares) ou n'importe quelle cho«e, honnis les vivres les plus indispeoisables jusqu'à ce que les difficultés entre les Romains et les Huns fussent aplanies. Tout ceci se fit afin de péunir des preuves contre Vigilius à son retour, et pour ne lui laisser ancun moyen de justifier d'une aussi grosse somme d'orque celle qu'il devait rapporter. Là- dessus Vigilius et Eslaw prirent le chemin de Constantinople. Quant aux envoyés, on ajourna la remise de la réponse; ils durent accompagner- Attila vers le Nord et être témoins de son mariage avec une nouvelle femme, bien qu'il en eût déjà plusieurs, ce qu'autorisaient les mcenrs des Huns. Le cortège arriva enfin à la Theiss qu'il traversa en partie dans les barques <Ës habitants, en partie enr des naceliei que les Huns avaient eu soin d*apporter sur leurs chariots
des ambassadeurs et envoya aussitôt ses plénipotentiaires, Oreste et Eslaw,à Constantinople avec des instructions précises.
Les ambassadeurs huns, suivant Tordre formel d* Attila,
pour B*eu servir sur les étangs, ou dans les endroits inondés. Arrivés dans les plaines de la Theiss, on apporta aux envoyés des vivres provenaiit des villages, à savoir au lieu du Bii^le, du millet, et au lieu du vin, de Thydromel (Priskus l'appelle " Mea t», d'après le nom que lui donnent les habitants ', et de plus une boisson fabriquée avec du froment (delà bière) et que les barbares appelaient ** Oam ». Lorsqu'à l'approche de la nuit les envoyés eurent dressé leurs tentes au bord aun marais où les habitants du village venaient puiser leur eau potable, il s'éleva un effroyable orage accompagné d'une tempête qui déchira leurs tentes et dispersa leurs oagages jusque dans le marais. Cherchant au milieu des ténèbres un autre abri, les voyageurs avec U'urs guides huns arrivèrent par différents chemins dans un village où ils réveillèrent les habitants. Ceux-ci aUumèrent des roseaux (ils s'en servaient toujours en enise de combustible), et demandèrent à connaître le motif de tout ce Bruit; après quoi ils accordèrent un abri aux voyageurs. La maîtresse du village, une des veuves de Bleda, envoya aux ambassadeurs des vivres et àe jolies filles. Les envoyés n'acceptèrent que les vivres et le If'ndemain matin, ayant retrouvé leurs bagages, ils allèrent remercier la Reine en personne de ses attentions hospitalières et lui offirirent des coupes en argent, du drap rouge, du poivre indien, des dattes et d'autres fruits secs. Après une seconde marche de six jours, les envoyés Çrecs durent faire halte dans un village, afin d y attendre Attila, à la suite duquel ils devaient continuer leur route. Ils rencontrèrent là une ambajs- 8ade de Rome, chargée d'apaiser le roi des Huns au sujet d'une autre affaire. Après avoir traversé plusieurs rivières, tout ïe cortège arriva à un grand bourg, probablement dans la contrée de Ssegedin, où Attila avait établi sa résidence. Celle-ci consistait en une maison en bois, entourée de tourelles et toute recouverte de planches bien rabotées, qui, plus belle et plus haute que les autres maisons du pays, se trouvait entourée d'une palissade en bois servant d'ornement bien plus que de clôture. A côté de ce petit château se trouvait la maison au confident d'Attila, Onegèze, entourée aussi d'une clôture en bois, moins élevée pourtant et non entourée de tourelles. Non loin de là on voyait le bain du propriétaire qui, apr^ Attila, était l'un des Huns les plus riches et les plus puissants.
On^lèse avait dû fiûre venir, pour cette construction, des pierres de pays lointains, car il ne^se trouvait dans^ cette contrée nij)ierres, ni grands arbres. L'architecte, un prisonnier de guerre natif de Sirmium, qui avait espéré recevoir la Hberté pour t^écompense, avait été, i)ar le Hun ingrat, ralttissé à la condition de valet de bia,in. A son entrée dans le village, Attila fut re^ par des jeunes filles s'avançanten longues files sous de fines draperies blanches qui étaient -retenues de chaaue côté par plusieurs rangées de femmes et si bien tendues que sons chacune de ces toiles marchaient de front au moins six jeunes filles faisant entendre des chants nationaux. Lorsque le cortège s'approcha de la maison d'Onegèze, la femme de celui-ci sortit avec un grand nombre d'esclaves, offrant du vin et des aliments, ce qui chez les Sc3rthes était la plus grande marque de déférence. Elle salua Attila et le pria respectueusement de goûter ajux aliments. Le roi toujours à cheval lui accorda cet honneur; des hommes de sa suite tinrent à cet effet une petite table d'argent devant Iti. Après qu'Attila eut porté la coupe à ses lèvres, il descendit de cheval et entra dans sa maison. Les envoyés grecs furent retonus dons l'antre
se présentëreat devant lempereur auquel ils adressèrent ces paroles :
« Théodose est le fils d'un père glorieux et célèbre, At- » tila aussi est issu d'une noble race et il a, par ses actious,
maison par la fexnme et par les principaux membres de la famille d'Onegèse et conviés an repas du soir, tandis qu'Onegèze se rendait lui-même près d* Attila pour lui rendre compte de sa mission auprès des Alkazii-s et de laquelle il revenait accompagné du fils aîné d^AtUla; celui-ci s'était foulé la main droite dans cette circonstance. Alors 1% envoyés établirent leurs tentes dans le voisinage de la résidence royale. Le lendemain matin, Maximin envoya Tauteur de ce récit, Priakas à Onegèze pour lui remettre ses présents et ceux de l'empereur. Tasdis que Priskus se tenait devant les portes encore closes avec les esclaves porteurs des présenta on qu'il allait et venait devant la maison, il rencontra un Grec qui avait précédemment habité, en qualité de riche négociant, une ville de la Mésie. Après la prise de la viUe, on avait confisqué sa fortune et sa liberté ; plus tard il avait valeureusement combattu contre les Romains et rendu d'importants services à son maître, lors de Tassujettissement des Alkazirs. £n récompense de ses services, il avait été d'après les lois scy thés, remis en liberté et naturalisé Hun. Tout le butin pris par lui lui avait été laissé en proprîété et il avait épousé une femme hune. Il était un des commensaux d'Onegèze et préférait de beaucoup sa nouveUe manière de vivre à l'ancienne. £n effet, dit Priskus, ceux qui passent leur vie chez les Scythes (et parmi ceux-ci il ne compte pas seulement les Huns, mais aussi les Goths, c'est-à-dire les peuples sarmates et ^rmaniques) dès que leur service est rempli, n'ont plus le moindre souci. Chacun jouit de sa fortune sans que personne le contrarie ou le gêne. Après un entretien avec Onegèze duis lequel l'envoyé grec put se convamcre de Tattadiement de celui-ci pour Attila. Maximin se rendit le jour suivant dans la cour du château pour ofinr des présents à Çreca, 1 épouse d'Attila. Celle-ci avait trois enfants, son fils aîné r^nait déjà sur les Alkazirs et sur d'autres tribus de la mer Noire.
Dans la cour du château se trouvaient plusieurs bâtiments en bois ornés en partie de sculptures. La femme d*Attila habitait une de ces maisons. L'envoyé avant obtenu la permission d'entrer, trouva la Reine étendue sur de moelleuses couvertures. Le sol était couvert de tapis. Une foule d'esclaves se tenaient en cercle autour d'elle, des jeunes filles assises par terre peignaient de petites morceaux de toile qu'on attadiait aux vêtements des Huns en guise d'ornements on de garnitures. Après que l'envoyé eut ofiert ses présents, U visita les autres parties du château et vit alors une grande roule s'approcher en criant et en se querellant. Attila, suivi d'Onegèze, sortit; prenant un air sévère, il se plaça devant la maison.' Tous les yeux étaient dirigés sur lui. Alors beaucoup d'entre les querelleurs s'approchèrent, et il prononça entre eux. Retourné dans sa maison, il reçut les envoyés des difiérentes peuplades *^ barbares w. Ce fiit dans cette circonstance que les envovés apprirent que les Huns projetaient une attaque contre la Perse. Ils avaient découvert la route de ce royaume à l'occasion d'une expédition contre les Mèdes durant laquelleils avaient franchi le Caucase. Maximin fut enfin invité à la table rovale. Lorsque les envoyés grecs et romains entrèrent ensemble dans la salle à l'autre bout de laquelle Attila recevait les convives, l'échanson leur leadU selon l'usage du pays, une coupe ajfin qu'ils accomplissent les libations habituelles avant de s'asseoir. I)es si^cs étaient préparés le long des murs des deux côtés de la salle. Attila éudt assis au milieu sur un divan ; en face de lui se trouvait un autre lit de repos. Derrière lelitdu.rd, des
» maintenu l'honneur qu'il a hérité de Mundzuck, son père. » Mais Théodose a souillé l'honneur de son père ; en con- » sentant à payer le tribut, il s'est abaissé au rang d'un » esclave. Il ne serait d'ailleurs que juste qu'il témoignât
marches conduisaient à celui dans lequel le roi dormait, et qui était orné de rideaux et de tapis de couleurs éclatajites. Ce lit ressemblait à ceux
)yés
Berich, un illustre guerrier hun (Ostrogoth d'aprSs son nom) qui, ]^lu8 tard, se rendit à Constantinople avec Maximin en qualité de plénipotentiaire d'Attila. Onegèze occupait le premier siège à la droite du roi. En face de lui étaient assis les deux fils d'Attila^ l'aîné, assis sur le même coussin que son père, non pas à ses côtés, mais bien plus bas, n'eût pas
îptâ et salua le convive (jui occupait la première place, reçut cet honneur se leva aussitôt pour ne se rasseoir que lorsque Attila, ayant vidé la coupe, l'eut rendue à l'échanson. Attila resta assis, tandis qu'à tour de rôle tous les convives vidaient une coupe à sa santé. Chaque convive avait un échanson, et après que chacun d'eux eût vidé une coupe, Attila but à ses convives, selon l'usage adopté chez les Thraces (*). Après ces saints officiels, les échansons se retirèrent; à côté de la table d* Attila, d'autres tables étaient dressées auxquelles trois, quatre ou plus de convives pouvaient, sans troubler l'ordre des siège?, puiser hors des plats et au moyen de leurs couteaux, les aliments qif ils désiraient. Le serviteur d'Attila s'avança d'abord vers le milieu de la table, portajit un plat tout rempli de viandes; ceux qui servaient les autres convives couvrirent alors les tables de pain et de plats de viande de diverses sortes et diversement préparées. Tandis que les envoyés étaient s^vis dans des assiettes d argent, Attila se servait d'une assiette en bois et ne mangeait que de la viande.^En toutes choses, il faisait montre de cette même sim-
5 licite; les convives buvaient dans des cou|>e8 d'or et d'argent, celle 'Attila était en bois. Ses vêtements tout aussi simples ne se distinguaient de ceux des siens que parce qu'ils n'étaient que d'une seigle couleur et n avaient point d'ornements. Son épée, les cordons de ses souliers, les rênes de son cheval n'étaient point, comme ceux des autres Huns, ornés d'or ou de pierreries. Lorsque les viandes, composant les premiers plats, forent consommées, les convives se levèrent et ne se rassirent qu'après <^ue chacun d'eux eût vidé une coupe k la santé d'Attila, selon les formalités décrites plus haut Alors vint un second service, et dès que les convives s'en furent rassasiés, ils portèrent de nouveau la santé du roi. Ters le soir, les plats furent emportés et aussitôt s'avancèrent deux poëtes Huns devant Attila: alors ils chantèrent des hymnes composés par eux et dans lesquels ils célébraient la videur et les victoires du roi. Ces chants ravissaient les uns, enthousiasmaient les autres, tandis que les larmes inondaient les yeux des vieux guerriers que la faiblesse empêchait de satis&ire désormais leur soif de guerre et de gloire. Après ces chants nationaux vi * ' '- • « /.• ■!__ r.i x j „•^-
des convives. ,
réclamant l'assistance d'Attila pour __ ^
nue à Rome en esclavage. Ce suppliant contribua aussi à prolonger le plaisir du repas. Son aspect, sa tenue, son langage, mélange de mots nuns, latins et goths, semant la gaieté parmi les convives, provoquèrent
n Cet QMge s'est conservé encore chez les étudiants allemands.
» de la déférence à un homme que le bonheur et le mérite )) ont placé au-dessus de lui, plutôt que d essayer, sem- )) blable à un vil esclave, d ourdir des complots contre son » maître. »
C'est en ces termes que les envoyés huns réclamèrent la tête de Teunuque Chr^saphius. L'empereur, habitué jusqu alors à n'entendre que la voix de la flatterie, se sentit humilié; au lieu de se révolter, le fils d'Arcadius envoya une nouvelle ambassade chargée de magnifiques présents et pourvue de pouvoirs illimités. L'habileté des envoyés parvint à apaiser la colère d'Attila, de telle sorte que celui-ci s'obligea, en retour d'un fort tribut annuel, à ne plus inquiéter désormais les possessions du sud du Danube. L'empereur Théodose survécut à peine un an à sa honte et le roi de^ Huns tourna son attention vers l'Ouest.
Non-seulement les possessions territoriales, mais encore et surtout les trésoî*s des peuples civilisés de l'Occideut excitaient la convoitise d'Attila ; car il n'avait point en vue les possessions du Danube situées dans le voisinage de ses frontières, mais bien l'Italie et les Gaules, malgré leuréloi-
un rire inextinguible. Attila seul conserva son sérieux et resta impassible; seulement lorsqu'on hii apporta son plus jeune fils, Inrocb, u le contempla d'un œil plein de tendresse et de joie et .lui pinça la joue. Idaximin, a^ant exprimé à Tun den Huns qui parlait le latin, son étonnement de voir qu'Attila faisait si peu d'&ttention à ses autres enfantât le Hun lui raconta, sous le sceau du secret, <^ue les devins avaient prédit à Attila que toute sa race périrait, à Vexcoption de ce fils qui deviendrait ainsi le dernier rejeton ae sa famille. Le banquet se prolongeant jusqne dans la nuit, les envoyés craignirent de boire trop et se retirèrent ayant la fin. Le jour suivant, lorsc[ue Maxiniin demanda à être congédié, il apprit par Onegèze que celui-ci en avait déjà reçu Tordre d'Attila et que le conseil d'Etat se ra&<emblerait pour rédiger la réponse écrite à Tem-
Sereur, besogne qu'on avait coutume de confier à des prisonniers e gueiTC romains ou grecs, dont on se servait pour secrétaires. Reccam, celle des femmes d'Attila qui gouvernait la maison, invita les envoyés grecs à. souper. Ils la trouvèrent entourée d'un ^rand nombre de cbefs nuns et furent comblés de politesses et d'amabilités, et ma^ifictuement servis. Chacun des convives offrit aux envoyés une coupe de vin et les embrassa en la leur reprenant. Le lendemain, les envoyés furent invités de nouveau mr Attila à un banquet, qui ae passa comme le premier, avec la seule dinérence qu'au lien au fils aîné d'Attibi, c'était cette fois son oncle Oebur, qu'il aimait comme un père, qui se trouvait assis à ses côtés Pendant tout le banauet, Attila parla aux envoyés avec grande bonté. En même temps, il ordonna à Maximin d'engager l'empereur à tenir la promesse faite depuis longtemps, mais depuis longtemps méconnue, de donner une fenime riche à Constance, son secrétaire. Trois jours après, les plénipotentiaires grecs, accompagnés des envoyés huns, reprirent finalement le chemin de leur pays.
gnement de la Hongrie.- Soit qu*il voulût d abord dompter son rival le plus dangereux, soit qu'il eût été excité par le roi des Vandales, Genséric ouGiserich(l), il dirigea d abord ses attaques contre les Visigoths dans les Gaules. Ce n était pas en vain qu'Altila avait eu sous les yrâx, dès sa jeunesse, les frontières' de Fempire romain. Il avait étudié non-seulement lart de la guerre et des sièges, mais aussi la politique de Rome et il sut utiliser à son profit cet axiome : « Diviser pour, régner. » Avant de tirer Tépée, il chercha à semer la division parmi ses ennemis; il dépêcha au roL des Visigoths des envoyés chargés de lui rappeler ses luttes avec les Romains et de rengager à renoncer à leur alliance. En même temps, il fit déclarer par ses agents en Italie, à la cour de lempereur Valentinien, qu'il ne songeait en aucune façon à rompre la paix avec Rome, mais qu'il désirait vider par les armes un différend avec le roi des Visigoths. Toutefois, Valentinien ne pouvait se faire illusion sur les intentions d'Attila, quoique le prince hun eût recherché quelque temps auparavant le douteux honneur d obtenir la main de sa sœur Ilonoria (2).
11 envoya aussitôt des plénipotentiaires aux Visigoths, chargés de dévoiler les artifices d'Attila et de leur proposer une alliance offensive et défensive. Théodoric accepta la proposition sans hésiter et poussa, les armements avec ardeur. De plus, les alliés, sentant le besoin d'augmenter le nombre de leurs coalisés, réussirent à réunir dans une ligue les Bui'gondes et toutes les fractions des tribus germaines et sarmates établies dans les Gaules, les Saxons
(1) D'après Jornandès, Giserich avait comblé Attila de présents et Tavait pressé de faire la gaerre contre les Visigoths, parce qull craignait que le roi des Vië^goths, Théodoric, ne vençeât sur lui Tanront fait à sa fille. CeUe-ci aVr-tait mariée avec Hunnericn^ fils de Giserich. Heureuse dabord, elle fut soupçonnée ensuite d'avoir empoisonné son mari, à cause de hes m^^u vais traitements envers ses enfants, et fut renvoyée dans les Gaules à son père, après qu'on lui eut coupé le nez.
(2) iiofioria avait été, à cause d'une faute de jeunesse, bannie de Rayenne à Con:»tautiDople et placée sous la surveillance des sœurs de Théodose. Gardée par de vieilles filles moroses, il lui vint à l'idée, en songeant à s'échapper de sa prison, d'envoyer à Attila, par un eunuque de coniiance, un anneau de fiançailles. Plusieurs années a^rès, Attila trouva boîî de se rappeler le présent. Lorsque son intérêt Texigea, il réclama, la main d'Uonona, qui s était fiancée, ainsi que la partie du royaume qui lui appartenait par héritée; mais il essuya un refus; on lui répondit qu'Honoiia était déjà mariée et que dans l'empire romain les femmes ne joaisaaient pas du droit de succession.
des côtes de la Bretagne et les Alains du pays d'Orléans. Ils gagnèrent aussi les Francs Saliens et Rhénans,* après que ces peuples, ayant découvert le projet formé par Attila de les désunir, en soufflant la discorde entre les fils de leur roi, eurent mis bientôt fln à la querelle, et donné par élection la conduite de leurs troupes à Mérovée, parent de leurs princes. Au commencement de Tannée 451, Attila sortit do ses quartiers établis dans les vastes plaines de la Theiss, avec une armée de 500,000 hommes. Cette armée se composait en grande partie de cavalerie ; elle marchait escortée du matériel de siège et d'un grand nombre de chariots. L'expédition se dirigea en amont du Danube et de là vers le Rhin, à travers le pays des Alamans, renversant sans grands efforts toutes les forteresses romaines dans la vallée du Danube ; les garnisons, à rapproche de cette redoutable armée, avaient abandonné les forts et fui dans les montagnes, ou s'étaient retirées dans l'intérieur du pays. Parmi les populations germaniques établies sur cette route, celles de l'est paraissent s'être jointes à l'armée des Huns, soit par la contrainte, soit par l'appât du butin ; les populations occidentales, principalement les Alamans, s'étaient, parait-il, lors du passage de l'ennemi, réfugiées dans les montagnes et dans les forets avec leur bétail et leurs effets mobiliers. L'armée des Huns se précipita, selon le mode nomade, avec une rapidité telle qu'elle passa le Rhin sans éprouver de résistance et qu elle atteignit Metz l'avant-veille de la fête de Pâques, avant que les alliés eussent pu se rassembler. t)ans sa course rapide, elle consommait toutes les provisions de la contrée qu'elle traversait. Metz, qui ne paraît pas avoir été suffisamment armée et fortifiée, fut prise, incendiée et pillée; la population ne fut point épargnée. Toutes les villes et bourgs, sur la route d'Orléans, furent pris et dévastés.
Orléans, l'une des villes les plus grandes et les mieux fortifiées de la Gaule, se trouvait être le principal objectif d'Attila. Sàngiban, le chef des Alains, établi sur la Loire, auquel la défense de cette ville avait été confiée, avait promis à Attila, dans un message secret, qu'il la lui livrerait, et il eût rempli cette promesse, soit qu'il y fût poussé par son attachement à ses anciens alliés, soit, comme le
croit JornaDdès, qu'il redoutât la vengeance des Huns. Levêque d'Orléans, Anian, qui avait probablement reçu avis de cette trahison, avait envoyé des messagers à Arles dans la Gaule méridionale, oii Aélius s'occupait à rassembler ses forces. Cette communication permit aux généraux de Farméc des alliés de prendre en temps utile des mesures de prudence, de compléter la défense de la ville d'Orléans et d'en expulser les Alains, ou, d'après d'autres indications, de les y faire tenir en respect par des Goths et des Romains envoyés CQmïne renforts à la garnison. Tandis qu'Aétius se hâtait de se joindre aux Yisigoths avec l'armée romaine et que les autres confédérés allemands et avec eux les Burgondes se réunissaient â l'armée des alliés, les Huns sétaicnt avancés déjà jusqu'à Orléans et avaient ouvert le siège. "Soixante et treize ans s'étaient écoulés depuis la bataille d'Andriuople, après laquelle les Goths, ignorant l'art des sièges, avaient dû se retirer devant les places fortes de la Grèce, et déjà un peuple nomade tel que les' Huns au pour mieux dire, les Allemands, leurs alliés, avaient poussé la science militaire assez loin pour qu'il leur fût permis d'entreprendre un siège en règle. Tandis qu'au dehors les béliere frappaient avec vigueur les murailles, l'évêque avec le clergé en faisait processionnellement le tour, portant des reliques et chantant de solennelles lijmnes religieuses. La population de la ville remplissait les églises et y implorait du ciel la prompte apparition de l'armée des alliés, et comme si le ciel avait entendu cette prière,' la pluie ne cessa de tomber par torrents pendant trois jours. Mais les assiégeants ne se laissèrent point intimider. Le découragement s'empara du peuple, l'évêque parut devant Attila suppliant en vain ce chef inipitoyable d'épargner la ville. Déjà les Huns commençaient l'assaut, tt bientôt s'étant emparés d'une des portes, ils pénétraient dans la ville. Déjà les officiers d'Attila se disposaient à se partager par la voie du sort les habitants destinés à lesclavage, et beaucoup de chariots se trouvaient chargés de butin, pendant que l'évêque, monté sur une des tours des remparts, jetait au loin un regard anxieux, attendant à chaque instant le secours imploré. Tout à coup une sorte de fumée se fit voir à l'horizon, se rapprochant de plus en
plus ; des nuages de poussière s'élevèrent et un cri de joie, qui retentit d une extrémité de la ville à Fautre, annouça à la population livrée au plus mortel effroi rapproche de larroée des alliés. La garnison de la ville reprit courage et courut énergiquenient aux armes. Aétius et le roi des Visigoths firent aussitôt sonner la charge. Les Huns repoussés hors des quartici^ de la ville, et attaqués des deux entés à la fois, furent complètement battus.
La défaite fut si grande qu'Attila se retira en toute hâte, Oiiunenant avec lui des otages, afin de rattacher à son sort celui de la population. Pour opérer rapidement sa retraite, Attila suivit la chaussée romaine qui meuait au Rhin par Chùlons-sur-Mame et Metz. Près de Chàlons, il fut rejoint par les alliés et forcé de livrer une bataille dans les champs Gatalauniques; on nommait ainsi une vaste plaine voisine de Chàlons. La veille une lutte sanglante avait eu lieu entre les Francs et lesGépides : ces derniers faisaient cause commune avec les Huns ; d'après les données les plus certaines, 15,000 morts restèrent sur le lieu du combat. Était-ce une tactique, ou bien Attila s elait-il vu obligé de combatliT? quoi quil en fût, les armées se hâtèrent d'occuper le lendemain matin leurs positions. Une suite de hauteurs coupe la plaine Gatalauoique du nord au sud, les Huns en occupèrent la partie septentrionale; les Romains et les Visigoths avec leurs alliés s'établirent sur la partie méridionale. Aétius et les Romains se trouvaient i l'aile gauche des alliés, les Visigoths et les autres Allemands à la droite, Sangiban et ses Alains au centre et surveillés par derrière par une troupe allemande, chargée dVmpécher toute tentative de trahison (1). Cette disposition eut pu avoirde fâcheuses conséquences, si les Visigoths n'avaient point réalisé des prodiges de valeur; Attila s'était placé au centre même de l'ordre de bataille des Huns avec une troupe d'élite, en face des Alains. Les diverses peuplades germaniques qui s'étaient rangées sous le commandement de ce chef, combattaient aux deux ailes de son armée. Se distinguant entre toutes, l'armée des Ostrogoths
Cl) Car, dit Jornondès, naturellement on se résigne à la nécessité de la lutte quand toute chance de fuite fisiit défaut
se trouvait conduite par trois frères^ Walmir, Théodomir et Wîdemir, qui, comme Jornandès le remarque à leur gloire, surpassaient par leur orgine le roi qu'ils soutenaient. Ces princes descendaient de la famille des Amaler. Plus loin se déployaient un nombre considérable de Gépides, sous la conduite de leur roi célèbre, Arlariclu, qu'Attila avait coutume d'admettre dans son conseil de guerre, ainsi que Walmir, prince des Ostrogoths, à cause de leur prudence et de leur fidélité. L'on comptait encore les Rugières, les Bastarnes et d'autres ^uplades de l'Allemagne orientale et probablement aussi des Alains, dans l'armée des Huns, dont la direction générale se trouvait uniquement entre les mains d'Attila. Dès que celui-ci. eut jeté sur le champ de bataille un coup d'œil rapide et sûr, il ordonna à une division d'jaller occuper le sommet des hauteurs qui séparaient alors les deux armées. Mais déjà Aétius et Thorismoud l'avaient prévenu (1). La conséquence de cette mesure fut dès le début très-favorable aux alliés, les Huns se trouvant obligés d'attaquer l'ennemi de bas en haut chaque fois qu'ils essayaient de l'atteindre. Après qu'Attila eut harangué ses troupes, les trompettes sonnèrent la charge. Le combat fut, d'après le témoignage de l'historien goth, « si sanglant, si horrible, si opiniâtre que même » l'antiquité la phis reculée n'avait présenté rien de sembla- » ble, et qu'aucun contemporain ne devait jamais plus voir » pareille lutte; car, si Ton veut en croire les témoins de ^> cette bataille, le petit ruisseau qui traverse le champ du » combat, comme s'il eût été grossi par la pluie, coulait » gonflé de sang, et si le soldat y avait voulu étancher sa » soif, il eût dû boire le sang qu'il avait lui-même aidé à » répandre. » Pendant que le roi Théodoric encourageait son armée à tenter de nouveaux efforts, il fut renversé de son cheval par une flèche et écrasé sous les pieds des chevaux de, ses escadrons. Irrités d'avoir perdu leur roi, les Visigotiis, refoulant les Alains, pénétrèrent avec une Niolence irrésistible jusqu'au centre des Huns et ils
(1) Thorigmond et Théodorich étaient les aflnés et les seuls parmi les fils de Théodorich, roi des Visigoths, qui prirent nart à la ba&iile; les <|iiatre plus jeunes, Frédéric, Ëurich, Rothimer et Hioimeric, étaient, sur l ordre de leur père, restés dans leur pays.
eussent atteint Attila, si celui-ci ne s était dérobé à leurs coups par la fuite.
Les Visigoths firent voir ce jour-là ce que pouvait la fougue germanique unie à Fart militaire romain, car ils étaient bien supérieurs aux Huns et à leurs frères les Ostrogoths, par leur tactique ainsi que par leur armement. La fuite d^Attila décida de la victoire en leur faveur. L armée des Huns abandonna le champ de bataille et se retira derrière ses barricades de chariots. La bataille avait duré depuis 9 heures du matin jusqu'à rentrée de la nuit. Lorsque les Huns furent rentrés dans leur camp afin d*y passer la nuit, Aétius et Tiiorismond coururent encore le danger d'être tués ou pris par l'ennemi. Le premier, séparé des siens, avait erré au milieu des advei*saires afin de pouvoir retrouver l'endroit où campaient les Gotlis. De son côté, Thorismond descendant des hauteurs pour poui'sui\Te l'ennemi, s'étant trop avancé, était tombé au milieu dune •division de Huns. Malgré sa vigoureuse résistance, il eût été tué, si les siens ae l'avaient arraché à temps des mains de ses adversaires. Les armes furent enfin déposées ; mais les guerriers passèrent la nuit, de part et d'autre, couchés sur leurs boucliers. Lorsqu'à la première clarté du jour les alliés s'aperçurent que les Huns ne se risquaient pas à sortir de leur camp, ils comprirent qu'ils les avaient vaincus. Cette victoire ne fut pas seulement le triomphe de peuples civilisés oh à moitié civilisés sur des peuples barbares, mais aussi celui du christianisme sur le paganisme. À Texception des Francs et des Saxons, toute l'armée des alliés se composait de soldats chrétiens.
Voulant sans doute gagner du temps afin de soigner les blessés de son armée, et rassembler ses troupes après leur avoir accordé quelque repos, Attila se tint immobile derrière ses chariots, se contentant d'alarmer l'ennemi par le cliquetis des armes. Il était là, semblable à un lion mortellement blessé, qui accroupi à l'entrée de sa tanière et ne se hasardant pas à sortir, ne cesse pas néanmoins d'effrayer son voisinage par le bruit de ses rugissements. Les alliés tinrent conseil sur le parti à prendre à l'égard de l'ennemi vaincu . On décida de cerner Attila et de le forcer à capituler par le manque de vivres. Le roi des Huns, de son côté,
était décidé à pousser les choses à l'extrême, et, fier jusque dans la défaite, il avait fait élever avec les harnachements de ses chevaux, un bûcher (1), préférant mourir dans les flammes plutôt que de tomber entre les mains de Tennemi, si celui-ci s'emparait du camp. Tandis que les alliés s'occupaient des préparatifs du siège, les Visigoths cherchaient leur roi parmi les morts. Ils le trouvèrent sous un épais monceau de cadavres. Le vieux prince fut enterré en présence de ses fils afiligés, avec tous les honneurs dus aux héros de son rang, et au bruit des chants de guerre des Goths. Thorismond, excité par la douleur, forma le projet d'offrir aux mânes de son- père un sacrifice expiatoire, en s'emparant d'assaut du camp des Huns, et leur portant ainsf un coup mortel. Aétius ayant appris cette résolution et craignant qu'après la destruction complète des Huns, les Visigoths ne prissent une trop grande prépondérance dans l'empire romain, l'en détourna expressément. Aussitôt excitant habilement la défiance du fils du roi, il lui proposa de retourner chez lui, n'ayant plus rien à craindre des Huns, afin que ses frères ne parvinssent pas à s'emparer du pouvoir; il provoqua ainsi une guerre fratricide, plus redoutable que celle des Huns eux-mêmes. En effet, Thorismond partit avec les Visigoths pour Toulouse (2), et Attila fut sauvé. Soit que le reste de l'armée alliée ne fût plus asse^ fort pour -anéantir complètement les Huns, soit que, mû par des vues politiques Aétius ne voulût pas amener ce résultat, le général sut de la même manière se débarrasser des Francs.
Après que les forces allemandes auxiliaires se furent retirées aussi du champ de bataille, où, d'après les évaluations les moins élevées, gisaient 462,000 cadavres, Attila se hasarda enfin à lever le camp et à faire retraite vers le Rhin. Toute la contrée par laquelle s'eflectua sa marche, fut dévastée et pillée, y compris la ville d'Arras, qui était dès lors au pouvoir des Francs. Aétius resta spectateur paisible de Ja retraite de l'armée des Huns. Mais déjà l'année suivante l'Italie ressentit les effets de cette conduite
(1) Voir JoBKANDÈs, chap. 41.
, (2) Les plus jeunes frèras n'avû^t point Btmgé & contester la dominatkm à leû aine.
imprudente. En 452, Attila pénétra de la Pannanie en Italie, où Ion ne s attendait guère à cette attaque ; Aétius et son armée n'y étaient pas rentrés. Attila conquit et pilla Pavie, Aquila, Milan et d'autres villes, menaça Rome et se retira sans que rien parût l'y forcer ; du moins, les motife de -sa retraite ne sont pas déterminés. Le clergé lattribua, il est vrai, à une démarche personnelle de l'évêque de Rome dans le camp d'Attila où, à la tète d'une ambassade, il alla demander la paix ; mais la véritable raison a pu être amenée par la circonstance que des maladies meurtrières avaient éclaté dans l'armée des Huns, et que celle-ci cherchait à mettre en sûreté son butin, tandis que d'un autre côté l'armée d'Aétius s'avançait menaçante. Attila préféra se contenter des sommes garanties par les traités de paix, plutôt que de s'exposer aux chances d'une nouvelle lutte avec un ennemi que les Huns avaient appris à respecter. De retour chez lui, Attila mourut subitement dans les bi^as de la plus jeune de ses femmes, à la suite d'un vomissement de sang, provoqué par ses excès. Ses fils s'étant divisés pour la succession du pouvoir, les peuplades germaniques, vaincues ou soumises à l'alliance, profitèrent de la circoustance pour se soustraire à la suzeraineté des Huns. (Test ainsi que les Gépides, les Ostrogoths, les Rugières Jes Hé-" rules, les Scireset d'autres peuples redevinrent indépendants. Après une vaine tentative pour rétablir leur prépondérance, les Huns ayant été complètement battus eu 469 par les Ostrogoths, se retirèrent au delà du f)anube dans le pays des Scythes ; plus tard, redoutant les armes des Goths, \Jls disparurent du théâtre de la guerre. Bientôt les Oslro- /^ goths allaient acquérir une plus haute importance encore. Peu après la mort d'Attila, Aétius fut assassiné de la main même de Valentinien HI. L'année suivante, en 453, Valentînien fut tué par Maxime, et sa veuve Eudoxie contrainte d'épouser le meurtrier qui s'empara de la couronne. Eudoxie qui l'exécrait, appela d'Afrique, à son secours, le roi des Vandales, Giserich. Gelui^i entra, peu de temps après, à Rome sans rencontrer de résistance, Maxime ayant été tué dans une émeute populaire. Néanmoins, il pilla Rome durant quinze jours et emporta à Cartbage les tréscns laissés par les Visigoths, ou de nouveau accumulés depuis quarante-cinq
ans, et en outre un graud nombre d'objets d'art; un vaisseau entièrement chargé de statues, fit nauft*age dans la travei'sée, Rome fut ainsi dépouillée de ses plus précieuses riebesses et Annibal se trouva vengé par les l)arbares !
L empire d'Occident se précipitait vere sa ruine. Durant le cours de vingt années, neuf empereurs passèrent comme des ombres sur le trône. Le dernier, Romulus Augustulo, eu fut finalement renversé par Odoacre, général à la solde ï^oQiaine qui commandait une armée composée dé Rugières et de Hérules,et enfermé dans une forteresse de la Campanie où il reçut une somme d'ar^jent annuelle. Odoacre fut élevé sur le pavois et régna paisiblement, en qualité de roi des Rugièros et dcsHérules, sur l'Italie pendant vingt ans. En Tan 489, les Ostrogoths qui depuis quelque temps s'étaient fortifiés dans les territoires du Danube inférieur, marchèrent contre lui en Italie, sous la conduite de leur jeune et vaillant roi Théodoric (Dietrich), du consentement, pai*aît-il, de la cour de Byzancc. Battu à trois reprises, Odoacre se soutint néanmoins pendant trois ans dans Raveime, ville fortifiée, jusqu'à ce que la famine le força à capituler. Un traité fut conclu à la condition toutefois qu 0doacre conserverait sa position et accepterait Théodoric pour co-régent. Mais l'ambition de ce dernier ne pouvait pas tolérer longtemps lia division du pouvoir; il fit assassiner bientôt après Odoacre dans un banquet à Ravenne, sous prétexte que eelui-ci en voulait lui-même à sa vie. Tliéodorie devint alors le fondateur du royaume des Ostrogoths qui comprenait l'Italie, la Sicile, une partie de la Provence et tout le territoire des ^\pes. Il donna à son peuple des lois qui excitèrent l'admiration de la postérité et étendit son influence bien au delà des frontières de son royaume, car son autorité en Allemagne rivalisa avec celle des rois francs. Il régna ainsi pendant trente-cinq ans, heureux et respecté, et l'Italie se releva de ses désastres. Lorsqu'il mourut en 526, des successeurs, mineui*s ou incapables, dissipèrent en peu d'années les fruits de son œuvre, et déjà en 535, la cour de Byzance osa de nouveau jeter des regards de convoitise sur l'Italie. A cette époque un général grec émineut, Béli- .saire,'à la tète dune armée composée en grande partie d'Allemands, débarqua en Sicile, puis en Italie. A la faveur de
^ la population indigène, il fut bientôt mis en possession de Rome et s avança ^peu à peu vers le nord. Bien qu'il fut rappelé (540) et qu'au lieu de l'ineapable Vitigès, conduit prisonnier à Gonstanlinopie, après la prise de Ravenne, le courageux Totilas s'étant mis à la tête des Goths eût reconquis dans l'espace de dix ans presque toute l'Italie, dévasté Rome et beaucoup d'autres villes, les Goths subirent cependant de 549 à 554 de si cruelles défaites par les armes de Bélisaire et par celles de son successeur Narsès, qu'ils furent obligés de se soumettre. Les Ostrogotbs dispanirent ainsi de l'histoire, une partie de ce peuple s'établit dans l'empire d'Orient, une autre se retira vers les Alpes et l'Ailemagne et se réunit aux Longobards, le reste se fusionna avec les indigènes. Toutefois la domination byzantine ne devait pas se maintenir longtemps. Déjà en 568 le Nord de l'Italie fut conquis par une peuplade allemande récemment apparue; c'étaient les Longobards (1) sous leur chef Alboin. Après la destruction du royaume des Huns, ils s'étaient avancés de l'Elbe vers le Danube et avaient été accueillis dans la Paunonie par l'empei'eur Justinien, celui-ci ayant l'intention de se servir de leurs armes contre les Rugîères et contre les Ostrogotbs. Le royaume des Longobards subsista pendant plus de deux cents ans; ils eus^ sent réuni toute l'Itulie sous leur domination et fondé un État composé de Germains et de Romains» si la soif de domination ne s'étant emparée de l'évêque de Rome, celui-ci n'eût appelé les Francs à son aide. En 774, le royaume longobard succomba sous les armes des Francs, servant l'ambition d'un prêtre, et grâce aux talents d'un général habile. L'Italie demeura divisée jusqu'à nos joui^s, sous^ l'influence dû siège romain qui entravant tous les efforts^ tendant à l'unité, poussa à la guerre civile et flt appel à
L l'intenentiou des puissances étrangères.
Les Saxons, après avoir conquis la Grande-Bretagne,' y avaient fondé un nouveau royaume germanique destiné à surpasser la gloire des Romains et à répandre la civilisa-
(1) Nous avons dit plus haut qne ce nom comme celui de presque ton t(^' les tribut particulières provenait du canton qu^eUcs habitent. Le payi de TËlbé qu*occnpaient les Longobards 8*appeiait encore sous les Carlovingiens « Bardengau n (canton des Bardes); a^jourdliui il s^appelle* encore « Bcerde ».
lion sur toutes les parties du monde. Les Saxons trop resserrés au sud et à louesl par les Longobards, les Alamans, les Thuringiens et les Francs, eu égard à leur nombre croissant, furent amenés à lancer par delà les mers lexcédant de leur populatio;i, et leurs guerriers avides de butin et de possessions territoriales. Gomme nous lavons dit, dès le i\* siècle ils commencèrent leui'S excursions sur mer et leurs expéditions de piraterie sur les côtes occidentales de la Gaule et sur celles du Sud-Est de la Grande-Bretagne encore soumises à l'autorité romaine. Après qu'au commencement du V siècle, Stilicon en détresse eut rappelé larmée romaine hors de Tile de la Grande-Bretagne, les Romains renoncèrent enfin à loccuper en Tan 427. Depuis plusieurs siècles, les indigènes s'étaient vus obligés de * confier aux Romains la défense du pays contre les sauvages Pietés et Scots; ayant perdu ainsi l'habitude du maniement des armes, les Bretons n'étaient plus en état de résister à leurs voisius du Nord. Dans cette circonstance, le roi britannique Yortigern appela les guerriers saxons à son secours, il arriva alors ce qui arrive presque toujours; loi*squ'une nation réclame l'aide d'un peuple étranger contre des ennemisdel'extérieurou de l'intérieur. On vit paraître des bandes de Saxons sons la conduite de leurs princes Horsa et Hengist ; les Pietés et les Scots furent repoussés par ces guerriers saxons qui reçurent en récompense la fertile île de Thanet, ainsi que des vivres et des vêtements. Les bons résultats obtenus par les premières expéditions des Saxons ramenèrent de nouvelles troupes d'émigrants avides d'aventures. Toutes les côtes de la mer du Nord jusqu'à la mer Baltique expédièrent leur excédant de population, et commencèrent même à se dépeupler, alors que dans la Grande- Bretagne aifluaient les Angles, les Angrivariens, les Frisons, les Jutes, en un mot, toutes les tribus qui composaient la race saxonne. Il était tout naturel que dans de semblables conditions, des querelles et des luttes éclatassent entre les indigènes et les Saxons (1). Une guerre
(1) De cette époque datent les légendes du roi Arthur ou Àrtus, qui à la suite des rapports des croisés avec TOrient prirent un caractère mystérieux et furent diantées par les poëtes. Voir Gibbon, 8* volume, pages ei8 et soiv.
de plus de cent ans en fut la conséquence, elle se termina par lanéantissement des Bretons. Les débris de ce peuple se réfugièrent dans les montagnes du pays de Galles, en Irlande et sur les côtes occidentales de la France où ils donnèrent à la province de FArmorique le nom de Bretagne. La migration saxonne formée par des suites, groupées autour d'un chef en renom, occupa d'abord des territoires indépendants, divisés en sept Etats particuliers. Ces Etats se rassemblèrent en une heptarchie, mais se fondirent ensuite en une seule nation sous un roi habile et puissant ; cette transformation s'opéra d'autant plus aisément que la Grande-Bretagne saxonne, qui reçut des Angles le nom d'Angleterre, ne fut plus habitée depuis l'expulsion ou l'extinction des Bretons, que par un peuple de même race.
Introduction du diristianisme.
« Après que Néron eut incendié Rome, il chercha, afin de calmer l'opinion publique surexcitée, à imputer ce crime à une secte à laquelle il infligea les châtiments les plus sévères. Celte secte, haïe pour ses infamies, avait reçu du peuple le nom de chrétiens, à cause du Christ qui, sous le règne de Tibère, avait été condamné à mort par le gouverneur Ponce Pilate. Celte superstition pernicieuse, quoique étouffée d'abord, avait reparu plus tard, et envahi non-seulement la Judée, siège primitif du mal, mais aussi la capitale où afflue, de tous les points du |monde, tout ce qui estsraisérable et scandaleux et y trouve succès et honneur. Quelquesuns de ces chrétiens furent d'abord arrêtés, puis sur leur propre témoignage une grande quantité d'entre eux, convaincus moins du crime de l'incendie que de celui
» d'être les ennemis du genre humain, furent enveloppés » de peaux de bètes et jetés aux chiens, ou cloués à dés » croix, ou bien encore enduits de goudron et allumés » comme des torches (1). »
Reconnaîtrait-on à ces paroles le noble Romain qui traça les portraits de nos ancêtres en caractères sublimes, Fhomme qui, par son intelligence et son caractère» s'éleva tant au-dessus de son époque? Et pourtant ces paroles sont celles de Tacite, et il les écrivait lorsque déjà deux générations avaient disparu depuis la niort du Christ sur la croix. Il faudrait les graver sur lairain et les consei^ver à jamais pour qu'à toutes les époques, servant d'avertissement aux hommes et aux peuples, elles les mettent en garde contre ceux qui, en possession du' pouvoir ou des privilèges, s'efforcent d'anéantir par le mépris et la violence, les propagateurs des principes réformistes. Ces mêmes théories, envisagées jadis comme émanant de la haine contre le genre humain, sont aujourd'hui répandues dans l'univers et servent de phare à. trois cents millions d'hommes! ' Le bouleversement, qui avait ébranlé l'empire romain et amené la chute de la république, avait transformé également la vie religieuse. Les esprits nobles et élevés appartenant aux classes supérieures, méprisant l'hypocrisie égoïste des prêtres, s'étaient réfugiés dans la philosophie et se trouvaient partagés en diverses écoles chez toutes les nations civilisées. Les autres se livraient au matérialisme ignoble qui n'assigne à la vie d'autre but que les jouissances ou la satisfaction brutale des sens et pour laquelle la sueur et le sang des peuples opprimés devaient être mis à contribution. Courbée devant ses maîtres débauchés, sans frein ni pitié, la masse du peuple gémissait sous le poids des impôts, du service militaire et de l'oppression arbitraire, tandis que d'autre part la majoritié de la population languissait dans les chaînes de l'esclavage. La religion de l'Etat, qui devait son origine à l'élément aristocratique, créée en vue des classes privilégiées et dirigée uniquement par elles, n'offrait aucune indemnité à ces pauvres masses opprimées ; en vain cherchaient-elles dans le vide de ces
(1) Tacite, Annales XV, 44.
époques la moindre consolation. Il n'y a donc pas lieu de s étonner si elles s'abandonnèrent au mysticisme et si leur imagination s'enflamma pour les mystères et le culte dès idoles de l'Orient. Parmi les populations de l'empire romain, celle des Juifs dont l'histoire politique, après avoir reçu le développement religieux le plus intensif, s'était vue traversée par de longues et rudes épreuves, nous offre l'exemple le plus frappant de la décadence de cette époque. Là aussi l'ambition du clergé, placé dans une condition privilégiée, avait absorbé la force intellectuelle du peuple, et aucune Babylone ne se trouvait plus en état de lui indiquer la voie de la délivrance. L'opinion, entretenue avec obstination chez les Juifs par les prêtres que, malgré leur abaissement politique, ils étaient le peuple élu de Dieu, les précipitait sans cesse vers une ruine complète, parce qu'au lieu de recourir à leur prqpre initiative, ils attendaient tout d'un Messie envoyé par Dieu. Le peuple, enveloppé dans les réseaux de la hiérarchie, était aveuglé de telle sorte qu'il ne reconnut même pas le Sauveur lorsqu'il vint à lui. Quand le réformateur de Nazareth parut parmi ce peuple, lui enseignant une nouvelle doctrine destinée à l'affranchir du joug de la théocratie, il ne trouva pas un nombre de partisans suffisant pour le protéger contre la persécution des classes dominantes, redoutant la perte de leurs privilèges. Il mourut de la mort des criminels coupables de haute trahison. Les peuples ne reconnurent le Sauveur qu'après que le sang des martyrs eut coulé et imprimé le sceau sacré à la vérité révélée, qui se trouve dans la proclamation de l'égalité des hommes devant Dieu ; elle éclate de la manière la plus pure et la plus parfaite dans cette formule : « Aimez vos ennemis, rendez le bien pour le mal. » Nous retrouvons dans ces commandements la liberté de conscience et l'égalité des droits pour tous les hommes, sources de la dignité et de la liberté humaines. Celte doctrine supérieure mit la cognée aux racines des maux qui désolèrent le monde antique, car elle sapa l'institution de l'esclavage. Ainsi' s'accomplit la plus grande révolution que mentionne Thistoire de l'humanité. Que l'on n'oublie pas que jusqu'alors, depuis des siècles la majeure partie de l'humanité avait été asservie à la minorité, soumise à
un joug inique. Toute semblable à du vil bétail, elle se voyait vendue, maltraitée, mise à mort, sans pouvoir en appeler au droit et à la justice. On comprendra sans peine quelle fut la rénovation bienfaisante amenée dans le sort des peuples par cette révolution, proclamant légalité des hommes entre eux; elle plaça dans le cœur des détenteui*s d'esclaves des idées d'humanité et introduisit un nouvel élément dans la vie intellectuelle des peuples ; c'était le sentiment, qui devait faire éclore les plus riches productions du génie.
* D'accord avec les préceptes, la constitution des pf^emières communautés chrétiennes s'inspira de la démocratie la plus pure. Leur principe fondamental se fondait sur l'universalité de la prêtrise ; chaque membre individuel de la communauté était autorisé à exercer des fonctions ecclésiastiques et les fonctionnaires ecclésiastiques de la communauté les plus anciens (prébants), les sur\^eillants (évoques), les serviteurs de la communauté (diacres), étaient non pas revêtus de dignités qui leur rapportaient des bénéfices matériels, mais soumis aux obligations et aux charges qui s'y rattachaient. Exempts de tout égoïsme comme de tout esprit de capta tion, ils partageaient de bon cœur les biens qu'ils possédaient avec les membres de la communauté, dans le dessein de réaliser de nobles conceptions. Cette idée de renoncement produisit une impression si générale, que, poussant à l'extrême les âmes les plus ardentes, elle les amena à se dérober à toute jouissance et à toute passion terrestre pour se rapprocher davantage, dans* l'isolement des cellules du cloître, de l'idéal du christianisme. Si l'érection des douvents fut une erreur parce que la communauté des biens est un problème qui ne serait réalisable que si les aptitudes et les forces des hommes étaient en tous points identiques, et que cette identité n'existe pas et n'existera jamais, une semblable institution dut néanmoins puissamment réagir sur les âmes des hommes du peuple, eu égard au monde de voluptés et de dérèglements dont ils avaient sous les yeux le triste tableau. Toutefois cette extrême tension des âmes devait amener une réaction sous l'influence de deux lois qui ont leur fondement dans la constitution même de la nature humaine.
