CHAPITRE VII
Les Chantres
Les peintres de Soigne : Les moines miniaturistes; Hugues Vander Goes; Bernard Van Orley: Hans Collaert; Ignaz Vanden Stock; Jacques d'Artois; Paul Vitzthumb; Jean- Baptiste Van Moor. — L*éoole de Tervueren : Hippolyte Boulenger; Joseph-Théodore Goosemans; Théodore Fourmois; Alfred de Knyff; Edouard Huberti; Alphonse Asselbergs; Jules Rayemaekers. — Isidore Verheyden; Théodore Baron; Louis Dubois; Jean-Baptiste De Greef; Alfred Madoux; Joseph François ; Richard Viandier; Eugène Verdeyn. — Les écrivains : Jean Ruysbroeck; Coomans, Jeanne Goeigebuer; Jules Bailly, De Bruxelles à Tervueren ; Camille Lemonnier, Un Mâle] Edmond Picard, Mon oncle le Jurisconsulte et Conftteor; James Vandrunen, Les Forêts ; Em. Gouffaux, Meditatio Siloae Soniacae, — ('Onclusions.
Les moliies de Groeueadael, de Rouge-Cloîtro et de Sopt- Fontaineâ sont les plus anciens chantres de la forêt de Soigne. Les premiers ils s'inspirèrent, dans leurs écrits et dans leurs peintures, de tontes les merveilles qu'elle recèle et qui servaient de cadre à leur vie contemplative. Ils approfondissaient le mystère des bois, ils connaissaient le caractère des arbres; les attitudes et les mœurs des habitants des fourrés leur étaient familières. Tant de modèles admirables et divers devaient les inspirer. Dans les fameux scriptoria monastiques du Brabant, les plus célèbres peut-être du monde, l'étude de la flore et de la faune sylvestres fut constante; les innombrables manuscrits qui sont sortis de ces ateliers moyenâgeux portent la trace de cette étude, car mainte page nous évoque des coins de la futaie et les animaux qui vivaient à ses ombrages.
Les couvents des chanoines réguliers de l'ordre de Saint- Augustin constituaient de véritables pépinières de dessinateurs et de calligraphes; c'est à ces religieux artistes que Philippe le Bon commanda la principale partie de ces superbes ouvrages conservés à la Section des Manuscrits de la Bibliothèque Royale, et qui sont parmi les plus riches de cette collection ncomparable. « Il est possible, dit J. Marchai, que ce grand
Les moines miniaturistes.
Les scriptoria.
prince, qui parcourut souvent la forêt de Soigne, l'une des plus belles de l'Europe, forêt qui touchait alors, par ses deux extrémités, à son hôtel du parc de Bruxelles et à son château de Tervuren, se soit souvent arrêté à Rouge-Cloître et à Groenendael, vere le milieu de la forêt; c'était le lieu des haltes de ses chasses, dans lesquelles il était entouré d'une cour brillante. Il y aura sans doute visité les tcripioria et les armoria de ces deux maisons érétnitiques, c'est-à-dire les ateliers des écritures et les pupitres des bibliothèques (i). »
Les plus précieux manuscrits de cette époque, c'est-à-dire du milieu du xv^ siècle, sont sortin principalement de l'nbbaye de
Roage-Cloître. u La finesse et la beauté du vélin qui n'ont pas encore été surpassées par nos papiers modernes, dit encore le même auteur; l'élégance et la clarté de l'écritore; la richesse et la variété des lettrines, des cadrats, dés miniatures et des iconismes; l'éclat de leur peinture, soit de tontes couleurs, soit en grisailles ou oamayeux; l'azur de l'outre-mer aussi précieux que l'or, employé avec délicatesse, malgré son opacité; l'or apposé avec sévérité pour rehausser toutes ces beautés, sans les offusquer par son éclat métallique; l'argent placé heureusement pour représenter les vitraux des édifices et l'émail de ce nom dans les armoiries, mais employé avec les plus grandes
(i) Noiiee aur Vhiitoire et le calalogae de la Bibliothèque de» dacM de Bourgogne, p. LXXXI.
précautions, à cause de sa propension de pousser au noir, sont les caractères qui distinguent les manuscrits exécutés par le commandement du duc de Bourgogne. »
Dans le fond des minuscules tableaux exécutés ainsi par les Augustins de la forêt de Soigne, on voit des architectures gothiques, propres fragments des maisons où ils habitaient, où ils travaillaient, ou des sites sylvestres, « tandis que dans les lointains, les fonds se dessinent en paysages romantiques dont plusieurs ont Tâme du Poussin et la touche de Claude de Lorrain ». M. Marchai reproche à tort à ces enlumineurs d'alourdir les contours des arbres, de rendre leurs feuillages massifs et compacts, de copier servilement les feuilles. L'ensemble de ces miniatures est ravissant; à travers l'œil des moines attentifs, la nature s'est idéalisée. Le détail ne nuit point à l'aspect total, car il est noyé dans la masse. Cela démontre combien les artistes, tout en interprétant le paysage, avaient le souci de son exactitude pittoresque. Chacun tâchait de se rapprocher le plus possible de ce qu'il voyait, de ce qu'il désirait reproduire. Leur technique nous éclaire ausbi sur le respect qu'ils avaient pour la forme et la ligne parfaites des choses et des êtres qu'ils exprimaient avec tant d'émotion en les copiant. Ils rendaient plutôt le caractère complet, la silhouette d'un bouquet d'arbre, d'une tour, d'un chœur, d'un coteau que la réunion des éléments qui les constituent. C'était là synthétiser le pays dont ils s'inspiraient.
Après cinq siècles, les moines nous ont conservé ainsi un aspect intime de Soigne dans beaucoup de petits chefs-d'œuvre exécutés avec une ferveur touchante On aperçoit de ces paysages éthérés, exquis et silencieux comme les arrière-plans des ouvrages de Memling, dans le cadre étriqué de fenêtres romanes ou ogivales. Ces délicieuses échappées imprègnent d'un charme indicible les scènes religieuses que les artistes ont représentées ; elles font valoir les personnages se découpaut sur l'espace qu'elles emplissent et poétisent.
Dans les enroulements des volutes encadrant les feuilles de parchemin, les figures et les bêtes alternent de fa^'on pittoresque et irrégulière. Les oiseaux : cygnes, rossignols, chardonnerets, moineaux ; les papillons, s'alignent, se superposent en des attitudes variées, comme si les supportaient les eaux, les branches des chênes, des hêtres et les brindilles des trembles, où les moines les observaient en contemplant la couleur exquise de leurs plumages et de leurs ailes. Ici c'est un lièvre, les oreilles tendues, les longs poils de la moustache hirsutes, poursuivi par un limier de la Vénerie ducale. Dans le texte même, remplissant le vide de tronçons de lignes, sont des représentations
('jiractères e8théti(|ues
La Toi et svnlhétlsèe.
Interprétation de la faune Torestière.
Le moine enlumineur Vanden Berghe.
OEuvre collective des religieux.
Jean Van Woluwe.
grotesques d'animaux, empruntées à la faune de la forêt : canards aux becs démesurément plats ; hérons au petit œil fixe; lapins à grosse tête farouche et au museau agressif; brebis au masque paisible. Toutes ces bêtes ont des corps ramassés, rabougris, de manière à ne point dépasser l'espace dont disposait Tenlamineur.
En résumant l'histoire des établissements religieux de Sonîe/i, nous avons parlé des Augustins qui se distinguèrent par l'éclat de leurs facultés diverses. Parmi eux nous avons cité des moines qui se consacrèrent spécialement à l'exécution des livres de piété. Nous avons cependant omis le nom de Thieri ou Theodoric Vanden Berghe, originaire de Lombeek-SainteCatherine ; il vécut quelques années à Sept- Fontaines, qui n'était alors qu'un ermitage. Il devint ensuite moine à Groenendael, où il s'adonna complètement à la copie et à l'enluminure des missels et des psautiers. C'était un chercheur en même temps qu'un artiste. Peu de temps avant sa mort, survenue le 20 mai 1420, il avait confectionné deux horloges, qui sont comprises parmi les toutes premières ayant fonctionné dans les cloîtres brabançons.
L'œuvre des religieux de la forêt de Soigne fut collective. Aucun n'a signé ses productions ; par conséquent, il est impossible de préciser la collaboration particulière des i)rincipaux dessinateurs. Il serait téméraire de vouloir se livrer au jeu des attributions, car l'art de l'enluminure dans les trois monastères de Groenendael, de Sept-Fontaines et do Rouge-Cloître forme une école unique ; ses règles se sont vito unifiées et confondues, en vertu même du milieu identique où vivaient tous ceux qui le pratiquaient, en vertu aussi de leur conformité de sentiment et de leur absolue communion spiiituelle.
Les moines ne détenaient pas exclusivement les secrets de cet art suave et charmant de la miniature. A l'époque où celleci florissait, quelques laïcs, suivant l'exemple des religieux, maniaient le crayon et le blaireau avec habileté. Et précisément un de ceux dont la réputation est venue jusqu'à nous, Jean Van Woluwe, est un enfant de Soigne. Il doit très probablement son nom au village où il naquit, village alors en pleins bois et où siégea pendant plusieurs siècles le Tribunal de la Foresterie. Jean Van Woluwe, qui vit le jour vers le milieu du xiv® siècle, enlumina un grand nombre de livres pour les ducs de Brabant, Wenceslas et Jeanne. Durant deux années, nous rapporte Alexandre Pinchartdans ses Archives des Arts et des Sciences, de 1878 à i38o, il travailla à doux volumes que lui avait commandés la très chrétienne princesse (i). Les ravissants tableaux
(I) T. III, p. 97.
dont il avait orné les ouvrages étaient si rénssis, que Jeanne accorda à l'artiste cent trente francs au lieu de cent qu'elle lui avait promis tout d'abord. Jean Vau Woluwe ne se consacra pas seulement à des travaux de dimensions réduites; il peignit, en i384, un diptyque devant décorer une chapelle de la Cour : pro una tabuleta cum duobas foliis facta, pendente in paroa caméra domine. Le peintre vivait encore au début du xv" siècle. En effet, en 1400, Jean Van Woluwe fut admis on qualité de membre dans la confrérie Saint-Jacques, de Bruxelles.
C'est aussi un peintre laïc qui exécuta les enluminures ornant l'exemplaire incomparable du Livre du Roi Uodus, appartenant à la Bibliothèque de Bourgogne. Ce traité de vénerie présente un intérêt particulier; les scènes de chasse composées par l'artiste anonyme se déroulent en pleine foret de Soigue, « bois en Brabant, voisin de Bruxelles, et à la volée de canon d'icelle », comme dit joliment Louys Guicciardin. Dans les perspectives tamisées par la gaze bleue de l'atmosphère, au-dessus des taillis des orées ou des clairières, on aper^-oit, à droite de la masse rébarbative d'une porte qui doit être celle de Hal, nn ensemble
de bâtiments pareils par leur silhouette à l'ancienne Cour de Bruxelles; dans d'autres planches ou distiague, dominant le panorama, un palais gothique qui a une singulière ressemblance avec le château de Tervuercn. 11 est assez logique d'ailleurs que le peintre ait choisi pour cadre à ses images cynégétiques les halliera, les sengles, les massifs mêmes du domaine où le desti-
La forôt sUencieuM.
Déclin de l'art de la miniature.
Hugues Vander Goes.
Son entrée au couvent
nataire de son œuvre, c'est-à-dire le duc de Brabant, accomplissait ses exercices sportifs. La forêt de Soigne nous apparaît dans ce manuscrit extrêmement paisible; les arbres sont peu hauts, les places vides, vastes et désolées. On dirait d'un bois complètement désert, presque vierge, et où la fanfare des cors retentit plus mélancoliquement qu'ailleurs. La nature est drapée dans un silence recueilli, tel que les moines et les religieuses l'aimaient et la souhaitaient toujours. L'artiste a traduit ici le sentiment intime et mystique de la forêt de Soigne, car sa vision n'est nullement réaliste : elle se contente d'évoquer.
L'art de la miniature eut un rayonnement éphémère. Il déclina rapidement. L'invention de l'imprimerie lui porta un coup fatal; à mesure que dans ce domaine nouveau les progrès se réalisaient, la peinture sur parchemin perdait de sa beauté. On eût dit que les moines sentaient diminuer leur inspiration. Au début du xvi® siècle, l'imprimerie avait complètement tué cet art exquis. Les scriptoria se ferment pour jamais; les religieux déposent leurs pinceaux et leurs couleurs. Dans les couvents, on ne songe plus qu'à établir des bibliothèques de livres sortant des premières presses mécaniques. Lorsque Hugues Vander Goes revêt à Rouge-Cloître la robe de frère convers, cette transformation a commencé déjà. Il assistera à l'agonie de l'art de l'enluminure, qu'il pratiquera, lai aussi; il verra les suprêmes interprétations minuscules des sites délicieux de la forêt de Soigne, des plantes et des bêtes qui la peuplaient. Mais il s'éprend lui-même de ces bois au milieu desquels il espère vivre dans l'oubli; et il les choisira probablement pour fond aux tableaux qu'il continuera à peindre dans le monastère des bons Augustins, tableaux qu'on n'est pas encore parvenu à identifier.
Hugues Vander Goes entra au couvent de Rouge-Cloître en 1476, onze ans après avoir été admis à Gand dans la corporation des peintres. Karel van Mander, dans son Schilderboeck^ nous raconte qu'il s'était épris dans cette ville d'une ravissante demoiselle, la fille de Jacob Weytens, lequel habitait une superbe maison entourée d'eau : Een huys dat omwatert /s, 5y de Muydebriighsken (i). Vander Goes était reçu dans cette maison, dont la cheminée de la grande salle supportait une de ses œuvres. Il y avait représenté son amie sous les dehors d'Abigaïl allant au devant de David, qui n'était autre que l'artiste lui-même. A l'époque où il reproduisait ce modèle chéri, le peintre était encore célibataire ou indépendant, c'està-dire vry gheselle. Une catastrophe sera survenue, car Van-
(i) £ditiou de 1G18, fol. 127.
der Ooes n'épousa point, paraît-il, son aimée. Celle-ci mourutelle ou fut-elle ingrate? Les biographes n'ont pas approfondi cet intime mystère, qui ne sera probablement jamais éclairci. C'est peut-être le chagrin qui détermina l'artiste à quitter sa cité natale, après avoir vainement cherché dans le travail le baume aux blessures que lui avait faites la défunte ou l'infidèle fiancée...
Il quitta le monde et prit la robe de moine à Roo-Clooster, où son frère utérin, l'oblat Nicolas, était alors profès. Ses infortunes lui valurent l'amitié du prieur Thomas; en prononçant ses vœux, il n'abandonna pas cependant sa palette. Il continua ses œuvres.
à travailler, s'inspirant sans doute des coins du monastère et de la forêt voisine pour orner les troisièmes plans de ses toiles mystiques. Des seigneurs, parmi lesquels Philippe de Clèves, venaient saluer au couvent cet homme fameux qui, disait-on, par amour avait mis un mur entre la société et lui. Maximilien d'Autriche arrivait parfois à Rouge- Cloître et s'entretenait avec le peintre, banquetant avec lui, dans une petite salle. Mais le calme de la vie monastique ne lui avait pas donné la quiétude. Sa douleur restait vive et ébranlait son esprit; la blessure, Saroiie.
trop profonde, ne se refermait pas, ne se refermerait jamais. Vers 1481, au retour d'un voyage en Allemagne, accompli avec son frère et quelques autres religieux, il eut un premier accès de folie. Il se croyait damné et voulait se donner la mort. Ses compagnons le consolèrent, lui prodiguèrent des soins touchants. Ils le crurent guéri. Mais il mourut Tannée d'après, dans une démence absolue et désespérante. Il devait être jeune encore, car ses premiers travaux ne remontent qu'à 1468; et son plus ancien tableau signé porte la date de l'année 14729 d'après Alphonse Wauters (i).
Les derniers jours de Vander Goes emplirent le prieuré d'un ses derniers jours. grand émoi. La communauté affectionnait le peintre; son trépas prochain plongeait le cœur de ses compagnons dans la plus vive tristesse. Un des religieux du couvent, lé moine Oaspard Ofhuys, nous a conservé sur cette fin des détails émouvants, dans une chronique latine manuscrite, où a puisé le regretté archiviste de la ville de Bruxelles. Le supérieur, soupçonnant « Hugues d'être frappé de l'ai'fection qui avait tourmenté le roi Saûl, et se rappelant comment il s'apaisait lorsque David jouait de la cithare, il permit de faire de la musique en présence du frère Hugues et d'y joindre d'autres récréations de nature à dominer le trouble mental du peintre ». L'ancien auteur ajoute : « Il était préoccupé à l'excès de la question de
(i) Hugue* Vander Goeê, sa oie, ses œuvres, p. 6.
Sa vision picturale.
Les miniatures exécutées l>ourJean Gillemans
Attribuées I à Vander Goes ; "]
savoir comment il terminerait les œuvres qu'il avait à peindre et qu'il aurait à peine pu finir, comme on le disait, en neuf années... Le frère convers dont il est ici question avait acquis une grande réputation dans notre ordre; grâce à son talent, il était devenu plus célèbre que s'il était resté dans le monde... Il fut enterré dans notre cimetière, en plein air. »
Vander Goes était un peintre réaliste. Il ne savait pas envelopper, comme la généralité des autres gothiques, ses personnages dans une atmosphère presque morale et tendre. Il recherchait l'exactitude, la précision, ce les tretz netz )>, ainsi que s'exprime un vieux poème qui le chante. Il accentuait les arrière-plans, ne les gazait point d'une vapeur délicate, détaillait les perspectives avec minutie. Les fondd de ses volets sont des paysages authentiques; et il serait permis de se baser sur leur caractère pour mettre à Tacquit du maître gantois les ouvrages qui lui sont seulement attribués ou inscrits sous d'autres noms. C'est le premier peintre flamand qui ait regardé la nature en face, qui ait voulu la rendre sans la modifier, qui ait voulu exprimer sa poésie propre en exprimant ses aspects absolus sans sacrifier à la fantaisie.
