‹ Histoire de la forêt de SoigneChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Etablissements religieux

Les couvents de femmes : les Bénédictines de Forest ou Vorst; les Cisterciennes do la Cambre, Ter Cameren ou Abbatia fieatae Mariât de Caméra ; les Dominicaines d*Auderghem, S* Htrtoghinne Dael ou Vallis Dacissae; les Augustines de VErmite, ou Ter Cluysen. — Les couvents d*hommes : les Augustins de Groenendael, ou Viridis Vallis ; les Augustins de Ruuge-Cloître, Roo-Cloosier ou Rubea Vallia; les Augustins do Sept-Fontaines, Sevenborn ou Septem Fontes; les Récollets du Val des Pénitents, ou Botendael; los Capucins de Tervueren. — Les Cisterciennes d'Aywiers, ou Aqiiiria; les Cisterciennes de Wauty-Braine; les Cisterciens de Nizelle. ^ Les Augustins de Bois- Sel gneurisaac. — Les Franciscains de Wesembeeck, ou du Mont-Thabor. — Les chapelles : Saint-Jacques, ou S. Jacobi in Zonia; Notre-Dame de Bonne-Odeur, ou Onze Lieue Vrouwe toi Welriecken; Saint-Hubert, à Boitsfort; Saint- Hubert, à Tervueren; Saint-Job, à Uccle.

Si nul château ne se dressait sur le territoire de la forêt de Soigne, les monastères cependant y étaient nombreux. Car si, à travers les âges, nos ducs n'accordèrent à aucun noble le droit d'édifier sa demeure à Tintérieur des bornes domaniales, ils ne refusèrent jamais aux religieux de tous ordres d'installer sous les frondaisons leurs ermitages, leurs chapelles ou leurs couvents. Depuis l'antiquité, Sonienbosch a conservé ainsi un caractère sacré. La légende veut qu'il fut dédié au soleil au temps du paganisme. A l'aurore du christianisme, les caté- La rordt refuge

chumènes s'y réfugiaient, y cherchaient le calme au sein profond des feuillages et priaient loin du danger le Dieu nouveau. C'est pour cela que certains auteurs de la Renaissance, dans leur style enflé et emphatique, ont considéré le domaine comme une autre Thébaïde... ce En parlant des choses dignes de considération du bois de Soigne, écrit le prélat Butkens, il semble qu'on doit commencer par remarquer que les chrétiens y ont conservé l'esprit de la véritable piété, qui a pris la place de la superstition des anciens payens; en effect, la

des catéchumènet.

superstitiOD payecne adoroit ses Dieux dana les ferêtfs et dans les bacageB... (i). » A canse du grand iiombre d'abbayes des deux Bexes qui, à boii époque, ee trouvaient eu pleine noraison, le frère Aug. Wichmans, dans ses Brabantia Mariana, codbIdéiant le déploiement de cette vie monastique, dit qu'on serait porté à croire que la forêt de Soigne a été plrntée pa:r la main même de Dieu pour servir de refuge paisible à cette vie et pour donner le spectacle, au cœur du Brabant, du Carmel de Syrie.

Les religieux qui se sont établis dans la forêt, continue cet hagingraphe, vivent dans les pratiques d'une ferveute dévotion et l'observ.ince rigoureuse d'une sévère discipline. Gramaye assure avoir trouvé, dans un vieux registre manuscrit de la Gourde Biuxelles, que du temps de Tbomas de Chantpré. ou de Cantimprù, il y avaitau moins mille religieux et auacborèles dans le bois de Soigne, ce qui n'est pas étonnant, déclare t-il, puisqu'un siècle avant lui il y en avaitencore plus de six cents. C'est après les croisades que surgirent les premières mni^ous monastiques. En trois siècles la forêt en fut tout ornée. Wicbmans y comptait quatre couvents de cbnnoines régulierh : la Vallée Verdoyante, la Vallée Rouge, les Sept Fontaines et Bois- Seigneiir-Isaac; tiois de religieuses cisterciennes : la bienheureuse Marie de la Cambre, l'Aquirie et Waulhier Braine, et un do religieux du même ordre : Nizelle ; un couvent de moines de l'ordre de Saint- François : Bootendael, et une abbaye de leligieuses bénédictine» : Forent; à Âudergbem : Val-Duchesse, cloître de femmes de l'ordre de Saint-Dominiqne; et le couvent des Capucins, à Teroueren (2}.

En vérité, une partie seulement de ces maisons pieuses se trouvaient en pleine forêt ou è son extrême limite. Quelquesunes étaient construites dans des bois périphériques; d'autres, comme Nizelle, Aquirie et Bois-Seigncur-lHaac, se trouvaient trop éloignées du domaine pour qu'il soit possible de les comprendre paruji les monastères de Soigne. Toutes, d'ailleurs, ont disparu; indifféremment su|ipriméeK à la fin du xviii* siècle.

(1) Les Tropkétt du Brabant, t. 111 du Supplément, p. 5.

(9) Qaalnor namqa* Canonicoram Regalarum Coenobia In rà annl, videlieet, Viridii Vallit, Rabra Vallit, Seplem Fonte» et Suaeum Domini Itmaci. Item tria Vieginum Cittercieasium, nimirum. Caméra B. Mariât, Aqairia. et Gaalteri Branla, atqae uaum oiroram elitsdeia inslituti, qaod eidem tflvae adjaeel, Niaella .- Sieut et alierum olrorum ilidem, aed Ordinia D, Fraaetaci (quoa Recallectoa oocant) Boolendalia, nec non et Virginam Benedietinaram antiqaa abbatia, Forettum. Atqae inauper Vatlis DiiciaMae, tiolgo Audergem, Virginam item Monatterium Ordinlt D, Domiaici. . . Qaibu» omnibua napec aecesit Juxia Faram Dacia, monasteriam Patram Capueinoram...

leura vénérables conatructions n'ont point survécu longtemps aux religieux dispersés. Des fragments de bâtisses seuls révèlent eucore à l'œil attentif du cherclieur ému le berceau de ces établissements si glorieux dans notre histoire et dans nos lettres ; et il eu est dont aujourd'hui toute traee est absolument iuvisible. Les couvents de femmes étaient les plus anciens. L'un, celui de Forest, datait de la fin du xi" siècle; les deux autres : la Cambre et Val-Duclie^se, de la première et de la seconde moitié du ziii'.

L'abbaye de Forest, en flamand l'orst, fut fondée en logC par le chevalier Gilbert de Ciand.trDlsièinc fils de Hnndonin d'Alost: cette année-là, le gentilhomme partit pour la Croisade. Il avait acquis naguère de l'abbé de Hasnon, del'ordre de Sainl- Benoit, sur la Scarpe, les atleuz de Rassegem, LedeelAlost.Ala veille de quitter le pa^'s natal pour la Palestine, ilduuna ce dernier alleu à l'abbé d'Alfligem, eu le chargeant d'y édifier un cloître et une église eu 1 honneur de lu suinte Vierge. Le noble donateur, qui était veuf, voulait permettre ù su mère Oile et à sa fille Lutgarde d'embrasser dans

ce cloître. COnS- '-'-'-"'* •^>"^'»'^l"-^ «.. *,Ibii«, auliiell«iieiil a..id«..lwi>H.

truit sur le terri- b,,r!^'','u'Jdi'i',''"^Ù.« ci.iiimuMi"je''B™."iM>.

toire deMeerhem,

la vie monastique.

Plusieurs filles de la contrée rejoignirent les deux damée

patriciennes. La communauté grossit rapidement, car Fulgence,

premier abbé d'Affligem, avait appelé de nombreuses vierges

àAloslcnlOte,

autour des pareDtes dn seigneur en route pour Jérnsalem. Bientôt le lieu ne suffit plus; comme il était incommode et peu étendu, l'abbé Fulgence, avec la permission d'Odon, évêqae de

TnnKerttForMt:ii07 Cambrai, le transporta, en 1107, à.Foreat, qui Tenait de lui être offert par Francoa, cbâtelain de Bruxelles, et dont l'église lui avait été donnée par l'évêque Odou. Les nouveaux bâtiments se Cessèrent au bord de la Senne, dans un endroit délicieux et poétique, à la lisière même de la Heeghde, ce massif de la forêt de Soigne que Cbarles-Quint assignerait plus tard à la chasse ducale et qui fut défriché sous la domination antrîcliienne et sous la domination française. Des fontaines et des bosquets donnaieut à ce coin de campagne de l'ombre et de la fraîcheur (1).

Dans la première institution, ce couvent de filles nobles de âaint-Benoît dé|)oudait de l'abbé d'Affligem. Guy, évêque de Cambrni, lelibéra, eu 1138, de cette sujétion. En le séparant du monastère d'Affligem, il autorisa cependant le chef de cette maison d'y faire deux visites par au, bien que la correction dépeudtt désormais de l'archevêque. Déjà, en iio5. le couvent

R«n>niiuMriepi|Mi avait été reconnu par le pape Calixte, la pi*omière année de son pontificat. Il te fut une seconde fois, quarante années après sou installation sur la rive de la Senne, par Eugène III, la quapremiirs abiwsse : trième aunéo de son élévation au Saint-Siège. La première abbesse de Foretit fut Pétrouille Seger, fille du châtelain de Gand; l'évcquc Guy la bénit à Cambrai le 3 octobre 1239. Elle mourut le 9 mai, sans qu'il soit possible de dire eu quelle année. Le monastère, selon Gramaye, comprenait à l'origine vingttrois religieuses; mais les ressources augmentant, le nombre Pille* nobiai. fut bien vite doublé. Dès la fondation, pour y être admise, il fal-

lait être noble ou de famille militaire. S'il faut en croire Thomas de Cantimpré, un miracle se serait passé dans le couvent au début du transfert des Bénédictines à Forest : « Environ l'an 1320, nous avos veu proche de Bruxelles, au célèbre monastère de Forest, une Religieuse; laquelle le jour de la Pentecoste, lors que le très pieux Couvent de ce monastère chantoit Vent Creator à Tierce, estoit eslevée de terre de la hauteur d'une coudée en l'air, jusqu'à la fin de cette Hymne (2}. »

Jean I*"", le vainqueur de Woeringea, se montra le protecteur attentif du couvent, qui prospéra rapidement, grâce surtout aux

(i) Banderds : Chorographia Secr» Cotnobii de Foreêto, 1660, p. i : «Sitathaiu» cotnobii permmotnua e»l, hinc Senaea flatnintê tllapta, inde puleris fontium gcalarigimbae ; mlibi lamore, alibi prttti», piteinitgae ciacta». »

(a) Le Bien Cniuersel. p. j^.

donations dont il fut l'objet de la part des princes et des seigneurs de leurs cours. « Dans Téglise de cette abbaye, dit Jacques Le Roy, repose le corps de Ste-Alène ou Halène, vierge et martyre, qui florissait du temps de St-Âmand. Elle était fille unique de Lewold, Seigneur de Dielbecke, Payen. Vers l'an 640, comme elle allait secrètement la nuit faire ses prières nu vray Dieu dans l'église de Forest, elle fut découverte par les gardes de son père, qui lui fit arracher un bras, dont elle mourut et remporta ainsi la couronne de martyre. Les anges portèrent son bras sur l'autel, son corps fut trouvé enterré dans un bois, et ayant été mis dans une chasse, Dieu commença à y faire tant de miracles, que son père en étant touché embrassa la foy et reçut le batême, où il prit le nom de Herold au lieu de celui de Lewold, qu'il portait auparavant. Il est enterré avec sa femme dans l'église de Dielbeck qu'il fit bâtir en l'honneur de St-Ambroise (i). »

Cette église de Forest avait été consacrée par saint Amand; elle renfermait de véritables trésors, parmi lesquels des candélabres énormes, d'un travail admirable. L'église s'agrandit, en vertu des aumônes des nombreux pèlerins venant vénérer les reliques de sainte Alêne. « Mais avec le temps, écrit encore l'auteur du Théâtre Sacrée la chasse de cette sainte était si usée que l'on vo^'ait ses sacrées reliques ; de peur qu'on en enlevât quelque partie de l'église de Ste-Alène, on les transféra dans la mère église de Vorst, dédiée à St-Denis. Godechal, abbé d'Affligem tira, en iigS, ces saintes reliques de la chasse et les fit voir au peuple. £t dans cette occasion plusieurs malades furent guéris ; ainsi que le rapporte Molan au dimanche avant la St-Jean- Baptiste. Adrien, évêque suffragant de Cambray , en fit la visite en i523. Comme dans la suite des temps ceux de Dielbeck publioient qu'ils avoit le corps de Ste-Alène et non pas les religieuses de Forest, celles-ci soutenant le contraire, Mathias Van der Hove, archevêque de Malines, après avoir bien et duement examiné toutes choses en i6o3, déclara que le corps de cette Sainte étoit chez les Religieuses de Forest, et défendit aux habitants de Dielbeck, sous peine d'excommunication, de soutenir le contraire. »

Le même Godechal décréta que désormais la fête de la sainte serait célébrée au monastère le dimanche de la nativité de Saint- Jean- Baptiste. Les religieuses ne dérogèrent jamais à cette coutume. De nombreux miracles sont attribués à sainte Alêne. La légende rapporte celui-ci, qui est charmant : Un enfant était tombé dans les eaux de la Senne ; le flot torrentiel l'avait

Sainte Alène : 640.

L'égUse abbatiale.

Miracles.

(x) Le Théâtre Sacré da Bradant, 1734, p. 3ia

InctndM : I!»!.

HMlturatlon : 1587.

englouti et roolé dans ses profondeurs. Longtemps après, le petit cadavre avait été ramené sur la berge. Les parents invoquèrent sainte Alêne qui, émue par leurs larmes et leur désespoir, rendît la vie à ce corps tout froid et raidi. Un jour. In digne femme, dans les suprêmes journées de sa vie terrestre, visita un vieux prêtre infirme, condamné à mourir daus peu d'heaies. Elle le consola et lui accorda une sauté plus florissante que jamais.

Aune longue ère de splendeuret de paix devaientsnccéder des temps difficiles et terribles. En i582, le temple où étaient conservées les cendres de sainte Alèoe fut brûlé par les calvinistes. Mais on préserva des flammes les reliques. Les protestants de In garnison de Bruxelles incendièrent et détruisirent presque complètement l'abbaye, la saccageant et la dépouillant de son mobilier et de ses vases sacrés. La supérieure alors en fonctions, dame Françoise de la Douve, alias de Sauguis, la vingttroisième nbbesse du couvent, ne résista pas à cette catastrophe : Après la ruine du monastère, elle erra avec ses religieuses pendant les troubles. Elle mourut de chagrin à Bruxelles en i583; on l'enterra dans l'église des Riches-Claires. Elle avait régné durant vingt-deux années. Un demi-siècle avant elle, la vingt et unième nbbesse, Marguerite de Liedekerke, décédée le 35 septembre i54i, avait complètement reformé le monastère et introduit des règles nouvelles.

Succédant à Françoise de la Douve, Adrienue du Petit Cambray, les guerres ayant cessé, reprit en 1587 le chemin du couvent ravagé. Elue abbesse le 27 septembre, elle s'occupa sans retard de la restauration des bâtiments. Elle consacra sa fortune personnelle à la reconstruction du monastère qui ressnrgit bientôt de ses décembre». Cette pieuse femme, à laquelle Gramaye adresse les qualificatifs de foeminam pnidentem, piam, humanamque, rendit l'âme le 6 novembre 1608, après avoir assisté à l'accomplissement de son oeuvre. Après elle, Françoise de Bette porta le couvent à une incomparable célébrité; d'accord avec Jacques Boonen, archevêque de Malines, qui l'avait ins-* tallée le sS juillet i638, elle refondit à sou tour les règles de sa maison. A sa mort, survenue le 39 août 1666, l'abbaye a atteint le sommum de sa splendeur.

L'installation des abbesses se faisait d'ordinaire en grande pompe. Les autorités civiles de Bruxelles y assistaient. Les Relations Véritables nous ont conservé le reportage d'une de ces solennités : « D. Agnes Scholastique de Rivière et d'Arschot fut installée et bénite le 18 de ce mois, Abbesse de Forêt près de cette ville. M. l'archevêque de Malines accompagné du Marquis de Herzelles, chancelier de Brabaut, et assisté du Prévost

de Nivelles, s'y étant rendu, fit cette cérémonie avec toutes les cérémonies requises. Après cette fonction, il y ût un splendide diner, et un grand concours de parents (i). »

Les jardins, très vastes et très variés, sont, à cette époque, complètement clôturés, à l'ouest et au sud par des murailles, à l'est par un canal qui se jette dans un grand étang peuplé de cygnes et bordé de deux rangées d'arbres. A droite, en entrant, sont deux maisonnettes à pignons à redans ; une étroite bande de terre les sépare d'un long vivier. Au delà de ces maisons, deux autres viviers carrés coupent un verger; celui-ci est détaché des jardinets par un ruisseau activant un moulin. Une chapelle en partie romane s'aperçoit passé la seconde de ces pièces d'eau. Une simple cour étroite la sépare de l'église gothique, imposante et massive. Le transept septentrional relie le temple au cloître, auquel se soudent aussi toute une théorie de constructions hétéroclites à clochetons et à lucarnes, dont les architectures diverses s'arrêtent devant la route menant à Bruxelles. A proximité de la dernière de ces bâtisses, on voit un immeuble sévère et isolé, à deux étages, à porte monumentale surmontée d'un fronton sculpté.

A gauche, le territoire du couvent n'est pas moins orné de constructions. C'est tout d'abord un pâté de bâttsses trapues, couronnées d'épis et de lucarnes, derrière lesquelles .courent, jusqu'au canal, des parterres de fleurs dessinés avec soin et exquisement entretenus. Plus loin, sur une seule ligne, un peu en retrait sur l'agglomération précédente, sont cinq ou six demeures, sobrement conçues et que des annexes prolongent vers le parc. A proximité de ces corps de logis, formant angle droit avec eux et limitant la cour plantée d'arbres, se dressent plusieurs constructions, hautes et basses, ayant les caractères de la Renaissance, et qui, du côté opposé, se greffent à la façade latérale du cloître. Leur aspect est d*un pittoresque délicieux. On dirait d'un coin de ville flamande au xvi® siècle. Plus loin, sont quelques autres pavillons, non moins jolis de silhouettes; leurs jardins s'arrêtent au bord du lac. Tout au fond, enveloppant cet étang et une seconde pièce d'eau plus petite, des vergers, des pâturages, et des labours emplissent la perspective. Et devant l'entrée du monastère, simple bâtiment à deux lucarnes dont la façade montre deux portes cintrées, un bosquet projette l'ombre de ses taillis sur la route de terre.

Pendant les guerres de la fin du xvii® siècle et du commencement du xviii^, les soldats ravagèrent considérablement le prieuré. Il fallut le reconstruire, le consolider une seconde fois

Les bâtiments et les jardlus.

Parterres fleuris.

Seconde restauration :

(i) Numéro da 94 janvier 1693.

sous la domination aotricbienne : <( Le la septembre, année 1764, imprime l'abbé Mann, lo duc Charles de Lorraine se rendit à l'abbaje de Forest pour faire la cérémonie de poser la première pierre de la restauration entière, qu'exigea la caducité des édifices de cette aucieuae maison de filles nobles de l'ordre de Saint- Benoit ».

Cependant l'établissement périclitait; sa population avait beaucoup diminué au cours de tant d'événements déplorables : n II y a Noinbr«dnreiigieu*M. environ cinquante religieuses, tant dames que sœurs, outre les pensionnaires qui y sont enbonneqiinutiié; entre les dames on ne peut recevoir

que des demoi- rro^^-TnCri^rrilIiril^^^ron

selles nobles ou des filles d'officiers militaires. Elles sont dépositaires d'une bible manuscrite, ornée de peinture et de dorure avec une extrême délicatesse; on lit sur la couverture ces deux vers :

» On montrait dans le cimetière de l'églitie de Forêt, un avelinier, planté par sainte Alêne, dont le fruit a été souvent salutaire aux malades; aujourd'hui il estdaus l'enceinte du couvent et fort révéré (i). » Au temps de l'abbé Mann, le couvent était encore debost tout entier : u Ce monastère est agréablement situé entre les prairies qui bordent la rivière, et une colline élevée couverte de boÎK ; un pavé y mène. Les bâtiments sont

(1) Le Guide Fidèle. i;tii. Chapitre II, jip alJ «

plutôt vastes que beaux : le terrain est fort humide, et il y a plusieurs étangs dans les environs (i). » Une des plus vénérables « débourslières » de Forest fut Barbe Marguerite vander Noot, de l'illustre famille de Carloo, qui mourut le 26 mai 1695, à Tâge de 4^ ans, après avoir professé durant trente années. On lisait son épitaphe dans l'église de Tabbaye, sur une pierre tumulaire portant gravés ses huit quartiers de noblesse.