La première, c'est que les extrêmes se touchent; la seconde veut que laiguillon de la concurrence et celui de la critique se fassent sentir à l'homme pour qu'il s'efforce d'utiliser le mieux possihle ses aptitudes au profit de tous et à son profit particulier. En possession exclusive de la puissance et du monopole, l'homme devient indolent, impérieux, violent, intolérant et cruel. La première de ces manifestations trouve sa raison dans cette vérité, à savoir : que les événements réels, les faits ne sauraient marcher de pair avec les principes purs ; semblables à des poids, ces faits suspendus aux principes se détachent lorsque la tension devient trop forte, et, rappelant alors le rochcîr de Sysiphe, tombent dans l'abîme entraînant avec eux tout ce qui les entoure.
Sous l'influence de ces lois, l'introduction du christianisme amena dans la vie sociale des phénomènes trèsremarquables. Les couvents fondés dans les intentions les plus pures, ces retraites sanctifiées où les âmes vertueuses devaient trouver un refuge contre les passions du monde et se réunir pour se confondre dans l'amour de la Divinité, les couvents devinrent le temple de la sensualité. On y pratiquait, il est vrai, la charité à l'égard des pauvres, mais le mince secours qu'y recevaient les indigents ne contrebalançait pas à beaucoup près rinfluencc énervante que devaient exercer sur l'esprit des classes laborieuses ~ces distributions d'aumônes (1).
Une transformation s'opéra également peu à peu dans l'institution des communautés chrétiennes. Aussi longtcmps^que les chrétiens furent persécutés par les clergfés juif et païen, emprisonnés, torturés, mis à mort par l'Etat, une communauté d'âmes toute fraternelle régnait dans la société chrétienne, et les administrateurs des associations religieuses étaient de fidèles et zélés disciples de la doctrine du Christ. Mais dès que la dissolution toujours croissante de l'empire romain, le sang des martyrs et les besoins du bas peuple vers des croyances supérieures
(1} On peut comparer cette situation aaz expëriences faites en AngleteiTe. Voir Porter, « Progress of Nation, » p. 80 et euiv. M. Martinet, " Histoire de l'Angleterre, » « 'Principes d'économie nationale » par M. Wii-th, tome II, p. 80-81.
eurent introduit dans toutes les classes la doctrine chrétienne, dès que l'oppression et le danger exUîrieurs eurent cessé, des divisions se produisirent à Fintérieur; la fortune de la communauté chrétienne croissant avec le nombre de ses adhérents et la jouissance de cette fortune devenant l'unique partage des supérieurs et des surveillants de la communauté, l'institution, démocratique à son origine, dégénéra en institution aristocratique.
Les fonctions auxquelles ne se rattachaient originairement que des fatigues et des sacrifices devinrent de lucratifs bénéfices; les instituteurs, jadis dévoués et bienveillants, se transformèrent en ambitieux prélats, et de cette communauté vivifiante pour les âmes sortit une hiérarchie. Dans la même mesure que s'éleva dès lors la prélature pour aboutir au pouvoir absolu des papes , le clergé s'éloigna de la pure doctrine du Christ ; ses dignitaires, en possession complète du monopole, suivirent les traces du clergé judaïque ; d'instituteurs zélés, de partisans du progrès, un grand nombre d'entre eux devinrent des êtres paresseux et sensuels. Se substituant à la doctrine sublime de l'amour du prochain, l'intolérance et le fanatisme plantèrent leurs bannières. Sous la devise : « Aimez votre ennemi, » les fanatiques exercèrent avec le fer et la flamme leur rage contre les dissidents et jusque dans le sanctuaire de la tombe. La haine aveugle s'éleva à un degré atteignant le ridicule, les doctrinaires fanatiques vouèrent les plus grands génies de toutes les époques à l'éternelle damnation, alors même qu'ils eussent vécu avant la naissance du Christ; la lecture des saintes écritures môme fut défendue aux chrétiens. A mesure que l'Eglise s'éloignait dans son organisation extérieure de la pureté primitive du christianisme, elle devenait indifiercnte à la morale qui en était l'essence. Les disputes dogmatiques sur des choses dépassant les limites de l'intuition bornée de l'homme, devinrent des questions capitales et, au lieu de songer à faciliter et à propager autant que possible la pratique de la doctrine obrétienne parmi le peuple, en rendant celui-ci aussi vertueux et aussi heureux que possible, des chefs ecclésiastiques soulevèrent entre eux des querelles au sujet de l'essence de la divinité et de la personne du Christ.
Alors se fit scnlir rinfluence qu'exerce toujours rancienne civilisation sur une civilisation plus nouvelle Les mystères des religions de TOrient et de TEgyple, rattachés aux spéculations de la philosophie grecque et au culte païen, s'immiscèrent dans le dogme et dans le rite de TEglise chrétienne. C'est ahisi que commencèrent les disputes sur l'unité de l'essence du Père et du Fils, sur la Trinité, sur la présence ou l'égalité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. L'antique culte de Cybèle se transforma en marianisme, la divinisation des hommes fut remplacée par la canonisation des saints, qui prirent partout aux pénates la place des dieux lares romains; c'est ainsi que le sacrifice et une foule de cérémonies appartenant au culte ronianopaïen furent introduits dans les rîtes de l'Eglise catholique. La doctrine de Zoroastre sur le bon et le mauvais principe, à l'influence de laquelle n'avait pu se soustraire non plus la religion juive, fut acceptée par les chrétiens de cette époque, comme un dogme formel et l'imagination des croyants enfanta les monstrueuses théories des pièges de Satan. La croyance au merveilleux s'en trouva raffermie davantage, et comme tout aussitôt on attribua à la vertu des restes mortels des martyrs canonisés le pouvoir de faire des miracles, l'adoration des reliques se produisit et avec elle s'organisa une exploitation commerciale des sentiments de la piété chrétienne.
La première scission appréciable dans le christianisme s'introduisit au commencement du iv"* siècle, à Alexandrie. Là, le prêtre Arius soutenait que le Saint-Esprit, émanant de la volonté de Dieu, était inférieur à Dieu, tandis que le diacre Athanasc, d'accord avec l'évêque d'Alexandrie, se déclarait pour l'unîté de l'essence divine. Cette divergence d'opinions s'éleva à la hauteur d'une querelle violente pendant laquelle les partisans se multiplièrent des deux côtés. Après que Constantin eut, en 324, substitué le christianisme à la religion d'Etat païenne, un concile tenu à Nicée condamna la doctrine d'Arius. En 360, un synode tenu à Rimini et auquel assistèrent cent évéques la repoussa avec plus d'énergie encore. Dès lors se' poursuivit la persécution des ariens, jusqu'à ce que leur foi, quoique acceptée pendant quelque temps par les. Goths, les Burgondes, les
Suèves, les Vandales et les Longobards, disparut sous la foi catholique (1).
Malgré cette liiérarchie qui, croissant en puissance et en richesse, aspirait en quelque sorte à recueillir la succession de l'empire, le christianisme développé sous l'influence du gouvernement n avait pas eu la force nécessaire pour lui communiquer à son tour une vie nouvelle, alors qu'il disparaissait dan3 le néant. La doctrine du Christ ne trouva plus dans le monde romain épuisé la force d'intelligence nécessaire au peuple pour lui faire comprendre la doctrine de lapôtrc Paul prêchant la rédemption .du inonde délivré du péché originel par Tamour de Dieu manifesté dans le Christ. Les Romains plaçant l'essence du christianisme surtout dans les spéculations de l'esprit s'égaraient dans des subtilités dogmatiques; ils y auraient perdu l'essence de la doctrine, si celle-ci n'avait trouvé chez les Germains une puissance de conception plus profonde.
La religion primitive des Allemands offrait à beaucoup près plus d'analogie et de points de contact avec le christianisme que les autres religions antiques. Elle était plus intérieure, répondant davantage aux besoins des âmes que celles de l'Orient. Elle imprimait à l'âme et à la pensée d'un peuple encore simple et pur, une force qui le disposait à
(1) Les disputes des prélats, qne soutenait le caractère subtil de Constantin, excitèrent même de iMrépugnauce chez les Romains, attachés encore à leur ancienne religjion ; c'est ce que nous prouve Ammien Marceliin par ce remarquable jugement porté sur cette époque. « Il (Constuitin) rattacha la religion chrétienne qui est en elle-même complète «t simple à des superstitions de vieilles femmes. Au lieu de tolérer les divergences d'opinions, il rendit la confusion plus grande, suscitant des controverses qu'il alimenta abondr *• — -* ^"'^" '^'^ — a^ rr.^^jz^
qu'il prétendait diriger aussi?
les routes étaient couvertes de
épuisant en quelque sorte le service postal, n Kous repoussons avec énergie l'erreur attribuant aux Germains la destruction des anciens monuments de 1*^ et ceUe des bibliothèques. Ce fut en grande partie l'œuvre du clergé auquel Constantin en avait donné l'exemple, car ce fut lui qui fit détruire les anciens temples, briser les statues de marbre en Grèce, en Asie Mineure, fondre et transformer en monnaie les statues de bronze. D'autres n^onuments furent détruits par le clergé; des trésors artistiques an^ntis ou dispersés, des manuscrits récrépiâ pour recevoir comme papier à écrire les elucubrations ampoulées d'un latin monacal 80U8 lesqueUes nos savants cherchent à découvrir aujourd'hui avec une peine indicible les palimpsestes des écrivains classiques. Au contraire, ihéodoric, le roi des Ostroffoths, s'évertua à soutenir d'une main pieuse les mines des monuments ae l'art.
comprendre la sublime doctrine du Christ tout autrement que les Romains et leurs alliés qui, rassasiés de jouissances matérielles ou épuisés par la misère, étaient tombés dans le plus grossier scepticisme.
Nous verrons comment le christianisme ne parvint à remplir véritablement sa mission éducatrice que lorsqu'il fut accepté par les Francs et les Angles, et plus tard transporté chez les Âlamans, les Bavarois et les Saxons^ c est-à-dire au centre du peuple germanique.
Fondation du royaume des Francs.
Depuis plusieurs siècles, les Francs avaient porté k trouble dans Tempire romain; mais après que 1 empire d'Orient se fut écroulé, leurs invasions prirent un but déterminé et acquirent une signification politique. Envisagés précédemment comme une seule association militaire, dès le milieu du v^ siècle, ils comptaient parmi eux plusieurs groupes de tribus. C'étaient des peuples nommés les uns, Ripuaires ou Francs du Rhin, et les autres, Francs Salicus qui se subdivisaient en plusieurs petites tribus. Tandis que les Ripuaires qui s'étaient avancés d'abord en amout du bas Rhin, s'emparaient de Trêves et faisaient de Cologne leur capitale, les Francs Saliens, sous Clodion, choisissaient Cambrai pour leur centre. Leur nombre s'accrut d'une manière considérable sous le règne de Mérovée. Provenue des 40,000 Sicambres que les Romains avaient repoussés hors de leure établissements de la rive droite du Rhin, dans le pays du Delta, la population de ces Francs s'était si rapidement multipliée que leurs pionnière se trouvaient partout établis dans les provinces voisines de la Gaule, et que déjà sous le petit-fils de Mérovée, ils conçurent et exécutèrent le hardi projet de conquérir entièrement ce
pays. Ghildéric, fils de Mérovée (i), entretenait de si bons rapports avec les Gaulois des frontières, qu'il fut appelé de toutes parts à leur aide, afin de les protéger contre les^ invasions des pirates saxons, et aussi contre les Âlamani»^ et les Visigoths. Toutefois, le commerce des Romains semble avoir exercé une influence pernicieuse sur les mœurs^ du prince franc ; on le dépeint sous les traits « d'un viveur,, dangereux pour les femmes et séduisant les jolies filles. »' Les. Francs irrités de cette conduite le chas3èrent du pays (â). Les Francs Saliens étaient, de leur côté, en si bonnes relations avec les Romains, qu* ils oÔrirent la direc^ tion de leurs armées à Egidius', commandant militaire de la province romaine voisine. Celui-ci s'était choisi pour représentant Wiomad, l'ami du roi dépossédé, qui après avoiramené les Romains à accepter des impositionsrécrasanteSr parvint aussi à disposer favorablement les Francs à l'égar^ de Ghildéric qu'ils rappelèrent. En l'an MAf Childéric mourut et son fils Clovis, à peine majeur, lui succéda à titre de prince d*une des branches des Francs Saliens. A cette époque un changement important se produisit dans la constitution politique des Allemands du nord-ouest. Tandis que les Germains de l'est depuis aussi longtemps que les sources historiques permettent de le constater, se trouvaient gouvernés par des familles royales dans lesquellesl'hérédité du trône était établie, une nouvelle famille royale n'étant choisie que lorsque celle qui avait fourni les rois se trouvait éteinte ou écartée par la violence, les Allemands* du nord-est, eux, n'avaient jamais élu leurs chefs d'armées ou ducs que pour ' un temps limité, et seulement pour une expédition militaire déterminée. A la faveur du bouleversement extraordinaire amené par la migration des
(1) Son tombeau fdt découvert en 1665 dons un faubourg de Tournai. On tronya IC côté du 8C|uelette du roi une bajrue d'or j^rtant cette inscrip^ ticm latine << Childeiici régis n, beaucoup de monnaies d*or romaines, un. bocal en verre, une hache d'armes et un grand nombre d'abeilles d'or qui avaient orné un manteau en étoffe de soie roijge, celui-ci tomba en poussière au contact de l'air. Napoléon devait emprunter & Ghildéric sea. abeiUes pour si^e distinctif dans ses armoiries.
(2) n se réfugia au delà du Rhin et reçut un accueil hospitalier chez le prince des Thunnffiens dont il méconnut les bons services en séduisant 8a femme Bazine. Lors de son retour et de sa réinstallation chez les Francs, cette princesse s'échappa de chez son époux et devint la femme, de Ghildéric; elle fut la mère de Glovis.
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peuples, cette institution républicaine s*écarta peu à peu de son origine militaire. Le prince, sous la conduite duquel le peuple avait remporté des victoires, ou conquis des territoires et des trésors, conservait îe commandement supérieur aussi longtemps que le sort des armes lui était favorable ; si le succès raccompagnait Jusqu'à la tombe, il était naturel que le commandement se trouvât transporté à celui de ses fils qui avait participé à ses exploits militaires. C'est ainsi que la dignité de duc fit place à la royauté.
Clovis avait vingt ans lorsqu'il inaugura la série de ses entreprises. Valeureux, hardi, doué dune ambition effrénée, il réunissait en lui toutes les aspirations que la domination seule peut satisfaire. Il fut assez habile pour se rendre favorables au moyen de donations de biens, ceux qni, ne pouvant rien contre lui par la violence, eussent néanmoins réussi à lui nuire par la ruse; mais à l'égard de ses rivaux ou de tous ceux qui firent obstacle à ses efforts, il se montra rusé, cruel', sanguinaire, et de plus, comme ses parents, dénué de conscience. 11 conduisit les Francs de victoire en victoire, les enrichissant de biensfonds et de trésors à tel point que les plus pauvres d'entre eux devinrent de riches seigneurs. Il laissa aux indigènes la jurisprudence qui leur était propre, protégea les évêques, garantit la sécurité des personnes et des propriétés, dans les parties de la Gaule conquises par lui, et amena parmi tout le peuple une satisfaction générale (4). Mais, ternissant sa gloire, il eut la cruauté de se défaire, sans tenir compte d'aucune considération, des rois et des princes qui faisaient obstacle à son désir de domination. Tel était l'homme qui allait, rassemblant les tribus allemandes du nord-ouest divisées entre elles, fondre dans une unité politique les diverses souverainetés gauloises.
Clovis gagna à son dessein les autres princes des Francs
(1) Clovis ne paraîtras toutefois avoir été inaccessible à de tendrss sentiments à Tegard de sa ÊirniHe; quoique attaché fermement encore à ses divinités germaniques, il laissa néanmoins baptiser son fils ûné, à la
Srière de sa femme Clothilde. Lorsque celui-ci mourut, il fit à la vérité es reproches à la reine au sujet de cette punition, qui avait été ^menée selon lui par la colère des dieux irrités de ce baptême. C^widant, il se laissa fléchir de nouveau à la naissance de son second fils par les prières de la reine qui finalement lui fit embrasser le christianisme.
SalieQs qui lui étaient apparentés, c'était Ragnacbar, Richard et Bignomer ; il envahit, avec leur concours, les centrées de la Gaule, qui à partir de Cambrai se trouvaient encore sous la domination du Romain Siagrius. Selon la coutume des anciens chevaliers du Nord , qui , lorsqu'une propriété excitait leur convoitise, appelaient Iç propriétaire en combat singulier, Clovis envoya ses hérauts à Siagrius et le fit inviter k désigner Tendroit du combat. Le Romain accepta le défi sans aucune appréhension ; toutefois au mo* ment décisif, il se vit abandonné par un certain nombre de villes tenues à lui prêter main-forte (1). Ce fut au nord de Soissons, à un mille de cette ville, que les Francs se jetèrent sur larmée gallo-romaine. Quoique les Romains combattissent valeureusement, les choses se passèrent autrement quaux époques de Germanicus et de Julien. Les Francs étaient devenus les émules de^ Romains pour la tactique ; égaux^à ceux-ci pour Thabileté dans le combat régulier, ils leui* étaient supérieurs par la force physique et se trouvaient doués en outre d une ardeur guerrière particulièrement sauvée. LsL hache franque infligea d'épouvantables ravages aux rangs de l'armée romaine ; des monceaux de cadavres recouvrirent le champ de bataille. Dès que la moitié de son armée fut ^éantie, Siagrius songea à faire retraite. 11 prit son refuge chez ses ennemis à Toulouse* Toutefois le roi des Gothft, Alaric II, indigne héritier de ce grand nom, le livra à Glovis qui le menaçait de la guerre, et Siagrius fut retenu secrètement en captivité. Grâce à cette victoire, les Francs avaient conquis le territoire jusqu'à la Marne. Tandis que les alliés de Glovis retournaient sur leurs pa» pour prendre possession du pays qui.se trouve au nord de la Somme, le prince franc &isait de Soissons le point d'appui d'entreprises plus lointaines. La fertile con* trée voisine de Soissons fut occupée ; les villes, les villages et les métairies furent pillés par les France, et les biensfonds des Romains de distinction tombés dans la bataille, confisqués ainsi que les -biens domaniaux. Quoi qu'il ne nous soit parvenu aucune notion authentique à l'égard du
(1) La vUIede Beîma paraît 8*êire tenue neutre par nnfiuenee de son : éTêqoe. n est probable que Clovis s'ëtait ménage dès lors des intelli* gences avec la population et aTec*une partie du dergé catholique.
mode de partage de ces biens, on peut admettre, avec une certaine certitude, que Clovis répartit par la voie du sort, entre les autres Francs, le pays conquis et dispos plus tard des domaines de l'Etat, nouvellement acquis, afin d'augmenter sa suite par le moyen de présents faits aux guerriers les plus valeureux des différentes tribus franques. Il est certain que ceux des Gallo-Romains qui ne s'opposèrent pas aux Francs échappèrent au pillage et conservèrent leurs biens-fonds à titre de faveurs ou de récompenses, accordées par le prince des Francs, pour services rendus. Cette circonstance devait amener d'importantes ^conséquences. Clovis employa les cinq années suivantes à étendre sa domination sur les autres villes du territoire <le la Marne. Il prit Reims et Chàlons et se dirigea vers Paris (1), dont l'importance n'avait point écbap{^ à son coup d'oeil d'aigle. Mais les Parisiens opposèrent derrière leurs fortes murailles une si vive résistance, que lesTrancs après les avoir assaillis en vain durant plusieurs anniées, durent se contenter de piller la contrée. .
En l'an S91, ces entreprises furent interrompues par un conflit survenu entre les Francs et les Thuringiens. Ceux-ci provenus d'une tribu suève des Hermundes (S), après avoir incorporé le territoire entourant la forêt des Thuringiens, le Spessart, les chaînes de montagnes du Rhœn et du Fichtelgebii^, revendiquant ainsi la partie la plus guerrière de la population, avaient profité de la faiblesse des Francs retourna dans leurs anciennes résidences après leurs entreprises contre la Gaule, pour envahir leur territoire et le dévaster par le meurtre et le pillage. Irrités de cet outrage, les Francs du Rhin saisirent les armes et appelèrent à leur aide les tribus des Francs Salions. Il semble que Clovis ait été élu pour cette expédition, en qualité de duc <le toute cette ligue militaire franque, car ce fut sous sa
(1) L'ancienne Lutèce dont le climat tempéré fot vanté déjà aoos Julien.
(2) Rettberflv D., Eircheng., II, 284, donne la notion la pins exacte sur riaentité des Thuringiens et des Hermundes. Lliypothèse émise par an auteur, que Gr^ire de Tours a pu confondre les Thuringiens ayec les Tong[res delà Meuse, nous paraît inadmissible; ces derniers vivaient depuis plusieurs siècles dans la plus étroite union avec les Francs, et se trouvaient {nrobablement en trop bonne intelligence avec eux pour qu'il eût été possible de leur attribuer une révolte.
conduite que l'armée des Francs repoussa les Thuringiens et exerça de sanglantes représailles. Toutefois la Thurin- ^ie ne fut que saccagée, mais non soumise ; le riche pays •de la Gaule excitait davantage la convoitise des Francs et il leur restait suffisamment de besogne du côté de ces contrées nouvellement conquises. Cette victoire donna un nouveau lustre au nom de Glovis; un nombre toujours croissant des plus valeureux combattants appartenant aux différentes familles princières ainsi que les plus vaillants aventuriers et les chevaliers errants des autres populations allemandes se rangèrent parmi les hommes de sa suite. Le duc des Francs acquit plus de prestige encore par son mariage avec la nièce des deux rois de Bourgogne, Clothilde, que ceux-ci ne se hasardèrent pas de refuser au hardi conquérant (I). Clothilde étant chrétienne, il est à supposer qu après son mariage elle avait quitté larianisme pour le catholicisme ; ^n influence sur ses coreligionnaires et surtout sur les évêques gaulois qui, à peu près au nombre de quarante, devinrent à la chute de la domination romaine, les bénéficiaires de lautorité temporelle, dut aplanir davantage encore la voie aux conquêtes de Clovis. Peu à peu elle disposa ce prince en faveur du christianisme et rendit ainsi les sentiments de la population toujours plus favorables à la domination franque.
Les succès des Francs éveillèrent les inquiétudes des Alamans, leurs voisins les plus guerriers. Ceux-ci occupaient le territoire acquis au moyen de leurs luttes deux fois ^culaiœs, c'est-à-dire l'Alsace et le territoire des Alpes septentrionales, et celui du Jui*a, jusqu'au lac de Constance et se& affluents, de sorte que leur pays avait une assez grande étendue; c'est la contrée qu'habitent actuellement leurs descendants, les Souabes, les Alsaciens et les Suisses allemands. La guerre éclata dans la province de la Haute- Germanie que possédaient les Alamans et dans laquelle pénétrèrent les Francs du Rhin. Les Alamans appelèrent aux armes toute la population mâle valide et se précipitèrent avec cette puissante armée sur les Ripuaires. Ceux-ci se retirèrent, se rassemblèrent près de Cologne, sous la
(1) A la même époque, Théodoric, roi des Ostrogoths, épousa Anaflide, «œur de Clovis.
conduite de leur roi Sîgebert et appelèrent à leur aide les^ tribus franques saliennes. Ces dernières ayant de nouveau Clovis à leur tête se hâtèrent d'accourir ; une épouyantable bataille eut lieu à Zulpicfar, situé à quelques milles de Cologne (496). Ce n'étaient plus de^ faibles Romains qui s'opposaient là aux Francs, mais une multitude de tribus de même race, et dignes les unes des autres à l'égard surtout de la forc« et de l'héroïsme. Le combat, opiniâtre et sanglant resta longtemps indécis-. Les Alamans causèrent parmi les Francs d'effroyables ravages. Le roi Sigebert fut blessé et emporté du champ de bataille. Déjà l'armée des Francs s'affaiblissait et se trouvait menacée d une défaite complète, lorsque dans cette extrémité, Clovis ne trouva rien de mieux que d'implorer aux yeux de ses guerriers le Dieu des chrétiens ; le succès lui fut acquis par ce moyeu et prol)ablement aussi grâce aux efforts de sa valeureuse escorte. Les an trustions, ayant réussi à ranimer le courage des Francs et à rétablir l'ordre parmi eux, Clovis les ramena au combat, et la victoire se décida en sa faveur. Loreque les Alamans virent tomber leur commandant eu chef, ils prirent la fuite. Leur défaite fut décisive. Ils furent poursuivis par les Francs jusqu'au delà du Rhin, et leur pays se vit ravager jusqu'au lac de Constance, par le fer et la flamme. Lorsqu'ils eurent promis à Clovis de payer un tribut annuel, la paix se rétablit en 497, grâce à la judicieuse entremise de Théodoric, roi des Ostrogoths. A la suite de cette victoire, les Francs ripuaires s'avancèrent de plus en plus vers le Rhin central et remontèrent bientôt le Mein et le Necker. Clovis se fit baptiser à Reims, à la Noël de cette même année (496). Trois mille Francs seulemeBt ayant suivi son exemple, on peut en augui'er qu'une forte opposition s'était manifestée à ce sujet parmi les Francs, pendant que la considération de Clovis sen augmentait davantage parmi la population gallo-romaine. Déjà en Tan 497, Clovis s'en prévalut pour conquérir tout le territoire compris entre la Loire, la Seine et la mer. Toutefois, aux frontières de rArroorique (Bretagne) où après la chute de l'empire d'Occident, des garnisons romaines s'étaient maintenues et des Saxons, colonisés, il éprouva une résistance si énergique qu'il préféra
entrer en arrangement avec la population et conclure nne alliance militaire à laquelle adhérèrent également les légions romaines. Les lois et les coutumes indigènes furent conservées pour les Celtes et pour les Romains et si fidèlement transmises à leurs descendants, qu*un demi-siècle plus tard, les Romains servaient dans Tarmée franque, à titre de corps détaché et conservaient encore une jurisprudence militaire et des drapeaux particuliers. Cette convention augmenta considérablement la puissance des Francs Sa* liens, car si les habitants de FArmorique restaient en possession de leur territoire, ils ne s'engageaient pas moins à prêter leur concours militaire; toutefois le territoire situé à Test de la Bretagne (le Maine) passa sous l'autorité directe des Francs qui profitaient de chaque circonstance pour augmenter aussi leurs propriétés privées. Les Celto- Romains et les Allemands continuèrent à se gouverner da[H*èsieurs lois partieuli^s ; néanmoins la prépondérance des Francs fut si juridiquement reconnue, qu'ils recevaient en cas de sévices corporels ou de meurtres une amende double de celle qui revenait aux Romains ; de plus ils formèrent exclusivement les assemblées du royaume jusqu'au moment où des'Romains, introduits dans le service du roi, occupèrent des places politiques. Une circonstance vint encore favoriser la domination des Francs dans la Gaule. Les Gallo-Romains se soumirent généralement à l'Eglise catholique romaine, tandis que les Allemands depuis longtemps colonisés au sud de la Gaule, les Bourguignons et les Goths adhérèrent à Tarianisme. Clovis se trouvant dès lors en communauté de foi avec la population indigène de la Gaule dut naturellement gagner ses sympathies qu'mcourageait du reste tctiveiùent le elei^é dont il s'efforçait de s'assurer la faveur en toute circonstance. Ainsi non-seulement la puissance guerrière et financière du roi des Francs, mais aussi sa situation politique prirent- bientôt une extension et une force plus grandes. Le duc élu et révocable, le prince choisi par les tribus allemandes, 4»a à exécuter les décisions de l'assemblée nationale, et qui seulement daiis des circonstances de peu d'importance pouvait açir en dehors de la volonté du peuple, devint un roi presque absolu, tout au moins à
— «84 — regard de la population gallo-romaii^e. Clovis eut bientôt Toccasiou d'étendre encore davantage sa domination. Ea Boui^ogne régnait Toncle de sa femme, Gundobald, objet de la haine de la reine, qui lui i*eprochaitrassassinatdeses parents. Âcôté de lui se trouvait dans la position d*un vassal, son frère Godesille, dont loi^ueil supportait mal cette infériorité de rang. La passion remportant, celui-ci trahit son frère. Il conclut avec Clovis un traité secret par lequel il lui promettait la suprématie sur la Bourgogne, au moyeD de rinstitution d'un tribut annuel ; à cette condition les Francs s'engageaient à faire la campagne contre son frère. Celuirci ne se doutant de rien, appela son vassal à son secours ; les armées se rencontrèrent près de Dijon ; mais Godesille ayant passé -à l'ennemi, pendant le combat, Gundobald fut battu. Assiégé dans Avignon, il humilia le roi des Francs par sa résistance opiniâtre, mais dut finalemeot acheter la paix au prix d'une somme d'argent importante et s'engager de plus à payer un tribut annuel. Alors, le traître Godesille reçut la punition de sa trahison. Assiégé dans Vienne, il fut abandonné par son perfide allié et, après la prise de cette ville, tué dans une église. Gundobald régna seul ; toutefois la Bourgogne avait perdu son indépendance. Presque au même moment, Clovis prît possession de Paris (500) et éleva cette ville à la dignité de capitale du nouveau royaume. Ce rapide accroissement survenu dans le territoire et dans la considération des Francs, excita les inquiétudes des Ostrogotbs et celles des Visigoths.
Déjà en l'an 498, le roi des Visigoths, Alaric II, avait témoigné le désir d'établir des relations amicales, avec Clo\îs et l'avait invité à le rejoindre dans une ilc de la Loire (Saint-Jean), et là, comme du resl^ en toutes conférences semblables, les protestations d affection ne furent pas plus ménagées que les vivres et le vin. Ce fait excita à tel point la défiance de Théodoric, roi des Ostrogotbs, envisagé jadis, pour sa puissance et sa considération (1), comme le premier parmi tous les princes de l'Europe, qu'il ût de sérieuses démarches afin de reformer une coalition contre le hardi conquérant. Après qu'il eut pris les Alamans sous sa
(l) Il reçut même une ambassade des Esthen et fut gratifié d*un présent consistant en ambre jaune.
protection, il chercha, au moyen de liens de famille, à renouer une alliance entrç les Etats germaniques divisés. Il donna pour épouse à Hermanfried, prince des Thuringiens, sa nièce Âmalaberge et à Âlaric, roi des Visigoths, sa propre fille, Teudichuse. Les mésintelligences entre Clovis et la population soumise aux Visigoths éclatèrent alors davantage. La différence de religion fut surtout le thème exploité par les évèques amis des Francs, dans le dessein d'entretenir le mécontentement de la population indigène contre les Goths. Lorsque Théodoric vit ces derniers s'opposer aux évêques en révolte et lorsque les relations entre les cours de Toulouse et de Paris eurent acquis un degré de tension suflBsànt, il accéléra ses préparatifs. D un côté il avertit le roi des Visigoths des dangers de sa condescendance, deTautre il s'efforça de gagner à la coalition les Bourguignons, les Thuringiens, les Hérules de la Baltique (1) et les Variniens de TElbe, tandis qu'il cherchait à apaiser le roi des Francs, au moyen d'une ambassade, jusqu'à ce que ses préparatifs fussent achevés. Mais Clovis ne se hissa pas surprendre. Il résolut de prévenir son puissant et politique rival. Avant même que les apprêts de celui-ci fassent terminés, il attaqua si promptement les Visigoths, que Théodoric n'eut le temps ni d'envoyer une armée en campagne , ni d'empêcher le roi des Bourguignons d'entrer dans la ligue des Francs, conclue en vue d'un but politique. Le temps lui manqua également pour mettre en mouvement les populations intérieures de l'Allemagne.
Clovis fit de la religion le prétexte des hostilités. A l'assemblée nationale, dans laquelle il proposa l'entreprise à ses Francs, il représenta les Goths comme, des hérétiques ariens dont les Francs, avec l'aide de Dieu, et en tant que chrétiensorthodoxes, prendraient aisément en possession la riche contrée. Durant la marche de l'expédition, les biens d'Eglise furent autant que possible épargnés. Près de Vouglé, à trois lieues de Poitiers, eut lieu un combat décisif dans lequel les Visigoths, quoique énergiquement soutenus par une division de Gallo-Romains, furent complètement battus (507).' Clovis tua de sa propre main leur roi Alaric ;
(1) Une partie de cette tribu avait d^abord émigré en Scandinavie.
mais, presque aussitôt il faillit perdre la vie ; deuDc cavaliers gotlis dirigeant leurs lances sur lui, il ue dut sa délivrance qu*à la solidité de sou armure et à la rapidité de son cheval.
Clovis utilisa précipitamment sa victoire et fit occuper la partie orientale du pays des Gotlis par sou fils aine, Théodoric, né hors mariage, qui commandait un corps d armée, tandis que lui-môme pénétrait à Touest jusque vers Bordeaux, où il établit ses quartiers d'hiver. L'année suivante, Toulouse fut prise par les Francs, entre les iHaias desquels tombèrent les caisses de TEtat et beaucoup dautrès richesses. Le trésor de TÉtat, dont Alaric P' avait fait les premiers fonds à la suite du pillage de Rome, fut seul transporté dans la forteresse de Carcassone, que Clovis assiégea en i-aiii. Ce dernier retourna à Pans^ sans avoir pu rien exécuter. Il rencontra, à Tours, une ambassade de Uempet*eur grec qui lui remit, de la part de ce dernier, des vêtements de pourpre et les insignes de patricien romain, dignité qui, malgré la chute de lempire, restait temie-en haute considération. L'empereur en revêtait le roi des Francs pour se ménager en même temps par cet acte la suzeraineté du royaume. Quoique prince indépendant, il ne séait pas à Clovis de laccepter des mains de Tempereur qui devenait, par ce fait, en quelque sorte le suzerain légitiHie de la population indigène de la Gaule. La consécration de cette attribution fut par là-même solennisée comme une ftte de couronnement. Clovis se fit revêtir, dans la basilique de Tours, des vêtements de pourpre et du diadème et parcourut ainsi les rues de la ville, à cheval, distiîbuant de ses propres mains de largent à la multitude, après avoir gratifié richement le clergé.
Sur ces entrefaites, larmée ostrogothe retardataire avait, sous le commandement d'Ibbas, fait finalement irruption jusqu'au sud de la Gaule et livré un sanglant combat, dans lequel elle avait vaincu les Francs commandés par Théodorie, que Clovis avait laissés en arrière avec ordre de maintenir le pays conquis. Quoique les données de Thistorien ostrogoth portant à 30,000 le nombre des Francs qui restèrent sur le champ de bataille, nous semblent exagérées, le maintien de ceux-ci dans les Gaules devint impossible après
cette défaite. Lorsque Théodoric arriva en fugitif à Paris, et que Clovis eut essayé de réunir. toutes les forces des Francs contre les Goths, il semblerait que non-seulement les Ripuaires, mais même les princes des tribus apparentées et d'autres tribus saliennes eussent refusé leur coopération. Bien que dans cette position critique, Clovis n'eût pas osé employer contre eux la violence, il chercha cependant à s'en défaire par la trahison et le meurtre, afin de réunir ainsi toute la puissance franque sous son autorité. Tournant d'abord (509) ses efforts contre les autres princes des Francs saliens, il fit surprendre Cbararich (celui-ci l'avait jadis abandonné durant un combat contre Siagrius) en même t^nps que son fils, les retint prisonniers et fit raser leur longue chevelure, insigne de leur dignité princière ; leurs partisans ayant souffert pacifiquement cet outrage, il les fit ensuite secrètement assassiner. Pour en agir ainsi, Clovisdevait à coup sûr avoir entretenu précédemment déjà des intelligences secrètes avec ^es hommics les plus influents de cette partie des Francs Saliens,. tandis que son parent se trouvai tprobablenient tombé en discrédit chez ses propres sujets, à cause de sa défection dans les plaines de Soissons; il s'étaitvu, pour ce fait, privé d'une part de gloire dans la conquête du pays et frustré dans le partage des biens dont Clovis et les siens avaient été gratifiés.
Il y avait longtemps que les Francs Saliens devaient en général se louer d'un chef dont l'esprit hardi préparait à son peuple un rôle aussi brillant. La nécessité économique et politique de la réunion des tribus franques sous, un seul chef peut avoir été le motif pour lequel le crime de Clovis ne souleva point une explosion générale de désapprobation (1). Il arrive souvent que l'histoire nous montre de telles monstruosités amenant d'importantes réformes dans la vie des peuples. Toutefois il semble que les Francs aient assisté pacifiquement à l'extermination des princes par le plus hardi d'entre eux, qui, mû seulement par son am-
(1) Mal^é les trahisons et les crimes de la famille royale et des gens de condition, il semble que la situation du peuple nîait pas été mauvaise wasles Mérovingiens. Ceci ressort entre antres de la circonstance que la fille de Chilpéric se rendant avec sa suite en Espagne pour sV marier envisageait ce départ comme tm aflireux malheur, et an'il arriva même qae plusieurs des gens do son escorte se pendirent de désespoir.
bition personnelle, atteignit le but supérieur de la politique tel qall ressort des lois sociales rappelées plus haut. Dès lors Clovis se tourna contre les autres princes saliens, les frèi*es Ragnachar» Richard et Rignomer qui avaient combattu avec lui près de Soissons et lavaient aidé à prendre en possession le territoire s'éteudaut de Cambrai à la mer. Ces princes s étant fait haïr des leurs par leurs débauches et leur dureté, il fut aisé à Clovis de former par des moyens de corruption un parti qui lappela à son aide, et qui après sa révolte amena bientôt devant Clovis les princes enchaînés. Le roi les assomma avec sa propre hache sous prétexte que ceux-ci, s'étant laissé enchaîner, avaient ainsi déshonoré leur condition (1).
Après qu'il se fut défait de la sorte des princes saliens, ses alliés, et qu'en qualité d'héritier de leur fortune et de leurs dignités, il eut réuni sous son autorité tous les Saliens, il tourna des yeux de convoitise vers les Francs Ripuaires qui avaient incorporé tout le territoire du Rhin, depuis les frontières frisonnes, au-dessous de Wésel, jusqu'à Strasbourg, à l'est jusqu'aux frontières de la Thuringie, et à l'ouest jusqu'à la Meuse. A Cologne le vieux Sigebert resté boiteux à la suite d'une blessure reçue dans la bataille des Alamans, régnait encore sur eux. Clovis excita contre lui son propre fils. Ses perfides conseils furent suivis ; Cloderich fit assassiner son père et chercha à se ménager par des présents l'amitié du prince salien. Toutefois Clovis, l'ayant compromis vis-à-vis de son propre pçuple , put impunément le faire mettre à mort par ses satellites et se laver ensuite les mains de ce meurtre aux yeux de ses Francs Ripuaires. La race des princes étaut ainsi éteinte, il était naturel que les Francs du Rhin eussent consenti à la proposition faite par Clovis, de se joindre à lui. Ils manifestèrent leur adhésion en entrechoquant leurs armes selon l'ancien usage national ; au bruit de leurs chants d'allégresse, ils élevèrent le prince salien sur le bouclier et le proclamèrent duc ou roi de l'armée. Clovis fit dispa-
(1) Clovis trompa aassi les traîtres, car les baudriers et les bracelets dont il les gratina se trouvaient être de similor. Lorsque ceux-ci le lui reprochèrent, Clovis répliqua qu'il ne revenait pas d*autre salaire à des traîtres et qu'ils devaient se réjouir de n'être pas punis de mort.
raitre de la même façon, c est-à-dire par l'assassinat, tous ses alliés et tous les rejetons de la race princière franque. Le peuple le laissa agir à sa guise, ses intérêts lui paraissant mieux sauvegardés, par le moyen d une grande ligue politique sous la conduite d'un roi circonspect et puissant ; d'autre part, la partie la plus importante de la nation, les guerriers se flattaient de pouvoir satisfaire plus aisémeit, sous un tel chef, leur soif de possessions. Lorsque* Clovis mourut- à Paris (511) à l'âge de quarante-cinq ans, il avait, durant son rè^ne de vingt-cinq ans, fondé un royaume qui s'étendait depuis le territoire du Rhin jusqu'à la Loire, sur la plus grande partie de la Gaule, et dont Finfluence se répandait bien au delà de ces bornes. Dans la Gaule méridionale, les Bourguignons et les Visigoths se maintenaient avec l'aide de Dietrich, roi des Ostrogoths qui régna au nom de son petit fils Amalarich jusqu'en 526, après quoi, celui-ci prit personnellement la direction du royaume.
Les fils de Clovis, Théodoric ou Dietrich, Clodomir, Chilpéric et Clothaire se partagèrent amicalement i(quoique le premier fût un fils illégitime, les trois autres princes étaient issus de Clothilde, fille du roi de Bourgogne), la domination, mais non le royaume. L'unité politique de la ligue des Etats fut judicieusement conservée. Un partage financier seul, relativement aux biens domaniaux, semble avoir eu lieu, de sorte que le frère aîné Dietrich reçut le territoire franc-rhénan, avec Metz pour résidence, tandis que les trois autres frères se réservèrent toute la partie de la Gaule conquise par les Francs, à l'exception de la Bourgogne et de l'Aquitaine où les Visigoths se maintenaient encore, confondus avec la population romaine. Les trois frères choisirent pour capitales Paris, Orléans et Soissons.
La population gallo-romane, ayant conservé dans cette dernière partie du royaume la prépondérance, tant à legard de la population que de la culture, les Francs se trouvèrent plus tard en quelque sorte romanisés ; du dialecte des provinces romaines se forma une nouvelle langue, tandis que l'élément franc, la langue et les mœurs allemandes acquéraient une complète prépondérance dans le territoire ripuarien, colonisé dès les temps primitifs
par des tribus allemandes et qui, sur la rive gauche du Âhin, ne s étant trouvé que pendant fort peu de temps sous la domination de Rome, n avait reçu qu une légère teinte de la civilisation romaine. Cette dernière partie du royaume des Francs reçut le nom d'Âustrasie ou pays des Francs de lest; Tautre partie fut désignée sous le nom de Neustrie ou pays des Francs de l'ouest.
Les fils de Glovis régnèrent d'abord en bonne entente, les uns à côté des autres, profitant de toute circonslaûce pour agrandir le royaume. En Thuringie, Hermanfried partageait le gouvernement avec ses deux frères. Son ambitieuse épouse, nièce du roi des Ostrogotbs, lexcita de telle sorte contre eux, qn'Hermanfried assassina Tua, Berthar, s'appropria la partie du territoire qui lui appa^ tenait, et se disposa à agir de la mémo façon à l'égard de l'autre, nommé Baderic. Celui-ci prit les armes; Hermanfried appela Dietrich, roi d'Austrasie, à son secours, et tua son frère pendant le combat. Ayant refusé de remettre au prince franc la moitié du pays conquis à titre de salaire, il éclata entre eux une inimitié qui, après la mort du puissant roi des Goths, Théodoric, donna lieu à une guerre de représailles. En 528 eut lieu à TUnstrutt une bataille sanglante décisive, dans laquelle les Thuringiens furent vaincus. Hermanfried, ayant été assassiné peu de temps après à la suggestion de son vainqueur, et sa femme s étant réfugiée avec ses enfants en Italie chez son frère, les Thuringiens se virent forcés de reconnaître la suzeraineté des Francs (531). En conséquence, la Thuringie fut, en tant que partie du royaume des Francs de Test, gouvernée par des comtes francs, toutefois d'après sa propre jurisprudence.
Peu de temps auparavant, les Danois avaient paru pour la première fois aux bouches du Rhin, remonté la Meuse et pillé tout le pays ; mais ils s'étaient finalement vu repousser, après avoir perdu leur roi et leur butin.
Pendant que la Thuringie se trouvait subjuguée par les Francs de Test, les Visigoths réussirent, après une guerre de dix ans, à conquérir complètement et à se partager la Bourgogne (534).
Après la mort du roi des Visigotlis, Dietrich, l'empereur iustinien chercha à gagner les Francs à ses desseins contre
le roi des Goths. Cette teacitative devait eontribuer encore à lagrdndissenient de la domination franque; le faible Vitigès se contenta d'exiger des Francs (536) deux mille livres d'or pour la cession de toutes les possessions ostrogothes de ce côté des Alpes, de sorte que toute la Gaule méridionale, Noricum et la Rhétie, c'est-à-dire les débris du peuple des Âlamàns et des Bavarois, reconnurent la suprématie franque; le royaume des Francs comprenait ainsi presque toute la Gaule et rÂllemagne du sud actuelle (4).
Tandis que la France s'étendait de la sorte et qu'elle réparait à l'intérieur les désastres amenés par la guerre de conquêtes, tandis que les villes s'élevaient sur les dé^ corabres de toutes parts accumulés durant la migration des peuples, alors que l'industrie progressait et que, grâce à la sécurité dont le commerce était redevable à la fermeté des Francs, l'économie rurale florissait partout, la propension au crime prenait dans la famille royale de Glovis d'efiroyables développements. Lorsque la soif des conquêtes ne trouva plus d'aliment, les fils et les petits-fils de Glovis se tournèrent contre- eux-mêmes. La paix ne Ait rétablie, que lorsque tous les princes qui ne moururent pas de mort naturelle furent assassinés et que toute la domination se trouva r^uie dans la main de Glothaire(554). Gelui-ci maintint son autorité malgré toutes les difficultés de la situation, de telle sorte qu'il fit même brûler vivant son propre fils qui s'était révolté, et avec lui sa femme et ses enfants.
Après la mort de Cloihaire(561),la domination se trouva de nouveau partagée entre les quatre fils de ce dernier, en vertu du traitîéd'Andlau, et de la même manière qu'elle le ûit il la mort de Glovis. Sigebert choisit Metz, Gunther, Orléans, Caribert, Paris, et Ghilpérie, Soissons, pour leur résidence. Bientôt après la guerre éclata entre les frères, à rinstigation de la femme de Ghilpéric, nommée Frédé-
Q) En vérin ieee ixaité, les Francs enToyèrent aux Groths (538) un corps auxiliaire de 10,000 Bourguignons, contre Tarmée de Tempereur grec, presque entièrement composé de Germains. En 509, déjà, 100,000 Francs ntaichireiit les Alpes afin de conquérir pour eux-mêmes la haute Italie et battirent tout à la fois les Goths et les Romains ; mais de violentes ^i* démies, survenues dans cette armée, la força à la retraite.
— Î6 J — goade (1). S'étant désunis au sujet de Théritage de Caribert, Gunther et Chilpéric s'allièrent contre Sigebert, dévastèrent son territoire, et après qu'ils leurent terrassé dans un combat à ciel ouvert, ils le firent assassiner à l'incitation de Frédégonde (575).
Alors éclata d'une part entre Brunehaut, princesse visigothe, veuve du prince assassiné et sœur cadette de la première épouse de Chilpéric assassinée par celui-ci, et de l'autre, Frédégonde et sa famille, une lutte qui dura cinquante ans, dont les cruautés surpassèrent tous les crimes de Clovis, et durant laquelle il semblait que le poison de la corruption de l'empire se fût infiltré dans la famille royale des Francs . Le meurtre de leurs proches substitué aux luttes sur les champs de bataille fut alors le moyen choisi pour satisfaire l'ambition des adversaires. Tandis que Frédégonde s'efforçait de conserver, au moyen du poison et du poignard, le trône acquis par le crime, Brunehaut, semblable au génie de la vengeance, offrait aux mânes de son époux d'effroyables sacrifices. Souillée du sang de dix rois, elle tomba, à l'âge de quatre-vingts ans,entre les mains de ses ennemis qui la firent attacher à la queue d'un cheval et traîner ainsi au bruit des tumultueuses clameurs du peuple qui réclamait sa mort. La domination se trouva de nouveau cimentée par le sang et son unité maintenue par le crime.
Après la mort de Brunehaut et celle de son petit-fils, le royaume des Francs passa entre les seules mains de Ciothaire II (622), et ensuite entre celles de son fils Dagoberl (628). Celui-ci étant mort à l'âge de trente-cinq ans par suite de débauches, le royaume fut encore une fois partagé entre ses deux fils mineurs, en royaume d'Austrasie et en royaume de Neuslrie. Sous ces princes et leprs successeurs, la famille royale mérovingienne, comme du reste toute race criminelle, se vit conduite à sa perte par ses propres fautes. De tous les traits de caractère propres à leurs ancêtres, ces princes ne conservèrent que celui de la cruauté. Ce ne furent bientôt plus que des ombres de
(1) Frédégonde était de basse extraction. D'abord concabine de Chil; péric, eUe ne devint aa femme qu'après qu'il eût, à sa suggestion, assassiiié sa première épouse.
rois, alors que la puissance active se trouvait entre les mains de leurs maires du palais qui, appartenant à une des souches des Francs de Test, la mieux douée, s'élevèrent à la condition de chanceliers d*£tat et détrônèrent finalement les Mérovingiens en 742.