Dans une étude qu'a publiée VArt Moderne (i), nous avions émis ropiiiion que, selon nous, les miniatures ornant les neuf volumes de Jean Gillemans, volumes conservés, comme on sait, à la bibliothèque privée de l'empereur, à Vienne, pourraient être de la main d'Hugues Vander Goes, dont les productions sont si rarissimes cependant. Nous établissions cette hypothèse très vraisemblable sur la coïncidence des dates. Le peintre, en effet, entra à Rouge- Cloître en 1476; il y mourut en 1482. Or, Jean Gillemans, qui était à cette époque sous-prieur, succomba cinq années après l'artiste. N'était-il pas absolument naturel que le moine eût fait appel à la collaboration de son célèbre compagnon pour enluminer l'ouvrage qu'il avait commencé à écrire, au moment même de l'arrivée au monastère du maître infortuné? Un examen étudié des peintures permettrait de trancher cette question. Si, comme nous continuons à le croire personnellement, les livres ont été illustrés par Hugues Vander Goes, leur valeur déjà si considérable prendra des proportions essentielles.
Cette hypothèse est d'autant plus acceptable que Vander Goes était le seul peintre contemporain capable de commencer et de mener à bonne fin pareille entreprise. Les frères Van Eyck étaient morts depuis une quarantaine d'années; Roger Vander Weyden avait succombé en 1464; Hans Memling œuvrait à
(i) Année 1904, n® 32,'; 7 août.
Brages dans ri¥reàse de sa jeune gloire. A Bruxelles, Hugues Vander Goes n'avait point de rival, point même de disciple. Les acriptoria monastiques de la forêt de Soigne comptaient, à vrai dire, de son temps des enlumineurs ; mais c'étaient plutôt des ornemanistes que des compositeurs. Et l'atelier de Bouge- Cloître, moins célèbre que ceux de Groenendael et de Sept- Fontaines, n'avait que des copistes, que des calligraphes. Ayant Vander Goes sous la main, — si nous pouvons nous exprimer ainsi — Jean Gillemans se sera bien gardé de chercher autre part un enlumineur qui ne l'eût satisfait que médiocrement. On pourrait objecter qu'on ignore si vraiment Vander Goes a pratiqué la miniature; mais tous les peintres gothiques étaient à proprement parler des miniaturistes, comme ce fut le cas aussi pour les primitifs italiens. Entre les plus fameux, Fra Angelico, Cimabue et Giotto ne s'adonnèrent- ils pas également à la peinture sur vélin et à la peinture sur panneau? En somme, selon une heureuse expression de Louis Viardot, les maîtres primitifs sont des miniaturistes agrandis.
Les volumes de Gillemans n'ont pas été étudiés au point de vue esthétique. D'ailleurs, on n'a retrouvé que récemment leurs traces, alors qu'ils étaient considérés comme irrémédiablement perdus. Ils dispai*aissent du monastère de Bouge- Cloître dans la seconde moitié du xviii® siècle. Les deux derniers auteurs qui en parlent sont, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, le baron Jacques Le Boy et Georges Fricx.
A la fin de la domination autrichienne, si néfaste pour nos conservées & vienne arts, les précieux volumes ont été enlevés. Que sont-ils devenus? On ne l'apprendra qu'un siècle après. Ils se trouvent aujourd'hui dans la bibliothèque privée de l'empereur d'Autriche à Vienne. C'est le « secrétaire du cabinet intime de Sa Majesté l'Empereur et Boi » qui reçut le 8 août i8o3, à Vienne, ces ouvrages précieux des mains du chevalier Beydaels de Zittaert, ce conseiller premier Boi d'armes dit Toison d'or ». Le document reproduit dans le tome XIV des Analecia Bollandiana, paru en 1895, tome presque complètement consacré à l'étude approfondie du texte de l'œuvre de l'écrivain religieux, indique neuf volumes de «Jean Giellemans, mort en 1487, dont cinq en grand folio sur vélin avec miniatures, contenant les ouvrages complets composés et écrits par le célèbre historiographe ». Ces ouvrages avaient été transportés à Vienne en 1794* Longtemps on les avait cru perdus. Le chevalier Beydaels les avait offerts à son souverain, pour lui a donner un hommage de son respectueux et inviolable attachement à sa personne sacrée ».
du iDlnltturM.
L'article que doub avona donné à VArt Moderne offrait an intérêt véritable, puisqu'il Bouleva une vive polémique, à laquelle prirent part des journaux quotidiens comme le Petit Bleu, V Indépendance belge, la Flandre libérale et des périodiques comme l'Intermédiaire de» chercheurs et curieux et Durendal. La polémique soulevée de cette manière eut pour résultat, non pas de trancher la question, mais de l'éclaircir. Ainsi, une note parue dans cette dernière revue catholique (i) remarquait que les neuf volumes des Fies des Saints du Brabant, de Jean Gillemans, ne contiennent exactement que trois
miniatures. Mais chacune d'elle représente une œuvre importante et par sou caractère d'art et par ses proportions. La première orne le troisième folio du tome premier de VHagiologium Brabantinorum. Elle a comme dimensions 38 centimètres sur 19 et pour légende ce texte : Haec figura repraesentat S. Karolum Magnum, imperatorem Rotnanorum, regem Francorum ac ducem Brabantinorum et omnes sanctos et sanctas, qui proàierunt de stirpe ipstus anie et posl. Cette miniature représente, en effet, Charlemagne; les franges ertrêmes de son manteau sont tenues d'un côté par saint Lambert, l'évêque martyr de Liège, de l'autre par saint Louis, évêqne de Toulouse.
(i) N-S, Mût 1904.
Sous les plis du manteau s'abritent, d'une part, saint Louis, roi de France, saint Arnould, évêque de Metz, et saint Guillaume, ermite; et, d'autre part, les saintes Gertrude, Begge, Gudule et Amelberge.
La seconde miniature, de pareille grandeur, figure au qua- La deuxième.
trième folio du tome deuxième du même ouvrage. Elle représente un arbre au tronc élancé; de ses fleurs émergent les images des saints que voici, clairement désignés d'ailleurs par leurs noms écrits en toutss lettres : S. Oda virgo, S, Riimoldus, S. Gnmmarus Confessor, 5. Wioina abbhtissa, S. Liiytgardis monialis^ S, Theodardus episcopiis et martyr, S. Lambertua episcopus et martyr. Près du tronc de l'arbre, qu'elle enserre de ses bras, se dresse sainte Hélène, saisie par deux bourreaux. On lit sur la planche l'iuscription suivante : Haec figura repraesentat sanctos et sanctas in Brabantia natos seu Conversatos, qui non prodierunt de stirpe ducum Brabanteae, sed aliunde,
La troisième miniature nous montre une vue de Jérusalem, La troisième.
Celle-ci ne peut être de Vander Goes, puisqu'elle illustre le folio troisième de VHistoriologium Brabantinorum, écrit de i486 à 1487, donc plusieurs années après la mort du peintre, (c Pour la date de VHagiologium, qui renferme les deux autres miniatures, on n'est pas fixé d'une façon certaine. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il a été écrit après 1476 et avant 1484. Comme d'autre part, cependant, nous savons qu en 1479 Gîelemans était encore occupé au Sanctilogium et que le Novale sanctorum semble avoir été commencé en i483, il s'en suit que VHagiologium a été écrit entre 1479 et 148a, les trois dernières années de la vie d'Hugo Vander Goes. Reste à savoir, se demande en terminant le rédacteur de Durendal, si la santé du malheureux artiste lui permettait encore, à cette époque, d'enluminer les manuscrits. Car, on le sait, il était atteint d'aliénation mentale dans les derniers temps de sa vie. » Nous pouvons rassurer notre confrère; Vander Goes ne tomba malade qu'en 1481, au retour de son voyage en Allemagne. 11 a donc pu consacrer deux années entières à l'enluminure des livres de son sousprieur. Et même durant sa maladie il peut avoir repris le pinceau, puisque Gaspard Ofhuys rapporte que tout un temps on le crut guéri. Il ne fut donc vraiment fou que durant quelques mois. Le malheureux artiste se proposait d'entreprendre des travaux considérables ; il avait encore à exécuter probablement des commandes nombreuses, puisque, au moment de la mort du peintre, son biographe déclare qu'au couvent on estimait qu'il aurait eu besoin de neuf années pour accomplir tous ses projets et satisfaire tous ses nobles clients.
Le livre d'heures de Philippe de Glèves.
Signature authentique de Vander Goes.
Miniature dérobée.
bemard VanOrlev.
Cependant, avant de vouloir mettre au compte d'Hugo Vander Goes les deux grandes miniatures de Vienne, il s'agissait de savoir si tout d'abord, sûrement, l'artiste avait pratiqué l'enluminure. Aux objections qui ont été opposées à notre hypothèse, nous pouvons victorieusement répondre aujourd'hui. Et cet argument décisif c'est notre ami M. Edouard Laloire, archiviste du royaume, à Bruxelles, qui a l'extrême obligeance de nous le fournir. Le jeune et brillant historien a découvert la signature du peintre de Rouge-Cloître dans un précieux manuscrit de la bibliothèque du duc d'Arenberg, manuscrit sur lequel il publiera prochainement une analyse approfondie. C'est le livre d'heures de Philippe de Clèves, seigneur de Ravesteyn, que celui-ci fit exécuter avant son mariage avec Françoise de Luxembourg. Ce livre d'heures contient une quarantaine de peintures magnifiques, qui en font un recueil inestimable Or, une des planches a été arrachée naguère. Mais la feuille de parchemin qu'ornait la miniature disparue est restée intacte. Et c'est précisément une œuvre de l'auteur du triptyque de Florence qui figurait à cet endroit du volume. En effet, au bas du folio, un peu à gauche, on voit, écrit à l'encre rouge, ce texte ancien encore très lisible, sur trois lignes : « HVGONIS VERGOVS. (EVANG)ELIJ DE- PICT. — (PROPR)IA MANVS. » Ces mots dissipent toute équivoque : Hugo peignit de sa propre main la Nativité qui illustrait la page. Et si l'on doutait encore malgré cette découverte, il suffirait de remarquer, poui* convaincre les incrédules, que Philippe de Clèves était un de ces brillants seigneurs qui se plaisaient à aller à Rouge-Cloître s'entretenir avec le célèbre artiste retiré du monde, mais fidèle obstinément à son art. Il offrit même un des plus beaux vitraux de l'église abbatiale. Le livre d'heures a été rédigé et enluminé entre 1470 et 1480; les œuvres qui en font la richesse sont dues à des artistes différents. Il semblerait fort logique que le gentilhomme eût prié celui qu'il allait visiter souvent à collaborer à la confection de son livre de chevet. Il est tout à fait regrettable que la miniature du maître gantois ait été dérobée ; elle constituait un élément de comparaison dont on ne saurait assez déplorer la perte. Elle aurait été la véritable clef pour l'étude des miniatures de Vienne. Mais peut-être l'image délicate se retrouvera-t-elle quelque jour!
Un autre peintre flamand illustre, Bernard. Van Orley, aima la forêt de Soigne et se plut à la reproduire sous des aspects multiples. Ce n'est pas dans ses tableaux, cependant, qu'il l'interpréta, mais dans de vastes cartons destinés à de hautlisseurs brabançons, a La fabrication des tapis de Bruxelles,
dit Alphonse Wanters, était alors parvenne à son apogée, et rien ne pouvait mieux concourir au maintien de sa réputation que l'intervention d'un artiste dont le talent était partout reconnu et admiré. Xotre peintre dessina pour Charles-Quînt plusieurs grandes chasses, où on voyait l'empereur avec les princes de sa famille, et où le paysage reproduisait les plus beaux sites des enviroQS de Bruxelles, ceux où Cbarle» aimait à forcer le gibier. Les tapisseries qui furent confectionnées à grands frais d'après ses modèles, ornèrent longtemps le palais de Bruxelles. » Barent, comme l'appelle Karel Van Mander, auquel nous empruntons ces détails, exécuta pour la gouvernante Marguerite d'Âutricbe et pour Charles-Quint beaucoup de modèles de tapisseries, avec des scèues de chasses composées dans des campagnes et des bois voisins de Bruxelles, où
avaient lieu les chasses de l'empereur : veracheyden Jachien, met de Boanclien en plaetaen omirent Brassel, daer dese Jachten viin den Keyser geschieden (i).
Au musée du Louvre on conserve les douze pièces constituant la série de cette magnifique tenture, appelée improprement les Belles ChaaaesdeGuyseoa de Maximilienatqailutcoaleetioonée plusieursfots dans différents ateliers. A côté de leur valeur d'art
(i) Folio i33, >
laterpréUiioD réaliste de Soigne.
Description (tes Tapisseries
Le mois de septembre.
énorme, ellen possèdent une valeor docamentaire inestimable. La suite nous donne, en effet, des reproductions diverses et fidèles de la forêt de Soigne au commencement du zvi® siècle, c'est- àrdire à l'époque où Marie de Hongrie avait porté la chasse ducale brabançonne à l'apogée de sa gloire. « Non seulement, écrit Alphonse Wauters, la vénerie de nos souverains s'y montre sous les aspects les plus variés, mais le cadre dans lequel elle agit éveille un monde de souvenirs. Ici c'est le pninis qu'ont habité les princes de la maison de Bourgogne et d'Autriche; là c'est Tervueren, Trois-Fontaines, Boitsfort, les beaux étangs, les clairières et les allées ombreuses de la forêt de Soigne (i). » Les paysages de la plupart des prédécesseurs de Yan Orley étaient composés, arrangés, ne rappelant que vaguement les lieux rustiques dont les artistes s'inspiraient. Ils travaillaient par réminiscence, de mémoire, donnant à leurs sites un caractère idéal et irréel. « Bernard, au contraire, a retracé la forêt de Soigne et ses alentours avec une fidélité scrupuleuse. C'est bien elle avec sa belle végétation, ses pièces d'eau, ses clairières, les animaux qui la peuplaient, le monde de chasseurs et de veneurs qui y répandait le mouvement et la vie, les édifices qui en variaient l'aspect. »
Les douze tapisseries de Paris portent chacune un signe du Zodiaque; la série commence par le mois de mars et finit par février. Van Orley a rendu avec somptuosité le caractère décoratif du domaine boisé; il a exprimé sa splendeur d'une façon absolument vivante, avec un respect jaloux de la véritc'^ et de l'exactitude. C'est bien l'antique Sonien connu par le peintre, peu d'années avant que Charles-Quint le livra à une exploitation sage et régulière, que ses descendants malheureusement ne respectèrent point. La couleur de ces ouvrages, qui a terni un peu« est d'une richesse singulièrement harmonieuse. Tout est traité largement; la mièvrerie est totalement exclue de l'exécution et le dessin est d'une précision puissante. Le vert discret et velouté des feuillages, l'or jaune des routes, le brun gris ou chaud des écorces, le bleu limpide du ciel qui filtre à travers les ramures, tout cela se marie, s'accorde, et donne une activité plus évidente aux êtres humains qui animent ces bois où l'on croit percevoir les murmures du vent, le chant des oiseaux et le cri des bêtes poursuivies.
Un écrivain français, M. Darcel, a reproduit deux des tapisseries de Van Orley, dans son livre : Les Tapisseries du Garde- Meuble, Il les accompagne d'une notice historique. La pièce au signe de la Balance, c'est-à-dire symbolisant septembre, repré-
(i) Bernard Van Orley y sa famille et ses œuvres, p. 3.
sente an chemin bordé d'arbres élevés qui longe un étang et mène à une barrière. Des seigneurs et des dames à cheval s'engagent sur cette allée; ils sont suivis de pages et de veneurs sonnant du cor et tenant en laisse les mâtins de la meute. Les cavaliers suivent des yeux avec attention la nage d'une barque, occupée par trois personnages, qui se dirige vers une habitation dont l'architecture Renaissance se refléchit dans les eaux paisibles. N'est-ce pas la fameuse Estnckette, maison chère à Charles-Quint enfant, et qui se dressait au bord d'un étang de Watermael? Voici un autre sujet : Des cavaliers s'informent auprès d'un piqueur de la direction prise par le cerf. Tout près, des veneurs menant des chiens recherchent les traces de la bête échappée. La tenture voisine nous montre un cerf qui, harcelé par les chiens et les veneurs, se débat dans l'onde éclaboussante d'un lac. Au milieu d'une troisième pièce s'avance un groupe de chasseurs ; en tête un cheval porte le cerf mort. A gauche du premier plan, des veneurs tiennent la meute en laisse; dans la perspective on distingue le cloître et l'église ogivale du monastère de Groenendael, complètement entouré par la futaie.