Les Bénédictines de Forest étaient très laborieuses. Elles s'adonnaient entre autres à la culture du raisin : « On va à Stalle, dit J. Gautier, par une chaussée ou par la forêt. Avftnt d'entrer dans le bois, l'œil jouit d'une vue charmante qui s'étend dans un horizon de plusieurs lieues sur tous les villages situés à l'occident et au nord de Bruxelles. Avant d'arriver au Vosse- Gad la même vue se répète sous une galerie différente... Près du Vosse-Gad était le moulin à poudre qui a sauté par accident le 6 août 1818. Sur le revers du coteau où est bâtie la maison de campagne du général Dumonceau, étaient plantés des vignobles dont les ceps venaient du Rhin : les religieuses de Forest récoltaient annuellement une centaine de tonneaux de vin... (2). »

D'autres écrivains ont rendu hommage à l'activité des saintes filles : (( Les sœurs converses, au nombre de trente, y font toutes sortes d'ouvrages jusqu'à la serge et aux étoffes... l'abbaye de Forest, qui n'est qu'à une bonne demie lieuë de Bruxelles. Elle est de l'ordre de St-Benoist, on n'y reçoit que des demoiselles qui font preuves de noblesse et qui vivent dans une grande régularité. Elles se lèvent à trois heures, ne portent point de linge, et depuis la Sainte-Croix elles laissent la liberté de faire abstinence à celles qui en ont dévotion (3). »

Les religieuses occupèrent le couvent jusqu'au 19 novembre 1796, époque à laquelle elles furent expulsées du cloître par le gouvernement français. On vendit les objets d'art, le mobilier garnissant le monastère, par ordre du gouvernement républicain, sur le marché public de Bruxelles. Les bâtiments subirent également un mauvais sort. Ils devinrent la propriété d'un particulier qui y établit une manufacture. Aujourd'hui, il ne reste du couvent que des tronçons épars et dégradés, occupés par des industriels ou transformés en magasins.

L'abbaye de la Cambre fut fondée par Henri I*^', duc de Brabant, et son épouse Mathilde, fille du Comte de Boulogne, qui

Le travail des religieuses.

Pabricailon du vin et d'étoiïes.

La Cambre : 1201.

(2) Le Conducteur dans Bruxelles et ses Enuirons, i8a4i PP- 3<)G et 397.

(3) £dmond Martene et Ursin Durand : Voyage littéraire de deux Religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur^ ^1^1* PP* 3o5 et 207.

Ck>nfirmaUon du monastère : 1234.

Bonlbce, évdqu« d« Lausanne.

Sa mort : 1266.

donnèrent en laoi, à sœor Gisle ou Gilde, un endroit appelé Pennebeeck pour y construire un monastère en l'honneur de Dieu et de la sainte Vierge Marie. Sœur Gilde était une religieuse bruxelloise, de Tordre de Saint Benoît. Mais elle aspirait à entrer dans Tordre cistercien, dont la règle plus sévère plaisait davantage à sa grande ferveur. Ne connaissant personne, n*ayant aucun protecteur qui l'aurait aidée à changer de maison, elle se rendit auprès de dom Charles, huitième abbé de Yillers, qui la reçut anxieuse et troublée Le saint homme lui accorda son appui et promit de réaliser son désir. Il lui offrit la cucule et la substitua à sa robe noire. C'était une cucule blanche qu'un vénérable moine, dom Oodefroid, avait portée; il suffisait delà toucher pour que les infirmes et les malades reprissent la force et la santé. Bien que les chanoines de Sainte-Gudule, à Bruxelles, s'opposassent à cette permutation, si nous osons nous exprimer ainsi, le supérieur de Yillers accorda à sœur Gisles tout son appui. Et c'est en plaidant chaudement sa cause près du prince, qu'il obtint ce qu'elle espérait si ardemment. Jean, évêque de Cambrai, confirma en cette même année 1201 la donation du duc de Brabant; celui-ci confia la paternité du monastère à l'abbé Charles de Yillers, qui mourut huit ans après. Plus tard, la paternité échut à Tévêque de Cambrai.

La x^remière abbesse f ut Gertrude; elle i)rit possession des trois portions de terres incultes et de bois, libres de toutes charges et appartenant au domaine, que Henri P' avait accordées à la fondatrice. En ia34, Grégoire YIII confirma la possession du monastère, la huitième année de son pontificat. C'est un peu plus tard que vint demander asile à la Cambre, Boniface, évêque de Lausanne, que Téglise canoniserait un jour. Alors qu'il se trouvait en Suisse, les soldats de Tempereur Frédéric II l'avaient capturé sur Tordre de leur maître, avec lequel il était en discussion théologique. Mais parvenant à s'échapper, le prélat s'était rendu à Rome et avait remis entre les mains du pape son renoncement. Fils d'un joaillier de Bruxelles, comme le prétendent certains hagiographes, il revint dans sa ville natale. Jadis il Tavait quittée pour aller prendre à l'Université de Paris son grade de docteur en théologie.

Boniface passa à la Cambre dix-huit années; il succomba le 19 février 1266. Dans les jardins, à l'endroit où il s'isolait pour méditer et où il rendit Tâme, on bâtit une chapelle. Un prêtre y disait la messe deux fois par semaine. Le jour anniversaire de sa mort on ornait de fleurs son tombeau, édifié dans Téglise du prieuré. L'ancien évêque de Lausanne avait donné pendant sa vie des signes multiples de sa sainteté. On assure qu'il prédisait l'avenir ; il apparaissait en esprit aux absents. Lorsqu'il sentit

venir sa dernière heure, il saisit Tévangile selon saint Mathieu : (( Je l'ai apprise et enseignée, murmura-t-il ; j'ai vécu selon elle, je crois en elle. Maintenant je désire mourir. » Et il expira. Le 25 juin 1600, dit le baron Le Boy, on déterra son corps, et Robert d'Oostelaere, abbé de Carobron (?), le mit dans une châsse de bois avec la permission de Mathias van den Hovo, archevêque de Mnlines. En 17349 lors de la publication du Théâtre Sacré, il reposait dans une magnifique châsse d'argent. On conservait encore dans l'abbaye le calice dont se servait Boniface pour célébrer la messe, mais on ne l'utilisait que le jour de sa mort. Le dimanche nommé Laetare, c'est-à-dire à la mi-carême, on distribuait au peuple, en mémoire de ses bienfaits, des pains nommés de Saint-Boniface.

Le moine Godefroid, dont sœur Gisles avait à Villers revêtu la cucule blanche avant de jeter les fondations de la Cambre, fut le premier confesseur du monastère. C'était un homme d'une incomparable piété, dont toute l'existence fut marquée par un désintéressement sans bornes et une inépuisable charité. La nuit où il mourut, quelques années avant saint Boniface, le gardien de l'horloge, rapporte Antoine Sanderus, entendit la voix des anges. Thomas de Cantimpré, contemporain de cet événement, le raconte ainsi dans ses Abeilles Mystiques : « Au monastère de la Cambre, très- célèbre, et observant, de l'ordre de Cisteaux, proche de Bruxelles, j'ay eu connaissance particulière et grande amitié avec un fort dévot chapelain, appelé Godefroy. Il estoit tellement ardant pour le salut des âmes, qu'encore qu'il fut extrêmement affligé d'une rupture des entrailles; jamais toutesfois n'en entremit tant soit peu, à cette occasion, ses travaux, ny ses prédications de la parole de Dieu. Il mourut subitement avant minuict; et à mesme temps fut oûy sensiblement une merveilleuse mélodie des Anges, chantans, comme proche de l'Eglise où il gisoit trespassé. Celui, qui estoit de garde, en fut fort estouné admirant quelle pouvoit estre la feste, dont se chantoient les matines avec telles sollemnitez et si ravissante mélodie ; il la croyait estre des Religieuses en leur chœur : mais ce chant finit lors que l'horloge sonna l'heure avant matines : et fut certain qu'il n'estoit des Religieuses. Le matin venu, le corps du saint Prestre estant trouvé mort, chacun reconnut, que ce chant avoit esté asseurement des Anges, honorants ainsi son bien-heureux trespas (i). »

Une autre figure touchante à laquelle le monastère des Cisterciennes servit de cadre, est celle de sainte Aleyde de Scarebeck. Elle mourut le 12 juin laSo, couverte de lèpre « mais saine

Le moine Godefroid, premier confeeteur.

Sainte Aleyde de Scarebeck.

(i) Tradaction du Frère Vincent WiUart, iG5o, p. 293.

d>»prit et de boonea moeor* ». A la fin du xmi* siècle on ntontrait encoTt la cellrjle ou elle Tirait séparée des antres relîlp«riAen {Ktor ne [K)iDt le^ infecter de sa lèpre, l'endroit par où on Ini (ionnait àmanger, et la fenêtrepariMielle recevait la contla'inîon. Le moine Gillemans en son tia^<ilog;ie dn Brabant. ("'in^erv^ roaDD.'>crile à la bibli»Fhé«(Qede Ron^CIoitre, dis- [l'ime dan« la toarmente rérolationoaire. et retronrée naguère a %'ieaQe, retrace la rie de cette marti-re et les miracles opéréeii par elle.

En i38i des soldats brûlèrent l'abbare. sons prétexte qne les religiease» avaient récemment donné asile et distriboé des virre» aaz troopes de lears ennemis. Le coorent se réfugia a Bmzellea, on one centaine de religïeases résidèrent durant pliiH de cent ans. ■ sans qa'nne senle se sépara da troopean, malgré la pauvreté de ces siècles, dont elles forent rigonrease- Bieot éproovéea ». Le calme revenu dans le pays, les Cisterciennes retournèrent à la Cambre en iSog-'EUes se mirent à relever lenr maison de ses raines et l'embellirent considérablement. On conservait à la Cambre nn grand nombre de reliques. Citons particnlièrement :

nn morceau notable de la Sainte Croix; nne épine de la Sainte Conronae; les restes de plusieurs martyrs de Gorcum; six tête» des onze vierges qui partagèrent le sort horrible de sainte Ursule.

Durant le xvi" siècle et la première moitié du XVII*, l'abbaye fut dévastée cinq fois; cinq fois aussi les religieuses se virent contraintes de fuir à. Bruxelles et d'y vivre

misérablement. En 1578, La chnpeu» de No<«-D™«te*oDD*<Mair.

les sœurs abandonnèrent ««'ud eum» «■ « a tm».

le couvent, à cause des

périls de la guerre. Leur absence dura vingt et un ans et six mois. Alors que la maison était sans surveillance, les soldats espagnols de la garnison de Hal mirent le feu au temple, aux dortoirs, au cloître et aux réfectoires, non point par haine religieuse, mais afin de ne point permettre aux bandes hérétiques occupant Bruxelles de leur tendre des embûches. Il faut convenir que c'était là nne bien singulière excuse de stratégie.

Les religieuses ne devaient réintégrer leurs cellules antiques que le 27 août 1599. Sur ces entrefaites, les soldats du roi se mutiuent, réclament leurs soldes. Ils se livrent à des dévastations et tournent leur fureur contre les dames de l'abbaye.

Une troisième fois, en 1622, les malheureuses sont chassées par les troupes de Henri de Nassau, qui amoncellent les ruines dans le Brabant. Un peu plus tard, l'arrivée du prince Eugène de Mansfeld, ayant remporté sur les troupes royales une victoire près de Fleurus, disperse les Cisterciennes. A peine réinstallées dans leur demeure abîmée, elles sont contraintes, en i635, de l'évacuer, les armées hollandaise et française, allant assiéger Louvain, ayant pris possession de la Cambre. La supérieure et ses compagnes ne comptaient plus leurs douleurs et leurs infortunes. Constatons que le 16 septembre i58i les iconoclastes s'étaient emparés du monastère; ils l'avaient pillé, brisant les images pieuses et emportant les trésors. A la tête de la communauté se trouvait, au début de cette époque agitée, l'abbesse Barbe Tassia. Elle régna trente-six ans, depuis i562 jusqu'en iSgS; elle mourut, comme on voit, quelques mois avant que le couvent reprît le chemin de la Cambre, i\ l'aurore du pacifique mais court règne d'Albert et Isabelle. Pendant plus d'un quart de siècle, conduisant ses compagnes, elle leur avait prodigué les consolations et s'était efforcée de les soutenir, de leur assurer l'existence matérielle, de leur rendre le courage éprouvé par tant de calamités.

Philippe II supporta en majeure partie les frais de reconstruction de l'église de l'abbaye de la Cambre. Par lettres patentes du 1^^ avril 1697, il donna aux religieuses une somme de 3,000 livres, comme le prouve un registre de la Chambre des Comptes, aux Archives générales du Royaume. Cette somme leur est accordée « une fois en considération que durant les derniers troubles depuis l'an XV^LXXVIIJ, elles sont esté constrainctes d'abandonner ledict cloistre et se retirer avecq toutte leur religieuse congrégation en nombre d'environ cent personnes en ladîcte ville, où elles sont tenues bien estroictement et aussy esté enserrées et retenues de force par les rebelles ayant occupé icelle ville jusques l'an XV^ IITJxxV; durant lequel temps elles ont enduré et souffert beaucoup d'oppressions et extorsions tiranicques des hérétiques; à condition que lesdicts IIJ"* livres ne seront employées ny déverties en aultre usaige que à la rédiffication de leur églize ayant esté detruicte par lesdits rebelles, du tamps qu'ils occupoient ladicte ville (i) ».

Les iconoclastes : 1581.

Restauration sous Phiiippe II.

(i) Alxxandre Pimchabt : Archioes de» Sciences et deê Arts, t. II, p. 35.

Nouvelles orgues : 1619

Les jardins.

L'église.

Grâce à des dooR multipleft, le prieuré connut une prospérité nouvelle. Conformément à des lettres patentes signées à Tervueren le i3 novembre i6ig, par lesquelles les archiducs Albert et Isabelle accordaient aux Cisterciennes de la Cambre un subside de 3oo livres de Flandres, de nouvelles orgues furent placées cette année-là dans Téglise du couvent. Jadis leur avait <( esté donné ung orghe par feue la duchesse de Parme, de laquelle elles ne se peuvent plus servir » (i)... Ces instruments exigèrent une dépense totale de 800 florins Au milieu du xvii^ siècle, le monastère avait reconquis toute sa splendeur d'autrefois. Les abords mêmes de rétablissement avaient un caractère charmant et séduisaient le regard du visiteur : a Les jardins intérieurs sont très vastes et bien cultivés. Celui du dehors où les laïques peuvent entrer est sur une hauteur, 011 on monte par des magnifiques escaliers de pierre, d'un gofit moderne. Il est comparti en plusieurs belles allées, des parterres ornés de toutes sortes de fleurs et plantés de quantités d'arbustes de plusieurs espèces, qu'on taille et entretient avec beaucoup de soin. On y entre par une grande cour, où sont tous les offices de la maison, et un bâtiment neuf pour loger les étrangers, avec un grand nombre do remises de carrosses et de belles écuries (2). »

Les installations du monastère étaient spacieuses. Le pavillon d'entrée, avec sa porte monumentale flanquée de pilastres, surmontée d'une statue de la Vierge dans une niche et couronnée d'un fronton triangulaire, était de style Renaissance. Au bout du vestibule, on se trouvait dans une vaste cour carrée, limitée par trois cori)S de logis identiques, sans ornementation, à deux étages et à lucarnes. A gauche, au fond de la cour, se dressait la façade de l'église, dont la nef lîcrcée de croisées ogivales primaires était orientée vers l'est. Le cloître prolongeait le transept moridioual, qu'il dominait. Ses deux ailes se soudaient en angle droit. Le portique, à pleins cintres, faisait tout le tour du jardin intérieur. A l'ouest, ce jardin était clôturé par un mur, à peu de distance duquel courait parallèlement un long et étroit bâtiment isolé, dans l'axe de la porte d'entrée. Deux flèches légères et pareilles couronnaient le temple et l'aile sud du cloître. Derrière le chœur, on remarquait quatre petites demeures, tenant les unes aux autres, et dont la plus grande montrait un pignon à redans.

(i) Alexandre Pinchart : Archives des Sciences et des Arts, t. II, p. 237. (a) Le Guide Fidèle, 1761, p. 14.

Derrière le monnstère, on avait édifié une agglomération hétéroclite : écuries, ferme, magasins, granges, près d'nn miniiscnlo vivier. D'ailleurs, rappelle George Fricx, « les religieuses de la Cambre, qui maugent toujours mnigrc, conformément à l'institution de Cileanx, y ont (dans la forêt de Soigne) neuf ou dix beaux étangs capables de les entretenirdu plus excellent poisson » (i). Noua avons remarqué que ces étangs se trouvaient dnns une criquo du bois, sur le territoire de Kliode.

Les jardins de la Cambre occupaient un large espace, ji droite.

Ils étaient dessinés avec reclierclie, planlés d'ifs et de marronniers, agrémentés d'un jet d'eau. A droite, séparé de ce parc par le monastère, un immense verger produif^ait des fruits en abondance. Au u. ri,ai-.LL.- du . i.ei-.i,v ,1., u,ui« . ,. T^-n-iLT,.,,. ™i'>eu des arbres

D'npr.'i une pl...l»gr>pUk inv.lilr. S'élCVOit la cbo-

pelle délicate construite à la mémoire de saint Boniface. Deux berceaux de verdure, véritables cbemtns do fraîcheur, menaient au parvis de ce temple eu miniature. Tout autour de VAbbatia Bealae Mariae de Caméra, comme dit Antoine Sanderus, il y avait une haute muraille; à quelques pas de cette eneeinte commen^^ait la forêt de Soigne. L'ensemble du prieuré est clair et léger; on y respire comme un air parfumé.

(i) Detcriplioa de la Ville de BraxelU*. 1743, p. aui.

SiInl-HonlN

Tabernacle magniflque.

Tableau de (iaspard de ('.raser.

Vitraux,

Reliques de saint Bonirace.

Dispersion des religieuses : 1796.

L'auteur de Chorographia Sacra Brabantiae, qui donne une planche non signée dont nous avons tiré parti pour cette description, parle de la beauté de Téglise des Cisterciennes; il cite surtout un merveilleux tabernacle travaillé avec art, placé dans le chœur. Ce tabernacle reposait sur une table soutenue par quatre hautes statues de marbre représentant les Evangélistes. Derrière l'autel principal on admirait une large toile de Gaspard de Crayer. Toutes les croisées du chœur étaient ornées de somptueux vitraux offerts par les archiducs Albert et Isabelle et de hauts dignitaires de leur Cour (i). Charles-Quint et sa sœur, autrefois, avaient fait placer à leurs frais deux superbes verrières à leurs armes, qui furent endommagées par les iconoclastes. En i5i6, Charles-Quint donna au monastère de la Cambre soixante livres de quarante de gros, « pour employer en une grant verrière armoyé, laquelle il voulait estre mise an ceur» de l'église. La sœur du souverain, Marie de Hongrie, fit installer en i538, dans le même temple « une belle grande verrière » pour laquelle l'artiste bruxellois Gilles de Brûle reçut cent-cinquante livres de Flandre (2).

C'est probablement pour les soustraire aux profanations des pillards, qu'on avait, pendant les troubles et les guerres, ramené à Bruxelles les cendres de saint Boniface. Lorsque la paix revint, on reconduisit au monastère, en pompe solennelle, ces précieuses cendres : « Le 20 de ce mois on transporta d'ici en procession à l'église de l'abbaye des Religieuses de la Cambre, à demie lieue de cette ville, les Reliques de saint Boniface, Eveque de Lausane, qui aiant quitté son évéché s'étoit retiré à ladite Abbaye où il a mené une vie Sainte, et rendu le lieu illustre par un très-grand nombre de miracles. Madame l'Abbesse à la tête de sa Communauté aiant reçu lesdites Reliques qui furent remises au lieu de sa sépulture en chantant le Te Deum au son des Cloches de l'Eglise (3) «. Un siècle aj^rès, en 1796, — le couvent avait été supprimé le 3o septembre de cette année — la châsse renfermant les reliques fut portée à l'église de la Chapelle, à Bruxelles. Cette châsse, recouverte en écaille, est toute garnie d'ornements d'argent et de bronze doré. Lors de leur dispersion, les religieuses qui, comme à Forest, devaient apxjartenir à la noblesse, n'étaient phis que vingt-cinq. Elles avaient pour compagnes vingt-trois sœurs converses. Quatorze ans plus tard, le gouvernement français affecta l'ancien prieuré aux installations d'un dépôt de mendicité. On sait

(i) Edition (le 1726, t. I.

(îi) Alexandre Pinchart : Ouvrage cité, t. III, p. 264

(*i) Relations Véritables du 25 octobre 1697.

que depuis uoe quarantaine d'années le dépôt a fait place à l'Ecole Militaire. Celle-ci évacuera bientôt à son tour les antiques bâtisses monacales subsii^tautes et qui seront ensuite, eu grande partie, jetées bas. Ainsi le veulent les exigences des nouveaux quartiers d'Iselles. Il ne restera plus ainsi de cette célèbre et vénérable abbaye, dont l'histoire fut ai pleine d'événements terribles, que l'église et la porte d'entrée; on a décidé . leur restauration et elles se dresseront alors au milieu des verdures d'un parc nouveau qui soulignera le caractère de leur architecture archaïque.