L'intronisation des Carlovingiens amena une réaction favorable du côté des Francs de Test, c'est-à-dire de Félément germaniqife, contre les Yisigoths formés d'éléments romains et viciés par la corruption de Rome. Cette époque fut celle <ie la renaissance de la race allemande qui, à la cour de Gharlemagne, devait atteindre le plus haut degré de son développement.
âtalilissement de la féodalité.
Après que la domination des Francs se fut affermie dans les Gaules, la fusion des éléments allemand et roman amena, durant le cours de plusieurs siècles, une transformation complète dans la constitution politique d'une grande partie de l'Europe. L'oi^anisation sociale des Gaules se trouvait dès son origine entachée de défauts radicaux tout semblables à ceux qui avaient conduit Rome à sa perte et que, durant une période de quatre cents ans, la domination romaine n'avait pu faire disparaître. Tandis qu'en Allemagne, les hommes libres formant la majorité de la population, prenaient dans les assemblées publiques toutes les décisions importantes, surtout celles qui concernaient la paix et la guerre (1), alors que les princes ou chefs, chargés du pou- Ci) La cooroime surtout a réclamé partout^ dans les' tem^ modernes, le iroit de décider de la gxierre ou de la paix, question qui intéresse si mement la vie et la propriété des citoyens. La royauté comptait un demi-siècle d'existence, alor» que nos ancêtres exerçaient encore ce droit. Clovis consulta ses Francs a Toccasion de la guerre contre les Yisigoths et s'efforça de leur faire adopter son projet en faisant valoir à leurs jeux Pimportance des trésors de ce peuple. Irois cents ans plus tard, la puîssaiit empereur Charlemaffne lui-mômei ' ' '^ "^ "' "^^'^ '' goerre l'adhésion de l'assemolée nationale.
— «54 — voir exécutif, ne disposaient que du droit de résoudre des questions secondaires, et que les chefs élus par les tribus étaient seuls autorisés, en cette qualité, à avoir des suites ou cort^s, dans les Gaules, au contraire, toute la puissance politique se trouvait, jusqu'à Tépoque de César, coneentrée dans les mains de la noblesse et du clergé. Chaque noble pouvait se composer une suite; de là naissaient d'incessantes jalousies, des froissements continuels, des luttes et des guerres civiles qui, en épuisant le pays, paralysaient à rintérieur Faction du gouvernement et neutralisaient ao dehoi's rinfluence politique de la nation.
L'Etat, le clergé et la noblesse, dominant sur la société, avaient, peu à peu, réuni, dans leurs mains, la plus grande partie de la propriété foncière et réduit les hommes libres à un état de dépendance qui les assimilait au rang d'bommes-liges ou débiteurs. Le résultat de cette situation s était fait sentir déjà durant la guerre soutenue dans les Gaules contre les Romains» car la force de résistance à laquelle les Germains durent le maintien de leur indépendance y fit complètement défaut. Il fut donc facile à un chef militaire habile de faire rapidement ^ conquête de la Gaule ; cependant cette circonstance changea peu la £sice des choses. Le clergé et la noblesse cessèrent, à la vérité , de dominer, mais le peuple resta subordonné au pouvoir des grands propriétaires fonciers, D une part la législation romaiae lavorisant le système des grandes propriétés, et de f autre la tendance naturelle aux Romains riches ou disposant d'influences politiques, à ne laisser échapper aucune occasion d'acquérir des biens et de les réunir entre leurs mains, accrurent davantage encore cette inégalité. Les Romaias établirent des impôts excessif, eu égard à l'époque; ces charges contraignirent les petits propriétaires qa eUes accablaient surtot^, à abandonner leurs propriétés aux gnunb seigneurs dont ils devenaient les colons (1).
Tandis que la'plus grande partie de la propriété foncière
(1) Le rdle des contnbntions était ârenë par le gonvemement romain selon [es besoins dVigent avec un tel arbitraire que Ton vit se produire à tiette occasion des oscillations étranges. Ainsi à TaTâiemeni de Julien au tt9nB^ les Gaules fournissaient un impôt foncier annuel d'environ 375 millions de francs (c'est environ le quart du budget total actuel de la France); plus tard Julien réduisit ce cMmre à celui de94 millions de francs.
— Î86 — passait^ux mains d'un nombre restreint de Gaulois et <te Romains de condition (i), et que par là même la majorité de la population devenait complètement indifférente à regard de ceux qui la gouvernaient ou l'exploitaient, Umi le pays se trouva bientât envelo}^ dans le réseau de Tadministration romaine et des complications du droit romain» et ain^i disparurent rindépendanee et Toriginalité nationales: Un savant allemand distingué, Koth, remarque avec beaucoup de justesse que, malgré toutes ses distinctions subtiles au sujet du droit privé et sa procédure raffinée, le droit romain ne fiU en mesure ni de protéger les personnes et les propriétés dans un aussi vaste royaume, ni de prévenir ou de réprimer Tanarchie qui, durant une période de 476 ans, avait surgi chaque fêis qu'il s était agi d'élire le chef de l'Etat. Ce forent les impôts écrasants, les exactions arbitraires des fonctionnaires, les obligations contractées par les petits propriétaires à l'égard d^ grands, bien plus encore que les fréquentes cfêvastations amenées par la migration des peu^ pies, qui épuisèrent peu à peu les Gaules à tel point, que le manque de ressources alimentaires y rendit plusieurs contrées désertes.
Lorsque les Francs eurent mis un terme à la domination romaine^ non-seulement il leur fut aussi &cile qu'il l'avait été^ naguère aux Romains, de conserver l'ordre de choses établi, mais la canise de leur fusion avec les Gaulois fiit gagnée d'une hçon plus rapide et plus complète encore. La situation des Gaules s'améliora bientôt à différents égards; de plus, les évèques, qui. attendaient des Francs une protection très -efficace contre les Bourgui* gnons et les Visigoths ariens, leur prêtèrent en cette cir-
(1) En' général les familles nobles étaient peu nombreuses chez les tnbns al&mandes. Le eode baTarois ngagâé six ^milles nobles : 1m fiiuooer, les Throtger, les Faganer^ les SMUguery les Aicnnioner et les Agikîfinaes, Il place ces femilles an-dessus de toutes les antres, les assimile an ran|r oes ducs et leur accorde le droit au double wehn;eld. La fomille des LMh^fer cbes les Lombards et celles des Amaier et des Baîther cfaei
lei Gotfafl joniasaieni de la pins baute ooandéxatioii. Noua ne conoBuissonfl ches les TiKnriitfiBna dtotre famille nM» qoa la maison régnaato. D'après les domSessv la bataille des AlamaDS^ il semble qtC& la aoUessa ait été plus nonibrease parmi eux. On ne distingoe que quatre famill^Mi nobles cfaea les Saxons. U résnlt» des données &Tacite» qu'il y avait jlaàèun familles nobles obes ks Cbérasques et «bai las Cattes. Lm StterreaefctesdÎMordjes civiles dscânsaient souvent la noUesse» oobub# nous avons pa le constater chez les Gbérusques et les l'canai.
— «66 — constance Tappui de leur autorité morale. Aucun changement, concernant la propriété, ne se produisit, au moins quant à la majorité de la population. Les biens fonciers que se partagèrent les Francs leur furent amplement fournis par les domaines de TEtat, ainsi que par la confiscation des biens dés Romains disparus ou tués dans les combats. La population gauloise dont les mandataires avaient probablement entretenu, avant la conquête, des intelligences avec les Francs, conserva intégralement ses propriétés; il arriva même que telle propriété soumise à une réduction matérielle acquérait bientôt une valeur plus grande à la faveur d une culture plus intelligente, et que le rapport s*en trouvait considérablement accru. Les conquérants francs ne laissèrent pas seulement aux indigènes ftur organisation municipale et leur droit particulier, mais la transformation introduite dans la puissance royale leur permit de placer dans le pays les Romains sur le même pied d'égalité politique ; aussi lorsque plus tard éclatèrent, dans diverses provinces, des révoltes de la noblesse gauloise qui se résignait difficilement à renoncer à ses anciens privilèges, ses menées n'exercèrent aucune influence sur la majorité de la population. Les Francs avaient eu à la vérité, d^ns lear ancienne patrie, des serfs et des esclaves, mais la condition d'homme libre constituait l'essence même du peuple. Gomme toutes les tribus allemandes, ils avaient une noblesse dans laquelle on choisissait les princes ou chefs; à la vérité celle-ci était moins nombreuse (1) que celle des autres tribus des Germains, de sorte que, lors de la conquête des Gaules, les chefs des Francs et leurs familles s'en trouvaient être à peu près les seuls membres.
Ainsi que nous l'avons dit déjà, dès les temps les plus reculés, les tribus allemandes du nord-ouest seules obéis- Baientàdes princes qu'elles élisaient elles-mêmes. Les tribus
(1) Noua croyons pouvoir trancher ainn la question au s^jet de Tezûtence d*une noblesse chex les Francs à Pëpoque de leur invasion dans ks «Gaules; notre opinion concorde avec le récit de Grégoire de Tonn, qu tapporte que Gloyis avant de mourir se plaignit de n^avoir plus de psr renra, alors qu*il s*était lui-même débarrassé de tous ceux qui aoraient pu lui eontesiber le pouvoir. Des lois sévères défendant les mésalliances, les nobles de chacune des tribus aUemandes devaient s'allier entre eox; *de nos jours aussi, les femUles dynastiques de toute FEorope se troavent .en relations de parenté.
germaniques orientales, au contraire, à compter des Longobards, étaient gouvernées par des rois. La différence entre ces deux dignités ne consistait pas dans la durée de Texercice de leur charge, mais il est surtout à remarquer que les princes n étaient pas, à vrai dire, des chefs d armée; les tribus qui reconnaissaient leur autorité se choisissaient un duc ou chef militaire, tandis que les rois réunissaient au contraire entre leurs mains les pouvoirs civil et militaire ; or, rois ou princes régnaient également durant leur vie entière. Des deux côtés, le peuple laissait ordinairement se transmettre ces dignités par l'hérédité dans les familles, confirmant le fils par une nouvelle élection à la mort du père, et il ne les reportait sur une autre famille que lorsque celle qui avait régné se trouvait éteinte (1); chez tous, rois et ducs étaient déposés lorsqu'ils ne convenaient plus «à la nation (â). A la faveur du tumulte belliqueux de la migration des peuples, ce mode de royauté s était introduit aussi chez les Francs. Il était naturel qu'à
(l) Après le suicide d^Ermanric, les Osirogoths élurent Bitimer. Le VisigotoB, accoutumés à choisir leurs rois dans la famille des Âmaler élurent pour roi Alaric, de la race des Balther. A deux reprises, les Hernies allèrent quérir un roi chez les Scandinayes. Les Ripuaires, après avoir tué leurs propres princes, élurent Clovis pour roL II est à remar^ qaer que dans les sources historiques, Ton confond souvent les dénomi-
paa
révolaCion s*y soit introduite dans le mode de gouyemement. l'acite même, qui distingue si exactement les institutions constitutionneUes des Germains entre elles, après avoir déclaré que ceux de TAlleniagne du nord-ouest n^ont point de rois, ajoute (Hist., lY, 18) que Ciyilis et son frère Panlus étaient de r^x^e royale. Anmiien mentionne à roccaeion de Bb bataille des AJamans sept rois de cette tribu, bien qu'elle n*en ait januus eu. Paul Warnefriea (111, 10) donne le nom de Gaxibald an jpre* mier duc des Bavarois qui nous soit connu. Dans la biographie de Saro (fiettberg, II, 999), un prince saxon se trouve désigné sous le nom de roL On peut en conclure que les écrivains ne tenaient pas grand compte de cette distinction et se servaient alternativement de ces deux v&cmea^ ponr désigner la dignité du chef d'une tribu germanique.
(2) Une récolte nuuiquait-elle, les Bourguignons déposaient aussitôt leur roi qu'ils appelaient « Hendinos ». Les lQ[rcomans chassèrent Marbod et plusieurs rois après lui. Les Hérules tuèrent leur roi. Le roi visi-
r>th Atolf périt dfins un soulèvement Les Francs chassèrent Childéric. cause de sa vie Ucencieuse. En Norwége, où le mode de royauté pnmitit germanique se conserva le plus longtemps, le code des Thœmder reconnaît encore au x* siècle aux communes rurales, et en termes explicites, le droit de tuer le roi qui userait de violence à l'égard d'un seul d'entoe eux. Au xp siècle encore, ce droit fut souvent revendiqué par l'ordre des paynas contre plusieurs rois et ceux-ci furent menacés de sa mise en pratique. (Maurer, Rechtsgeschichte des germanischen Norden% 13 u. f.)
— îtt —
cette époque de troubles et toute pleine de périls, où la victoire décidait des plus grands intérêts, le duc sous lequel une génération entière avait combattu et triomphé, conservât cette dignité sa vie durant, y réunit le pouvoir civil, devint roi et transmit à son fils sa puissance et son titre, à la condition toutefois que le peuple les lui eût confirmés par l'élection (1). La puissance du souverain acquit une extension plus graiMle encore, lorsque les tribus germaniques s établirent dans les contrées romaines, et elle s y trouva fortifiée de plus par Taccroissemait du nombre des sujets qui concédèrent au roi tous les droits dévolus jadis aux souverains de Rome. Dès lors, le roi commença à exercer en temps de paix le pouvoir qu'il n'avait possédé jusqu'alors qu'en qualité de chef Qiilitâire(2).
(1) L*électîon du roi par le peujile (tons hommes libres) ent lieu jusqu'à répoque de Charlemagne. Ce droit fat conseryé sons ses saecessenrs; les Francs devaient être appelés et consultés à TaTénement de lenr son- Teraîn.
(2) Après la bataille de Soissons, Clovis ne tenta pas même de punir rimpudence d*nn simple soldat à l'occasion du parta^ du butin, iândis que dix ans plus tara il se permettait d*illé^es violences. Ce &it explifiue d*ane manière si lucide certaines parhculantés assez coofosesde rhistoira des Francs que nous croyons devoir le rap|K>rter ici complètement. L*armée de Clovis avant pillé des églises pendant sa première caxnpagne, un évêque avait députe des envoyée au roi, afin de le BU|»lier de lui restitoer tout au moins un vase sacré d'une (grandeur et oNme beauté rares, devis emmena avec lui lee envovés à Soissons, où le par* tage avait lieu et témoigna le désir que cet oDJet fût joint à sa nan de butin. Ses Francs y consentirent Un seul pourtant lança sa hache aarmes dans le vase, et déclara ne vouloir conc^er au roi que la part que lui réserverait le sort. Fort de l'approbation de tous ses autres soldati, Clovis restitua le vase an serviteur de Tévêque et àév(x% pendant use année entière l'affront essuyé. Mais lorsqu^au {«intenme suivant il pas» la revue de ses troupes au champ de Mars, examinant les armes de ses soldats, il saisit l'occasion de se venger. Arrivé près du soldat frsncqui a;vait fendu le vase, il l'apostixmha rudement en ces tonnes : « Nul n'a des armes aussi négligées que toi; ni ta lanee, ni ton épée, ni ton bouclier ne valent rien. » A ces mots, il lui arracln. sa hacne d'anses des mains et la jetaà terre. Tandis que le Franc se baissait pour la ramasser, le roi lui bnsa le crâne avec sa propre bâche. On peut conclure de œt événement que le butin était paruuDfe également entre le roi et l'armée par la voie du scMrt, et <}oe la conquête fidte par Clovis ne fat pae le fût d'vue expédition enttepnse avec sa suite, mais le résultat d'une'^campagne bite par l'armée nationale des Francs. On peut en conclure encore que le roi ne possédait qu'en sa qualité de ^hef de l'armée le pouvoir supérieur, et que ce ])ouvoir cessait aussitôt la guerre terminée. Le partage du butin se fusait en temps de paix, lonN|ue la discipline n'éteik pm aussi rigoureuse. Clovis renxtt sa voweainoe jusqu'au momeiit où revêtu de nouveau de la qualité de chef de rarmée, il uxi tai permis de punir le soldat placé sons son oomBiandeineni. EoÈn il s'ensuit que quoique
Skïen encore Clovis ne laissait pas échapper l'occasion de ae méûger la vévx dea dignitaires de ^"''-'-' *^-^- —
La sitiiaticm de la conroone se trouva raffermie aassi par Fadmissioa des Romains dans la suite du roi, anx chaires de la oonr et aux plus hautes dignités civiles et militaires; mais elle se consolida surtout par le maintien du service militaire obligatoire, imposé à tons les hommes libres, et tel qu'il avait existé chez les Francs (1). Si ceuxci restaient exemptés de Timpôt foncier et recevaient pour sévices corporels le double du wehi^ld assigné aux Romains, ces derniers conservaient néanmoins le privilège de pouvoir vider leurs querelles d'après le droit romain. Mais le développement le plus important du pouvoir royal fut dû à l'extension donnée à Finstitution des suites dont les membres furent, sous les Mérovingiens, désignés sous le nom d'antrustions ou assermentés. Afin de donner plus de prestige à ces antrustions (c'étaient des Francs libres, peut-être aussi de hardis aventuriers appartenant à d'autres tribus germaniques), les hommes composant les suites furent gratifiés du triple de la somme du wehrgeid attribuée à un homme libre ordinaire ; et comme le roi choisissait parmi eux ses plus intimes conseillers, leur assignait les postes civils et militaires les plus importants, et les dotait richement de biens domaniaux, il se forma insensiblement dans le sein même de ces suites une nouvelle noblesse, composée en général d'éléments très-divers. Nonseulement des Germains libres, mais aussi des Romains et même des affranchis (pueri régis) furent peu à peu admis parmi les personnes attachées à la suite du roi. Ce furent ces Romains qui, étrangers à la liberté germanique, contribuèrent à rattacher à la puissance royale des droits de plus en plus illimités, pendant qu'abaissés eux-mêmes à l'état d^instruments passifs, ils se tenaient à la dispositicm de l'ambition ou de la scélératesse de ces princes. La noblesse française surtout, issue* du service royal, ne sut jamais dans la suite renier son origine que rappelaient ses oscil«- Udions immodérées entre la révolte et la servilité. L'époque mérovingienne nous offre des exemples de toutes ces
(I) Les reeherchM récentes de LObeil, de Waits et de Both ont nuûiitenant élucidé complét^a^nt ces questions dont se sont occupés des JwtenxB fraaçMs, tunoiit Montesquieu, Diibes» Oaéntfd, Chiisot, M^e Lesndièveet d^infcres» ^ spécialemeat pawni \m AUgoanàà, EkituHun»
servilités indignes en retour (lesquelles les hommes libres obtenaient la &veur du roi. Dès que la noblesse fut devenue puissante et riche, elle offrit le spectacle d usurpations et de résistances incessantes envers Tautorité royale.
Il est probable que lors de la conquête des Gaules, les Francs se partagèrent par la voie du sort le pays conquis. Après la iMitaille de Soissons, le butin fut réparti de la sorte entre les vainqueurs. Si les Francs attachaient une si grande importance à ce mode de partage concernant des objets pris à Fennemi, à plus forte raison durentr ils Tadopter pour la répartition des biens-fonds. Tout porte à croire que le territoire provenant du premier partage fut appelé terre salique (terra salica) (1); et que ces terres transmises par héritajge, conservèrent ce nom, contrairement aux autres propriétés. Cette dénomination ne fut pas employée seulement dans Tancien territoire des Francs Saliens, mais, sous les Carlovingiens, on s'en servait encore pour désigner des biens s*étendant jusqu'aux Vosges et provenant de contrées conquises par Glovis. Dès le règne de ce chef, le pouvoir royal prit un développement tel qu'il n'y eut plus danâ la suite de partage par la voie du sort, et que toutes les répartitions des propriétés foncières se firent selon l'arbitraire du roi. Les propriétaires fonciers germaniques conservèrent leurs biens lors de l'incorporation du pays des Yisigoths, de la Bourgogne et du royaume des Lombards. Les hommes libres goths, bourguignons et alamans reconnurent le roi des Francs pour chef, et rien ne fut changé à leur égard, sinon que des administrateurs royaux (comtes ou préfets) furent institués. Ces fonctions importantes furent confiées aux an trustions francs. L'affermissement de la royauté se trouva facilité dans les premiers moments qui suivirent la conquête par la raison toute naturelle qu'il était impossible de se rendre compte, durant le partage, de la valeur réelle des biens domaniaux disponibles ; de plus, les Francs, tout à l'oi^nisation de leurs nouvelles propriétés, durent nécessairement étendre l'intervention du roi jusque dans l'administration des finances. Cet état de choses ayant duré
(l) Guérard croit qne le mot vient de Sala (maison du seignear). '^f^ laiiea signifievait donc tenne, Uen da seigneur, ou du chef de la ftimlle.
quelque temps avant que tous les biens domaniaux eus* sent pu être évalués, vu que le roi seul était en situation de le faire, il était très-naturel encore que le lot, échu primitivement au roi, se trouvât augmenté d'une plus grande quantité de triens-fonds. Les biens royaux proprement dits étant déjà très-importants, le fisc s'enrichissait encore sans cesse de nombreux biens réversibles, ainsi que des domaines et des possessions confisqués, provenant des pays successivement incorporés dans le royaume franc. Les Mérovingiens disposèrent largement de ces biens de la couronne en faveur de leurs favoris, de leurs fidèles serviteurs, hommes de suites, et des prélats. Pendant toute cette période, ces biens furent abandonnés en toute propriété; or cet avantage n'entraînait avec lui aucune charge particulière.
A Tavénement des Carlovingiens, cette situation changea par la transformation du système militaire, devenue nécessaire à cette époque. Le service militaire, incombant à tous les hommes libres, ne fut l'objet d'aucune récrimination aussi longtemps qu'on fit usage des armes, soit pour défendre les frontières comme 'An temps des Gaulois, soit pour faire des conquêtes comme à l'époque des Germains, soit aussi en vue d'obtenir du butin par le moyen d'une expédition. Lorsque, dans ce dernier cas, toute une tribu se mettait en campagne, emmenant les femmes, les enfants, les esclaves, les troupeaux, les vaisseaux et les effets mobiliers, le service militaire et les obligations qui s'y rattachent n'exigeaient pas des hommes libres un bien grand sacrifice. Le pays qu'ils parcouraient était tenu à les nourrir, volontairement ou non. Mais lorsque après l'érection du royaume des Francs, les armées furent envoyées incessamment du nord au sud, de l'ouest à l'est, afin de protéger les frontières de ce vaste domaine contre les invasions des Wendes et des Frisons, des Bohémiens et des Avares, des Saxons et des Sarrasins, ou bien pour assurer la tranquillité du royaume, tantôt contre les Bretons, tantôt contre les Lombards, ou bien encore pour étouffer des soulèvements, soit en Aquitaine, soit en Alemanie ou en Bavière, le ser\'ice généralement obligatoire pour tous les hommes libres, les empêchant de veiller à leurs propres intérêts,
devint pour ceux-ci une chai^ exorbitante. Sous les Carlovingiens, oette obligation leur parut plus lourde encore, parce qu'il fut défendu, sous peine dune triple indenmilé et de se voir attrait devant la justice criminelle, de s'approvisionner par la violence ou par le pillage durant ces ma^ ches à travers le pays. Afin de se procura les ressources nécessaires pour le service militaire pendant les campagnes, qui devenaient de plus en plus dispendieuses tSL raison de l'extension du royaume, la plupart des hommes libres se virent obligés de contracter des dettes, et lorsqu'ils ne parvenaient pas à les payer, d'abandonner leurs biens à leurs créanciers. Ainsi fut perdu le fruit des améliorations obtenues dans les eonditions agraires par l'immigration des Francs démocratiques, el la situatioa rendue plus fâcheuse qu'elle ne l'avait été avant la coaquète. Nous trouvons ici, et dans le plus déplorable des sens, la confirmation de la loi en vertu de laquelle le peuple, appartenant à une civilisation antérieure, imprime le sceau de ses mœurs à un peuple plus nouveau. Les Gaulois, il estr vrai, s'étaient approprié, en quelque sorte, l'individuaUté et. la bravoure des Francs, ainsi que le mode de vêtements des Allemands ; mais en retour, ils avaient transmis aux Francs, en même temps que leur civilisation, leurs vices et leurs défauts. L'anciira système des grandes propriétés fut remis dès lors en vigueur. A la fm de la période mérovingienne, le tiers de toute la propriété foncière se trouvait entre les mains du clergé qui, jouissant de la faveur particulière des rois, avait accumulé des possessions considérables, surtout au moyen de présents royaux et de fbndations dues à des personnes privées, que la crainte des peines de l'enfer, réservées aux pécheurs endurcis, amenait à faire des sacrifices. 11 arriva même que des prélats ne dédaignèrent pas de recourir, au besoin, i des altérations de titres dans le dessein de s'enrichir (i). Les petits propriétaires ruinés par les charges militaires et le payement de l'impôt foncier dont une grande quantité de biens d'Eglise se trouvaient dispensés, aliénèrent peu i peu leurs possessions et se virent forcés de devenir les
(1) Roth, Gesch. des Beneficialwesens, s. 257. — Histoire da syiième da bénéfieei.
— 2TS — colons des grands propriétaires qui' leur cédaient des biens^ * fonds à titre viager et moyennant des prestations de serment. De graves conséquences devaient peu à peu résulter de cet ordre de choses. Au début, les colons (Hintersassen) contractaient seulement un engagement, sorte de bail qui ne liait pas en fait leur personne au propriétaire du bien-fonds, appelé seigneur (Senioi^. Ils pouvaient à volonté rompre ce contrat. De son côté le seigneur avait le droit de les expulser dès qu*ils ne remplissaient pas les conditions stipulées. Mais dans h suite, la nature de ces obligations fut autre. Déjà au commencement du vin^ siècle, il était de règle que les colons ne fussent plus libres de roinpre, quant à eux, le contrat qui les liait au seigneur ; en recevant de ses mains le bien-fonds, ils renonçaient pour toute la durée de la vie du seigneur au droit de résilier leur engagement. Vers la fin du ix*" siècle, ces colons se trouvèrent déjà si déprimés qu'un grand nombre d'entre eux furent réduits à l'état de serfs. Cette situation engendra une nouvelle condition rappelant celle des colons. Ce fut l'époque de l'établissement des suites privées, formées de vassaux. Ceux-ci se distinguaient des colons en ce qu'ils considéraient leurs rapports avec le jseigneur comme plus personnels, et qu'ils se réservaient le droit de le quitter ; en échange de leurs services ils recevaient du seigneur, pour un temps limité, un présent (beneficium) sous forme d'un bien-fonds. Il faut se représenter l'état de l'économie sociale de cette époque pour comprendre la transformation qui s'accomplit alors dans toute l'organisation de l'Etat. Sous l'influence de cette institution, un homme libre, privé de toute propriété foncière, n'avait guère le moyen de pourvoir à son entretien. Tous les vêtements étaient à cette époque confectionnés par les femmes. Les professions, ayant pour objet les constructions ainsi que la fabrication des instruments agricoles, étaient exercées par les serfs. Le développement de l'industrie dans les villes était trop restreint encore pour fournir des moyens d'existence à un grand nombre dliorames libres pauvres. Le commerce se feisait par les étrangers exerçant aussi des professions, et il était si peu tenu encore en considération qu'un homme libre ne pouvait se sentir disposé à s'y adonner. Les seules
professions libres qui fussent considérées étaient celles des armuriers et des orfèvres, mais elles réclamaient tant* dliabileté et de capitaux qu un homme libre ruiné ne pouvait guère les aborder, il ne lui restait donc d*autre ressource que de conclure avec un grand propriétaire un contrat sur Tune ou l'autre des bases décrites plus haut. Comme ces contrats étaient souvent pour les hommes Ubres le moyen de se soustraire au service militaire et que, si le seigneur appartenait à Fétat ecclésiastique, ils se prévalaient des immunités dont jouissaient beaucoup d*évêques et de couvents, il arriva que le roi se vit forcé de rendre les seigneurs responsables de Tacquittement des devoirs militaires de leurs gens de service, c est-à-dire de leurs colons et de leurs vassaux. C*est ainsi que la levée des troupes ne fut plus finalement signifiée directement aux hommes libres par les préfets administrant les provinces, mais seulement par Tintermédiaire des seigneurs. C*est aussi pourquoi nous voyons dès lors des évêques entrer en campagne à la tète de leurs gens ; cette dernière coutume fut prohibée après qu'elle eut dégénéré en abus. Peu à peu le seigneur ; exerça à l'égard de ses vassaux les fonctions de comte, il arriva aussi, que plus tard, les deux dignités se trouvèrent confondues. Le comte décrétait la levée des troupes et conduisait les hommes libres sur le . champ de bataille. De son côté le seigneur était le chef de ses gens ; il répondait de leur présence à l'armée et devait soigner pour leur entretien et pour leur armement.
Plus tard ces obligations s'accrurent davantage encore. Le seigneur fut tenu à représenter ses gens en justice; ceux-ci lui devaient en retour le serment de fidélité. Bientôt leur assignation directe devant la justice nationale ou royale ne fut même. plus autoriséje. Finalement le seigneur obtint aussi un certain droit de répression sur ses vassaux : ce fut le principe d une juridiction dont les traces se retrouvent encore aujourd'hui dans le droit patrimonial. Dès lors la place privilégiée auprès du roi, occupée jusqu'alors par les antrustions, fut en général dévolue aux seigneurs. Des biens de la couronne leur furent alloués toutes les fois que le roi eut rapoin de leur aide pour une expédition. Leur position devint si prépondérante qu'ils
osèrent bientôt braver le roi lui-même dont la considération . se trouva en An de compte^oioindre aux yeux du peuple que celle des grands vassaux de la couronne. Ainsi se transforma complètement la situation. Tandis qu'à Forigine les antrustîons seuls étaient envisagés comme gens de service ou vassaux du roi, les hommes libres se contentant de lui prêter en général le serment de fidélité, à Tépoque qui nous occupe, la plupart des hommes précédemment libres se trouvaient être les vassaux des seigneurs qui s'efiTorcaient de se rendre de plus. en plus indépendants de la couronne. Celte ambition dont le peuple commençait à ressentir les pénibles effets s'était surtout aidée de la faiblesse des rois mérovingiens et il ne fallut rien moins que la fermeté de Charles Martel pour mettre des bornes à l'arrogance des grands seigneurs (1). Entre tous ceux de cette époque, les dignitaires ecclésiastiques se distinguaient surtout par lelir orgueil. Nous avons dit que le clergé possédait les plus grandes propriétés dans les Gaules. Les évêques et les abbés avaient sous leurs ordres une armée de colons et de vassaux équivalant au tiers de toute la population.
 la faveur de la centralisation hiérarchique, ces prélats disposaient d'une puissance qui, semblable à un gouvernement dans un gouvernement, osa s'opposer à celle du roi, malgré les hommes libres restés encore indépendants qu'ils surent mettre à l'écart. Il leur fut aisé de circonvenir la royauté pour s'approprier alors les derniers biens de la couronne. A cette faiblesse de la puissance royale et du pouvoir national se joignit un nouveau danger. Les campagnes du VH^ siècle avaient exigé un nombre d'hommes moins considérable que celui des armées qui avaient combattu lors de la migration des peuples, et les circonstances avaient exigé rarement des levées d'armes en masse. Il n'en était plus de même; à cette époque le royaume se trouvait menacé par une puissance qui ne pouvait être tenue en échec que par le déploiement de forces considérables. Les Arabes acquis à la civilisation asiatique avaient, sous l'influence d'une religion nouvelle, conquis l'Asie Mineure, l'Afrique et presque toute l'Espagne. Entraînés à imposer par le fer et le feu à
(l)£inhard résume oe ùÀt important par ces paroles sévères : « Tyrannos per iotam Franciam dominatum sibi yindicantes oppressit n
toat le reste de l'Europe la foi musulmane» ils se dirigèrent du côté des Franes. La défaite des armées franques eût rendu vaine toute résistance du Sud de l'Europe contre les Sarrasins dont un nombre considérable avait franchi les Pyrénées. Tandis que l'orage s*amonceIait dans le sud -ouest, une autre tempête se déchaînait dans le nord et dans Test. D'une part les Frisons, conduits par leur duc Ratbod, et de l'autre les Saxons, inquiétaient les frontières du royaume ; grâce à la faiblesse des rois mérovingien^, les Âlamans et les Bavarois s'étaient soustraits à la domination des Francs. Pépin de Herstal avait, à la fin du vu* siècle, en qualité de maire du palais des derniers Mérovingiens .pris les rênes du gouvernement à la suite d'un soulèvement des Francs de l'est (f ), grâce auquel les Francs , entachés de la corraption romaine, se retrempèrent dans l'élément germanique; mais Pépin même ne se trouva pas en état de triompher de ces tribus du sud-est. Charles Martel, son fils naturel, que sa naissance éloignait du pouvoir, s'y vit appelé par la nécessité qu'éprouvait le royaume d'être enfin dirigé pv une main ferme.
Ge vaillant chef qui avait passé sa vie dans les camps et s'était distingué par de hauts faits d'armes, réussit à ramener à l'obéissance les Âlamans et les Bavarois, à humilier les Frisons et les Saxons et à vaincre complètement les Sarrasins dans une effroyable bataille, livrée près de Poitiers, en 731 (2).
(1) Pépin et son filfl Charles Martel battirent, arec leurs Anstraiiena, les Neustriens dajis deux batailles; la première eut lieu en 687 près de Testry, la seconde en 717, près de Gambnd. Ainsi dirent anéantieslesder* nières farces des Mérovingiens.
(2) L'armée des Arabes, conduite par Abd-eHElhaman,fut éyaluéeàplus de 300,000 hommes. Charles Martel avait, peu de temps auparavant, s^' mis le duc des Aqnitaniens. Ceux-ci, formés d*un mélange ae Romains et de (jotbs, avaient pendant longtemps refusé de reconnaître Tautorité des Francs^ ILb vécurent pendant plusieurs génântions en révolte contre les Carlovingiens. L*armée de Charles Martel consistaifc en AmiUameDSi en Austrasiens et, selon une version du reste suspecte dePaul Vyamefried. en un corps auxiliaire de Lombards. Les Francs orientaux et les autres Germains décidèrent du sort de la bataille. Leur haute taiU^lear force, leox hardiesse sont surtout signalées dans les documents historiques de cette époque, généralement peu abondants et fort sobres de paroles. *^ Les penn pies germaniques et francs orientaux à Tceilétincelant, avaient opiwseà „ Pennemi une poitrine de héroe et anâmti les Arabes avec un poi^^ » de fer. » Le chef de rarmée des Arabes ayant été tué dans la première
Il avait fallu de prodigieux eiforts pour réussir à rassembler, en prévision de ces formidables luttes, les forces belligérantes nécessaires, car cette époque agitée exigeait un déploiement de ressources inusitées. Le peu d'hommes libres que comptait encore la nation franque disparaissaient sous des charges militaires exorbitantes ; de plus, les seigneurs séculiers ne parvenaient plus qu à grand peine à réunir des forces suffisantes pour la sécurité du royaume, eu égard à Tinsouciance des dignitaire^ ecclésiastiques, plus préoccupés alors de leurs intérêts personnels que de ceux de FEtat. Charles Martel se hâta de confisquer dans une si grande mesure les biens de FEglise, afin de les donner à ses compagnons d'armes, hommes libres, que toute l'organisation de l'Etat s'en trouva transformée. A la faveur de son autorité et de celle de son fils, Pépin le Bref, l'œuvre de la sécularisation des biens prit des proportions considérables ; la majeure partie des biens de l'Eglise passa entre les mains de séculiers et le clergé n'en conserva que la quantité nécessaire pour pourvoir à ses nécessités matérielles.
Après que Charles Martel eut soumis par sa volonté privée les évoques à l'autorité civile, son fils. Pépin le Bref, dans le synode de Lestines, imprima le sceau de la loi à la sécularisation des biens et établit le principe en vertu duquel l'Etat avait le droit de disposer des biens de l'Eglise ; de ce principe ressortit celui du droit de nomination aux hautes dignités ecclésiastiques (par le pallium et la crosse). Cette mesure énergique, grave dans ses conséquences, réussit complètement, grâce à des circonstances favorables, et grâce â l'impopularité dans laquelle le clergé était tombé par suite de son avidité et du relâchement de ses mœurs. Aucune résistance ne se produisit, ou du moins ou n en peut constater d'autres indices que le récit apo-
ioamée de la bataiUe, les Francs trouyèrent le camp des Sarrasins vide lorsqu'ils youlurent recommencer Tattaque; ceux-ci avaient fait leur retraite yers les Pjrénéea, Charles reçut le nom de Martel, à cause de la violence des coups donnés, par lui durant la bataiUe. Nonobstant cette défaite les Maures tinrent bon pendant trente ans encore de ce côté des montagnes. (Ce &it est attesté par les ruines des puissantes murailles et des constructions que Ton y retrouve encore.) En 759 seulement, Pépin le Bref parvint à prendre Karbonne et à les refouler complètement vers l'Espagne.
cryphe d'un ecclésiastique qui suppose que le cercueil de Charles Martel fut carbonisé après que le diable eut enlevé son corps et son âme. Le fils de Charles Martel, Pépin, jouit même de la faveur du pape. II est vrai qu*il lui prêta secours contre les Lombards; peut-être aussi le pape n'élait-il pas sans inquiétude au sujet de la puissance croissante des évêques francs. Non-seulement il couronna Pépin, mais il sanctionna la chute du dernier Mérovingien, approuva Texil de celui-ci dans un cloître et exigea du peuple le serment de fidélité envers la nouvelle dynastie (1).
De 1 époque de cette confiscation des biens de l'Église, date la réforme du système gouvernemental dans lequel fut introduit le mode des bénéfices. Tandis qu'autrefois le roi donnait en présent des biens de la couronne et presque toujours en guise de propriété libre, transmissÂle par héritage, soit comme faveur, soit comme récompense pour des services particuliers, il ne les accorda plus dès lors que pour la durée de sa vie, de sorte que le titulaire devait, lorsque mourait le roi son seigneur suzerain, faire ratifier la donation par son successeur. Le clergé fut indemnisé par l'institution de la dîme et du neuvième perçus sur des biens d'Eglise confisqués ou cédés aux séculiers (î).
(1) Charles Martel avait partagé le royaume entre ses quatre âl*^ en 741. Carloman avait reçn la France orientale avec les proTince^ alamanes adjacentes ; Pépin, la France occidentale, la Bourgogne et la Provence; son fils naturel, Gripho, avait reçu quelcjues possessions pla^ petites. Les donations fiEdtes à celui-ci n^ayant point été reconnues par ses frères consanguins qui se les approprièrent, il s'ensuivit d^ luttes prolonj tantôt
assassiné. Les frères légiti Bavarois, le« Saxons et ^Bs Alamans éprouvèrent la force de leur brat
rendit, sous l'escorte de son ft-ère, en Italie, où il b&tit d'abord sur le mont Soractele couvent de Saint-Sylvestre que l'on y voit encore, puis ae retii'a dans le couvent des Bénédictins, sur le mont Cassin.
(2) Le synode de Lestines établit, au profit de l*Ëglise, une contribution d'un sou en monnaie d*or représentant en valeur métallique environ douze francs sur toute famille possédant des biens d'Eglise confisqué?. Déjà avant la fin du Yin© siècle, cette taxe fut convertie en une remise équivalant au neuvième et au dixième du revenu (non» et decinue). Le montant en était à vrai dire les ^Xq du revenu brut et le nom de neuvième provenait de la manière de compter que voici : le premier dixième étant extrait, le second n'était plus que la neuvième piutie du reste du revenu (Roth, Beneficien, 364).
Dès lors on reconnut comme loi fondamentale la cession des biens de la couronne en récompense de seryices militaires, et pour toute la durée de la vie du roi suzerain (1) ; il fut résolu aussi qu'à Tavenir on ne réunirait plus dans une seule main plusieurs bénéfices (9), afin d'éviter de nouvelles concentrations de propriétés. L'hérédité, en s'ajoutant à cet ordre de choses, vint compléter le cadre dans lequel tous les peuples de TEurope se trouvèrent enchâssés pendant neuf siècles. L'institution féodale fut une sorte de compromis entre Fesprif germanique et lesprit romain; par elle s'effectua, au point de vue gouvernemental, la transmission de la civilisation.
Le degré inférieur de la société était occupé par les esclaves dont le nombre se restreignit sous l'influence de FEglise; peu après le règne de Constantin, la simple attestation d'un évoque suffisait déjà pour leur rendre la liberté,' et les affranchis trouvaient alors aisément leurs moyens * d'existence dans les couvents, oq exerçaient des professions dans les villes. Après tes esclaves, venaient les serfs dont le nombre s'accrut, au commencement de l'în* stitution fëodale, de tous les esclaves affranchis, ainsi que d'une grande quantité dindividus appartenant aux classes élevées, qui avaient contracté des dettes, n y avait aussi dans les Gaules et dans le Sud de FEurope une classe supérieure à cette dernière : celle des colons dont l'origine remontait à l'époque de Foccupatîon de ces pays par les Romains. Au-dessus des esclaves, des serfs et des colons se trouvaient les vassaux. En général les trois premières de ces classes, attachées presque exclusivement à la glèbe, formaient à tîette époque la majorité de la population* Ensuite venaient les feudataîres ou vassaux royaux qui se groupaient autour du roi et que Fou confondit souvent avec les vassaux ordinaires. Les dignitaires ecclésiastiques se rangeaient parmi les grands du royaume. On distinguait en outre un certain nombre de petits propriétaires indépendants ou hommes libres, formant une sorte de
(1) Les teneazB de fiefs ou seigneurs donnaient ansaL des baux à courte écnéance, jmut exemple pour cinq^ ans» c*élaîent de soi-^sant prêts fiâts à» des mendiants (precana.)
(2) Charlemagne ne se départit de ce principe que fort rarement.
classe intermédiaire et qui se maintinrent malgré Fintroduction du système des bénéfices. Le nombre en était fort restreint dans le royaume franc proprement dit; il était plus élevé en Allemagne où les conditions agraires ayaient conservé un caractère plus démocratique, surtout dans la Saxe et dans la Frise où les peuples s'opposèrent le plus longtemps à rétablissement du christianisme, de la féodalité et de la domination des Francs : une grande partie des petits propriétaires libres et des paysans réussirent à y conserver leur indépendance. Au même degré social
*se trouvaient le bas clergé cloîtré ou non cloîtré, les habitants des villes et certaines classes nomades, telles jque colporteurs juifs, musiciens, marchands de reliques, diseurs de bonne aventure, mendiants, jongleurs, etc. La plupart des villes étaient soumises à Tautorité des évoques, surtout daus les Gaules où ces prélats se Tétaient
• arrogée pendant la migration des peuples. En Allemagne, un certain nombre de villes fondées par eux restèrent en leur possession. La population des villes était composée de la manière suivante : les ecclésiastiques, les employés des églises, un certain nombre de propriétaires ruraux qui n*y passaient qu'une partie de Tannée ; les orfèvres et les arihuriers, les professions de ces derniers étaient libres et ceux-ci assimilés aux hommes libres ; les marchands, c'étaient pour la plupart des affranchis ou des ser& appartenant à des communautés religieuses (1) ; les artisans, anciens serfs, affranchis alors ou évadés de la campagne; enfin les serviteurs libres et les esclaves. Cette même division sociale de la population fut adoptée bientôt dans la majeure partie de l'Europe. On put la constater partout où l'élément germanique se retrouva en présence de l'élément roman ; elle se fît en Italie sous finfluence des Lombards, et en Espagne sous celle des Goths. Le système des bénéfices engendra celui de la féodalité qui, une fois établie, étendit ses ramifications depuis la Gaule, l'Allemagne, la Bretagne, jusque dans la Scandhiavie, la Hongrie et la Pologne. .
(1) Les sonrces histori^aes carloving^eimeB ont conBervé quelques édita qui accordent la franchise des douanes à des couvents, pour ceux de leun serfs faisant le cominerce.
Les nombreuses donations faites durant les perpétuelles guerres de la période carlovingienne avaient épuisé les biens de la couronne. Les faibles Successeurs de Charle-, magne, souvent en lutte entre eux et obligés de se feire des partisans, eurent bientôt disposé du peu qui en restait. 11 en résulta que lorsque les rois se virent privés de cette ressource, les vassaux se rendirent indépendants de la couronne. De ce moment date Tintroduction de l'hérédité des fiefs. Après la période carlovingienne, Tinvestiture ou la sanction de l'investiture ne fut plus qu'une simple . formalité que souvent même on éludait et à laquelle l'autorité royale seiile donnait quelque valeur. Au ix* siècle, alors que la condition d'homme libre avait perdu depuis longtemps toute signification, et que la puissance royale se trouvait entre des mains débiles, les fonctionnaires et les vassaux du roi (comtes, ducs, évoques, abbés) ou d'au- 1res propriétaîi'es fonciers libres usurpèrent, en quelque sorte, le pouvoir territorial ; dès lors ils perçurent des droits de douane, établirent des taxes sur les marchés, battirent monnaie, et entravèrent la liberté des communications par des exactions de toute sorte; ils s'y trouvèrent au reste encouragés par l'esprit d'individualisme, conservé dans les populations depuis l'époque de l'organisation des cantons, qui les excitait à réagir contre la centralisation du pouvoir royal (1).
De la renaissance de la domination franque amenée par les Francs de l'est et par les Garlovingiens, date aussi celle du christianisme qui fut redevable à l'esprit germanique de l'influence qu'il exerça pendant une longue période. Nous avons dit déjà combien l'Eglise chrétienne négligea, à l'époque de l'empire romain, l'essence de sa doctrine pour se lancer dans des questions secondaires et comment la charité chrétienne, principe de l'amour fraternel des hommes entre eux, s'était transformée en haine et en intolérance.
La décadence religieuse avait atteint de certaines H-
(1) Au IX* ûède le droit du plus fort donna lien à bon nombre de plaintes. Feu à peu les petits propriétaires, sniyant Tezemple des ffrands Bei^eors, perçurent sur leurs territoires des droits, de dfouaneet maltaut^nt ceux qui en refusaient le payement.
— 28Ï — mites déjà en Gaule, alors que f AUemague était encore plongée dans le paganisoie (fin du v^ siècle). Le clei^é gaulois ne possédait aucune des vertus ou qualités nécessaires pour propager la foi chrétienne. Les évêques étaient trop attacha aux biens terrestres pour se laisser séduire par les palmes du martyre, et le bas clei^ était trop ignorant, trop fanatique pour pouvoir exercer quelque influence sur ces Allenuinds incultes encore, mais richement doués de bon sens. Un prêtre italien, nommé Benoit, introduisit une réforme avantageuse. Il dota le monastère ^du Mont-Gassin, fondé par lui dans les environs de Napies, d*une règle plus libérale qu aucune autre. Les moines, enlevés aux rêveries creuses et à la discipline énervante des ordres monastiques de FOrieut, y menaient un genre d'existence plus rationnelle et plus digne de la vocation de rbomme. La récitation des prières n'y était pas leur unique besogne : l'étude, les travaux intellectuels, l'agriculture, l'industrie et l'enseignement étaient tout à la fois l'objet de leurs occupations. La règle bénédictine ne prescrivant plus aux moines l'obligation des macérations, et les abbés s'étant affranchis plus tard de la tutelle des évêques, l'institution des cloîtres se développa rapideo^nt et pénétra dès le vu* siècle en Allemagne.
A cette époque, la propagation du christianisme fut favorisée par des circonstances auxquelles on n'était guère en droit de s'attendre. Des missionnaires zélés, tout pénétrés du véritable esprit religieux, quittèrent l'Irlande et l'Ecosse avec le pieux dessein de faire sortir le clergé de l'Eglise des Francs de sa torpeur et d'y rétablir la pureté des mœurs et la discipline ecclésiastique.
Suivant l'exemple de saint Séverin qui , après la mort d'Attila (453 ou 454), se présenta sur le territoire norique de l'Enns, afflueni du Danube, et répandit son easeignemeut jusque vers Salzbourg et les Alpes, l'Irlandais Kilian suivi de onze compagnons se rendit chez les Thuringiens païens. Il commeaiça ses prédications à Wurtzbourg où résidait le duc Gozbert qu'il parvint à convertir. Bientôt il fut assassiné sur les instigations de la duchesse dont il avait Uàmé le mariage ; œtle prinoesâc était la veuve du frère du duc. Hais ces premiers essais ne poitaient guère de fruits.