La tapisserie du mois d'avril, au signe du Taureau, met en Âvrii.
scène des seigneurs et des dames participant à la chasse au faucon, à l'entrée du village de Boitsfort, à proximité d'une pièce d'eau. Un héron plane dans le ciel et deviendra tantôt la proie des oiseaux dressés. Sur une hauteur se profile la maison de la vénerie, avec ses chenils et ses écuries. Un déjeuner de chasseurs et de leurs gens, rassemblés dans une clairière, figure sur la pièce au signe de l'Ecrevisse, ou du mois de juin. Des Juin.
valets font rafraîchir des bouteilles de vin dans l'eau de la Woluwe ou du Ruisseau d'Argent. Sous le signe du Verseau, une nombreuse troupe de veneurs et de chasseurs est réunie autour d'un large feu, sur lequel rôtit un animal tout entier. La perspective est à moitié prise par des bois, à moitié par le château de Tervueren, avec ses pignons, ses tourelles et son lac tranquille. La pièce du mois de mars, au signe du Bélier, est Mars,
consacrée à la chasse au sanglier. Le solitaire est attaqué par un jeune prince ayant les traits de Maximilien d'Autriche; un chien mord la bête furieuse, un autre roule dans la poussière. Le sous-bois est accidenté ; dans une échancrure des frondaisons on reconnaît le castel de Trois-Fontaines, la prison des braconniers de la forêt de Soigne, et que nous avons pu admirer déjà dans une gravure illustrant le Regîae Domus Belgicae d'Antoine Sanderus.
Sur la tapisserie au signe des Gémeaux, qui nous évoque la Mai.
forêt sous ses atours printaniers, nous apercevons un cheval que mène un valet de la vénerie ; à gauche, au pied d'un arbre,
un drôle latine une fille ; à droite, occupant le second plan, des hommes, autour d'un feu, observent la cuisson de venaisons qu'ils tournent sur des broches, au-dessus des flammes. Ces personnages ont choisi pour y vaquer la lisière du domaine. Nous sommes au débouché de Boendael et, dans le cadre des hauts hêtres qui ouvrent leurs feuillages sur les lointains, nous distinguons là-bas, bleutées par la distance et noyées dans le ciel d*azur, les tours de la collégiale des SS. Michel et Oudule et la flèche de l'hôtel de ville de Bruxelles (i). Août. C'est encore une clairière que représente la tapisserie du
mois d'août, au signe de la Vierge; on voit au fond, à gauche, une théorie d'étangs, ceux de Groenendael, sans doute, ou plutôt ceux du F/08, car aucune construction n'existe à proximité. Au premier et au second plans, deux cerfs sont traqués par les chiens et les veneurs armés de piques. Des cavaliers accourent, et dans un instant le hallali va résonner et secouera de ses échos les calmes profondeurs sylvestres. Les autres panneaux représentent l'espace qui s'étendait autrefois du palais au parc de Bruxelles, et une salle entre les pilastres de laquelle on distingue les bâtiments de l'ancienne Cour.
vcrué des sites. Ccs vastcs tablcaux donnent la sensation de choses vécues ;
tout y est net et clair, d'un dessin précis qui proclame assez que les personnages et les objets furent pris sur la nature, au cours des exercices que Van Orley suivit lui-même et dont il nous a conservé tout le mouvement, toute l'impétuosité, toute l'activité dans des endroits qui lui plaisaient par leur sentiment pictural et leur situation typique. C'est la forêt de Soigne reproduite dans toute sa vérité et dans sa splendeur majestueuse. Tout a sa physionomie spéciale; les arbres se reconnaissent à leurs essences variées ; les feuilles ont leur caractère propre dans un ensemble où les masses sont cependant observées ; les châteaux ont leurs lignes parfaites et tous leurs détails architecturaux. Et dans cette forêt presque chantante, se meut tout un monde dont les costumes sont des documents fidèles, dont les physionomies sont des portraits, dont les gestes et les attitudes sont ceux que l'artiste observa... Ces tapisseries sont comme des fresques : leur prestigieuse ampleur décorative nous transporte dans les lieux mêmes qu'elles évoquent et nous avons l'illusion d'être confondu avec la société élégante et brave dont
(i) Cette tapisserie fut exposée, durant Tété de igoS, à TExposition d'art ancien bruxellois, organisée au Cercle artistique et littéraire à l'occasion du septante-cinquième anniversaire de l'Indépendance belge. Elle avait été obligeamment prêtée aux organisateurs par le gouvernement do la République française.
le grand Bernard Yan Orley s'inspira et qni, grâce à son talent, ne pent mourir...
(€ On sait que le Flamand Van Orley, élève de Raphaël, étant retourné en Brabant, y peignit une série de sites de la forêt de Soignes, animés de cliasses qui servirent de cartons à des tentures données à Charles-Quint par Tévêque de Liège, Everard de la Marck. On trouve de plus les maquettes de ces compositions dans les cartons des collections de dessins du musée du
Louvre. Plusieurs même sont piqués pour faire des poncifs
Deux exemplaires de cette tenture existaient dans le Garde- Meuble de la Couronne, en tGqs. L*nn d'eux y étant indiqué comme une copie exécutée en 1682, l'autre doit être considéré comme l'original, tapisserie flamande du xvi® siècle, sans doute,
acquise anciennement, ou provenant de Mazarin Quant à
rorîginal des Belles-Chasses, il n'y existe plus (i). >>
La première suite originale de ces tapisseries ornait la galerie de l'ancien palais des ducs de Brabant. Elle fut consumée dans l'incendie de la Cour, pendant la nuit du 3 au 4 février lySi; dans ce désastre périrent aussi une série de tableaux à l'huile de Bernard Van Orley, où l'immortel artiste avait représenté l'empereur Charles-Quint et ses courtisans devant les plus belles vues de cette forêt de Soigne qu'il affectionnait de façon toute particulière. Mais les historiographes sont singulièrement avares de détails au sujet de ces œuvres perdues; -ils se contentent de les signaler, et nul ne nous en a laissé de description.
Au lendemain de la mort de Bernard Van Orley, survenue comme on sait en i56o, un artiste anversois s'éprend à son tour de la vénérable forêt. Cet artiste n'est pas un peintre, c'est un dessinateur illustre : Hans Collaert, dont le nom est intimement lié à la renaissance de la bijouterie au xvi® siècle. Il avait publié des modèles de pendeloques, de colliers et de boucles d'oreilles, lorsque, au cours d'un séjour à Bruxelles, il découvre la splendeur du domaine ducal. Il l'admire tellement qu'il en dessine d'après nature de nombreux sites ; il les grave en taille douce, d'une pointe extrêmement incisive et originale. Sept épreuves de cette série sont conservées au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Royale. Elles constituent des ouvrages d'une valeur documentaire égale à leur valeur esthétique. Ce sont des planches d'un réalisme exact et savoureux comme une toile du vieux Breughel. Il y avait d'ailleurs entre la vision de celui-ci et celle de Hans Collaert une similitude frappante. Leur talent
La tenture exéculoe
pour Evrard de la Marck.
La première suite brûlée en 1731.
Hans Collaert 1545-1622.
Ses gravures :
(i) Ed. Guichard et Alfred Darcel : Les Tapisseries décoratives du Garde-Meabls,
à tous deax est d'nne obBervation âpre à laquelle rien du pittoresque n'échappe. C'est bien le Brabant tel qu'il était de leur temps, tel qu'ils l'aimèrent, tel qu'ils le regardèrent d'un œil ému et infiniment attentif. Tout est rendu, exprimé, détaillé. Aucun élémeut de beauté naturelle n'a été sacrifié ni modilié, nulle fantaisie n'a trouvé crédit auprès du fidèle graveur d'Anvers. Hans Collaert fréquentaitde préférence les agglomérations ej'lvesti-es, les aborde de ces ravissants villages dont son œuvre nous évoque le cbarme paisible avec intensité. Une seule fois il s'enfonce au fond de la forêt immense, jusqu'au bord des étangsde Sept- Fontaines.
MaisiU'installera an centre d'une clairière pour ro- ]iroâuire les bâtiments monacaux et le vaste ptui<îrama qui s'étend à ses pieds. Il respecte les mouvements du terrain, la eilboiiette des arbres et des
Entrée du bols de la Cambre vers 1950, >,„„„„»,.,.= i,. ^!
T.K,„u..j..B.v.oM«r.(Ha«.c.»i>.«u.3..Bru»,i«>. branches, la di-
versité des bosquets, des lacs, des chaumières et do cloître. Tout est authentique, tout existe; mais au-dessus du pays plane une fine mélancolie, tissée par l'âme délicate de l'artiste enthoueiaEmé. Chez lui la campagne VuedaSainiJob a une physionomie, une atmosphère bien définie. Une vue de Saint-Job est prise un dimanche ou un jour de fête. Les labours sont déserts, le castel de Carloo presque renfrogné. Des paysans sortent de la forêt et marclient vers des rustre» jouant aux boules sur la terre dure du chemin. Soas un chêne somptueux, des gars et des filles dansent autour du tronc.
Stalle a été dessiné un jour de semaine; un berger garde des moutons. C'est sans doute l'heure du repos du midi, car des cultivateurs s'entretiennent çà et là avant de retourner aux champs. Un autre coin du même hameau nous montre la route Le Dirutg. vcuaut de Buitsfort — le vieux Dieweg; une servante de ferme
marche entre les ornières, soutenant sur la tête une corbeille. Devant elle un paysan conduit deux bœufs. Trois hommes, dont
Tan garde des porcs, animent le premier plan. Au loin, un meunier porte un sac de farine vers la basse et jolie demeure d'un charron. Et les maisonnettes à toits de chaume s'étendent en délicieuse théorie derrière les hauts arbres du chemin sinueux. Le village semble actif : on y travaille ; et le moulin, là-bas, tourne sous la poussée de l'eau clapotante d'un bief. Hans Collaert a encore copié le bois de la Cambre, avec ses étangs au flot tranquille gazé par le rideau des arbres entre lesquels on devine la sainte demeure des Cisterciennes; les limites du Linthoiit et de Zonien, dans le creux d'un exquis vallon arboré; et le village de Forest à la sortie de ce massif forestier appelé la Heeghde^ ou Het Coninxlant, territoire de chasse de Charles- Quint. Cette dernière gravure est, si l'on peut dire, d'un modernisme auquel le peintre Eugène Laermans s'apparente d'une façon indéniable. Une sorte de désolation s'appesantit sur la contrée et étreint toutes choses. Hans Collaert a saisi le côté farouche et presque tragique du domaine boisé. Et c'est ce qui fait le prix essentiel de ses tailles douces splendides et évocatives.
Dans la seconde moitié du xvii^ siècle, la célébrité de Soigne avait attiré à Bruxelles un autre graveur du nord, le Hollandais Ignaz Vanden Stock. Ou ignore s'il travailla longtemps chez nous et s'il y produisit des ouvrages nombreux. Mais son passage dans la vieille cité brabançonne est prouvé par une planche que lui inspira un site du domaine boisé. Ce site est le débouché de l<a forêt sur Linkebeek. L'artiste en avait fait d'abord un tableau ; il eut soin d'ailleurs de mentionner que l'œuvre fut peinte d'après nature : Linken Beek ad uitam. Ce tableau a disparu, comme presque tout ce que réalisa ce maître un peu mystérieux, dont seul la nationalité e^t certaine, mais dont la date de naissance et la date de décès nous sont absolument cachées. Od ignore qui il était, on ignore les moindres particularités de sa vie et c'est à peine si nous savons qu'il florissait vers 1670. Le docteur G.-K. Nagler ne signale de lui que six œuvres connues, et encore sont-ce toutes les six des eaux-fortes, bien qu'il ait indiscutablement manié la brosse comme le burin (i). Et la première de cette demi-douzaine de gravures est précisément celle dont le Cabinet des Estampes de Bruxelles possède une épreuve rarissime et représentant l'entrée du village de Linkebeek. Le site est remarquablement rendu ; on dirait que l'artiste a vécu ce paysage qui, après deux siècles et demi, a gardé le caractère saisi par Ignaz Vanden Stock, Un chemin creux descend vers le vallon, dont le contrefort lointain s'étage en
Les étangs de la Cambre
Forest.
Iguaz Vanden Stock.
Son eau-forte de Linkebeek.
(i) Neues Allgemeineu KùnsUer-Lexicon.
Jacciues d'Artois
Né à Bruxelles en 1613.
Son culte pour la forôt.
taillis et en labours. A gauche, au premier plan, à l'ombre d'un chêne, une chaumière s'abrite, couronnant le talus gazonné et dur. Derrière le chêne se profile le mur blanc, encapuchonné d'ardoises, d'une chapelle. A droite, un tronc épais monte vers le ciel et se découpe sur des frondaisons proches. L'atmosphère est paisible et comme recueillie; les horizons semblent tellement silencieux qu'ils en imposent au dessinateur assis sur la crête du chemin encaissé et qui a l'air d'interrompre son étude pour mieux subir le charme de tout ce recueillement. Et là-bas, se dirigeant vers le val désert, un lansquenet, coiffé d'un morion, emboîte le pas à une campagnarde qui porte sur la tête une corbeille pleine de fruits.
Les enlumineurs des monastères avaient synthétisé le charme mystique et silencieux de la forêt de Soigne; Hugues Vander Goes s'appliqua à en donner une traduction fidèle et réaliste ; Bernard Van Orley en avait rendu le style, la majesté décorative. Jacques d'Artois, dont le rédacteur de la Nouvelle Biographie Universelle disait que a ses arbres paraissent comme agités, ses lointains sont purs, ses détails riches et variés, » devait exprimer sa splendeur matérielle. D'Artois, né à Bruxelles eu i6i3, avait aimé les bois dès sou enfance. Fils du peuple, à mesure qu'il grandissait en âge, il devinait mieux, au cours de ses promenades dominicales, le mystère de Sonien; il comprenait sa beauté, approfondissait iusensiblement son caractère plastique et l'harmonie essentiellement picturale de ses futaies, de ses chemins, de ses lisières et de ses taillis : a La forêt de Soigne fut son véritable maître; il oubliait tout pour y travailler (i). » Parcourir les venelles sylvestres, pénétrer dans la fraîcheur des halliers, s'asseoir au bord des lacs monastiques, se laisser aller à la séduction attirante et invincible de leurs eaux mélaucolieuses, guetter le passage des cerfs, des biches et des sangliers, épier le jeu des oiseaux, tel était le plaisir favori du pauvre artisan, qui sentait naître en lui l'ambition de reproduire tous ces êtres et toutes ces choses. Il n'eut point d'autre professeur que cette nature brabançonne, la seule qu'il connût, car il ne quitta jamais sa contrée natale. Sa vision s'était formée dans la contemplation de la forêt; c'est elle qui le révéla à lui-même et guida sa destinée. Il lui resta fidèle jusqu'à sa mort et ne planta jamais son chevalet loin de ses limites.
Pour être sans cesse sous ses ombrages, pour l'admirer sous tous ses aspects changeants, il avait sollicité et obtenu du prieur de Rouge-Cloître la faveur de s'installer au monastère, tout
(i) Adolphe Siret ; Le Dictionnaire des Peintres, p. 38.
plein encore du troublant souvenir de l'immortel Hugues Vander Ooes. Il logeait dans le local des convers, ce dortoir échappé aux griffes des siècles destructeurs et qui, transformé en guinguette, reçoit l'été la visite* des jeunes paysagistes en quête d'un coin propice, après avoir servi longtemps de lieu de réunion aux grands artistes de la glorieuse école de Tervueren et d'Auderghem. Pour témoigner sa gratitude envers les bons Augustins, Jacques d'Artois avait orné le réfectoire de quatre de ses toiles. Ces tableaux furent dispersés par ordre de Joseph II, après l'abolition des maisons religieuses, en 1784. A l'occasion de la vente des œuvres d'art garnissant les locaux des abbayes supprimées, un critique anonyme écrivait : ce On sait que Van Artois a passé plusieurs années de sa vie à Rouge- Cloître; c'est à l'entour de ce couvent qu'il avait étudié la nature, et on reconnaît dans ses compositions différents sites qu'il saisissait heureusement et savait embellir. Le sombre imposant des forêts se retrace dans ses toiles; on distingue les différentes espèces d'arbres et leur feuillage varié. Il se plaisait aussi à peindre les belles pièces d'eau qui ornent la forêt; il tirait parti de tout, même d'une terrasse de sable : elle lui servait de fond pour établir une foule de plantes agrestes, distribuées avec autant de goût que de légèreté. Ses beaux paysages se distinguent par des lointains et un ciel très-agréable et très-léger (i). »
Cornélius De Bie, dans Het Gnlden Cabinet, déclarait judicieusement que Jacques d'Artois était le premier paysagiste de son temps et que nul de ses contemporains ne l'égalait dans la peinture des bois, des prairies et des champs :
Die wondtr fraey bemaelt, de bosseheiiy wey en oeldt Het gea men Landtschap noempt, »eer aerdich net ghesiell Den eerêten van ons eeuw in wyt ghetackte boomen (a)...
Son séjour à Rouge-Cloltre.
Sa gratitude envers les mqiues.
Le premier paysagiste de son temps.
Il excellait surtout dans la copie des chênes et des tilleuls, qu'il enveloppait de la lumière du soleil. Il donnait aux ruisseaux serpentant dans la verdure une transparence cristalline; des parfums paraissaient s'élever de leurs bords moussus. Mais il s'efforçait toujours de rester vrai, de ne point modifier la vue qu'il contemplait de ne point sortir des bornes de l'intégrale nature. Il avait le souci constant de rivaliser avec elle et d'imprégner ses œuvres de la puissante poésie qui se dégage de tout ce qui croît par la seule force de la vie elle-même, ani-
Souci de la vértto pittoresque.
(i) Catalogue des objets d'art vendus par le gouveriiemeui autrichien, en 1785.
(a) Edition de 1661, p. 333.
maie ou végétale : ... in bosschen oft in canten — Niet beter sou Natuur daer in het leven planten. Tout dans ses toiles « est tellement doux qu'on a Tillusion d'une autre vie ^» : lae ailes staet soo soet oft Vwaer het tweede leven.