La fondation du prieuré de Val-Duchesse est due à la Vvi-DuchetM : lj6t duchesse Aleyde, veuve de Henri III, dit le Débonnaire. En

effet, en 1263, deux ans après la mort de son époux, la princesse posa la première pierre du couvent dédié à la Sainte Trinité, sur le territoire de la paroisse de Watermael. Elle y installa des nonnes de l'ordre de Sniut-Douiinique et décida que l'établissement serait appelé 's Hertoghinne-Dael. Ce couvent de filles était le plue ancien des Pays-Bas habité par des dominicaines. La fameuse Ablette de Lille ne fut fondée que dix-sept années plus tard, par Marguerite, comtesse de Flandre. Le Val- Duchesse servit de modèle à toutes les maisons similaires qne virent naître les siècles suivants. Le prieuré était situé à proximité du hameau d'Anderghem, naer bel quartier oan het ivoat oan Sonien. Il se dressait sur le versant d'une coltine eu pente douce, au bord d'un vaste lac, que de nombreuses fontaines

de ItdudieBse Aleyrii

eiopliBBOient d'eaux vives et claires. La forêt de 8oigne, qui a vauçnit jusque [très de sou oucointe de murailles bnsscs, ajoutait à sou pittoresque.

Daon la propriété cxistuicut ptiisieurs pctîtsétangs, alimentés parla Woluwe. On y nourrissait des carpes superbes; leur saveur était classique et appréciée bien au-dessus de celle des poissons qu'on i)êcliait ailleurs daus le duclié, A l'intérieur de ses murs, le monastère mesurait environ neuf boniiiers [neghen bundereii), dans lesquels étaient compris l'église, les préaux, l'infirinerie, les léfectoirCB, les jardins, les écuries et quelques autres bâliineuts divers. L'église se divisait eu deux parties. La p:>rtie extérieure, où se célébrait le service divin et où on admettait toutes les personnes sécnlières, était ornée de ti-ois aut«ls. Le principal, entièrement en marbre, était consacré à la Sainte Trinité ; aen de Aider-Hcylighste Dry-Valdig-lieyI. Le» deux autres, dus à la libéralité de la Ville d'Anvers, ornaient une chapelle latérale; ils étaient dédiéii, l'un à Notre Dame du Rosaire {oan den Roosen rrans ), l'autre à sainte Geneviève (i).

Aux murs de l'église ou voyait un grand diptyque représentant la fondation et la destruction du prieuré, à côté du portrait — het contrefeytsel — de la fondatric Aleyde. Des inscriptions latines, dont la traduction flamande nous a été conservée dans la curieuse mon.igrapbie anonyme à laquelle nous empruntons les présents détails, inscriptions ayant trait à l'histoire du couvent, bc lisaient au bas des panneaux. La partie intérieure de l'église, c'est-à dire l'église réservée aux religieuses, était décorée d'une série de grands tableaux, figurant les quinze mystères de la Baiuto Couronne. Ces œuvres ont disparu; elles étaient très probablement de la main d'un maître gothique, de Hugo Vauder Goes, peut-être, qui vécut et mourut tout près de là, au prieuré de Rouge-Cloître. Les sœurs conservaient parmi leurs reliques une épine de la Sainte Couronne de Jésus-Christ, épine que saint Vincent Ferrier le Thaumaturge avait reçue du roi de France à l'époque où il prêchait par toute l'Europe sur le Jugement dernier. La légende sacrée assure que tous les peuples le compreuaient, quoique le vénérable personnage pronon^'ât ses sermons en espagnol, la seule langue avec laquelle il était familier.

De nombreuses pierres tombales garnissaient les parois du temple. Longtemps les fidèles purent admirer le mausolée ren-

(l) Besctiryoinghe oan de Fondai fe ende Gheleghentheydl oan het Clootler oaii de IIH Dryoaldigheydt, ghenaeml S'Iferlogiane-Dael, by A udergltem. Publié eu i06a, sans nom d'auteur, à l'occasion du quatrième centenaire <Ie Val'DuuheFbi!.

fermant le cœur de la duchesse Aleyde. Celle-ci, dans son adoration pour le couvent fondé par elle, l'avait légué à ses disciples dominicaines. Depuis le 33 octobre 1272 jusqu'en i562, donc pendant près de trois siècles, ce cœur fidèle reposa dans sa froide enveloppe de marbre. L'incendie criminel du couvent anéantit le tombeau et la relique. Et pourtant, par une désespérante ironie, d'autres monuments voisins résistèrent aux caresses des flammes ou ne subirent que peu de dommages.

Le monastère de Val-Duchesse n'ouvrait ses portes qu'aux filles nobles. Il en fut de célèbres par leurs œuvres; Jean Gillemans, sous-prieur de Rouge-Cloître, a décrit avec une ferveur admirative la vie vraiment merveilleuse de Margariet de Gerinnes. simple leecke-suster ou sœur converse. Le cloître a toujours été dirigé par une prieure ; elle portait le titre de dame de Watermaele, de Ekereu, et possédait de plein droit, outre le patronnage de l'église collégiale de Bois-le-Duc, de nombreux privilèges. L'histoire ne nous a pas conservé le nom de la première titulaire, contemporaine de la fondatrice. On sait tout au plus qu'elle s'appelait Ponchetta; en 1278, lui succéda dame Aleyde de Bourgogne, parente de la pieuse duchesse. Son règne dura plus de trente-deux années. La bonté de cette religieuse fut sans bornes. Thomas de Cantimpré, qui l'a connue, nous a conservé sur elle une anecdote ravissante qui démontre la générosité de son cœur et sa charité infinie. Voici comment le frère Vincent Willaert a traduit du latin ce passage du livre laissé par l'évêque de Cambrai, dont les renseignements historiques ne sont cependant pas toujours d'une parfaite exactitude : « En Brabant, au monastère de s' Hertoghendael, que Henri II édifia à sa fille Marguerite, nous avons veu la première Abbesse, Aleyde, de jugement et de vertu très-illustre, et prévenue de grandes grâces de Dieu. L'abbé de Villers, Guillaume, selon les constitutions de l'ordre de Cisteaux visitant ce mooastère, l'Abbesse fut accusée, d'aucunes Religieuses, de traitter tousjours les Frs. Mineurs et Frs. Prescheurs, avec vin et poisson, de leur donner des tuniques pour reposer la nuict, et de leur préparer à laver les pieds : et ne faire rien de semblables aux Religieux de son ordre. L'Abbesse obtient licence de respondre; et avoue que le tout estoit véritable, requiert en donner raison, et dit : « Je donne aux Frères Prescheurs et aux Frères Mineurs du vin, et du poisson, lors que je puis, à cause qu'ils ne peuvent porter d'argent pour en acheter : et je confesse n'en donner à vos Religieux, d'autant, que je crois, et mesme que je sçay, qu'on leur donne l'argent dont ils en peuvent acheter. Ces Pères viennent à pieds, pleins de sueur et de boue, et afin qu'ils puissent dormir la nuict, je leur donne des tuniques nettes, et

Filles nobles.

Ponchetta, première abbesse.

Aleyde de Bourgogne

Sa bonté.

Nominalion

d« abbessM :

Règle de 1607.

Incendie et pillage du couvent: 1562.

Meurtre d'un forestier.

Attaque de l'abbaye.

à laver les pieds : Mais vos Religieux, portez sar de grands chevaux avec leur valice, et tout ce qui leur est besoin, n*ont aucune nécessité de ces bénéfices. » Ce que le vénérable prélat, avec ses Religieux entendant, se prit doucement à rire, louant le cœur noble, et la discrétion de cette pieuse abbesse (i). »

Les prieures étaient nommées à vie. Cette règle fut abolie en 1607. Désormais les abbesses ne restèrent en fonctions que durant trois années. Il en fut ainsi jusqu'à la destruction totale et définitive du couvent, survenue à la fin du xviii^ siècle. Une des toutes dernières abbesses de l'ancien régime, Anna Hinckaert, dirigeait la maison lors de son incendie par des bandits; elle mérita la reconnaissance des religieuses de son ordre en restaurant le monastère appelé à une nouvelle période de gloire éclatante. L'écrivain pittoresque de la Beschryvinghe a raconté de façon vraiment épique l'attaque dont l'abbaye eut à souffrir en i562, exactement trois siècles après sa fondation, trois siècles que n'avait marqué aucun incident désastreux.

C'était le dernier jeudi avant le carême, appelé communément le Jeudi Oras. Au crépuscule ou avait aperçu, campés dans la forêt de Soigne, à peu de distance du couvent, une bande d'individus mal famés. Ils se sont emparés de plusieurs arbres récemment abattus; ils ont scié les troncs en plusieurs morceaux. Dans ces sortes de madriers ils ont percé des trous au moyen de pointes de fer. Puis ils y ont introduit des piquets en guise de poignées. De cette manière ils out transformé les tronçons de bois eu véiitables béliers, capables d'enfoncer les portes les plus solides. Un garde forestier demeurant dans le voisinage, ayant entendu de loin le bruit répété des haches, est accouru pour s'enquérir de tout ce tapage insolite et anormal. Comme il ordonne aux coquins de quitter la clairière, ceux-ci le saisissent et le massacrent sans autre forme de procès.

Durant la soirée entière les religieuses, effrayées, et ne sachant que déduire de ce voisinage dangereux, ont entendu le vacarme sinistre et incessant produit par le mystérieux travail des inconnus patibulaires. A onze heures avant minuit elles les ont vus sortir lentement de la forêt. A l'aide de leurs béliers grossiers ils forcent tout d'abord la porte de l'enceinte de l'abbaye. Us arrivent ainsi devant la seconde porte, celle du corps de logis des religieuses, endroit sacré qu'il est interdit à quiconque de connaître. Les Dominicaines, massées derrière les battants, plus mortes que vives, mais gardant l'espoir d'éloigner les misérables, supplient les assiégeants de partir, de res-

{i) Le Bien Universel ou les Abeilles Mystiques, i65o, p. 118.

pecter le cloître. L'abbesse Anna Hinckaert parlemente avec eux, leur offre une forte somme d'argent s'ils consentent à s'en aller. Des jurons seuls, des blasphèmes répondent à ces propositions. En même temps les malfaiteurs mettent la porte en pièces, tandis que les sœurs, conduites par leur supérieure, fuient affolées et scandalisées vers la tour. Elles s'y barricadent au moyen de coffres et de sièges, et font retentir une petite cloche de bronze, de manière à obtenir du secours : liiydende ghediirighlyck een kleyn Klocxken, om dat otnligghende ghebueren ende boeren hun souden tôt hulp komen (i).

Mais ces appels, au lieu de leur en imposer, semblent au contraire augmenter la sacrilège audace des incendiaires. C'est en vain que durant une demi-heure les bandits s'acharnent sur la porte de la tour : elle ne cède point sous leur collectif effort. Derrière elle, les religieuses à genoux imploraient une statuette de la Vierge Marie, et suppliaient la Mère de Dieu de protéger leur demeure et de leur conserver la vie. Cette statuette orna longtemps dans la suite un petit autel de l'église reconstruite. Deux sœurs converses, qui n'avaient pu se réfugier dans la tour avec leurs- compagnes, se cachaient dans un four au milieu du jardin. Les vandales, la torche allumée au poing, passaient à tout instant devant les malheureuses, presque mortes de peur. Elles out vu marcher les inconnus vers l'église, sous le porche de laquelle ils ont pénétré; les verrières du temple out scintillé à la lueur de leurs flambeaux. Les impies ont gagné le chœur; saisissant les saintes hosties ils les out jetées sur les dalles et foulées aux pieds. Puis ils ont amoncelé au milieu de la nef centrale les images, les ornements du culte, les tableaux détachés brutalement des murailles, les meubles, en ont fait un haut tas, auquel ils ont mis le feu, après avoir aspergé de poudre tons les objets.

Les flammes se sont développées avec une telle rapidité, qu'en peu d'instants l'église, l'infirmerie, les réfectoires, les cuisines, les préaux se trouvaient embrasés. Le sinistre prenait de telles proportions effrayantes que de Bruxelles, sur la colline dominée par la Collégiale des SS. Michel et Oudule, les citadins, épouvantés par les lueurs lointaines ensanglantant le ciel nocturne, s'ameutaient angoissés. Les bâtiments delà Cour, eux aussi, étaient complètement éclairés par les rouges horizons de la forêt de Soigne. Les veilleurs de la ville s*empressèrent de souffler dans leurs cors, et le bourdon fut mis eu branle, jetant l'alarme dans toute la capitale encore endormie. Cependant, les bandits ne cessaient point leurs ravages; ils avaient

Les &œurs réfugiées dans la tour.

Destruction des imuges saintes.

L'égltse en tiamroes.

(i) Beêchryvinghe uan de Fondatiey etc., p. 3i.

emporté l'argenterie et les TaeeB sacrés, dédaignant les choses de valeur secondaire ou difficiles à transporter.

Alors que le feu dévorait le monastère, les malfaiteurs, s'accompagnant de couplets obscènes, buvaient tranquillemeot dans les caves le bon vin des Dominicaines, ce réconfortant breuvage dont les pèlerins avaient une si large part. Leurs braillements se mêlaient aux crépitements de l'énorme brasier et parvenaient aux oreilles des religieuses résignées à la mort.

Les malbeuretises continuaient toutefois à sonner de la cloche ; mais elles tiraient dessus avec une telle force désespérée que la corde se rompit. C'est à ce moment que, ne comptant plus sur aucun secours, toute idée de délivrance s'évanouit dans leur esprit. Cette circonstance, au contraire, causa leur saint. En effet, les Incendiaires, n'entendant plus le son de la cloche, ont cru que des paysans venaient en aide aux sœurs. Ne voulant jisitiiw dei pillards. pas être isurpris, ils ont quitté en désarroi Val-Duchesse, en emportant un somptueux butin. Mais comme ils n'avaient pu boire qu'une quantité infime des vins généreux enfermés dans les souterrains, ils ont ouvert tous les robinets des futailles, dont la liqueur de pourpre et d'or s'est perdue sur les dalles en cascades bouillonnantes...

Les dégâts causés par cette catastrophe abominable furent évalués en leur temps à plus de cent mille florins, ce qui pour répoque était une somme élevée. Non seulement Véglise avait été détruite, mais aussi deux ailes des réfectoires, Tinfirmerie, les cuisines, plus de trente-neuf cellules. Dans les flammes périrent tous les manuscrit» du monastère, perte irréparable, car ces parchemins de prix consignaient les origines et l'histoire complète du couvent. Chose surprenante et qui fut, avec raison, considérée comme miraculeuse, la tour où les cinquantehuit religieuses — rétablissement en comptait soixante, — s'étaient réfugiées, resta debout, au milieu des ruines de l'église. Les flammes en avaient à peine endommagé les murs. Aucune des saintes filles ne souffrit de cet inceudie. Et cependant la seconde tour de l'église, distante de quelques mètres de la première, fut brûlée de fond en comble. La protection divine avait préservé non seulement de la mort mais de la honte les pauvres recluses exposées aux attentats de criminels sans vergogne. En souvenir de cette mémorable nuit tragique, Jean- Baptiste de Morinis, alors général des Dominicains, ordonna que désormais les Dominicaines célébreraient par une fête solennelle le Saint Sacrement de l'Autel. Cette coutume se conserva] usqu'à l'abolition de l'ordre sous l'empereur Joseph II.

Avec un infatigable courage, la prieure entreprit la restauration du monastère. Philippe II contribua pour une bonne part à la reconstruction et à l'embellissement du temple nouveau. Le roi d'Espagne accorda en effet, par lettres patentes datées de Bruxelles le 22 mars i565, aux religieuses de Val-Duchesse une somme de cent livres de Flandre de quarante gros la livre, payable sur la recette générale des finances, « pour employer tant à la réédiffication de leur église nagaires bruslée, que aussi pour faire faire une verrière représentant le monarque en pied et ornée de ses armoiries » (i). Le couvent renaissait insensiblement de ses cendres, lorsque quatre années après le pillage, en i566, les troubles religieux obligèrent la dévote Anna Hinckaert à abandonner avec ses compagnes l'abbaye pour se réfugier à Bruxelles. Ce fut en 1670 que la nouvelle église, enfin achevée, put être bénite par l'évêque Ghislain de Vroede, suffragant du cardinal Oranvelle, archevêque de Maliues. Hélas! les mauvais temps n'étaient pas révolus pour les Dominicaines. Sous la prieure Margareta Abselons, à la fin du xvi® siècle, les sœurs, derechef traquées dans leur domaine, s'enfuirent à Bruxelles, où elles menèrent une vie douloureuse, plongées dans une misère pitoyable. Et durant le siècle suivant, les

Dégâts : 100,000 Ilorlns

Manuscrits brûlés.

L'église reconstruite par Philippe U.

Nouvelle église bénite :

£xll des religieuses.

(i) AlilXandbe Pincuart : Ouvrage cité, t. III, p. 269.

guerres dont le Brabant fut le théâtre amoncelèrent aussi sur la maison de Hertoghinne-Dael le» mallieurs et les inTortuDes. Mais les vaillantes filles supi>ortèreDt bravement ces vicissitudes de la fatalité inflexible Leur monastère rayonna de nouveau d'une vie iiiteuse et généreuse, grâce à la haute piété ixui y était de règle. Et ce que les iuvasions, les attaques sacrilèges, la fureur des icouoclastes, le temps et le feu lui-même n'avaient pu détruire, fut anéanti par la simple signature omnipotente d'un prince étranger, irrespectueux des traditions libérales do notre patrie et abusant de son pouvoir dominateur : (t Le dit couvent fut supprimé en 1783; les religieuses y restèrent pendant l'iasurrectiou belgique; maie elles furent de nouveau et définitivement supprimées en 1796 (i). »

Le baron Le Roy pai'le également du cœur de la duchesse Aleyde, fondatrice du monastère, dont le corps repose dans l'église du couvent des Pères Dominicains de Louvaiu. Il nous apprend qu'à Val Ducliesse on lisait sur le mausolée de la princesse cette épitaphe ;

Mille atrntl et Cenfum bit dao septuagiida.

Luee Seoerini fuit Aieydi» data fini.

Qaam tegit haec lumba Serpent fait algue Colomba.

« Il est à remarquer, continue l'auteur, que dans l'inscription qui se trouve sur la sépultnre dans l'église des Dominicains, à Louvain, il est dit qu'elle est morte le aS octobre 1275. Ainsi, cela ne s'accorde pas, et cette inscription aura été faite par quelque ignorant après l'ioceudie de i563. Ce couvent est situé sur une pente d'une montagne dans un endroit agréable; d'un côté, il y a un grand vivier dont les eaux vives et fraîches nourrissent de bons poissons; la rivière de Woluwe, qui y passe et qui va se décharger dans la Senne, à Vilvorde, contribue aussi à l'agrément de ce lieu, qui est environné de tout côté de belles fontaines. Ce prieuré a le droit de patronage dans l'église paroissiale de Watermaele dédiée à St-Clément, Pape et Martir, avec la plus grande partie des dixmes par la libéralité de Nicolas, évêque de Cambray en 1^71. Le curé en tire sa part pour sa subsistance (3). »

Quelques murailles d'euceiutc subsistent uniquement du fameux monastère de Val-Ducliesse. Seule nous le rappelle encore la chapelle Sainte-Anue, chère aux artistes et aux promeneurs, et qui, délabrée jusqu'en ces derniers mois, semblait devoir suivre, elle aussi, la destinée regrettable et mélaneo-

(1) BbdNelle : BruxelleM aaciea et moderne, 1U19, p. 3Jo< (a) Le Théâtre Sacré. ■p\i.Za'io%Z-i-,-

lique de Vallis Ducissae, le couvent de la dachesse Âleyde de Bourgogne, contemporaine de sa construction. Dédiée depuis son origine à sainte Anne, elle se dresse sur un monticule dont le contrefort en pente légère dominait les jardins des édifices disparus. La chapelle, assure-t-on, serait plus ancienne que l'abbaye, dont elle dépendait. Elle était visitée par une multitude de pèlerins, pendant toute Tannée; ils y venaient implorer sainte Anne, à l'intercession de laquelle la tradition populaire attribuait le pouvoir de guérir la stérilité et les rhumatismes. Au xvii« siècle, la chapelle avait gardé une décoration intérieure luxueuse. L'auteur de Beschryvinghe van het Cloosier S'Hertoghinne-Dael lui a consacré un bref chapitre. Il dit de façon laudative : Inde selve Capelle zyn dry Autaercn, zynde deggrooten A utaergheheel vergult ende ghesneden metfigiiren , op eene seer oude ende vremde manière (i). Qu'est devenu ce retable merveilleux, évoqué par cette description en raccourci dans toute la splendeur de son travail gothique? Emporté, pourrait-on croire, comme tant d'autres précieux ouvrages de nos anonymes artisans d'art médiévaux, dans la tourmente houleuse et destructive delà Révolution! En vérité,il fut vendu en 1844 P&^ 1^ curé d'Auderghem à un prince russe pour 1,200 francs. Le prêtre n'avait même pas cru nécessaire de consulter le conseil de fabrique. On ignore où se trouve depuis lors le retable précieux.