D autre part, les efforts de saint Séveriii n'avaient eu qu'un succès éphémère dans la Bavière. En 652, saint Emmeran et saint Ruppert y reprirent l'œuvre de la mission chré- * tienne. Columban, Fridolin et Gallus entreprirent la conversion des Alamans ; le premier érigea trois couvents dans les Vosges ; le dernier fonda le grand monastère de Saint- Gall, sur le lac de Constance. A cette époque, de semblables tentatives furent faites chez les Frisons auprès desquels se rendirent Wigbert, Winbrord et onze autres .^glo-Saxons. Les Irlandais et les Ecossais ne réussirent pas comme ils l'auraient voulu, soit qu'ils n'eussent pas à leur disposition l'usage de la langue allemande comme les Anglo-Saxons, soit que le moment n'eût pas été favorable à leur pieuse entreprise. La présence des missionnaires anglo-saxons imprima à l'œuvre de la christianisa Lion un mouvement plus rapide. En possession de la langue nationale, ils s'initièrent promptement à ses différents dialectes. Leur science, supérieure à celle de leurs devanciers, et les pleins pouvoir^ que leur donna le pape, à qui ils durent aussi la protection des Carlovingiens, les secondèrent puissamment dans l'œuvre difficile de la conversion des Germains attachés si fermement à leurs croyances. Les Germains du nord surtout gardèrent longtemps et fidèlement la foi de leurs pères. Boniface (Winfrid), le chef des apôtres allemands , leur premier évêque ou archevêque , fut assassiné, à l'âge de soixante-dix ans, durant une de ses missions chez les Frisons (755). Sa carrière avait été longue et laborieuse et toute remplie de saintes œuvres. Durant lespace de quarante ans, il fonda l'abbaye de Fulda et affermit le christianisme dans toute la contrée qui s'étend depuis Mayence jusqu'à l'Allemagne du centre, comme aussi en aval du Bhin.
Toute la période qui s'écoula du vii*" siècle à la fin du viir fut, pour l'Allemagne du sud-est et pour le Sud-Ouest de la Thuringie, une époqup féconde en créations. Toutes les villes du Sud de l'Allemagne qui ne sont pas (f origine romaine datent de ce temps.
A leur arrivée en Allemagne les missionnaires n'apportèrent point uniquement la croix et l'Evangile, ils y intfodoirent aussi la cognée et la charrue. Défrichant des
forêts vierges, transformant les marais et les contrées désertes en territoires fertiles, ils y établissaient alors leurs résidences et y érigeaient des églises, des couvents et d'autres établissements d'utilité publique. Ils initièrent les habitants du centre de rAllemagne aux connaissances agricoles et industrielles que possédaient les habitants du sud-ouest, et instituèrent des écoles et des marchés. Les missionnaires chrétiens eurent Fhabileté de se fixer aux endroits sanctifiés déjà par le culte des divinités, ou servant de lieux de réunion aux païens. Maintes églises et chapelles, maints coUvents furent bâtis à l'endroit où se voyait jadis un chêne vénéré, un bois sacré, quelque sanctuaire païen, tel marché ou tel malberg (lieu de justice) (1).
La population établie dans le voisinage de ces endroits ayant coutume de s'y rendre à des jours déterminés, le commerce ne tarda pas à s'y développer ; c'était surtout aux jours fériés que les Germaine, quittant leurs villages et leurs familles, avaient l'habitude de se réunir (2). Il est ordinaire aussi que la spéculation apparaît là où surgissent des besoins. Bientôt des colporteurs et des aubergistes élevèrent des échoppes dans le voisinage des couvents, et, le service divin terminé, on y trafiquait, mangeait et buvait. Peu à peu, les échoppes devinrent des cabanes et celles-ci, des maisons ; ces sortes de marchés se transformèrent en villes qui plus tard devinrent des places fortes, lors des fréquentes invasions des Avares, des Noimands et des Hongrois.
L'œuvre complexe de la conversion et de la colonisation transforma dans le cours de plusieurs siècles rAllemagne, peuplée primitivement de paysans libres, guerriers et incultes, en une nation ciyilisée pourvue de villes nombreuses et florissantes. Inaugurée dans le sud, chez les Âlamans et les Bavarois, elle s'étendit du Rhin inférieur et central vers la Thuringie, la Saxe et la Frise, et atteignit son apogée vers le milieu du ix* siècle, tout au moins, en ce qui concernait ses résultats appréciables. A cette époque, le
(1) Landau aifirme et piouTO que le ddme de Fritzlar, qni B*est récemment écroulé, avait été b&ti à Fendroit où s^ëleyait un chêne sacré. ^
(2) La coutume chez les pt^ftans allemands de se rassembler le dimanche matm sur la place cm marché, remonte à la plus haute antiquité.
christianisme fut introduit chez les Slaves, qui avaient pénétré dans les territoires précédemment occupés par les Germains, à mesure que ceux-ci s*avançaient dans les contrées du Sud-Ouest de l'empire romain. Quoique Boniface fut en quelque sorte indépendant de Rome et qu'il y eût même envoyé souvent des avertissements au sujet des abus du clergé, il crut devoir réclamer de Févêque de Rome de pleins pouvoirs à Toccasion de sa mission en Allemagne, alors que les évêques francs maintenaient encore intégralement leur indépendance. Ce fait amena de graves conséquences. De cette époque datent Fimmixtion du pape dans les affaires intérieures de l'Allemagne et les prétentions de TEglise romaine à la suprématie. Deux circonstances vinrent puissamment en aide aux efforts du siège romain (1). Une querelle surgit entre les Eglises d'Orient et d'Occident au siijet de l'introduction du culte des images dans la religion chrétienne ; quoique les premiers chrétiens eussent eu, comme les juifs, l'horreur du culte des idoles païennes, la force d'une habitude conservée durant plusieurs siècles dans les populations grecques et romaines, ramena la vénération des symboles. La croix et les reliques des saints, au contact desquelles on attribuait le pouvoir de l'exorcisme et de la sanctification, devinrent les premiers objets de ce culte. Des images, représentant les saints, furent exposées et adorées comme l'avaient été celles des empereurs romains déifiés. Bientôt ce nouveau culte fit naître une industrie qui donna lieu à -un grand nombre d'abus. Dans la première moitié du vin'' siècle, sous le règne de l'empereur Léon, homme d'un caractère énergique et ferme, l'Eglise grecque, se réformant, agit contre ces idolâtries. Il fut défendu d'introduire des images dans les églises; on enleva celles qui s'y trouvaient, et la plupart furent détruites. Mais une réaction violente contre cette réforme se manifesta en Occident; l'évoque de Rome se sépara formellement de l'Eglise de Byzance, dont jusqu'alors l'empereur avait été ouvertement le chef politique. Il y eut depuis l'ïlglise d'Orient et celle d'Occident, ou l'Eglise
il) Le Saini-Si^ manifesta ouvertement ce projet à Toccasion de Félectioii de Bonimce an si^ épiscopal, lors de son second voyage à Rome. (BaTTBXBQ, 1, 841).
catholique grecque et TEglise catholique romaine, dont le pape fut le chef spirituel. Bientôt une autre circonstance vint contribuer encore à l'affermir dans cette position.
Pépin avait senti le besoin de se ménager contre les évêques gallo-romains un puissant appui moral pour l'œuvre de la sécularisation. A. cette époque le pape Etienne II l'appela à son secours contre les Lombards, qui, sous la conduite de leur roi Atolf, après avoir repris l'exarchat de Ravenne, ainsi que les cinq villes comprises dans la Pentapole et constituant avec Rome les derniers vestiges de l'empire romain, menaçaient alors le reste de l'Italie. Pépin saisit avec empressement l'occasion de nouer des relations avec le souverain ecdésiastique de Rome, afin de se ménager ses bons offices. Cest ainsi que l'autorité royale qu'il possédait en réalité depuis longtemps reçut sa confirmation, lors de son couronnement et de son sacre par les mains du pape. Après que Pépin eut vaincu les Lombards, il fit don à l'évoque de Rome de l'exarchat de Ravenne (1). Etienne devinjt ainsi l'éveque le plus richement doté et par le fait de sa résidence à Rome, le chef du clergé catholique romain. Mais comme l'ambition ne cesse de croîti^e à mesure qu'elle reçoit des satisfactions, le pape éleva bientôt de nouvelles prétentions au nom de l'Eglise. Rien n'indique que le siège romain ait exercé la suprématie sur les évêqiïes, pendant les cinq premiers siècles de notre èrQ ; au sixième siècle le clergé anglican ne reconnaissait point encore l'autorité souveraine du pape, et au septième siècle le pape se trouvait toujours soumis à l'empereur byzantin ; il arriva même qu'au sixième siècle le pape avoua au roi iranc Ghildebert que la Sainte Ecriture exigeait que les papes fussent dépendants du roi. Mais depuis le bouleversement qui, au huitième siècle, se produisit dans la situation de l'Eglise d'Occident, les papes firent valoir des prétentions sans cesse croissantes. Jus-
(1) C'est Tongine da soi-disant patrimoine de Saint-Pierre. Cette donation de Pépin fat confirmée par Cbarlema^e. Il est vrai qne, dans nue lettre adressée à Gfaarlemag&e, Adrien ae pérrant d*une donation fiâte par Constantin, et qui n'aurait consisté en rien moins qn'ei^la cession de la Corse, de Spolète, de Bénevent, de Venise et de riatrie, mais il a été démontré par des historiens, dévoués mèîhe au Saînt-Si&;e^ que le doen» ment produit à Tappui de cette aU^tion n*étaii pas auueDuqiie.
qu'alors TEglise avait conservé encore quelques vestiges de son organisatiou primitive et démocratique. Au synode des évêques seul appartenait le pouvoir législatif. Les papes s'efforcèrent d'amener entre teurs mains les pouvoirs législatif et exécutif, et de s'arroger une puissance illimitée pour leur immixtion dans toutes les choses concernant les chrétiens. On vit surgir alors un absolutisme hiérarchique et intolérant, s'ingérant aussi bien dans le domaine de la politique que dans les affaires privées des rois et des peuples. Ce despotisme amena la ruine de l'antique liberté germanique dont il comprima l'élan de telle sorte, qu au lieu de suivre une marche progressive, le peuple allemand demeura inférieur au développement de l'époque et aux besoins de la situation, jusqu'à ce qu'enfin, en vertu d'une loi de la nature, il s'immobilisa complètement. Déjà au huitième siècle la hiérarchie ecclésiastique ne négligeait aucun moyen de se consolider. Le pieux Boniface lui-même fit emprisonner des dissidents, et à la fin de ce siècle des plaintes s'élevèrent au sujet de la simonie (achat des fonctions ecclésiastiques). A cette même époque, une tribu germanique fut persécutée par le fer et la flamme, au nom de la religion chrétienne ; des exécutions en masse furent ordonnées. On vit paraître alors les faux décrets Isidoriens, auxquels pendant plusieurs siècles TEglise se référa comme à une autorité légale (1).
(1) On s'expliquerait mal la facilité et la rapidité avec lesquelles ces falsificatians furent admises, si l'on ne se rappdait qu'à, cette époque la presse n'existait cas et que le clergé seul disposait des manuscrits. Alors que s'accomplissait une réyolution générale dans les conditions du pouvoir ecclésiastique et dans la situation du siège papal, les possesseurs s'efforcèrent de rattacJier leurs no * " • -x-- ^ . . j»..-x x.j--
tionnel, afin de persuader aux peu] ces biens et d^autres encore, et qn's
attribuer le £ait de Ten avoir vue dépouillée pendant un certain temps. ATappui de Tune de ces allt^gations, le pape Adrien fit remettre, en 785, ài rév&G[ue de Metz, Ang^am, qui lui devait son sii^ et le titre d'archevêque, un assembla^ de lois canoniques provenant, disait-on^ d'Isidore, évêque de Séville, mort en 636; cest pourquoi cette falsincation fat désignée plus tard sous le nom de décrets Isidoriens. A ces lois se trouvaient annexés des décrets attribués aux papes des trois premiers siècles, et fondés sur des principes nouveaux. L'evêque de Rome, en sa qualité de successeur de samt Pierre, chef des apôtres, s'y trouve désigné comme étant trës -supérieur à tous les évêques de la chi;étienté. Les archevèaues et les évêques ne sont envisages comme compétents qu'à r^(ard des choses qui concernent leur diocèse^ ils doivent délibérer avec les évêqttes-dô la province sur toates les questions générales et les décî-
Les manœuvres coupables auxquelles se livrèrent ceux qui se trouvaient préposés à la direction de l'Eglise, suffiraient pour faire douter de l'efficacité de son rôle si Ton pouvait cesser un seul instant de se rappeler la haute portée du christianisme destiné à émanciper l'humanité. La doctrine sublime du Christ proclamant l'égalité des hommes et prescrivant l'amour du prochain exerça une influence salutaire sur les sentiments du peuple allemand; à cette époque de troubles et de guerres, alors que la majorité de la population consistait en esclaves, elle apporta l'espérance aux classes asservies. Il faut se rappeler aussi que l'Eglise apparaissait alors aux Germains en qualité d'institutrice et de tutrice, héritière des vestiges d'une civilisation ancienne et entourée de tout l'apparat de la centralisation et de l'administration romaines, pour comprendre comment il se fît que les peuples supportèrent aussi patiemment les abus et acquiescèrent aux prétentions de la hiérarchie ecclésiastique.
Tel était l'état de la société, lorsque Charlemagne prit entre les mains les rênes de la monarchie franque. Charlemagne n'amena point, par son propre fait, une situation qui allait se perpétuer pendant plusieurs siècles ; il ne fut, pour ainsi dire, que la clef de voûte de l'imposant édifice élevé en Occident par la puissance germanique alliée à la civilisation romaine. Ainsi que les cimes des montagnes dorées par le soleil attirent irrésistiblement et retiennent ensuite le regard du voyageur, l'esprit s'arrête tout d'abord à l'aspect de l'homme éminent assis sur le trône relevé des
gions importantes^ <}m sont soumises à l'assentiment dn pape, surtout 8*il s^agit de La déposition d*un évêque qui x^ourra toigours en appeler au pape. Les synodes ne peuvent être conyoqués que par le pape, auquel appartient le droit de juger et de dépose&r les évêques. Tout empiétement sur ce droit sera puni par la damnation. Les laïques ne peuvent ni accuser, ni juffer les ecclésiastiques. Tous ces droits et privil^es étaient représenta comme ayant été établis et acceptés dès les premiers temps de l'Eglise. Ces &ux documents furent répandus nar iôigilram et par Rutolf; archevêque de Mayence, dans toujbe la Gaule et d^s TAUemagne. Les évêques dont ils défendaient les prétentions à r^;ard du pouvoir séculier, s'en firent les propagateurs, et bientôt il ne s'éleva plus aucun doute sur leur authenticité. L'abbé fleurv remarque aue les décrets dlsidore ont été envisagés comme véritables penoant nuit cents ans; au siècle dernier seulement jls furent révoqués en doute et puis reconnus faux. Henri Martin dit que ce premier succès amena plusieurs supercheries de ce genre. (Hist. de France, II, 4371).
Céssiv^. Toutefois Gharlemagne, rassemblant les éléments antérieurs à cette époque, ne fut que le codiQcateur d mstitutions déjà en voie de formation. Il compléta l'œuvre entreprise trois cents ans plus tôt par les Francs et qu'avaient poursuivie avec fermeté son aïeul et son père, et il fut le premier qui récolta le fruit des efforts de Clovis. Le règne de ce monarque doué des qualités supérieures du souverain et favorisé par des circonstances exceptionnellement avantageuses, peut, en raison même de cette situation qu'il sut développer et perfectionner, être envisagé comme un jalon important dans l'histoire. Charlemagne ne fut pas seulement Un grand général, un profond politique et un économiste judicieux, aux principes réformistes, mais il lui fut donné de vivre assez longtemps pour mettre ses idées en pratique. Utilisant une faculté propre aux esprits élevés, il. sut découvrir et mettre en évidence les talents d'autrui et étendre le cercle de ses propres vues en s'adressant aux hommes de génie dont il eut riiabileté de s'entourer, donnant ainsi un exemple salutaire aux souverains qui ne se laissent que trop souvent conduire à leur perte en s'abandonnant à la direction d'esprits étroits et intéressés. En examinant attentivement tout ce qu'il fît afin d'augmenter la production et d'étendre les bienfaits de l'enseignement à toutes les classes de la société, on est amené à déplorer qu'il ait dû, pendant un règne de quarante -sept ans, consacrer la plus grande partie de son activité à poursuivre d'incessantes guerres dont la nécessité lui avait été léguée par la politique des rois francs et par l'esprit de prosélytisme de l'Eglise, Celle-ci, héritière naturelle de l'ancienne Rome, ayant transporté ses aspirations à la domination universelle dans le domaine spirituel, chercha, à mesure 'qu'elle s'affermit, à se servir, pour exécuter ses desseins, du chef des Francs, dont les intérêts se reliaient à ceux, de l'Eglise.
Pour bien comprendre cette époque, il faut se rappeler que la politique ne se dirigeait pas comme aujourîd'hui, d'après des principes ou d'après des formules doctrinales, mais toujours d'après les circonstances qui paraissaient les plus favorables aux intérêts du moment. Ainsi Clovis se servit des évêques gaulois pour amener le peuple à recon-
naître son autorité, sans se demander si ce même clei^ n'allait pas acquérir ainsi rinfhténce nécessaire pour empiéter plus tard sur cette même autorité. Suivant cet exemple, Pépin, à son tour, se servit de Tappui moral deFévêque de Rome, pour placer sur sa tête la couronne des Mérovingiens. Charïemagne se laissa sacrer empereur romain sans songer qu'en se prêtant à cet acte de courtoisie do pape, il aidait à édifier un pouvoir qui aurait un jour l'arroganpe de se placer au-dessus des rois et des empereurs. Les souverains et les papes se servirent réciproquement les uns des autres pour atteindre leur but respectif. L'Eglise s'était donné la mission de convertir rhumanîté entière à la religion chrétienne. L'Allemagne n'était encore qu'en partie gagnée à la nouvelle doctrine ; le paganisme y dominant toujours, les tribus devenues chrétiennes ne professaient point ouvertement leur foi. L'Eglise s'applaudit d'avoir le br'as séculier des Francs à sa disposition pour protéger l'oeuvre des missionnaires. D*autre part, TalKance avec Rome n'était pas moins précieuse pour les Francs, car ce n'était qu'à la faveur de la persuasion religieuse qu'ils pouvaient espérer de rattacher pour toujours à Fempire, les peuples qu'ils avaient soumis par les armes. Cette alliance se trouva resserrée par le fait que le pape se voyait sans cesse menacé, dans son autorité récemment acquise, par les Lombards auxquels il ne pouvait résister qu'avec le secours des Francs. L'influence politique de ces derniers s'accrut ainsi, tandis que leur humeur belliqueuse et leur désir de conquêtes recevaient sans cesse de nouveaux encouragements.
Après chaque expédition une certaine quantité de biensfonds échéant à la couronne étaient enstiite partagés entre les chevaliers francs. Il était naturel que l'esprit guerrier dominât non-seulement dans la femille royale frauque dont la puissance et le prestige s augmentaient ainsi, mais encore chez les Francs en général. Le roi se trouvait entouré d un groupe de valeureux champions exercés aux combats, pour lesquels la guerre était Toccupation la plus enviable, et qui, dans les assemblées nationales où l'on décidait de la guerre ou de la paix, exerçaient une grande influence. Plusieurs autres circonstances contribuèrent à accroître
encore la prépondérance militaire des Francs. A Tavantage acquis par la centralisation du pouvoir dans le royaume franc, eu égard aux populations auxquelles ils déclaraient la guerre, et qui combattaient isolément , se joignait de plus celui de l'ascendant qu'exerçaient ces guerriers expérimentés et supérieurement armés (1). C'est grâce au perfectionnement de leurs armes que toujours les Francs éprouvaient relativement des pertes bien moindres que , celles de leurs adversaires, s'il est permis toutefois de s'en rapporter à la sincérité de leurs rapports officiels.
Bientôt la nation franque ne rencontra plus qu'un seul obstacle que présentait la nature même du droit d'hérédité, tel qu'il se trouvait établi dès les temps primitifs chez les Germains. D aussi loin qu'on peut le constater, les fils héritaient à parts égales et à l'exclusion des filles. Les biens de la famille ne pouvaient être vendus que du consentement de tous les ayants droit. Tous les membres d'une même famille étaient solidaires les uns des autres pour tout ce qui concernait la vengeance dusang(Blutrache) et le payement du Wehrgeld. Les biens restaient généralement indivis, et là où ils n'étaient pas exploités en commun, la jouissance (les forêts et des pâturages demeurait néanmoins commune aux ayants droit. S'il arrivait qu'un membre de la famille voulût s'en séparer, on lui restituait sa part d'héritage ; il est probable que l'estimation des biens étant peu élevée, on la lui remettait en argent, en esclaves, en troupeaux, en approvisionnements, en chevaux, en armes, en un mot en toutes choses nécessaires pour une expédition militaire (2). Le droit d*hérédité se trouvait établi dans ces mêmes conditions chez les nobles et chez les princes. Le droit d'aînesse n'apparut que beaucoup plus tard. Sous les Mérovingiens et sous les Carlovingîens, tous les fils avaient des droits égaux à la succession. Une certaine indivisibilité de l'héritage se trouvait transportée également dans les conditions
(1) Cbarlemagne attachait une grande importance à cet armement. H exigeah expremëment que les soldats ponassent des cmrasaes et des umures eoœplète& La Tente des armes ou des épées aux peuples Toisins fat interdite, par son ordre, dans les marches.
(2) On retrouve encore ce mode de procédure à des époques postérieures; il est mentionné dons lliistoire des règnes du oomte Baudom de Flandjre et de son fils Robert (Landau, Territorien).
' de la souveraineté, car ainsi que nous avons pu le remarquer, Tuniié politique n'était point compromise par le partage de l'empire entre les fils du souverain ; au contraire, les frères étaient astreints à se soutenir mutuellement dans les circonstances politiques difficiles, et la succession au trône était réglée d'après un système où se rencontraient tout à la' fois l'hérédité et l'élection. L'ancien droit attribué au peuple allemand relativement à l'élection du prince ou du roi s'était conservé, au moins quant à la forme, jusqu'aux Carlovingiens, L'assentiment des Francs était réclamé dans la diète pour l'intronisation du nouveau souverain.
Ce fut dansées conditipns légalement établies que Charles et son frère Carloman prirent les rênes du gouvernement après la mort de Pépin, arrivée à Paris en 768. Peu de temps auparavant. Pépin avait partagé l'empire entre ces deux fils ; après son décès, ils furent confirmés dans leur souveraineté par tous les Francs. Charles reçut la partie septentrionale du royaume et la moitié de l'Aquitaine, ce dernier pays n'avait été complètement soumis qu'après une lutte qui dura neuf ans, et qui se termina par la mise à mort du duc Waifar. Carloman reçut la moitié de l'Aquitaine du sud, ainsi que la Bourgogne, la Provence, la Gothie, l'Alsace et l'Allemagne proprement dite. Bientôt après, des troubles éclatèrent dans l'Aquitaine. Hunold qui s'était retiré dans un cloître, abandonnant à son fils, le belliqueux Waifar, la direction du pays, reparut après sa mort sur la scène du monde, réclamant de nouveau le pouvoir. Abandonné par Carloman qui s'était apparemment cru lésé par le partage, et dont les vassaux refusaient d'entrer en campagne, Charles attaqua en 769 le duc d'Aquitaine et le battit. Hunold chercha son refuge chez le duc des Basques, Lupus, qui le livra ainsi que sa femme. A peine la reine mère Berthrade avait-elle réussi â réconcilier les deux frères que Carloman mourut en 771. Sa veuve se retira avec ses deux fils mineurs chez Didier, roi des Lombards, et Charles devint, {lu consentement des Francs, maître de tout le royaume, ses neveux mineurs n'ayant aucun droit à la succession royale. Didier prit ceux-ci sous sa protection et s'eflTorça même d'émouvoir en
leur faveur le pape Adrien, successeur d'Etienne, afin qu'il consentit à les sacrer. Le roi des Lombards nourrissait, non sans motif, des sentiments de rancune à l'égard de Charles qui, après être monté sur le trône avait, sur les instigations de sa mère, répudié Himiltrude, sa femme ou sa maîtresse (i) d'origine franque, et épousé la fille de Didier, roi des Lombards; Tannée suivante, îl avait renvoyé cette princesse à son père (2) et avait épousé Hildegarde, issue d'une famille noble allemande. Le pape Adrien ayant refusé d'adhérer au désir du roi lombard, celui-ci chercha à l'y contraindre par la violence, pénétra dans lespossessions nouvellement acquises par le siège romain et s'empara de plusieurs villes (772). Adrien, menacé dans Rome même, appela à son secours Charles, qui en ce moment se trouvait engagé dans une grande entreprise contre les Saxons. Ce prince chercha à assurer par des moyens pacifiques la 'situation du siège papal dont il était l'allié et le protecteur, en vertu de sa qualité de patricien de Rome. Suivant l'exemple de son père. Pépin, il offrit aux Lombards quatorze cents sous d'or. Didier croyant son adversaire al)sorbé alors par la guerre dans le nord de l'Allemagne, repoussa ses offres. Charles se mit en marche avec toute l'armée des Francs et décida la diète assemblée à Genève, à l'occasion du champ de mai, à déclarer la guerre aux Lombards. Divisant *on armée, il en envoya une partie, sous les ordres de son oncle Bernhard, au delà du mont Saint-Bernard et passa lui-même les Alpes au montCenis à la tête de ses troupes (3). Attaqué de deux côtés, Didier se retira au delà du Tessin et jusque dans Pavie où il fut assiégé durant tout l'hiver. Charles passa à Rome les fêtes de Pâques. Son intervention armée avait donné au pape
(1) Le pape Etiennejparle, à la yérité, de répoaso légitime de Charles^ dans un écrit où il détourne le roi de son mariage avec la fille du roi des Lombards, craignant que la situation du siège romain ne se trouy&t plus ébranlée encore par Talliance des Francs et des Lombards. Dans les autres documents, eUe est envisagée comme concubine.
(2) La princesse n*avait pas eu d*enfants ; la stérilité fut un motif de divorce jttsqu*& ce que TËglise eût resserré plus étroit^nent les liens du mariage.
(3) Ëinhard représente ce passage comme ayant offert les plus grandes -difficultés. Les Francs y coururent de sérieux dangers et éprouvèrent de grandes privations en franchissait les défilés étroits de ces montagnes 4ont les cimes s^élevaient jusqu'aux nues.
une si grande joie qu*il la lui témoigna par des marques de déférence, telles qu'aucun ?utre souverain n'en avait reçu jusqu'alors de la part du siège romain. Leurs bons rapports mutuels amenèrent entre eux une intimité qui s'éleva bientôt jusqu*à une association ayant pour but l'obtention de plus hautes dignités eiicore en faveur de la chrétienté; toutefois elle contenait le germe de luttes postérieures entre les empereurs et les papes„ l'Etat et l'Eglise, qui devaient être fatales aux nations allemande et italienne. - Lorsque arriva à Rome la nouvelle que Charles avait quitté le siège de Pavie avec un grand nombre d'évêques, d'abbés, de ducs, de comtes et une suite imposante pour se rendre à Rome, le pape envoya à sa rencontre, à deux jours de marche de la ville, tous les magistrats avec la bannière de la cité. Parvenu à un mille de Rome, Charles fut reçu par les milices urbaines, les sénateurs^ les écoliers, et par de jeunes filles vêtues de blanc, portant des rameaux et chantant des hymnes en son honneur, tous rangés eu haie ayant à leur tète la grande croix d'or dont les patriciens se faisaient ordinairement précéder. A l'aspect de la croix, il descendit de cheval et, accompagné des principaux de ses Francs, il se rendit à l'église de Saint-Pierre où le pape, à la tête de son clergé et d'une grande partie de la population, le reçut solennellement ..Arrivé à la basilique, Charles s'était agenouillé ; baisant chacune des marches de lescalier, en l'honneur de l'apôtre saint Pierre, il rejoignit le pape qui l'embrassa et le conduisit par la main jusque dans la crypte où les . Francs s'agenouillèrent et rendirent grâces à Dieu pour la victoire. Le pape et le roi des Francs se jurèrent fidélité sur les reliques de saint Pierre, après quoi, Charles, du consentement des seigneurs francs, ratifia la donation faite par Pépin et constituant le pouvoir temporel de l'évoque de Rome.
Au printemps de cette année, Didier fut contraint de se rendre avec sa femme et sa fille ; ils furent conduits en France, comme prisonniers de guerre (1). Adalgise, fils
(1) Didier et sa femme Ansa terminèrent lenr rie dans le conyent de Corvey. La beUe-sœur de Charles se rendit avec ses en&nts. Lear sort est resté inconnu. Le cloître était à cette époqne un asile pour ceux qui se voyaient forcés de renoncer aux jouissances terrestres et à toute am* bition.
du roi des Lombards, se réfugia à Constantînople ; Tempereur laccueillit avec bienveillance et Thonora du titre de. patricien. Les Lombards, mécontents depuis longtemps de leur roi et préoccupés de leurs intérêts politiques, se rendirent en foule à Pavie et y prêtèrent à Charles le serment de fidélité, moyennant la promesse que leur constitution et leur législation n'en souffriraient aucune atteinte. Les Lombards ne devinrent pas des Francs ; mais le roi des Francs devint roi des Lombards. Ceux-ci conservèrent * leurs droits particuliers et leurs diètes, et continuèrent à former un Etat distinct du royaume des Francs, quoique Charles y confiât la plupart des fonctions supérieures à des seigneurs francs. Les Lombards possédaient en outre les duchés de Frioul, de Spqlète et de Bénévent, dont les ducs étaient en quelque sorte les vassaux de leur roi.
Deux ans après la soumission des Lombard§ (776), Hruodgaud, duc de Frioul, investi par Charles lui-ipême, chercha à profiter da l'absence de son suzerain, en guerre contre les Saxons, pour lui enlever le trône des Lombards. Déjà plusieurs villes s'étaient ralliées à lui, lorsque Charles ' arriva en Italie à marches forcées et en plein hiver. Hruodgaud fut battu et tué; la ville de Trévise où son beau-père s'était réfiigié, fut assiégée, mais livrée par la population (1). Les autres villes révoltées aussi se rendirent presque aussitôt et sans lutte. Charles changea alors de conduite à l'égard des Lombards. Il leur enleva la position privilégiée qu'il leur avait faite d'abord, substitua des comtes francs aux comtes lombards dans toute l'Italie septentrionale, et s'en retourna ensuite rapidement sur le Rhin, après ayoîr gratifié les ecclésiastiques et les couvents des biens des révoltés, qu'il avait confisqués. Ce succès si promptement obtenu eut pour résultat que les ducs de Bénévent et de Spolète, de connivence d'abord avec Hruodgaud, qui avaient réclamé même des secours à la cour grecque, rentrèrent dans le devoir et donnèrent de nouveaux gages de leur fidélité. Adalgise, avide de vengeance, demeura pendant dix années à Constantinople, y guettant sans cesse l'occasion de tirer l'épée contre celui
(1) LaYÛle avait été livrée |)ar tin eccléedastiqne nommé Pierre» qui reçut en Récompense le siège épiscopal de Verdun.
qui âTîiU renversé sa dynastie. En l'an 785, il réussit à gagner à ses projets l'impératrice Irène, et secondé par ^lle, à se rendre favorables les ducs de Spolète et de Bé- «évent. Il paraîtrait que Charles eût été averti des projets Kie ces princes, auxquels il avait laissé une indépendance •complète, par le pape, qui ava\t tout à redouter de la resitauratlon de la puissance des Lombards ; aussi se hâta-t-il •de prévenir le retour des hostilités. En paix alors de toutes .jparts, Charles se rendit à Rome, en 787, et après avoir •conféré avec le pape Adrien, il marcha contre le duché 4e Bénévent ; celui-ci comprenait, à l'exception de la partie rsud-est qui se trouvait encore sous l'autorité des Grecs, la plus grande partie du territoire dont se forma plus tard le a'oyaume de Naples. Le duc Aragis, désireux de conjurer le •danger, avait envoyé à Rome son fils, chargé de riches présents; à l'approche des Francs, il quitta Bénévent, sa 'Capitale, et «e réfugia à Salerne; suivi de près par Charles, il fit sa soumission. Le roi des Francs cédant aux instances *àes évêques riches et des monastères du pays qui redoutaient pour leurs possessions le prolongement de la guerre, :accepta les propositions qu'on lui fit. II se contenta d'un tribut annuel consistant en sept mille sous d'or et de la remise immédiate de douze otages, parmi lesquels se trouvait Grimoald, le fils du duc; il exigea du peuple et du 4uc le serment de fidélité, fit de riches présents aux cou- Tcnts el aux évêques du pays, surtout au monastère du Mont-Cassin qu'il visita, et retourna à Rome où il assista :aux solennités de la fête de Pâques, Il y trouva une députation du duc de Bavière, Thassilo,qui le décida à retourner immédiatement dans son pays : il emmena avec lui un certain nombre de Lombards auxquels il se fiait mal, et laissa -en Italie son fils Pépin, en qualité de lieutenant du royaume. Les enfants du roi lombard détrôné avaient organisé aine vaste conspiration contre le roi franc. Outre son fils Adalgîse, guerrier expérimenté, Didier avait trois filles : Lutberge, épouse de Thassilo, duc de Bavière, Adalberge, épouse d' Aragis, duc de Bénévent ; la troisième, emmenée en captivité, était la femme répudiée par Charles (i). Tan-
(1) Luàen et Ideler 'présument que, répudiée par Charles, la fille 4? Xfidier ayait épousé le duc de Bénévent, ce qui expliquerait rininutie
dis qu*AdaIberge dans le sud de l'Italie, et Adalgise & Conslantinople, surveillaient les intérêts de la famille royale lombarde détrônée, la duchesse de Bavière mettait tout en œuvre pour organiser une puissante coalitioa contre Charles. Lutberge tenait complètement sous sa dépendance son époux Thassilo, cousin de Charles par sa mère Chiltrude. Cette princesse s'était jadis, à l'insu de son frère Pépin, rendue en Bavière, et y avait épousé contresa volonté le duc Odilo. Cette alliance avait procuré à la Bavière, soumise de nouveau sous Charles Martel, Tappuî nécessaire pour recouvrer dans certaines limites son indépendance à regard des Francs. Thassilo ayant recueilli à sa cour Gripho, le frère consanguin de Pépin en révoltecontre ce dernier, avait excité la défiance du prince franc qui lui fit prêter de nouveau et solennellement le serment de fidélité pendant la diète de 757. En l'an 781, Thassilo avait, à la vérité, renouvelé ce serment à la diète de Wormset livré douze otages; mais depuis il s'était sans cesse refusé à remplir ses obligations de vassal concernant l'assistance en temps de guerre. Lutberge trouvait ainsi ea Bavière un champ ouvert à ses intrigues.* Elle entretint non-seulement des intelligences avec les Lombards mécontents, mais aussi avec la cour de Byzance, avec les- Slaves et avec les Avares (1) en Hongrie ; ces deux peu-
d'Âragis ; mais ce motif est superfla. Aracns avait en 786 deux fils mar jeurs. Charles était monté sur te trône en 768, avait épousé au commencement de Tannée 769, }a fille de Didier, qu*il' répudia en 770. Cette princesse ne poTïvait donc pas avoir, en 786, de son mariage avec Aragis deux fils adultes, en supposant même qu*elle ae fût remariée peu après sa réj^udiation et admettant, ce qui est peu probable, que le duc se fût décidé à épouser une femme répudiée.
(1) Les Avares sont considérés dans les sources historiques commeidentiques aux Huns. Pour autant qu*on en puisse juger, c'était une tribu tartare alliée aux Huns qui, au commencement du vi« siècle, pénétra du; nord-est dans le pays des Huns ; ceux-ci affaiblis d^abord par les divisions», et ensuite par les armes des Ostrogoths, se fusionnèrent avec les Avares», désignés également sous le nom de^ Huns. Deux faits témoignent encore-
Sue les Huns formèrent une partie essentielle de la tribu des Avares.. Ses derniers s'étabHrent dans tes plaines de la Theiss autour du tombeaudu plus erand roi des Huns ; et d*autre -part, après Tanéantissement des. Avar^ les Francs B*emi>arèrent d*un trésor si considérable que, selon les> chroniques contemporaines, jamais ils n'avaient vu une aussi grande quantité de richesses dans leur pavs. Or, les Oaules étaient riches; les- Avares n*ayant à coup sûr pu apporter ces trésors des steppes de la haute Asie, ni de la Scythie, tout indique qu'ils provenaient an butin amassé
Six les Hnms durant leurs expéditions dans les Gaules et. en Italie. Les vares étaient apparus d*abord sur le Danube en Tan 557; en 565, ils
pies touchaient à Test de la Bavière. Â son retour de Bénévent à Rome, Charles avait regu une ambassade de l'impératrice Irène, chaînée de lui soumettre un projet de mariage entre Tune des filles du roi franc et son fils Constantin ; cette démarche demeura sans résultat (1). A Rome, où Charles arriva le 3 avril 787, l'ambassade du duc de Bavière (2) s'était adressée au pape, afin qu'il lui plût d'aplanir les différends élevés entre Thassilo et le roi des Francs. Adrien n'était pas seulement l'allié politique de Charles, mais aussi son ami personbel. Instruit à coup sûr des projets des coalisés, il ne se fit pas illusion sur le motif de la démarche de Thassilo : elle ne pouvait avoir d'autre but que d'écarter du roi toute méfiance jusqu'au moment où éclaterait la révolte.
Cette supposition devînt une certitude lorsque le roi Charles, consentailt à se réconcilier et réclamant des garanties pour les conventions à stipuler, apprit par les . ambassadeurs qu'ils n'avaient été chargés de rien à cet égard et n'avaient reçu d'autre mission que de rapporter à leur maître la réponse de l'empereur et celle du pape. Là-dessus, le pape, prenant ouvertement le parti de Charles, reprocha aux ambassadeurs leur fausseté et les menaça des foudres de l'Eglise si la foi jurée se trouvait violée. A peine l'ambassade bavaroise eut-elle quitté Rome, sans avoir rien - conclu, que Charles reprit en hâte le chemin de la Franconie, convoqua à Worms, où il rencontra sa femme, ses fils, ses filles et leurs suites, une assemblée nationale dans laquelle il instruisit les Francs des événements survenus en Italie, mentionnant l'ambas-
▼amqnireiit les Gëpides, en tant qn'aUiés des Lombax ds. Us s^étssiblirent dans la Pannonie (mns lard, le Toyaume de Hongrie), après qne les Lombards qui y avaient habité pendant quarante-deux ans se farent diri^ Bor ritaUe, leur abandonnant le pays, en récompense dn seconrs prêté contre les Gépides, mais à la condition expresse qne toat paiticalier lombard aurait Toption d*y reprendre possession de son bien, si Fentreprûe des Lombards échouait (Pam Wamemed, n, 7.) De la Pannonie, les ÂTares firent de fréquentes excursions dans les territoires romains, grées et ftaocs qu*ils piUèrent et dévastèrent. Cette circonstance ne contribua -psûs peu à &ire redouter leur voisinage.
(1) Quelques historiens prétend^tque Charles ne pouvait se décider à quitter ses fiUes (Einh., V, CaroU,XlA). Les historiens affirment aa conmire qulrène avait renoncé à cette alliance; les ciroonstanoes survenues rendent cette version assez probable.
(2) L'évèqne Amo de Sabbofoig et Tabbé BbbxL
sade bavaroise, dévoilant les intrigues de Thassîlo et invitant rassemblée à apprécier la situation. La diète résolut de prévenir par le moyen des armes la trahison de Thassilo, afin d'empêcher ainsi les alliés de marcher à son appel. Charles exécuta cette décision avec l'activité et la promptitude qui furent presque toujours la cause de ses succès. Le 8 avril 787, il célébrait à Rome la fête de Pâques, et le 3 octobre suivant, Thassilo était vaincu et réduit* à l'obéissance. Charles rassembla une forte armée, qu'il fit avancer dans trois directions différentes vers la Bavière, afin d'y paralyser toute résistance par le poids de ses forces. Son fils Pépin, conduisant un corps d'armée italien, traversa le Brenner. Les Francs orientaux et les Saxons du nord marchèrent vers le Danube. Charles luimême s'avança à la tête de ses troupes vers la Lech, qui foi^ mait la frontière entre les Alamans et les Bavarois. Arrivé à Augsbourg il fit une halte, pour laisser aux deux autres corps d'armée le temps de se rejoindre. Le pays des Bavarois contenait alors tout le teri'itoire sur lequel s'était formée, après la chute de l'empire romain, une vaste ligue comprenant les populations de la haute et de la basse Bavière actuelle, de la haute et de la basse Autriche, de Salzbourg et du Tyrol. L'étendue et la puissance de cette nation justifiaient les mesures prises par le roi des Francs. Cependant le peuple bavarois ne se trouvait pas d'humeur à tout risquer pour le maintien de la politique dynastique de son duc. Thassilo, abandonné par les siens qu'intimidait l'approche des puissantes armées franques, fut obligé de se soumettre et de solliciter le pardon de Charles. Le roi lui fit grâce, mais exigea pour caution de sa fidélité treize otages, parmi lesquels se trouvait son fils Théodore; il fit prêter au peuple entier le serment de fidélité et reprit le chemin de la Franconie, se disposant à célébrer à Ingelheim les fêtes de Noël et ceHes de Pâques. Il y rassembla, au printemps de l'année 788, la diète, à laquelle furent convoqués tous les vassaux et Thassilo lui-même. Jusqu'alors ce prince ne s'était préoccupé en aucune fagon de son serment de vassal. Lors de la prestation du serment de fidélité au roi, il avait même recommandé aux hommes libres bavarois de faire une restriction mentale
(reservatio mentalis), et à peine Charles s'était-il retiré, qu'il avait excité la cour grecque et les Avares à lui déclarer la guerre. Thassilo fut accusé de haute trahison à la diète d'Ingelheim par les Bavarois eux-mêmes. Ils lui reprochèrent (peut-être s'y trouvaient-ils excités par Charles) d'avoir, sur les instigations de sa femme Lutberge, poussé de nouveau les Huns à attaquer les Francs, de plus, de les avoir eux-mêmes sollicités au parjure, leur suggérant des manœuvres hostiles, et aiTirmant qu'il préférait la mort pour lui et ses enfants à l'état de vassal de Charles. L'évidence de ce délit éclata de telle sorte que Thassilo, perdant toute contenance, n'essaya pas même de nier le fait : convaincu du crime de haute trahison, il fut condamné à mort par la diète. Charles lui accorda la vie, mais lui fit raser la tête et l'enferma dans un couvent. Ses fils furent tonsurés et forcés de se faire moines, et sa femme et ses filles durent prendre le voile (1). Ainsi s'éteignit la race des Agilolfinges, qui depuis deux siècles avaient donné des ducs aux Ba\^rois. La Bavière fut, ainsi que l'avaient été l'AUemanie, laThuringe et la Saxe, divisée en cantons confiés à des gouverneurs francs, qui à l'intérieur du pays portaient le titre de comtes et de préfets, et aux frontières celui de margraves. Charles, suivant ainsi la politique de Clovis, s'eflbrçait de centraliser la domination franque, au. moyen de l'extirpation des races princières possédant l'autorité au même titre que lui-même. Les partisans du duc restés fidèles à sa cause furent bannis, et leur fortune fut confisquée au profit de la couronne. Presque aussitôt et comme pour justifier la sentence prononcée par la diète, l'orage amoncelé par les menées de Thassilo éclata. Deux colonnes de l'armée des Avai'es se précipitèrent, l'une, sur le margravat de Frioul, l'autre, sur la Bavière, tandis que de son côté l'empereur (ionslantin faisait débarquer au sud-ouest de Bénévent le gouverneur de la Sicile à la tête d'une armée, et qu'à l'est de l'Italie, Adalgise apparaissait avec des troupes grecques, dans le dessein de reprendre la couronne des Lombards;
(1) Six ans après, Charles fit paraître Thassilo à la diète de Francfort» où il dut renoncer formellement, t«int en son nom qu*en celai de ses Sh et de ses filles, à toute prétention à T^rd de ses propriétés privées ou de ses droits poUtiques.
mais la conduite énergique de Charles fit échouer le plan des alliés. Aragis, sur lequel le prétendant croyait pouvoir compter, était mort. Son second flls, Grimoald, auquel le roi Charles avait donné Bénévent à titre de fief, resta fidèle à son suzerain ; sourd aux suggestions de sa mère, il réunit son armée aux forces militaires du duc de Spolète et à eelles de lenvoyé du roi, Winegis (1), et vainquit les Grecs dans un combat qui coûta la vie, dit-on, au valeureux Adalgise. Les Avares ne furent pas plus heureux ; leurs deux armées furent repoussées avec de grandes pertes, et lorsque, voulant venger leur défaite, ils entrèrent de nouveau en Bavière, la même année, avec un redoublement de forces ffiiHtaires, ils furent encore une fois battus par les Bavarois eux-mêmes; un grand nombre d'entre eux trouvèrent la mort sur le champ de bataille ou dans les flots du Danube. Charles résolut de châtier les Huns (Avares) pour cette invasion et de telle sorte qu'il put leur enlever pour jamais fenvie de revenir inquiéter les frontières de l'empire. Redoutant tout de sa vengeance, les Huns envoyèrent une ambassade chargée de délimiter avec lui les frontières mutuelles. Charles fit traîner les négociations en longueur, jusqu'à ce qu'il eût terminé ses préparatifs pour une nouvelle campagne. Au printemps de l'année 791, quittant Worms, où son palais avait été incendié pendant l'hiver, il se mit en marche vers la Bavière. La ville de Ratisbonne avait été désignée pour point de réunion de son armée; on y vit affluer bientôt, et en nombre considérable, les contingents de la Franconie orientale, de la Thuringe, de la Saxe, de la Bavière et de l'Allemanie. L'armée fut divisée en trois corps principaux. Le premier, sous le commandement du comte Dretrich et du préfet Meginfried, s'avança sur la rive gauche du Danube ; le second, commandé par Charles, s'avança sur la rive droite, vers la Pannonie(la Hongrie), tandis que les Bavarois descendaient le fleuve avec armes et bagages. Le premier camp fut établi sur l'Enns, qui séparait le pays des Huns de celui
(l) Les « misai «, envoyés royaux (fonction créée par Charles), étaient d^ ministres plénipotentiaires ou ambassadeurs qui remplaçaient le roi dans les inspections des provinces et auxquels devaient opéit les fonctionnaires civils et militcdres, et même les comtes.
des Bavarois, et Ton y célébra, pendant trois jours consécntifs,un service divin solennel, afin d'implorer la protection du ciel. Alors seulement eut lieu la déclaration de guerre; immédiatement après, l'armée franque passa la frontière des Huns, pendant que Pépin, fils de Charles, s'avançait de l'Italie vers l'Illyrie et la Pannonie. Attaqués par des forces si considérables, les Avares perdirent courage et n'opposèrent qu'une faible résistance ; leurs places fortes,. établies dans les montagnes ou sur les bords des fleuves, se rendirent après une courte lutte; leurs armées déposèrent les armes, furent dispersées ou massacrées. Durant lespace de cinquante-deux jours, Charles et Pépin traversèrent simultanément le pays, l'un dans la direction du nord, l'autre dans celle du sud-ouest, avec le même succès, saccageant et brûlant toute la contrée jusqu'aux bouches du Raab. Arrivé là, Charles suspendit sa marche(l), se reposa pendant quelques jours et se disposa à retourner dans son pays. Une épidémie ayant éclaté parmi les chevaux de l'armée, dont elle enleva les neuf dixièmes, Charles n'osa pas s'attarder davantage, craignant de ne pouvoir, à causç de la pénurie des chevaux,, atteindre ses quartiers d'hiver avant la saison rigoureuse. Il se rendit alors à Ratisbonne où il employa deux années entières en préparatifs, eh vue d une nouvelle expédition contre les Avares (2). Retenu par diverses circonstances, il ne put exécuter son plan qu'en l'an 796. ,
Peu de temps après, de violents troubles avaient éclaté parmi les Avares. Cette tribu, composée des anciens Huns et des Avares leurs alliés, descendus de la haute Asie, était gouvernée par deux chefs politiques (le Chagan et le Jugur) qui représentaient le dualisme de sa population. Une semblable organisation donnait nécessairement lieu à des froissements qui amenèrent une guerre civile durant laquelle les deux chefs succombèrent. Les Slaves, opprimés par les Huns, profitèrent de cette circonstance pour recon-
fl) Charles décrit loi-même cette expédition dans nne lettare qoll adresse à la reine Fastrade, à Ratisbonne.