Combien il dessine avec charme les chemins méandreuz, qui tournent sous la futaie, et laissent apercevoir au loin, au delà de l'orée, un village recueilli et drapé dans le silence. Coloriste rappelant le Titien, il possédait le secret des verts émeraudes, saphyrés, tendres et joyeux, toute la gamme des tons que réunissent le feuillage, le gazon, l'écorce des souches et des branches. Sur certains de ses tableaux des chasseurs soufflent dans leurs cors ; les limiers poursuivent le cerf et le lapin ; un berger assis près d'un arbre joue de la flûte, en suivant de l'œil ses chèvres et sa vache, tandis qu'une fille de ferme, pourtant attentive à la musique, mène son bétail à la métairie, avant la venue du soir, dont les premières ombres tamisent déjà les distances. *
Jacques d'Artois a exprimé avec prestige la matière. Les choses frissonnent sous son pinceau. Il rend la rugosité des vieux troncs, la mollesse flexible des jeunes pousses, la légèreté du gazon, la pulvérisation lourde du sable, la qualité grasse des chemins argileux, le velouté des feuilles, la sécheresse de la terre estivale, la dureté du sol gelé, l'humidité rafraîchissante des sous-bois et le frissonnement fiévreux que met sur la peau le froid du vent d'hiver sous les hauts arbres. vision païenne. C'cst toutc la vic presque païenne des futaies, mais singulièrement puissante qui se dégage de ses toiles. Celles-ci nous conservent de la forêt de Soigne son aspect le plus typique, le plus caractéristique aussi, celui sous lequel les hommes sont tentés de l'adorer le plus. A d'autres devaient revenir la tâche de traduire la poésie de la forêt et de chercher à évoquer la vie invisible, infinie mais incessante qui anime les bois et ne parle qu'à l'âme.
Pendant le xviii® siècle, personne ne s'est spécialement consacré à peindre Soigne. Si quelques tableaux de ce temps-là nous suggèrent certains endroits de la forêt, c'est exceptionnel dans la carrière des maîtres de l'époque. Il est vrai que notre école n'était plus du tout brillante et que les représentants du paysage ne se sentaient pas de force à décrire un domaine que des x>rédécesseurs illustres avaient si magistralement chanté. Or, à la fin de l'ancien régime, sous la domination autrichienne, un simple dessinateur se hasarde sur les chemins suivis autrefois par Bernard Van Orley et Jacques d'Artois ; il les parcourt tout ému au souvenir de ces grands magiciens de la couleur. Il aime la forêt; mais intimidé par la mémoire de glorieux artistes, il
D'osé point prendre la palette : Jamais, pense-t-il, il ne pourra rivaliser avec les peintres de jadis; il lui semble qu'ils ont arraché an pays tous les secrets de ses harmonies. Il n'essaj-e même pas d'esquisser des tons. Mais impérieusement attiré et sédnitpar cette infinie et bruissante hypnotiseuse smaragdîne, il eu donne une interprétation nouvelle : il la traduit dans les tons chauds et discrets de la sépia et de l'encre de Chine.
Il s'appelait Panl Vitzthnmb. Dans sa préface de Bruxelles à iii travers les Ages, Louis Hymans nous apprend qu'il était le fils d'Ignace Vitzthumb, le très patriote et très capable dïrecteui' et chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie, au temps de Charles de Lorraine. Paul, à la mort de son père, était simple timbalier; il conserva ces infimes fonctions jusqu'à la fin dp sa vie. C'était néanmoins au mosicien parfait et érudit. Il préférait toutefois dessiner pendant ses loisirs, plutôt que de sacrifier à Euterpe. Mais ce talent il ne l'affichait pas ; il en jouissait seul; c'est pourquoi peu de ses contemporains eurent l'avantage d'apprécier cet artiste trop modeste. Cependant il travaillait admirablement. Paul Vitzthumb chérissait Bruxelles ; il adorait ses environs.
Sa grande joie était d'excursionner dans la campagne du Brabant et particulièrement dans la forêt de Soigne.
Un site mélancolique,
, Bnlri<c de la For I de solone A Boendael vers tSM.
un coin de pays curienx, une ruine rustique l'attiraient, l'eu-
chantaient, ravissaient sa délicate sentimentalité. Il se plaisait alors à croquer au crayon ou au pinceau, sur de grandes feuilles, le paysage admiré.
II réunit ces feuilles en deux albums qui, à sa mort, devinrent Sa* ti la propriété d'une habitante de la rue de l'Enclume maintenant disparue. M"" Kips, femme d'un horticulteur réputé. Cette
dame, qui s'enorgueillissait d'être la fille naturelle du maréchal André Massena» prince d'Essling, légua les volumes à M. Alfred La Fontaine, commissaire du gouvernement près la Banque Nationale. « Un jour, M. La Fontaine montra ce recueil au ministre des Finances, M. J. Malou. Celui-ci l'engagea à l'offrir à la Bibliothèque Royale, lui promettant de l'indemniser au moyen d'un des rares exemplaires de ses sphères de Mercator. M. La Fontaine accepta l'échange et, le 2 mars 1877, les deux albums furent remis à l'Etat par l'intermédiaire de M. Béernaert, ministre des Travaux publics. » La collection des œuvres de Paul Vitzthumb est un des trésors du Cabinet des Estampes. Quelques -une^, représentant des vues du vieux Bruxelles, ont été popularisées par la gravure. Les autres sont totalement inédites Le premier album ne contient que des dessins exécutés en pleine forêt et dans les villages voisins. En les examinant, nous verrons avec quelle intensité l'artiste comprenait le pittoresque des futaies et le charme des clairières.
De 1784 à 1844. Pul Yitzthumb, commc il signait lui-même, travailla pendant
un gros demi-siècle : ses premiers croquis datent de 1784; le dernier a été achevé eu 1844* Les pl^is remarquables cependant sont ceux exécutés entre 1800 et 1826. Tous se distinguent par une précision de métier peu commune. L'artiste gardait au pays son caractère absolu; il imitait le moindre mouvement de terrain, les vallonnements les plus légers. Il réussissait les plans, faisait ressortir l'essence des arbres, obtenait leur silhouette particulière, les ramifications des branches, le inanteau bougeant du feuillage qu'elles soutiennent et nourrissent de leur sève. Il détaillait tout, enregistrait scrupuleusement le jeu des lumières et des ombres, observait les demi-teintes, les clairsobscurs des sous-bois. Il traitait ceux-ci avec une incontestable maîtrise ; il en rendait la fraîcheur agréable et l'obscurité tamisante et discrète. Il saisissait aussi le contraste des saisons, car dans ses planches on sent le froid décembral comme on goûte la tendre et primitive chaleur de mai ou de juin.
Dons de coloriste. Cette impression est produite surtout par une intime obser-
vation des tons. Bien que ne coloriant pas, Vitzthumb était un véritable coloriste. Regardez combien est douce, placide et agréable l'atmosphère qui drape les célèbres Trois Tilleuls entre Watermael et Boitsfort, site pris le 6 mai i8oa ; les lointains sont tout imprégnés de cette vie nouvelle, de cette chaude palpitation qui particularisent les premiers jours de soleil. Admirez ensuite le même site, en plein hiver, le 26 décembre; les trois troncs associés, sur l'un desquels s'accroche une niche surmontée d'une croix, profilent leurs branches multiples et givrées sur un ciel gris tout chargé de neige, comme rayé de
stries frigides, et qui pèse sur la campagne immaculée et agrandit immensément les perspectives. Vitzthumb a aussi dessiné cet arbre « qui a à sa base 22 pieds de Paris de circonférence », en septembre. Et son opulent feuillage, massif et onctueux, possède toute l'ampleur de l'automne naissant et toute sa magnificence somptueuse.
L'artiste recherchait les endroits les plus variés ; de tous il donnait la ligne, le sentiment spécial, l'âme aussi, car il existait entre lui et le pays qu'il chantait un lien étroit et affectueux. Jamais le recueillement des étangs d'Auderghem, le long de la Woluwe, n'a été mieux compris que par le simple instrumentiste du théâtre de la Monnaie. La majesté du cadre que leur prêtent les hauts arbres, aux troncs lisses, ajoute encore à ce recueillement et isole les lacs davantage de la futaie environnante. Les chemins aussi il les parcourait, de préférence ceux qui longent la lisière et qui séparent de la rase campagne les taillis des orées. Mais il ne rendait pas moins bien les voies transversales et généralement désertes.
Dans sa « Vue d'un Chêne et d'une partie de la Forêt de Soigne à Boitsfort, au Vuylbeek », Vitzthumb a représenté un groupe de chasseurs et une théorie de bûcherons et de bûcheronnes qui arrivent vers le spectateur le dos chargé de grosses bottes de bois mort. Mais ces figures sont discrètes, elles sont noyées dans le paysage ; rien n'est plus expressif, plus parfaitement local et plus simplement vivant que les profondeurs de la futaie, avec la masse irrégulière et évanouissante des troncs que l'air, au loin, confond et efface. Paul Vitzthumb a connu les suprêmes grands animaux du domaine; dans sa « Vue du Chastel ou Geôle dit Dry Borren », il a campé trois cerfs, les cors dressés, les oreilles tendues qui, au pied d'un coteau, s'apprêtent à filer vers les haliiers en percevant un bruit insolite dans l'imposant silence. Le « Chemin qui va à S^-Job », c'est-àdire l'antique Dieweg, reliant Boitsfort à IJccle, a été fait en 1807, le 26 juin, à neuf heures et demie avant midi. Ici aussi, bien que minutieusement détaillées, les masses des arbres ont un heureux aspect d'ensemble. L'ombre marie les plantes et les quelques personnages marchant sur la route sillonnée d'ornières; au deuxième plan, le soleil matinal traverse le feuillage, inonde un ruban du chemin, pénètre entre les troncs et met son scintillement délicieux sur les herbes d'un val.
Paul Vitzthumb excursionnait également autour de la forêt de Soigne. Il a laissé des reproductions ravissantes de Woluwe Saint-Lambert, alors encore recouvert par les tronçons du bois domanial, du bois de Forest, du bois d'Uccle, de Bootendael, et particulièrement de la montagne du Troestereberg, d'où sort le
Ses sites préférés
Le chêne gigantesque de Boitsfort.
Dry iiorrtH.
ruiaseaD de Hal. Grâce à lai oodb poseédona des tableaux des prieurés de Rouge-Cloître et de Forest, au lendemain de leur suppression et avant leur ruine totale, et d'autres vues de Tervueren, avec son vieux palaia ducal condamné à disparaître bientôt.
JeinBiptiite Vin Huer Peu d'années après la mort de Paul Vitzthumb, c'eat-à-dire
vers i85o, le peintre-archéologue Jean-Baptiete Van Moer, qui s'est illustré eu copiant de manière fidèle et méticuleuse les
<Apptrl.«lt k M» °eu» !>• OrMf).
anciennes habitations des quartiers bruxellois à présent démolis, a reproduit quelques points des bornes sj'lvestres. On lui doit, entre autres, une vue de l'entrée du boia de la Cambre et une autre de la lisière de la forêt de Soigne à Boendael, au bout du chemin venant d'Ixelles, on tableau et une aquarelle conservés au Musée Communal. Ce sont des œuvres d'un intérêt surtont documentaire. Epris d'antiquités, Van Moer recherchait surtout l'exactitude; il ne savait pas regarder la nature avec émotion. De là la froideur et la sécheresse de sea scrupuleux ouvrages qui évoquent sinon avec charme du moins avec vérité le paysage choisi par l'artiste.
Hippolyte Boulenger, ainsi que Jacques d*Artois et Paul Vitzthumb, n'a jamais eu de professeur; lui aussi est devenu artiste en regardant le pays de dilection, en s'y promenant, en pénétrant insensiblement ses yeux et son cœur de toute sa poésie et de toute sa splendeur. La nature fut son seul maître; lorsqu'on lui demandait quelle académie l'avait formé, de quel peintre il avait suivi l'enseignement, il répondait avec une calme fierté qu'il était « élève de l'école de Tervueren ». C'est en effet l'ancienne résidence ducale et toute la contrée environnante qu'il avait choisies pour champ d'observation. Le bourg depuis longtemps était délaissé par les artistes. « Le petit village, taillé dans la forêt de Soignes, était célèbre comme but de promenade,, rendez-vous d'étudiants et de touristes du dimanche, centre de villégiature bourgeoise. On citait ses auberges, mais non ses écoles. Il devait cependant, selon l'expression de Burger, devenir le Barbizon des Peintres belges (i).» Paul Vitzthumb avait été un des derniers à y installer son chevalet. Le pays restait plongé dans un mélancolique délaissement; un charme intense se dégageait de tous ces lieux vénérables et historiques.
Nulle campagne n'était plus séduisante, plus propice non plus à une interprétation pittoresque. Le silence absolu régnait dans la forêt voisine, qui conservait, inviolé, son aspect farouche et mystérieux. « Ce qui l'attirait à Tervueren, a dit M. Charles Tardieu, c'était moins les grands arbres et les sites arrangés du parc que les innombrables sujets d'études vraies et sans apprêt de la nature environnante. » Après avoir loué une chambrette à l'hôtellerie rustique du Renard^ dont il peignit l'enseigne, Boulenger obtint la faveur d'installer son atelier dans un des greniers de l'ancien haras construit par Charles de Lorraine, et à cette époque complètement abandonné. « C'est là qu'il devint vraiment peintre, en battant les prés et les bois, par tons les temps, en toute saison, toujours armé de sa boîte à couleurs, courant les motifs de tableaux, s'imprégnant d'air et de lumière, et pour ainsi dire vivant ses paysages, comme d'autres vivent leur poésie ou leur musique. » Il a surtout excellé dans l'interprétation des lisières de la forêt, se plaisant à reproduire à Boitsfort, à La Hulpe, et à Tervueren les suprêmes arbres des massifs, les taillis des orées, où joue le plein air et que baigne toute la lumière, cette lumière qui se dégrade plus loin, parmi les halliers et se disperse vers les profondeurs vertes et mordorées.
Hippolyte Boulenger
Tervueren.
Les lisières de Soigne.
(i) Charles Tardieu : Hippolyte lioultnger. Dans VArt, 1875, t. II, pp. »79 et suivantes.
La vision de Boalenger était OBsentiellement naturaliste, mais il ajoutait à ses dons de réaliste une perception délicate des ambiances ; celte perception introduisait dans ses ouvrages un enchantement subtil, une poésie qui drapait les feuillages et les étendues. Tout vibre et tout éclate dans ses cadres; le panthéisme dont Tartiste est animé devant le site choisi, imprègne ses tableaux d'une vie puissante : « Il semble rendre, avec l'aspect extérieur des choses, les forces mystérieuses de la nature elle-même, et fixer sur la toile les éléments les moins saisissables, le souffle impalpable du vent, Timpression de la chaleur ou de rhumidité, l'étouffement des atmosphères orageuses, la mélancolie du soir, le charme des heures matinales. » Bien dans l'œuvre de ce génial artiste, mort à trente-six ans, ne rappelle l'œuvre de ses prédécesseurs. Il a compris la forêt de façon différente ; il l'a chantée sur un ton nouveau, il a ajouté un aspect inédit aux aspects que le talent des autres peintres forestiers nous ont transmis à travers plusieurs siècles. Il a été le premier Vision impressionniste à Communiquer une sensation impressionniste. Il est parvenu
à exprimer l'heure selon la lumière qui baigne un chemin, enveloppe une futaie, inonde une clairière ; ou selon la pénombre, chéant sur la nappe liquide d'un ruisseau d'où monte une vapeur diaphane. Le premier aussi il nous a suggéré la musique des bois, la rumeur singulière et délicieuse qui sort de ses frondaisons et de ses fondrières, et par le contraste desquelles le chant des oiseaux ou le chant du pâtre retentissent plus doux, plus exquis.
Et cependant tout est vrai chez Hippolyte Boulenger ; il force même sur sa palette les tonalités véritables, précise les gammes quand il sait que leur ton majeur harmonisera d'autant plus les couleurs en les mariant entre elles avec puissance. Il a magnifié ainsi, par le pouvoir d'une vision exacte de la nature constamment mobile et incessament variée, les nombreux coins qu'il a peints, en leur laissant toutefois leur caractère propre, en les synthétisant même. Lorsqu'il dessine le printemps, à Auderghem, il fait sentir « sous la vibration de la couleur les bouillonnements de la sève, » tout comme il produit une sensation presque matérielle d'humidité et de fraîcheur automnale quand L'AUétdesciiarmes. il cxécute la majcstueusc Allée des Charmes, trésor du Musée
Moderne de Bruxelles, ou son Etang à La Hulpe.
Hippolyte Boulenger n'empruntait qu'aux bois et aux champs les éléments de ses tableaux. Rarement il recourait à la figure; il ne rintroduisait qu'avec modération. Il semblait craindre que l'homme eût usurpé à son seul bénéfice l'intérêt de l'œuvre et ait compromis le caractère du site. L'artiste démontrait ainsi qu'il avait l'unique préoccupation de donner une traduction
fidèle du pays qu'il aimait et qu'il a apprie à beaucoup d'autres paysagistes. à aimer. Chez loi, la nature règne en maîtresse absolue; elle u'eu est que plus altière. Quand Boulenger mourut, en i874i il avait saisi complètement la beauté farouche de Boigne. Mais il ne put tirer tout le profit désirable de ses nobles études. Bes disciples, séduits par les splendeurs de ce domaine boisé, consacrèrent bientôt leur vie et leors efforts à magnifier, eux aussi, l'antique forêt monacale. C'est leur groupement qui a doté Sonien d'une génération de peintres fameux, dont la tradition, reprise par les jeunes d'aujourd'hui, guidera certes beaucoup d'artistes de l'avenir.