La chapelle servait en ces derniers temps de métairie. Mais la propriétaire, ne voulant pas la voir disparaître, se décida alors à la faire restaurer à ses frais. La toiture et les portes sont nouvelles. Les murs ont été consolidés et, à l'intérieur, le chœur a été garni d'un autel en chêne, au fond duquel se trouve sainte Anne. Deux autres autels ont été placés dans la nef, face à l'entrée, et une cloche mise dans la tour. Un petit square a été aménagé tout autour de la chapelle, qui, au sommet de la colline, domine complètement Auderghem. On y accède par un tortueux escalier en pierre, aux larges marches grossières. Il faut se réjouir de ce que cet édifice soit heureusement tombé aux mains de personnes intelligentes, qui n'ont pas voulu voir disparaître ce morceau architectural, intéressant à plus d'un point de vue.

Tout à la fin du xiii^ siècle, un parent du duc de Brabant Jean II, cert;iin Jean de Busco, fuyant les bruits et le luxe de la Cour, s'était retiré au milieu de la forêt de Soigne, au fond

Lieu de pèlerinage.

Retable merveilleux.

Restauration de la cliapelle : 1903.

(truenendael : 1304.

(i) P. 35 : « Dans la même chapelle !>ont trois autels; le plus grand est tout doré et orné de figures sculptées d'une façon très curieuse et très ancienne. »

Jejnlll

Kranco de Caiiwenberg.

Consocrutiun (lo la chai>elle : 1344.

d'ane vallée où se dressait ane petite maison de chasse da prince. Il y construisit une cabane, l'entonra d*nn fossé et y vécut solitaire et contemplatif. En i3o4, le vendredi après TAssomption, le duc fit don à Termite de sa demenre sylvestre et d'une bande de terre qui Tentourait. L'acte de donation stipulait qu'après la mort de Jean de Basco le lieu continuerait à être consacré au Seigneur et deviendrait l'apanage d'un autre religieux. L'ermite succomba bientôt et céda son bien à Amou de Diest. Celui-ci vécut vingt ans dans sa retraite. A sa mort lui succéda un troisième cénobite, Lambert. La réputation de sagesse de ce saint homme s'était répandue an loin. On venait voir son habitation et on rendait hommage à ses mœurs austères et à sa piété profonde.

Un matin de l'année i343, trois religieux de l'église Sainte- Gndule à Bruxelles frappèrent à sa porte. C'étaient Franco de Cauwenberg, que Sanderus, auquel nous empruntons ces détails, dans sa manie de latiniser les noms, appelle Franco Frigide Moutauus (i), chanoine mineur; Jean Hinekaert, chanoine majeur; et Jean Ruysbroeck, chapelain. Ils avaient quitté la ville dans le dessein de se consacrer complètement au service de Dieu. La renommée de l'ermitage les avait attirés dans la forêt; l'endroit les séduisit. Lambert les accueillit et leur offrit la jouissance de sa pauvre habitation. Il était devenu vieux et l'arrivée de trois prêtres plongea ses derniers jours dans une délicieuse lumière.

Désireux de s'établir en cet endroit tranquille et solitaire, au bord de ces étangs qui ne réfléchissaient jamais que la clarté d'un ciel pur et la cime des hauts arbres, les trois prêtres sollicitèrent de Jean III l'autorisation d'accepter l'offre do Lambert. L'acte de cession du Groenendael, sur le territoire de Hoelaert, au bénéfice de Franc de Cauwenberg, fut signé à Bruxelles le quatrième jour des fêtes de Pâques. Il précisait que dans Termitago seraient dits les divins offices en l'honneur de Dieu, de Marie, des saints et de tons les élus. Une fois en possession de ce coin de bois, la petite communauté s'occupa d'y construire un couvent. Franc de Cauwenberg, qui possédait quelque fortune, consacra tous ses biens héréditaires et allodiaux à l'édification d'une chapelle. Fondée avec le consentement de l'archevêque de Cambrai, Qixy de Vantadour, elle fut consacrée le 17 mars i344 pa-r Mathias, évêque de Trébizonde. Les fondateurs vécurent en commun durant cinq années. Le 10 mars i349» à l'exhortation du prieur de Saint- Victor, à Paris, ils embras-

(i) Chorographia Sacra Insignis Canonicae B. Mariae et S. Joannis Baptistae in Viride Valle, iGSg.

sèrent la règle des chanoines réguliers de l'ordre de Saint- Augustin, entre les tnainB de Pierre André, évêqiie de Cambrai. Ce dernier choisit Franco pour prévôt et Ruysbroeck pour prieur. Quant à Hinckaert, très âgé et valitudiuairc, il vieillit parmi eux en portant l'habit de clerc.

En peu d'années, le monastère se développa; le sol se couvrait de constructions où s'installaient des néophytes, des adeptes. Les dons affluaient; les privilèges accordés par les princes rendaient l'abbaye riche et puissante. Franco de Cauwenbcrg a laissé la réputation d'un adminiMrateur aussi modeste que capable et diligent II mourut en i38C, le cinquième jour des ides de juillet, à l'âge de quatre-vingts ans, dans la trente-sejitiènie année de sa prélatnre. On l'enterra dans Iti partie orientale de l'oratoire.

Ruysbroeck, le premier prieur de Groenendael, est un des hommes les plus célèbres du moyen âge. Sa philosophie enve-

Li>sbroack. 1349.

La torél de Suluoa aulour

loppe son souvenir d'uu lustre merveilleux. On lui doit aussi la réforme complète de la Congrégation de Windessem . Il a inspiré de tout temps une vénération telle qu'Antoine Sonderas exprimait des vœux pour sa canonisation. Ruysbroeck naquit vers 1393, d'nne famille noble et très chrétienne du pays dont il porte

(le Huyibroeck : li93.

Son amour pour na mère.

Sa mort: 1381

Trunsfert de les cendres : 1621.

Epitaphe.

le nom. Les siens assuraient qn*il était marqaé pour une destinée glorieuse. Des faits surprenants avaient entouré sa prime jeunesse. Dès son adolescence, il avait voulu connaître le chanoine Hiuckaert, dont on parlait parfois autour de lui et qui serait un jour son ami et son collaborateur. C*est ce prêtre qui renvoya à Técole; il l'instruisît lui même et le détermina à embrasser la profession sacerdotale. Rnysbroeck gardait une adoration immense pour sa mère Lorsqu'il dit sa première messe, il la libéra des peines du Purgatoire; chaque jour il la recommandait à Dieu dans ses prières. Elle lui apparaissait souvent. Ces jours-là sa félicité n'avait point de bornes. Il mena dans le siècle une existence sainte, humble et cachée, consacrée principalement à la création de ses livres mystiques. Il parcourait la forêt de Soigne par tous les temps et à toutes les heures ; il veillait, jeûnait sans trêve, se livrait à des travaux manuels, surprenait ses propres compagnons par ses pratiques et par son endurance.

Il ressort de plusieurs de ses livres, qu'il professa surtout une dévotion fervente envers le saint sacrement de l'Eucharistie. Quand il célébrait la messe, il tombait fréquemment en extase. Il mourut au cœur de l'hiver, le 2 décembre i38i, après avoir gardé le lit pendant deux semaines. Il était âge de quatrevingt-huit ans et avait cinquante-sept années de prêtrise. Il fut enterré dans la vieille chapelle ; mais Jean Serclaes, évêque de Cambrai, le transféra en i386 dans le chœur de la nouvelle église. Jean de Schoonhoven a écrit que lorsqu'on le déterra on trouva son corps tout entier, qu'il fut exposé à la vue de tout le monde pendant trois jours, « et que l'odeur qui sortit de son corps ne sentait point le cadavre, mais le baume odoriférant, ainsi que le rapportèrent plusieurs religieux dignes de foi, qui avaient baisé son corps par dévotion ».

Le 8 novembre 1621, Jacques Boouen, archevêque de Malines, à la prière de plusieurs personnes puissantes, déterra avec beaucoup de cérémonie le corps du vénérable Ruysbroeck et le mit dans une châsse de bois. A' quelque temps de là, on le plaça devant le grand-autel, dans un sarcophage magnifique que l'archiduchesse Isabelle fit faire à ses dépens, après avoir été le 17 du même mois de novembre à Groenendael pour visiter ces reliques. On inscrivit ensuite cette epitaphe sur le cercueil :

Hicjacet translatas dcDotus Pater

Johannis de Ruysbroeck.

I prior hujas Monasterii

Qui Ob m a II no Do m in i MCCC LXXXI .

On raconte que Teau dans laquelle ses ossements avaient été lavés conserva pendant longtemps sa pureté : elle dégngeait une odeur de roses et de violettes. Elle possédait la vertu de guérir les infirmités. Un jour, la sœur Gertrude Hertoghe, supérieure du couvent de Galilée, ordre de Saint-Augustin, à Gand, but une gorgée de cette eau : elle récupéra à l'instant sa santé, car elle souffrait du cœur. Une autre religieuse de Saint- Augustin, Jeanne Quarez, professe du monastère de Jéricho, à Bruxelles, aux Pâques de 1622, souffrait tellement de la gorge qu*il lui était impossible de parler. Les médecins, les remèdes n'apportaient aucun secours à sa douleur. Jusqu'en novembre le mal augmenta. Elle se fit conduire alors à Groenendael, absorba un peu d'eau de Ruysbroeck et guérit. Le marquis de Havre, Charles Alexandre, duc do Cro}', en proie à une fièvre ardente, à des douleurs de tête, recourut aussi aux qualités efficaces de ce liquide. Il le porta à ses lèvres, l'avala en se signant et dit : « Bon saint, veuille bien me venir en aide! » A l'instant il déclara aux assistants que son mal de tête avait cessé et qu'il se trouvait délivré de sa fièvre.

D'autres personnes, racontent les chroniqueurs, furent soulagées par cette eau célèbre. On cite surtout le cas d'une Bruxelloise, la femme de Jean Walsche, tourmentée pendant quarante années par des fièvres continuelles. Une jeune fille, Marguerite Lammans, était atteinte, en 1623, de trois maladies graves; sa sœur Maria avait succombé à l'une de ces maladies. Trois fameux médecins de Bruxelles, Villier, Fabrice et Jacquet, désespéraient de sauver la malheureuse. Les remèdes naturels restaient sans efficacité. Croyant sa dernière heure venue, la demoiselle se prépara à l'éternité et reçut les sacrements suprêmes. Elle leva les mains au ciel et, adressant ses prières à Jan Ruysbroeck, elle demanda son intervention auprès de Dieu. Elle fut éclairée soudain et envoya un serviteur au prieuré de Groenendael, eu le chargeant d'allumer deux cierges devant les ossements et de faire célébrer une messe sous l'invocation du bienheureux chanoine. Jean Lammans, qui était moine à Groenendael, accourut alors auprès du chevet de la patiente. Il présenta à sa sœur une dent de Ruysbroeck. L'infortunée la baisa avec respect et promit d'aller à pied en pèlerinage au tombeau du saint personnage, si grâce à lui elle obtenait la guérison. Peu de jours après, Marguerite Lammans fut debout et exécuta sa promesse.

Ruysbroeck eut pour compagnon fidèle et dévoué un modeste frère convers, Jean Deleeuw, dit Bonus Cocus ou le Bon Cuisinier. Il était né aux portes d'Aff lighem et s'était attaché à la personne du chanoine lorsque celui-ci appartenait encore au cha-

(îuérisons miraculeuses

Jean Deleeuw.

le < Bon Cuisinier ».

8es écrits.

Sa mort : 1377.

La clôture établie :

iSjuIn 1447.

Privilèges pontificaux.

Incendie : 1485.

pitre de Sainte-Gudale. Humble cniHinier du monastère, il était riche par sa sagesse divine. Bobuste et courageux, il dormait rarement, considérant que les heures accordées au sommeil étaient des heures perdues. Bien qu'il remplît au couvent de nombreuses charges et des fonctions infimes, il assistait avec ses frères aux nocturnes et à toutes les vigiles. Quoique très austère pour lui-même, il était plein d'attention pour les autres et principalement pour les visiteurs de l'abbaye De là, d'ailleurs, son surnom de Bon Cuisinier : il servait de bons plats en même temps que de bonnes paroles. Fort occupé, il trouvait toutefois le temps d'écrire. Et il écrivait avec talent; on lui devait des livres rédigés en flamand à travers lesquels se reflétaient toute sa belle âme et toute sa tendresse généreuse. On cite parmi ses principaux livres : Les Trois Mages, Les Neuf Cœurs des Anges, de VOrigine de toutes choses, de V Amour Ardent de Dieu. Il mourut environ quatre années avant son maître, en 1877, le jour de In fête de sainte Agathe; on l'ensevelit dans le cimetière du cloître. Mais ses ossements furent translatés dans l'église en i568.

Le monastère au bout d'un siècle s'était tellement développé qu'il se trouva en état de créer lui-même des colonies. En 1409, avec l'approbation de Pierre d'Alliac, ou d'Ailly, évêque de Cambrai, il forma uu chapitre général sous le nom de Oroenendael, comprenant les monastères du Val-Rouge ou Roo-Clooster; de Corsendonck, dans la Cnnipine brabançonne; de Bethléem, près de Louvain; de Grobbendouck, autrement le Trône de Marie, près de Hérenthals; et de Sainte-Barbe de Tirlemont. Le prélat ordonna que le chapitre général se tiendrait tous les ans ; le premier eut lieu à quelques semaines de là. Pourtant le chapitre de Windessem, en Hollande, confirmé par le pape, étant devenu célèbre, les moines de la « Vallée Verte » s'unirent à ce chapitre en 1412; enfin, le 23 juin i447f ^^^ embrassèrent la clôture avec beaucoup de ferveur, à l'invitation du monastère de Bethléem. A la suite de cette fusion, les livres conventuels restèrent communs aux deux monastères, qui suivaient également la règle de Saint- Augustin. Ils reconnurent aussi différentes observations; ainsi, un frère appartenant à l'un des deux établissements ne pouvait être transporté dans l'autre sans son consentement personnel. Par lettres pontificales, Martin V, Sixte IV et Clément VII octroyèrent des privilèges au prieuré; l'association de Groenendael et de Windessem fut approuvée par le premier de ces trois saints Pères.

En 1435, le dernier avril, le couvent devint fortuitement la proie des flammes. Les chanoines chantaient l'office du soir. Les religieux, plongés dans la désolation, s'enfuirent dans la

forêt de Soigne. La maison se releva rapidement de ses ruines.

Sur leB instances de Pliilippe le Bon, duc de Brabant, et de

Mgr Guillaume Braen, doyen de l'église collégiale de Berg-op-

Zoom, le pape Eugène accorda une indulgence entière à ceux

qui contribueraient à la reconstruction du temple. L'appel à la HMonuruction

population ne resta pas sans réponse ; non seulement le cloître *"" *^"''"*'

fut réédifié mais rebâti avec beaucoup de luxe et nne ampleur

mi^nifique. Le duc donna l'exemple d'une piense générosité.

En effet, le peintre-verrier bruxellois Jean van Fuersse pinça, en octobre i44o. par ordre et aux frais de Pbilippe le Bon, un magnifique vitrail dans le cticeur de la nouvelle église abbatiale de (Troenendoel. Il mesurait une superficie de cent quarantequatre pieds et était divisé en plusieurs compartiments qui offraient tous des sujets variés. « La partie supérieure représentait la Sainte Trinité accostée des figures agenouillées du duc deBourgogneetd'Isabelle de Portugal, sa troisième femme. Plus bas se voyait le grand drame du Calvaire avec la sainte Vierge au pied de la Croix, et des soldats à cheval qui assistaient au supplice du Cbrist. Sous ce sujet étaient placées les figures de saint André et de saint Antoine ; puis immédiatement après les images de Kotre^Dame et de l'Sufant Jésus. Enfin

Procession de la Satnte-Trinilé.

Uesla 11 ration de l'église:

Rendez-vous de citasse.

saint Philippe et Rainte Elisabeth faisaient Tobjet de la composition du dernier compartiment. Le sommet de Togive de la fenêtre était rempli par un lis autour duquel s'enroulaient les devises du duc et de la duchesse. Leurs écussons timbrés de heaumes, ainsi que les armoiries des deux Bourgogne, de Lothier, de Brabant, de Limbourg, d'Artois, de Hainaut, de Hollande et de Namur, ornaient les parties restées vides de la fenêtre, c'est-à-dire les meneaux et les deux cotés (i). » L'artiste reçut pour son œuvre admirable une somme de 86 livres 8 sous, soit 24 gros (monnaie de Flandre) par pied carré.

Avant cela, dit Thomas Akempis, ceux qui pénétraient dans le couvent ne rencontraient que des preuves de simplicité et de pauvreté. Depuis lors, chaque année, traversant à pied tout le Sonienboschy les chanoines de l'église Sainte-Oudule, à Bruxelles, arrivaient à Oroenendael, le dimanche suivant la Sainte-Trinité. Ceux du couvent allaient les recevoir sous les hautes frondaisons et les conduisaient dans le réfectoire. Tous se réunissaient en un repas fraternel et rendaient hommage à la mémoire de Jau Ruysbroeck, le fondateur et « la fleur odoriférante du monastère » qui avait été, lui aussi, prêtre de la collégiale.

Alexandre Pinchart nous apprend qu'en octobre i495, Philippe le Beau accorda au prieuré de Groenendael cent et vingt livres de Flandre, « pour en faire certains édifices et réparacions nécessaires à ladicte abbaye ». Un an et demi après, en mars i497» l'archiduc donna aux moines une nouvelle somme de soixante-huit livres pour les aider à réparer leur église (2).

Le couvent offrait aux ducs de Brabant une résidence vaste et confortable; situé au cœur du domaine boisé, il constituait un incomparable rendez vous de chasse. On sait que nos souverains abusaient même un peu de cette situation et qu'ils ne se gênaient pas pour interrompic à tout propos, par leurs expéditions cynégétiques, les pieux travaux des moines méditatifs. C'est aussi Groenendael que visitaient de préférence les puissants personnages qui descendaient à la cour de Bruxelles. Philippe, archiduc d'Autriche et père de Charles-Quint, avait fait placer au mur d'une salle de l'abbaye les bois d'un cerf qu'il avait tué près du prieuré, et sous lesquels des vers latins relataient cet

(i) Alexandre Pinchart : Archioes des Sciences et des Arts, t. I, p. 70. (2) Ibidem, t. If, pp. 228 et 22} .

événement (i). Maximilien d'Autriche, avant son fils, avait lui aussi orné la salle d*un pareil trophée de victoire.

Charles-Quint fréquenta régulièrement chez les religieux de Groenendael. Il les traitait en frères, se promenait avec eux, en devisant, autour des étangs monastiques et sous les hêtres séculaires. Un soir que les moines étaient rassemblés à Pâques, dans le réfectoire, il s'assit parmi eux et écouta avec attention la lecture que fit un frère d'extraits pris dans le décret du Concile de Tolède. Certaine après-dîner, alors qu'il marchait aux abords du prieuré, il s'arrêta pour abattre, à neuf cents et douze pieds de distance, un héron au moyen d'une balle de plomb. L'oiseau migrateur, rougissant les eaux de son sang, s'abîma au milieu du lac. Là où il était tombé on dressa dans le flot une colonne de marbre supportant un échassier de bronze. Cette œuvre d'art se voit encore dans les gravures du xvii® siècle. Sur les degrés menant des jardins au vivier, les religieux élevèrent une statue de l'empereur; il tenait en mains une bombarde; de la bouche de cette bombarde jaillissait une fontaine dont les jets vaporeux s'éparpillaient dans le bassin.

Ferdinand, roi des Romains, frère de Charles-Quint, traversant la forêt en i54o, s'était à son tour arrêté dans la Viridis Vallis, où il passa la nuit. Wence.slas de Brabant portait aussi à l'abbaye des Augustins une affe(*tion particulière; c'est lui qui accorda aux moines la plus vaste étendue de terrain, permettant la construction des bâtiments nouveaux sur un plan large et spacieux. Il leur concéda le droit perpétuel de faire paître leurs troupeaux dans Soigne, les dispensa de toute redevance et se

Visiteurs princiers.

Statue de Ctiarles-Quint

(i) Sauderus a copié ces vers :

Max imiliani proies generosa, Philippu* Me morti sine morte dédit : faioqae supersles Eternam retuli tali de fanere oitam.