(2)11 fit construire à cette époque un pont de bateaux dont il comptait se servir sur le Danube. £n 793, il essaya d'établir un canal entre le Danube et le Mein, mais les conditions dé&TorableB du sol s'opposèrent au succès de rentreprise.
quérir leur indépendance et appelèrent les Francs à leur secours. Charles envoya vers la Pannonie son fils Pépin et le duc Eric de Frioul, à la tête d une puissante armée. Les Avares furent refoulés au delà de la Theiss et les Francs prirent d assaut le tombeau d'Attila : c'était un camp fortifié, entouré d une triple rangée de remparts ayant vingt* pieds de hauteur et de largeur, formés de pierres, de palissades et de terre ; ce camp représentait en quelque sorte leur capitale. D'immenses trésors dérobés à l'empire romain, durant plusieurs siècles par les Huns et les Avares, tombèrent aux mains des Francs. Charles les partagea entre le siège romain, ses vassaux et les fonctionnaires de la cour. Les Huns éprouvèrent d'autres pertes encore ; toute la noblesse du pays périt dans cette guerre et la Pannonie se trouva si dépeuplée que d'immenses étendues de territoire ne présentèrent bientôt plus le moindre vestige de population. Les Francs avaient relativement peu souffert ; toutefois le duc Eric était tombé dans une embuscade et le comte bavarois Gérold avait perdu la vie dans la bataille. Durant le cours d'un siècle, la Pannonie se vit inquiétée et à diverses reprises dévastée par les Slaves, jusqu'à ce qu'enfin le Chagan des Huns, lui-môme, obtînt de l'empereur Charles, pour son malheureux peuple, des résidences entre Heimbourg et Saivar. Une nouvelle tribu d'origine finnoise descendue des monts OÙrals prit possession du pays et lui donna son nom actuel. D'autres populations, telles que celles des Slaves, des Wilzes, des Wendes, des Sorbes, des Bohémiens et des Obodrites furent soumises avec le même succès et avec moins d'effusion de sang encore. Les Danois et les Normands se virent repoussés, et les révoltes dès Bretons et des Lombards furent réprimées. Il était peu ordinaire qu'une année s'écoulât sans que les Francs eussent à porter leurs armes soit à l'est ou à l'ouest, soit au nord ou au sud de l'Europe. La force colossale de Charles eût fléchi elle-même sous le poids des affaires publiques, au milieu du tumulte de guerres incessantes, si conjointement avec l'extension du royaume il n'avait vu s'élever à ses côtés ses trois fils, parmi lesquels Pépin et Charles, égalant leur père pour les talents militaiiies, restèrent 1&& fidèles coopérateurs àe ses vastes
entreprises. Grâce à leur habileté, toutes les guerres furent conduites à bonne fin et les défaites rendues rares.
En 772, Charles avait fait une campagne en Espagne et poursuivi les Maures jusqu'à la ville de Saragosse quil avait prise d'assaut: Traversant les Pyrénées où son armée se trouva très-exposée à cause des défilés qui ne lui permettaient ^e marcher qu'en étroites colonnes, Charles apprit que l'arrière-garde escortant les bagages s'était trouvée enveloppée par les Basques, dans la vallée de Ronceval, et avait été entièrement massacrée. Les Basques chargés d'un riche butin s'étaient aussitôt retirés dans leurs montagnes. Charles ne connaissant ni l'ennemi ni l'endroit d'où il était sorti ne put assouvir en ce moment sa vengeance. Transporté de colère d'abord, il parut bientôt après devoir succomber sous le poids du chagrin; le maréchal Eckhardl, le comte palatin Anselme et le margrave breton Roland, qu'il comptait parmi ses plus fidèles et plus valeureux compagnons d'armes et fonctionnaires, avaient péri pendant cette expédition, et ces pertes empoisonnaient amèrement la joie de son triomphe sur les Sarrasins. Rentré en France, Charles se vengea en s'emparant de la personne du duc Lupus, maître du domaine qu'occupaient les Basques et à l'instigation duquel il attribuait leur attaque.
La mort des trois palatins (1) était non-seulement pour Charles mais aussi pour les Francs une réelle catastrophe. Pour en comprendre l'importance, il faut se .rappeler toute rinfluence qu'exerçaient à cette époque, sur l'issue de la guerre, la bravoure personnelle et le degré de perfection auquel atteignaient dans la science militaire les chevaliers, presque chaque année en campagne et passant ainsi en quelque sorte leur vie entière sous les armes. Le roi Charles et ses palatins furent pour ainsi dire le centre du cycle héroïque qui durant des siècles fournit aux poètes une abondante moisson de sujets épiques; Roland fut le plus glçrifié parmi tous ces héros. L'imagination des générations postérieures l'ayant revêtu de formes gigantesques, il devint l'Achille des poèmes de l'Occident. Deux siècles
^) Fonctionnaires du Palatium (palais), sous le nom duquel on dédgnait, dans un sens restreint, le palais royal, la résidence du loi, et dans un sens plus étendu, la cour en général.
après sa mort parut le célèbre hymne de Roland qui, le 14 octobre 1066, fut chanté à la bataille de Hastings par le ménestrel taillefer placé à la tête des Normands, et repris en chœur ensuite par ces derniers. Toutefois il est permis de croire que la tradition avait eu en vue d abord un autre Roland, historiquement plus célèbre encore, c'est-à-dire le géant RoUo le Conquérant, premier duc de Normandie, et que les poètes des siècles postérieurs, éblouis par l'éclatante apparition de Charles, attribuèrent à son ami Roland la gloire du héros normand.
Quoique la tradition et la poésie n'aient point autant illustré la lutte soutenue par Charles contre les Saxons, elle fut néanmoins plus longue, plus sanglante, plus terrible dans sa réalité historique que toutes les autres guerres soutenues par lui et par ses palatins. Les Saxons formaient, avec les Germains de la Scandinavie et les Danois, désignés sous le nom collectif de Normands, celles de toutes les tribus germaniques qui résistèrent le plus longtemps à l'influence du christianisme. Toutes les tentatives de conversion entreprises depuis l'époque de Charles Martel avaient échoué contre l'opiniâtreté de ce peuple qui, à différentes reprises, mit à mort les missionnaires chrétiens. L'Eglise fit appel au bras séculier des rois francs et trouva dans les Carlovingiens des instruments d'autant plus zélés que, tout en prêtant leur appui aux missionnaires, ils satisfaisaient également leur ambition. De plus, les Saxons étaient de turbulents voisins; souvent ils pillaient les contrées limitrophes, enlevaient les bestiaux et massacraient les habitants. S'avançant vers le bas Rhin, ils avaient envahi et pris en possession des territoires dépeuplés par suite de la descente des Francs dans les Gaules. Déjà cette circonstance avait amené les Mérovingiens à leur faire la guerre, car les Francs s'en étaient trouvés si irrités, qu'ils avaient forcé le roiLothaire, et à leur détriment, à lutter contre eux. Malgré plusieurs campagnes victorieuses de Charles Martel et de ses fils, les Francs n'étaient point parvenus à dompter l'esprit opiniâtre des Saxons. La lutte prit bientôt le caractère de violence propre aux guerres de religion et se développa en raison de l'énergie qu'y déploya le successeur de Pépin. Les Saxons défendirent avec une non moindre
fermeté le droit publie, les mœurs, les usages et surtout la religion de leurs pères. Dans une diète tenue à Worms en 772, Charles, d'accord avec les Francs, prit la décision de leur déclarer la guerre ; elle ne fut terminée qu'en 804, après leur complète soumission .Cette longue résistanceesten droit de provoquer bien plus d'étonnement que la victoire définitive de Charles et rappelle, en quelque sorte, la lutte soutenue jadis par les Chérusques contre les Romains. Huit siècles s'étaient écoulés depuis la mort d'Armin et les habitants de l'Elbe et du Wéser se trouvaient encore dans des conditions identiques à celles de cette époque. Lepeupleétait toujours divisé en un certain nombre de petites tribus, et toujours aussi sa force principale consistait dans un centre puissant composé d'hommes libres .Mais quoique jouissant de la liberté, le système de l'ancienne division politique leur créait une infériorité à l'égard de la puissance unitaire des Francs qui pénétrèrent dans leur pays sans défense, sous la conduite de généraux expérimentés, pourvus de toutes les ressources de la civilisation de l'Occident, soutenus, de plus, par les bénédictions de FEglise et par sa propagande plus efficace encore. On ne peut qu'admirer le courage de ce peuple de héros qui, la poitrine découverte, s'opposaient à des guerriers armés de la tête aux pieds (1), alors même
(1) Nous avons dit déjà que Féquipement complet en acier qui enveloppait le guerrier de la" tête aux pieas était d'origine égyptienne ; il fnt adopté d'abord par les Perses et ensuite par les Elomains qui ne portaient primitivement que des casques et des cuirasses, et rarement des cuissards; ils avaient rencontré ce g^nre d'armure complète durant leurs guerres contre les Parthes. Il fut introduit parmi eux à l'époque des empereurs ; déjà sous Constantin des corps d armée entiers se trouvaient composés de cavaliers bardés de fer. Charlemagne avait une prédilection marquée pour cette armure et cherchait autant que possible à propager parmi les Francs l'usage du vêtement de fer. Les Saxons, les Slaves, les Huns et la plupart des i)euples avec lesquels les IVancs furent en guerre portaient des casques, mais rarement des cuirasses.Charlemagnefitparwn exemple que l'armure en acier devînt l'uniforme des chevaliers jusqu'à l'époque de la découverte de la poudre à canon qui força ces derniers à faire leurs cuirasses si lourdes, que finalement il ne se trouva plus personne qui pût les porter. La préférence que Charles et ses Francs accordaient à ce genre d'armure ressort d'un récit du moine de Saint-Grall qui écrivait soixante ans après la mort de Charlemagne; à la vérité il raconte parfois des faits imagmaires, mais il les entremêle néanmoins de curieuses peintures de mœurs qui donnent une idée exacte de l'époque. Dans un récit dont le sujet est emprunté probablement à un poème épique, le moine de Saint-Gali représente durant le siège de Pavie le roi des Lombards, Didier, monté sur une teur avec Otker (c'était un Franc, banni de son pays) et apercevant de là les troupes de l'armée franque qui s'avancent.
qu'au point de vue de la civilisation on n'ait point à regretter leur soumission. Un siècle s'était écoulé depuis l'apparition des Saxons, et depuis cette époque ils étaient restés stationnaires ; l'épée des Francs devait alors les pousser sur la voie du progrès.
Les Saxons s'étaient divisés en trois associations de tribus : les Westphaliens qui habitaient la contrée s'étendant du bas Weser du côté de l'ouest, vers l'Ems, jusqu'arux environs du Rhin; c'est dans ce pays que furent érigés après leur soumission, les évêchés d'Osnabrùck et. de Munster; à l'est des Westphaliens se trouvaient les Engriens ; on fonda plus tard sur leur territoire les évèchés de Minden et de Paderborn ; après les Engriens venaient les Ostphaliens (1), chez lesquels s'élevèrent plus tard aussi les évêchés de Brème et de Hildesheim. Ces trois associalions de tribus se composaient en outre de plus petites peuplades habitant des cantons particuliers, gouvernées par des princes élus par elles, et n'obéissant qu'en cas de guerre au pouvoir supérieur d'un duc choisi par toute la ligue. Cette division du pouvoir, qui créait pour les Saxons une infériorité à l'égard des Francs politiquement centrahsés, contribua à faire se prolonger les luttes qu'ils soutinrent; la conclusion de la paix avec une seule tribu ou avec une certaine agglomération de tribus n'engageait en
Après avoir fait ressortir, au moyen d'un dialogue, Tétonnement ejj Teffroi du roi des Lombards, provoqués par le nombre et le genre de Tarmement des Francs, l!arrivée de Charles est décrite dans les termes suivants (Monachi San Gall. Gesta Karoli II, c. 20. Pertz, II, 709) : " Alors apparut 9 Charles lui-même, tout bardé de fer; un panache blanc flottait sur son 9 casque d'acier étincelant; ses mainset ses bras étaient recouverts de gants 9 et de brassards de fer, sa iioitrine et ses larges épaules garanties par sa 9 cuirasse de fer; de la main gauche s'élevait la lance de ter, la droite re- » posait sur la poignée de son irrésistible épée ; la cuisse dont il se ser- 9 vait pour monter plus aisément sur son cheval était entourée de bandes » de fer. Sa iambe...... que pui^je mentionner qui n'était pas couvert de fer?
9 Tout le bouclier était en fer, son cheval de bataille, tout caparaçonné 3» de fer, semblait de fer aussi pour la force. Tous ceux qui précédaient, n entouraient ou suivaient le grand roi s'étaient, chacun selon sa fortune, » procuré une armure de fer à l'instar de la sienne. La vaste plaine sem- 0 blait être recouverte de fer; les rayons du soleil miroitaient sur l'acier 3 de telle sorte que le peuple s'en trouvant aveuglé, tremblait d'effroi et n payait ainsi son tribut au fer. L'éclat du fer illuminait les recoiiis les n plus obscurs. Devant le fer tremblaient les murailles, le coarage des » jeunes gens et la sagesse des vieillards. 0 fer ! 0 fer! s'écriait le peuple » épouvanté. »
(1) On les appelait aussi Osterlete (gens de l'est) ou Osterlinge.
aucune façon les autres. Aussi longtemps que les ducs ne s*étaient pas soumis volontairement, le traité conclu par une tribu seule ji avait aucune valeur, alors mOrae que celle-ci eût fait la paix avec le roi des Francs ; elle cessait à la vérité sa résistance, mais n'exerçait pour cela aucune influence sur les dispositions des peuplades plus éloignées. C'est ainsi qu'après la conclusion de traités à l'occasion desquels des serments furent prêtés et des otages remis, alors même que le duc avait fait sa soumission, des révoltes éclataient sans cesse, et que les tribus non comprises dans les parties contractantes reprenaient les armes.
Après que Charles, plus entraîné peut-être par les Francs de Test et par les ecclésiastiques que guidé par sa propre 'inspiration, se fut décidé à faire la guerre aux Saxons, il se dirigea avec l'armée franque vers cette même contrée qui, excitant jadis la convoitisç des Romains, avait été témoin de batailles décisives pour eux; cette contrée, parsemée de collines et de forêts, située au nord du Diemel, entre Paderborn, Hœxter et Detmold, qui renfermait d'anciens sanctuaires nationaux, était alors le centre de la nation saxonne comme elle avait été jadis celui du peuple germanique. Saccageant et brûlant tout sur son passage, Charles prit d'assaut la forteresse sacrée des Saxons, l'Eresburg (i) et fit détruire le sanctuaire national qui se trouvait dans le voisinage et dans lequel s'élevait Flrminsul. Les Francs mirent trois jours à faire disparaître le bois sacré, le temple et l'Irminsul (2). Charles s'avança alors
(1) On croit que TEresburg s'éleyait àrendroit où se trouve anjourdlmi Staclberge sur le Diemel; mais d'après des documents historiques, rSresburg devait se trouver dans le voisinage d'Aftenbeken,prè8 de raderborn; ils placent TËreiburg et Tlrminsul dans le voisinage du BuUerbom (fontaine de fiuller). Einbardt et 2Saxo Poeta racontent que sëjoamiut dans le voisinage du bois sacré où s'élevait jadis l'Irminsnlf Tannée avait beaucoup souffert de la soif^ les ruisseaux étant desséchés par la chaleur de l'été. Mais la destruction du sanctuaire paraît avoir été si agréable au Tout-Puissant que soudainement il avait permis qptun nouveau ruisseau sortît d'une grotte, versant Teau en telle aDondance que toute l'armée v put étancher sa soif; or cette source nepouvnit être antre aue le BuUerbom qui se trouve entre Âltenbeken et Feldrom; jusqu^ la un du siècle dernier, ce ruisseau coulait avec une certaine irrégularité; il tarissait pendant quelques jours après lesquels il fournissait une abondante quantité d'eau.
(2) liés savants ne sont point d*accord an stget de l'Irminsul; les uns le tiennent pour le symbole d'un Dieu nommé Irmin, d'autres poor an
jusqu'au Wéser. Les tribus saxonnes de ces contrées dont la confiance dans leurs divinités dut se trouver ébranlée par la destruction de leur sanctuaire, se soumirent à lui et livrèrent douze otages, comme gage de leur fidélité; Charles se retira ensuite vers la Franconie orientale.
Pour bien comprendre ce qu'était à cette époque la guerre de conquêtes, il faut se rappeler qu'à l'exception des sièges, les campagnes ne se faisaient que durant l'été, et que le temps du service militaire obligatoire ne se prolongeait pas au delà de trois ou quatre mois. Ce temps écoulé, le général en chef devait commencer la retraite s'il ne voulait voir la révolte éclater dans sa propre armée, ou bien la population du pays ennemi, poussée à une lutte désespérée. Le soldat poui*voyait lui-même à son entretien, l'Etat ne fournissait à l'armée ni les vêtements, ni les approvisionnements. Si celle-ci manquait' des choses nécessaires, elle recourait au pillage. Dans ces conditions, il n'était donc pas possible aux Francs de séjojurner longtemps dans les contrées occupées par leurs armées; ils devaient se contenter de les soumettre, imposant aux habitants le serment de fidélité et leur propre foi religieuse, tout en s'attendant pour l'avenir à des révoltes qui réclameraient leur retour à main armée.
A peine Charles eut-il conquis la couronne des Lombards au printemps de l'an 774, qu'il se dirigea avec la rapidité de l'éclair (1) directement vers l'Allemagne ; des troupes
monument commémoratîf élevé en Thonneur de la victoire d*Armin. Toutefois déjà à répoque deVarus, cette contrée contenait des forêts sacrées. Après la bataille ae Teutoburg des officiers romains y avaient été offerts en sacrifice. Il est permis de croire que les Chérusques y élevèrent un monument soit après la victoire, pour en perpétuer la mémoire, soit après la mort d'Armin, en reconnaissance de ses services. Un tel monument avait
opinion que
de la victoire des Chérusques, et dans un bois sacré. Le fait que llrminsul se trouvait près d^Altenbeken sur le Bullerbom se confirme par la circonstance qu aujourd'hui encore on voit sur le Mœnkeberg les ruines d'une ancienne chapelle et qu'il est dit formellement (Chrome. Mossiac) ^ue Charles fit bâtir, en 784, une église (basilique) à la place où s'élevait 1 irminsul. Or les églises catholiques se bâtissaient surtout aux endroits tenus pour sacrés par le peuple; Landau remarque que c'est pour cette raison qu'on n'en retrouve plus actuellement les traces.
(1) La rapidité avec laquelle Charles et sa suite parvenaient à se rendre d'une extrémité de l'empire à l'autre aurait droit de surprendre même
militaires saxonnes avaient profité de son absence pour ravager par le fer et la flamme le territoire hessois où une basilique, récemment achevée et dédiée à saint Bonifece, avait à grand peine échappé à Tincendie.
Après qu'il eut envoyé, la même année, quatre armées contre les Saxons, afin de leur oter l'envie de recommencer leurs envahissements, il quitta la diète de Duren pendant Télé (775) à la tête de son armée et marcha lui-même^ contre eux. Il prit le Siegburg, rétablit TEresburg et y installa une garnison franque. S avançant vers Braunsberg,. sur le Wéser, il força le passage de la rivière, après une défense héroïque de la part des Saxons, et marchant jusqu'à rOcker, il soumit les Ostphaliens et les Engriens, et à son retour, les Westphaliens qui, après son passage, avaient enveloppé et massacré un corps d'armée franc.
La révolte du duc de Frioul força Charles de précipiter son retour. La paix rétablie, il marcha de nouveau et rapidement contre les Saxons. Ce peuple s'était encore révolté, avait pris d'assaut et détruit TEresburg, chassé les garnisons franques et assiégé le Siegburg. Après la diète de Worms, dont il réclama l'appui, Charles entreprit contre les Saxons une troisième campagne, pendant laquelle il pénétra jusqu'à la Lippe, y construisit un fort et soumit la population voisine. Des otages furent remis et même beaucoup de Saxons se firent baptiser avec leurs femmes et leurs enfants, en présence de l'armée franque.
Charles se fiant m^l à ces soumissions partielles du peuple saxon, acceptées par ceux des cantons qui sentaient davantage le poids de ses armes, retourna au printemps de l'année 777 (il avait passé les fêtes de Noél à Herslal et celles de Pâques à Nimègue) avec une puissante armée, à Paderborn, afin à\y faire constater solennellement la soumission des Saxons. Il y trouva le peuple saxon et la noblesse saxonne veâus à son appel en si bonnes dispositions de soumission, qu'ils s'y déclaraient prêts à recevoir le pardon de Charles, acceptant même la condition que s'ils
aujourd'hui; elle ne peut 8'expliquer que par le fait que ses cent fcrentc palais et les innombrables fermes, répandues dans tout Tempire, noarissaient un grand nombre de chevaux dressés uniquement pour son nsig^i beaucoup de vassaux aussi étaient tenus à fournir oes chevaux de relais.
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violaient leur parole, ils lautorisaîent à s'emparer de leur patrie et à confisquer leur liberté ; un grand nombre d'entre eux se firent baptiser à cette occasion. Mais cette soumission n était qu'apparente. Le principal champion de Findépendance saxonne, le prince et duc westphalien, Wilikind, n'avait point paru à la diète de Paderborn ; il s'était retiré chez le roi des Danois, auprès duquel il trouva ' aide et protection contre le conquérant franc. Parmi tous les adversaires de Charles, Witikind était le plus redoutable. L'amour de la liberté et la ténacité saxonne semblaient s'être incarnés en lui; il était le deniier représentant de l'indépendance et de la bravoure des anciens Germains, car après la défaite des Saxons, la féodalité s'était étendue sur toute l'Allemagne. Plusieurs batailles gagnées par lui et l'anéantissement d'une armée franque prouvèrent que Witikind n'était pas dépourvu des talents d'un chef mili'taire. Lorsque vaincu, il se soumit après une lutte qui dura quinze ans, il succomba bien plutôt sous la supériorité de la civilisation d'un royaume centralisé, que par suite de ses propres fautes. La division des tribus saxonnes imprimait à la guerre un caractère tout particulier; Charles ne parvenait jamais à soumettre que les cantons dans les*quels paraissait son armée, tandis que les autres profitaient de son absence pour se révolter; d'airtre part, cette division^ s'opposait à l'alliance énergique de toutes les tribus pour un but commun, à savoir la centralisation simultanée de la politique et de la guerre. Après une victoire décisive, les Saxons, au lieu de poursuivre avec entente et persévérance le cours de leurs succès, se divisaient et retournaient dans leurs foyers respectifs; il arrivait souvent alors, que même après leur défaite, les Francs reprenaient une position supérieure à celle qu'ils occupaient précédemment. A Paderborn, mille Saxons, éblouis par l'éclat de la diète à laquelle assistèrent même des Sarrasins venus du fond de l'Espiagne pour faire leur soumission, s'étaient, à la vérité, convertis au christianisme. L'année suivante, en 778, tandis que Charles faisait une campagne en Es^ pagne, Witikind mit son absence à profit pour appeler de nouveau la jeunesse saxonne aux armes, incendia la nouvelle forteresse sur la Lippe, et sans perdre son temp&
à assiéger Siegbui^, il s'éianca dans la Franconie orieiw taie, dévastaat tout le pays et pénétrant jusqu'à la Moselle. A ce moment, Charles revenait des. Pyrénées; encore tout à la douleur de la perte de Roland, il apprit que les Saxons dévastaient la rive droite du Rbin, depuis Deutz jusquà Coblence, incendiaient les villages, les églises, les fermes, n'épai^naient ni le sexe ni Tàge, et se vengeaient ainsi de la perte de leur indépendance. Charles, se voyant obligé de congédier une partie de son armée à cause de l'expiration du temps de service, ne put que diriger un corps de Francs orientaux et d'AJamans contre les Saxons qui opéraient leur retraite par la Hesse, soustraire Tabbaye de Fulda à leur fureur et leur infliger un rude châtiment près de Battenfeld, sur TEder. Au printemps de l'année suivante (779), Charles, après avoir présidé la diète à Duren^ passa le Rliin, remonta la rive droite de la Lippe, battit les Saxons après une vive résistance à Bockold, et gagna le Wéser sans rencontrer d'obstacle; toute la population avait quitté ses foyers, fuyant devant la supériorité numérique des Francs, et Witikind s'était retiré avec ses compagnons. Après avoir exigé de nouveau des otages des Saxons d'au delà du Wéser, le roi des Francs tint, en 780, la diète à Lippspringe ; puis traversant le Wéser et l'Ocker, il atteignit l'Elbe. Etabli à Wolmirstadt, à l'embouchure de rOcker, il chercha à y faire prévaloir son autorité sur les Saxons ainsi que sur les tribus slaves établies dans c^ contrées. Un grand nombre de Saxons de l'est se firent baptiser à Orheim; tout en ayant le nom du Christ sur les lèvres, ils gardaient celui de Wodan au fond du cœur, et n'embrassaient le christianisme qu'avec l'espoir d'obtenir par ce moyen de conversion l'éloignement des Francs. Leur exemple fut suivi sur l'Elbe par un grand nombre de Wendes et de Frisons. La soumission de la race saxonne et la paix parurent alors assurées pour longtemps.
Charles était donc autorisé à se croire parvenu au sommet de la puissance et en droit de jouir du fruit de ses victoires. Les deux années suivantes, il s'occupa activement des réformes à introduire à l'intérieur du royaume, de l'amélioration de la constitution et des intérêts de la science et de l'éducation. C'est de cette époque que datent
quelques-unes de ses institutions économiques et de ses lois les plus remarquables. En même temps il songeait à consolider le pouvoir dans sa dynastie. Il se rendit donc à Rome avec ses deux plus jeunes fils légitimes, dans le des^ sein de les faire sacrer par le pape Adrien, destinant Pépin à devenir roi des Lombards et Louis, roi des Aquitaniens, tandis qu'il désignait son flls aîné Charles pour lui succéder eo France.
Il parait qu'au printemps de l'année ISi, le bruit de quelques menées de Witikind, qui n avait pas encore aban-^ donné la cause de son peuple, vint aux oreilles du roi. Charles se décida à convoquer une diète à Lippspringe, afin de faire prêter, là-même, le serment de fidélité aux hommes libres de la Saxe en tant que sujets incorporés dans ses Etats. Un grand nombre d'hommes libres saxons y parurent en effet et reconnurent le roi, qui exprima aussitôt le désir d'organiser, selon le mode du gouvernement des Francs, la partie de la Saxe soumise à sa suzeraineté^ tandis qu'il préposerait à la tête des cantons particuliers, des comtes appartenant aux principales familles saxonnes. Outre l'ambassade des Runs, des envoyés de Siegfried, roi des Danois, avaient paru au champ de mai de Lippspringe. La mission de ces derniers n'est pas clairement déterminée; les relations entre les deux cours avaient été à coup sûr suspendues, à cause de la réception que Witikind avait trouvée en Danemark, et au sujet de laquelle le roi des Daiïois cherchait à apaiser Charles. Il y réussit, car après avoir quitté amicalement les envoyés, Charles retourna au delà du Rhin sans se douter que derrière lui allait se déchaîner un torrent qui menacerait d'anéantir la domination • franque à l'intérieur de l'Allemagne.
Le duc Witikind, soutenu par les Normands, était au retour du Danemark rentré dans ses foyers, avait appelé partout le peuple aux armes et convoqué les tribus dans des assemblées nationales, en vue de leur faire rompre l'alliance avec les Francs.* En même temps, se souleva la tribu slave des Sorbes qui, pendant la migration et après le départ des Longobards, s'étaient avancés dans la contrée du haut Elbe et de la Saale, et avaient dévasté le territoire saxon et les fertiles campagnes de laThuringe. Dès que Charles en reçut
la nouvelle, il envoya trois de ses palatins, Adalgise, Gailo -et Worad avec une armée de Francs de Test contre les Sorbes. Les Francs devaient pénétrer par la Saxe et avaient ordre de se renforcer de troupes de Saxons, qui pour la première fois, allaient fournir leur contingent à une armée franque. Les Saxons, loin de se rendre à cet ordre, profitèrent de la circonstance pour donner le signal de la révolte. Excité par les appels enthousiastes de Witikind, le peuple prit les armes. Les prêtres chrétiens et les nouveaux comtes furent chassés ou tués. De toutes parts, les hommes de guerre (Wehrmànner) s'élancèrent vers le Wéser central où Tarmée du peuple se rassemblait sous la bannière de Witikind. Tandis que des courriers allaient à la hâte porter à Charles la fâcheuse nouvelle, le comte Dietrich, parent du roi, rassemblait promptement une armée auxiliaire, afin de marcher au secours des Francs partis précédemment et qui, instruits des événements survenus, avaient bientôt abandonné l'expédition contre les Sorbes. Les deux corps d'armée francs marchèrent vers le mont Suntal (Sonnthal), près de Hausberg, dans la contrée de Minden,où les Saxons étaient campés. Dietrich avait résolu, d'accord avec les autres généraux francs, d'envahir le centre des Saxons, et de les attaquer des deux côtés à la fois. Ainsi que le remarque Einhard (1), Gailo et ses collègues étant jaloux du cousin du roi, se décidèrent à tenter seuls l'attaque, afin de ne point devoir partager avec lui l'honneur de la victoire que déjà ils tenaient pour certaine. Cette témérité occasionna leur perte. Dédaignant l'ennemi à ca|ise de son mauvais armement, ils s'élancèrent précipitatnment sur lui comme s'ils n'avaient qu'à poursuivre des fuyards, alors qu'ils savaient à combattre ces Saxons au cœur de lion, qui après chaque défaite se relevaient plus vigoureusement. Dans ces conditions, ils attaquèrent l'armée saxonne complètement rassemblée en ordre de bataille devant son camp; mais leur présomption fut sévèrement punie. Les Saxons, repoussèrent d'abord l'attaque et enveloppèrent ensuite l'armée franque qu'ils anéantirent presque jusqu'au dernier iiomme. Le peu d'entre eux qui survécurent allèrent an-
il) Poeta Saxo b. Pertz, 1, 782.
jioncer la défaite au camp de Dietricli qui se trouvait de lautre côté de la montagne. Les pertes des Francs furent considérables ; non-seulement ils eurent à déplorer l'extermination de toute une armée, mais encore la mort d'officiers et d'hommes supérieurs. Les deux généraux Cailo et Adalgise restèrent sur le champ de bataille, et avec eux quatre comtes et environ une vingtaine d'autres chevaliers (seigneurs et leurs suites nombreuses) qui préférèrent la mort à la douleur de leur survivre. Dietrich réussit à opérer aisément sa retraite. Les Saxons, cette race de « cœurs de fer » lorsqu'ils s'agis^it pour eux de résister à l'oppression, redevenaient, après la victoire, tout semblables à des enfants. Au lieu d'utiliser leur triomphe pour raffermir leur indépendance politique reconquise, ils laissèrent l'armée franque se retirer sans obstacle, puis ils abandonnèrent bientôt le camp, et selon leur habitude, rentrèrent joyeusement dans leurs foyers domestiques. Lorsque le roi des Francs à la tête d'une armée promptement rassemblée pénétra dans la Saxe, loin de trouver une armée qui lui eût opposé de la résistance, à peine rencontra- t-il un seul adversaire. Witikind et son ami Albion se virent abandonnés par leui*s troupes et obligés de chercher, avec leurs plus fidèles partisans, un refuge en Danemark. Charles fit venir les principaux princes des cantons saxons à Verduu» réclamant d'eux qu'ils lui nommassent l'auteur de la révolte. Après que tous eurent désigné Witikind et qu'ils se furent déclarés hors d'état de satisfaire au désir de Charles en le lui livrant, car le duc avait fui chez les Normands, ils eurent la faiblesse, tremblant devant les menaces du prince, de lui livrer 4,500 soldats de l'indépendance, qui s'étaient rendus à l'appel de Witikind. Dans cette circonstance, Charles se laissa entraîner à de si coupables sentiments que tout en épargnant les princes; il fit décapiter en un seul jour, à Verdun sur l'Aller, 4,500 des plus nobles jeunes gens du peuple saxon. Soit qu'aux yeux de Charles , les Saxons se fussent rendus coupables d'une seconde violation du serment de fidélité, soit qu'il eût été saisi de terreur au plus profond de son être par la mort de tant de guerriers et de valeureux palatins, il est impossible d'alléguer aucune excuse pour atténuer le crime par
lequel le grand homme ternit ainsi pour toujours la gloire de son nom. Comme si le destin eût voulu len punir, Charles perdit peu de mois après, àThionville, sa feinme bien-aimée, Hildegarde, la mère de ses fils. A peine eut-il le temps de Tensevelir, qu'il fut appelé de nouveau à feire une campagne contre les Saxons, qui se trouvaient alors plus que jamais en forces. Charles avait complètement manqué le but d'intimidation qu'il s'était proposé à l'égard de ce peuple viril. Au lieu de le courber à jamais devant lui, il avait transformé sa résistance en une effroyable colère. Tout le peuple avait èté^ à la vérité, stupéfait à la suite de son action cruelle; mais cette stupéfaction se changeant bientôt en un sentiment de colère, le cri de la vengeance éclata comme la foudre» dans les cantons de l'Allemagne du nord. Witikind accourut au premier signal ; nonseulement les trois tribus saxonnes se retrouvèrent sous les armes, quelques mois après ce sanglant holocauste, mais aussi les tribus alliées frisonnes s'associèrent à la guerre d'indépendance, brûlèrent les églises, tuèrent ou , chassèrent les prêtres chrétiens, relevèrent les autels païens et pénétrèrent jusque vers Utrecht, et dans le delta batave. L'armée nationale des Saxons se rassembla dans la forêt de Teutoburg, à cet endroit de sanglante mémoire, qui apparaît dans l'histoire comme un monument d'éternelle gloire pour les Allemands, à ce même endroit oii la main d'Armin avait brisé le joug de Rome. Charles attaqua l'ennemi en personne avec toutes les forces de son armée. Le choc fut effroyable et le combat sanglant. Quoique moins bien pourvus que les Francs, d'armes offensives et défensives, les Saxons ne chancelèrent ni ne reculèrent, aussi longtemps que la nuit ne fût venue mettre un terme à la mêlée. A la vérité, Charles s'attribua la victoire, mais il fît retirer son armée à Paderbom pour y attendre des renforts venant des Gaules ; ce fait prouve que l'issue de la bataille resta indécise. Après que le roi des Francs eut reçu de nouvelles forces, il s'avança du côté du nord dans la plaine pour pénétrer de là dans les contrées du Nord de l'Allemagne vers le Wéser. Ce fut sur le Hase, près d'Osnabrûck que les Saxons le rencontrèrent de nouveau; il s'y engagea une seconde bataille, dans laquelle
— Ml — les Saxons battus, éprouvèrent de grandes pertes; un grand nombre d'entre eux furent faits prisonniers et traînés en servitude. Charles continua sa marche vers l'Elbe, saccageant et brûlant tout sur son passage ; mais il lui fut impossible d'avoir raison du peuple : nulle part il ne retrouvait le moindre indice de soumission. Les habitants abandonnèrent leurs demeures et se retirèrent à l'approche de l'armée franque dans les fofêts et sur les montagnes. Il ne fut plus permis alors à Charles de témoigner sa mauvaise humeur autrement qu'en faisant ravager les moissons et détruire des troupeaux de bétail.
L'entrée de la mauvaise saison força Charles (en 7-83) à se retirer sur lé Rhin. Après qu'il eut épousé la fille d'an comte des Francs de l'est, l'intrigante Fâstrade, il fit de nouveau irruption en Saxe, au printemps de l'année 784. Cette fois il ne voulut pas quitter le pays avant que les Saxons se fussent soumis à sa domination. Les Francs dévastèrent la Westphalie à la façon des cannibales ; les maisons et les châteaux furent réduits en cendres, les hommes et le bétail emmenés chez les Francs et le pays fut rendu désert. Charles se conduisait comme l'homme qui, pour mieux engourdir sa conscience, s'efforce de rendre ses victimes muettes. Arrivé au Wéser, des inondations amenées par les pluies continuelles l'empêchèrent de poursuivre sa route. Il se tourna alors par la Thuringe vers l'Ostphalie avec l'intention d'y décharger sa colère, tout au moins sur des champs de blé, et après avoir fait une courte apparition à Wonns, il passa l'hiver à Eresburg où il fit venir sa femme et ses enfants. Son fils Charles, âgé de 12 ans, venait de faire ses premières armes sous la conduite d'officiers éprouvés ; grâce à une charge de cavalerie, il avait battu une division de Saxons, sur la Lippe. Pendant cet hiver aussi, Charles essaya de marcher sur le Wéser ; mais il dut de nouveau rebrousser chemin à cause des inondations. Alors d'Eresburg, il fit faire des escarmouches dans .toutes les directions, afin de fatiguer les Saxons et de leur enlever, par le ravage de leurs biens et la destruction de leurs moyens d'existence, toute ressource pour la résistance. Après avoir assisté au champ de mai àPaderbom, il s'avança enfin jusqu'à l'Elbe,
dans le canton des Bardes. Mais tous ses efforts restaient sans résultat ; pas un seul Saxon ne se trouvait disposé encore à prêter le serment de fidélité.
Lorsque. Charles eut épuisé tous les moyens de rigueur, il acquit la conviction qu'il parviendrait peut-être à exterminer le peuple par la force et à régner alors sur un désert, mais qu'il ne réussirait jamais ainsi à transformer les Saxons en sujets amis, ni en alliés. Il se décida donc à leur tendre une main réconciliatrice et, avant toute chose, à gagner à lui les chefs du mouvement de rindépendance. Il envoya des ambassadeurs à Witikind et à Albion, qui se tenaient précisément dans le pays voisin (le Holstein); il ne leur faisait pas seulement offrir un pardon complet s'ils embrassaient le christianisme et reconnaissaient la suzeraineté du roi des Francs, mais il promettait aussi au peuple saxon une jurisprudence semblable à celledes Francs, de sorte qu'ils n'auraient plus formé dès lors qu'un seul peuple avec ces derniers. Les chefs saxons admirent ces propositions de paix, reconnaissant peut-être que les Saxons, par suite du partage de leur pays opéré par la violence, et de l'insuffisance de leur armée, n'étaient plus en état de soutenir la guerre contre les Francs. Ces princes s'étaient suffisamment convaincus que la division et le manque de discipline militaire parmi les Saxons avaient souvent même annulé les avantages acquis, et il leur était permis de douter du triomphe définitif de leur cause. Après que Charles eut remis des otages pour leur sécurité personnelle, Witikind et Albion se rendirent avec leur suite dans la Gaule, auprès du souverain, et se convertirent au christianisme, dans Attigny, en 785. Charles fut le parrain de Witikind qu'il combla de magnifiques présents. Ce prince rentra dès lors, paraît-il, dans la vie privée et passa le reste de ses jours dans ses propriétés en Westphalie. Les Saxons, privés de Imt chef, se soumirent successivement, et livrèrent leur contingent militaire, d'abord en 787 à l'occasion de l'expédition contre les Bavarois, et ensuite en 789, pour la guerre contre les Welches. Après avoir soumis ces derniers, Charles confirma solennellement aux Saxons le maintien de leur ancienne liberté, et nomma Trutmann comte (gouverneur) de la Saxe. Il fonda les évê-
chés d'Osnabrûck et deVepden,et enrichit le clergé franc de Test. Après chacune de ses campagnes, i] combla surtout de dotations le monastère de Hersfeld.
Les Saxons vécurent en paix, pendant huit ans; mais le service militaire et la dime ecclésiastique qu'on leur avait imposés, leur étaient à charge à tel point que déjà en 793, de nouveaux troubles éclatèrent. Une troupe de Francs, que le comte Dietrich amena de la Frise à loccasion dune seconde expédition contre les Avares, fut moins heureuse que les précédentes. Elle fut sui*prise et massacrée par les Saxons. Une nouvelle et générale révolte fut la conséquence de cet événement. Les Saxons cherchèrent à se faire des alliés des Slaves et des Huns, détruisirent les autels chrétiens, chassèrent les prêtres francs et les comtes et rassemblèrent une grande armée au Sintfeld. Charles se vit obligé de diviser ses forces en ce moment, à cause des troubles survenus à Bénévent et des attaques des Sarrasins dans la Septimanie.
Dès que Pépin et Louis furent revenus de lltalie et des Pyrénées, le roi des Francs s'élança hors de Francfort avec une division de l'armée ; son fils Charles, à la tête d'un corps d'armée, quitta Cologne, et tous deux marchèrent contre les Saxons. Attaqués des deux côtés, ceux-ci n'essayèrent pas d'opposer de la résistance à la supériorité des forces, se rendirent et donnèrent des otages. Mais Charles ne s'en contenta plus. On dit qu'il fit sortir du pays le tiers de la population saxonne, à laquelle il assigna de nouvelles demeures dans différentes contrées du royaume des Francs (1).
Malgré cette cause d^extrème affaiblissement, les Saxons surprirent déjà l'année suivante (795), à l'Elbe, le roi des Abodrites, Witzinus, allié des Francs, et le tuèrent. Charles se vit forcé de faire une excursion jusqu'à l'Elbe et en 797, jusqu'à la Baltique, pour y imprimer de nouveau la terreur de son nom et accoutumer le peuple saxon à respecter son autorité. A la suite de nouveaux troubles survenus en
endroits,
contrées éloignées, le mot Sachsen est ajouté
sachsen et Grosssachsen semblent devoir leurs noms à cette circonstance.
— SÎO —
804, dix mille Saxons encore se virent éloignés de l'Elbe et transportés dans d'autres contrées. La résistance fiât vaincue par cette mesure si énergique, et la lutte considérée comme terminée. Les Saxons s'habituèrent peu à peu au christianisme, quoique le souvenir de leurs anciennes divinités se conservât longtemps très-vif encore parmi eux, et que plusieurs siècles après, des sacrifices païens fussent encore généralement offerts en secret dans les forêts et sur les hauteurs du Harz (Brocken).
En l'an 797, la situation politique des Saxons se trouva légalement réglée dans une diète tenue à Herstelle, au Wéser, où il fut décidé que la violation du ban du Roi par les Saxons serait punie d'une amende de soixante sous d'or (solidis). A la vérité, l'année suivante les envoyés de Charles revenant de chez Sigfried, roi des Danois, furent massacrés. Les Saxons du nord (les Transalbiens) avaient attaqué les Abodrites, alliés des Francs, et Charles avait été amené de nouveau à faire une expédition sur l'Elbe ; toutefois ce furent là les dernières convulsions de la résistance. Charles était alors roi des Saxons, ainsi que des Francs, des Alamans et des Bavarois. Il avait réuni sous son sceptre non-seulement presque toutes les tribus celto-romaines, mais aussi toutes les tribus germaniques, à l'exception des Normands Scandinaves et des Anglo-Saxons (1). Les combats que Charles eut à livrer encore contre les Huns, les Slaves, les Normands, en vue desquels il érigea le rempart danois (Dànenwall), ainsi que contre les Sarrasins et les Bretons, ne furent à vrai dire que des occasions d'exercer
(1) Voici comment' s'exprime le biographe de Charles, au sujet de ragrandissement du royaume des Francs : " Au commencement cie son fi règne, ce royaume n'embrassait que la partie des Gaules qui se trouve n située entre le Rhin et la Loire, entre TOcéan et la Méditerranée^ et la n partie de l'Allemagne comprise entre la Saxe et le Danube, le Rhm et la n Baale qui forme les frontières entre les Thuringiens et les Sorbes. En ;, outre, les Alamans et les Bavarois faisaient partie du royaume^ des n Francs. Charles ajouta à ce royaume par le moyen de ses armes Ticto-
» outre, tous les peuples sauvages (Slaves), qui habitaient en AlTema^ n entre le Rhin, le ÏWube, la Baltique et la Yistule, parmi lesquds les 9 Vénètes, les Sorbes, les Abodrites et les Bohémiens reconnaisBatent a n suzeraineté et lui |>ayaient un tsibut. »
son armée sous la conduite de son fils Charles, devenu un des premiers généraux de son temps (ce prince mourut malheureusement dans la trentième année de son âge), et de maintenir r^nemi dans le devoir. Charles même, au déclin de sa vie, put se consacrer presque exclusivement à la direction de la situation intérieure du pays. Le royaume des Francs n était plus menacé à Textérieur depuis la chute de la domination romaine, et depuis un demi-siècle, aucun royaume ne pouvait lui être comparé pour la puissance et la gloire; la considération dont Charlemagne jouissait parmi les peuples et les princes surpassait celle de Tancienne puissance de Rome même. Si dans les diètes, les splendeurs de la capitale du monde n'environnaient point son trône, les hommages que lui rendaient les peuples étrangers et les rois, les ambassadeurs de distinction et les solliciteurs venus de pays éloignés, Ils présents que lui envoyaient les Danois, les Huns, les Slaves et les Sarrasins, ainsi que le patriarche de Jérusalem, leraperéur grec et son unique rival, le calife de Bagdad, prouvent qu'il était vraiment le chef de la chrétienté. Si grande fut sa renommée que, depuis cette époque jusqu'à nos jours encore, le nom des Francs représente en Orient lenserable de tous les peuples de rOccident. Charles était parvenu au plus haut point que pût atteindre un mortel. Il ne devait pas prétendre à une plus grande élévation et pourtant une plus brillante auréole encore devait venir rehausser Téclat de sa gloire. Le pape Adrien, lami de Charles, était mort en 795, et Léon IV se trouvait sur le siège papal. Ce choix avait donné lieu à de violentes luttes de partis ; déjà s était formée une faction républicaine qui s'opposait aux usurpations temporelles du pape ; le genre de vie mené par Léon contribua aussi à faire éclater, en 799, une révolution pendant une procession publique, où le pape courut même grand risque de perdre la vie (1). Ses partisans réussirent à grand'peinc à l'arracher à la colère du peuple et à le mettre en sûreté chez le duc Winegis de Spolète, d'où il se rendit en hâte à Paderborn auprès du roi Charles, implorant à genoux son secours. Charles fit reconduire et
(1) Le peuple lerenyarsa de son cheval et le menaça de lui arracher les yeux et la langue.
réinstaller le pape à Rome sous la protection franque, et parut personnellement dans la capitale du monde (800), pour y instruire Taifaire en sa qualité de patricien de Rome. Personne ne se hasardant à présenter la preuve des accusations portées contre le pape Léon, celui-ci prêta le serment de disculpabilité. Après que Charles eut ce même jour (22 décembre 800) reçu du patriarche de Jérusalem de nouveaux présents, consistant en un étendard, en les clefs du saint sépulcre et en* celles du calvaire, il inaugura les solennités des fêtes de Noél à Rome. Dans cette circonstance s'accomplit un de ces actes symboliques qui, souvent pour le bonheur ou le malheur d un peuple, impriment à la politique pendant des siècles entiers une direction roj^tique. Lorsque pendant la nuit de Noël, Charles faisait sa prière devant le tombeau de saint Pierre, le pape Léon lui mit brusquement une couroftie sur la tête, tandis que la foule présente s'écriait, sôit par sa propre inspiration, soit qu'elle y fût excitée : « Vive le victorieux Charles Auguste, couronné par Dieu même, grand et pacifique empereur des Romains ! »
Cette remise des insignes impériaux devait amener bien plus de conséquences que ne pou\-aient le prévoir les témoins oculaires et les contemporains. La couronne impériale, semblable au don des fils de Danaûs, allait devenir une source de désastres pour l'Allemagne. A coup sûr, le grand roi des Francs l'aurait rejetée loin de lui, s'il avait pu soupçonner les conséquences regrettables qu'allait entraîner cette manifestation. Sans pourtant en avoir le pressentiment, ce qui était impossible à cette époque, Charles ne fut pas cependant sans quelque souci au sujet de l'impression que ferait sur les Allemands, ainsi que sur les pays étrangers, son acceptation du titre d'empereur, car son biographe (1) aiïîrme que « Charles avait été si dés- » agréablement surpris par celte action du pape que, malgré » la solennité du jour, il ne serait pas resté dnns l'église )) s'il avait connu ses intentions. Toutefois, ajoute Ein- » hard, il avait supporté avec grande patience la jalousie » des empereurs byzantins à cet égard et désarmé leur
(1) Einhard, yita Carolî, 28.
» courroux par sa générosité. 11 leur avait souvent envoyé » des députations etjeur donnait dans ses lettres le titre » de frère. » Mais il ressort en môme temps des paroles de Einhard que le couronnement avait été concerté entre le pape et le roi, car il dit que pendant la cérémonie, tout le peuple romain avait salué Charles du titre d'empereur. 11 est impossible qu'une telle ovation faite en masse ait pu avoir eu lieu sans préparation ultérieure. Soit que la première idée en ait été conçue par le roi même, soit qu elle lait été par son entourage ou par le pape, il n'en est pas moins certain que la situation précaire de Léon devait naturellement l'amener à être agréable à Charles ; l'autorité papale ayant déjà sanctionné l'avènement de Pépin, il ne restait d'autre faveur digne du monarque bien plus élevé en gloire encore que son père, que la couronne impériale. Il était donc très-naturel que Léon flattât la main qui le maintenait sur le siège papal. Dans la position délicate où il se trouvait placé à l'égard des Romains, il ne pouvait avoir fait une telle démarche sans s'être assuré d'abord de l'acquiescement de Charles, qui devait nécessairement simuler du mécontentement pour atténuef» le blâme probable de ses Francs et calmer la jalousie de l'empereur grec. Ajoutons que les riches présents qu'il fit à l'église après la messe témoignent de sa grande satisfaction (1). Aussi prit-il promptement et ouvertement son parti de la démarche intempestive du pape, et il attachait, dès la seconde année déjà, tant d'importance à cette prétendue élévation en dignité, qu'il ordonnait, dans le synode tenu à Aix-la-Cliapelle (octobre 802), que tout homme, séculier ou ecclésiastique, aurait dès l'âge de 12 ans à lui prêter le serment de fidélité (2) à titre d'empereur, alors même qu'il le lui eût prêté antérieurement à titre de roi. Le pajpe avait-il le droit de disposer de la couronne impériale, et Charlemagne agit-il sagement en l'acceptant de ses mains, c'est là une question à résoudre ; toutefois, nouvelle pomme
(1) Deux tables d^arjg^ent, outre de grands vases d*or et d'argent, et une couronne d'or enrichie de pierres précieuses.