Le précurseur immédiat de Boulenger avait été Joseph- Théodore Coosemans, — moft l'an dernier à Anvers — commis à l'administration des haras de Tervueren, et gui devint peintre tout seul, en s'essayant à imiter, dès l'abord avec gaucherie et plus tard avec légèreté, les sites de la forêt et de la campagne voisine. C'est lui, sans doute, l'aîné de dix ans de Boulenger,
<1« Boulenger : 1874.
qui mit à la disposition de celui-ci une des soupentes du haras supprimé pour lui servir d'atelier. Quelques autres peintres aussi travaillaient parfois à. Tervueren lorsque le futur maître de la Messe de Saint-Hubert débarqua daus l'ancienne résidence de Charles de Lorraine, C'étaient Théodore Fourmois, Alfred de Knyff, Edouard Huberti. plusieurs autres encore, tous éga-
Alphonse Asselbei^s
et Jules Raevmaekers.
Isidore Verhevden.
Les artisans des liois.
leinent compris parmi les maîtres de l'école de Tervueren, bien que la plupart allèrent puiser leur personnalité dans Tétude des provinces belges, en Flandre surtout ou en Campine. Mais les compagnons de Boulenger, ceux qui peinèrent et peignirent à ses côtés, ceux qui, chaque matin, avec lui, s'en allaient le sac au dos, le long des chemins, sous le ciel clair ou sous la voûte des futaies, furent Alphonse Asselbergs et Jules Raeymaekérs. Néanmoins, aucun ne nous a laissé de la forêt de Soigne une reproduction caractéristique. Ils négligèrent d'y chercher leur inspiration ; craignant de ne pouvoir rivaliser avec leur maître à tous, le fantasque, malheureux et pitoyable Hippolyte Boulenger, ils s'éloignèrent l'un après l'autre de ces massifs imposants redevenus déserts.
L'année même où meurt Hippolyte Boulenger, un peintre, Isidore Verheyden, s'installe à Hoeylaert et entreprend à son tour de chanter Sonien. Il a reproduit la couleur puissante et vive des sous-bois méridionaux, interprétant en harmonies larges et robustes les plans du sol jonché de feuilles mortes ou les perspectives feuillues aux verts différents. Il a peuplé ses sites de scieurs de long et de ramasseurs de brindilles mortes; il est le premier des artistes de Soigne ayant introduit dans la forêt l'homme qui y travaille, qui y vaque d'ordinaire et qui participe à sa vie profonde et bruissante. Van Orley avait peuplé Soigne de princes, de chasseresses et de veneurs; Verheyden a modernisé le tableau sylvestre en y représentant les infimes artisans du bois, ceux qui sont liés à sa destinée et qui subsistent grâce à lui : « Je pense en ce moment à vos bûcherons, disait Camille Lemonnier, au cours d'une fête organisée, en 1898, à l'occasion des noces d'or du maître, à ces fils de la forêt qui furent aussi ceux de votre dilection. Comme eux, vous avez incessamment jeté la cognée dans la forêt de l'art; comme eux, vous avez mené votre petite tribu par le chemin du bon courage... Vous avez été à votre manière le bûcheron levé avant le jour et qui, mêlé aux forces de la nature, sous le soleil et sous la pluie, poursuit son œuvre jusqu'au soir. Vous avez vécu près du cœur de la terre; vous avez écouté les oiseaux; et l'herbe ne cesse pas de pousser, l'arbre ne cesse pas de donner son fruit, la source ne cesse pas de couler... Vous avez obéi au commandement sacré de verser les forces vitales jusqu'au bout dans l'expansion continue des intimités de l'être. C'est de cette plénitude du sens de la vie en vous que vous vient votre vertu admirable de jeunesse... Une sève puissante vous associe au miracle renouvelé des saisons, à l'abondance des fructifications de l'été. Dans toutes les formes de l'art auxquelles vous avez touché, vous avez exprimé, d'un
effort sans lassitude, la belle puissance de vie qui vous fut accordée... »
Henri Vander Hecht, contemporain de Verheyden, a aussi peint la forêt de Soigne, qu*il a copiée particulièrement dans les villages de Hoeylaert et de La Hulpe. Il n'en a pas compris le caractère imposant et n'en a donné que des sites assurément très décoratifs, brossés d'une main alerte, mais où ne règne point le souffle de la nature palpitante.
Théodore Baron, dont le talent était si bien fait cependant pour peindre Soigne, n'a jamais planté son chevalet au centre des futaies. L'auteur ému de cette tragique et troublante page : Fin d'une Journée d'hiver dans la Forêt de Fontainebleau, n'osa point s'attaquer à cette attirante forêt brabançonne. Il demeura longtemps près de ses limites, entre 1860 et i865, à l'époque où Hippolyte Boulenger s'installait à Tervueren ; car il subissait le charme du domaine et s'aventurait souvent sous ses ombrages, sans entreprendre néanmoins de le dessiner ou de le brosser. Au temps où il avait son atelier rue de la Couronne, à Ixelles, il exécuta des études larges et sentimentales dans le bois de la Cambre et à proximité des étangs d'Auderghem, dont il a laissé des vues pleines d'un attrait pénétrant et pleines de style. C'est vers la même période que Louis Dubois, domicilié alors chaussée Saint-Pierre, à Etterbeek, peignait, dans un caractère mélancolique absolument troublant, les lacs d'Auderghem. Il aimait leurs bords silencieux et insidieux, peuplés de hiératiques cygognes et de hérons, dont les attitudes paisibles et le plumage ténébreux se mariaient étrangement avec la ligne fu^^ante du paysage et la profondeur singulière du ciel.
Vers la fin de l'année 1880, un jeune artiste, Jean-Baptiste De Greef, loua à Auderghem un des petits locaux constituant l'ancien dortoir des frères lais de Rouge-Cloître, ce même bâtiment où Hugues Vander Goes et Jacques d'Artois avaient vécu autrefois côte à côte avec les moines. Il avait demeuré jusqu'alors à Bruxelles, où il avait étudié à l'Académie. Mais depuis des années il rêvait de s'isoler au milieu de la forêt, dont il voulait traduire les aspects pittoresques. Il s'était souvent promené dans le bois, à ses limites, sur les rives de ses étangs; il aimait le domaine tout entier pour la multiplicité de ses sites, pour la variété de ses perspectives, pour le silence mélodieux de ses frondaisons épaisses. Mais il se plaisait surtout dans le massif d'Auderghem, où règne une lumière plus blonde, plus tamisée, plus caressante que dans les futaies ouest ou méridionales.
De Grecf avait vite constaté ce contraste subtil entre les principaux cantons du domaine; et il s'étonnait qu'il n'eût jamais
flenri Vander Ilecht.
Théodore Baron.
Louis DuboiB.
Jean-B;i|)iiste De (îreer
Auderghem.
Atelier de I)e Greef.
Vision de rirtiate.
frappé jadis les peintres, qae jamais non plus ancnn d'entre enx ne se fût efforcé de marquer cette nuance dans ses oeuvres. Ce constraste est produit à Auderghem par les essences mêmes de la forêt et par la topographie locale. Les hauts hêtres, la rareté des taillis serrés font que l'air pénètre plus librement à travers les branchages. La lumière non tamisée ne rencontre presque point d'obstacle ; elle inonde, submerge véritablement le vaste vallon où est bâti le village, où s'étendent les lacs, où subsistent les ruines monacales. Mais l'altitude de la localité étant inférieure à celle de tous les autres points de la forêt, la clarté y descend, s'y condense : par sa propre densité elle s'épaissit un peu et se dépouille de l'éclat violent que lui donne le soleil.
Ce phénomène n'échappa point à l'œil délicat et intensément réceptif de De Greef. Il entreprit de chanter ce coin sylvestre arrosé d'eaux limpides et calmes, plein du murmure cristallin de l'antique Clabotsborre, devenue la Source de l'Empereur. Son atelier était la forêt elle-même; il en avait un autre cependant, où il travaillait aux heures inclémentes, où il dessinait. C'était un grenier du monastère, une vieille soupente ruinée, où l'ouverture des tuiles manquantes laissait pénétrer le jour et l'averse, et dont une toile savoureuse d'Alfred Bastion nous a gardé l'aspect mélancolique. Il recherchait, en s'enfermant, l'illusion d'être encore au milieu de la nature, de ne pas sentir de séparation entre le vaste ciel, la verdure, les eaux et lui. H adorait la terre de sa dilection avec une ferveur idolâtre; pour être plus près d'elle, pour l'entendre vivre, pour communier avec elle, il la travaillait comme un paysan, la remuait, la retournait, l'ensemençait, dans un étroit bout de jardin abbatial, qui paraissait sans bornes, car les prés et les bois le prolongeaient infiniment.
(( Comme les ruraux, toujours, il était levé à l'aube, puis partait à travers champs et bois, plantait son chevalet quelque part, qu'il plut, qu'il ventât, qu'il neigeât, durant la mauvaise saison, ou que le soleil dardât ses rayons d'une façon excessive, en été! Et c'étaient les étangs de Rouge- Cloître, la source de la Woluwe, les vues d' Auderghem et les environs immédiats de ce village qu'il peignait alors (i). » Il peignait cela largement, par taches, s'appliquait plutôt à saisir le sentiment momentané, que le caractère immuable du paysage. De là la variété considérable des aspects qu'il a su donner à des sites pareils. Ce fut un de nos premiers impressionnistes, dans le sens exact du mot. Il exprimait avec vigueur la lourdeur calme des eaux, y réverbérait d'un pinceau fougueux le zénith nuageux etmobile, la cime
(i) Jules Du Jardin : L'Art Flamand, t. VI, p. 40.
des arbres penchés sur le flot, le gazon des rives, associant la terre et le ciel par les liens d'une matérialisation panthéiste.
De Greef avait une telle conscience de la vérité et de l'exactitude de son art, qu'il ne concevait pas que d'autres eussent pu s'essayer aux sujets qui étaient les siens : il était le maître de ce massif forestier, du droit du premier occupant... Car il estimait que nul de ses prédécesseurs n'avait donné la sensation de cette nature attirante, colorée. Et lorsque des collègues parcouraient la contrée, exploraient les taillis ou les chemins perdus sous les feuillages, il avait envie de les chasser, de les expulser, de les empêcher de reproduire ces lieux dont il fut un chantre si enthousiaste, sinon absolument ému. Et sans avoir saisi l'âme ni le style de ce massif de la forêt de Soigne, il est incontestable que De Oreef a compris et a interprété de manière vivace l'aspect pittoresque du pays d'Auderghem et l'ampleur de sa douce, caressante et chaude lumière blonde.
Depuis la mort de Jean-Baptiste De Greef, survenue en 1894, Auderghem et La Hulpe sont devenus de véritables pépinières d'artistes. A la bonne saison on en rencontre de tous côtés, dessinant, brossant; et il est bien peu d'endroits qui n'aient jamais été copiés sur toile ou tout au moins sur une feuille d'album ou sur un bloc de whatmann. Jean-Baptiste De Oreef a eu deux élèves brillants : Alfred Madoux et Joseph François. Le premier est lui aussi un chantre de la forêt, dans laquelle il passa son enfance et une partie de sa jeunesse. Il demeurait à proximité de ses limites, chez son père, au château d'Auderghem. Madoux atteignit presque à la vérité, à la puissance de couleur de son maître. Il l'a prouvé dans certains « sous-bois » pleins d'tvir, certaines a sources » et certaines « mares » dont l'une obtint un brillant succès au Salon triennal de Bruxelles en 1900. Il faut regretter que les occupations professionnelles du jeune directeur de VEtoile Belge ne lui laissent plus le loisir de peindre. Espérons qu'il n'a pas définitivement déposé la palette, qu'il trouvera le temps d'appliquer encore son sincère talent de coloriste et de compléter une carrière artistique dont il tirera de vives jouissances et qui nous donnera d'autres œuvres émues et définitives.
Quant à Joseph François, de vingt ans plus âgé qu'Alfred Madoux, puisqu'il est né en i85i, il a dû sa vocation à une véritable nostalgie de la forêt de Soigne. Il n'était qu'un simple artisan lorsque, ayant atteint 27 ans, il se mit à dessiner, puis à peindre. Depuis sa tendre jeunesse il avait la passion des bois, au point de faire souvent l'école buissonnière pour aller rêver sous les grands hêtres. Devenu apprenti, puis ouvrier, il resta fidèle à ses goûts sylvestres. Le désir timide lui vint un jour
Disciples de De Greef.
All'red Madoux.
Joseph François.
d'essayer de traduire ses impressîODB.de les fixer parleemoyeiiB graphiques. Ce fut bientôt une ivresse, nne frénésie. Sa besc^ne faite, la jonmée accomplie et le dimanche, en été on en hiver, par tons les temps, François courait à Boitsfort, barbonillait de conlears beaucoup de toiles. Il travaillait d'enthousiasme, sans recevoir de conseils de personne. Or. un matin, le seig:neur de ces futaies, c'est-à-dire De Greef, passant par une drève, surprit François en pleine ardeur créatrice, la brosse an poing devant »on chevalet. Le rude et puissant paysagiste fat
ti.KHHU Mauois : Le grai
frappé de la hardiesse de touche de « l'amateur » qu'il venait de découvrir. Il s'intéressa à lui tout de suite; aux premières leçons, 11 s'attachait à lui faire éclaircir sa palette, à lui faire éviter les bruns et les noirs auxquels l'inexpérience du débutant avait recours. Puis, accordant à son disciple toute sa protection, il l'introduisit à l'Essor, où Joseph François fit ses premières armes. Dèn le début, ses tableaux et ses fusains trouvèrent acquéreur. Du coup le ncophyte négligea son ancien métier pour se consacrer tout entier à ses chères études.
Tous les familiers du Sonienboscli connaifieent ce grand gaillard barbu et moustachu, qu'ils rencontrent par n'importe quel temps dans les recoins les plus reculés. Pour combattre le froid et résister aux rhumatismes — ce fléau des peintres de pleiu air — François chausse d'immenses sabots qu'il rem-
oourre de paille durant la saison inclémente. Il transporte un pesant bagage, des châssis démesurés, car il n*est pas rare de le voir entreprendre des toiles de deux mètres, exécutées entièrement d'après nature en dépit des difficultés matérielles, selon la méthode habituelle à De Greef et à d'autres artistes de la même école. Joseph François excelle à rendre la mélancolie des triages fraîchement dénudés ; ses « coupes de bois » sont d'une vérité saisissante. Il exprime avec un pareil bonheur l'aspect désolé des clairières recouvertes de neige, entourées de troncs noirs dépouillés comme des squelettes... Pour approfondir la vie de la forêt, pour pouvoir l'admirer sans cesse et sous ses aspects constamment variés, il s'est installé à la lisière même de Soigne, en ce village de Hoeylaert où il habite depuis quelques années.
Un autre artiste, Léon Dardenne, a donné des étangs d'Auderghem et du district forestier de Tervueren des interprétations réalistes, mais un peu sèches sans doute, sécheresse qui s'accentue encore dans les dessins de ce peintre, auquel on est autorisé à reprocher de ne point se soucier suffisamment du caractère du pays dont il traduit des sites. Richard Viandier est le peintre contemporain qui interprète avec le plus de prestige délicat, avec le plus de séduction la forêt de Soigne. Depuis dix années il hante le massif sud-est du domaine, plantant son chevalet, en toute saison, sur cette longue bande sylvestre festonnant les villages de Hoeylaert, de Groenendael, de Eixensart et de La Hulpe. Mais il a surtout saisi le charme des crépuscules d'automne ; il revêt de mystère la masse puissante des futaies surgissant d'un sol doré par les fanes et devant lesquelles, comme une gaze irréelle et diaphane, s'élève insensiblement la vapeur blanche ou grise des eaux de la Woluwe ou de la Rivière d'Argent. Il exprime aussi la solitude des « sengles » aux coupes accomplies, évacuées par les bûcherons et où glisse, le long du tronc des arbres réservés, « l'obscure lumière » du jour déclinant. La vision de ce peintre est doucement poétique ; il laisse son âme communier avec les sites mélancoliques dont il comprend et rend l'attirance indéfinie.
Le dernier peintre de la forêt de Soigne fut Eugène Verdeyn, mort en pleine maturité à la fin de Tannée 1902. Il a chanté sur un mode extrêmement nuancé les cantons les plus pittoresques du domaine brabançon : Val-Duchesse, les fonds de Groenendael, Rouge-Cloître surtout. La nature prenait à ses yeux un aspect d'une splendeur extrêmement délicate et sa palette se purifiait au plein air des bois. Il interprétait avec charme la polychromie des feuillages, aux roses tendres, aux ors saxjhyrés dans le soleil du matin printanier ; les eaux grises et vermeilles,
Léon Dardenne.
Richard Viandier.
Eugène Verdeyu.
Ses tableaux de Houge-Clottre.
Les écrivains :
les troncs violets dans la lumière baignante, saisissant la transparence limpide et profonde du flot tranquille et la fine poésie captivante des ambiances. Quand il plantait son chevalet sur les hauteurs dominant l'ancien prieuré de Jan Ruysbroeck, il imprégnait sa toile de toute la joie intime qu'il puisait dans la contemplation d'un pareil site. Il transposait en colorations fines le côté large, synthétique, chantant et raffiné de l'harmonie sylvestre et de l'harmonie des cieux. Mais c'est de préférence le vallon d'Auderghem, tout vibrant encore du souvenir de De Greef, qu'il hanta. Et les coins rustiques ornés aujourd'hui des ruines du célèbre Roo-Clooster sont ceux qui l'ont ému et séduit davantage. Il a peint les abords du prieuré àtoutes les heures du jour, le matin, en plein midi, au crépuscule, le soir.