Ulum Belgieae moderantem gentis habenas, Posl curas dubiosque metu^, alterna oocabat In siloHS properare quies, quaplitrimus una Errabat meciim per lustra latentia cerous lamque propinquabat ooces hominumque canuwqac Venantamque canas oolitabant tela per ambras. Hucillue socii discurrere, qao timor illos Urgebat : perdibus eeleres timor addidit al as. Me super incubait subito laethalis arundo (hicertum qua fata viam casusne Deusne PrebuerintJ sequiiur non oilis gloria fatum, Scilicet eripnit felix mihi dextera oitam Magnanimi Herois^ qui longa in saecula stracto Patris ad exemplum flxit mea cornua muro^ Cornua felieem numquam taeitura triumphum.

Méfaits des hérétiques

Générosité de l'Infante Isabelle.

Chapelle de N.-D. de Lorette.

Tableau de Roger Valider Weyden.

Abolition de la clôture

déclara, lui et ses successeurs, protecteurs de tous les biens que la communauté pourrait posséder et acquérir dans le Brabant. Philippe II renouvela et augmenta ces privilèges, confirmés plus tard par tous ses successeurs. Chaque année, le dimanche des Rameaux, le roi d'Espagne venait à Groenendael laver les pieds de douze pauvres.

Mais comme les autres maisons pieuses de la forêt de Soigne, le monastère de Groenendael devait connaître les vicissitudes des périodes tragiques. Dans la seconde moitié du xvi® siècle, en 157a, les hérétiques attaquèrent le prieuré et le dévastèrent. Les moines s'enfuirent en emportant leurs lares. Ils revinrent en i585; Alexandre Farnèse ayant réduit Bruxelles sous sa domination, une courte ère de paix permit aux religieux de reprendre leur existence claustrale. Réfugiés à Bruxelles, nous apprend l'abbc Mann, les chanoines de Groenendael avaient obtenu la chapelle de Sninte-Marie-Magdeleine pour y célébrer leurs offices (i).

Un calme apparent s'établit pendant le règne d'Albert et Isabelle. L'infante gratifia le couvent de dons magnifiques. Elle fit construire au bout des jardins, sur une colline, une chapelle de marbre. Dédiée à Notre-Dame de Lorette, sa façade noyait dans son ombre le tilleul cher à Jan Ruysbroeck et dont nous avons retracé l'histoire dans le troisième chapitre de ce volume. Le pape attribua à cette chapelle la possession de plusieurs privilèges spirituels. Llntérieur de ce temple était somptueux et d'une richesse extrême. Les œuvres d'art y étaient rassemblés avec un goût ])rofond. On remarquait des peintures et des statues. L*autel principal s'ornait de panneaux de Mollins. Aux murs des nefs se v()3^aient des toiles de de Vadder et de Gaspar de Croycr. Mais le trésor c'étaient sans contredit les tableaux placés dans la chax)elle latérale et attribués à Roger Vander Weyden par Antoine Sanderus, qui les a souvent admires, mais qui ne les décrit pas. Au temps de l'historien, les mausolées de Ru^^sbroeck et du Bon Cuisinier existaient encore. On conservait en outre, à Groenendael, un morceau de la sainte Croix, et des épines de la couronne du Christ, offerts aussi par l'infante Isabelle. C'est encore l'épouse d'Albert qui décora de superbes vitraux les croisées de l'église abbatiale, pour remplacer ceux placés jadis par Charles le Téméraire et par Charles-Quint et détruits ou endommagés par les iconoclastes.

Le chapitre de Windessem abolit la clôture en i635, année où le couvent fut saccagé une nouvelle fois parles Français. Trois

(1) T. I, p. iicj.

frères lais furent massacrés pendant le pillage. A la fin du XVII® siècle, les moines plantèrent une belle avenue de hêtres, qui passait devant le prieuré et s'étendait jusqu'aux anciens établissements du haras, alors encore debout. Une partie de cette avenue ombreuse, longeant le grand étang, subsiste de nos jours. Jusqu'à la fin de la domination autrichienne, les religieux vécurent dans une quiétude relative. En 1788, Joseph II supprima les chanoines réguliers. Ceux-ci réintégrèrent leur maison sous la Révolution brabançonne. Mais la République les chasse définitivement ; avant de se disperser, les Augustins avaient, paraît-il, transformé en un monceau de ruines le monastère qu'ils étaient contraints d'évacuer sans espoir de retour. Ils ne laissèrent debout que des murailles branlantes. Le prieuré avait existé près de cinq siècles.

Groenendael, où l'étude des livres était particulièrement en honneur et où on s'instruisait beaucoup, a formé des hommes illustres. Sans rivaliser par leurs mérites avec Jan Ruysbroeck, ils tiennent dans l'histoire des lettres, de la théologie et des arts une place brillante. Certains supérieurs du monastère ont laissé le souvenir d'esprits remarquables. On cite surtout Régnier de Valle, successeur de l'écrivain des Noces Spirituelles; il était arrivé à un tel degré de perfection morale qu'il était pour ses compagnons un incessant objet d'admiration. Le quatrième « prévôt », Henri Selle, de Hérenthals, d'abord directeur des Filles de Sainte-Barbe de Tirlemont, fut nommé par Pierre d'AUiac, évêque de Cambrai, inquisiteur contre les hérétiques. Le cinquième prieur fnt Henri de Schoonhoven, de Bruxelles, auparavant et ensuite prieur de Sept-Fontaines, dont il était prof es; il résigna en t^32.

Comme on voit, certains chanoines occupaient alternativement des fonctions dans différentes abbayes du même ordre. Le onzième prieur Jean de Hasselt, du nom de sa patrie, profès de Rouge-Cloître, est élu prieur à Groenendael en i44^- Ensuite il devint prieur dans son monastère d'origine. En 1572, est prieur Adam Fabri. C'est lui qui transféra la communauté au refuge de Bruxelles, à cause du tumulte des iconoclastes. Il y mourut de la peste vers 1577. Le prieur Antoine Berchem, natif de Tervueren, ramena eu 1606 sa communauté à Groenendael, après être resté vingt ans comme en exil à Bruxelles. Il commença à relever ce qui avait été détruit. Il est mort en 1622. Le neuvième prieur, Henri de Pomerius, ou Van den Bogaerden, qui avait été lui aussi, pendant deux ans, prieur au monastère de Rouge-Cloître, pratiquait avec un talent très apprécié la gravure sur bois. Il écrivit une vie du (( Serviteur de Dieu » Jan Ruysbroeck et de Jean

Suppression du mouastère : 1783

Groenendael, foyer d'études.

Heligieux célèbres Régnier de Valle.

Henri de Pomerius, graveur sur bols.

do Leeuw, Bonus Cocus. Il succomba à l'âge de 87 ans, le s mai 14^'

C'est uepondaut paiini les moines qu'il faut chercher ceux à qui est dû spécialement le lustre dont la communauté a jodî à travers taat de siècles. Un des plus counus est Jean Sjùegel, de Cui-egbem, diacre de l'ordre de Saint-Angnslin. On l'api>c]alt le Miroir Vivant, car la grâce divine raj'onnait sur sou visage. Il se distinguait par sa douceur et sa mansuétude. Il excellait dans l'art de l'enluminure; il illustrait les livres écrits par seB compagnons, les ornait d'une floraison heureuse et cliarmante oti sou imagination suivait son libre cours. Il aimait surtout de peindre d.ins des cadres sylvestres toutes les bêtes : cerfs, biches et écureuils, hérons, faisans et ramiers, qu'il rencontrait lors de ses promenades dans la forêt de Soigne. Il représentait aussi le Crucifiement du Christ, le portrait de la Vierge et composnit des scènes où il figurait des saints. Sa couleur.

assure-t-on, était délicatement harmonieuse et ses personnages Son irèiaii 1358. imprégnés d'un sentiment exquis. Atteiut de choléra, vern i358, il mourut après trois jours de souffrance. Le soir de son trépas, un frère crut voir sou âme sous la forme d'une lumière admirable transportée au ciel par les anges. Le matin des obsèques

il apparut au même frère, pendant la solennité de la messe, revêtu d*une tunique éclatante, participant, devant l'autel, à la célébration du service divin, parmi ses ministres. Une quarantaine d'années après, en i4oi, au cours d'une seconde épidémie de choléra qui décima la population brabançonne, le fléau visita de nouveau Groenendael. Jeunes et vieux furent frappés et on compta de nombi'euses victimes.

Le moine Guillaume Jordan, natif de Bruxelles, traduisit en français plusieurs livres de Jau Ruysbroeck, et notamment De la Perfection des Fils de Dieu. Fin lettré, il écrivit lui-même des ouvrages mystiques, inspirés par l'exemple de son maître : DeApibus on De decem praeceptis, et De Reprobatione visionum. Il mourut le 23 novembre i373. Jean Théodore de Schoonhoven, probablement le frère du prieur Henri de Schoonhoveu, décédé le 2u novembre i43i, devint célèbre par ses traités, par ses lettres et principalement par ses sermons qu'un de ses disciples réunit sous le titre de : Tractatus de Contemplatione, Pierre Pistor, mort en i44o et Louis Bivordaii, ont également attaché leurs noms à des livres importants ; le premier commenta les péchés véniels et mortels; le second rédigea le Salutifer Liidovici, Arnold Gheyloveu passe pour avoir été un jurisconsulte éminent; il était très versé dans le droit canon et laissa une œuvre capitale : Remissorium jiiris tam civilis quam canonici.

On doit à Jeau Joncker, décédé le 17 janvier i5og, les fameux Virilogium Viridis Vallis. C'est grâce à ses grandes qualités morales et intellectuelles qu'on le nomma prieur du monastère de Saint-Martin, ordre des chanoines réguliers, à Louvain. Deux autres religieux de Groenendael ont consacré à leur couvent des monographies précieuses, auxquelles la plupart des écrivains ont eu recours dans la suite. Le chanoine Jean Siliceus décrivit l'origine et le développement du cloître; nous ignorons ce qu'est devenu son manuscrit. Le chanoine Marc Mastelin, bachelier en théologie, publia en deux livres le Necro^ logion de son couvent. Diplômé plus tard licencié en théologie, il mourut prieur de Sept-Fontaines. Son ouvrage a été mis fortement à contribution par Antoine Sanderus, qui y a puisé les renseignements essentiels de son étude sur l'établissement fondé par le divin Jan Ruysbroeck.

Le monastère de la « Vallée Verte » était le plus vaste et le plus important de la forêt de Soigne. Ses installations étaient vraiment majestueuses. « Ce superbe cloître, dit George Fricx, consiste en deux grandes cours à quatre corps de logis chacune, bâtis avec la dernière régularité; et en dix ou douze bâtiments hors d'œuvre autour d'une vaste cour qui en fait une partie de l'enceinte. Le palais du prince fut bâti auprès de l'église par les

Guillaume Jordan,

traducteur

de Ruysbroeck.

Jean de Schoonhoven.

Pierre Pistor

et Louis Blvordan,

écrivains mystiques.

Arnold Gheyloven, jurisconsulte.

Jeun Joncker.

Jean Sillceus et Marc Mastelin.

Installations du monastère.

Pavillon ducal.

Jardtiii roagnIfiquM.

Cocatoto fortlUee.

Vitraux.

Vestiges du couveut.

Ruuge-Cloltre :

ses origines ;

Ëgtde Olivier.

Boins de Philippe de Clèves en i52o, et réparé et embelli par rinfante Isabelle, qui y employa vingt-trois mille florios, somme très considérable en ce temps-là. La bibliothèque y est très-bien logée dans une salle de cent soixante et quinze pieds de longueur. Les étrangers y sont parfaitement bien reçub et logés dans des appartements, qui ne sont destinés qu*à cet usage. Il y en a pour les deux sexes, séparés les uns des autres par une cour, conformément à la bienséance et à la modestie qui est requise dans ce lieu. Il n*en est pas de plus agréable, ni où Ton voye de plus magnifiques jardins accompagnés de parterres, de labyrinthes, de pièces d*eau, de fontaines et surtout d'une plus grande quantité d'arbres et de bocages plantés en symétrie. Ce vaste terrain est enceint de bons murs avec des tours dans les angles pour le mettre à Tabri des voleurs de toute sorte de Nations, que la guerre y produit. La grande chapelle sous le titre de N. D. de Lorette, située à l'extrémité des jardins, fut bâtie par les soins libéraux de l'infante Isabelle, qui y posa la première pierre et la fit* paver de marbre. Elle est oriiée de très beaux tableaux sortis des plus habiles pinceaux. Il y eu a de Mollins, de Van den Es, de Crayere et parmi les plus beaux on en remarque un de Roger de Bruxelles, qui représente le martyre des Philosophes que l'histoire dit avoir été convertis par Sainte-Catherine (i). »

Dans le circuit du cloître on admirait une série de vitraux émanant de particuliers. Ils avaient été offerts par des nobles dont ils portaient les armoiries. Parmi les inscriptions dont les plus beaux étaient ornés, on lisait surtout les suivantes : a François Joseph de Stacker, escuyer, conseiller du Roy et son assesseur à l'état de Prévost de l'hostel et Drossart de Brabant 1669. Marie Frauçoise Daniels, sa compagne 1669. — Jon^ Jan oanden Winckel J.V.L. Schependerstad Brusselle A^ i636. Jo* Françoise Cornelia van Hemers i636. — S** HUariode Benero, contador des vivres del Exercito de Sa Ma^ en los Estados de Flandes ».

Du monastère ancien, on ne retrouve plus aujourd'hui qu'une partie des fondations de l'église, tout à fait perdues dans la végétation folle, quelques tronçons épars du mur d'enceinte, et un caveau voûté, à moitié effondré et rempli d'eau. Le pavillon sans caractère où est établi un restaurant, date de la fin duxviii*. Il servit de quartier au dernier prieur, Jean-Baptiste Nielens.

En la forêt de Soigne, au fond d'une vallée appelée de Bruxkens Cluyse, ou Ermitage du Petit Pont, vivait vers le milieu du

(1) Description de la Ville de Hraxelles, 1743, pp. aïo à 21a.

— Sgi —

XIV® siècle, le prêtre Egide Olivier. Il accomplissait dans une solitude absolue ses actes de dévotion. Seules les visites d*un chanoine de l'église Sainte-Gudule, à Bruxelles, Guillaume Daniels, interrompaient parfois les calmes méditations du saint homme. Lorsque Daniels pénétrait dans sa cabane, l'ermite l'exhortait à abandonner le monde et à se consacrer lui aussi complètement au service de Dieu. Le chanoine aimait le langage de son interlocuteur et 1 écoutait avec plaisir. Il renouvelait ses visites au solitaire habitant du hallier, se laissant insensiblement convaincre par ses conseils. Les premiers moines de Groenendael, qu'il était allé voir au cours d'une de ses promenades sylvestres, et auxquels il confiait ses pensées, l'encouragèrent à leur tour à quitter la ville.

Guillaume Daniels ne résista plus à ses intimes désirs. Il s'unit à Egide Olivier et commença avec lui la construction d'un petit monastère en bois; ils abandonnèrent l'ermitage primitif, parce qu'il était situé dans un lieu marécageux et peu propre à l'installation d'un couvent. Ils se transportèrent donc dans un endroit plus propice nommé beneden den Glabotsborre (au bas de la Source des Clabots), qu'ils obtinrent en i366 de la duchesse Jeanne, auprès de laquelle ils s'étaient rendus ensemble. Gautier ou Walter du Moulin, honnête bourgeois, s'associa avec eux. Comme il leur avait apporté son patrimoine, ils y joignirent leurs propres deniers et bâtirent une chapelle, où ils mirent un petit clocher v qui ne pesoit que seize livres », et des cellules pour neuf personnes; ils donnèrent à tout cela la forme d'un monastère en i368. Le i^^ mars de cette année la duchesse Jeanne leur avait assuré, par lettres patentes, la x)ropriété perpétuelle du coin de forêt. Ils couvrirent les parois du couvent d'un ciment rouge, fait de tuiles brisées etpilées; delà le nom de Rooclooster que le peuple lui donna. Gilles Olivier mourut peu de temps après.

En 1369, Jacques, évêque de Cambrai, consacra la chapelle à l'honneur de Dieu et de saint Paul. Le 18 janvier i373, Jean t' Serclaes, archidiacre du Hainaut et chanoine de Cambrai, donna l'habit, par ordre de son évêque Gérard, en présence de deux moines de Groenendael, à Guillaume Daniels, Henri Van Hoek et Henri Wisse, prêtres, et à Gautier du Moulin, convers, appelé Walter Van der Molen dans l'acte de donation de la princesse. A l'issue de l'offertoire de cette messe initiale, tous les quatre, revêtus de leurs habits, ils firent profession en invoquant le Saint-Esprit. Ils choisirent pour premier prieur Guillaume Daniels, que le susdit archidiacre confirma avec les cérémonies accoutumées. Le prélat et les assistants chantèrent ensuite : Veni Creator Spiritus et Te Deum En 1412, le couvent fut

Guillaume Daniels.

Monastère en bols :

Chapelle.

Donation de laduchesse Jeanue : 1868.

Sga -

Clôture éUblle en 1447.

Moine- soldat.

(iutllaume Broecke, troisième prieur.

Découverte d'un trésor.

Les chanoines (le Sainto (iudulc.

uni au chapitre de Windessem; en i447» ^^^ religieux déjà fort nombreux firent vœu de clôture, i-mbrassée par la plux^art des couvents du chapitre général de Windessem, et ensuite abolie, comme on saît^ par le même chapitre en i635.

Guillaume Daniels mourut en 1892, après dix-neuf années de prieurat. Un Zélaudais, Henri Wisse, lui succéda; il ne régna que quatre ans et obtint pour le couvent de nombreux privilèges temporels et spirituels. Il eut pour continuateur, en iSgô, un de ses compatriotes, Guillaume Broecke, dont la piété était (elle que révêque de Cambrai venait souvent Tentendre dire la messe, en déclarant que c'était là le plus saint prêtre du Brabant. Alors qu'il gouvernait la maison, la communauté s'adjoignit comme procureur un vaillant capitaine, Franco ou François de Dilbeka, familier de la duchesse Jeanne. Il dépouilla l'uniforme de soldat pour revêtir la robe de frère convers. Par son influence, le couvent reçut l'autorisation de se développer et d'annexer une partie de la forêt de Soigne. En reconnaissance de cette autorisation» les religieux s'engagèrent à donner chaque jour une messe pour le bonheur de la Souveraine et à célébrer un office solennel anniversaire en faveur de Jeanne, de son mari Wenceslas, de ses parents et de leurs successeurs.

Le règne de Guillaume Broecke a été marqué par une prospérité brillante. On découvrit de son temps, à proximité de l'abbaye, une carrière d'où les moines tirèrent les pierres avec lesquelles on construisit la vaste muraille d'enceinte et la partie principale du cloître et de l'église. Pendant les travaux, on trouva dans cette carrière, appelée Mons Lapideus, un trésor depuis de nombreux siècles enfoui, assurent les chroniqueurs, qui s'abstiennent cependant de dire en quoi il consistait. Le vénérable prieur conserva ses fonctions pendant neuf années. Il trépassa en i4o5. En 1494* J^^*^ Rampart est élu dix-huitième prieur: il jeta, eu i5i2, les fondations du nouveau chœur. Lorsqu'il mourut, en i52o, on l'enterra au milieu même de ce chœur dont il avait dessiné l'architecture.

Sous le prieurat de l'Anversois Hubert de Wyse, qui dura vingt-huit ans, de 1627 à i55G, une ass^ociation fut fondée entre le monastère et l'église Sainte-Gudule. En i53i, lors des fêtes de la Pentecôte, les dix chapelains de cette église vinrent en cortège à Rou«:e-Cloître. En souvenir de Daniels, fondateur de l'abbaye et autrefois chanoine de la collégiale, tous voulaient resserrer leurs liens de confraternité. Un grand repas eut lieu dans le réfectoire. Cette confraternité fut encore fortifiée deux ans après. Chaque année désormais et pendant plusieurs siècles, les chapelains en cortège se mettaient en route le dimanche de la Pentecôte; ils traversaient la forêt de Soigne au milieu des

fidèles raaB«mbléB sur leur passage. En iSSq, h l'occaBion dii deux ceotième aoniversaire de la fondation du petit ermitage d'Egide Olivier, le vénérable Bartheleœi Ticbon, grond-cbanoine, célébra en merveilleuse pompe, en l'église Sainte- Gudiile, le jubilé de la confrérie des Chapelains.

Un des plus généreux bienfaiteurs de Rabea Vallis, Jean de Berghes, mort le 20 janvier i532 (i), vontut que son corps fût enseveli dans l'église principale de Berg-op-Zoom, mais qu'on déposât son cœur à Sainte-Giidule, dans un vase de plomb, près

du tabernacle, sous le vitrail du àsa munificence. Durant le règne de Micbol de Biddere, vîngt-deuziéme prieur, élu en i585 et mort en 1607, la communauté se dispersa à cause des persécutions que les gueux infligeaient aux catlioliques. Les bérétiques Huiges causoi ixr avaient une première fois attaqué et saccagé le couvent en 1572. '"* ''*'*"i"** ■ '*''* Protégés par le gouverneur Pierre de Mansfeld, les moines se rassemblèrent dans une maison de Bruxelles. Durant tout leur exil, ils dirent quotidiennement la messe en l'église du Sablon.