(2) La formule du serment était celle-ci : Je jure que je serai, à dater de ce jour, fidèle au pieux empereur Charles, sans fraude, ni réserve, pour l'honneur de son empire, comme doit l'être tout vassal (homo) envers son seigneur (senior).
d'or, elle allait troubler la paix de TEurope durant des siècles, et jusqu'à nos jours compromettre le bonheur de l'Allemagne et celui de Tllalie. Evidemment Pépin le Bref avait contribué à affermir l'autorité papale en faisant sanctionner par le pape son élévation sur le trône des Francs; mais sous. son règne et sous celui de son fils, l'évêque de Rome n'était encore qu'un protégé du roi, qui devait sa considération à l'appui de Tépée franque, et qui ne disposait d'aucune autorité sur l'Eglise des Francs ; depuis le synode de Lestinnes (1), le roi exerçait seul la juridiction sur les biens de l'Eglise. Charlemagne ne pouvait à coup sûr prévoir les conséquences, qui découleraient du fait imprudent d'avoir sacrifié un jour l'indépendance religieuse de l'Etat à sa vanité personnelle.
La cérémonie puérile, à laquelle se prêtèrent les deux rois des Francs de l'est, devait devenir une sorte de piédestal sur lequel allait se liisser le trône papal et d'où il s'efforcerait de dominer sur ceux des rois et des empereurs. Le pape, reconnu pour chef spirituel de l'Eglise catholique romaine, devait voir s'étendre son influence politique à mesure que le christianisme pénétrerait dans les âmes, et le présent reçu par Charlemagne allait en acquérir d'autant plus de prix aux yeux de ses successeurs. Plus Tédifice gigantesque de Charlemagne s'élevait, plus ses lois et ses institutions s'affermissaient, plus la poésie éternisait sa gloire en célébrant ses grands exploits, et plus la puissance qu'hérita Charlemagne de ses ancêtres, et qu'il sut élever à la domination universelle durant le cours d'un règne de cinquante ans, se trouva dans la suite identifiée avec la souveraineté impériale. Malheureusement celle-ci devint après le partage du royaume des Francs, le but de l'ambition des rois allemands, qui se regardèrent comme les héritiers directs de Charlemagne, et cette prétention encouragée par la puissance papale, devait devenir plus funeste encore à l'Allemagne qu'à la France et aux autres nations.
La fusion complète des tribus et des peuples s'opérait
(1) A la diète du mois de mars 789, Charles se déclara explicitement Ifi dief de TEglise des Francs; le mboine de Saiut-GaU l'appelle FËvêque des Evêques.
aisément dans les Gaules ; les Francs ne se réservant pas de cantons spéciaux s y étaient répandus dans tout le pays. Peu à peu, ils composèrent avec les Gallo-Romains et les débris des Visigoths et des Burgondes une seule nation, et du dialecte des provinces romaines se forma une nouvelle langue qui fut généralement adoptée. Ainsi furent jetées les bases d'une organisation uniforme qui, succédant à celle que les Romains avaient rigoureusement maintenue pendant quatre cents ans, revêtit, sous rinfluence des Frano3> une forme toute particulière. Il s'ensuivit que les vassaux, après avoir arraché au roi la plus grande partie de son autorité, ne trouvèrent point chez le peuple un appui suffisant pQur le maintien de leurs usurpations* et qu'il devint facile dès lors ^ un prince intelligent et habile, de les ramener dans les bornes nécessaires au bien général. Les choses se passaient autrement en Allemagne. Les Francs avaient, à la vérité, soumis les trois tribus principales, les Alamans, les Bavarois et les Saxons, outre les Thuriagiens et les Frisons, et des seigneurs francs s'y étaient introduits cà et là, en qualité de fonctionnaires royaux. (Remarquons en passant qu'actuellement encore les Français, plus que tout autre peuple, vont aisément s'établir chez les diverses nations allemandes, tandis que les Allemands se décident plus volontiers .à quitter leur patrie pour les parties du monde les plus éloignées que pour d'autres contrées voisines des leurs). Les tribus allemandes, également privilégiées quant à l'étendue de leur territoire, quoioue séparées par différentes limites, demeurèrent distinctes les unes des autres. Elles ne se fondirent pas entre elles, à la façon des populations des Gaules.. Guidé par une sage prévoyance, Charlemagne avait toutefois cherché, dans l'intérêt de sa domination, à faire disparaître le particularisme de la tribu, en supprimant les ducs, et en les remplaçant par un plus grand nombre de.comtes et de margraves ; il voulait au moyen de la multiplicité des districts afiTaiblir ainsi l'importance des tribus au profit du pouvoir royal central. Mais à la faveur de la faiblesse de la puissance royale sous les successeurs de Charlemagne, l'esprit individuel des tribus se réveilla et une réaction surgit, à la suite de laquelle ceux des comtes les plus populaires ou les plus capables
réorganisèrent les anciens territoires des tribus et y rétablirent la dignité des ducs.
Tandis que l'existence des tribus se renouvelait ainsi et se raffermissait autant par la vigilance des propres intéressés que par Tégoïsme des grands vassaux qui s'élevaient, le pouvoir central recevait une direction qui le détournait du peuple proprement dit, et rendait celui-ci indifférent aux intérêts de la couronne. Lorsque les rois allemands s'évertuant à saisir le fantôme de la dignité impériale romaine, se livrèrent à de perpétuelles guerres avec les Italiens, d'une part, ils contribuèrent à renforcer a puissance du siège romain en excitant aînsi ses compétitionsà la couronne impériale, et, de l'autre, ils s'engagèrent avec cette puissance toujours croissante dans de continuelles querelles au sujet de ses prétentions ; en fin de compte, ils oublièrent ou négligèrent les véritables intérêts du peuple qu'ils représentaient. Mais les ducs ou chefs de tribus, qui pour la plupart restaient chez eux, s'instruisaient des besoins du pays et de ceux de la population, étaient mieux en situation pour veiller à leurs intérêts, tenir tête au peuple lorsque la nécessité l'exigeait et lui prêter au besoin leurs conseils et leur appui. Leur prestige s'accrut conjointement avec l'importance des tribus, dont les sjTnpathies se reportèrent d'autant plus volontiers sur eux et leurs familles qu'à eux seuls revenait le soin d'assurer le repos à l'intérieur et la sécurité au dehors. Ce furent les ducs qui dirigèrent les expéditions contre les Danois et les Tartares, contre les Slavons et les Turcs, alors que les empereurs poursuivaient leur chimère en Italie. 11 n'est donc pas étonnant que le peuple se soit attaché à ceux qui. veillaient à ses intérêts économiques, à ceux avec lesquels il partageait les chances heureuses ou fôcheuses, plutôt qu'à l'empereur qui, s'inquiétant peu de la nation, passait souvent une grande partie et parfois même tout le temps de son règne à l'étranger. Il n'y a pas lieu de s'étonner non plus que le peuple ait fait de plus en plus cause commune avec les princes, lorsque le pape pour se défaire de l'empereur, excitant les ducs contre le pouvoir suprême, vint troubler la paix à l'intérieur de l'Allemagne. Lorsque ces duchés, composés des tribus qui s'étaient reconstituées après la
période carlovingienne, durent céder à la force des événements et devant l'énergie des souverains, l'esprit propre à la race germanique survécut à leur séparation. Il arriva même que des princes s'appuyèrent sur ce particularisme, du moment où ils commencèrent à prendre une position à la faveur de laquelle ils se firent un jeu du pouvoir royal, et menacèrent l'existence de la nation elle-même.
A l'aspect de cet enchaînement de maux qui jaillirent d'une heure de faiblesse, on est en droit de se demander, s'il n'eût pas mieux valu que Gharlemagne ne fût pas parvenu à dompter les tribus allemandes ; s il n'eût pas surtout été préférable qu'à l'exemple du peuple anglais, elles eussent opéré elles-mêmes leur développement. La prévision d'un grand danger, le soin d'intérêts communs ou bien encore quelque ^nie spécial eût pu amener toutes ces différentes populations germaniques à conclure entre elles une ligue pacifique d'abord, pour arriver ensuite et par des voies toutes progressives à former dans le cours des siècles une grande unité politique ; tandis que dès Tannée qui suivit sa mort, l'assemblée de l'empire ne présenta plus que le spectacle d'une grande réaction contre l'œuvre de Gharlemagne.
En même temps que s'opérait cette transformation de la dignité royale, si féconde en conséquences, l'assemblée de l'empire acquérait la plus haute importance. Quels que fussent la gloire, la puissance et l'éclat qui rayonnaient alors autour de Gharlemagne, celui-ci n'avait en aucune iaçon anéanti complètement l'ancienne souveraineté nationale germanique. Gharlemagne, le plus grand monarque germanique qui eût paru jusqu'alors, n'était qu'un roi constitutionnel, dans le sens actuel du mot (d). Tous les principes envisagés comme émanant du gouvernement constitutionnel et bien d'autres dispositions encore qui s'y rapportent, étaient en vigueur à l'époque de son règne. Les
(1) n est à remarquer combien les peuples perdent aisément le souvenir des désastres et des msdhears nationauZi et celui des institutions. Le système constitutionnel de FAngleterre a été considéré en France comme one institution de date récente, tandis qu'il n*est autre chose que l'ancienne constitution du peuple germanique, un peu développée. 11 a résisté dans la Grande-Bretf^^e à tous les orages politiques et if existe encore dans un mode particulier chez les Hongrois, qui ne sont point un peuple germa» aique proprement dit, nuûs qui se sont aflUiés à FAutriche.
changements subis par la diète, concernant moins ses droits que ses formes extérieures, n'avaient été amenés que par l'extension de Fempire. La constitution de l'empire fraBc prouve de la manière la plus évidente que les institutions politiques découlent du caractère même des peuples. Nous y retrouvons en substanqe les mômes institutions qui,d*après Tacite, existaient déjà nulle ans auparavant chez les populations germaniques. Les questions secondaires étaient seules décidées par les princes des anciens Germains ; les affaires importantes Tétaient par l'assemblée de tous les hommes libres dont le prince n'avait qu'à faire exé(mter les décisions, et parmi lesquelles la question de la paix ou de la guerre occupait le premier rang. Les accusatioas relatives aux crimes et aux délits graves étaient portées devant les anciennes assemblées nationales et les coupables traduits à sa barre ; cet usage s'était conservé jusque sous le règne de Gbarlemagne. Toute décision concernant les lois, la guerre ou la paix devait recevoir l'adhésion de l'assemblée nationale.
Les évêques francs occupaient . dans l'assemblée des Francs la même position privil^iée qu'avairat eue jadis les prêtres dans les assemblées cantonales de la primitive Germanie. Les présents annuels que les princes germaniques recevaient à l'origine, furent aussi régulièrement remis aux rois francs durant les diètes. L*unique changement introduit dans la représentation nationale jusqu'à l'époque de Charlemagne consista dans la diminution du nombre des hommes libres, amenée par les charges du service militaire et par d'autres circonstances que nous avons rappelées déjà. La grande extension qu'avait prise l'empire força Charlemagne à introduire une réforme qui remit plus tard en Allemagne la représentation nationale entre tes mains des grands vassaux. A l'époque de Pépin, qui, en 785, transféra au mois de mai les assemblées convoquées ordinairement pour le mois de mars, la diète se tenait encore en plein air. Tous les hommes libres y paraissaient avec leurs armes. L'étendue de l'empire était devaiue telle que, tandis que le plus grand nombre des hommes libres habitant dans le voisinage de la ville où se tenait la diète 8*y trouvaient ordinairement présents, fort peu de ceux qui en étaient
très-éloignés parvenaient seuls à s'y rendre ; il en résultait qu'une contrée y exerçait toujours une certaine prépondérance sur les autres. Déjà sous Fancienne constitution des tribus, lexactitude à se rendre aux assemblées était si peu observée» que plusieurs jours se passaient souvent avant qu'on y pût délibérer. Les ^andes distances à parcourir ne permettaient pas d attendre à Tavenir plus de ponctualité de la part de tous les hommes libres. Malgré la diminution de leur nombre, il restait relativement trop grand encore pour la facilité des discussions ou des décisions à prendre. On chercha à la vérité à compenser la prépondérance d'une contrée sur l'autre en changeant annuellement le siège de la diète, de sorte qu'au bout d'une certaine période de temps, chaque province avait, à tour de rôle, été choisie; mais les difficultés résultant des nombreuses délibérations à prendre se multipliaient sans cesse. Les questions dans lesquelles les intérêts d'une contrée pouvaient se trouver compromis ou sauvegardés par une seule décision, exigeaient parfois des connaissances spéciales et une certaine expérience qui se rencontraient le plus souvent chez des hommes occupant une position plus élevée et qui, par là même, exerçaient dans les diètes une plus grande influence. Le système de la représentation nationale désignée par l'élection étant inconnu autrefois, il en résultait que les seigneurs, en quelque sorte les représentants d'un certain groupe d'hommes libres et se trouvant en mesure par leur position, par leur richesse et par leurs relations avec la cour, de développer leur éducation politique, y acquéraient naturellement une certaine prépondérance sur les hommes libres ordinaires dont en général les connaissances ne s'étendaient pas au delà des notions sur l'agriculture et de la science militaire. Ces mêmes conditions assuraient aux évêques et aux abbés le premier rang parmi les seigneurs. Toutes les formes extérieures de la politique de cette époque avaient été empruntées à celles de Rome, en vertu même de la loi qui fait que la culture d'un peuple ancien se reporte sur un peuple plus nouveau. L'idiome des Allemands ne s'étant point encore élevé au rang de langue écrite, les Germains se voyaient obligés de trans-
crire leurs lois et de rédiger tous les actes officiels de l'Etat en langue latine. On s'en servait uniquement pour les relations diplomatiques, surtout avec Fltalie et avec Rome qui en exigeaient le plus. La langue latine était loin de se trouver répandue ch^ les Francs et moins encore chez les tribus allemandes. Gharlemagne avait été le premier parmi les Francs à apprendre ^cette langue qu'il parla plus tard aussi couramment que la sienne ; on peut en conciure que, excepté le clergé dont le ministère en réclamait la connaissance, peu de Francs la possédaient assez pour transcrire une loi ou un écrit politique, ou bien encore pour conférer avec les envoyés des peuples méridionaux. C'est pour cette raison que le soin des affaires diplomatiques fut confié au clergé dont l'influence acquit ainsi un plus haut degré encore: Les principaux ambassadeurs de Gharlemagne furent des évèques, des abbés et des prêtres. Une fois seulement, il se servit d'dn juif nommé Isaac qui, probablement à cause de sa connaissance de la langue asiatique, fiit envoyé au calife de Bagdad, Haroun-Al-Raschid. Ce juif, dont le compagnon mourut en route,s'en revintseul, chai^ de remettre à son maître de riches préseiits et un éléphant. Il était naturel que dans de telles conditions les grands vassaux prissent une position supérieure au sein de la diète et que parmi eux les ecclésiastiques se trouvassent particulièrementavantagés. Charlemagne détermina la forme des rapports établis entre les seigneurs et les hommes libres, à la suite de circonstances spéciales. L'assemblée fut divisée en chambre haute et en chambre basse. La première se composait des grands et des dignitaires ecclésiastiques (majores et seniores), l'autre, des hommes libres ordinaires (minores). La chambre haute dans laquelle siégeaient les évèques, les abbés, les ducs, les comtes, les margraves et d'autres riches propriétaires (1) se divisait en outre en chambre ecclésiastique et en chambre séculière qui ne connaissaient, Tune que des affaires spirituelles, l'autre que des affaires temporelles, tandis que les affaires générales se discutaient dans le plénum. La chambre basse
(1) On les désignait rarement ainsi, le roi ayant soin de donner une charge à toat seigneur qui se distingoait par sa naissance, sa fortane on son mérite personnel.
se composait des hommes libres ayant trop peu de fortune pour s'attribuer des suites et qui ne se distinguaient que par là des grands ; ou plutôt cette chambre ne se composait que des paysans libres, du bas clergé, des représentants de petits districts (centeniers ou représentants d une population de cent individus), des maires et des intendants de biens royaux (voigten, meyer). Cette prépondérance des seigneurs et la division de la diète en catégories de représentants amenèrent «aussi un amoindrissement dans la compétence des hommes libres. La chambre haute s'occupait surtout de l'examen et des délibérations concernant les affaires de l'Etat, tandis que les décisions prises dans la chambre des simples n'étaient acceptées qu'en bloc ; et à mesure que s'élevèrent la considération de la couronne et celle des seigneurs, leurs délibérations ne furent même plus admises que pour connaissance de cause, de telle sorte que flnalement la chambre basse n'eut plus qu'à émettre un vote d'adhésion et non plus de décision. Les dispositions locales correspondaient au cai'actère de l'institution. Si le temps était beau, l'assemblée se tenait encore en plein air, et au cas contraire, dans divers bâtiments. La chambre haute séparée complètement du lieu de réunion des simples, disposait d'un local particulièrement clos dont Tune des parties était réservée- aux ecclésiastiques, l'autre, aux séculiers. L'assemblée générale s'occupait en premier lieu de la guerre et de la paix, des affaires du roi et de celles de l'Eglise, et dès que les causes importantes étaient épuisées, on s'y occupait des principaux intérêts du pays, des querelles concernant les propriétés, de l'application des lois, des abus de pouvoir commis par les employés, des mesures à prendre pour la sécurité des personnes et des propriétés, ainsi que de toutes les causes que les comtes ou d'autres fonctionnaires de l'empire auxquels en revenait le soin, n'étaient pas parvenus à terminer. Des commissaires, préposés par le gouvernement, assistaient aux séances, suivaient les débats avec attention, et devaient, s'ils étaient interpellés, donner leur avis ou rectifier les assertions émises, lorsqu'ils se croyaient mieux informés de la cause (1). ^
(1) Ces détails intéressants nous sont fournis par Torganisation des palais (de ordine palati), due à i
une dissertation sur un cousin de Charle-
Les ministériels aussi, ces fonctionnaires du palais impérial que nous appellerions aujourd'hui ministres, ainsi que les hauts employés de la cour auxquels leurs fonctions ne donnaient pas droit de siège et de vote, étaient tenus à assister aux délibérations de la diète et à prendre note de ses décisions afin que, si dans la suite, (Juelque événement imprévu ou une politique tracassière occasionnait des troubles et empêchait l'application des lois, ils se trouvassent par leur expérience parlementaire et Thabitude des affaires, en situation de donner des conseils ou d'indiquer les mesures provisoires à prendre, en attendant la prochaine convocation de la diète.
Ainsi que nous l'avons dit précédemment, l'assemblée nationale, qui fut en quelque sorte le précurseur de la diète, se réunissait originairement au mois de mars; Pépin la transféra au mois de mai, en 755. Charlemagne, prenant une autre décision encore, ordonna de convoquer, outre la réunion du printemps, une réunion en automne. L'assemblée tout entière siégeait datis celle du printemps; la chambre des seigneurs seule se réunissait en automne, ou, pour mieux dire, il ne s'y trouvait en général que ceux des membres qui composaient la cour du roi.
l)ans la réunion du mois de mai seule (1), on traitait de toutes les grandes affaires de l'Etat ; on y décidait la guerre ou la paix, on y prenait des décisions importantes et en général on y discutait les lois et l'on y préparait les documents pour la prochaine diète générale ; les armistices y étaient consentis, les causes qui ne pouvaient être différées, résolues; le plus grand mystère entourait les travaux préliminaires jusqu'au jour de la diète. Les réunions d'automne pendant lesquelles les présents annuels et les impôts
nuurne, Adalhard, abbé de Corbie et conservée dans un extrait des écrits de Farcheyêciiie de Reims^ Hincmar. Dnrant son séjour au monastère de Gorrej, Âdauiard arait traité beaucoup d'affaires diplomatiques. Loraqm Charlemagne mourut, il administra Titalie pour le compte du jeune roi Bernard et se trouva ainsi en position d*en connaître exactement la situation.
(1) Pendant le règne de Charlemagne, les diètes furent tenues en efiet plus souvent au mois de juin qu'au mois de mai. On en signale onze en juin, Quatre en juUlet, une en août; quatre seulement fatSai tenues au mois de maL
féodaux étaient remis au roi, n'étaient en quelque sorte qu'un comité des états. II arriva que' les diètes furent ajournées au delà du mois de mai, lorsque Gharlemagne^ retenu par ses campagnes dans l'une ou l'autre partie de l'Europe très-éloignée, se trouvait empêché d'y paraître à époque fixe. L'endroit du siège de la diète était désigné en même temps qu'on en déterminait le moment.
Gharlemagne présentait à l'une des réunions de l'année les projets de lois, de la nécessité ou de l'utilité desquelles il s'était convaincu dans rinleryalle d'une diète' à l'autre. Selon le degré d'opposition que rencontraient ces projets, les réunions consacraient un, deux, trois ou plus de jours aux débats, d*après l'importance de la cause. Plusieurs fonctionnaires particuliers se trouvaient employés au pa* lais (4) pour la transmission des demandes et dés réponses de rassemblée au roi et réciproquement. L'accès des réunions d'automne et sans aucun doute aussi celui de la chambre des seigneurs, surtout quand elles avaient lieu dans un local, étaient interdits au public. Aucun auditeur ne pouvait assister à la séance durant le cours des débats. Le résultat devait en être soumis à l'empereur qui le con* Armait en apposant son veto (â). Durant les délibérations de la chambre haute, l'empereur se trouvait habituellement dans la chambre des simples; souvent même durant les réunions d'automne, il se tenait parmi la foule qu'y ame* naient des intérêts particuliers ou le désir de C/onnaître les nouvelles politiques. Il recevait alors les présents annuels, féhcitait les hommes supérieurs, s'entretenait avec ceux qu'il rencontrait rarement, accordait aux vieillards une bienveillante attention et plaisantait avec les jeunes gens» soit qu'ils ftissent ecclésiastiques ou séculiers. S'il arrivait que la chambre haute désirât connaître l'opinion person* nelle du roi au sujet d'une question soumise à son examen, Gharlemagne se rendait è l'assemblée, y restait aussi long* temps que sa présence y était nécessaire, et écoutait aveo déférence les opinions de ses membres. Ces délibérations
(1) Les palais impériaux offirant les saUes les plus convenables pour les dièles, on les convoquait ordinairement ^dans les villies qui renfer» maient ces palais.
(2) L'osa^ de soumettre à la diète ces causes rédigées par chapitres donna lieu au nom de capitolaires.
n'avaient pas seulement pour objet, Félaboration des projets de lois, mais le roi se faisait aussi un devoir particulier de se faire renseigner pajr chacun de» membres de la chambre des seigneurs sur la situation des provinces et sur les dispositions de leurs habitants. Il leur était expressément recommandé de se rendre pendant les vacances, un compte exact de Tétat de leur district, ainsi que de celui du pays étranger voisin, sans s'en rapporter à d autres qu'à eux-mêmes ; ils avaient à employer aussi bien des adversaires que des gens dévoués, et en cas de besoin même des émissaires particuliers, en vue de se renseigner au sujet de la levée des impôts. « Le roi, dit Adalbard, veut » savoir si dans telle province ou dans telle partie du » royaume, le peuple murmure ou s'agite; ou bien, si des » désoiHlres ont lieu, il veut en connaître la cause, afin » que la diète puisse porter remède au mal. Lorsque quel- » que désordre ou quelque danger lui est signalé, Charles » en recherche surtout le motif. Il veut être tenu exac- » tement au courant de tout ce qui se passe chez les peu- » pies soumis ; il faut qu'on l'avertisse s'il en est qui font » mine de se révolter ou qui, s'étant révoltés, paraissent » vouloir se soumettre, ou bien si des nations iudépen- D dantes menacent de l'attaquer. »
Cette extrême circonspection, cette activité et cette sollicitude de Gharlemagne à l'égard des intérêts de son peuple, qui lui assurèrent un si haut rang parmi les monarques de l'histoire, présentèrent pourtant, malgré tant d'avantages, un côté défectueux. Une personnalité aussi supérieure que celle de Gharlemagne devait naturellement exercer une grande influence sur son entourage et se confondre ensuite insensiblement avec la couronne ellemême. Mais tandis que la puissance royale croissait en importance, celle de la diète allait décroître dans les mêmes proportions ; la création des bénéfices vint favoriser encore cette tendance. Le roi, par la dispensation des biens, la répartition des sièges épiscopaux, des abbayes, des charges, des comtés et des palais, avait entre les mains un moyen puissant d'augmenter le nombre de- ses adhérents et de s'assurer ainsi la majorité dans la chambre des seigneurs. Gharlemagne affermissait de plus sa prépondérance dans
la diète par sa sollicitude à s'enquérir des besoins et des vœux du peuple et par son empressement à y donner satisfection. Par son zèle constant pour les intérêts populaires, il s*était, pendant son règne de cinquante ans, assuré de racquiescement du peuple et de celui de l'assemblée des hommes libres à toutes les ordonnances, décisions ou lois qu'il proposerait; la chambre des hommes libres s'étant peu à peu habituée à ratifier toutes les décisions de la chambre des seigneurs, prit insensiblement son parti de la position supérieure faite à celle-ci à ses dépens. La chambre haute, d'accord avec le pouvoir royal, retira ainsi presque entièrement le pouvoir législatif au peuple, et lorsque, sous les faibles successeurs de Gharlemagne, la couronne ne fut plus qu'un simple jouet entre lés mains des grands vassaux, le peuple se trouva privé de ses droits sans avoir la satisfaction de voir du moins un pouvoir central se substituer à la souveraineté nationale ; le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif étaient devenus le partage des grands vassaux, des princes séculiers et ecclésiastiques. Partout en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne, ces princes cherchèrent, à la faveur de la féodalité, à s'élever au-dessus des rois. En Allemagne, les vassaux ambitieux se servirent comme points d'appui de la jalousie et de l'humeur indépendante des tribus soumises par les Francs. L'autorité souveraine s'y affaiblit graduellement par les compétitions des rois au sujet de la couronne impériale, par leurs luttes perpétuelles avec le siège romain , ainsi que par leurs fréquentes et longues absences du royaume. Les grands vassaux eurent beau jeu, dès que la diète tomba exclusivement entre leurs mains et que le peuple n'y fut plus convoqué que dans des circonstances exceptionnelles, telle que l'élection du roi; plus lard môme, il ne fut plus consulté du tout. C'est ainsi que l'action bienfaisante de Gharlemagne, alors qu'elle avait on vue l'unité de l'empire, l'allégement des charges militaires, l'économie politique et la diffusion de l'enseignement, contribua, par la transformation qu'il fit subir aux formes du gouvernement, à laltération de la constitution nationale et à la confiscation des droits du peuple. Gharlemagne avait à la vérité recueilli une situation qui s'était formée durant le cours de trois
âiëcles ; sa grande activité législatrice avait mis un terme au retour de situations semblables, mais ce ne Ait qa'eo sacrifiant la liberté populaire. Il est regrettable qu'il n'ait pu, tout en maintenant l'institution de l'assemblée nationale, contenir dans des bornes légales et fixes les diffi^ rentes conditions sociales qui ne s'étaient développées jusqu'alors que d'une manière factice ou arbitraire, et réformer l'esprit de la nation en lui donnant une autre direction, sans toutefois attenter à son indépendance. Mais il sanctionna les abus qui, après avoir restreint les droits du peuple, devaient finalement entraîner la perte de toute liberté. Les dispositions prises par Gharlemagne exercèrent incontestablement une influence salutaire sub son époque, bien qu'elles continssent en germe des éléments de destruction pour l'avenir. Ce prince, poussé aux conquêtes par son ambition et par son zèle pour la religion chrétienne, ne sut pas se contenir dans les bornes prescrites par la raison. Pour maintenir son immense domination, il fut obligé de s'en rapporter à ses suppléants, et, comme à cette époque une bureaucratie, dans le sens actuel du mot, n'était pas possible, eu égard au degré général de culture, il dut, s'appuyant sur la grande propriété foncière (seigneurie) créer un ordre de fonctionnaires qui s'arrogèrent bientôt de bien plus grands privilèges que n'en avait possédés l'ancienne noblesse germanique, alors presque entièrement éteinte. Mais cette nouvelle noblesse n'exerçait pas seulement l'autorité au nom du roi dans les provinces, elle partageait aussi avec la couronne, dans les diètes, le pouvoir législatif, alors que les hommes libres étaient relégués au rang de simples conseillers. Tout en ayant d'excellentes intentions, Gharlemagne contribua ainsi bien plus que ses prédécesseurs et ses successeurs à l'anéantissement de la liberté nationale.
L'observation qui précède se rapporte autant au domaine de l'Eglise qu'à celui de la politique ; car, bien qu'animé de zèle pour la religion, Gharlemagne çnleva, à la constitution primitive de l'Eglise, la dernière trace de son origine démocratique. Quoique usurpé souvent par les Mérovingiens, le droit de dispenser les hautes charges ecclésiastiques par voie d'élection avait été maintenu entre
les mains du bas clergé. La disposition des biens d*£glise ayant été attribuée à la couronne; déjà sous le règne de son père, Gharleinagne mit aussi l'ancien droit bors d usage, en répartissant personnellement toutes les dignités ecclésiastiques. Il présida des synodes où se prirent d'importantes décisions concernant la position du bas clergé, les dîmes de TEglise, la liberté de conscience, la probibi* tion des pratiques superstitieuses et d'autres choses encore. Mais cette autorité qu'exerçait sur les synodes l'influence de Gharlemagne, reconnu chef suprême de l'Ëglise des Francs, fut usurpée sous ses faibles successeurs par les évêques et surtout par le pape ; le clergé inférieur, enlevé à sa position primivement indépendante, devint peu à peu l'instrument 4ocile d'une hiérarchie orgueilleuse (1).
Gharlemagne ne s'aveuglait pas sur les dangers qu'amènerait l'institution de ces grands emplois; seulement il paraissait l'envisager. comme un mal nécessaire et il s'efforçait de retenir les seigneurs dans certaines bornes au moyen d'un c<mtrôle mutuel, tout en restreignant l'accroissement de leur puissance. Les ordonnances énergiques et souvent réformatrices rendues par Gharlemagne en vue du gouvernement des provinces en sont une preuve évidente. Nous avons dit déjà comment, après la soumission des Lombards, des Saxons, des Bavarois et des Âquitaniens, il divisa en petits districts les grands-duchés des diverses tribus (comtés et margravats)/Dans les plus petits districts mêmes, il plaga en face des comtes, auxquels revenaient le gouvernement, le commandement militaire et l'exécution des arrêts royaux, des évèques en guise de surveillants €i réciproquement, de sorte que le contrôle mutuel des deux autorités, laïque et ecclésiastique, eut à garantir le peuple contre la fraude et l'oppression ; car ces hauts fonctionnaires abusaient souvent de leur position pour spolier le peuple, voire même les étrangers de passage. La propriété foncière se trouvant par l'institution des bénéfices l'objet de perpétuelles transformations, il n'est pas étonnant qu'à dé&ut de livres terriers (2), les seigneurs aient
(1) la plnpart des éwêqneë et des abbés se recrotaleoi parmi les eccléfliasticmes des chapelles royales.
9) Lonqne des doeon^rts se tnmvaieat égarés, les propriétaires s^adressaient souyent au ioia£n d'en obtenir le reqoayelleiiient
s{)uvent cherché à satis&ire leur cupidité aux dépens des petits propriétaires, auxquels ils contestaient le droit de propriété, gagnant à leur cause les juges ou s adjugeant leurs biens par la violence. Les vacillations auxquelles les conditions de la propriété foncière étaient soumises, devaient rendre plus difficiles les décisions de la justice ; il n'était pas aisé de décider si tel homme libre devait être considéré comme vassal ou homme-lige, si tel seigneur avait le droit de chasser ou de retenir un homme sur son bien, enfin si tel bien était bien libre ou bien de bénéfice. En conséquence de Tabrogation de la constitution des cantons, Fadministration de la justice Ait soumise à la surveillance des fonctionnaires royaux, des comtes et des centeniers. Les juges du peuple ou assermentés, nommés par le peuple, et qui avaient à décider de la culpabilité ou de Finnocence d un accusé, à donner tort ou raison dans les causes portées devant eux, se croyant lésés dans leurs droits par cette disposition, n'assistèrent plus que rarement aux jours de justice fixés par les comtes ou les maires, et se dérobèrent souvent même par la violence aux châtiments imposés pour de semblables négligences. Gharlemagne cherchait, à la vérité, à réprimer ces abus chaque fois qu'on les portait à sa connaissance, comme le prouvent ses nombreuses ordonnances légales (capitulaires), ainsi que les mesures sévères qu'il prit contre les exactions des fonctionnaires et contre les oppressions des grands (1); mais, ne pouvant se rendre par lui-même un compte exact de toutes ces choses, il ne réussit qu'à obvier à des inconvénients et non pas à extirper les causes du mal. Il était d'autant plus difficile d'établir un contrôle sur Fadministration des fonctionnaires que ceux-ci ne recevaient pas de traitement fixe, mais disposaient pour leur entretien d'une grande quantité de biens de la couronne. Tirant parti souvent de ces ressources pour molester leurs voisins, ils sou-
(1) Lefl personnes de^^ualité elles-mêmes ne voyageaient pas tonjoon sans danger. Des envoyés du calife de Bagdad furent dépoimlés le loDg de la route par des comtes ou des- abbés. Ces Orientaux, après avoir éie émerveilla par l'éclat de la cour et avoir admiré la force et la splendeur des palatins du roi, exprimèrent leur étonnement au sujet de rimpuissance de Cbarlemagne dans son propre pays. Le roi parut fort affligé 6t 8*en^agea à se &ire rendre un compte exact de ces méffdts ; il destitna ensuite les seigneurs qui s'en étaient rendus coupables. ^
levaient des querelles au sujet des frontières et des autorisations concernant les forêts et les pâturages, et établissaient arbitrairement des droits de douane sur les fleuves et sur les ponts (4). Tous ces empiétements tendaient à augmenter la puissance des vassaux et des hauts fonctionnaires. Charlemagne chercha encore à remédier à cette situation, en ne conférant en général qu'à ses partisans les plus fidèles les charges et les dignités séculières et ecclésiastiques avec les biens qui s y rattachaient. Il ne donnait jamais au même fonctionnaire plus d une charge comtale et ne cédait non plus à un évêque ni une abbaye, ni une église appartenant aux biens de la couronne; il les employait à se faire de nouyeaux partisans, et augmentait ainsi le nombre de ses fidèles serviteurs ; mais, même entre leurs mains, les biens de la couronne ne furent pas toujours en sûreté (2).
Charlemagne reconnut l'impossibilité de surveiller luimême toutes les choses de Fadministration dans son vaste empire; les rapports qu'il exigeait lors de la diète, surtout ceux concernant la situation du pays, étant rédigés par ceux-là mêmes dont il s'agissait de dévoiler les abus ou les méfaits, il érigea une nouvelle institution en vue de les réprimer. Il envoya dans les provinces des fonctionnaires particuliers chargés de pouvoirs illimités qui, apparaissant à l'improviste, avaient à examiner Ja situation politique et économique du peuple, et il chargea d'autres fonctionnaires encore de vérifier l'état des biens domaniaux. Ces derniers, envoyés par la chambre des domaines, étaient appelés u messagers de la chambre » (missi camerse). On appelait
(1) Charles défendit expressément dans un capîtulaire l'imposition arbitraire des taxes sar les ponts.
(2) Lénis le Pieux ou le Débonnaire, comme il fut appelé avec raison par les historiens français, se jplaignit à son père, alors qu*il était roi des Âquitaniens, d'avoir & soufer de privations, les seigneurs investis par Clûrlemagne ayant accaparé presque tous les biens domaniaux. Pour éviter à son fils Todieux de la répression, le roi envoya en Aquitaine son cousin Richard, fils d'Angilbert, surveillant en chef des domames royaux, afin d'examiner les titres légaux et d'exiger la restitution des biens de la couronne. Grftce à ces restitutions, les réquisitions en nature exigées pour l'armée et qui retombaient si lourdement à la chorse du peuple, purent être abolies. Cette mesure fut si agréable au roi qu'il l'adopta pour tout le pays. On peut ainsi se rendre compte à quelpoint les seigneurs se livraient Alors au pillage des contrées qu'ils administraient.
les autres €< messagers royaux » (missî regii). Geux^i, de coadition soit ecclésiastique, soit séculière, occupaieat uû rang supérieur à celui de toui^ les autres fouctionoaires, des comtes et des évèques mêmes, car ils étaient les représentants immédiats du roi. Ces sendgrafeo (comtes envoyés) recevaient en conséquence leui*s instructions du roi ; uu mandat était expédié sous le sceau royal (tmctalorium) à tous les fonctionnaires, tels que receveurs d'impôts et intendants de domaines, pour qu ils leur tissent délivrer des vivres (1).
Les autres envoyés devaient examiner l'état des biens domaniaux et exiger que les gouverneurs leur rendissent des comptes qu'ils vérifiaient et approuvaient. Les sendgrafen promulguaient les lois dans les assemblées provinciales et dans les cantons, recevaient le serment de fidélité et rendaient la justice simultanément avec les comtes, examinaient les rôles du ban et de Tarrière-ban, la liste des hommes aptes à porter les armes, déterminaient les limites de la puissance séculière et ecclésiastique, veillaient à Tacquittement des impôts réguliers, destinés à l'entretien des églises et aux constructions d'utilité publique^ tek que ponts, routes, etc.; ils apaisaient les querelles entre les fonctionnaires^ les seigneurs et le peuple, réprimaient les brigandages à main armée et voulaient à ce qu'il y eût sur les grandes routes des hôtelleries, afin que les ambassadeurs surtout y fussent convenablement hébergés*
Les sendgrafen se réunissaient chaque année dans leur district et y formaient une sorte de diète provinciale (placitum), à laquelle assistaient les {)rincipaux fonctionnaires ou dignitaires séculiers et ecclésiastiques, les évoques, les abbés, les comtes et les intendants des biens domaniaux ; chacun devait y faire un rapport sur l'administration de
(1) Ce nuuidat renfermait, d'afwès un ezanplaùe dtt fùnaal» marcnlfiennes (Walt^, Corp. J.Genii.,C., 111,3, 295) Paatonaatû)]! de requérir un certain nombre de chevaax de relaifl, one quantité déterminée de
neUe (?), de dattes, de pistaches, de ehandeUee, de suif» de eel, de nyee, de léffumes, de voitures, de falots, de fourrages et quelques autres olgete dont le dictionnaire latin ne pous donne pu la signifieuioQ.
(2) Ideler, 1, 206.
sou département et justifier sa gestion. Tout homme de quelque condition qu'il fût pouvait y faire valoir ses griefs; le représentant du roi était tenu à les prendre en considération, à les examiner, à y faire droit ou à en référer au roi. Ces diètes remplaçaient en quelque sorte les anciennes assemblées des cantons ;' elles étaient non-seulement utiles, mais même nécessaires, la diète générale ne pouvant s occuper de tout ce qui concernait les intérêts particuliers de chacune des provinces ; le temps et lentendement suffisant lui eussent manqué pour cela.^L'institution des sendgrafen perdit, dans les dernières années du règne de Cliarlcmagne, sa forme primitive, soit que la force croissante des vassaux rendit les mesures prises par eux illusoires, soit qu'au lieu de rendre la justice sans aucune vue personnelle, les sendgrafen, connaissant davantage les seigneurs qu'ils rencontraient dans les diètes, fussent mieux disposés pour ceux-ci que pour les simples particuliers avec lesquels ils navaient eu précédemment aucun rapport, et dont ils n avaient aucun avantage à attendre. Aussi longtemps que la santé de l'empereur se maintint robuste et que son coup d'œil d aigle, pénétrant jusque dans les plus profonds replis de l'empire, surveilla non-seulement les grands, mais aussi les employés subalternes, lés choses se passèrent d'une manière plus ou moins équitable. Mais, après sa mort, le mauvais vouloir et la rapacité des seigneurs prirent des proportions d'autant plus grandes que les droits, exercés jadis par le peuple dans l'administration de la justice et dans le gouvernement du pays, ne furent plus revendiqués; peut-être aussi avaient-ils disparu par suite de l'immixtion de Charlemagne dans toutes les affaires du pays.
Les plaintes amères des malheureux hommes libres s'élevaient souvent jusqu'à l'empereur, malgré toute sa sollicitude pour son peuple. Dans un capitulaire de l'an 811 (1), il est dit : « Que les pauvres se plaignent également des » évêques, des abbés et de leurs avocats, ainsi quç des » comtes et (Je leurs centeniers. Lorsqu'un homme libre » ne veut pas céder à l'un d'eux son patrimoine, ils cher- Ci) WaJter, Corpus juris germ. a. IL 245;
» chent dès lors l'occasion de lé ruiner ; ils renvoient coo- 3> tinuellement en campagne, jusqu'à ce que appauvri, il » se voie obligé de vendre sa propriété ou de l'aliéner, » tandis que ceux qui accaparent son bien restent paisi- » blement chez eux. Alors que les plus pauvres sont son- » mis au service militaire, ceux qui possèdent des biens » en sont exemptés par le rachat. » D'autre part, les comtes se plaignaient de Tinsubordinalion des hommes libres, qui cherchaient à se soustraire au seryice militaire, en engageant leur liberté à ceux des seigneurs qu'ils savaient ne point devoir se mettre en campagne. Pour obvier à ces abus et venir en aide aux hommes .libres, Charlemagne, d'accord avec la diète, promulgua en 812, une loi par laquelle il fut ordonné que tout homme libre qui possédait quatre manses ou mesures de terre (mansus), soit en bien propre, soit à titre de bénéfice, serait tenu de marcher en personne et à, ses frais, mais que les propriétaires qui ne posséderaient qu'une, deux ou trois manses se réuniraient pour livrer à frais communs un homme d'armes, à raison de quatre manses {i).
Le service militaire ne fut pas, comme on Ta cru pendant longtemps, rattaché par cette loi à la propriété foncière, mais cette disposition mit autant que possible des bornes à Ibppressiou arbitraire qui posait sur les hommes libres dénués de grands biens. Il est regrettable quelle n'ait pas été prise cinquante ans plus tôt. Charlemagne étant mort peu de temps après la promulgation de cette loi, elle ne se trouva pas suffisamment affermie pour réprimer, sous SCS successeurs, les empiétements des grands vassaux et prévenir la perte de la liberté nationale.
A la môme époque, le ban et l'arrière-ban furent renforcés. L'amende pour infraction aux lois militaires fut élevée à soixante sous d'argent. En cas d'insolvabilité, l'homme libre était réduit en servitude. La désertion était punie de mort, conformément à l'ancienne jurisprudence.
(1) Les mesraiesiOU nanses différaient tant entre enes qu'il est difficile d'en déterminer avec certitude la contenance. Sans essayer de les spécifier toutes, nous rappeUerons seulement, pour Tintelligence du lecteur, que dans le cas qui nous occupe la mesure de terre appartenant au simple homme libre (mansus ingenuilisj contenait en général une soixantaine d'arpents prussiens.
Il y avait le ban et rarrière-ban pour la marine comme pour l'armée de terre. Dès que rassemblée de l'empire avait décidé la guerre, et qu'en conséquence le roi, en qualité de commandant en chef, avait convoqué le ban et Farrière-ban, chacun devait, sous peine des punitions mentionnées, prêter main-forte. Pourtant il pouvait se produire des -refus qui restaient impunis : c'était dans le cas où le roi eût entrepris une gueri'e sans avoir consulté l'assemblée de l'empire. Il est évident que Chisirles, par sa supériorité intellectuelle, pair la sollicitude que, plus qu'aucuri souverain, il témoigna à l'égard des intérêts de ses Francs, pouvait se tenir presque toujours certain de leur assentiment.
En 803, une autre loi se rapportant au service militaire incombant aux évoques fut, à la suite des réclamations du peuple (de la chambre des hommes libres), promulguée dans la diète tenue à Worms. Beaucoup d'entre ces prélats;au mépris de défenses réitérées, continuaient, d'après la coutume autorisée par Charles Martel, à se rendre à la guerre où ils étaient plus embarrassants qu'utiles. Or les pétitions réclamaient que les évêques restassent cliez eux pour y prier, dire la messe et y répandre des aumônes ; plusieurs évêques ayant été blessés ou tués dans le combat, cette circonstance avait été non-seulement fâcheuse pour eux-mêmes, mais encore pour l'armée : beaucoup de soldats, saisis d'une terreur superstitieuse, avaient pris la fuite ; en outre, une partie de l'armée se trouvant employée pour la sécurité des prélats, se voyait ainsi condamnée à une inactivité regrettable. Il paraît que les prélats craignaient, en restant chez eux, que leur considération s'en affaiblît aux yeux de leurs vassaux, ou redoutaient de se voir enlever des propriétés ; du moins c'est ce que font supposer les termes de la pétition contenant la déclaration solennelle qu'elle n'émanait pas de vues intéressées à l'égard des biens d'Eglise. Cette pétition fut prise en considération .
Charles déploya surtout une grande activité à l'égard de la promulgation des lois touchant le clergé et les intérêts de l'Eglise. Parmi beaucoup d'ordonnances au sujet de la sécurité des personnes et des propriétés, de l'administra-
tion de la justice et de la conduite de son persoimel, et dont il sera question plus loin encore, nous devons signaler avant toute autre chose, les décisions prises à la suite des délibérations de la diète et de l'assemblée ecclésiastique tenues à Francfort-sur-le-Mein, en Tan 794. L'évèque d'Urgel, dans les Pyrénées, F^ix, Espagnol de naissance, avait été invité par lettre, par Févêque de Tolède, Elipand, ainsi que le raconte Einhard, à lui dire son opinion au sujet de la nature humaine de Jésus-Christ, à savoir s'il devait être considéré comme fils réel ou comme fils adoptif de Dieu. Félix décidant en faveur de larianisme, se rallia à ropibion du patriarche de Constantinople, Nestor, qui au v^ siècle avait soutenu que Jésus-Christ n était pas, par lui-même, le fils de Dieu, mais letait devenu seulement par la grâce de l'adoption. Le Saint-Esprit seul était le fils immédiat de Dieu, et par son moyen Dieu avait créé toutes les choses visibles et invisibles. Félix distinguait ainsi le Christ sauveur des hommes de FEsprit saint et éternel qui s'était révélé et transmis à lui. La question de la Trinité était hors de cause. Cette doctrine s'était rapidement propagée en Espagne. Le siège romain s'éleva aussitôt avec une grande vivacité contre cette « hérésie » . Dès l'an 792, l'évêque Félix fut cité devant un synode que tint Charles àRatisbonne, après sa grande campagne contre les Avares; il fut condamné parles évoques réunis, envoyé à Rome et contraint d'abjurer son erreur. Charles ayant fort à cœur la considération de l'Eglise et ne se tenant point encore pour satisfait par la simple abjuration de cette ce hérésie »,son ami Alcuin, qui occupait auprès de lui en quelque sorte la place de ministre des cultes, entama, selon son désir, conjointement avec le patriarche Paulin d'Aquilée, une querelle avec les évêques , Félix et Elipand ; il paraît que Félix n'était nullement converti encore malgré sa réti^ctation . La querelle fut si vive que Charles convoqua un synode à Francfort et y fit condamner « la doctrine erronée » par les évêques assemblés, venus de toutes les parties du royaume des Francs et de l'Italie, ainsi que par le représentant du pape. Charles poursuivit l'exécution de cette décision avec tant d'énergie, menaçant les évêques espagnols de la rupture de toute communauté avec
les autres chrétiens, qu'après que le vieil Elipand fut mort sans s être trouvé convaincu, et que Félix qui s'était enfin soumis en 799, eut été interné à Lyon où il mourut» leur doctrine disparut également. Charles qui, dans cette question, avait pris parti pour les dogmatiques orthodoxes, en élucida bientôt une autre d'une manière tout aussi décisive; celle-ci se rapportait au culte des images.
Du temps.de l'impératrice Irène, une énergique réaction s'était prononcée à Constantinople en faveur de ce culte ; le parti des iconoclastes avait été vaincu et condamné, et le culte des images de nouveau rétabli par un concile tenu à Nicée, auquel prirent part, en 787, trois cent soixante et dix-sept évêques autrichiens et deux légats du pape Adrien établis en Occident. Le pape avait fait un voyage en Occident pour y faire connaître les décisions du concile de Nicée, mais il s'était trompé sur le caractère national. En Orient, des hommes qui se courbaient devant leur empereur, devaient s'agenouiller avec moins de difficulté devant l'image d'un saint, que des Germains qui ne fléchissaient le genou que devant Dieu , mais jamais devant des roi&. Ce culte allait rencontrer moins d'opposition aussi chez, les Romains occidentaux, ceux-ci s'étant déjà familiarisés du temps du paganisme avec l'adoration des images vénérées jusque dans leurs maisons (Lares). L'ancienne religion germanique admettait à la vérité des endroits sacrés et des symboles bénits, seulement aucun culte n'était attribué ni à ces objets ni à ces endroits, envisagés seulement comme des temples où la divinité était adorée (1). Aussi le pape rencontra-t-il dans l'empire des Francs, non-seulement chez le peuple, mais aussi chez les grands, investis de la puissance séculière et ecclésiastique, une vive résistance. On avait toléré jusqu'alors les images dans les églises comme un pieux ornement ; mais le sentiment général s'élevait contre le culte qu'il s'agissait de leur rendre. Charles même s'était mis à la tête de l'opposition et avait fait composer par Alcuin des ouvrages de controverse,
(1) L'assertion émise par différentes sources romaines des temps antérieurs et postérieurs, c'est-à-dire que les Germains (Agathias le dit des Alamans, ImD. et reb. gest., Just., tome II, 3, 14), adoraient des arbres, des sources, des coUines, des gorges de montagnes, repose sur une équi> ▼oque. Ces lieux n'étaient en quelque sorte que deb temples.
connus sous le nom de livres carlovingiens, dans lesquels la querelle profondément élucidée et présentée sous «a jour nouveau, fut énergiquemenC tranchée tant à Tégard de la superstition du culte des images qu'à Tégarddu fanatisme des iconoclastes. Cette question controversée fut résolue par la diète et par le concile. Celui-ci, s*appuyant entièrement sur les livres carlovingiens, adopta un moyen terme entre les deux extrêmes. Il rejeta aussi bien la destruction que la vénéi^tion des images, et il fut admis en principe, dans FEglise occidentale, qu'il ne serait pas défendu de posséder des images, mais interdit de les adorer; il était permis de conserver des images hors de 1 église, mais Ton était aussi peu autorisé à les faire honorer qu'à ordonner leur destruction. Charles envoya son favori Ângilbert devenu récemment abbé et archi- chapelain (1) avec le susdit ouvrage et les décisions du concile au pape Adrien, réclamant de celui-ci non-seulement la reconnaissance de ces décisions, mais même la condanmation de toutes les mesures prises par la cour byzantine auxquelles le pape lui-même avait donné son assentiment par le moyen de son représentant. Le pape Adrien se trouva ainsi dans le plus grand embarras. Mais telles étaient la considération et la prépondérance du roi des Francs, auquel ce même pape avait déjà concédé le droit d'investir les évêques ainsi que celui de nommer le pape lui-même (2), qu'il ne hasarda ouvertement aucune résistance ; il envoya à Charles une réponse timide et conciliante ne sauvant que l'apparence. Il condescendait i la clause principale, se contentant de la reconnaissance for* melle de son autorité par le concile franc.