Ici c'est le vaste étang de Rouge-Cloître, la calme lenteur des eaux où les plantes mettent des traînées vertes, comme alanguies, qui s'accordent avec le ton x>lus amorti des futaies distantes ; puis c'est le soleil dont les rayons fluides caressent, adoucissent et gazent les moindres vivacités et inondent le paysage d'un chaud recueillement. Autre part, nous retrouvons le ciel mouvementé de l'après-dîner estivale, au-dessus de prairies vertes qui donnent aux arbres des arrière plans un relief presque tangible. Verdeyn a suggéré aussi labrume violette qui, au soir, naît de la terre humide, la voile et, comme un rideau attiré par les fées de l'espace, immatérialise le pays insensiblement. Enfin c'est, dans une clairière, la lune montant au fond de la perspective; la nuit déjà obscurcit l'étang et inonde les futaies. Les cimes des arbres, dont les troncs plongent dans les ténèbres, opposent aux sombres horizons la rouge lueur de leurs feuillages, qui semblent receler pour un suprême instant toute la clarté de l'astre endormi... Les toiles de Verdeyn sont de proportions peu considérables ; elles constituent de petites pages légères et distinguées où la matière murmure et où la couleur sourit véritablement. Aujourd'hui la forêt de Soigne n'a plus rien à envier à la forêt de Fontainebleau : on y rencontre des peintres partout, à tous les carrefours, sur tous les chemins. Mais elle est assez belle pour dispenser à chacun de ses admirateurs le sujet d'un véritable chef-d'œuvre.
Si beaucoup de peintres ont interprété la forêt, les écrivains qui l'ont chantée sont par contre très rares. Il est vrai que nous n'avons jamais eu de poètes lyriques, qui eussent pu choisir le domaine pour sujet de leurs œuvres ou le prendre pour cadre à une action dramatique ou pastorale. Tous les chroniqueurs cependant qui ont parlé du Brabant, ont consacré à Sonien des pages pleines d'admiration, pages plutôt documentaires et docu-
mentées que descriptives. Ils le signalent comme le lieu de promenades favori des habitants de Bruxelles; ils constatent principalement que nos ducs y avaient leur chasse et les installations de leur vénerie, et que beaucoup de maisons religieuses se dressaient dans sa fraîcheur feuillue. Le plus ancien poète ayant liante la futaie, Jean Ruysbroeck, qui, par sou e^fistence monacale au fond même de la futaie, connaissait intimement la vie des arbres et des bêtes et emplissait son être de la musique délicieuse et presque imperceptible des sous-bois, n'a point célébré la beauté de Soigne. Et pourtant, c'est dans son sein humide, dans son recueillement émeraude, dans son prodigieux silence médiéval, qu'il puisa les secrets de ses méditations et le germe de ses traités mystiques. Les voix sourdes et enveloppantes, légères et capricieuses de la nature ont engendré par leurs confidences nombre de ses touchants écrits et de ses plus exquipcs paraboles. Le calme de la forêt facilitait l'éclosiou de
ses pensées ; le raisonnement versait dans son esprit uue source abondante de comparaisons, d'images et d'allégories, quand il se trouvait isolé, entièrement drapé dans la senteur délicieuse des feuillages veloutés de ce haut tilleul, si longtemps vénéré après la mort dn prieur. La généralité de ces images, de ces métaphores sont d'origine essentiellement ttylvestre. Ce qui
Mystère de la végétation.
IMtiô de Kuysbroeck pour les animaux.
Goomans aîné.
démontre que sans chanter spécialement la forêt, il la regardait sans cesse, se pénétrait les yeux de ses merveilles et le cœur de sa palpitation.
Ruysbroeck a défini de façon admirable, nette et musicale tout le mystère de la végétation. « Lorsque l'été approche, dit-il quelque part, et que le soleil monte, il attire l'humidité de la terre le long des racines et du tronc de l'arbre, jusque dans les branches, et de là viennent la verdure, les fleurs et les fruits. » (Soe wanneer die somer naect en die sonne hoechtj soe trect si die vochtichheit uter erden, dore die wortelen^ en dore dut selve bloc des boems, inde risere, ende hier af comt loef, bloeme en vrucht) (i). Cette phrase concise, profonde et éloquente vaut tout un hymne. Seul un homme accoutumé à observer, à percevoir les choses, pouvait exprimer en si peu de mots toute l'obscure splendeur de la force végétale. Nous apprenons, d'ailleurs, à la lecture de ses livres et par le témoignage de ses plus anciens biographes, qu'il s'intéressait à l'expression de la vie universelle. Il observait les bêtes, les aimait, blâmait les gens qui leur faisaient du maU Quand il se promenait sous les arbres, il adorait de prêter Toreille aux modulations des oiseaux gazouilleurs et aux cris des biches, comme si une sympathie intense lui permettait de comprendre leur langage. Sa pitié pour les animaux était aussi large que sa charité pour les hommes. Un matin, à l'entrée de l'hiver, un moine, voyant au dehors du monastère la neige blanchir les chemins sylvestres et épaissir les branches des arbres défeuillés, lui dit doucement : Pater jam ningit,quid facient miserae aviculae (2) ? Ces paroles emplirent de tristesse son âme. Il étudia sans retard le moyen de pouvoir venir en aide aux petits oiseaux affamés par les frimas; il parcourait les taillis, leur distribuait de la nourriture, se désolait de ne pouvoir prendre sous sa protection tous les moineaux, tous les chardonnerets, tous les pinsons, toutes les linottes de l'immense forêt de Soigne.
Il faudra attendre le xix® siècle pour posséder des littérateurs qui consacreront à Sonien des pages originales. Cependant, la forêt ne fera pas l'objet principal, essentiel de leurs ouvrages. Ils la prendront pour cadre à une action, pour fond à une intrigue. C'est tout d'abord Coomans aîné, l'auteur de Jeanne Goetgebuer. Cette « chronique brabançonne du xiv® siècle » parut en 1854. Elle nous raconte l'histoire singulière et mouve-
(i) Die chierheit der Gheeêteleker Brulocht. Edition de la Maatschappy der Vlaamsehe Bibliophielen. Gand, 1868, p. 71.
(2) « Père, voici qu'il neige déjà, que vont devenir les pauvres petits oiseaux? »
montée de Pierre Goetgebuer, le doyen des charpentiers de Bruxelles, de sa femme Ursule Florès et de leurs enfants, Beaudouin et Jeanne, la filleule de la princesse Jeanne, héritière de Jean TII. La figure du prêtre Bruno Florès, beau-frère de l'artisan, met une note mystique dans ce roman très... romanesque et très romantique, dont l'épilogue nous représente la petite Jeanne Ooetgebuer, devenue elle-même duchesse de Brabant. Les faits narrés par Coomans se déroulent tour à tour à Tervuereu, à Bruxelles et dans la forêt de Soigne. Mais aucun lyrisme n'imprègne le récit, et le domaine boisé nous apparaît très pâle, estompé, sans relief, sans pittoresque, sans caractère ni couleur.
Sons le titre : De Bruxelles à Terviieren (i), M. Jules Bailly juiesBaiiiy
a publié, en 1878, un « poème nouveau )> où il est maintes fois fait allusion au domaine, car c'est à travers la futaie que l'écrivain gagne l'ancienne résidence princière. Il chante Soigne avec certain lyrisme, en alexandrins auxquels il ne manquerait qu'un peu plus de ciselure, un peu plus de nuances, pour approcher de l'originalité :
Les vieux rameaux touffus vers le sol slnclinaient.
Les arbres au-dessus de leurs fronts se joignaient.
La mousse épaisse et verte en recouvrait les souches,
Et les chevaux trottaient, assaillis par les mouches.
Frais plafond de verdure immobile du bois.
Combien tu vis passer de chevreuils aux abois,
£n ces jours disparus de fanfare ou d'émeutes
Où récho répétait les aboiements des meutes!
Du cor, en mille endroits, retentissaient les sons.
C'étaient les joyeux temps des vieux Ducs brabançons,
Ou ceux où, s'asseyant dans la forêt si belle, *
Albert, avec amour, contemplait Isabelle.
Sur de blonds palefrois superbement parés,
Les princesses d'alors, aux cols démesurés,
Dont la chasse emportée animait les visages.
Poursuivaient brillamment les sangliers sauvages.
Mais la forêt paisible a repris tous ses droits
Après les bruits éteintb de l'olifant des rois :
Plus tranquille aujourd'hui, le brun rossignol couve
Sans entendre les cris effrayants de la louve,
£t, sautillant parmi les chênes, l'écureuil
S'y mêle au vermillon éclatant du bouvreuil.
(i) QuANTiN, éditeur, Paris.
Et parlant de la somptaease allée d*Aaderghem, le poète français trace ce croquis naïf et délicieux à la fois, bien que d'une prosodie impersonnelle :
Sous tes rameaux jadis, Yerdoyante avenue, La Cour, voisine alors, est bien souvent venue. Arrivant du ch&teau de Tervure en traîneaux. Au brait clair des grelots du collier des chevaux : La neige embellissait le croisement des branches; Les belles souriaient dans leurs fourrures blanohes, Et les brillants seigneurs aux longs cheveux poudrés Souriaient, à leur tour, dans leurs manteaux dorés.
Gamuie Lemonnier Trois ans après, dans Un Mâle^ Camille Lemonnier donne de
in Mâle. j^ forêt cstivalc une description merveilleuse et vivante. Il prête
aux bois vénérables et antiques une telle beauté, qu'ils vivent aussi intensément que les personnages créés par Timagination du célèbre romancier. C'est dans la forêt que ses héros naissent, se meuvent, agissent et meurent. Ils sortiront rarement du domaine, franchiront comme à regret les lisières de ces massifs ombreux où s'écoule leur existence, où ils aimeront, où ils souf- . friront. Non seulement Lemonnier nous évoquera Soigne, nous la dessinera, nous la peindra d'une palette puissante, à larges coups de brosses éclatants et émus, il la fera aussi parler. Pour la première fois quelqu'un interprétera les mille voix de la forêt, notera ses chansons enchanteresses, traduira toute sa musique mystérieuse et attirante, fera résonner à nos oreilles subjuguées et séduites les murmures infinis et délicieux, soudains ou effarants des halliers. Pour se pénétrer de toute la splendeur de Soigne, pour connaître ses secrets et obtenir ses confidences, l'auteur du ilfor^ s'était installé au cœur même des taillis, à l'ombre des vieux hêtres monastiques. Il élabora, « vécut, » rédigea le Mâle à Groenendael, au milieu de cette mer smaragdiue où son cher et pitoyable Cachaprès devait trouver une mort pareille au trépas des bêtes traquées par les chasseurs dans les fondrières et les vais sylvestres (i)...
(i) Lorsqu'on s*est familiarisé avec cette impressionnante et farouche figure de Cachai)rès,on songe aux lignes, écrites sans prétention littéraire d'ailleurs, que Georges Vèrhae^en, observateur attentif des mœurs forestières, a consacrées aux irréguliers que le domaine brabançon fait subsister : « L'habitant pauvre et ignorant a conservé à travers les siècles ses traditions rudes et sauvages; c'est l'homme des bois, exploitant la forôt de toutes les façons possibles et vivant de ses produits; c'est le voleur de ramée, le faiseur de balais, le chercheur de champignons, c'est le braconnier rusé, qui parcourt le bois en tous sens, à toute heure, le connaissant dans ses moindres détours et, au jour le jour, soutenant à grand'peine une femme et de nombreux enfants, qui suivront bientôt la trace du père. » La Forêt de Soigne, p. 34.
Le livre s'ouvre par une magistrale description de la forêt à L'aurore dans la rorêt. l'aurore : « Une fraîcheur monta de la terre et tout à coup le silence de la nuit fut rompu. Un accent lent, sourd, sortit de l'horizon, courut sur le bois, traîna de proche en proche, puis mourut dans un froissement de jeunes feuilles : l'énorme silence recommença. Il y eut alors dans l'air comme une volonté de s'anéantir dans les profondeurs du sommeil. Les hêtres reprirent leur immobilité engourdie. Un calme noya les feuillages, les herbes, la vie qui s'attardait dans l'ombre pâle. Pour un instant seulement. De nouveau, les rumeurs s'élevèrent plus hautes cette fois. La rigidité des formes dormantes fut secouée d'un frisson qui s'étendit, se posa sur les choses comme un attouchement de mains éparses, et la terre trembla.
D Le matin descendait.
» Des pointes d'arbres émergèrent dans un commencement de clarté; une blancheur envahissait le bas du ciel, et cette blancheur grandit, fut comme une échappée sur le jour qui attendait de l'autre côté de la nuit.
» Une musique lointaine et solennelle ronflait à présent dans La musique des uiuis. l'épaisseur des taillis. La clarté prenait des élargissements d'eau qui s'épand lorsque les vannes sont levées. Elle coulait entre les branches, filtrait dans les feuillées, dévalait les pentes herbues, faisait déborder de partout l'obscurité. Une transparence illuminait les fourrés; les feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs demi-gris ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l'encens des processions. Et petit à petit, le ciel se lama de tons d'argent neuf.
» Alors il y eut un chuchotement vague, indéfini dans la rondeur des feuillages. Des appels furent siffles à mi-voiz par les pinsons. Les becs s'aiguisaient, grinçaient. Une secouée de plumes se mêla à la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des claquements lents ; et tout d'une f ois^ ce fut un large courant de bruits qui domina le murmure du vent. Les piail- Le chant des uiseaux. lements des moineaux se répondaient à travers les branches ; les fauvettes trillèrent; les mésanges eurent des gazouillis; des ramiers roucoulèrent; les arbres s'emplirent d'un égosillement de roulades. Les merles s'éveillèrent à leur tour, les pies crièrent et le sommet des chênes fut raboté par lo rauquement des corneilles.
» Toute cette folie salua le soleil levant. Une raie d'or pâle fendit l'azur, semblable à l'éclair d'une lance. L'aurore pointa sous bois, rejaillissant en éclats d'étincelles comme un fer passé sur la meule. Puis une illumination constella les hautes branches, ruissela en égouttements sur les troncs, alluma les eaux au fond des clairières, tandis que des buées violettes
s'allongeaient dons le liaut dii ciel Au loin, une lÎBière de futaie semblait fumer dans un brouillard rose. Et la plaine était toute pommelée d'arbres en fleurs qui, à cliaque instant, s'éclairaient un peu plus.
)) Une tiédeur détendit alors les choses. Les feuilléeB se déroulèrent ; des fleurs s'ouvrirent avec un bruit soyeux d'éventails ; une poussée vers la lumière fit bouger les branches d'un mouvement incessant. Ce fut une ivresse. Les arbres semblaient étreindre le matin dans leurs ramures étendues comme des bras.
» Subitement, le soleil creva le ciel. Une bousculade sembla refouler l'ombre dans le bois. La clarté, comme un ennemi qui prend possession, se débanda, s'épandit par gerbes, par torrents, bouchant tous les trous, mettant la déroute dans les taillis, éclaboussant tout de ses ondées magnifiques. Le ras du
sol scintilla dans un eusoleillemont de rosée, et la lumièie, se haussant par-dessus le bois, gagna les vergers, les fermes, couvrit d'une blondeur vermeille une large étendue du pays. »
C'est dans ce tiibleau, d'uue couleur puissante et harmonieuse, que le célèbre écrivain campera son héros, le braconnier Hubert Hornu, dit Cachaprès, véritable homme des bois, dont la vie se confond avec la vie même de la forêt et la silhouette avec la silhouette des troncs majestueux et des branches bougeantes :
« Comme Técorce des arbres, sa peau rude s'était durcie au soleil et au gel ; il tenait du chêne par la solidité de ses membres, Tarn pleur épanouie de son torse, la large base de ses pieds fortement attachés au sol; et sa vie au grand air avait fini par composer en lui un être indestructible qui ne connaissait ni la lassitude ni la maladie. »
L'existence de cet homme et des autres acteurs du drame aura pour cadre la forêt tout entière. Leurs figures différentes se profileront nettement sur le fond radieux ou obscur des futaies comme sur une fresque gigantesque, et leur état d'âme participera du contraste des saisons. Ecoutez avec quelle simple grandeur Lemonnier décrit le domaine à l'instant suprême qui sépare le jour de la nuit :«.... la forêt enfonçait ses enfilades de hêtres en des perspectives de minute en minute plus assombries. Du côté du couchant, une criblée de lumière trouait la masse nocturne des feuillages. Par places, un large rayon de soleil fendait obliquement l'air, semblait couper en deux les arbres, traînait sur le sol rouge ; et les oiseaux l'un après l'autre se taisant, un silence s'appesantissait.
» Le ciel ardoyait à présent comme un brasier. Des bouts de laques pendaient accrochés au fourmillement des feuilles. Les arbres prenaient une immobilité de fûts en bronze sur l'or pâle du soir. Un instant, tout le dessous de la forêt nagea dans une tourbillonnante vapeur vermeille. Une lueur d'incendie alluma les lointains, empourprant les filées d'arbres, et les flaques d'eau eurent un étincellement froid de sang. Puis, comme une braise qui s'éteint, la rouge clarté se mit à pâlir, prenant par degrés une douceur mourante de rose qui, à, son tour, se fondit dans la nuit grise. Et, subitement, les feuillages s'obscurcirent. . .