(i) Co marquis Jean de Berghes n'oet autre que le gentil homme favori de Cbarlea-Qolnt. Chevalier de la Toison d'Or, gouvemeurdu Hainaut, 11 tut grand veneur de Brabant jnsqn'Â sa mort, BUFrenue, selon le compilateur des Placeaerlen oan Brabanâl, en i53i Uais cette date eet erronée.

La « source de l'Empereur».

Quinze étangs.

Tableau de Rubeni.

(.arlUon : 1643.

Bibliothèque.

Jean GlUemans

Le prince et le prieur se lièrent d'amitié; un poir, Mansfeld invita tout le couvent à un banquet, que le duc d'Aumale et d'autres puissants personnages honoraient de leur présence. Se rappelant tous ces affectueux témoignages de sympathie, les religieux, reprenant possession de leur demeure ' sylvestre, convièrent souvent le gouverneur à partager leurs repas de fêtes. Il acceptait toujours avec empressement et arrivait à Rouge-Cloitre munis de cadeaux précieux. Une fois il apporta au supérieur un grand crucifix d'argent ciselé renfermant un morceau de la sainte Croix. Cette œuvre, d'un artiste flamand et qui avait appartenu à Marguerite de Parme, placée dans l'église abbatiale, jouissait auprès des fidèles d'une faveur respectueuse.

Les dépendances du monastère s^étendaient assez loin dans la forêt. A l'intérieur de la propriété se trouvait de Keysers Fonteyne, Fona Caesareus^ cette même source de l'Empereur si connue et si aimée par les excursionnistes et qui aujourd'hui sort du versant d'un coteau planté de vieux hêtres. Elle doit son nom sans doute à Charles-Quint, qui s'y désaltéra après une chasse mouvementée. Il est probable qu'elle n'est autre que l'antique Clabotsborre. Dans le monastère, il y avait quinze étangs, où les moines conservaient du poisson pour l'hiver. La chapelle était une des plus belles bâtisses; elle était construite complètement en pierres blanches. Le maître-autel, détruit par les iconoclastes, fut rétabli en 1687 par le prieur Adrien Van der Recst; quatre colonnes de marbre le soutenaient. Le fond était orné d'un tableau de Pierre-Paul Bubens, représentant le martyre de saint Paul, patron de l'abbaye. Une haute tour dominait l'église ; le même prieur en construisit une deuxième en 1643, y plaça une horloge et un carillon de vingt cloches dont la musique cristalline éparpillait dans la forêt de Soigne la pluie de ses ondes harmonieuses.

La bibliothèque de Rouge-Cloître est fameuse, car beaucoup de religieux ont consacré leur vie à l'embellir, à la garnir de trésors inestimables, mais malheureusement en majeure partie détruits ou disparus dans l'anarchie des périodes troublées. Le moine Jean Gillemans, un des plus célèbres hagiographes des temps gothiques, avait doté la bibliothèque de neuf énormes volumes manuscrits, ornés d'enluminures, et qui retraçaient la vie des saints. A côté de ces œuvres patientes et basées sur uue documentation considérable, on admirait la Description de la Terre Promise et des commentaires ingénieux et originaux sur l'Arbre de la Science du bien et du mal, écrits vers 1490, par Egide De Wilde, auteur aussi d'un livre sur les généalogies. D'autres savants, Antoine de Berchem et de Ridder, aidèrent

à compléter cette collection de travaux inestimables. En 1734, tous ces ouvrages existaient encore ; n Jean Gillemans, sousprieur, s'est distingué dans ce couvent; c'était un homme de vie régulière et de grande lecture. Il a fait une collection de la vie des saints, écrite de sa propre main, ce qui compose le Hagiologium Brabantinorum ou de Sanctis Brabaniiae, tom. III, Novale Sanctorum^ tom. IV, que Ton garde manuscrite dans ce couvent. Il mourut en 1487, an milieu de ses travaux. Ce couvent a toujours été fécond en grands hommes On y trouve une ample bibliothèque de manuscrits, d'où Laurent Surius, Jean Mohmus, Heribert Boswj'dus, Aub. le Mire et plusieurs autres, ont tiré de grandes lumières pour la composition des vies des saints (i). »

L*œuvre complète de Gillemans se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque privée de l'Empereur d'Autriche, à Vienne. C'est « le secrétaire du cabinet intime de S. M. l'Empereur et Roi », Young, qui reçut le 8 août i8o3, à Vienne, ces ouvrages précieux des mains du chevalier Beydaels de Zittaert, v conseiller premier Roi d'armes dit Toison d'or ». Le document reproduit dans le tome XIV des Analecta Bollandiana, paru en i8g5, indique neuf volumes de « Jean Giellemans, mort en 1487, dout cinq en grand folio sur velin avec miniatures, contenant les ouvrages complets composés et écrits par le célèbre historiographe ». Ces ouvrages avaient été transportés à Vienne en 1794* Longtemps on en avait perdu la trace. Le chevalier Beydaels les avait offerts à son souverain pour donner « un hommage de son respectueux et inviolable attachement à sa personne sacrée ».

Un des principaux corps de logis de l'abbaye portait le nom de Maison de Savoye; le vingtième prieur, Hubert de Wisse, l'avait construite en i535 sur une étendue de trois cents pieds. Elle renfermait le réfectoire, long de cent pieds et large de trente-trois; des vitraux artistiques garnissaient toutes les fenêtres de cette immense salle dont un coin s'appelait Emaûs. La nouvelle église de « Rouge-Cloître, au bois de Soingne », au lendemain de son achèvement, fut, comme le réfectoire, dotée d*un vitrail peint par Jean Ofhuys, un artiste célèbre en son temps, mais dont les œuvres ne sont point parvenues jusqu'à nous. Ce vitrail, offert par Marguerite d'Autriche, en 1627, coûta soixante livres de Flandre. Il était « ystoriée » du crucifiement du Christ et portait les armoiries de la donatrice. On le plaça dans le chœur. Deux années avant, l'église avait été

Son œuvre.

Les corps de logis du couvent. '

Vitraux artistiques.

(1) Le Roy : Le Théâtre Sacré, p. 328.

ornée d'une verrière nn blason de l'empereur Cliarlcs-Quint (i). A travers les âges, nos princes et Ica seif^Deurs de leurs conrs tréqneTitèrent Roo-Clooster ; «n, situation rapprochée en miîme temps du palaii^ de Brtizelle» et du palaiH de Tervueren était surtout cause de la faveur eu laquelle nos dues le tenaient. Ce qui les attirait aussi à Audergbein, ou plutôt à Watermaele, car le |>rieuré occupait l'extrême limite de ce villnge, c'était l'abondance extraordinaire du gros gibier peuplant le massif de la forêt enveloppant son enceinte de hauts murs.

Charles- Quint, cet incomparable adorateur des monastères du bois de Soigne, descendait ou n'arrêtait souvent à Rouge- Oloître, lorsqu'il chassait le cerf ou le sanglier, ou lorsqu'il revenait d'une partie cynégétique organisée par les hommes de la vénerie ducale dons l'euelos de VEstackette, cette maison rustique située du côté opposé de Watermaele, à

l'ombre des premiers arbres du domaine. D'autres peroonnnges célèbres visitaient régulièrement la maison : le farouche et sanguinaire duc d'Albe allait y prier; Albert et Isabelle, l'arcliiduc Léopold d'Autriche, Louis de Bourbon, prince de Condé,

(i) Alexandre Pinchart: T. 11. pp. aui etHuivontes.

et son fils le dac d'Anjou, y ont séjourné à mainte reprise. Tous aimaient de se désaltérer aux fontaines pures jaillissant dans les jardins. Ils préféraient entre toutes la source de l'Empereur, « car son eau leur était si agréable, dit de manière exquise Antoine Sanderus, que le lait de leur mère quand ils étaient petits (i) ». Les chasseurs abandonnaient habituellement aux moines toute leur venaison en retour de ce frais breuvage bienfaisant.

La liste des prieurs de Rouge-Cloître ayant acquis la renommée par leurs œuvres ou par leurs mœurs est longue. Le cinquième, Daniel Pistoris ou de Visscher, de Hoyelaert, réputé pour sa discipline, régnait en même temps que son frère Jean Pistor, prieur à Groenendael. Ils sont les principaux artisans de la réunion au chapitre de Windessem, en 1412, de leurs établissements respectifs. On considérait le successeur de Dauiel Pistor, Johannes Sapientiae, ou Jean de la Sagesse, élu en 1426, comme un demi-dieu. Ses compagnons le vénéraient. Un jour qu'il disait la messe, tendant le calice au moment de l'Elévation, sa tête s'auréola à tel poipt que le vase sacré disparut dans cette lueur éclatante et surnaturelle. Gérard Gog, huitième prieur, fut un grand architecte; on lui devait une partie des constructions primitives, en style gothique flamboyant. Son chef-d'œuvre était une admirable triple rangée de stalles où se plaçaient les frères chantres, exécutées vers 1433.

Le Liégeois Jean Hasselt, après un prieurat de onze ans à Rouge-Cloître, alla diriger le couvent de Groenendael; nous avons vu que sons son règne on introduisit la clôture dans la « Vallée Verte ». Après la consécration de cette règle, il revint à Roo-Clooster, où ses anciens compagnons l'élirent prieur une seconde fois, en l'année i455. Très versé dans la composition musicale et dans le chant, le dix-septième prieur Frédéric Bezuyens, d Anvers, ne conserva ses fonctions que durant douze mois, en i493. Un de ses successeurs, Paul Schooff, a donné l'exemple classique d'une discipline austère et intransigeante. « Moi-même, dit Sanderus, qui ait écrit cette chronique en partie sous son ministère, j'ai entendu de mes propres oreilles l'illustre seigneur Pierre Rosa, président du Conseil privé du Brabant, tenir ces paroles : Jamais je n'ai vu dans votre monastère de chanoines réguliers un religieux me plaisant mieux par sa physionomie, par sa prudence et par sa chrétienne modestie que ce très révérend père Schooff. »

Prieurs célèbres.

Le motne musicien Frédéric BezuveoB.

(i) Chorographia Sacra Insignis canonicae S. Pauli Rubea Vallis in Zonia, ifiSQ.

Vn deB tout demierH supérieuiB du couvent de Ronge-Cloître fut Pierre Dumont, dont il eut parlé eu ces termes dans tes Relations Véritables : v Moiisieiir Pierre Joseph Du Moiit. prieur du Prieuré de Rouge-Cloître situé dans la forêt de Soigne à une Leure de cette ville, mourut ici ces jour» passes à l'âge de 56 ans, muni de tous les sacrements de l'Eglise, après nue longue et pénible maladie et ime résignation entière ù la volonté du Seigneur. Il étoit actuellement général pour la troisième fois des cliaiioines réguliers de l'Ordre de St-Augustin delà (longrégatiou de WindesLeim, dignité qu'il a soutenue avec beaucoup de capai'ité et ù l'entière satisfutilion de tout l'Ordre (i).»

C'est quelques auuées nj)rè6 ce décès que Edmond Marlcue et Ursiu Durand, les deux fumeux bénédictins do la Congrégation de Saint-Maur, visitèrent Rouge-Cloître. Nous extrayons ce passagn de leur beau livre : « Après le repas, on nous mena dans le jardiii pour un peu nous recréer; et l'ou uous y fit voir une cliapolle de In Vierge sur une petite élévation, où les religieux vont tous les samedi» chanter le Salve Regina. Il y avoit autrefois une petite chambre qui joiguuit la cliapellc, où il^i alloient tous les ans faire une retraite de huit jours. Car les chanoines réguliers de Ifl cougrégatiou de Vindesheim, dont Rougc-Cloître étoit, s'appliquoient fort aux exercices spirituels... TiOrsque nous partîmes, monsieur le prieur eut la bouté de nous donner ini religieux, qui vint nous reconduire à clievat jusqu'à \otre Dame du Chciic... (a). »

Vers cotte éx>oque, le mouastéie conserve sa splendeur intég'i-ale. George Fricx en parle avec un enthousiasme eommuuicjitif dans sa Description <lc lu Ville de Bruxelles : « Il a une vue très étendue du côté du couchant, <)ù est située la ville... Katre lesquelles (sources) est un agicablc terrain, planté de très beaux urbrew, où est la foutaiuc do l'Empereur, célèbre par son antiquité et par l'exeellence de sou eau. De tous les avantages qu'où retire de tant de sources, celui d'un moulin qu'elles font moudre, est sans doute un des plus utiles. Ils ont encore celui de conserver du poisson pour l'hiver dans quinze réservoirs toujours pleins d'une eau pure, qui coulant de l'un dans l'autre s'y renouvelle à tous momens. Tous ces agréments se trouvent dans l'enceinte des murs bâtis de piorre de taille blanche. L'église bâtie de la même pierre contient un chœur magnifique parfaitement clair, dont les vitres sont ornées avec autant de délicatesse que de somptuosité. Ce sont autant de

(i) Numéro du i8 octobre 171a.

(a) Second Voyage littéraire, i;a4, p. 117.

mouumentd de la pieuse libéralité de plusieurs grands princes. L'empereur Charles V; Ferdinand son père, roi de Hongrie et des Romains (i); Philibert, duc de Savoye; Ravesteyn, duc de Clèves ; Henri de Nassau, prince d'Orange; Guillaume de Croy, cardinal et archevêque de Tolède; Erard, cardinal de la Mark, évêque et prince de Liège; le comte d'Egmond; Jean et Antoine, princes de Berghes, tous ces illustres princes en firent poser chacun une. Mais ayant été considérablement endommagées par les oragesou parla malice des tems, Tarchiduc Albert et l'infante Isabelle, son épouse, les firent réparer et rétablir dans leur premier lustre l'an 1609. Le principal autel de marbre noir, assorti de quatre colonnes de jaspe et d'un tableau représentant le martyre de St-Paul, sorti du pinceau du fameux Rubens, et la boisure du chœur sculptée de la dernière délicatesse, font l'ornement do cette église. Outre le clocher en flèche posé sur le comble de cette église, il y en a un collatéral avec un charmant carillon composé de vingt cloches très harmonieuses. On y voit une belle et grande bibliothèque, remplie de bons livres et de quantité de manuscrits, parmi lesquels il y a cinq gros volumes eu parchemin écrits de la main du R. P. Jean Gilleman, autrefois supérieur de cette maison. Tous les autres bâtiments sont beaux et solides. Ils consistent en deux beaux cloîtres de pierre de taille, un grand corps de logis, nommé la Maison de Savoye, de la longueur do trois cents pieds et d'une belle hauteur, où sont ménagés le réfectoire, large de trente-trois pieds sur cent de longueur, percé de quantité de croisées, dont les vitres sont curieusement peintes, accompagné d'une cuisine de trente trois pieds en quarré avec une voûte très exhaussée et des fontaines d'eau vive qui y coulent sans cesse, ayant à côté un grand office aussi voûté. Ce sont deux très belles pièces, dont on auroit de la peine à trouver des semblables dans les plus superbes palais. Les appartements des Religieux étrangers sont bâtis au-dessus. La cour d'entrée, ornée de deux fontaines jaillissantes dans de grands bassins artistement construits, contient deux magnifiques corps de logis, dont l'un percé de cinquante grandes croisées et destiné à recevoir les étrangers et l'autre orné d'une belle galerie à quatorze arches ouvertes, sur la cour, est le logement des laïques de la maison. Le reste de cette cour est rempli des offices et des écuries. En un mot tout y est parfaitement bien distribué. Les jardins y sont grands, en grand nombre et soigneusement entretenus. Les avenues qui y condui-

Les vitraux de réglise;

Leur restauration

Les deux cloîtres.

Appartetneiiis des hôtes.

(i) L'auteur commet ici une faute grossière. Personne n'ignore que Charles-Quint était fiUs de Pliilippe le Beau. Ferdinand, appelé le Catholique, était sou aïeul maternel, c'est-à-dire le père de Jeanne la Folle.

4oo —

Suppression du monastère : 1784.

Le tombeau de Hugues VanderCroes

Le dernier moine de

Houge-<^loitre : Joannes

Van der Auwera

Ses niéniolres

»ent sont des plus belles; et ceux que la piété ou la curiosité y attirent sont reçus avec beaucoup de politesse (i). »

Durant Tannée 1784, le couvent de Ronge-Cloître fut supprimé par Joseph II, en même temps que la maison sœur de Groenendael. Six ans après, escortés d'un groupe considérnble de Patriotes armés, les moines réintégraient leur demeure antique. Mais en 1796, la République les chassa pour jamais et vendit a vil prix les vénérables bâtiments. Aujourd'hui ne subsistent qu*un fragment du dortoir des frères lais et un autre fragment du dortoir des chanoines, tout à fait dégradés, méconnaissables et transformés en guinguettes. L'église abbatiale a été détruite, en i834f par un incendie; c'est la seule fois que le feu se soit déclaré au monastère. En effet, les moines autrefois aimaient à proclamer que les flammes avaient toujours respecté leur cloître. Dans cet incendie disparut, entre autres, un monument particulièrement précieux : le tombeau du peintre Yander Goes, qui, sous la robe de simple frère, vécut longtemps à Rouge-Cloître, dans la calme et reposante compagnie des religieux. Sur soji tombeau détruit on lisait cette épitaphe, qu'une copie du baron Jacques Le Roy nous a conservée :

Pictor Hugo Vander Goes humatus hic quiescit; Dolet ars, ciim Similen sibi modo nescit, Vixit tempore Caroli Audacis, ibidem factus Monachus^ ad majorem Dei Gloriam (2).

Le dernier moine de Rouge-Cloître, Joannes Franciscus Van der Auwera, a raconté, en témoin ému, les événements houleux qui marquèrent les suprêmes années de sa maison. Son journal inédit, intitulé Simpele Waerheid, est conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles (3). Nous ne résistons pas au désir d'examiner rapidement ces mémoires, d'autant plus qu'ils nous permettent de deviner combien furent cruelles et hâtives les expulsions des religieux hors de tous les établissements de Soigne. Ce qui se passa à Roode Clooster se reproduisit fatalement dans les autres monastères sylvestres, et le tableau que nous trace le pieux auteur a dû se renouveler sans doute lors du pillage de chacun des superbes couvents de la forêt domaniale, sous le règne de Joseph II et pendant le régime républicain. Il faut lire tout d'abord la scène impressionnante où le moine retrace, en une phraséologie, excessive, peut-être, les péripéties de la notification au prieur P. G. Terlaeken, par le substitut du i^rocureur général Cuylen, de la suppression de Tabbaye. Cela se passe le i3 avril 1784, au quartier du supé-

(1)^1743, pp. aia à 217.

(2) Le Théâtre Sacré du Brabant, p. 328.

(3) Section des manuscrits, S. II, 995.

— 4oï —

rieur : « La communauté est attérée, désespérée, en larmes; tous hurlaient comme deB chiens, rugissaient comme des lions ; ils changeaient de couleur, palissaient, rougissaient, montraient des fronts bleuis. Le prieur s'évauouit en écoutant la lecture de l'arrêt; il faillit rendre l'âme. On aurait pu laver le plancherde lachambreavecles larmes qui l'humectaient (i)... »

Les uns se frappaient la tête contre les murs, les autres s'arrachaient les cheveux, ceux ci lacéraient leurs rètements. Un des frères devint fou. « Le substitut blasphémait, jurait comme une bête, et on eût cru qu'il avait été enfanté (iiytgebroeyd) par le diable... »

Le même jour, les autorités autrichiennes de Bruxelles font enlever beaucoup d'objets de valeur. Le lendemain, i4 avril, des paysans entreprennent le sac da monastère ; ils emportent tout ce qu'ils peuvent, jusqu'aux armes, jusqu'au bois à brûler amoncelé dans les magasins. Ils enlèvent le poisson des

(i) Eea iedrr fiuylde ait honden, nehreeuimle ait leeiiioen ; sy neraniierdt uan caleuren, nti bleeck dan rood, dan btouio... De pJanekert uaii de kamer konde door de menigouldige tranen geœasachea loorden

La vente des biens religieux . 20 mat 1784.

Dispersion des œuvres d'art.

étangs, emmènent les ebevaux de la ferme abbatiale et les instruments aratoires. Puis ils détacbent et conduisent chez eux le bétail et ramènent en écbange dans les étables quelques bêtes malingres... Mais le narrateur se console à moitié de ce pillage en sougeant que ce n'est pas l'Empereur qui en bénéficiera : Liver aan het volck ah aen den Kyser.Yit il ajoute : den Kyser is den grooten dief, het is het zyn ook niet (i). Les fonctionnaires du gouvernement enferment durant quatre jours le prieur dans une cellule pour le contraindre à leur indiquer l'endroit oii sont cachés les tableaux et les objets de prix. Puis, ils vendirent à l'encan tout ce qui appartenait personnellement au malheureux ecclésiastique; rien ne fut respecté, pas même les menus bibelots. Et parmi ceux ci se trouvaient la tabatière d'argent du père Terlaeken et la coupe de cristal à couvercle d'argent ciselé avec laquelle il avait célébré le cinquantenaire de son entrée dans les ordres.