Dès lors, le siège papal adoptait le système politique auquel il fut redevable de tant d'avantages : il consentit à ne point nager contre le courant, mais à remettre à une époque plus favorable l'exécution de désirs peu réalisables dans le présent. Cette politique fut suivie pendant le cours de plusieurs siècles. Quoique, en l'an 825, sous Louis le
(1) Angilbert ayait eu avant son entrée dans les ordres des rapi)orts intimes avec Berthe, fiUe de Cbar&es, qui eut de lui denx fila, lliistonen ISitfaard et binid; ces relations ont donné liea probablemeni w éharmaiit conte de : Erâhard et Eauna.
(2) Hadriani,diTibâlaepro Garolo imgiio. G. Soldast iapeniAonm statuta^ etc., n» L -* Aàam tdéletf U, 2B0e.
Débonnaire, ces conclusions du synode de Francfort eussent été confirmées encore, par un concile tenu à Paris^ la dévotion aux images ne s introduisit pas moins de toutes parts dans le culte de TEglise romaine.
Dans un synode postérieur, tenu en 829, une autre question encore se trouva tranchée contrairement à la volonté du pape; il s'agissait d'une nouvelle transformation du dogme de la Trinité. L'éternité et la consubstantialit^ des trois personnes divines avaient été reconnues depuis longtemps par les conciles œcuméniques. Un moine de Jérusalem souleva alors la question de savoir si le Saint- Esprit procédait au même titre du Fils et du Père. Une grande querelle surgit à cette occasion en Occident, et Charles envoya son cousin Adalhard, abbé de Corbie, et l'évêque de Worms à Rome, avec la proposition de faire admettre dans la profession de foi nicéenne l'innovation précédemment adoptée en Espagne. Le pape s'y opposa; mais, malgré sa résistance, cette innovation fut admise par le concile d'Aix-la-Chapelle et, en conséquence, après les mots : « Qui ex Pâtre procedit», celui de « Filioque ».fut intercalé, comme il s'y est conservé jusqu'aujourd'hui.
Le synode de Francfort s'occupa aussi de la juridiction et de la discipline du clergé. Lorsqu'un laïc accusait de délit un ecclésiastique, il fallait que l'évêque et le comte siégeassent ensemble au banc de justice. Le prêtre accusé d'un crime était jugé par l'évêque. Celui-ci était tenu à ne s'éloigner jamais pendant plus de trois semaines de son diocèse. Les abbés ne pouvaient recevoir aucun argent des moines pour les agrégations, et les moines, pour n'importe quel délit, n'être ni mutilés ni aveuglés. Le roi s'engageait à ne nommer aucun abbé sans l'assentiment de l'évêque. Dans une des assemblées d'automne subséquentes, le tribut de guerre imposé aux ecclésiastiques fut paiement fixé, celui du sous-diacre à trois cents sous, celui du diabre à quatre cents, celui du prêtre à six cents, et celui de l'évêque à neuf cents sous. La violation d'un endroit consacré à l'asiU était punie d'une amende de six cents sous.
Gbarlemagne avait surtout à cœur le maintien de la discipline parmi les évêques. De nombreuses dispositions furent
prises à cet égard durant la diète tenue en 789, et en conséquence tous les évêques se virent engagés à mener une vie chrétienne et à observer les prescriptions suivantes : les serments ne devaient être prêtés que par des gens à jeun, et les parjures ne plus y être admis; les évêques étaient imités à ériger des écoles populaires pour apprendre à lire aux enfants, et des écoles supérieures, au siège épiscopal et dans les cloîtres, où seraient enseignés la musique, le chant, Farithmétique et la grammaire ; les moines et les ecclésiastiques ne devaient paraître ni aux assemblées de Tempire, ni aux diètes. Les comtes devaient terminer, aux jours de leur justice, d'abord les causes des mineurs et des orphelins et devaient s'abstenir à ces époques de parties de chasse et de banquets. Les abbesses et les religieuses ne pouvlâient quitter leur cloître sans la permission du roi, ni écrire, ni recevoir des lettres d'amour. Une ordonnance postérieure prescrivait la visite aux églises les dimanches et les jours de fête, défendait de dire la messe dans des maisons particulières; cette dernière disposition irrita fort les gens de distinction. L'ordonnance s'élevait aussi contre l'ivrognerie, défendait diflërentes pratiques superstitieuses, entre autres le baptême des cloches, et interdisait aux évêques, aux abbés et aux abbesses de tenir des chiens de chasse, des faucons, des éperviere, des bouffons, leur enjoignant de payer de leur personne partout où il s'agissait de donner le bon exemple, etc., etc. Conçues dans cet esprit, ôes prescriptions et beaucoup d'autres toutes semblables furent transportées des sièges épiscopaux, la plupart occupés par des partisans de Charlemagnc, dans les districts particuliers. - C'est ainsi que Théodulf, un Goth de l'Italie, promu au siège épiscopal, rappelant les sages mesures de la police sanitaire adoptées à Rome, défendit l'inhumation des morts dans les églises, à l'exception des prêtres et des laïques de distinction, interdit les réunions ou assemblées séculières dans les églises, défendit aux prêtres de cohabiter avec des femmes ou de fréquenter des cabarets, leur recommandant avec instances l'urbanité et rhospitalité, et exigeant qu'ils instruisissent gratuitement les enfants dans les villages.
Aussitôt après son avènement, Charlemagne régla définitivement la position économique du clergé. Comme déjà nous lavons dit, sous Pépin, le dixième et le neuvième des revenus avaient été restitués à TEglise comme dédommagement de ses fiefs confisqués. Cette ordonnance avait eu toutefois plutôt un caractère temporaire, car il semble que dès cette époque on en ait mis en doute la validité. Quoiqu'il en fût, en fan 779, Charles lui donna le caractère d une loi permanente et étendit finstitution de la dîme dans les pays nouvellement conquis, même sur les propriétaires libres non inféodés. Cette mesure appliquée aux Saxons, malgré lenergique blâme d'Alcuin, excita plus d'une fois la résistance de ce peuple indépendant, fier et persévérant, qui entrevoyait dans lerection des évèchés d'Osnabruck, de Munster, de Brème, de Serden, de Hildesheim, de Minden, de Paderborn, de Seligenstadt, de Halberstadt bien moins des établissements civilisateurs que des institutions oppressives et ruineuses. Après avoir adopté en général cette mesure, Charles gratifia les églises de biensfonds aussi souvent que l'occasion s'en présenta. L'Eglise participa à toutes ses acquisitions de territoires. L'espace nous mabquerait pour énumérer toutes ces donations de terres, de privilèges et d'immunités (franchise de douanes, franchise d'impôts, de service militaire, etc.) Le pape surtout regut des présents importants consistant en argent ou en biens. L'église de Saint-Pierre à Rome fut dotée aussi dé richesses princières.
Charles déploya l'activité la plus féconde à l'égard de féducation populaire ; son action dans ce domaine l'emporta d'autant plus sur ses exploits militaires, que son propre mérite dans la carrière des armes ne se signala pas tout particulièrement au-dessus de celui de ses ancêtres, de celui de ses généraux et de l'esprit guerrier commun aux Francs, tandis qu'iïeut exclusivement la gloire d'avoir élevé son peuple à un haut degré de culture intellectuelle. Tout à son œuvre, Charlemagne fit preuve de cette faculté, propre aux grands hommes, qui consiste à découvrir et à mettre en relief le mérite quel qu'il soit, et à lui donner une direction judicieuse. Dès ses premières campagnes en Italie, Charles avait constaté avec étonnement l'infériorité
intellecluelle des habitants du royaume des Francs àTégard des peuples méridionaux. Antérieurement déjà, il tenait la science en si grande estime qu*il en protégeait toujours les propagateurs. Gest ainsi qu'il remit en 776, un bienfonds au grammairien Paulinus, élevé bientôt après au patriarchât d'Aquilée. Le tumulte de la guerre dans lequel se trouvait enveloppé le royaume des Francs ne lui permit pas au commencement de son règne de réaliser ses projets civilisateurs d'après un vaste plan d'ensemble; mais il lui fut donné de rencontrer à Parme, en 781, un homme dont le caractère et le genre d esprit correspondaient de la manière la plus frappante aux siens. Cet homme, Àlcuiu,ou Albinus, comme il se faisait volontiers appeler, lalinisant son nom, provenait d une famille anglo-saxonne distinguée. Il était né à York en 735, et avait été élevé à l'école de la cathédrale devenue célèbre sous la direction de l'archevêque Egbert ; il y fut initié à de fortes études. On venait de lui conférer, après la mort d'Egbert, la direction de l'école, et il revenait de Rome où on l'avait envoyé chercher le pallium pour le nouvel archevêque d'York, lorsqu'il se trouva, à Parme, en présence de Charles. 11 lui parut posséder à un si haut point la science et le zèle nécessaires pour renseignement, qu'il fut invité à se fixer à la cour. 11 parait que cette première entrevue eut déjà pour résultat de diriger l'attention du roi sur d'autres savants; en effet, Charles ramena avec lui de l'Italie en France en 783, Thistorien des Lombards, Paul Warnefried, le grammairien Pierre de Pise, et probablement aussi Théodulf, dont nous avons déjà parlé. Plusieurs Francs distingués par l'esprit se réunirent à eux; c'était Ângilbert, qui appartenait à une famille importante, et qui, élevé à la cour franque, occupait une place de confiance auprès de la famille royale; nous devons à sa plume un charmant fragment poétique représentant la famille impériale au moment de son départ pour la chasse; Einhard, Thistorien de Charlemagne, sous la plume duquel la langue latine retrouva la clarté et la noblesse de la classique antiquité, et enfin Arno, lami d'Âlcuin, réminent abbé de Saint-Âmand. Charlemagoe institua avec l'aide de ces illustres savants une sorte d'université, dans laquelle sa famille entière, ses palatins, \ss
fonctionnaires de la cour, grands et petits, tous, en un mot, recevaient leur instruction. Lui-même y apprit à fond la langue latine, dans laquelle il s exprimait, comme nous Tavons dit déjà, aussi couramment qu il le faisait en allemand, sa langue maternelle. Ilsmitiamèmeau grec, mais s'en tint seulement à comprendre cette langue. Il s adressa au Pisan Pierre pour Finitier à la grammaire et à Alcuin pour les autres branches dlnstruction, telles que la rhétorique, la dialectique, lastronomie ; Gharlemagne s'exerçait avec tant de zèle à 1 écriture, qu'il lui arrivait souvent même de faire placer sa table à écrire tout à côté de son lit. Ainsi que leconstateson biographe, Gharlemagne, grâce au scientifique développement de ses hautes dispositions intellectuelfes, était devenu aussi un orateur lucide «t entraînant. Le cercle de ces savants s'élargit de plus en plus ; Alcuin amena de l'Angleterre ses élèves Wiso, Frédégisus, Sigulf et Ofulf,et le roi appela le Bavarois Leidrat, l'Ecossais Clément et d'autres encore. Il se forma ainsi autour de lui une espèce d'académie ; on y dissertait sur les problèmes scientiOques de l'époque, cherchant à élucider les controverses et à décider même des questions religieuses. Comme il arrive d'ordinaire lorsque l'imagination s'élève au-dessus du vulgaire, dès qu'il s'agissait de quelque grande délibération à prendre, cette autre Table Ronde s'enveloppait d'une sorte de forme mystique, tandis que ses membres, se dérobant par la fantaisie à leur condition présente, empruntaient les noms des hommes célèbres de l'antiquité. C'est ainsi que Gharlemagne s'appelait David, Alcuin était Flaceus (Horace), Einhard avait nom Beseleel (c'était celui xie l'ingénieux constructeur du tabernacle), l'archevêque de Mayence, Riculphe, s'appelait Damodas, (d'après un personnage des églogues de Virgile), Angilbert était Homère, Théodule s'appelait* Pindare, le cousin de Charieaiagne, Adalhard, abbé de Corbie^était saint Augustin, et les princesses Gisèle et Gontrade, étaient Lucie et Eula- , lie. Un grand nombre de lettres et de poésies de l'époque témoignent aussi du commerce d'esprit de ces personnages« Nous en retrouv<ms d'intéressantes traces dans les lettres d'Alcoin ; on y constate surtout des preuves de Tintérèt qu y prenaient Gharlemagne et les ^personnes de sa
famille ; on y voit aussi combien souvent, dans des cas de doutes de conscience, ceux-ci appelaient à leur aide leur célèbre instituteur. Nous y trouvons de paternels avertissements donnés par Alcuin aux trois fils du roi, desquels il ressort qu'Alcuin préférait de beaucoup Louis, à cause de ses précoces dispositions pieuses, à ses frères plus mondains, Charles et Pépin. Il donna aussi fréquemment des conseils consolants et instructifs à Gisèle, sœur du roi, et écrivit pour elle et ses amies un commentaire de levangile de saint Jean. Les réponses qu Alcuin faisait aux questions naïves de Charlemagne et de ses enfants, et dans lesquelles le sens commun se trouve souvent en conflit avec la foi, caractérisent le degré de l'éducation reçue à cette époque.
Alcuin se préoccupe rarement de la logique, mais se sert souvent d'expédients sophistiques et dialectiques, et de cette façon, il élude entièrement la solution (1). Quelquefois même, il omet entièrement de répondre. Les
(1) Un palatin de Charlemagne ne parvenant pas à faire accorder ce
SasftEiffe du précepte donné par le Christ avant son départ pour le jardin es Ouves (Evang. saint- Luc, 22, 36) t << Que celui quia un naUt U vtiiàt et s'achète une épée n, avec cet autre passage (Evang. Mathieu, 26, 52) :
avoir
d'une interprétation allégorique autre que la parole de Dieu que Ton àoit acquérir même au prix de ?on dernier sou, afin de combattre la ruse de Tancien serpent; mais on devait entendre par Tépee de saint Mathieu la vengeance, à la suite d*ime injustice soufferte, vengeance défendue aux chrétiens. Alcuin expliquait la vente de Thabit par le détachement des satisfactions mondaines D'après Alcuin, les deux épées dont parle Jésus, si^ifient le corps et Tàme. Il suffisait de se conformer à la volonté de Dieu. Alcuin fît parvenir cette
pour par la grâce divine. Dans un entretien d* Alcuin avec le jeune Pépin,
nuit, la dispensatrice prophète des tempêtes. Une des fiUes de Charles s'étonnant de cette autre parole contenue dans un des psaumes de TÈçlise : T(Ad Jwmme est fMn^ teuTf désirait savoir si elle s'appliquait aussi a des enfants impubères on muets de naissance; l'expression d'un autre psaume lui narais»ii également inexacte : Le soleil ne te brûlera fos le jouir , ni ta UtM m nuit; il lui paraissait inadmissible de se semr du mot expiimant bi même propriété pour la lune qui était un astre de nuit que pour le soleil- Alcuin trouva bon de s'en remettre pour la réponse à ces questions à Charlemagne lui-même.
— 333 '— Anglo-Saxons qui avaient propagé la mission chrétienne en Allemagne, se trouvaient bien plus avancés aussi que les Francs, à Tégard de Téducation en général. Ce fut ainsi que Técole d'York, que dirigea Alcuin, servit de type pour les écoles à établir en France. Dans Tinstitution modèle, établie à la cour de Charles, on enseignait la {grammaire latine, la prosodie, la rhétorique, l'astronomie, i'histoii'e naturelle, les mathématiques, Fhistoire politique et biblique, mais avant toute chose, on y expliquait la Bible.
Des institutions formées sur le modèle de cette dernière, furent, sur les ordres du roi, érigées dans tous les sièges épiscopaui et dans les cloîtres, et les ecclésiastiques, invités à fonder des écoles dans les villages pour initier la jeunesse à la lecture et au calcul. Charles prit si fort à cœur leducalion du peuple, que, renonçant même à lentourage des amis lettrés qui lui étaient pourtant si chers, il les envoya dans les provinces et leur y confia la direction de lensei- {jnement. C'est ainsi qu Arnould, abbé de Saint-Amand, fut envoyé en Bavière, où déjà, sous le règne des ducs et grâce au voisinage de IKalie, les premiers germes de la culture intellectuelle avaient été jetés par la fondation des établissements de Mandsee, de Niederaltaich et de Kremsmunster.
Arnould obtint levêché de Salzbourg, qui, en 798, fut élevé à larchiépiscopat, et y créa un centre daction bienfaisante. C'est ainsi encore qu Alcuin fut promu au siège épiscopal de Tours, Théodule à celui d'Orléans et Leidrad à celui de Lyon. Des ecclésiastiques élevés à l'école de la cour de Charles se trouvèrent surtout investis des principales hautes dignités ecclésiastiques, afin qu'ils pussent répandre, selon l'intention de leur maître, la semence de la culture parmi le peuple.
Charles acquit surtout un grand mérite aux yeux de la postérité pour le zèle et la sollicitude dont il entoura l'institution des bibliothèques. Il sut mettre un terme au mépris et à la rage de destruction qu'éprouvait le clergé à f égard des anciens monuments de la pensée. Les manuscrits des écrivains classiques, échappés à leurs profanes mains, furent retirés de leur cachette et reproduits bu multiple. D'autres manuscrits furent achetés, au prix de
grands sacrifices d'argent, à Aome où se tenait le principal commerce- de livres, comme aussi en Angleterre, pour être ensuite recopiés et distribués par centaines d'exemplaires dans les monastères et dans les autres fondations de J'empire des Francs. Nous nous émerveillons encore aujourd'hui à la vue de cette écriture remarquable, de ces charmantes lettres initiales et de ces belles illustrations dues aux calligfaphes les plus distingués de cette époque.
Grâce à ces efforts intelligents, les aspirations vers une direction intellectuelle supérieure se manifestèrent pour la première fois dans la partie la plus cultivée de» populations allemandes ; le style se rapprocha de nouveau de la pureté classique et les écrits historiques surpassèrent dé beaucoup tous ceux qu'avaient produits et que devaient produire la plupart des siècles passés ou futurs. Comment se fit-il que, dans la suite, semblables à ces plantes de serre qui ne prospèrent que sous la main soigneuse du jardinier, les produits de cette culture se soient altérés et stérilisés?
L essence même de cette éducation n'étant pas nationale, ses effets ne pénétrèrent point jusqu'à l'àme d'un peuple qui, plus que tout autre, conserva son caractère primitif; de plus, la langue latine, employée pour la littérature, n'était cultivée que par des hommes supérieurs. Peu à peu, féducation devint le domaine exclusif des classes privilégiées, surtout du clel^é, et elle devait nécessairement déchoir dès que ces classes auraient, par la supériorité de leur développement intellectuel, acquis assez, d'autorité et de fortune pour désirer, obéissant ainsi aux lois ordinaires de l'humanité, jouir en paix de leurs acquisitions, renonçant à faire de nouveaux efforts au profit de la généralité. A la vérité, Charlemagne s'efforça de remédier à (?fet inconvénient. Il ébaucha une grammaire allemande, que son existence si agitée ne lui permit pas d'achever, mais il ne se trouva probablement autour de lui personne qui fut capable de continuer ce travail ; à cette époque toute la culture était romaine. Charlemagne ordonna de noter les anciens chants épiques dans lesquels étaient célébrés les exploits guerriers de ses ancêtres. Mais ces chants ayant été, paraît-il, fort peu propagés parmi les classes cultivées de cette époque, le fanatisme religieux de son fils, qui toucha
au délire, réussit aisément à en faire détruire les principaux manuscrits.
Charles fit aussi assembler et codifier les anciens us et coutumes des populations allemandes. Toutefois l'idiome allemand lui paraissait encore si peu propre à la rédaction, que les lois de celles des populations allemandes qui n'avaient pourtant jamais foulé le sol romain, ainsi que les livres de jurisprudence antérieurement rédigés par les Francs Saliens et Ripuaires, par les Burgondes et par les Visigoths, furent transcrits en langue latine, tels qu'ils nous ont été conserN^és jusqu'aujourd'hui. Ce fut une des raisons principales qui firent que, malgré les remarquables efforts de Charles (1), le mouvement de culture intellectuelle s'arrêta après sa mort et que les bénéfices en échappèrent à la majeure partie du peuple. Il fut surtout donné à la prépondérance exercée par le particularisme en Allemagne de réduire finalement à néant l'œuvre politique de Charlemagne.
L'empereur s'occupa attentivement aussi du sort des indigents. Il ne recommanda pas seulement aux ecclésiastiques et aux couvents, ainsi qn aux riches séculiers le soin des pauvres, mais il se préoccupa des chrétiens indigents appartenant à des pays éloignés. Sa sollicitude pour eux s étendit jusqu'en Syrie et en Afrique. Des chrétiens pauvres furent non-seulement soutenus par ses aumônes dans
(1) Une anecdote racontée par un moine de Saint-Gall nous permet d'apprécier à fond le caractère de Charlemaçne. Après avoir fait donner de 1 éducation, par le savant Irlandais Clément, à un certain nombre d'enfants d'hommes de distinction et d'autres, il visita un jour cette école et se fitpré8en.ter les devoirs écrits, rcdifçés en prose ou en vers. Remar- Quant que les enfants des pauvres avaient été très-studieux et avaient fait de grands progrès, tandis que ceux des gens de distinction, ayant été papeeseux, ne présentaient que des travaux incorrecte, il fit placer les premiers à sa droite, les autres à sa gauche, loua ceux-là pour leur assiduité, et leur promit, s'ils persévéraient 4p,n8 leur perfectionnement, de les honorer publiquement en leur confiant pi as tard des évêchéa et des abbayes. Apostrophant les autres, et levant lamain^ comme pour la prestation d'un serment, il leur dit : « Vous autres, jolis, gentils et distingués fils de » mes seigneurs, vous avez, vous confiant à vos parents et à leurs richesa ses, contrevenu à mon ordre et négligé votre éducation; au lieu de soi- )) gner vos études, vous vous êtes adonnés au luxe, au jeu, à l'indolence 5» et aux vaines inutilités ; mais par le Roi du ciel, ^e tiens pour riea » votre noblesse et votre beauté; que d'autres s'émerveillent à votre » égard! Tenez-le-vous pour dit : si vous ne changez votre paresse y» actuelle en s^le pour Tétude) vousn^obtiendrez jamais rien de Charles. 9
Alexandrie, Jérusalem et Carlhage, mais il rechercha aussi Tamitié des rois d outre-mer, afin de pouvoir utiliser sa médiation à leur profit.
L'administration de la justice dont il sera parlé plus tard dans son ensemble, fut soumise à une réforme qui ne pouvait manquer d'atteindre son but. On sévit surtout avec énergie contre le brigandage, fléau qui semble avoir affligé jadis les populations germaniques.
Les arts durent égalp ment à Charlemagne de grands encouragements. Il lit venir aussi de lltalie des maîtres de musique et de chant et se donna des peines inouïes pour assouplir les rudes gosiers de ses Francs ; il les faisait s'initier à l'art du chant artistique qui avait atteint en Italie déjà un haut degré de perfectionnement. Dans tous les lieux où le conduisaient ses perpétuels voyages, il assistait lui-même aux chants d'église, y distinguait les plus habiles chanteurs et leur faisait proposer ensuite de servir d'instituteurs de l'art du 'chant dans son empire. L'architecture atteignit sous sa direction un graixl développement. Partout s'élevèrent de magnifiques églises; il semble que les palais im{KTiaux répandus dans toutes les parties du x'asie empire des Francs, au nombre de plus de cent vingt (tout au moins les plus magnifiques, à la tète desquels se trouvaient ceux d'Ingelheim et d'Aix-la-Chapelle), aient servi de modèles de bon goût pour les demeures des personnages riches ou de distinction appartenant au nord de l'Europe. Le palais d'Aix-la-Chapelle ainsi que la basilique fureut décorés d'une façon uniforme et particulièrement spleudido. Les habitations destinées aux palatins et aux chevaliers de l'empereur, celles de sa suite, et en général celles des serviteurs de la cour s'élevaient tout autour du palais, et de façon que de ses fenêtres le roi pût surveiller d'un bout à l'autre les entrées et les sorties; or ces constructions étaient si nombreuses qu'une suite militaire considérable et une grande foule de peuple pouvaient s'y trouver à couvert. Le pont en bois, long de cinq cents pieds, que Charles fit constniire sur le Rhin, à Mayence, doit être mentionué parmi ses travaux d'art les plus importants. Cette œuvTe gigantesque avait exigé dix années pour sa construction et la moitié de l'Europe y avait contribué par son argent;
mais peu de temps après son achèvement complet, l'œuvre entière fut détruite, en l'espace de trois heures, par un incendie qui consuma le pont jusqu'à fleur d'eau ; un seul pieu échappa au feu ; on soupçonna que les bachoteurs, craignant d'être frustrés dans leur salaire par l'érection du pont(l), avaient été les auteurs de l'incendie. Plus qu'aucun de ses prédécesseurs parmi les empereurs, romains, et plus qu'aucun de ses successeurs, Charlemagne se préoccupa d'augmenter les modes de transport, qui sont le plus important des moyens pour la propagation de la culture. Nous avons brièvement dit déjà qu'il chercha. à exécuter un projet consistant à unir le Rhin au Danube. Il fit creuser, pendant son séjour à Ratisbonne, un canal entre le Regnitz et l'Altmùhl ; la première de ces rivières se jette dans le Mein, et l'autre dans le Danube. On employa pendant tout l'automne de l'an 793, un nombre considérable d'ouvriers pour établir entre les rivières un canal de deux mille pieds de longueur, sur trois cents pieds de largeur; mais ce fut en vain, car le terrain était des plus marécageux, et, de plus, de violentes averses chaque nuit venaient détruire toujours l'ouvrage de la journée. Une révolte ayant éclaté en Saxe et une irruption des Sarrasins ayant été signalée, le travail commencé dut rester inachevé, faute d'ouvriers. Charlemagne s'occupa activement aussi de j construire des routes et des ponts. Les travaux étaient l exécutés par le système des corvées. Les comtes étaient j tenus à faire entretenir et réparer les chemins par leurs représentants, les vicaires, et par leurs serfs, et de plus à faire construire des ponts et des routes. S'agissait-il de plus grandes constructions, on s'adressait aussi aux comtes, aux ducs, aux abbés et aux évèques. En général, il était de règle que tous les détenteurs de biens fêodaux dussent . contribuer aux constructions publiques. Charlemagne tira souvent de l'Italie des modèles pour la construction des édifices et pour les travaux de sculpture ; le pape même lui envoya un magnifique parquet en mosaïque provenant du palais impérial de Ravenne. La plupart des peintures décoratives des églises furent exécutées par des artistes italiens.
(1) Mon. st. GaU., gesta Car. I» 30.
Gharlemagne fiit aussi un z(Aé protecteur de Tai^rictdr ture, et il agit dune &coh très-judicifiuse eu itm&ibrmant ses métairies domaniales eu fermes modèles; 'û prouva ainsi qu*eu égard à la nature de cette industrie, l'exemple personnel remporte de beaucoup sur les me* sures légsdes. Ses nombreuses ordonnances au sujet de Texploitation de ses métairies, rassemblées dans sob capitulaire « de villis » et sur lesquelles nous revi^droos plus tard, démontrent que Tagriculture était parvenue, à son* époque déjà, à un degré aussi élevé que celui qu'elle atteignit de nos jours, avant l'introduction d% la cultare rationnelle. L'élève du bétail ftit surtout l'objet de sa sollicitude ; et dès lors aussi presque toutes les espèces de fruits et de légumes que nous possédons aujourd'hui, foreot connues.
À la suite d'une épouvantable famine qui désola surtout les Gaules et l'Italie en 793, Charles fit adopter par la diète de Francfort, en 794, une mesure destinée, il est vrai, à obtenir l'approbation de la multitude irréfléchie, mais qui, en contradiction, avec les lois économiques, est toujours inefficace et même fâcheuse : nous voulons parler de la fixation d'un prix maximum pour les céréales. 11 n'était permis ni aux ecclésiastiques, ni aux laïques, que les prix fussent plus ou moin3 élevés, de vendre des» céréales au delà du prix fixé pour le boisseau ordinaire (1), c'est-àdire à un denier (3) pour le boisseau d'avoine, à deux deniers pour le boisseau d'orge, à trois^ deniers pour le boisseau de seigle et à quatre deniers pour le boisseau de froment. Le prix des céréales provenant des dooaaioes était coté plus bas encore : le seigle, à deux deniers et le froment, à trois deniers.
Le prix du pain ne pouvait s'élever au-dessus d'un denier pour vingt-quatre livres. On ne saurait reprochera Gharlemagne d'avoir fait baisser le prix des certes provenant des domaines. Cette ordonnanoe dut être envisagée
(1) Cette mesure (modiaa) adoptée pour tout le rojamna contenait à répoque de Charlânagnej diaprés les mînTitieases recnerches de Gnéiard, environ quarante-denx litres.
(2) Apres Tan 778, la yalenr métalliane du denier était de : 36 ceatîmes. La yalenr relative est portée par Quérard à 8 francs 52 centimes. Nous reviendrons sur ce stget.
Gôrnine uae mesiure d'aulaat pluâ. favocaUe aux , véritâblesi intérêts, du. peaplie à Tépoque de la faoÛBe^ qu- elle s'opposaai88i à la ruineuse tendafice à la spéculation sur les cé« réaies, à laquelle se» livrait dès lors le commerce (i). Mais» dautre part, la fixatioa d un parix maximum pour les céréales proyenaB;t des. propriétés* privées fut uine mesure irnprut* dente. Lorsque: la moissoa a manqué et que la provisâofi' defr céréatea ne suffît pas à la consommation, ordinaire, ill faut, ou bien en/ restireindre Tnsage ou suppléer au manque par des arrivages du: deitors. Las oonsommalieiÈrs ne sont confiés à l'épargne que par l'élévation dm prix qui seirb également à cou^i^rir las frais de transport des céréalea vimues de* loin. Plus lar âiset(te< atteint de grandes pnon portions, pliisil faut ménagi^ les» proviâions-. C'est aussi l'élévationj du prix qui favorise, l'importation des céréale». Mais dès que le maximum: ii)'atteint poin't un prix élevé, Téconomie et rinq[)brtatieD, ees deux mesures eomman^ (iées paii la nécessite ne sont pas sttifisamment encou^ ragées » et il arrive parfois que , les provisions faisant déliut^ les indigents périssent par lar&mùi«). Malgré le8> ordonnances de Ghavlemagne concernant cette maiôèrev le manque des céréales provoqua à diverses^ reprises^ diirani; cette époque, des Êimines. quii cofttèrenl chaque fois la vie à on tiars de la population. Si« au contraire^ la moisson réussit^ la fixation d'un prix maximum est un obstacle à la baisse des prix. Bisons aussi que cette mesure est le: plus Suivent illnsoiife^ le- producteur n'étant pas obligé de veuh dre, et le consommateur se trouvant souvent ainesé par la nécessité à contrevenir à la loi.
Un article additionnel très^remarquable.concemant l'état de domesticité, défendait aux détenteurs de fiefs royaux de laisser mourir de faim leurs esclaves.
Le commerce eut aussi, du moins indirectement, à s'ap^ plaadir de la sollicitude de Gbariemagne ; il lui vint en aide par l'amélioration des routes commerciales ; il protégea parfois choisit même pour des missions de confiance des jails, entre les mains desquels se trouvait surtout le comuttree à cette époque. Toat en se ménageant des alliances
(1) Charlemagne interdit la spéculation d\uxe manière' fonneHe.
politiques avec des nations éloignées, dont il gratifiait les souverains de présents consistant en produits indigènes, il propagea dans ces pays Fusage de certaines denréfô nationales et en favorisa l'exportation dans d'autres contrées étrangères; il ouvrit ainsi de nouvelles voies au commerce. Des relations amicales ^ s'établirent de la sorte entre les Francs et le calife de Bagdad, Âaron-al Raschid (des sources historiques le désignent sous le nom d'Aaron, roi des Perses). Charlemagne lui avait envoyé, en T96, une ambassade munie de riches présents, chargée de demander au plus puissant souverain de cette époque sa protection pour les chrétiens de la Terre-Sainte. Parmi ces présents se trouvaient des draps frisons de diverses nuances, blancs, bleus, gris et à carreaux, qui, déjà fort estimés en Orient, y devinrent peu à peu l'objet d'un commerce important. Il lui envoyait aussi des chevaux, des mulets espagnols et des chiens allemands, de race si supérieure et si vigoureuse, qu'ils pouvaient servir pour la chasse aux lions et aux tigres. Au roi de Fez, Amiratus Abraham (Ibrahim ben Aglab), qui lui avait fait parvenir un lion, un ours de la Numidie, de la ponlrpre de Tyr, des étoffes peintes de ribérie et d'autres objets provenant de son beau royaume, il envoya des produits dont le manque se faisait sentir en Afrique : certaines céréales, du vin, de l'huile et d'autres présents encore en vue d'obtenir aussi sa protection pour les chrétiens répandus dans cette contrée. En l'an 801,1e juif Isaac, le seul survivant de l'ambassade franque (1), quitta Bagdad, accompagné de plénipotentiaires du calife, chargés de transmettre à l'empereur, qui en éprouva une grande joie, non-seulement l'acquiescement à sa prière concernant le Saint-Sépulcre, mais encore l'assurance qu'à l'avenir ce territoire serait envisagé comme propriété neutre, dont le calife ne serait plus que le protecteur; Charlemagne était trop /éloigné de l'Orient pour exercer lui-même ce protectorat. En l'an 802, Isaac arriva à Aix-la-Chapelle, muni des précieux présents du calife. L'empereur avait envoyé une flotte particulière dans le port où l'ambassade devait débarquer, afin d'y quérir Isaac et les présents. Parmi
(1) Les deux autres envoya, Landfried et Sigîsmond, étaient morts pendant le trajet
ceux-ci se trouvaient un éléphant (il avait pour nom Abulabad et mourut déjà en 8i0), des singes, une tente somptueuse, des étoffes de soie, des parfums et d'autres cadeaux qui furent renouvelés à l'occasion d'une seconde ambassade envoyée en 807, et parmi lesquels se trouvait cette fois une horloge admirablement confectionnée : les douze heures étaient représentées par un nombre égal de petites sphères d'airain retombant dans un bassin de métal hors duquel sortaient des cavaliers ; l'heure écoulée, ceux-ci ouvraient et refermaient un nombre de portes équivalant à celui des heures, cette horloge présentait en outre plusieurs autres combinaisons ingénieuses. Des chandeliers en cuivre jauncy d'une grandeur et d'une beauté remarquables se trouvaient joints à l'envoi. Â la suite des relations établies entre la cour de l'empereur et celle *de Byzance, divers produits industriels venus de l'Orient furent imités par des artistes et des ouvriers francs ; l'activité commerciale et industrielle du continent en reçut un favorable développement. L'empereur entretint' aussi des rapports internationaux avec les rois d'Angleterre, ainsi qu'avec Alphonse de Galicie et d'Asturie.
Les côtes du vaste empire avaient à cette époque autant à soufiTrir au sud par les invasions des Sarrasins, qu'au nord par celles des Normands rapaces, qui commençaient leurs pirateries. Gharlemagne tourna toute son attention surces points et fît construire une flotte nombreuse chargée d'expulser des bords de la mer du Nord et de ceux de la Méditerranée ces audacieux corsaires. Plusieurs fois le siège papal, dont les possessions furent souvent menacées par les Sarrasins, éprouva le bienfait de sa protection. Mû par un mélange de religiosité et de judicieux entendement de ses intérêts, l'empereur prit le soin de l'Eglise si vivement à coeur, la protégeant par ses armes et la comblant d'argent et d'autres donations, qu'elle acquit ainsi une puissance outrepassant les bornes de sa vocation. Elle ne serait pas parvenue à en abuser durant la vie de son généreux protecteur; mais sous le règne de ses débiles successeurs, ce pouvoir allait devenir fimeste à l'intérêt des peuples et nuire au christianisme lui-même. A l'époque de Gharlemagne, l'Eglise seule avait l'initiative de la culture et des
progrès intellectuels. L*empereiir ne se trompait pas lomquil se servait de cette puû(sance pour raffermisseoieot de sa domination ; mais ce qui le plaça si haut auHlessus de la plupart de ses successeurs, c'est qu il ne redouta pas •pour le maintien de son autorité le progrès des intelli- ^ences. U est évident qu il commit une grande makdfesse politique eu permettant au siège romain de monopoliser l'autorité de l'Ëglise, car il contribua ainsi indirectement à courber la puissance de l'empire sous le pouvoir ecclésiastique et à amener, en raison même des lois naturelles, le siège papal, une fois en possession du monopole ecdésiastique, à se montrer avide de jouissances et de domination. Entravant les plus nobles aspirations, il persécuta souvent fiar le fer et la flamme ceux qui ne s'inclinèrent poiat demnt lui.
Il arrive parfois que les mesures les plus judicieuses oui pour résultat d'habituer le peuple à attendre tout de l'initiative du gouvernement, au lieu de s'en rapporter à sa propre intelligence, à ses propres forces ou à ses propres efforts, de sorte que perdant peu à peu la foi en lui-môifie, il devient étranger à son propre gouvernement. Ce danger est presque inévitable lorsque le règne d'un souverain se prolonge aussi longtemps que celui de Gharlemagne, qui dura environ cinquante ans. Les deux générations qui s'élevèrent pendant cet intervalle, s'habituèrent à voir les intérêts du peuple l'objet de plus de soins de la part du roi qae s'ils eussent été confiés à lui-même. Deux générations vécurent ayant sott3 les yeux conjointement avec leur développement, l'accroissement de la gloire du chef militaire, qui avait mis à S8s pieds l'Europe entière. Le regard de œ grand politique pénétrait dans les recoins les plus éloges de Fempire ; les moindres détails n'édiappaieût pas à son attention; aussi, lui dut^n la réforme con^lète des rouages économiques, politiques «et administratif de cette époque. On ne s'étonnera donc :pas que le peuple ^t les hommes libres aient perdu toute spontanéité et qu'après la mort de Charl^ofiagne, la puissance de la cour(»me ait été feporlée aux vassaux et partagée entre eux : les premiers 4i'opposeront ;pas même à la suprématie de «ces nôo^ftefeiux maMM k résistance qu'ils «ussBiit autrefois déployée coœltre iefot
lui-même. Toute puissance dominatrice prés^te encore un autre danger : te détenteur peut s*en faire un jeu à Tégard de son entourage mercenaire, cstr il n'est donné qu'à un homme supérieur de juger assez parfaitement les hommes pour pouvoir discerner lambition personndle dn vrai pa* triotisme et surtout la vérité de Terreur. Là se trouvent tout à la fois la raison de la grandeur de Cbarlemagne et celle de la faiblesse de son fils Louis. De nombreux £sdts ikous donnent la raison de ce nombre considérable de bri«gueurs de places, d'égoïstes spéculateurs, d'entrepreneurs avides, qui cherchaient à se grouper à la cour autour de la puissance toujours croissante de Cbarlemagne. Non* seulement le roi, mais aussi la reine se trouvait entourée d'un essaim dé solliciteurs en quête d'^fnplois, de dignités», de bénéfices et de fiefs. Plusieurs anecdotes rapportées par le moine de Saint*Gall témoignent que même celle qui filt l'épouse préférée de Cbarlemagne ne pouvait rien sur Tesprit du monarque, lorsqu'il savait que la personne recommandée pour l'obtention de l'une de ces faveurs n'en était )»s digne. Cbarlemagne s'entendait, paralt-il, à découvre le mérite jusque dans les plus modestes chaumières. Seule parmi ses épouses, la reine Fastrade paraît avoir exercé sur lui une influence pernicieuse.
Cette femme artificteuse et haineuse se servit de son pouvoir sur le roi pour persécuter ses ennemis personnels, et le poussa à de telles cruautés, qu'une conjuration fkit ourdie par des Francs, qui se proposèrent d'assas^ner Cbarlemagne et d'élever sur le trône Pépin le Bossu, moins aimé par le roi que ses autres fils. L'imprudence des conjurés, qui laiss^ent échapper quelques paroles dans une église, en 792, pendant le séjour du roi à Ratisbonne, où ils complotaient l'attentat, fit échouer le projet. Charle- BUgne, instruit du complot pendant la nuit même, fit emprisonner le lendemain matin les conjurés et les fit juger par rassemblée de l'empire. Déclarés coupables du crime de haute trahison, les uns furent exécutés par le glaive, les autres par la corde; à la vérité. Pépin fut gracié de la peina de mort, mais châtié corporeUement, rasé et relégué dans le cloître Sàint-Gall, d'où il passa plus tard au clofti^e de Prum^dans les Ârdennes ; il y mourut à l'âge de quatre-
vingt-onze ans. Une conspiration, tramée par des Thuringiens de distinction, fut tout aussi heureusement déjouée ; une partie des conjurés furent bannis ; on creva les yeux aux autres ; trois d'entre eux seulement, qui se défendirent l'épée à la main, furent tués à coups dé sabre.
Gharlemagne n*eut pas moins de quatre femmes légitimes successives et de cinq maîtresses. Ses relations avec une jeune fille franque, dont il eut un fils, ce Pépin qui était de beau visage mais bossu, ne sont point trës-clairemenfc établies ; le pape Etienne, écrivant une lettre dans laquelle il proteste contre le mariage de Gharlemagne avec une fille de Didier, roi des Lombards, parle d une épouse légitime, tandis que les auteurs contemporains la désignent comme concubine. Toutefois les relations du roi avec elle- cessèrent, et Pépin fut considéré comme bâtard. La première femme désignée comme épouse légitime de Charlemagoe ftit la ûlle du roi des Lombards, avec laquelle il divorça après un an de mariage, sous prétexte de stérilité. La seconde fut Hildegarde, d*une famille alamane distinguée, qui lui donna trois fils, Charles, Pépin et Louis, et autant de filles, Rotrude, Berthe et Gisla. Les fils jumeaux Louis et Glotaire, ainsi que deux autres de ses filles, moururent en bas âge. Après qu'Hildegarde fut morte à Thionville en 783, il épousa Fastrade, princesse franque de Test, de laquelle il eut deux filles, et après la mort de cette princesse, qui eut lieuàMayence,en 795, il épousa une noble demoiselle alamane, Luitgarde, qui mourut dès l'an 800. Depuis cette époque jusqu'à sa mort, en 814, Charlemagne eut encore quatre maîtresses : la saxonne Gerswinda, de laquelle il eut une fille, nommée Âdaltrude ; Regina, qui lui donna deux fils, Drogo et Hugo ; Àdalinde, dont il eut un fils, nommé Théodorich, et enfin Mathalgarde; de laquelle il eut probablement ses trois filles illégitimes, Theodorada, Hildrude et Ruohard. Bertrada, mère de Gharlemagne, qui jouit d'une haute considération à la cour, y atteignit un âge avancé. Elle vécut en grande -intimité avec son fils, à la cour duquel elle n'éprouva que le seul mécontentement que lui occasionna la répudiation de la fille du roi Didier. Elle mourut peu après la mort de la reine Hildegarde. Gisla, sœur de Gharles, à la main de laquelle avait
prétendu le fils du roi des Lombards, l'avait précédée dans la tombe. Cette princesse avait vécu pendant quelque temps avec sa mère, mais choquée du ton mondain de la cour, elle s'était retirée dans un cloître, où elle ipourut deux ans avant la mort de Bertrada. Gharlemagne perdit aussi Charles, l'atné de ceux de ses enfants légitimes qui atteignirent l'âge adulte. C'était le portrait vivant de son père et un guerrier de grand mérite. Charlemagne l'avait désigné pour son successeur ; il mourut, à peine âgé de 39 ans. Ce fut une perte cruelle pour son père et désastreuse pour l'empire. (Gharlemagne vit mourir encore Pépin, qu'il avait fait roi d'Italie, et sa fille Rotrude, fiancée à Constantin, empereur des Grecs. Son fils Pépin avait eu d'une concubine un fils, nommé Bernhard, et en outre cinq filles, Âdelharde, Atula, Guntrada, Berthrada et Theoderada. Charles reconnut son petit-fils Bernhard pour successeur de Pépin en Italie, et il fit élever ses petitesfilles parmi ses propres filles. L'éducation que recevaient ses enfants était toute pleine de sollicitude, tant pour le corps que pour l'esprit. Outre l'enseignement scolaire déjà mentionné, l'empereur faisait encore donner à ses fils des leçons d'équitation et dç lutte ; il les faisait s'exercer à l'art de la chasse, et en général à tous les exercices du corps, tandis qu'il exigeait que ses filles filassent et oousussent assidûment. II était si habitué à se voir entouré de sa famille, qu'il ne dtnait jamais chez lui sans elle, et qu'il s'en faisait accompagner dans presque tous ses voyages. Ses fils chevauchaient à ses côtés ; ses filles le suivaient, escortées par une garde du corps. Quoique celles-ci lussent d'une rare beauté (ce dont témoignent Einhard et Ângilbert qui les célèbrent dans un poème enthousiaste), le roi ne sut jamais se décider à les laisser se marier. Il les retint auprès de lui jusqu'à sa mort, alléguant qu'il ne pouvait se passer de leur société. C'est la raison pour laquelle il usa souvent d'indulgence à l'égard de leur conduite privée, car malgré le respect témoigné par la cour à l'Eglise, il n'y régnait pas une bien grande sévérité de mœurs ; il est bon d'ajouter encore que Charles n'y contribuait pas par son propre exemple.