» Une lune claire s'arrondissait dans les arbres, noyait la forêt dans un crépuscule bleuâtre. Et un souffle lent, continu, semblait être la respiration de la terre. »
Dans ce majestueux silence, on perçoit l'écho de la vie animale, confondu avec le bruit vague de la vie des plantes : « Un murmure profond flottait dans l'énorme clarté bleue de la nuit. C'était la douceur d'un éventement qui se prolongeait, régulier, continu, très lent et solennel. Cela traînait dans les arbres, sortait des taillis, montait des profondeurs, lointain et tout proche. Et une autre rumeur, sourde également, se mêlait à celle-là, composée du broutement de toutes les bêtes rôdant à travers la nuit. Une curée s'accomplissait, des ventres se gorgeaient dans l'ombre, et toutes ces voracités réunies formaient au fond de la forêt un bruit pareil à celui du vent dans les pins...
Crépuscule.
Echos de la vie animale.
Tableau nocturne.
Aube.
Nuit lunaire.
Midi.
» Et par moments, ce vaste grouillement obscur était dominé par les retombées saccadées d'un galop. Des poorcbas remplissaient les fourrés d'une colère vague, avec des beurts secs de cornes et des rumeurs de voix grêles. Puis le tapage cessait, se terminait dans le piétinement étouffé d'une marcbe incessante et l'balétement continu de tous les ventres vautrés en des ripailles. »
Les beures s'écoulent, les futaies s'enveloppent de ténèbres, où l'astre pâle met des rayures neigeuses : « La lune éclairait perpendiculairement la forêt. Sa large illumination blancbe s'élargissait entre les arbres, traînait en nappe argentée sur les terrains, faisant luire l'écorce polie des bouleaux dans la pâleur des lointains. C'était la lumière de minuit. Elle s'épancbait énorme et sereine sur le sommeil lourd des bois. »
Et rien n'est plus admirable que rantitbèse opposée à ce tableau poétique par le spectacle de la forêt qui s'éveille : « La lumière mettait dans le levant comme une énorme palpitation dé cbair amoureuse. Un lac d'or s'étendait par-dessus les bois, lentement fondu à des bleus éteints; et, du côté de l'occident, une traîaée de flocons blancs avait le frisottement des sables quittés par la marée, semblait voguer à la dérive dans la splendeur croissante du matin. »
Cette impression aurorale est rendue ailleurs de façon plus délicieuse encore : « Par moments, une allée déboucbait sur le pavé, éclairée d'une lumière intense vers les fonds. C'était comme un éblouissement. Et de nouveau la ligne des bois se reformait, avec des densités profondes et ses larges épancbements de verdures. Une fraîcheur montait des taillis humides, où les rosées givraient les végétations. Et cette fraîcheur exhalait des senteurs de fermentation, robustes et saines. Au dessus de la chaussée, le ciel bleu saphir s'apercevait entre les arbres, se rétrécissant dans l'éloignement. »
Lorsque le drame se précise et que l'action devient tragique, le romancier accentue l'émotion du lecteur en dessinant ses héros sur le placide et antithétique panorama d'une calme forêt nocturne : « Il faisait une belle nuit claire. La lune tissait entre les arbres une lumière bleue, pâle comme un brouillard. Les mousses emperlées de rosées, luisaient. Et un peu de la chaleur du jour traînait encore dans les taillis, mêlé aux humides fraîcheurs du sol. . ; les clartés de l'aube. Le ciel se lama d'argent, les bois frissonnèrent, le vent chamailla dans les feuilles... l'éveil des nids... »
La description des futaies, en plein midi, fait un pendant réussi à cette évocation d'aube : « Des sentiers s'enfilaient les uns aux autres, grimpant les pentes, contournant les bosselé-
mants, longeant les ravineB, dans la clarté verte des végétations.
« Bientôt la forêt s'acheva en taillis disséminés sur un large espace. Le soleil ardait là comme une fournaise, séchant les racines, qui craquaient... Le silence était profond, interrompu seulement par le stridement des cigales. Et les arbustes se dressaient immobiles, sous le midi implacable qui les giillait et tout autour d'eax fendillait la terre de larges gerçures.
» ... la terre souffrait sous l'accablante pesanteur du jour Le soleil rôtissait les verdures inertes; les branches, noires au milieu de la lumière éclatante et crue, s'alanguissaient avec des airs d'agonie ; et rien ne bougeait, rien ne tressaillait, hormis les cigales interminablement crépitantes, les ronflantes abeilles et les papillons bruissant dans l'azur. Un anéantissement semblait immobiliser les sèves sons la rroûte calcinée des terrains. »
La nuit succède au jour et prend doucement possession des étendues : « Le soir tomba enfin. Le soleil, couime une braise refroidie, s'éteignit dans les cieux lourds. Un apaisement se répanditsur la surface des bois... une vie sourde remua dans les taillis ; la terre, comme sortant d'une léthargie, se réveillait sur un lit de rosées...
Kpilogiie.
Edmond Picard :
J/ofi Oncle U Jurh-
consulte.
» Les vapeurs violettes du couchaut lentement se dissolvaient dans le bleuissement accru de la lune. Un fleuve de clartés pâles s'épanchait par les chemins, noyant dans leurs ondes la rondeur des arbres. Çà et là des clairières blanchirent ; des lueurs phosphoreuses tremblèrent dans Tépaisseur des feuillées. Et béante tout un jour sous la morsure d'un soleil torride, la création connut la bénignité du soir...
»... cette douceur profonde de la nuit. Un murmure à peine perceptible traînait dans les taillis, puis s'assoupissait, pareil à une haleine. Le vent frôlait les feuilles de chatouilles amoureuses qui plus loin se perdaient dans l'immobilité des arbres. »
C'est sur le spectacle indéfini et langoureux de Soigne que fixent leur suprême regard les yeux bruns de Cachaprès, frappé à mort, et couché sur l'herbe sèche rougie par son sang : a Une mansuétude flottait dans l'immensité bleue; l'air était comme de la paix et de la bonté mêlées à la création, par- dessus la majesté des futaies; et un vent caressant frôlait le dessous du ciel, mystérieusement secouait les feuillages, pareils à des bras tremblants qui cherchent à s'étreindre. Lehallier frissonnait dans une nappe de clartés sous laquelle luisait l'herbe, la source égouttait d'amoureux sanglots, et de noirs buissons s'auimalisaient d'un brillant de fourrures, onduleux et fourmillants. Autour d'eux râlaient des tendresses; des allégresses fauves clamaient à la lune; la nuit faisait aux noces cachées dans ses replis la charité d'un grand ciel éblouissant...
» Les arbres balançaient leurs branches d'un rythme lent qui gagnait de proche en proche. Les oiseaux chantèrent au fond des feuillées. Et, comme une psalmodie, un murmure immense et doux traîna le long des taillis, dans l'allégresse du matin... »
Le dernier aspect de la forêt est mélancolique et douloureux comme le dénouement même du drame. La navrance de la nature et le désespoir des êtres nous causent une sensation égale et morbide de tristesse poignante : « Des nuées grises s'amassaient au ciel, dérobant par moments la lune; une obscurité s'élargissait alors sur la campagne comme un fleuve profond; et le vent soufflant dans les orgues du bois, faisait une rumeur puissante qui s'étendait. »
La scène principale de Mon Oncle le Jurisconsulte^ par Edmond Picard, se passe également dans la forêt de Soigne. L'acteur essentiel de ce conte, paru en 1884, aime les vieux bois ducaux. Il s'y promène avec son neveu, auquel il apprend à adorer le domaine, tout en lui parlant de droit et en établissant de curieux et un peu paradoxaux parallèles entre le pittoresque et le code, entre la couleur et les lignes et les articles
de lois. Suivons le « Jardinier », comme l'auteur lui-même rappelle, et participons à une de ses excursions sous les feuillages silencieux de mai.
<c Nous revenions l'après-midi par la drève de Lorraine, dont le long défilé, parallèle au chemin que nous avions pris le matin, traverse la forêt de part en part, dans une de ses parties les plus imposantes, là où les hêtres, soigneusement émondés, dressant leurs troncs unis, glacés de vieil argent, moussu du côté du nord, droits comme des fûts de colonnes, épanouissent à cent pieds de hauteur les panaches de leurs rameaux entrecroisés pour former une voûte continue de verdure. Au-dessus, le silence d'une basilique vide, et sa fraîcheur. Sur le sol, amassées en un épais et rougeâtre matelas, se décomposant en un noir terreau, les dépouilles de plusieurs automnes. Le long de la drève, sur deux rangées, des arbres, et toujours des arbres, développant leur nef en ogive, sans commencement et sans fin pour le regard...
» Tout à coup, devant nous, au loin, le crépuscule que faisaient les ombrages fut pointé d'une éclaircie, s'élargissant au fur et à mesure que nous progressions. Le jour semblait se lever sous la ramée obscure.
» C'était une coupe, une de ces coupes qui, d'après l'aménagement de la forêt, ne retrouvent leur tour qu'après une révolution de cent ans. Sur un espace énorme, la futaie était rasée, les troncs s'étalaient sur le sol, les chapiteaux de leurs cimes brisés, écrasés du coté de la chute, comme si un ouragan les avait fauchés.
» £lie s'ouvrait juste à l'endroit où la drève de Lorraine est coapée perpendiculairement par celle des Bonniers... Au delà de la trouée qu'avait faite l'abatage, on apercevait à gauche, à quelques centaines de mètres, les bâtiments bas et les pommiers en fleurs de la ferme de la Petite-Espinette. Un vent faible nord-ouest ramenait lentement vers nous, tout entière, d'un mouvement continu, la calotte nuageuse du ciel.
» A l'intersection des deux routes, un peu à l'intérieur du triage, un peintre, absorbé devant ce spectacle qui se développait dans sa sereine et poétique majesté, brossait une esquisse. »
L'artiste et le jurisconsulte s'entretiennent. Us parlent de la beauté des sous-bois, du charme du jour déclinant, de l'attirance du site que tous deux ils contemplent et dont les premières ombres du crépuscule proche drapent légèrement les arrière-plans. Et l'écrivain trace ce vivant tableau, tout un aspect de Soigne que nul chantre avant Edmond Picard n'avait encore suggéré :
Drève de Lorraine.
Description d'une coupe.
Le labeur des bùcliorons.
Poésie du soir tombant.
« Ce n'était pas sealement de choses inanimées que la scène se composait. Sur le carreau de la coupe une population fourmillait. Des bûcherons, à grands coups do cognée sonnant en pan I pan! secs, ébranch aient les hautes tiges renversées ; des scieurs de long, débitant en planches des tronçons de hêtres étendus et enchaînés par eux sur des échafaudages volants comme des patients sur le chevalet de la torture, manœuvraient deux à deux leur grand outil denté et luisant, bien suiffé, montant et descendant, sous Tef fort de leurs bras nus, avecla régularité d*une bielle de machine à vapeur; des charrettes stationnaient, les chevaux l'encolure pendante; devant des huttes en rameaux recouverts de iliaques de gazon, basses comme des niches à chien, fumaient, surveillés par des enfants, des feux de bois mort pour le repas du soir; un personnage en sarrau bleu et en chapeau de feutre noir, les jambes bien guêtrées, maniant le bâton à martingale du marchand de bêtes ou de marchnnil de bois, allait et venait, surveillait, clamait des ordres, stimulait les travailleurs, mêlait ses cris et ses jurons au bruit des haches, au grincement allongé des dents de fer mordant et sectionnant les fibres. Il devait être six heures. Le soleil, descendant derrière l'Espinette, grandissait les ombres et, sur les teintes brunes qui dominaient, mettait une fauve dorure. Un orgue de Barbarie, arrêté devant la ferme, se vidait d'un vieil air brabançon mélaucolique et monotone, qui arrivait à nous affaibli comme une ])lainte. »
Les amis continuent leur causerie, tandis que le crépuscule se précise. Bientôt, rompant l'entretien, le jurisconsulte quitte le peintre et rejoint avec son neveu le chemin de la ville : « Nous reprîmes la drève de Lorraine. Le travail avait cessé sur la coupe. Les charrettes étaient parties avec leurs (charges. Les scieurs et les bûcherons avaient dans la paix du soir regagné les villages voisins, Rhode Sainte-Genèse ou Saint- Job. Seuls les gardiens, assis sur des fagots, devant les feux dont la flamme rouge devenait visible dans l'obscurité grandissante, buvaient le café clair en découpant des tartines de pain bis épaisses comme les semelles de leurs chaussures ferrées...
» La sortie du bois s'ouvrait devant nous encadrée dans une gigantesque arcade formée par les derniers hêtres de la route, laissant voir, derrière un transparent, eût-on dit, le paysage noyé dans les ombres vaporeuses du crépuscule. La friacheur du soir, humectant les jeunes feuillages de mai, à peine dépliés de leuî*s bourgeons, en dégageait cette forte senteur, si enivrante à l'âge des premières amours..., celle de l'odeur du mois des hannetons : ils frôlaient, en bourdonnant, nos têtes et, s'ils nous
heurtaient, s'abattaient sur la route avec le bruit mat d'une grosse goutte de pluie. »
L'éminent avocat a toujours témoigné envers la forêt une affection profonde. Il la connaît intimement, il Ta parcourue en tous sens, il n'ignore point le pittoresque de ses plus secrets taillis. Edmond Picard parle de cette affection dans le premier chapitre de Confiteor, consacré à la Patrie : «... et mon père, grand promeneur, les dimanches de temps clair, me menait, tout petit encore, par la vaste et murmurante forêt de Soignes...» Et plus loin le célèbre orateur, rappelant son âge mûr, ajoute : « Elles me revenaient ainsi, désormais claires et expliquées, les sensations d'enfance qui vibraient en moi quand je traversais autrefois la vaste et murmurante forêt de Soignes. »
En 1887, James Vandrunen publia sous le titre bref de : James vaudrunen Forêts, un petit livre exquis, d'une écriture châtiée et où ^^^''
l'auteur de En Pays Wallon a rendu, avec un charme absolument intime, les différents aspects saisonniers de Soigne. D'autres ont été requis par le côté farouche, sauvage, bru3'ant du domaine; lui, en a exprimé la poésie concentrée, la douce attirance, le tendre mystère. Poar bien saisir la splendeur des bois, James Vandrunen, comme un artiste qui peint d'après nature le site de son choix, a écrit son recueil au sein même de la futaie. Il s'installait sous les arbres, près de la petite chapelle de la Reine, tout au bout de la drève de Lorraine, sur le territoire de Bhode Sainte-Genèse ; il regardait, observait le tableau bougeant et harmonieux qui l'entourait de ses perspectives fuyantes et immenses. La prose du conteur a toute la saveur de la poésie et l'ensemble des chapitres : Forêt Bleue, Forêt Rousse, Forêt' Blanche, Forêt Rose, Forêt Morte, de tonalités si délicieusement claires et pâles, forme un ravissant polyptyque qui a les fines couleurs propres aux anciens miniaturistes religieux.
Le printemps vient d'éclore : « Cette Forêt, sans ombre et Forêt bieue.
grande ouverte, boit avidement la belle lumière des nues, s'en pénètre et s'en grise triomphalement... Sur les taillis disséminés, une poudre verte est tombée; les sentiers brillent... Partout circule, libre, dans le souffle d'avril, un air vide, purifié, remis à neuf. Et sous les rayonnements intenses du ciel, qui se dilate dans le glorieux orgueil de son azur infini, la forêt béate se trempe et se baigne dans cet azur et se fait lumineuse et toute azurescente. Les vieux troncs regaillardis ont des luisants bleuâtres; les bourgeons des marronniers piquent des saphirs sur l'emmêlement des branches; et dans les coups de lumière fluide de cette éclosion bleuissante, des moucherons dorés dansent éperdûmcnt... Les bouleaux et les
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châtaignierB plas robastes se dilatent; les hêtres se revernissent; les chênes trapns gonflent leurs nœnds...
» Le long de la lisière, les renoncules et les jacinthes flirteuses passent leur robe de velours; l'or des narcisses se mêle aux gerbes d'anémones qui se pavanent et raillent les violettes craintives, encapuchonnées... Et le vent effleure le passant d'un chantonnement de romances lointaines ; car elle est immense et partout, cette rumeur suave et douce et joyeuse; enivrement d'harmonie qui emplit les bois. Il y a dans l'air comme des idées qui rient... Mais la virginité de la terre a des candeurs effarouchées; la forêt chaste appelle vite le soir, et se cache et s'endort, songeuse, bercée dans un gazouillement câlin... »
Forêt rousse. L'écrivaiu évoque ensuite l'automne : «... Sous le grand ciel
bleu, uni comme un marbre poncé, un poudroiement rougeoie dans la masse feuilleuse des bois roussâtres. Les hêtres, grands, secouent leur pourpre sur les mélèzes verts ; les bouleaux gris frissonnent à côté des bruyères brunies; les chênes sont en bronze, et sur les houx, qui font des rideaux rouges, les châtaigniers se dessinent en jaune d'or... Arrangement merveilleux, mouvementé, éclaboussé d'oppositions heurtées avec de crânes et tumultueuse>) intensités, comme si la Forêt demeurait imprégnée de toute la chaleur que l'été a fait tomber sur elle. Décor somptueux et féerique auquel l'année entière semble avoir travaillé depuis le printemps : car, ici se termine le chant dernier du Poème annuel, et voici dans * ses feux l'apothéose de la grande épopée : la Forêt, comme un chœur grave, chante les dernières gloires de la Terre féconde...
» Des fonds plus humides conservent une verdure avivée. En haut, des corneilles dans leur rogne criaillement de mauvaise humeur, s'injurient : la dispute terminée, elles s'en vont; le silence austère reprend, et sur la mousse et les feuilles mouillées, le bruit des pas s'étouffe respectueusement. On avance dans cette saisissante sérénité des bois, au milieu des géants endormis, vénérables, impassibles, d'un âge si grand, et qui, depuis tant d'années, gravement et sans fléchir, montent vers les nuages, fiers seulement de leur front de verdure; colosses immobiles, indifférents au monde qu'ils veulent ignorer, ils se savent suffisamment splendides pour qu'on se dérange et qu'on vienne à leurs pieds, en lente contemplation, admirer la Forêt, la Forêt assez majestueuse pour faire oublier qu'on n'y voit pas le ciel.