C'est environ un mois après, le 20 mai 1784, qu'on procéda, par ordre de justice, à la vente générale des biens religieux. Chose singulière, ce furent des membres du clergé séculier qui acquirent la plupart des lots, à la désapprobation des habitants restés fidèles aux moines et à la vive tristesse de ceux-ci. L'écrivain de Simpele Waerheid critique vertement l'attitude de ces prêtres, dont la présence aux vacations causa un véritable scandale; comme les cultivateurs se gardaient de participer aux enchères de ces gestolen goederen, ainsi qu'ils disaient, les choses les plus belles étaient adjugées à ces ecclésiastiques sans scrupules à des prix dérisoires. Un des plus beaux tableaux de Rouge-Cloître, la célèbre toile de Rubens, représentant le martyre de saint Paul et ornant le maître-autel de l'église, fut acheté par Pappaert, curé des Marelles, à Bruxelles. Il eut dans la suite quelque remords sans doute de l'avoir obtenu dans ces conditions peu honorables, car il l'offrit à l'église Notre-Dame de Tirlemont; celle-ci avait déjà acheté, pour 5o florins, l'autel lui-même, dont la noble architecture était toute de marbre noir et de jaspe. D'autres pasteurs, particulièrement les curés de Watermaele, de Woluwe-Saint-Etienne et de Woluwe-Saint-Lambert, s'étaient partagés presque pour rien les magnifiques ornements d'église, qu'ils ne songèrent nullement à restituer dans la suite. Les deux autres autels du temple, celui de la Sainte-Croix et celui de Saint-Ubald, n'atteignirent que 3o florins chacun ; ils allèrent embellir le chœur rustique de Wesembeek. Ce sont les orgues qui « firent », tel

(i) ((Do préférence au peuple qu*à TËmpereur... l'empereur est le grand voleur, car ces biens ne lui appartiennent pas. » Folio i^, recto et verso.

qu'on s'exprime aujourd'hui, la plus belle somme : 4^0 florins, ce qui était encore fort médiocre, car ces instruments étaient merveilleux. Le sous-prieur de l'abbaye, l'augustin Dothe, n'eut point honte d'acheter la grande partie des vieux vins appartenant à la maison abolie. Le courage lui manqua, après cette action blâmable, pour rester davantage à Auderghem parmi ses frères : il quitta l'abbaye sur-le-champ pour aller demeurer aux Marolles, chez le curé Pappaert, qui lui avait donné un si sacrilège exemple. Au lendemain de cette vente publique, les moines s'éparpillèrent; le vénérable prieur Terlaeken alla loger à Bruxelles, chez une dévote commerçante, M"® Van Hamme,qui tenait une boutique à l'enseigne de la Main d'Or (i). Quelque temps après, chacun des vingt-trois religieux reçut, sur le produit de la vente effectuée au monastère, une casaque de drap, un pantalon, un manteau d'étoffe et vingtquatre aunes de fine toile. En août, le gouvernement distribua encore entre les expulsés un total de 85o florins.

En leurs retraites respectives, les moines séparés vivent en paix durant trois années. Toutefois, le 17 mai 1787 ils sortent de leur silence et de leur mutisme pour adresser, aux « bonnes gens des neuf nations de la Ville de Bruxelles », un appel collectif où ils protestent contre la suppression illégale de leur monastère et les prient de coopérer à son rétablissement. Cette requête fut adressée aux Etats de Brabant qui, lui opposant une fin de non-recevoir, firent vendre les antiques constructions de Rouge-Cloître en trois séances : les 3, 16 et 27 juillet 1789. Cette vente, qui comprenait tous les bâtiments monacaux, l'église, la ferme, les étangs, le moulin, les bois, les labours, produisit 58,ooo florins. Et le 5 septembre suivant on commence la démolition de l'abbaye par la brasserie et Tinfirmerie. Les moines n'ont cependant pas perdu tout espoir; ils croient même pouvoir, à un moment donné, relever les ruines de leur maison. En effet, le 18 février 1790, à la suite d'un acte passé par lui devant le notaire Van Goethem, de l'Etat Souverain de Brabant, l'Augustin Van der Auwera réfugié à Woluwe-Saint- Pierre, rentre à Auderghem avec seize de ses compagnons restés fidèles. Réduits à la pauvreté extrême, ils vendent, pour se procurer de l'argent, le refuge de Bruxelles. Puis ils entreprennent la restauration du cloître et commencent même à embellir les parties de l'abbaye qui, ayant échappé aux vandales, sont restées debout. Voulant rendre à leur sainte demeure le joli cadre d'autrefois et qui avait été grandement abîmé, les religieux se mettent bravement, le 28 octobre et le 1 5 no-

Retrattedu dernier prieur: P.-J.Terlaeken.

Retour des moines à Rouge-Cloltre : 1790.

(i) Inde Guide Hand.

Pllhiso flu couvent par

les liii<snr(N françuis :

Sij|)|»ression détinitive

Sept Fontaines orljïlnes.

Gilles Breodvck.

vembre 1791, à replanter des chênes aux abords de la ferme et entre la chaussée de Jésus-Eyck et l'étang des Clabots (i).

Malheureusement de nouvelles vicissitudes attendaient le monastère, dont les jours étaient comptés désormais. Après Jemmapes, les i3 et 14 novembre 1792, les hussards français pillent et dévastent Roode Clooster. L'année suivante, les troupes républicaines ayant fait leur entrée daus Bruxelles, un détachement de dragons vint occuper le couvent à partir du II février. Le i**^' mars, les commissaires français procèdent à l'inventaire. Pourtant ce n'est que trois ans plus tard, pendant lesquels les moines sont livrés à de continuelles alarmes, que les commissaires *du Directoire notifient au prieur la seconde suppression de son établissement. Cette formalité s'accomplit le 27 septembre 1796. Cette fois l'expulsion des Augustins de Rouge-Cloître est définitive. La communauté est pour jamais dissoute. Le monastère est vendu derechef le 14 tuin 1798 et bientôt on commence la démolition totale; la ferme et le logis des hôtes furent les constructions qui tombèrent en premier lieu sous les pioches destructrices. Le vieux prieur Terlaeken ne survécut pas longtemps à la ruine navrante et irrémédiable de cette célèbre abbaye dont tant d'années il avait eu entre ses mains les destinées. Très âgé, l'âme meurtrie, il mourut à Bruxelles le 24 mars 1800.

L'abbaye de Sept-Fontaines a une origine pareille à celle de Groenendael et de Rouge-Cloître. Ce fut d'abord un obscur ermitage, appartenant à un religieux inconnu. Dans la seconde moitié du xiv® siècle, ce pieux homme avait construit une cabane au centre du massif sud-ouest de la forêt de Soigne, à la troisième borne milliaire de Bruxelles. Tous les matins, le vieil anachorète se rendait, avant l'aurore, à la messe dite en l'église paroissiale de Rhode. Le jour, il priait et se livrait à des ouvrages manuels, en vrai imitateur des pères de l'Egypte. Il subsistait en vendant aux habitants des villages voisins les objets grossiers qu'il façonnait. Sa fin fut heureuse : il n'avait pas interrompu un instant sou travail. L'endroit où il vivait était fréquenté à cause de ses sources abondantes : Sevenborn ou Septeni Fontes, qui descendaient des collines environnantes, et en faisaient un coin singulièrement délicieux.

A cette même époque, un vénérable chapelain de l'église Saint- Pierre, à Anderlecht, Gilles Breedyck, né à Bruxelles en i34o et qui avait étudié à Paris, désireux de s'arracher aux vices de ce monde et de commencer une existence contemplative, s'enten-

( i) Buyten de pachters porte... De plantery oan yke boomen teg-en Zotiien boscJi, vanden CassfJ Jésus Eyck totaen den Clabots Vyoer.

dit avec sept compagnons pour vivre en commun. Ils s'installèrent tout d'abord en ville, à proximité de la chapelle de Saint- Laurent. Mais comme ce site ne leur parut point assez éloigné du tumulte de la société, « le prêtre pensa au moyen de marcher plus sûrement dans la voie du Seigneur; ainsi, poussé par Tamour de la vertu, du repos et de la solitude, il découvrit ses desseins à ses compagnons, qui se trouvant du même sentiment, allèrent chercher dans le bois de Soigne, comme s'exprime Tauteur du Théâtre Sacrée un endroit où ils pourroient vivre en retraite ». Ils arrivèrent dans la vallée de Sept-Fontaines et aperçurent l'ermitage à moitié caché sous les arbres. C'était le cadre rêvé. Nulle pnrt ailleurs ils ne trouveraient semblable quiétude.

Gilles Breedyck, de plus en plus animé du désir d'embrasser une vie austère, prit avec lui ses compagnons et alla trouver Jeanne, duchesse de Brabant, à qui le bois de Soigne appartenait, pour lui demander ce terrain. C'était en i38o. La souveraine le leur accorda; elle y ajouta des fontaines, des champs, une partie de Sonien, a en un mot tout ce qui était nécessaire pour commencer et achever ce monastère ». Le chapelain d'Anderlecht s'empressa de retourner à Sevenborn, pour y jeter les premières bases du couvent. Quelques habitations s'élevèrent d'abord. Ils bâtirent ensuite une église.

Ce qui ravissait Breedyck et ses compagnons, c'était de se voir complètement entourés de bois; leurs méditations n'étaient ainsi jamais interrompues. Avant de s'installer à Sevenborn et d'hériter de l'ermitage du vieux chrétien solitaire arrivé au terme de son existence laborieuse, ils n valent pai*couru la forêt de Soigne en tous sens. Animés d'un courage que renouvelait sans cesse la conscience d'une grande œuvre à accomplir, ils ne perdirent pas de temps. Les huit hommes se partagèrent les différents ousrrages, ramassant du bois, recueillant des provisions, mais consacrant tous leurs loisirs à la lecture et à l'écriture. Dans la contrée la nouvelle s'était répandue qu'on avait construit des maisons et des cellules au cœur de la forêt. Cette nouvelle s'ébruita et parvint jusqu'à Cambrai, dont le siège épiscopal était vacant. Chargé par le chapitre de visiter les lieux, Thomas de Wisdorum, prévôt de Soignies, fut tellement charmé par ce qu'il avait vu, qu'il rédigea un rapport enthousiaste. On chargea ensuite ce vicaire d'aller dédier le monastère naissant à Dieu, à la sainte Vierge et à saint Augustin. Le couvent reçut le nom de : Maison Canonique ou Monastère de la Bienheureuse Marie, ou des Augustins, aux Sept-Fontaines.

Le II avril i388, l'église fut consacrée par l'évêque Jacques, de Civita-Nova, suffragant de Jean t* Serclaes, évêque de

Libéralité de la princesse Jeanne : 1380.

Dédicace du monastère.

Cunsécratlon de régllse . 1388.

Cambrai, mort peu de temps avant. Le lendemain, pendant la messe, Oilles et deux antres prêtres, Henri de Stakenbosch et Pierre deHoede, ayant quitté leur ancienne robe, prirent TLabit des cbnnoiues réguliers de Saint-Augustin, et firent profession. ivemier prieur ; Après le scrvico, la pctltc conimunauté élut unanimement prieur

Gilles Breedyck.

Le chronograpbe suivant composé dans le goût de Tépoque, marqua Tannée, le mois et le jour de cet événement mémorable :

AT, C ter, L que^ ter /, semel V que, ter X in A/trili Luce 8ub undenSf Do mi ni domiis ista sacrattt Extitit : est habitua asaumptos, et a tribus : unus Ex his Aegidius primus Prior est ibi factas.

Le premier prieur du nouveau monastère, construit tout en bois, après avoir rempli ses fonctions pendant vingt-huit ans, fut appelé, en 1416, à Bois-Seigneur-Isaac, périphérique de la forêt de Soigne, pour y planter une nouvelle colonie, dont il fut aussi le premier recteur et ensuite le premier prieur; c'est là qu'il Sa mort I4i4. mourut en 1424» dans un âge fort avancé. Il avait écrit quelques

ouvrages mystiques. Sept- Fontaines s'affilia, en 1401, au cba- X)itre de Groenendael, et, en i4i5i pendant le règne du deuxième prieur, Allar Gillier, à celui de Windessem, sous certaines restrictions et avec l'approbation de Jean de Liedekercke, adoption de la clôture : évêquc dc Cambrai. Enfin, en 144^» ^^^ moines embrassèrent la

clôture, abolie ici, comme autre part en i635, en vertu d'un décision du chapitre général. A Allar Gillier succéda Henri Pomcrius, chanoine régulier de Groenendael. Il eut pour successeur, en 1421, Jean Pistoris, profès de la « Vallée Verte )),qui résigna après onze années.

Sous le prieurat de Jean Pensalinck, nommé en i432, on jeta les fondement» du nouveau temple. Le frère de Pistoris, Daniel Pistor, autrefois supérieur à Rouge-Cloître, meurt sixième prieur en 1436. Jacques Woetwatcrs, prieur en 1439, le redevient en 1458, encadrant le prieurat de BartholoméBargans,d'TJtrecht, chanoine de Roo-Clooster, nommé en i443 et démissionnaire Noii\ei orcioiro. Cil i448. Vci's ccttc époquc, l'oratoirc avait été détruit par un

incendie. Woetwaters acheva le temple nouveau, bâti en pierre et admirablement décoré. Les moines, le lendemain du sinistre, avaient refusé la proposition de Jcnn de Gavre ou Jean de Lens ou de Liedekercke, évêque de Cambrai, qui leur offrait gratuitement l'église d'Alsemberghe, dédiée à la Vierge, avec ses biens et ses annexes. Mais ils aimaient trop la paix des bois, ils s'étaient tellement accoutumés à leur existence placide et

silencieuse, loin de tout commerce humain, qu'ils déclinèrent cette offre généreuse.

Le monastère, d'ailleurs, eut des bienfaiteurs nombreux. Jeanne de Brabant, l'admirable fille de Jean III, ajouta à l'acte de fondation de l'abbaye un privilège perpétuel. Le prieuré obtint la faculté de s'approvisionner dans la forêt de Soigne le bois en quantité suffisante pour allumer les feux dans tout l'établissement. Dans la suite, le prieuré de Sept-Fontaines a toujours joui de ce droit. Cependant, des contestations surgirent plus tard au sujet de ce privilège, que le Conseil des Finances confirma le 9 juillet 1641. Désormais, « de la part de Sa Ma^^ », il sera alloué aux religieux « huict cent wisses de bois » annuellement parle receveur général « hors les wintfellingen ». Cette provision sera prise « aux endroicts et lieux plus voisins de leur dit monastère. Et de plus ample grâce d'y pouvoir prendre et cueillir le bois secq » (i). Le 4 septembre 1699, « Son Alteze Electorale » renouvelle la faveur. L'ordonnance publiée à cette occasion par le Conseil, le i3 mai 1700, stipule que les huit cents mesures ordinaires comprendront « la moitié du bois tremble, et la moitié du bois de bosle, et ce mesure pour mesure, sans en compter deux pour une et de la grandeur réglée pour les dits wintfellingues » (2).

Jean IV usa, lui aussi, de libéralité. Il octroya des avantages importants et concéda aux moines des parcelles de la forêt. Marie de Hongrie accorda au couvent des bénéfices considérables. Le cardinal Everard de la Marck, prince-évêque de Liège, fit reconstruire au xvi® siècle toute la maison, depuis les fondements. Le mausolée du prélat, qui avait légué ses entrailles au couvent, se trouvait au milieu du chœur, à proximité du maltre*autel. Des soldats détruisirent le tombeau pendant les guerres. On ne conserva que le cercueil de plomb de l'évêque, renfermant ses restes. L'abbesse de Nivelles, dame Christine de Franchimont, fit don à l'église de vases sacrés. Une des chapelles du temple, celle de la Sainte-Trinité, avait été construite au XV® siècle, grâce à la munificence de Martin Freinaert, bailli de Hal, qu'on enterra devant le chœur.

Pendant son prieurat, de 1467 à i474« Guillaume à Piro ou de Pire, ancien prof es de Groenendael, commença la construction de nouveaux bâtiments et acheva ceux entrepris par ses prédécesseurs. Mais sous le prieurat de Gaspar de Meet, un Brugeois élu en i5i3, à l'âge de 29 ans, le monastère fut une deuxième

Bienfaiteurs.

Droit de couper du bois en Soigne.

Reconstruction du monastère

(i) Archives générales du Royaume : Chambre des Comptes ^ n^ 5io, fol. 227 et verso, (a) Ibidem^ toi. H28,

fui» incendié. Un tremblemeu t de terre l'endommagea davantage, le 26 juin i522; il buulevei-ea la contrée entre 10 et ■ t heures du Boir et sema la terreur pnrmi les religieux, qui croyaient leur demeure complètement démolie. C'est en

l'année i533, peu de semaines après la nomination du vingt el unième prieur, Henri de Coek, que le couvent fut honoré pour la première fois de la visite d'Ëverard de la Marok; le princeévèqne revint souvent partager le repas des moines, à côté du prieur Jean Freyniers.

Les ducs de Brabant témoignèrent toujours à la communauté de Seoen Borren. beaucoup de aoUicitade. Ils visitaient souvent

le monastère. Alexandre Pincliart cite des lettres patentes datées de Bruxelles le ig janvier 149B, par lesquelles Philippe le Beau octroie au monastère de Sept-Fontaines une somme de soixante livres « pour et au lieu d'un bonnier de bois qu'il leur uvoit lors nagaires accordé, et ce pour eulx aider aux fraiz et despens qu'ils avoient à soustenir pour édiffier leur maison et logis pour y recevoir Monseigneur quant il lui plairoit de y loger (i) ».

Charles -Quint, Philippe II et Marie de Hongrie, venant de Gand, s'arrêtèrent le 10 octobre i54o à Sept-Fontaines, suivis d'un luxueux cortège de seigneurs puissants et de dames élégantes. Le lendemain, au moment de partir, l'Empereur fit don au prieur Jean Freyniers, d'une somme d'or considéi able destinée à l'érection des bâtiments méridionaux. Le fils du monarque se plut depuis ce jour à se retrouver parmi les religieux; en 1549, il se rendit à Sevenborn en grande pompe. Il passa toute la semaine de Pâques chez les Augustins, partageant leurs repas, se livrant avec eux à la prière et à la méditation.

Le règne du vingt-troisième prieur élu en i557, Henri Roelants, fut marqué par des événements affreux : la riche bibliothèque, l'objet d'une réputation universelle, fut incendiée et détruite par les gueux; ils dévastèrent le couvent de fond en comble et le livrèrent aux flammes. Les hérétiques ne s'arrêtent pas là; ils incendient aussi en i58î2 et réduisent en cendres la ferme de Toulifaux^ à Braine-l'Alleu, une des plus belles propriétés des Augustins. Henri Roelants était un orudit ; il était très versé dans les lettres grecques et» hébraïques. Il mourut en 1696, à Beersel, où la communauté avait été contrainte de chercher un refuge.

Son successeur, Judocus Borghgrave, connut des infortunes tout aussi amères. Il dirigea les moines exilés de force pendant une période de dix années. Ce n'est qu'en 1606 qu'il put quitter le manoir de Beersel, où les moines avaient vécu près de vingt ans, et reprendre le chemin de Sept-Fontaines. Mais la maison n'était plus qu'un monceau de ruines. Bravement, les moines redressèrent les murailles de leur cloître et de leur église. Grâce aux largesses du prince Charles de Croy, on put consolider les parties non renversées et commencer la reconstruction des autres. Le travail s'accomplit avec beaucoup d'ardeur et le vingt-sixième prieur, le chanoine Jean Vermeulen, choisi en 1619 et mort en i636, eut la joie d'inaugurer les nouveaux locaux,

visites priucières.

La bibliothôquedétrutle par les gueui.

Exil des moines.

Bètimenta nouveaux 161S^1636.

(i) Alexandre Pinchart : Ouvrage cité, t. II, p. sa4-

l'établis daus toute leur magnificeuce. Il avait cousacré une fortune personnelle considérable à l'œuvre de restauration.