Gharlemagne s'occupa aussi du calendrier et donna une
dénomination allemande aux mois de Tannée. Le gra&4 Bftonarque aimait à exercer Thospitalité ; il invitait volou^ tiers des étrangers à sa cour et à sa table, et leur accordait sa protection en tous lieux, dans lempire. Charles était doué d une forte statui*e et d*one taille élevée, quoique proportionnée, pûisquelle ne d^assait pas sept Ibis la mesure de son pied (1). Son crâne était bien foimé; il avait des yeux brillants; son nez était beau, quoique dépassa&t tin peu la moyenne ordinaire ; dans sa vieille^, ses ch^ veux étaient blancs et son visage portait un air particalier de sérénité et de gaieté. Qu'Û fût assis ou debout, 6on port était dune dignité et dune majesté rares. Quoiqu'il eût le cou gras et court, et que le ventre fût assee MiUant, la dimension proportionnée de ses autres mettr bre& compensait ces petits défauts. Sa démarche était ferme, son maintien surtout viril, sa voix retentissante, quoique trop peu sonore, eu égard au volume de son corps. Gharlemague jouit d'une santé inaltérable jusqae quatre 4tsis avant sa mort. A cette époque, il fut souvent affligé par la fièvre et, à la fin de sa vie, il devint boiteux. Il s'ohâtinait en certaines circonstances à ne pas vouloir £stire (lîëte, et ne consentait qu'à grand'peine à laisser s'approcher de lui les médecins, parce qu'ils lui interdisaient les . rôtis, ne Jui permettant que Tusage des viandes bouillies. Ses passe-temps favoris étaient l'équitation, la chasse et les arts, dans lesquels les Francs surpassaient tous les autres peuples. Gharlemagne s'adcmna au plaisir de la chasse jusqu'à l'époque de sa mort ; il attaquait de sa propre main des ours et des taureaux sauvages et exposait souvent ainsi ses jours. C'était un magnifique spectacle que de le voir chevaucher dans la forêt sur un cheval ardent, entouré de Bes fils richement armés, de ses filles rayonnantes de beauté, et suivi par les somptueuses cavalcades de ses palatins. L'empereur les surpassait tous dans l'art de la natation. Il aimait aussi les bains cbaïuds, mais surtout ceux des sources minérales d'Aix-la-Ghapelle, où il se ât toat «Kprès bâtir le beau palais dans lequel il passa les de^ nîères années de sa vie. U n'invitait pas seulemeni ses
(1) Cette remarque d^Eînhard ne donne paa nne idée exacte de m'iailte; tsu^Bile'fâedeBt'bdfihpelâi, septpi&âsuelbttlipaBttihixiniMbiMigteid.
ffis, seB amis et ses vassaux à se baigner avec lui, mais souvent aussi ses gardes du corps, de sorte qu'il arrivait ^e plus de cent personnes se baignassent à la fois daiâ te même étang. Quant à la manière de se vêtir, Gharlemagne s'en tenait exactement à la coutume franque.
li portait une cfaémise et des caleçons de toile et pai^ dessus un jupon bordé d'un ourlet de soie, 'des souliers et une sorte de bas attachés j'usqu au-dessus du genou par des baadelettes rouiges et croisées.; en hiver il se couvrait le haut du corps de pelleteries de loutres ou de martres^. Pendant les hivers Irès-rudes, il s'affublait souvent d'une peau de mouton ou d'un manteau frison. Il était toujours ceint de l'épée dont le pommeau et la poignée étaient d'or ou d'argent. Dans les circonstances particulièrement solen«nellesou lorsqu'il recevait des étrangers de distinction, il portait une épée enrichie de pierres précieuses ; en général il dédaignait les vêtements somptueux de provenance étrangère ; pourtant se laissant fléchir un jour, exceptionnelle^ ment,, par le pape Adrien et une autre fois par le pape Léon, il consentit à revêtir la tunique, le manteau et les chaussures adoptés par la-mode romaine. Aux jours solennels, il se servait de vêtements cousus d'or et de souliers couverts de pierreries ; il attachait alors son manteau avdC des agrafes d'or et portait un diadème tout entièrement fabriqué d'or et de pierres précieuses. Ses vêtements ne sedistinguaient t^abituellement pas deceux d'un Franc ordinaire. Charlemagne était modéré dans l'usage des aliments et des boissons, mais surtout des boissons spiritueusesi, parce qu'entité tous les vices, l'ivrognerie était celui qu'A redoutait surtout'pour lui-même et pour les autres. On raconte qu'il était doué d'un grand appétit et qu'il ne {K>ttvait couiséquemifieat supporter le jeûne. Il ne donnait des bancpiets qu'aux grandes fêtes, mais alors le nombre des convives était très-^étendu. Son dtner quotidien consistait enquaiiie services pour lesquels les chasseurs fournissaient toujours 'le gibier le plus frais ; l'empereur le préférait à tout autre mets. Il buvait du vin tout au plus à trois r^riseB •et mangeait volôotiers une pomme à son dessert. Il tenait À se faire illusien dur la durée des repas par le moiyen ée la leoture ou des (entretiens sur l'art music^al et préférait
à toute autre lecture celle de Thistoire des hauts faits de ses ancêtres francs ; pourtant il se faisait lire aussi les écrits de saint Augustin, et principalement celui sur le royaume de Dieu. Après son dîner, il se déshabillait comme pour la nuit et dormait pendant deux ou trois heures; son sommeil s'en trouvait agité la nuit ; il s'éveillait quatre ou cinq fois et souvent se relevait. Tandis qu'il se faisait habiller, non-seulement il permettait à ses amis l'entrée de sa chambre, mais lorsque le comte du palais venait lui soumettre un procès qu'il n'osait pas décider seul, il faisait entrer aussitôt les contestants et rendait l'arrêt tout comme s'il eût été à une séance de justice. Il faisait exécuter le même jour la sentence ou en confiait le soin à quelque fonctionnaire.
Jusque dans la vieillesse la plus avancée, Charles s'occupa des affaires publiques; parvenu à sa soixante et onzième année, il convoqua dans un concile tenu à Aix-la- Chapelle par des séculiers et des ecclésiastiques, quatre synodes, et désigna à cet efiet, Mayence, Reims, 'Tours et Arles, donnant ordre qu on lui communiquât immédiatement les décisions qui y seraient prises. Lorsque l'empereur ressentit les infirmités de l'âge, songeant à sa fin prochaine, il convoqua au mois de septembre de cette même année (813), une grande assemblée de Tempire à Aix-la-Chapelle, à laquelle assistèrent tous les évêques, les abbés, les presbytériens, les diacres, les comtes et les seigneurs francs de l'empire. Après que l'on y eut discuté et adopté différentes lois concernant les intérêts temporels et spirituels du peuple, desquelles provint probablement le* capitulaire qui plaça la jurisprudence ecclésiastique au-dessus de la jurisprudence laïque, l'empereur proposa à rassemblée de reconnaître son fils Louis pour roi et empereur. Elle donna à l'unanimité son assentiment, et Charlemagne, revêtu de ses ornements impériaux, portant sa couronne et son sceptre, reconnut solennellement, dans une église, son fils Louis en qualité de successeur. Après que celui-ci s'en fut retourné en Aquitaine, Charlemagne, qui en au|X)mne avait pris encore part à la' chasse, fut saisi au mois de janvier 814, d'une fièvre violente qui l'emporta après une maladie de sept jours, dans la soixante-douzième année de
son âge et la qaaraate-septième de son règne. Son corps fut soigneusement embaumé et déposé en grande pompe dans la basilique d'Aix*la-Ghapelle, bâtie par lui et où il repose encore aujourd'hui. On le plaça vêtu de ses vêtements impériaux au centre du tombeau , assis sur un trône d*or, avec une épéed'or au côté, une Bible d'or entre ses mains qui reposaient sur les genoux ; sa tête était relevée et ceinte d'un diadème d'or, dans lequel était enchâssé un morceau de la vraie croix. On remplit le tombeau d'épiceries et de parfums et d'une grande quantité de petits objets en or. Devant le corps de l'empereur furent placés le sceptre et le bouclier d'or bénits par le pape Léon ; puis on ferma et scella le tombeau sur lequel. on mit l'épitaphe suivante : « Dans ce tombeau repose le corps de » Charles, le grand et orthodoxe empereur qui étendit glo- » rieusement le royaume des Francs et régna heureusement » pendant quarante-sept ans. Il mourut à l'âge de soixante » et douze ans, le 28 janvier 814 (1). »
Le peuple des Francs le pleura, la chrétienté le regretta et le monde entier apprit avec émotion la nouvelle de la mort de ce puissant héros. La profonde commotion \)roduite par cet événement dans les esprits se révéla tant par les nombreux pronostics que la superstition fit envisager comme ayant annoncé sa mort (2), que par l'innombrable quantité de dictons populaires par lesquels Charles ne cessa de vivre dans le souvenir du peuple et dans la mémoire des poètes.
Charles avait fait rédiger le testament par lequel il voulait surtout pourvoir au sort de ses filles tant légitimes que naturelles ; mais la mort l'avait empêché d'accomplir ce projet. Trois ans auparavant, disposant de sa fortune
(1) Deoz cents ans ^Ins tard. Teiftperear Othon III et les seigneurs de sacoor, sortant d'un joyeux lestin, firent ouvrir la tombe et y trouyèrent le grand empereur assis encore dans toute sa majesté; les buveurs impudents, frappés de stupeur à la vue du corps, tombèrent à la renverse. Kaulbacn a illustre cette scène dans le Musée germanique à Nuremberg par une fresque d'une conception magistrale.
(2) Des ecupses de lune et de soleil, Pincendie du pont sur le Rhin, récroulement de diifér^ts monuments, une chute de cheval que fit Charles pendant la dernière campagne Hx>ntre Gottfried, le roi des Danois, plusieurs grands orages et d^utres événements réels ou imaginaires furent considérés comme ayant été les indices précurseurs de la mort de Charles.
— 3TO — privée, par clause testamentaire, il ai donnait les deux tiers, eoasistant en or, en argent, en pierres précieuses et autres objets de yaleur, à vingt et une églises métropolitaines de son empire, dans l'intention surtout de les faire venir en aîde aux pauvres. L'éréque devait en recevoir le tiers et le reste être ensuite partagé entre le clergé placé soas ses ordres. Le dernier tiers do sa jbrtune devait se diriser en quatre parts après sa mort; TËglise en aurait reçu également une encore, la seconde devait être partagée entre ses enfants et ses petit&-enfants, la troisième, revenir aux pauvres et la quatrième, aux serviteurs de la cour. Charlesi ordonnait aussi de vendre sa bibliothèque au profit des pauvres.
Louis, alors en Aquitaine, n'arrim qu'après les fuaé^ raiUes de sod père auquel il succéda sur le trtoe, de Fasseotimeat de tous les Franes. La tftdie qu ii accepta af?ec la couroime était trop lourde pour ses faibles épauks ; une monarchie ne saurait être de longue durée, lorsque, se trouvant pas en elle-même son point d'appui, elle ne se soutiaat que par les efforts extraordiiifliffes d'hommes spéciaux. Louis ne manquait de rien- moias que de toutes tes aptitudes nécessaires au souveraia d'un aussi puissant* et complexe assemblage de peuptes, appartenait à tant de diverses races et parlant suitant de langues diffiirentes ; son esprit était trop peu clairvoyant pour pénétrar les intrigues de la cour ; sou caractère trop fatbfe peur lui permettre de s'opposer aux compétitions ayaut ea vue les places et lœ fonctioas ; il était peu habile à déooiivrir les intelligenices vraiment capaUes ou à les utiliser dans, l'ordre de leur mérite, trop indolent pour réprioter la témérité et la rapacité des grands, trop faiUe pour résister aux ruses ou aux prières d'une femme, trop paresseux pour surveiller attentivement l'empire et prévenir ou esrtffper les abus enracinés ; en un mot, il manquait de toutes les qualités qui avaient permis à Charles de centrebriancer les désavantages et de prévenir les dangers de la trop grand* extension de l'empire. Il devait nécessairemeat devenir le jouet de ses fevoris, l'esclave ou la victime des caprices et des intrigues de sa femme. La prière sur les lèvres, il se laissa entraîner aux plus épouvantables cruautés» aux ito
i^nomîmeuseft lâobelés^ ei perdit jusqu'au respect que M devaient ses en£mts ; son règne prouva une fois de plus ^e la faiblesse et la stupidité peuvent occasionner plus de mai que la méchanoeté préméditée. C^est ave(5 raison que tes historiens français surnomment Louis, non pas le Pieux, mais le Dél)onnaire, oar Thomme qui par foiblesse laissa son entourage l'entraîner â la cruauté et au par^ jure, ne méritait pas ce premier surnom. Sous son règne, la perte de la liberté nationale germanique, ajournée sous Oliarlemagne, se trquva consommée, tandis que les prétentions des grands rendirent inévitable rétablissement de gouvernement iSéodaK Louis, né pour être moine, ruina, en tant qu'empereur, Fempire des Francs. . Louis avait 36 ans lorsqu'il monta sur le trône. Son premier soin fot d 'exécuter la dernière volonté de son père : il remit consciencieusement les legs et appela auprès de hâ ses firères naturels, Drogo, Siugo et Théodoric, que Charles «vait recommandés à sa sollicitude ; il confirma son neveu ^mhard dans son gouvernement de l'Italie, renouvela les dotations des vassaux et accorda une amnistie générale. Sa piété filiale se trouva, à l'occasion de ses sœurs que Gbarlemagne avait recommandées aussi à sa générosité, en conflit avec sa fausse dévotion ; cette dernière fut victorieuse, mais au prix de la première action cruelle que commit Louis. Le roi, connaissant depuis longtemps d^ la conduite légère de ses sœurs, en éprouvait un vif mécon-< teat^sient. Â peine eut-il appris la mort de son père qu'il fit emprisonner leurs amants^ assassiner l'un d'eux, Hodoin, paf vengeance, et arracher les yeux à un autre encore TnHius, parce que Hodoin en résistant à main armée avait ble^ë le comte Laûtbert et tué le comte Warner.
Arrivé à Aix-la-Chapelle, Louis relégua ses sœurs dans les cloîtres ou dans les domaines que leur avait donnés leur père, et toutes les femmes de la cour, même celles de service, furent renvoyées. Plus tard il exila aussi ses cousins, le célèbre homme d'État Adalhard et son frère Wala, l'un dans une lie, l'autre au monastère de Corbie, pour les punir d'avoir embrassé trop chaudement le parti de son neveu Berohard.
Durant les premières années de son règne, Louis se
distingua également par un désistement immodéré des biens domaniaux et des revenus de la couronne, au profit des églises et des courtisans. Le nombre des immunités, des franchises de douane, des droits commerciaux et monétaires accordés en ce temps-là aux évêques et aux monastères fut incalculable. C'est ainsi que le nombre des biens de la couronne, augmenté et conservé au prix de tant d'efforts par Gharlemagne, se trouva au bout d une génération si fort diminué, que le peu qu'il en restait ne pouvant plus satisfaire les avides partisans du faible monarque, ceux-ci se détachèrent de lui.
Louis prit toutefois une mesure qui, juste et prudente, amena d'heureux résultats. Peu de temps avant sa mort, Gharlemagne envisageant la . fusion des Saxons avec 1^ Francs comme un foit finalement accompli, avait élevé au taux légal le Wehrgeld attribué aux premiers, tandis que jadis, il était inférieur à celui des Francs. Louis rétablit à son tour chez les Saxons et chez les Frisons le droit de succession qu'à la suite de révoltes réitérées, Charle- . magne leur avait enlevé . Ces peuples du nord de l'Allemagne lui furent si reconnaissants pour leur réhabilitation dans leurs droits que, durant tous les troubles postérieurs, Hs lui restèrent constamment et fermement attachés.
Le premier fait njilitaire des Francs, sous le règne de Louis, fut une expédition en Danemark. Déjà pendant les dernières années de Gharlemagne, les Scandinaves ou No^ mands amenés par leurs vaisseaux, avaient commencé la série de leurs hardis brigandages sur le territoire franc. En l'an 810, des Danois montés sur deux cents vaisseaux avaient envahi et pillé les fies situées en face des côtes de la Frise, et attaqué sur leurs propres rives, les Frisons. Ces derniers avaient pris les armes et leur avaient imposé, après les avoir battus, un tribut de cent livres d'ai^nt. Gharlemagne^ avait aussitôt envoyé une armée contre les Danois ; mais on n'en était pas venu aux mains, Gottfried, roi des Danois, avait été sur ces entrefaites assassiné par un de ses sujets. Hemming, son successeur, qui conclut la paix avec les Francs, sur les rives de l'Eyder (1), mourut en 812.
(1) Le traité depaix fut conclu du côté des Francs par les comtes Walach, Burchard, Unroch, Uodo, Meginhard, Bemhard, Egebert, Thfloter,
- 8ïS -r-
Uû combat eut lieu à cette occasion entre Siegfried, petit* fils du roi Gottfried, et Anulo, petit*fils d'ua précédent roi nommé Hériold, dans lequel tous les deux périrent avec dix mille hommes. Les partisans d'Anulo, qui s'attribuàrent la victoire, proclamèrent rois ses deux frères, Hériold et Regiûfried. Mais ceux-ci se virent bientôt chassés par les Qls de Gottfried, que probablement le choix du peuple avait, écartés antérieurement. Hériold vint à AixTla-Ghapelle et réclama Tintervenlion du roi des Francs dont il reconnut solennellement la suzeraineté. Au printemps suivant» la général franc Balderich reconduisit Hériold en Danemark avec une armée saxonne et abodrite^ atteignit le rempart danois (Danewirk) élevé par Gottfried et savança durant six jours de marche vers le nord de l'Eyder. Les fils de. Gottfriedne cherchant point à engager le combat, passèrent dans rUe de Fûhnen. Il ne î^esUt finalement à Farmée franque qu'à se retirer après avoir incendié- le pays et emr mené des otages. La diète tenue, en 815, à Paderbom, et dans laquelle les princes danois sollicitèrent la paix, con* clut avec eu^une convention qui leur reconnaisait la souveraineté.
En Fan 81 6, le pape Etienne vint à Hèims et couronna Louis, conjointement avec sa femme Hermangarde ; chacun d'eux se prosteriiant trois fois à terre devant le pape, firent preuve en cette circonstance de servilité à Fégard da la puissance ecclésiastique dont Forgueil ne fit que s'en accroître.
En Fan 817, Louis posa un acte politique important, en établissant la succession au trdne, du consentement de l'assemblée de l'empire. L'unité du royaume fut reconnue conune principe fondainenta|. et ^ pette fin l'empereur, considéré comme chef suprênïe de la fi^mille royale, {j'empire devait être partagé après samof); eatns s^^ trois fils, Lothaire. Pépin et j^^oui^. Pépin régnerait ^uf- l'Aquitaine, la Bascogne (plus tard la Qascogpe) et sur Ipspays voisins; Louis, sur la Bavière, la Bohème et les pays bavarois-
Abo, Ostda^, VTigpiioi; et 4p c6ii des Dmpif, par let frères d^Hemzning^ Hancwin et Angandeo, et par des hoimues de oistinction appelés Oshard Tarâûnalo, Waratein, Sttomi, Urm, Osfrid^ fils de Heiligea, Osfred von Scoiuuywe, Hâbbi et Aowû^
bohémiens situés plus à Test. La Gaule de Test, TAllemagne de Fouest et du nord, la suzeraineté sur FltaHe et le protectorat de Rome seraient adjugés à Lothaire qui resterait le chef de la monarchie franque. Celui-ci n'était toutefois pas reconnu pour chef, en vertu du droit d'aînesse (ce droit n'était pas encore introduit en Allemagne), mais en qualité d'élu du peuple qui l'avait reconnu pour empereur après un jeûne de trois jours ordonné par Louis afin de rehausser encore cette solennité. Les rois, ses frères, devaient se soumettre à leur afné et se rendre annuellement auprès de lui afin de recevoir ses nouvelles instructions. Les deux rois ne pouvaient ni se. marier, ni décider de la paix ou de la guerre, sans avoir préalablement consulté leur frère. Leurs querelles devaient être tranchées par l'empereur et par l'assemblée de l'empire. Si l'un d'eux mourait, laissant plusieurs fils légitimes, le pays ne devait pas être de nouveau partagé, mais l'un de ceux-ci serait choisi pour souverain par le peuple. Dans le cas où il mourrait sans héritiers, le pays écherrait à son frère aîné. Si Lothaire mourait d'abord, un de ses frères devait être choisi par le peuple afin de le remplacer pour le bien de tous, pour la paix de l'Eglise et en vue de l'unité de l'empire. Ce contrat politiq^ue était en quelque sorte un acheminement vers l'ordre de succession au trône d'après le droit d'aînesse. Il fut consacré dans les formes les plus solennelles ; son exécution fut consentie sous serment par les vassaux et les hommes libres, et par la sanction jéérite des évêques de l'empire. Cet acte allait devenir l'occasion d'une série de troubles et de guerres civiles qui devaient amener fatalement la dislocation de l'empire des Francs,
L'intronisation d'un suzerain en la personne de l'empereur, irrita Bernhard,.roi d'Italie, il se crut lésé dans les droits qu'il tenait de son grand père. Excité par le mécontentement de la noblesse des villes de la haute Italie, il se fit prêter le serment d'obéissance, s'empara des passages des Alpes et prit toutes ses dispositions afin de se déclarer indépendant de l'empereur et de l'empire. A la nouvelle de cet acte d'insubordination, Louis convoqua le ban et l'arrière-ban de tout le royaume et se dirigea vers lltalie. A l'approche de ces formidables colonnes d'armée, Bem-
hard, soudainement abandonné par ses partisans, se rendit en hâte à Châlons afin d y implorer le pardon de son oncle. C'est en vain qu'il tenta d'atténuer sa faute en rejetant l'odieux de sa résistance sur les évêques Anselme de Milan, Théodulf d'Orléans et Wolfold de Crémone. Ses complices et lui furent emprisonnés, envoyés à Aix-la-Chapelle, jetés dans les fers, et après les fêtes de Pâques de l'an 818, condamnés à la mort par l'assemblée de l'empire, pour crime de haute trahison. Les évêques coupables furent déposés, les moines bannis ou jetés en prison. Un trait saillant du caractère de Louis nous est révélé par le fait qu'il crut, en ne laissant point exécuter complètement la sentence de mort, ménager son neveu auquel il fit seulement crever d'abord les yeux ainsi qu'à ses conseillers Rechinhard et Rechinharius, mutilation qui, par suite de la résistance opposée aux bourreaux, fut pratiquée avec une telle cruauté, que Bernhard en mourut trois jours après. Il parait que Louis éprouva un profond repentir de cette action. Ce qui n'empêcha pas que, craignant de nouvelles révoltes, il fit raser et reléguer dans un cloître ses trois plus jeunes frères, Drogo, Hugo et Théodoric. L'impératrice Hermangarde mourut après l'apaisement d'une révolte en Bretagne. Louis ressentit, à la suite de ce malheur, une mélancolie telle qu'il .conçut le projet d'entrer dans un monastère ; la réalisation de ce dessein eût épargné au monde bien des calamités. Les fonctionnaires de la cour qu'aurait mal servis son abandon du trône, s'opposèrent à ce projet, et, par tous les moyens eii leur pouvoir, cherchèrent avant tout à bannir les sinistres pensées du pieux Louis, par le moyen d'un second mariage. Ils y réussirent en faisant venir les plus jolies jeunes filles des principales familles de l'empire à la cour. Les charmes de Judith, fille du comte bavarois Welf, firent une telle impression sur Louis qu'il l'épousa. A l'occasion de ses noces et du mariage de Lothaire avec 1^ fille de Hugo, comte alaman, qui fut célébré bientôt après, rempereui* accorda une amnistie générale, à la faveur de laquelle Adalhard, Théodulf et Wala furent réintégrés dans leurs charges ; les premiers ne survécurent pas longtemps à la rémission de leurs fautes, et Wala, ayant embrassé
rétat ecclésiastique, succéda à sou frère dans Tabbaye de Gorbie (1). Les frères naturels de Tempereur, dont Tua était probablement mort à cette époque, furent retirés de leur monastère ; lainé, Djrogo, fut élevé au siège archiépiscopal de Metz et le plus jeune, Hugo, nommé abbé de Saint-Quentin. Louis s'efforça aussi d atténuer sa cruauté en dotant richement de biens royaux les enfants de sod malheureux neveu Bernhard ; Tun deux, Hérihert, fut plus tard comte d* Amiens; l'autre. Pépin, devint la tige de is famille des comtes de Yermandois. Toutefois, Louis tint sa cruauté si peu absoute par cet acte de réparation quil témoigna de nouveau par un acte solennel, dans rassemblée de l'empire -tenue cette année-là (822). à Attigny, de son repentir au sujet des" cruautés dont avaient été l'objet son neveu Bernhard, ses frères et d'autres encore. Ce repentir ne pouvait ressusciter ses victimes, et tandis que ce stérile remords le rendait méprisable aux yeux de ses partisans eux-mêmes, le clergé profitait de cette dispotion d'esprit pour lui extorquer contînuellemeat des donations de biens domaniaux, des immunités et des privilèges» À cette époque, l'élection libre des abbés appartenait aux diocèses, tandis que celle des évêques était dévolue au peuple et au clergé. Louis défendit dorénavant de ne donner aucun monastère à des laïcs, ni aucune partie des biens d'Eglise en guise de fiefs dits d'aumônes aux vassaux de la couronne. La puissance impériale fut privée par là d'un privilège qui, revendiqué plus tard par des empereu», et après avoir donné lieu à plusieurs conflits, se trouva finalement acquis au siège papal.
L'empire de Gharlemagne était encore intact, et la domination des Francs, s'étendait à l'est, jusqu'à h H(Higrie méridionale même. À la vérité, on fut contraint de r^rimer encore des révoltes des Obotrites et des Bretons, des Slaves et des Visigotbs d'Espagne ; il fallut résister aux attaques des Sarrasins et des Bulgares, qui s'ava^gai^t, des hautes plaines de l'Asie, à travers les basses ooatrées du Danube ; mais les plus grands dangei^ ç'étaieat P^ ^
(1) Adalhard fonda un monasière de feo^mes en Saxe, appelé le iioa« veau Corbie^ qui çrit bientôt un haut rang au point de vue intellectaei; ses trésors littéraires ont été conservés jusqu'à nos jours.
redouter de ces côtés. Les conflits intérieurs soulevés par Jes crimes et les parjures de Louis le Débonnaire en ofiment alors bien davantage. L'impératrice Judith exer- Qait par sa remarquable beauté et son esprit supérieur un tel prestige sur Louis et sur tous les hommes de son entourage, qu'elle dominait complètement la cour. Elle chercha à utiliser surtout son influence au profit de son fils, né en 8âS, qui fut plus tard Charles le Chauve, et elle y réassit. Après avoir disposé en faveur de son projet te clergé dans le cours de^ quatre conciles, et les seigneurs séculiers dans une assemblée d automne, Louis déclara son fils Charles rDi d'Allemagne. Judith avait à la vérité obtenu Tacquiescement de Lothàire à cet arrangement; mais la rupture du contrat politique de 817 provoqua une si grande irritation chez ses partisans, chez son beaupère Hugo et chez Matfried, le comte d^Orléans dépossédé, que Lothàire changea d'avis ; alors à l'aide des trois fils de l'empereur, s'organisa une grande coalition des partis séculiers et ecclésiastiques, qui tous espéraient tirer leur profit particulier de la faiblesse du monarque. Cette coalition avait pour but de forcer l'emperetir à abdiquer.
Dans cette extrémité, Louis chercha autour de lui un général capable et crut l'avoir rencontré dans la personne de Bernhard qui jadis avait défendu avec succès Barcelone contre les Sarrasins. Louis le nomma chancelier et comte du palais, en fit le second de l'empire et remit sous sa protection son fils Charles. Les rênes de l'empire ne pouvaient tomber dans de plus mauvaises mains. Bernhard, qui était un débauché sans frein, agit selon son libre arbitre ; il sut gagner l'amour de l'impératrice qui n'éprouvait plus que de l'aversion pour son époux, vieux avant Tâge, et traita avec une sévérité impitoyable ceux qui s'élevèrent contre la criminelle passion de Judith. Les palatins, les eomtes, les vice-comtes et les feudataires de toute espèce furent déposés et remplacés par ses propres créatures, souvent même par des aventuriers. Tout le peuple s'indigna des relations intimes de l'impératrice avec le favori ; Louis seul ne s'en doutait pas et ne s'appuyait qu'avec plus de confiance sur l'amant de sa femme. Une révolte, dont Tapais^ent exigea la présence de Louià en Bretagne,
donna le signal de la conjuration. Paris fut choisi pour centre de réunion. Une division de troupes qui devait soutenir lempereur se révolta et prit le chemin de Paris. Le jeune roi Pépin en fit de même avec ses Aquitanieirs, après avoir installé à Orléans le comte Matfried. Le jeune Louis, que jusqu'alors son père avait retenu auprès de lui, s'enfuit aussi du camp impérial et Lotbaire s'avanga hors de ritalie. La désertion se mit aloi*s dans Tarmée de lempereur. Bientôt celui-ci se vit trahi à tel point que, craignant de ne pouvoir maintenir son autorité par la force des armes, il s'abandonna à son sort sans combattre. Des négociations s'ouvrirent à Compiègne, en 830. Judith fut, à cause de ses relations antérieures avec le duc Bernhard qui s'était enfui en Septimanie, contrainte de se faire religieuse, et Louis, forcé de se contenter du titre d'empereur seulement, laissant même la puissance à Lotbaire ; encore ne dut-il cette position qu'à l'énergique intervention de son plus jeune fils, les deux autres voulaient même enfermer leur père dans un couveilt. Le jeune Charles fut dépouillé de son royaume, traité en prisonnier par Lotbaire, et l'empereur, gardé par des moines chaînés de le disposer à embrasser l'état ecclésiastique. Le traité politique de 817 était ainsi rétabli en apparence.
L'abaissement de l'empereur avait été amené bien plus par surprise que par une révolution conçue dans le sein du peuple ; on vit bientôt surgir une réaction provoquée moins par les efiforts de Louis que par la propre indolence de Lotbaire, à laquelle se joignaient là médiocrité intellectuelle et l'avidité du pouvoir. Les partisans de Lotbaire furent unanimes à reconnaître que leur attente était déçue et que non-seulement l'intérêt de l'empire, mais encore leur propre intérêt se trouvaient sacrifiés à l'égoïsme du jeune empereur. Bientôt Topinion publique se montra favorable à l'ancien empereur dont le parti s'accrut; les moines mêmes, sous la surveillance desquels il se trouvait, furent gagnés à sa cause. A la tête de ses adhérents se trouvait Gundbald qui se flattait d'occuper bientôt la place du chancelier Bernhard. Gundbald conçut et dirigea le plan qui devait rétablir Louis dans ses droits, noua à cette fin des négociations avec ses fils Pépin et Louis dont il acquit l'adhésion, en
leur promettant d*agrandir le patrimoine qui leur avait été attribué. Lothaire n*avait point tenu ses promesses; ils se rattachèrent de nouveau à leur père qui, soutenu par les Saxons et les Frisons restés fidèles, réussit à secouer ses chaînes.
L'époque de Fassemblée^de l'empire de l'automne (831), s'approchait; Louis la convoqua, contrairement aux intentions de Lothaire, à Nimègue-sur-le-Waal, afin- de pouvoir s'assurer de la présence d'un plus grand nombre de chefs d'électeurs. En même temps, il ordonna aux principaux de ceux-ci de laisser à l'écart leurs nombreuses suites militaires et déposa les abbés Hildwin (de Saint-Denis) et Wala pour ayoir contrevenu à cet ordre. Cette mesure, à laquelle les seigneurs francs de l'occident n'étaient pas habitués, -fit une telle impression sur eux, qu'ils passèrent subitement de l'arrogance à l'humilité et que Lothaire se vit contraint de se réfugier dans un couvent. Louis qui avait été si cruel à l'égard de Bernhard, inclina dans cette circonstance, en souvenir de sa faute, vers la clémence; le cas n'était peut-être pas opportun, toutefois il pardonna à son fils aine. Beaucoup d'entre les principaux partisans de Lothaire, sous l'influence desquels Louis avait commis les injustices qui lui furent si fatales, ecclésiastiques ou: laïcs, se trouvèrent bannis ou relégués dans des monastères, et leurs biens furent confisqués.
L'impératrice Judith fut ramenée en triomphe, du cloître de Poitiers où elle était prisonnière, à Aix-la-Chapelle; et là, en présence des siens et de toute l'assemblée de l'empire franc, elle se purgea par serment du crime qu'on lui reprochait; après quoi, dépouillée du voile et de nouveau revêtue de la dignité impéride, elle reprit toute son influence sur son époux. Pépin et Louis furent récompensés par l'agrandissement de leur domaine ; l'autorité de Lothaire, au contraire, se trouva restreinte au royaume d'Italie, et son nom qui, depuis treize ans, figurait dans tous les actes du gouvernement, en sa qualité de co-régent de l'empereur, n'y parut plus désormais .
L'année suivante, la restauration était en si bonne voie d'accomplissement que le duc Bernhard lui-même rentra de l'exil et fut admis au serment de disculpabilité à la
diète de Thionville; il arriva mètne qu'aucnn champion ne se présenta pour le combattre, lorsqu'il en appela au jugement de Dieu. Mais cet acte d*impudence tourna contre 6on auteur, car la réintégration de leur ennemi personnel irrita à l'excès les fils de Louis, présents à cette scène. Lorsque le duc Bernhard ayant trouvé sa place occupée à la cour par Gundobald, et n'ayant pu renouer ses ancienne relations avec l'impératrice, retourna dans sa province, et, blessé dans son orgueil, y recommença à conspirer, les trois princes impériaux se sentirent si menacés à la coar par l'orage qui s'y amoncelait, qu'ils formèrent entre eux uTie nouvelle coalition . Les entreprises des rois de Bavière et d'Aquitaine qui prirent d'abord les armes, n'eurent aucan ^ocès. Louis obtint son pardon ; mais Pépin qui s'était associé au duc Èernhard fut dépossédé de son royaume qu'on transféra au jeune Charles (832). Pépin, interné à Trêves, réussit à s'échapper de nouveau et à exciter en Aquitaine une sédition qui ne put être réprimée : Thiver avait surpris à rimprovisté l'armée exécutionnaire et le verglas qui su^ vinft, avait été également fatal aux hommes et aux chevaux. Diantre part, Louis reprit les armes en Bavière au commencement de l'année 833, et Lothaire réussit même à gagner le pape à sa cause. Dès le printemps de 833, trois armées s'avancèrent hors de l'Aquitaine, de l'Italie et de la Bavière, se dirigeant vers le haut Rhin, où elles se réunirent dans une vaste plaine située au Sîegwald, entre Ck)imar et Bâle, et appelée Rothfeld (plus tard Lngenfeld). Louis, après avoir convoqué ta diète à Worms et assemblé une armée franco-aillemande, s'avanga en amont du Rhin, jusqu'à Strasbourg.
Du côté de Louis se trouvaient la plupart des évêques francs, et du côté de ses fils, se tenait le pape Grégoire IV, iAtervenu à l'occasion du traité politique de 81t. Alors eom* mencèrent des négociations qui, pendant quelques jours, eon^stèrent en reproches réciproques et durant lesquelles le pape alla même au camp faire visite à l'empereur. Le temps des négociations fut utilisé par les alliés à détoumef de leur devoir les soldats de Tempereur, qui pour la plupart désertèrent pendant la nuit. Louis se vit, i son graml éton- Hement, au bout de deux jours, complètement abandonné
par son armée. A la fin, il ne se trouva plus autour de la personne de l'empereur que sa femme, son fils Charles, son frère naturel Drogo et quelques évêques, abbés et comtes. Toute l'armée était passée à Tennemi ou avait déserté, redoutant sa vengeance.
La date du 28 juillet 833, fut celle d'un lugubre spectacle. La populace menaçait de pénétrer dans la tente impériale , quelques partisans fidèles s'étaient élancés pour défendre leur souverain ; mais l'empereur, profondémeirt affligé, défendit à tous de s'exposer au danger à son occasion, et alla se placer sous la protection de ses fils rebelles. Ceux-ci, à la vérité, lui garantirent cette pro*tection par de formelles protestations de dévouement, mais ils retinrent leur père et son fils Charles sous leur surveillance et séparèrent Louis de l'impératrice qu'ils envoyèrent de nouveau en exil.
Dans une assemblée de l'empire réunie à la hâte et dans laquelle les partisans de Louis ne parurent pas, ou du moins n'essayèrent pas d'obtenir une décision en sa faveur, le faible monarque fut déclaré déchu du trône impérial, que Lotbaire seul devait occuper dorénavant. Bientôt après, dans une assemblée plus restreinte, on décida que toutes les fonctions et les bénéfices du royaume seraient partagés entre les partisans de Lothaire et ceux de ses frères. Louis et Pépin s'en retournèrent ensuite chez euxt satisfaits de l'agrandissement de leur territoire en Bavière et en Aquitaine. Lothaire s'empara de la direction supérieure de l'empire des Francs, relégua son père dans un monastère de Soissons et son frère Charles dans le monastère de Prum. 11 s'efforça dès lors de rendre à son père tout retour an trône impossible, et chercha à l'humilier, de sorte qu'il fut rendu à jamais indigne de la couronne. Il réussit, en effet, à gagner à lui la plupart des évêques; ceux-ci se rendirent en masse à Soissons auprès du vieil empereur, auquel ils reprochèrent vivement d'avoir dissipé l'héritage de Charlemagne et de s'être rendu coupable de celte façon d'outrage envers l'Eglise. Ils lui représentèrent sa déposition comme Hû juste chfttiment de Dieu même, et essayèrent de lui perênader qu'aprèl^ avoii* perdu la souveraineté temporelle, il devafît tout au tiàoins s^occuper du salut de son âme. L'in^
fortuné dévot promit de se soumettre à sa punition et donna au monde, à cette occasion, le plus lamentable des spectacles. Dans une église, en présence de son fils Lothaire, et devant une réunion d*hommes de distinction, de vassaux et de la foule innombrable du peuple, il se prosterna devant Tautel et reconnut qu'il s'était mal acquitté du devoir qui lui incombait. Non contents encore, les évèques le pressèrent de confesser ses péchés en détail et l'obligèrent de lire un document dans lequel il s'accusait d'avoir rompu l'unité de l'empire par une dislocation arbitraire en faveur de son fils Chartes, et induit son peuple en péché, en le contraignant à prêter divers serments qui se contredisaient. On lui rappela encore à cette occasion le meurtre de son neveu Bernhard et on lui reprocha d'avoir imposé la tonsure à ses frères Drogo et Hugo. Louis, ayant lu à haute voix son acte d'accusation^ déposa sa ceinture, ornement distinctif du guerrier germanique, et après avoir revêtu la rude chemise de bure, il fut reconduit en prison. Mais ce comble d'humiliations révolta le peuple, aussi irrité de l'affront imposé à l'empereur que de la dureté de son fils. Ces dispositions croissant sans cesse, Drogo et Hugo cherchèrent à se rendre favorable leur neveu Louis, celui des fils de l'empereur qui était le moins "perverti. Louis invita son frère Lothaire, dans une réunion tenue à Mayence, à se relâcher de sa rigueur envers leur père; Lothaire s'y refusa; Louis se ligua avec Pépin et appela les Allemands, les Francs de l'ouest et les Aquitaniens aux armes, afin d'y contraindre Lothaire par la violence. Vaincu par la force et se voyant en danger d'être enfermé, Lothaire laissa son père au monastère de Saint-Denis et se retira par des marches forcées dans la Gaule méridionale. Louis le Débonnaire qui s'était retrouvé à la tète de deux puissantes armées, au lieu de poursuivre ses avantages, n'essaya pas même de ressaisir les rênes, aussi longtemps qu'il ne se trouva pas délié de son serment par les évéques. Aussi se contenta-t-il alors d'abord de faire sortir du couvent son épouse, qui pour la seconde fois prêta le serment de disculpabilité et fut absoute. Il accorda ensuite une amnistie générale, remercia ses deux libérateurs et promit à Lothaire son pardon s'il comparaissait devant lui
à Âix-la-Chapelle. Après que celui-ci s'y fut refusé, une division des groupes' impériales fut encore une fois battue par les siennes ; s'avançant de nouveau vers le nord, Lothaire prit Ghâlons d'assaut et détruisit cette ville, où ses soldats se rendirent coupables des plus effroyables cruautés. Louis fut obligé de reprendre les armes, et ses deux plus jeunes fils se hâtèrent encore une fois de lui porter secours. Les armées en vinrent aux mains près de Blois; Lothaire chercha en cette circonstance à vaincre encore au moyen de la trahison. Mais ses frères restèrent sourdsàses insinuations, et le dramedu Lûgenfeld ne fut pas renouvelé. Lorsque Lothaire convaincu de l'inutilité de la résistance offrit de se soumettre, il se rendit avec sa suite (son beau-père Hugo, le comte Mattfried, etc.) au camp de Louis et demanda grâce à genoux. Le roi lui pardonna et lui abandonna l'Italie avec le margravat de Frioul, sous la condition qu'il ne quitterait plus désormais ce pays sans sa permission. Toutefois, Louis fit, par mesure de prudence, fortifier les passages des Âlpes. L'assemblée de l'empire tenue à la suite de ces événements gratifia Pépin et Louis d'une augnœntation de possessions ; l'Aquitaine fut agrandie de tout le territoire compris entre la Loire et la Seine ; et, en Bavière, Louis obtint tout le nord de l'AUernaghe (Thuringiens . et Saxons). L'Allemanie, patrimoine de Charles, le plus jeune fils du roi, se trouva agrandie de presque toute la Bourgogne, de la Provence et de la Gothie. Mais Lothaire n'adhéra point à ces remaniements faits en guise de présents et se disposa à renouveler les hostilités; Louis se trouyait ainsi à la veille d'entreprendre une campagne en Italie, lorsqu'il en fut empêché par de nouvelles invasions des pirates du nord. A peine ces dangers furent-ils écartés, que recommencèrent les intrigues de l'impératrice, dont la partialité ambitieuse pour son fils Charles avait causé déjà tant de maux. Dans une assemblée de l'empire tenue à Aix-la-Chapelle, en 837» Louis fit une révision du partage du pays, en vertu de laquelle la part de Charles se trouva augmentée, aux dépens de celles de ses frères, de tout le territoire situé entre la Meuse, la Seine et la mer, et s'étendant, d'autre part, jusqu'à la Loire, comme aussi du pays des Bataves
et de celui des Frisons ; Charles, qui avait atteint Tàge de 15 ans, fut déclaré capable de porter les armes et solennellement couronné. Cette préférence signalée excita de nouveau la jalousie de ses frères. Louis s'allia avec Lothaire, prit les armes et marcha à la tète d*Qne armée renforcée d'Alamans et de Thuringiens vers Francfort, où son père était attendu . Mais les Saxons étant restés fidèles à l'empereur, celui-ci réussit encore à rassembler promptement une armée à Mayence au mois de décembre 838, à rapproche de laquelle Louis, dut se retirer aussitôt : les Thuringiens et les Alamans lui faisaient de nouveau défaut. Poursuivi jusqu'au lac' de Constance, et arrivé à Bodmann, il demanda grâce et obtint son pardon. Toutefois, outre l'Alsace et l'Allemanie, la Tharingie, la Saxe -et la Franconie de Test lui furent retirées, et la Bavière seate lui resta. Pépin était mort par suite d'ivrognerie, peu de temps après ; la cupide Judith retrouva un champ ouvert à ses intrigues politiques. L'empereur vieillissait rapidement et l'impératrice crut prudent de s'assurer au moins de l'alliance d'un des frères de son fils en prévision de la mort de son époux. En conséquence, elle renoua de nouvelles négociations avec Lothaire. Celui-ci se hâta de quitter l'Italie, et l'on convint d'un nouveau partage de l'empire pl«s injuste encore que tous les précédents ; les fils de Pépin s'en trouvaient même entièrement exclus. Tout l'empire, excepté la Bavière, était divisé en deux parts égaies, qui comprenaient l'une, l'Italie, presque tous les Francs de l'est et la Bourgogne de l'est ; l'autre, les Francs de l'ouest, la partie occidentale des Francs de l'est, la Boui^ogne occidentale, la Septimanie, l'Aquitaine et la Marche e^ gnole. Lothaire à qui revenait le droit de choisir, prit la première moitié. A la suite de ce partage arbitraire et împolitique qui divisait l'Allemagne, Louis fit de nouveaux préparatifs de guerre en Bavière et une violente révolte éclata dans l'Aquitaine.
Il est vrai que l'empereur s'y rendit aussitôt avec u« armée afin de calmer la sédition, et que quelques gagneurs de l'Aquitaine se soumirent ; mais les hommes résolus se défendant sur les montagnes et dans leé places fortes, et une épidémie s'étant bientôt déclarée dans ^a^
mée, il fut obligé de se retirer avec ses troupes considérablement réduites. Arrivé à Poitiers, il reçut la nouvelle d une levée de boucliers des Bavarois qui se précipitaient sur rÂllemanie jusqu'au Rhin. L'empereur Louis se dirigea en hâte vers Aix-la-Chapelle, aiin d'attirer à lui les forces auxiliaires de rAUemagne du nord et passa à Mayence pour étouffer, conjointement avec Lothaire qu'il y attendait, la révolte de l'Allemagne du sud. Arrivé là, courbé sous 1q poids de Tâge, du chagrin et de la maladie, il mourut au mois de juin de l'année 840, dans une maison de campagne qu'il avait bâtie dans une île du Rhin, au-dessous de Mayence. En mourant, il s'alarma à la pensée de l'avenir si menaçant qu'il léguait à sa famille et à son peuple. La vie de oe prince restera perpétuellement dans l'hisr toire comme un exemple frappant des maux que la faiblesse de caractère peut engendrer, et dans de plus grandes proportions que la plus insigne méchanceté. Ce fils de Gharlemagne laissa s'écrouler l'empire qui lui avait été. transmis dans tout son développement, et quoique ayant constamment la prière sur les lèvres, il attira les plus grands malheurs sur ses peuples. C'était, selon l'exprès^ sion de Guérard». « à la vérité un brave homme », mais, à coup sûr, ce. n'était pas un honnête homme; car on ne saurait donner ce titre à celui qui viole un serment prêté volontairement, et bien moins encore à un homme qui, en se parjurant, n'est pas mu par la pensée de l'intérêt de son peuple ou d'un principe, qui, en un mot, en agis* sant ainsi, n'a eu en vue que la satisfaction de ses intérêts personnels ou la volonté d'une femme. Nous ne craignons pas de le dire, Louis fut un prince exécrable, sans foi, sans consistance efc sans cœur, qui mérita toutes les humiliations qu'on lui fit endurer ; ce misérable prince eût été capable d0 ruiner un empire plus ancien et même, mieux organisé encore que ne l'était celui de Charlemagne. Les hommes les plus estimables et les plus célèbres de son temps ont pris parti contre lui, et nous ont autorisés à croire que ce ne fut pas sans motif. Toutefois, rien ne saurait justifier la conduite de ses fils plus coupables, sinon plus incapables encore que leur père. Ce fut sans doute en; considération de leur condamnable révolte et de
leurs sentiments inhumains à l'égard du roi leur père que l'histoire, guidée par l'indulgence, s'est résignée à lui donner le titre de « débonnaire ».
L'anéantissement de la liberté nationale germanique, dû à l'institution féodale et que les réformes de Charlemagne avaient du moins ajounié pour un demi-siècle, s'était accompli avec la rapidité de là foudre sous le règne de Louis. A la nouvelle de sa mort, Lothaire s'élança avec une armée hors de la Lombardie, afin de s'emparer de la couronne impériale. Ayant réussi à obtenir les suffrages des Francs, il chercha aussitôt à s'assurer des provinces du nord-ouest de l'Allemagne, qui furent également prises en possession par les troupes de Louis. Mais, ne réussissant pas à s'attacher les Saxons qui jusqu'alors étaient restés fidèles à son père, il préféra conclure avec Louis un armistice, afin de se tourner contre Charles, occupé alors à soumettre l'Aquitaine. «Un grand nombre des vassaux de Charles passèrent à Lothaire, dont l'armée s'augmentait en de si grandes proportions de jour en jour, qu'il semblait qu'il dût vaincre son frère ; il rencontra celui-ci près d'Orléans. Mais la petite armée de Charles était une troupe de héros disposés à pousser la résistance jusqu'à l'extrême. Cette résolution ne manqua pas son effet sur le caractère indécis de Lothaire. Il proposa un traité en vertu duquel il assurait à' Charles la possession de l'Aquitaine, de la Septimanie et de la Provence, s'obligeant à prolonger la suspension d'armes à l'égard de Louis jusqu'à la prochaine Diète, pendant laquelle se videraient aussi toutes les querelles relatives à la succession. Il envoya aussitôt des agents pour soulever la Provence contre. Charles et, après avoir amené les Francs de l'ouest à couvrir ses derrières du côté de l'Aquitaine, il s'avança, au printemps de l'an 841, avec une forte armée sur le Rhin. L'attaque fut si soudaine que Louis dut se retirer en Bavière et qu'une grande partie de l'Allemagne du sud se soumit. Toutefois, Lothaire se vit obligé de revenir précipitamment sur ses pas. Charles ayant, sur ces entrefaites, battu les troupes des Francs de l'Occident, fit avancer victorieusement les siennes. Tandis que tous deux cherchaient à se fortifier, Louis rassembla de nouveau ses forces militaires et s'avança sur le Rhin,
afin de se réunir, selon leur convention, à Gharlei^ par le moyen de marches forcées à travers l'Alsace. Cette rencontre eut lieu dans la contrée située entre la Meuse et la Haute-Marne. Les deux frères disposèrent bientôt de forces complètement égales à celles de Lothaire, auquel alors ils proposèrent un traité de paix aux conditions les plus favorables. Mais Lothaire ne consentait à laisser ni la possession de TAllemagne à Louis, ni moins encore celle de la Gaule occidentale à Charles. Rejetant les propositions de paix et remettant aux armes le soin de la décision, il s avança du côté du sud, afin d'attirer à lui de plus nombreux renforts. Les deux frères le suivirent, implorant de nouveau la paix, tout prêts à renoncer à leurs parts de territoire et lui jurant de mettre enfin un terme à cette guerre fratricide. Mais Lothaire, sourd à toute proposition, ne voulut pas même accueillir une troisième députation, parmi laquelle se trouvaient l'archevêque de Ravenne et trois légats de Grégoire IV, qui cherchaient à rétablir la paix entre les frères. Lorsque Lothaire eut reçu de nouveaux renforts de FAquitaine, envoyés par son neveu Pépin, ses plus jeunes frères comprirent que la médiation n'était plus possible et que le sort des armes devait décider entre eux.
Le 25 juin 841, lès deux masses armées se précipitèrent l'une contre l'autre dans les plaines d'Auxerre, près de Fontenay* avec plus de violence encore que n'en avaient montré les armées qui avaient combattu lors de la bataille des Huns. Cette lutte avait décidé du triomphe du christianisme et de la culture romaine sur le paganisme. A la suite de la bataille d'Auxerre, la domination des Francs et le romanisme importé par eux allaient disparaître, et la prépondérance de l'élément germanique allait s'établir. Toutes les populations avec lesquelles Charles avait élevé son gigantesque édifice se trouvaient rangées en bataille les unes en face des autres, et devaient décider à jamais du sort de l'empire des Francs : du côté de Lothaire se trouvaient les Italiens, les Francs de l'ouest, une partie des Francs de l'est, des Bourguignons, des Provençaux et des Aquitains conduits par Pépin ; du côté de Louis se rangeaient les autres Allemands, et du côté de Charles la plus grande