» Mais la nuit pressée s'annonce déjà... Alors, les vapeurs se sont faites plus denses et, gagnant doucement, envahissantes
— 5oi —
comme des pensées tristes, deviennent des brouillards qui estompent les vagues perspectives endeuillies... »
A ces dernières lignes, qui ont la sentimentale mélancolie d'une toile de Richard Viandier, succède le spectacle de Tliiver : «Partout elle s'étend avec d'enveloppantes tendresses; elle continue et gagne, toujours plus loin, sans fin. sans trouée, uniforme, tendre et laiteuse, la neige virginale, dans un silence lourd. Cette pluie blanche tombe comme de la lumière. Les noirs secs du bois soulignent durement les clairs où repose cette pluie et tracent, d'une touche dure, de vigoureux reliefs à la gouache... Au milieu des arbustes cotonneux, les massifs verts, enfarinés, s*arrondisseut eu gros choux-fleurs; les pins portent de fausses barbes blanches; les brins d'herbe piquent la neige; et de longs festons, minces et délicats, pendent aux branches et se balancent au-dessus des chemins comme des guirlandes de mousseline...
» C'est un rêve de marbre blanc qui se dresse solennel dans cette paix immuable et mélancolisante. La mollesse des coutours veloutés, les tendresses enlaçantes de la neige donnent cependant à ce décor rigide une douceur vague qui semble préparer et attendre une cérémonie pompeuse d'un culte grandiose, universel : une prise de voile de la Nature... »
L'écrivain, après avoir brossé d'une touche légère et minutieuse ce triptyque : Printemps, Eté, Hiver, dessine deux panneaux opposés : le Matin, la Nuit. C*est tout d'abord la splendeur timide, recueillie et vermeille d'une aube printanière : « ... Le ciel, avec des façons timides, se teint de rougeurs virginales, et c'est une pourpre pâle qui s'étend sur les futaies et fait les cimes gaiement roses, parées et pomponnées, tandis que, plus bas, des ombres, un peu rosées, elles aussi, restent dans les fourrés comme des morceaux de nuit... Le chemin qui borde la Forêt, allongé mollement aux pieds des grands arbres, a passé par tous les bruns, et maintenant, clair et trempé de matin, le dos bombé, arrondi à la première chaleur, il mène placidement ses deux profondes ornières se rejoindre tout làbas. Des pierres, du sable, des herbes joueuses fléchissent sous le poids de l'humidité. »
Puis c'est le crépuscule, les ténèbres envnhissentleshalliers; insensiblement se voilent les tableaux, s'impréciscnt les choses, sommeillent les étendues : a La soirée candide est d'uu calme eudormeur... La Forêt muette est assoupie, comme après une longue bercerie. L'Ombre, image de l'oubli dernier, a tout effacé, tout supprimé. Et une paix délicieuse, noirement, s'épand sur l'anéantissement de ce repos tout noir. Des senteurs humides de feuilles immobilisées flottent dans l'air; les
Forêt blanche.
For6t matinale.
Forêt nocturne.
fourrés exhalent dee fraîcheurs tendres et suaves — comnie des confidences.
» ... Les effrois du néant surg;i8sent et dessinont des obstacles enveloppée d'ombre, des gouffres béants, dlsalmulés et attendants... L'oreille se fatigue, étourdie de silence... L'ombre ee remplit de figures sinistres, imaginaires. Sur la poignante ténébroeité, remuent et glissent des formes plus foncées; des noircissures ee contorsioanent; des algues gigantesques se
,', iBiockenveldwag. pr*B de welrltwkerile).
balancent; des bras se meuvent et, de tous côtés, des floraisons monstrueuses et torturées épanouissent leurs formes fantastiques... Page de Gastave Doré, étonnamment bizarre, en noir sur noir... »
Sur cette vision obscure le petit livre se ferme; et après l'avoir clos, nous conservons dans notre mémoire le tableau divers, attrayant et farouche des bois, reproduits par un artiste délicat à l'œil duquel rieu u'écliappe du dessin et dee colorations de la futaie.
Le curé de Hoeylaert, Em. Gouffaux, a écrit en iSgS, à l'occasion du Jubilé de Léon XIII, une MedUatio Silvae Soniacae dédiée au défunt pontife. C'est un poème de cent vingt-deux vers no manquant pas de charme. Le vénérable prêtre ne
dépeint point la forêt; il n'essaie nullement de la suggérer. Il la prend pour inspiratrice; se souvenant de Ruysbroeck, il se contente, en parcourant ses chemins, — Soniae, meditans per dévia Siluae, — de trouver, en son inconnu subjuguant, la source de ses inspirations. Dans son préambule, s'adressant au pape, il se reporte au temps où Monseigneur Pecci était nonce apostolique à Bruxelles. Il rappelle que le prélat, fuyant le bruit de la grande ville, aimait souvent à se retremper dans le silence vivifiant des bois. Sans doute, dit le poète, le futur successeur de Pie IX recherchait-il de préférence les ombrages sacrés de ce vaste domaine qui accordèrent autrefois leur fraîcheur tutélaire au philosophe émouvant du Gheesteleker Brulocht.
Em. Gouf faux disserte longuement sur la fragilité des choses humaines et, imitant Virgile, il déclare que les forêts, œuvres de Dieu, échappant aux atteintes du temps destructeur, sont dignes infiniment d*être chantées. Etablissant un parallèle entre les êtres et les arbres, entre les âges de Thon^me et les saisons de la forêt, il proclame ensuite le bonheur de ceux qui vivent au fond des bois :
O fortunatos, siloestria qui bona noscunt...
C'est adapté aux futaies ce que le chantre des Bucoliques a dit des champs et des laboureurs. Mais la forêt de Soigne attend encore son véritable poète, celui qui narrera sa splendeur et sa quiétude, sa fraîcheur et son mystère sur un luth où le vent des bocages, les murmures des feuilles friselisantes feront passer dans les cordes les thèmes multiples et ravissants de toute sa musique.
Après avoir établi ce que fut la forêt dans le passé, il nous reste ix examiner rapidement ce qu'elle est aujourd'hui. Nous emprunterons, en respectant son développement, l'état de la situation présente au rapport inédit dressé par la Commission d'aménagement. Cette commission, instituée par l'honorable baron Maurice van der Bruggen, ministre de l'Agriculture, et présidée par M. Alexandre Dubois, le très distingué et sympathique directeur général des Eaux et Forêts, nous fournira aussi les conclusions qui doivent logiquement et nécessairement compléter notre ouvrage.
La forêt, constatent tout d'abord les rapporteurs, MM. Crahay et Vanderheyden, procure aussi des bienfaits matériels d'une sérieuse valeur. L'Etat en retire un revenu moyen d'un demimillion de francs, la couronne une chasse magnifique ; les habi-
Goncluilons.
Revenu de la forêt 500,000 francs
Let graiulet chausiéet .
Le climat.
rrallenient.
tants, le bois indispeasable à rallomage des feox et aa chauffage des foyers et des foars; eafin, de nombreases industries y trouvent leurs matières premières. Que de bras et d'attelages sont occupés, surtout en hiver, à l'exploitation des coupes, au débit des boifl, au transport des divers matériaux et à Texécution de nombreux travaux d'entretien? Les produits accessoires: mousses, f ^ugéres et parfois les fleurs et les fruits, — fraises et myrtilles — la pêche, contribuent encore à augmenter la valeur du domaine.
Cet aperçu succinct fait ressortir l'importance de ces bois nationaux, la nécessité de les conserver en bon état et l'incontestable utilité d'un aménagement répondant aux désirs du X)ublic et en même temps aux exigences de la consommation locale et de^ industries du pays. Les grandes chaussées de Mont-Saint-Jean-Tervneren, Boitsfort-La Hulpe, Bnixelles- Wavre, Auderghem-Tervueren, traversent la forêt et constituent les voies principales pour le parcours des chariots. Les autres avenues, bien que nombreuses, sont souvent peu viables à cause de leur tracé rectiligne à travers ravins et coteaux. Beaucoup de celles-ci sont interdites aux lourds véhicules, par suite de la nécessité de les conserver en bon état pour les promeneurs et pour les équipages do luxe qui circulent en grand nombre dans les bois. La forêt de Soigne forme un cantonnement ressortissant à Tinspectiou de Bruxelles. Elle est divisée en ciuq brigades et dix-huit triages. Les préposés sont logés en forêt et ont à leur disposition un terrain, dont retendue varie do 60 à 80 ares, ot dos herbages pour nourrir leur bétail.
Le climat do notre province étant tempéré, on peut dire que la forêt 80 trouve, à ce point de vue, dans des conditions privilégiées pour les essences feuillues. Toutefois, dans certains bas-fonds, lo long des ravins à sol argileux et humide, les gelées printanièros sont à craindre et elles causent x)9;rfois beaucoup de mal aux pépinières ou aux jeunes plantations de hêtres ou d*6picéas. Los vonts violents sont à redouter et les ouragans du la mars 1876, du 10 octobre 1894. d'autres encore ont laissé des traces dans les peuplements mal placés ou trop éclaircis et sur les rcsorves des coupes définitives. Cette circonstance engage raménagiste à respecter le plus possible' la règle d'assiette prescrivant de faire marcher les coupes à rencontre des vents dominants, soit du nord-est vers le sud-oiiest.
Ainsi que Tindique le tableau dei contenances, la majeure partie de la forêt est soumise au traitement do la futaie pleine feuillue. C'est le hêtre qui, de beaucoup, domine dans le domaine et forme parfois, sur de vastes étendues, des peuplements purs de toute beauté, remarquables surtout par leur
rectitude, leur troue lisse et leur grande hauteur de fût. La végétation du Iiètre est soutenue jusqu'à un âge avancé ; il peut atteindre les plus grandes dimensions, ainsi qu'en t(^moignent, p^r exemple, les réserves de deux cents ans. Dans quelques cantons, le chêne a été associé au hêtre et on le trouve même à l'état pur dans les ravins à sol frais et argileux et dans certains endroits choisis, entre autres dans le canton de la Pépinière. Dans les sois qui lui conviennent, le chêne donne également
L StDtiUU n.'MllUlIqil
de beaux arbres et peut atteindre et même dépasser l'âge et les dimensions du hêtre. Il en existe de 3'°43 de circonféience.
Le charme est aussi représenté sur uoe certaine échelle, mais aa végétation se ralentit de bonne heure, et il reste bien en arrière, comme développement, sur les deux premières essences. Il ne semble pas devoir être favorisé comme essence de futaie, mais il peut rendre de grands services pour l'abri du sol dans les endroits riches en chênes ou comme sous-étage dans les pineraies. Dans le jeune âge, le saule marsault, le bouleau et le tremble, provenant de semis naturels, s'associent aux repeuplements artificiels. Ils exercent une action des plus salutaires
Métliude du blanc-étoc»
abolie en 1886.
Réserves.
EcartemenU.
Imporlance des coupes depuis un siècle.
en procuraot Tabri, si utile au hêtre, et en contribuant à la formation plus rapide du couvert et à la constitution du terreau. La futaie sur taillis renferme comme réserves des cliênes, des hêtres, des frênes; et comme sous-bois principalement le charme et le coudrier. La futaie sur taillis en conversion, sur le territoire de Boendael, renferme les mêmes essences, auxquelles s'ajoutent des ormes et des peupliers blancs de toute beauté. Les résineux sont représentés par le pin sylvestre et par l'épicéa pour une faible étendue : sapinière Preumont. Des mélèzes, en petit nombre, sont remarquables par leur élévation et leur rectitude.
Jusqu'en 1886, la forêt a été traitée par la méthode du tire et aire ou de blanc-étoc, à la révolution de cent ans, avec repeuplements artificiels. On maintenait sur pied, pour parcourir une seconde révolution, une certaine quantité d'arbres, souvent des hêtres, parfois des chênes, en moyenne dix à trente par hectare. Ce nombre variait cependant suivant les cantons et aussi suivant les agents qui administraient la forêt. Ces arbres constituent encore aujourd'hui ces belles réserves de a à 3 mètres de tour que l'on rencontre dans presque tous les peuplements. Toutefois, il faut le reconnaître, élevés en massif très serré, puis isolés brusquement, ces arbres sont exposés à maints accidents : coups de soleil, brûlures, dessèchement de la cime, vents.
Selon les recherches faites naguère, il résulte que quatre ou cinq ans après la coupe, la moitié des réserves étaient jetées par terre et vendues comme chablis. Enfin, beaucoup d'entre elles ne donnent que du bois déprécié, atteint par la pourriture ou le cœur rouge. Cependant, il y a lieu de tenir compte que ces vieux arbres donnent aussi de grosses pièces, très recherchées pour le sciage. Le maintien des réserves se justifiait par la courte révolution de cent années adoptée précédemment, révolution qui ne permettait d'obtenir que des produits de dimension restreinte. Après la mise à blanc-étoc, on laissait généralement reposer, dibait on, le sol pendant cinq ans, puis on plantait le hêtre sous forme de sujets de moyenne tige et de haute tige. Les dimensions, ainsi que l'écartement adopté, ont du reste varié suivant les époques. Toutefois, cet espace semble avoir été fréquemment de u mètres depuis une quinzaine d'années, i™5o à i™8o pendant le demi-siècle précédent et, auparavant, 2'"8o et même 4'"5o dans certains cas, tels le quinconce de Tervueren.
Avant l'aliénation en faveur de la Société Générale, les coupes en blanc comportaient 94 hectares. Sous le gouvernement français, l'étendue fut un peu forcée, notamment en i8i3,
où on coupa iia hectares. Pendant les années suivantes, une certaine réduction fut apportée dans la possibilité ; c*est ainsi que, de 1814 à 1818 inclusivement, il n'a été exploité en tout que 225 hectares, soit en moyenne ^S hectares annuellement. De 1819 à 1822, rétendue des coupes fut également inférieure à celle fixée par l'aménagement. Après le rachat, on continua à appliquer le même mode de traitement. La notion de la série était assez mal définie ; toutefois, la forêt fut divisée à peu près en six centres d'exploitation où les coupes étaient assises de proche en proche. Les pineraies, disséminées dans la forêt, étaient exploitées à quarante ans. Deux petites futaies sur taillis, aménagées à la révolution de quinze ans, existaient dans le canton de Boendael et de Rouge-Cloître.
Le 25 juillet 1877, M. Wittamer, garde général des forêts, à Groenendael, déposa un projet d'aménagement complet du domaine, proposant la méthode du réensemencement natui*el et des éclaircies. Pourtant ce projet n'a pas été mis à exécution. En 1886, l'administration, émue des critiques formulées par le public au sujet des coupes à blanc-étoc, nomma une commission chargée d'étudier les modifications à apporter au traitement. Cette commission déposa son rapport le 6 octobre 1886. Il comportait les propositions suivantes :
Futaie feuillue : i® terme de l'exploitation reculé à 120 ans; 2^ création de zones d'agrément de 80 à 160 mètres de largeur, longeant les avenues les plus fréquentées ; 3^ constitution d'un rideau d'abri de 100 mètres de profondeur à la lisière la plus exposée à la violence des vents. Futaie sur taillis : allongement de la révolution de i5 à 25 ans. Futaie résineuse : allongement de la révolution de 40 à 60 ans.
Les modifications apportées parurent insuffisantes encore aux artistes et aux promeneurs, à tout ce monde qui aime la forêt et qui déplorait avec tant de raison la brusque disparition de ces beaux massifs séculaires, ne laissant après eux que la triste nudité des coupes blanches surmontées de quelques maigres réserves, élancées et, la plupart du temps, mortes en cime. Et combien d'années ne fallait^il pas pour couvrir d'un nouveau peuplement un sol rapidement dégradé ! Un second projet d'aménagement fut déposé et approuvé en 1890. Il proposait les modifications ci-après :
Futaies feuillues : i^^ création de séries artistiques ayant pour centres Groenendael, Auderghem et Tervueren, et composées des massifs rapprochés des sites les plus visités ou des avenues les plus fréquentées. Le mode d'exploitation adopté est le jardinage avec rotation de dix ans ; 2® association au hêtre, dans une plus large mesure, des essences suivantes : chêne.
Projet d uménagement Wittamer: 1877.
Commission de 1886.
Propositions.
Projet définitif : 1890.
Modifications de 1897.
Situation actuelle.
mélèze, frêne et orme; 3» fixation de la rotation des conpes d'éclaircie à dix ans et dégagement des réserves f utnres lors de la dernière éclaircie (coupe préparatoire). Futaie sur taillis : i"^ conversion en futaie pleine du taillis sous futaie de Boendael, à cause de sa situation rapprochée du bois très fréquenté de la Cambre. Réunion de ce canton à la série artistique de Groenendael ; 2^ réduction provisoire à 20 ans, de la révolution de taillis sous futaie de Rouge-Cloître, eu égard à Tétat serré de ses peuplements.
Voici, par conséquent, la constitution des séries, à la «uite des modifications apportées eu 1897, sur un total de 49082 hectares 90. 18 :
Moile de Révolution ou
Etendue traitement rotation
A. — Séries artistiques :
Groenciidael i,S5i 2 9 Jardinage 10 ans
Auderghem ^o^i 87 4^ » 10 ans
Tcrvuercn 96 58 80 » 10 ans
B. — Séries ordinaires :
Bello-Étoilc 757 62 89 Tiro-aire / lao ans coupe
j principale
Ravosteyn G3o 41 ^^4 >^ / lû ans coupe
( d^cclaircie