FeniiMiid d'Bi|ugne : Un événement pittoresque marqua l'automne de 1689 : Certain après-midi, l'infaut-i^ardinal Feruand d'Espagne arriva inopinément à Sept-Fontaiues, pendant une partie de uhasRe. Accompagné de plusieurs seigneurs et des gens de la vénerie de Boitsfort, le prince poursuivait un cerf d'une grandeur remarquable. Traquée par les chiens, la bête ae jeta dans le Vetoyuer, un des étangs du prieuré, où, forcé par la meute, il se laissa capturer par les chasseurs. Le prieur Marc Masteliu vint ù la rencontre du prince, qui écoutait la fanfare du hallali ; entouré des vieux chanoines, le supérieur le saltia, le complimenta et lui offrit une collation. L'infant accepta, descendit de cheval et fit honneur aux mets que lui présentait le religieux. On dépeça le cerf dans la grande cour du couvent; le cardinal Ferdinand s'en réserva une cuisse et donna le reste à la communauté. Réjoui par cet incident, le prince revint le soir même à Bruxelles, par la forêt de Soigne.

chiricsild'AnKieierrc: Une Vingtaine d'années après, en i658, l'abbaye fit une réception splendide à Charles II, roi d'Angleterre et d'Ecosse, que la révolution fomentée par Cromwell avait dépouillé de son trône et qui séjournait à Bruxelles. La beauté du monastère et du site où il s'étendait émerveillèrent le monarque exilé. Il parcourut l'établissement, se plut à admirer tout en détail ; il partit en disant toute sa joie et toute sa surprise au prieur Henri de Bruyne, et eu le remerciant pour sou urbanité. Ce prieur, né à Bruxelles, était un homme digue entre tous. Il s'occupa particulièrement de la décoration de In belle église construite jadis par le prieur Jacques Woetwaeters; il y plaça des tableaux de luattres, des joyaux et des sièges sculptés avec art. Il édifia une nouvelle bibliothèque et bâtit le refuge de Bruxelles. C'est ici qu'il trépassa, en 166a, de la gangrène, qui s'était déclarée dans son pied, à la suite d'un accident.

A la fin du xvii" siècle et au commencement du xvin', Trois- PoQtaines eut beaucoup à pâtir de la soldatesque et particulièrement des troupes de Louis XI V.

Comme les deux autres monastères de l'ordre de Saint- Augustin situés dans la forêt de Soigne, Sevenborn a formé Moines râiAbres. bcaucoup d'iiommes célèbres dans les lettres et dans les arts. La période la plus brillante furent les xV et xvi* siècles. A côté des prieurs dont nous avons parlé déjà, il est nécessaire d'en citer quelques autres. Le chanoine Nicolas Koberti, nommé en 148I1 fut le confesseur de Maximilien, qui l'appela souvent à Kal. C'était un homme d'éducation austère, qui ne transigeait pas sur lesexigencesdes devoirs religieux. Muni d'un mandatde

révêque de Cambrai, il rappela à Tordre les Bénédictines de Forest, qui avaient singulièrement relâché les règles de la discipline. Le chanoine Adam Fabri, vivant vers 1670, a laissé la réputation d'un religieux incomparablement économe; il devint prieur a Groenendael. Le chanoine Henri Bolant, élu en i557, cumula le rectorat de Groenendael et le prieurat de Sept-Fontaines, en vertu de lettres délivrées par le premier de ces chapitres, le 26 août i56i. Il est mort en i58o. Seize ans après, le prieur Judocus Borghgrave fit venir de Louvain le licencié en théologie Egide Breeckmans et le chargea d'enseigner les lettres sacrées aux moines.

En i636, la communauté élut le vingt-septième prieur, Marc Mastelin, fils du médecin des archiducs Albert et Isabelle, chanoine instruit auquel on doit une histoire du couvent. Comme il était très versé dans les textes sacrés, des docteurs venaient le consulter sans cesse pour lui demander la solution de questions ardues de théologie. Un des plus brillants docteurs de l'Université de Louvain, Philippe Godefried, curé de Braine-l'Alleud, était son principal familier. Mastelin mourut le 23 décembre i652, président du Collège des Chanoines de Louvain. Au milieu du xvii« siècle, le moine Philippe Van den Wauwere, issu d'une famille patricienne bruxelloise, alla en Saxe prêcher contre les hérétiques qui détruisaient les monastères. Il était vieux à son retour à Trois-Fontaines, en i663. Ses compagnons, pour le récompenser de cette longue et fervente croisade en pays allemand, le nommèrent prieur. Mais son long et fatigant apostolat l'avait usé. Il ne vécut plus que trois ans. Après son trépas, la communauté relâcha, elle aussi, sa discipline. Pourtant le trente quatrième prieur, Jean François Usselincx, installé le 25 juillet i6g8, la rétablit dans son ancienne splendeur.

C'est parmi les moines qu'il faut chercher les religieux célèbres par leurs œuvres. Le chanoine Jacques Godin, originaire de Valeuciennes, mourut de fatigue en i520, âgé de 38 ans à peine. C'était un travailleur acharné, écrivant avec élégance le latin, le français et le flamand. Ses sermons faisaient le charme de la communauté. Son contemporain, le chanoine Egide Vander Hecken, d'une famille noble de Bruxelles, peignait avec talent. Il n'avait pas de rival dans l'art de l'enluminure et a orné de vignettes multiples beaucoup d'ouvrages. Il s'inspirait d'ordinaire de ses lectures saintes pour composer ses dessins et les exécutait, assurent ses biographes, d*un pinceau ému etspirituel. Ce religieux-gentilhomme possédait aussi un délicat don littéraire. Le moine Jean Habbecan écrivit vers 1570 des épigrammes empreintes de beaucoup de poésie; le

Marc Mastelin : 1636.

Philippe Van den Wauwere, prédicateur : 1663.

Jacques Godin.

littérateur : 1520

Egide Vander Hecken, peintre.

Joan GeerU. musicien, peintre et statuaire.

Ambroise Pontanut,

liistorien de la forôt de Soigne.

Jean Luzon de Milares, polyglotte.

(tauthier van der Noot.

«le Mangeur».

Labbayo en 1743.

chanoine Jacques Habbeck, profès dans la seconde moitié du XVI® siècle, est également connu par ses lettres. Le Bruxellois Jean Geerts, au temps de Marc Mastelin, partageait sa vie entre la musique, la peinture, la sculpture et l'arboriculturo, cultivant les uns et les autres de ces arts avec un bonheur égnl. Ambroise Pontauus, nmi de Judocus Borghgrave, était uu archéologue avisé et un chercheur curieux. Il rédigea plusieurs livres; son chef-d'œuvre était r///sforîa nemoris Soniae, qui lui demanda plusieurs années de travail et de compilation. C'était le seul ouvrage d'ensemble qui eût été écrit jusqu'à présent sur l'antique forêt de Soigne. Le moine comptait imprimer sou volume; mais il mourut subitement avant d'avoir pu réaliser son projet. Le manuscrit, avec ceux de ses autres productions, resta à la bibliothèque, d'où il disparut pendant les pillages de la fin du xvi*' siècle ou pendant les incendies postérieurs. On n'a jamais retrouvé sa trace. En i655 embrasse la règle de Saint- Augustin, le seigneur Jean Luzon de Milares; ce moine, extraordinairement instruit, connaissait un grand nombre de langues. Cinq années après avoir revêtu l'habit de chanoine régulier, il entra au service de Claude Amorald, prince de Ligne et viceroi de Sicile. Il accompagna son maître dans ses campagnes eu qualité de vicaire général de l'armée du Roi. Le moine Wiaert a écrit un volume fameux, consulté par beaucoup d'auteurs : Historia Sepiem Fontana.

Qu'on nous permette de mentionner, en terminant cette liste, le chanoine Gauthier van der Noot, qui par sa goinfrerie fnit songer à l'ineffable Lamme Goedzak, son frère... rabelaisien. Ce moine, né à Anvers, était doué d'un appétit vorace; cependant, il Ise contentait, à la rigueur, de la portion commune, car il savait supporter la disette comme il savait honorer l'abondance. Le cardinal de la Marck, qui s'amusait à voir ce religieux prendre ses copieux repas, l'avait surnommé le Mangeur. Le malheureux fut atteint d'asthme; il mourut à Bruxelles, au refuge du monastère, le 27 octobre iSaS. Il avait à peine 38 ans.

Dans sa Description de la Ville de Bruxelles, parue en 1745, George Fricx nous évoque l'aspect de l'abbaye à la fin de sa splendeur : « Le nom de ce monastère est très conforme au lieu où il est situé. Il est arrosé de sept fontaines, qui, roulant leurs eaux avec impétuosité dans le penchant des collines d'alentour, tombent dans une vallée d'où elles ont été conduites par des tuyaux flans toutes les parties du couvent, où elles sont nécessaires ou agi'éables. Leur murmure agréable et leur cours tortueux sont un spectacle des plus charmants... La bibliothèque, qui passoit pour la plus belle de tout le pays, et la plus riche en

beaux livres et en anciens manuscrits, fut pillée et ruinée par les hérétiques du xvi® siècle qui, lâchant leur fureur sur l'église et le reste du monastère, n'en firent qu'un monceau do poussière et de cendre. Erard, évêque et prince de Liège, en ayant relevé les ruines avec autant de magnificence que de zèle, l'embellit et la dota considérablement. On y voyait autrefois son mausolée, splendidement construit ; mais il fut ruiné dans une révolution du pays, et il ne resta plus que le cercueil en plomb, qui est renfermé dans un caveau de brique.

» Les avenues de ce monastère sont des plus agréables ; elles mènent d'abord à une belle église toute des plus propres On entre ensuite, en passant au long d'un grand verger, dans une vaste cour, où sout tous les offices, qui mène de là au monastère composé de quatre corps de logis bâtis sur un beau cloître, dont le préau est un parterre rempli de fleurs et orné d'une fontaine jaillissante dans un bassin ménagé dans le milieu. Les appartements destinés pour les étrangers sont bâtis sur un très-beau jardin, orné d'arbustes, taillé en toutes sortes de figures et suivi d'un étang d'une grande étendue, ce qui forme une perspective agréable à ce corps de logis; de l'autre côté est le jardin des religieux, qui est d'une propreté enchantée et embelli d'un bel escalier, rampé d'une balustrade de pierre, par où l'on monte sur une terrasse. On trouve ensuite un beau jardin fruitier, qui aboutit à un autre jardin à légumes, orné de quantité d'arbustes très bien cultivés. Celui-ci communique avec un charmant parterre, où est un superbe amphithéâtre d'une archir tecture régulière, qui mérite l'attention des curieux. La situation de ce monastère est si heureuse, qu'on peut à peu de frais y ajouter les embellissements de l'art aux beautés de la nature (i). »

Le couvent de Sept- Fontaines disparut en même temps que ceux de Oroenendael et de Rouge-Cloître. L'édit de Joseph II abolit également les trois monastères de chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin situé sur le territoire domanial : « 1784. Les prieurés des Chanoines-Kéguliers de Groenendael, de Rouge-Cloître et de Sept-Fontaines dans la forêt de Soigne, furent supprimés pendant l'été de cette année (2). » Pendant la Révolution et sous la domination française, une grande partie des bâtiments fut détruite. Ce qui subsiste aujourd'hui a été transformé en usine, en une délicieuse maison de campagne, en une accueillante auberge.

Mausolée d'Evrard de la Marck.

Jardins.

Suppression du couvent : 1784.

(i) Pp. 217 à 219.

(2) Abbé Mann : T. I, p. 2rxj.

Le couvent de rrr(7/uy«0n: 1399-1454.

La chapelle.

Butendael.

Origines du monastère.

Non loin de Troifl-Fontaines, au sud-ouest, exista durant un demi-siècle à peine, le couvent des Augustines de Ter Cluysen. U avait été fondé, en 1399, par les deux dernières béguines d'une communauté établie à Wautier-Braine,8ou8 le nom de couvent de la Motte; la duchesse Jeanne, dont le nom est inséparable de l'histoire des principales maisons religieuses sylvestres, leur donna la chapelle de Dudinsart, appelée dorénavant Ter Cluysen ou l'Ermitage. En cédant aux vénérables dévotes la jouissance de l'oratoire, la princesse leur donnait une vingtaine de bonniers de terre et le droit de pâture dans la forêt de Soigne, à la lisière de laquelle s'élevait le bâtiment. La petite communauté adopta la règle de l'ordre des chanoines réguliers de Saint- Augustin. Mais le monastère, malgré les dons et la protection de nos souverains, resta pauvre et ne prospéra point. Et en i4^4) ^^^ sœurs prirent la détermination de quitter leur demeure solitaire pour venir s'installer à Bruxelles, dans les locaux naguère occupés par les religieuses de Jéricho; elles y restèrent jusqu'en 1783, année où elles furent supprimées par l'édit de Joseph II. Quant à la chapelle de l'Ermite, qui seule subsiste des bâtiments abbatiaux, on l'abandonna pendant plusieurs siècles. Elle menaçait ruine lorsque, il y a quelques années, le baron Snoy, animé du louable désir de conserver ce charmant et délicat spécimen d'architecture gothique tertiaire, la fit restaurer à ses frais. Caché dans un véritable écrin de verdure, au centre d'un cadre riant et pittoresque, le temple est occupé maintenant par un charron. Sous les voûtes ogivales, au lieu des chants mystiques et des prières, retentit la musique plus bruyante, mais moins spirituelle, de l'enclume et des marteaux.

ce L'abbaye de Botendael, dit Antoine Sanderus, est située dans la forêt de Soigne; ses bâtiments, tournés vers le sud, s'étendent entre deux collines. » Trois quarts de siècle après la rédaction de ces lignes, une importante fraction du domaine, à l'ouest de la chaussée de Namur, avait été défrichée et avait par conséquent dégagé le monastère : ce Dans le village de Neerstalle ou Eekhout, imprime le baron Jacques Le Roy, est un cou vent des Frères Mineurs nommé Boetendael, c'est à dire ValdesPénitens; il est situé à une demi-lieue de Bruxelles, au midi de l'entrée du bois de Soigne, et à un quart de lieue de la Paroisse d'Uccle (i). » Au début, la maison était donc complètement entourée de bois. Elle doit son origine à une demeure que possédait à Uccle Philippe Hinckaert, conseiller du duc de

{i) Le Théâtre Sacré, p. 325.

Bourg^ogne, gentilhomme appartenant à une famille dont nous avons rencontré maintes fois le nom dans l'histoire de Sonien, Cette demeure était occupée par un ermite que vinrent rejoindre bientôt plusieurs cénobites. A la prière de Hinckaert, le petit établissement fut érigé en monastère en 1467, et dédié à saint Antoine de Padoue par Jean de Bourgogne, évêque de Cambrai. Par autorité du pape Paul II, le prélat assigna l'établissement aux frères mineurs de l'étroite observance. Isabelle de Portugal, veuve de Philippe le Bon, contribua beaucoup à la création du couvent et lui accorda les premiers privilèges. Philippe Hinckacrt céda non seulement son habitation, noyau de la vaste communauté future, mais aussi son fonds; et il donna encore aux premiers religieux un de ses biens, situé dans le voisinage, et une colline boisée formant le contrefort de la forêt de Soigne.

L'abbaye se développa rapidement, grâce au dévouement du premier supérieur, le frère Henri de Lille, du couvent des Cordeliers de Malines. Charles le Téméraire confirma par un diplôme l'acte de fondation de sa mère et ordonna à ses successeurs de conserver les faveurs et les subsides dont jouissait Botendael. Comme l'abbaye manquait d'eau, Philippe le Beau y décida la construction de fontaines alimentées par une source du palais de Bruxelles. Le liquide cristallin était amené par des conduites longues d'une lieue, confectionnées aux frais du prince. Dès l'origine, l'établissement brilla par le déploiement religieux de ses membres. Parmi les tout premiers Franciscains qui se distinguèrent, on cite le père Théodore; il possédait le don des miracles et de la prophétie et déploya un zèle incomparable, pendant une épidémie de peste qui décima Bruxelles. La légende veut qu'il ait administré les derniers Sacrements à 32,000 chrétiens atteints du terrible mal. Selon la tradition Philippe II aurait lavé, un jeudi saint, à Botendael, les pieds de douze vieillards.

Le couvent eut, lui aussi, à souffrir de la guerre de Religion. Pendant les troubles, en 1579, ^^^ gueux chassèrent les moines de leur cloître et ravagèrent les bâtiments. Les archives furent dispersées ; on manque, par conséquent, de détails précis sur le passé du monastère. En 1604, les religieux retournent à Botendael et commencent à relever de ses ruines leur demeure abîmée. Albert et Isabelle les honorent de leur aide pécuniaire; les aumônes et les cadeaux affluent. Les travaux marchèrent activement et, quelques mois après, Mathias Van Hove, archevêque de Malines, put consacrer l'église. En 1610, le Révérend père Jean Neyen, qui venait, par son autorité personnelle, d'assurer une trêve de dix ans entre la Hollande et le roi

Erection de l'abbave :

Premier supérieur :

Henri de Lille.

Le père Théodore,

Les religieux chassés par les hérétiques : 1579

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d'Espagno, coustruisit nne iofirmerie, pour marquer l'afrection Xiarticulière en laquelle il tenait le prieuré deB Franciscaice. Didace de Messia érigea en 1636, à la limite du bois encerclant le monastère, en l'honneur de son patron, saint Didace, une magnifique chapelle avec de spacieuses dépendances: Jacques Boonen, arcbevêque de Malincs, la consacra le 12 novembre do la même année.

Devenue veuve, Isabelle donna au couvent des témoignages incessanis de cbarité et do générosité; elle lui accorda tout

Salnte-VIerge; 1W5.

d'abord trois arpents de la forêt de Soigne; elle restaura les fontaines, fit an-anger et embellir les jardins et les entoura de murailles. Elle releva la bibliothèque autrefois renversée par les hérétiques. Ferdinand Dandclot, surintendant de sa Cour, l'aidait dans ses travaux avec un dévouement fidèle. Les visites de l'archiduchesse étaient fréquentes. Ch.ique fois, elle apportait des cadeaux précieux : chapes, surplis et autres oi-nements sacerdotaux brodés de sa propre main. Elle les déposait ellemême sur les autels en déi;laraut qu'elle était la sœur des moines. L'infante voulut un jour donner une preuve pins grande de sa piété : elle revêtit l'habit de sainte Claire, après avoir embrassé la troisième règle de l'ordre de Saint- François. On sait que la fille de Philippe II garda cette robe jusqu'à la fin de sa vie.

A. Botendael, l'archevêque Booucn institua, en i635, la célèbre confrérie de la Sainte- Vierge, qui maintint son siège dans le

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couvent jusqu'à la suppression de celui-ci. C'est à la sollicitation du cardinal Ferdinand d'Autriche, infant d'Espagne et gouverneur des Pays-Bas, que fut fondée cette confrérie des Zélateurs du culte de Marie, comme on l'appelait aussi. L'in> fant s'y enrôla en compagnie de Marie de Médicis, qui, en exil à Bruxelles, avait fait de la forêt de Soigne sa promenade favorite; de Thomas, prince de Savoie; du duc Charles de Lorraine et de ses deux sœurs; de Marguerite, femme du duc d'Orléans; et de la princesse Henriette de Faltzbourg. Tous ces personnages apposèrent leurs signatures dans un registre conservé par le supérieur et où un peu plus tard l'archiduc Léopold d'Autriche devait à son tour écrire son nom. L'année suivante, le pape Urbain YIII approuva l'institution et lui adressa des X^rivilèges et des indulgences. La fête de la confrérie avait lieu le jour de la Visitation ; on promenait en procession l'image de la Vierge à travers les jardins et les bois du couvent, jusqu'aux lisières de la forêt de Soigne.

Seize années auparavant on avait créé à Botendael une société non moins célèbre : la confrérie des Cinq Blessures du Christ. A cette occasion, c'était en 1619, les Franciscains organisèrent un cortège somptueux qui traversa toute la forêt de Soigne au milieu d'une foule immense venue de la ville et de tous les villages voisins. Au centre de la procession, un prêtre portait le saint Sacrement. Le défilé, sous les hauts arbres, par un temps magnifique, présentait un spectacle merveilleux dont le peuple garda longtemps le souvenir ému. Cela se passait au temps de Lazare Sanguessa, père supérieur. La confrérie prit une extension énorme, grâce à cette active propagande, que les frères récollets surent heureusement entretenir dans la suite. Tellement qu'en 1724, dit un historiographe, on comptait environ cinq mille associés, alors que la confrérie de la Vierge ne réunissait que deux mille adhérents.

On conservait à Botendael, comme à la Cambre, plusieurs têtes des compagnes de sainte Ursule, des reliques des martyrs de Gorcum et des saints martyrs thébains. Dans l'église était entourée de vénération une image miraculeuse de la Vierge, bénie par Urbain VIII et offerte par Ferdinand d'Autriche. C'est cette statue que promenaient chaque printemps dans les bois et les jardins les zélateurs du culte de Marie. Le couvent avait des succursales nombreuses, entre autres à Hal et à Erquelinnes. De Botendael sortit la réforme adoptée dans tous les couvents de Franciscains des Pays-Bas et qui modifia la règle de l'ordre. Cet établissement a formé quelques hommes fameux par leurs mœurs et par leurs œuvres. Le quatrième père supérieur, Lazare Sanguessa, prédicateur célèbre, mourut à Rome en

Coilircrie

des Cfii(| Blessures

du Christ . 1619.

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